‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 5 sur 47 · DE LA GRACE SUFFISANTE · texte numérisé non relu

DE LA GRACE SUFFISANTE

De Pnriiif ce 39 janvier i656

Monsieur ,

^ Ck>mnic je ferniois la lettre que je vous ai écrite ,

je fus visite par M. N., notre ancien ami, le plus heureusement du monde pour ma curiosité; car il est très informé des questions du temps , et il sait j>ariaitement le secret des jésuites , chez qui il est à toute heure, et avec les principaux. Après avoir parlé de ce qui l'amcnoit chez moi, je le priiû de me dire, en un mot, quels sont les points débattus entre les deux partis.

Il me satisfit sur l'heure , et me dit qu’il y eu avoit deux principaux : le premier, touchant le fjouvoir prochain; le second, touchant la grâce suj^sanfe. Je vous ai éclairci du premier par la précédente ; je vous parlerai du second dans celle-ci.

Je sus donc, en un mot, que leur différent, touchant la grâce suffisante, est m ce que les jésuites prétendent qu’il y a une grâce donnée généralement à tous les hommes , soumise de telle sorte au libre ar Litre, qu’il la rend efficace ou inefficace à son choix, sans aucun nouveau secours de Dieu , et sans (ju’il manque rien de sa part pour agir effectivement; ce

4o SECONDE LETTRE,

qui fait qu'ils l’appellentîu^sanfe, parcequ'eiie seule suffit pour agir. Et que les jansénistes, au contraire, veulent qu’il n’y ait aucune grâce actuellement suffisante, qui ne soit aussi efficace, c’est-à-dire que toutes celles qui ne déterminent poiut la volonté à agir effectivement sont insuffisantes pour agir, parcequ’ils disent qu’on n’agit jamais sans grâce efficace. Voilà leur différent.

Et m’informant après de la doctrine des notiveaux thomistes : Elle est bizarre, me dit-il; ils sont d’accord avec les jésuites d’admettre une grâce suffisante donnée à tous les hommes ; mais ils veulent néanmoins que les hommes n’agissent jamais avec cette seule grâce, et qu’il faille, pour les foire agir, qm; Dieu leur donne unegrace efificaoe qui détermine réellement leur volonté à l'action, et laquelle Dieu ne donne pas à tous. De sorte que , suivant cette doctrine, lui dis-je, celte grâce est suffisante sans l’étre. .lustement, me dit-il; car, si elle suffit, il n’en fout pas davantage pour agir ; et si elle ne suffit pas , elle n’est pas suffisante.

Mais, lui dis-je , quelle différence y a-t-il donc entre eux et les jansénistes? Ils diffèrent, me dit-il , en ce qu’au moins les dominicains ont cela de bon, qu’ils ne laissent pas de dire que tous les hommes ont la grâce suffisante. J’entends bien, répondis -je; mais ils le disent sans le penser, puisqu’ils ajoutent qu’il fout nécessairement, pour agir, avoir une grâce efficace, gui nest pas donnée à tous : ainsi , s’ils sont conformes aux jésuites jar un terme qui n’a pas de sens, ils

DE LA GRACE SUFFISANTE. 41 leur sont contraires, et conformes aux jansénistes dans la substance de la chose. Cela est vrai, dit- il. CJomment donc, lui dis-je, les jésuites sont-ils unis avec eux ? et que ne les combattent-ils aussi bien que les jansénistes, puisqu'ils auront toujours en eux de puissants adversaires, lesquels, soutenant la nécessité de la grâce efficace qui détermine, les empêcheront d’établir celle qu’ils veulent être seule suffisante ?

Les dominicains sont trop puissants , me dit-il, et la société des jésuites est trop politique pour les choquer ouvertement. Elle se contente d’avoir gagné sur eux qu’ils admettent au moins le nom de grâce suf- Jisante, quoiqu’ils l’entendent en un autre sens, l’arlà elle a cet avantage qu’elle fera passer leur opinion pour insoutenable , quand elle le jugera à propos, et cela lui sera aisé ; car, supposé que tous les hommes aient des grâces suffisantes , il n’y a rien de plus naturel que d’en conclure que la grace efficace n’est donc pas nécessaire pour agir, puisque la suffisance de ces grâces générales excluroit la nécessité de toutes les autres. Qui dit suffisant marque tout ce qui est nécessaire pour agir; et il serviroit de peu aux dominicains de s’écrier qu’ils donnent un autre sens au mot de suffisant : le peuple , accoutumé à l'intelligencc commune de ce terme , n’écouteroit pas seulement leur ex{>lication. Ainsi la .société profite assez de cette expression que les dominiemns reçoivent, sans les {tousser davantage; et si vous aviez la connoissance des choses r|ui se sont passées sous le.s

4i SECONDE LETTRE,

papes Clément VIII et Paul V, et combien la société fut traversée dans rétablissement de la grâce suffisante, par les dominicains, vous ne vous étonneriez pas de voir tju'elle ne se brouille pas avec eux, et qu’elle cousent qu’ils gardent leur opinion, pourvu que la sienne soit libre, et principalement quand les dominicains la favorisent par le nom de grâce sttffisante, dont ils ont con.senti de se servir publiquement.

