‹ Lettres écrites a un provincial (volume 4)Chapitre 6 sur 47 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

lisent naturellement pour marcher. Mais , lui dit le malade, ai-je toute la force nécessaire pour m'en servir? car il me semble quelles sont inutiles dans ma langueur. Non certainement, dit le médecin , et vous ne marcherez jamais effectivement, si Dieu ne vous envoie un secours extraordinaire pour vous soutenir et vous conduire. Eh quoi ! dit le malade , je n'ai donc pas en moi les forces suffisantes, et auxquelles il ne manque rien pour marcher effectivement? Vous en êtes bien éloigné, lui dit-il. Vous êtes donc, dit le blessé , d'avis contraire à votre com|>agnon toucliant mon véritable état? Je vous l'avoue, lui répondit-il.

Que pensez-vous que dit le malade? Il se plaignit du procédé bizarre et des termes ambigus de ce troisième médecin. Il le blâma de s 'être uni au second , à qui il étoit contraire de sentiment, et avec le<|uel il n'avoit qu’une conformité apparente, et d'avoir chassé le premier, auquel il étoit conforme en effet. Et après avoir fait essai de ses forces , et reconnu par expérience la vérité de sa faiblesse , il les renvoya tous deux; et, rappelant le premier, se mit entre scs mains ; et, suivant son conseil, il demanda à Dieu les forces qu’il confessoit n’avoir pas ; il en reçut miséricorde , et , par son secours , arriva hcurcuseoicnt daus sa maison.

Le bon père, étonné d’une telle parabole, ne répondit rien. Et je lui dis doucement pour le rassurer : Mais, après tout, mon père, à quoi avez-vous pensé de donner le nom de sujjisanle a une grâce que vous dites qu’il est de foi de croire tpi’elle est insuffisante

DK I,A GliACK SIM 1 ISANTK. 49 PII pfli't? Vous en parlez, dit-il, bien à votre aise. Vous êtes libre et partieiilier; je suis religieux et en eoiniiuinautc. N’en savez-vous pas peser la différence? Nous dépendons des supérieurs; ils dépeudent d’ailleurs. Ils ont jiromis nos suffrages; cpie voulez-vous que je devienne? Nous l’entendiines à denii-niot, et cela nous fit souvenir de sou conlrère, qui a été reléfjué à Abbeville pour un sujet sem blable.

Mais , lui dis-je , pourquoi votre communauté s’estelle cngafjée à admettre cette {jrace? C’est un autre discours , me dit-il. Tout ce que je vous puis dire , en un mol, est que notre ordre a soutenu autant qu’il a pu la doctrine de saint Thomas touchant la gi-ace efficace. Combien s’cst-il o[>posé ardemment à la naissance de la doctrine de Molina ! Combien a-t-il travaille pour l’établissemcntdc la nécessité de la grâce efficace deJésus Christ! Ignorez-vous ce quisefitsous Cléinent VUI et Paul V, et que, la mort prévenant l’un, et quelques affaires d’Italie empêchant l’autre de publier sa bulle, nos armes sont dinneurées an Vatican? Mais les jésuites, qui, dès le commencement de l’hérésie de Luther et de (Calvin, s’étoient prévalus du peu de lumière qu’a le peuple pour en discerner l’erreur d’avec la vérité de la doctrine de saint Thomas , avoient en peu de temps répandu par-tout leur doctrine avec un tel progrès, qu’on les vit bientôt maîtres de la créance des peuples, et nous en état d’être décriés comme des calvinistes et traités coiniiie les jansénistes le sont aiijouid'lmi, si nous

5o SECONDE LETTRE,

ne tempérions la vérité de la grâce efficace par l'aveu, au moins apparent , d’une sujjisanle. Dims cette extrémité, que pouvions-nous mieux faire jionrsauvcr la vérité sans perdre notre crédit, sinon d’admettre le nom de grâce suffisante, en niant qu’elle soit telle en effet? Voilà comment la chose est arrivée.

