Saint Jean, épltre I, ch. ii^ yerset IG
xxxvui INTRODUCTION.
devait écrire bientôt dans son Discours sur les passions de l'amour qu'une grande vie à rêver est celle qui commence par l'amour et finit par l'ambition. Et puis la concupiscence de la chair est ailleurs encore : elle est dans le goût du bien-être, la poursuite des richesses. Pascal le verra bien, puisqu'il se fera pauvre sans être obligé de l'être. Mais il y a les deux autres concupiscences : — libido sciendi, libido excellendi. — De celles-là il est le serviteur; il est curieux de science, avide, sinon de la grandeur d'établissement, comme il appellera celle des gens qui ont un rang ou du pouvoir, au moins de la grandeur naturelle, qui est proprement la sienne et par laquelle il domine la postérité. N'est-ce pas à lui que s'adresse Jansénius, traduit par M. d'Andilly, quand, après avoir dit que ceux à qui Dieu fait la grâce de vaincre la concupiscence de la chair seront attaqués par une autre a d'autant plus trompeuse qu'elle paroît plus honnête » ? 11 en est dévoré. C'est parce qu'elle lui paraît honnête qu'il ne s'en défie pas. « C'est, dit Jansénius, cette curiosité toujours inquiète , qui a été appelée de ce nom à cause du vain désir qu'elle a de savoir, et que 1 on a pallié du nom de science. Elle a mis le siège de son empire dans l'esprit, et c'est là qu'ayant ramassé un grand nombre de différentes images, elle le trouble par mille sortes d'illusions.... Que si vous voulez reconnoltre la différence qu'il y a entre les mouvements de la volupté et ceux de cette passion, vous n'avez qu'à remarquer que la volupté charnelle n'a pour but que les choses agréables , au lieu que la curiosité se porte vers celles même qui ne le sont pas, se plaisant à tenter, à éprouver, à connoître tout ce qu'elle ignore. Le monde est d'autant plus corrompu par cette maladie de l'âme , qu'elle se glisse sous le voile de la santé, c'est-à-dire de la science. C'est de ce principe que vient le désir de se repaître les yeux de cette grande diversité de spectacles. De là sont venus le cirque et l'amphithéâtre et toute la vanité des tragédies et des comédies. De là est venue la recherche des secrets de
LA VIE ET LES ŒUVRES DE PASCAL, xxxix
la nature qui ne nous regardent points qu'il est inutile de
connoitre et que les hommes ne veulent savoir que pour les
savoir seulement, » Ces secrets de la nature qui ne nous
regardent point, qu'il est inutile de connaître, qui ne sont
propres qu'à satisfaire notre vanité , ce sont la géométrie , la
pesanteur de l'air, la machine arithmétique, les divers objets
des travaux de Pascal. 11 est aussi important, selon Jansé-
nius, de regarder un lièvre courir, une araignée prendre des
mouches dans sa toile. Quand on revient à soi , combien on
doit trouver étrange «cette multitude d'images et de fantômes
dont la vanité a rempli notre esprit et notre cœur, nous
attaque et nous porte en basi Au lieu de regarder au dehors,
que l'homme regarde en lui-même ; il y trouvera un ample
sujet d'étonnement et de quoi défrayer son activité s'il en a.
Les pointes de Jansénius restèrent fichées dans le cœur de
Pascal , et il l'avoue avec humilité lorsqu'il écrit dans les
Pensées : « Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu
que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je
m'égarois plus de ma condition en y pénétrant que les
autres en les ignorant. »
L'effet sur Pascal de la lecture de Jansénius et de Saint- Cyran fut immédiat. 11 renonça à la volupté de savoir — libido sciendi — ne songea plus à courir après la volupté de la gloire — libido excellendi. — C'est à ce moment que sa sœur Jacqueline écrit à M"*® Périer qu'il n'est plus mathématicien. Malheureusement , un côté de son caractère , qui n'est pas le plus intéressant, ne tarde pas à se manifester. 11 se range à une dévotion scrupuleuse. 11 n'y a rien à objecter à cela; mais il exige que dans son entourage on fasse comme lui. Jacqueline obéit, son père obéit. 11 n'a pas sous la main M°** Périer, qui vit à Lyon avec son mari et ses enfants. Il lui envoie des sermons par l'entremise de Jacqueline. Il prend les allures d'un directeur spirituel. « Mon père môme, dit M"** Périer, n'ayant pas de honte de se rendre aux enseignements de son fils, embrassa pour lors une manière