Elle est bien satisfaite de leur complaisance. Elle n’exige pas qu’ils nient la nécessité de la grâce efficace ; ce seroit trop les presser ; il ne faut pas tyranniser ses amis ; les jésuites ont assez gagné. Car le monde se paie de paroles : peu approfondissent les choses ; et ainsi, le nom de grâce suffisante étant reçu des deux côtés , quoique avec divers sens , il n’y a personne, hors les plus fins théologiens, qui ne pense que la chose que ce mot signifie soit tenue aussi bien par les jacobins que par les jésuites , et la suite fera voir que ces derniers ne sont pas les plus dupes.

Je lui avouai que c’étoient d’habiles gens ; et, pour profiter de son avis , je m’en allai droit aux Jacobins, où je trouvai à la porte un de mes bons amis, grand janséniste, car j’en ai de tous les partis, qui deinandoit quelque autre père que celui que je cherchois. Mais, à force de prières, je l’engageai à m’accompagner, et demandai un de mes nouveaux thomistes. Il fut ravi de me revoir : Eh bien ! mon père , lui dis-je, ce n’est pas assez que tous les hommes aient un pouvoir prochain , par lequel pourtant ils n’a-

DE LA GRACE SUFFISANTE. 43 jjisseut en effet jamais, il faut qu’ils aient encore une grâce suffisante , avec laquelle ils agissent aussi peu. N’est-ce pas là l’opinion de votre école? Oui, dit le bon père ; et je l’ai bien dit ce matin en Sorbonne. J’y ai parlé toute ma demi-heure, et sans le .ï<i6/e j’eusse bien lait changer ce malheureux proverbe qui court déjà dans Paris : « 11 opine du bonnet comme un « moine en Sorbonne. » Et que voulez-vous dire par votre demi-heure et par votre sable? lui répondisje; taille-t-on vos avis à une certaine mesure? Oui , me dit-il, depuis quelques jours. Et vous oblige-t-on de parler demi-heure? Non. On parle aussi peu qu’on veut. Mais non pas tant que l’on veut, lui disje. O la bonne régie pour les ignorants! O l’honnête prétexte pour ceux qui n’ont rien de bon à dire ! Mais enBn, mon père, cette grâce donnée à tous les hommes est suffisante? Oui, dit-il. Et néanmoins elle n’a nul effetsansÿrecee^cnce.^ Cela est vrai, dit-il. Et tous les hommes ont la , continuai-je, et tous n’ont

pas l’efficace? Il est vrai , dit-il. C’est-à-dire , lui dis-je , (|ue tous ont assez de grâce , et que tous n’en ont pas assez; c’est-à-dire que cette grâce suffit, (|uoiqu’elle ne suffise pas ; c’est-à-dire qu’elle est suffisante de nom , et insuffisante en effet. En bonne foi , mon père, cette doctrine est bien subtile. Avez-vous oublié, en quittant le monde, ce que le mot de suffisant y signifie? ne vous souvient-il pas qu’il enfemie tout ce qui est nécessaire pour agir? Mais vous n’en avez pas perdu la mémoire ; car, pour me servir d’une comparaison qui vous sera plus sensible, si l’on ne

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vous servoit à table que deux onces de pain et un verre d’eau par jour, seriez.- vous content de votre prieur qui vous diroit que cela seroit suffisant [jour vous nourrir, sous prétexte qu’avec autre chose qu’il ne vous donneroit pas, vous auriez tout ce qui vous seroit necessaire pour vous nourrir? Comment donc vous laissez-vous aller à dire que tous les honunes ont la grâce suffisante pour agir, puisque vous confessez, qu'il Y en a une autre absolument nécessaire pour agir, que tous n’ont pas? Est-ce que cette créance est peu importante, et que vous abandonnez à la liberté des hommes de croire que la grâce efficace est nécessaire ou non ? Est-ce une chose indifférente de dire qu’avec la grâce suffisante on agit en effet? Gomment, dit ce bon homme, indifférente! C’est une hérésie, c’est une hérésie formelle. I^a nécessité de la grâce efficace jK)ur agir effectivement est de foi; il y a hérésie à la nier.

Où en sommes-nous donc? m’écriai-je; et quel parti dois-je ici prendre? Si je nie la grâce suffisante, je suis janséniste. Si je l’admets comme les jésuites , en sorte que la grâce efficace ne soit pas nécessaire , je serai hérétique, dites-vous. Et si je l’admets comme vous , en sorte que la grâce efficace soit nécessaire , je pèche contre le sens commun , et je suis extravagant, disent les jésuites. Que dois-je donc faire dans cette nécessité inévitable d’étre ou extravagant , ou hérétique , ou janséniste? El en quels termes sommesnous réduits , s’il n’y a que les jansénistes qui ne se brouillent ni avec la loi , ni avec la raison , et

DE LA GRACE SUFFISANTE. 45 tjui se sauvent tout ensenil)le de la folie et de l'erreur?