Il uous dit cela si tristement, qu’il me fit pitié, mais non jtas à mon second, qui lui dit ; Ne vous flattez |)oint d’avoir sauvé la vérité ; si ellcn’avoit point eu d’autres protecteurs, elle seroit périe en des mains si füibles. V ous avez reçu dans l’Eglise le nom de son ennemi : c’est y avoir reçu l’ennemi même. Les noms sont inséparables des choses. Si le mot de grâce suffisante est une fois affermi, vous aurez beau dire que vous entendez jtar-là une ;;race qui est insuffisante , vous n’y serez pas reçus. Votre explication seroit odieuse dans le monde : on y parle plus sincèrement des choses moins importantes; les jésuites triompheront; ce sera leur grâce suffisante en effet, et non pas la vôtre, qui ne l’est que de nom, qui passera pour établie; et on fera un article de foi du contraire de votre créance.

Nous souffririons tous le martyre , lui dit le père , plutôt que de consentir à l'établissement de la grâce sufifisanicausensdes jésuites; saint Thomas, (juenous jurons de suivre jusqu’à la mort, y étant directement contraire. A quoi mon ami, plus sérieux que moi, lui dit : Allez, mon père , votre ordre a reçu un honneur qu’il ménage mal. Il abandonne cette grâce qui lui avoit été confiée , et qui n’a jamais été abandon-

DE LA GRACE SCI FISANTE. 5i née depuis la création du inonde. Cette grâce victorieuse, qui a été attendue par les patria relies, prédire parles prophètes, ajiportée par.Icsns-Christ, jirécliée par saint Paul , expliquée par saint Augustin, le plus grand des Pères, embrassée par ceux qui l’ont suivi , confirmée par saint Bernard , le dernier des Pères , soutenue par saint Thomas, l’ange de l’école, transmise de lui à votre ordre, maintenue jiar tant de vos pères , et si glorieusement défendue par vos religieux sous les papes Clément et Paul : cette grâce efficace, qui avoit été mise comme en dépôt entre vos mains , pour avoir, dans un saint ordre àjamais durable, des prédicateurs qui la publiassent au monde jusqu’à la fin des temps, se trouve comme délaissée pour des intérêts si iudignes. Il est temps que d’autres mains s’arment pour sa querelle ; il est temps que Dieu suscite des disciples intrépides au docteur de la grâce , qui , ignorant les engagements du siècle , servent Dieu pour Dieu. La grâce peut bien n’avoir plus les dominicains pour défenseurs ; mais elle ne manquera jamais de défenseurs ; car elle les forme elle-même par sa force toute-puissante. Elledemandedes cœurs purs et dégagés ; et elle-même les purifie et les dégage des intérêts du monde, incompatibles avec les vérités de l’Évangile. Pensez-y bien, mon père , et prenez garde que Dieu ne change ce flambeau de sa place, et qu’il ne vous laisse dans les ténèbres, et sans couronne, pour punir la froideur que vous avez pour une cause si importante à son Église.

Il en eût bien dit davantage, car il s’échaufFoit de

52 SECONDIi LE'niŒ. DE LA GRACE, etc.

plus en plus ; mais je l’iiiterrompis, et dis en me levant : En vérité, mon père, si j’avois du crédit en France, je ferois publier à son de trompe: « O.n r.tiT » A SAVOIH que, qiutnd les jacobins disent que la j;racc « suffisante est donnée à tous, ils entendent que tous « n’ont pas lu grâce qui suffit effectivement. ■> Après quoi vous le diriez tant qu’il vous plairoit; mais non pas autrement. Ainsi finit notre visite.

Vous voyez donc par-lü que c’est ici une sujjisance politique pareille au pouvoir prochain. Cependant je vous dirai qu’il me semble qu’on peut sans péril douter du pouvoir prochain , et de cette grâce suffisante, pourvu qu’on ne soit pas jacobin.

En fermant ma lettre, je viens d’apprendre que la censure est Faite; mais comme je ne sais pas encore en quels termes, et quelle ne sera publiée que le 1 5 février, je ne vous en parlerai que par le premier ordinaire. Je suis , etc.

Page 1