Mon ami janséniste prenait ce discours à bon présage, et me croyoit déjà gagné. Il ne me dit rien néanmoins ; mais en s'adressant à ce père : Ditesnioi , je vous prie, mon jjère, en quoi vous êtes conformes aux jésuites. C’est, dit-il, en ce que les jésuites et nous reconnaissons les grâces suffisantes données à tous. Mais, lui dit-il, il y a deux choses dans ce mot de grâce suffisante : il y a le son , qui n'est que du vent, et la chose qu'il signifie, qui est réelle et effective. Et ainsi , quand vous êtes d’accord avec les jésuites touchant le mot de suffisante, et que vous leur êtes contraires dans le sens, il est visible que vous êtes contraires touchant la substance de ce terme, et que vous n’êtes d’accord que du son. Est-ce là agir sincèrement et cordialement ? Mais quoi ! dit le bon homme, de (|Uoi vous plaignez-vous, puisque nous ne ti-ahissons personne par cette manière de parler? Car, dans nos écoles , nous disons ouvertement que nous l’entendons d’une manière contraire aux jésuites. Je me plains, lui dit mon ami , de ce que vous ne publiez pas de toutes parts que vous entendez par grâce suffisante la grâce qui n’est jias suffisante. Vous êtes obligés en conscience, en changeant ainsi le sens des tonnes ordinaires de la religion , de dire que , quand vous admettez une grâce sufisante dans tous les hommes , vous entendez c|u’ils n’ont jjas de grâces suffisantes en effet. Tout ce qu’il y a de personnes au monde entendent le mot de suf

46 SECONDE LETTHE.

Jisani eu uu même sens; les seuls nouveaux thomistes reuteiuleiit en uu autre. Toutes les femmes , qui fout la moitié du monde, tous les gens de la cour, tous les gens de guerre , tous les magistrats , tous les gens de palais , les marchands , les artisans , tout le peuple ; enfin toutes sortes d'hommes , excepté les dominicains , entendent par le mot de sujfisani ce qui enferme tout le nécessaire. Presque personne n’est averti de cette singularité. On dit seulement par toute la terre que les jacobins tiennent que tous les hommes ont des grâces su/Jîsantes. Que peut-on conclure de là , sinon qu'ils tiennent que tous les hommes ont toutes les grâces qui sont nécessaires pour agir, et principalement en les voyant joints d'intérét et d’intrigue avec les jésuites , qui l’entendent de cette sorte ? L’uniformité de vos expressions, jointe à cette union de parti, n’est-elle pas une interprétation manifeste et une confirmation de l’uniformité de vos sentiments ?

Tous les fidèles demandent aux théologiens quel est le véritable état de la rwture depuis sa corruption. Saint Augustin et ses disciples répondent quelle ii’a j)lus de grâce suffisante qu'autant qu’il plaît à Dieu de lui en donner. Les jésuites sont venus ensuite, et disent que tous ont des grâces effectivement suffisantes. Ün consulte les dominicains sur cette contrariété.Que font-ils là-dessus? Ils s’unissent aux jésuito.s ; ils font par cette union le plus grand nombre ; ils se séparent de ceux (jui nient ces grâces suffisantes; ils déclai'eiit(jue tous les hommes enont. (^iie

DE LA GRACE SUFFISANTE. 47 j)Put-on penser de là , sinon qu’ils autorisent les jésuites? Et puis ils ajoutent que néanmoins cesjjraces suffisantes sont inutiles sans les efficaces, qui ne sont pas données à tous.

Voulez-vous voir une peinture de l’Église dans ces différents avis? Je la considère comme un homme qui , partant de son pays pour faire un voyage , est reneontré par des voleurs qui le blessent de plusieurs coups et le laissent à demi mort. Il envoie quérir trois médecins dans les villes voisines. Le premier, ayant sondé les plaies, les juge mortelles, et lui déclare qu’il n’y a que Dieu qui lui puisse rendre scs forc«!s perdues. Le second, arrivant ensuite, voulut le flatter, et lui dit qu’il avoit encore des force.s suffisantes pour arriver en sa maison, et, insultant contre le premier tjui s’opposoit à son avis , forma le dessein de le perdre. Le malade, en cet état douteux, apercevant de loin le troisième, lui tend les mains, comme à celui qui le devoit déterminer. Celui-ci , ayant considéré ses blessures, et sur l’avis des deux premiers, embrasse le second, s’unit à lui, et tous deux ensemble se liguent contre le premier, et le chassent honteusement, car ils étoient plus forts en nombre. Le malade juge à ce procédé «pi’il est de l’avis du second ; et le lui demandant en effet, il lui déclare affirmativement c|ue ses forces sont suffisantes pour faire son voyage. T.e blessé ncannioins, ressentant sa foiblcsse, lui demande à quoi il les jugeoit telles. C’est, lui dit-il, parccque vous avez encore vos jambes; or les jambes sont les organes <pii suf-

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