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de vie plus exacte par la pratique continuelle des vertus jusqu'à sa mort, qui a été tout à fait chrétienne; et ma sœur, qui avoit des talents d'esprit tout extraordinaires, et qui étoit dès son enfance dans une réputation où peu de filles parviennent, fut tellement touchée des discours de mon frère, qu'elle se résolut de renoncer à tous les avantages qu'elle avoit tant aimés jusqu'alors, pour se consacrer à Dieu tout entière, comme elle a fait depuis (1652), dans une maison très sainte et très austère. »
Son zèle de fraîche date le rend intolérant. In moine du nom de Jacques Forton , en religion frère Saint-Ange, enseignait à Rouen une doctrine peu conforme à celle de l'Église. Les auditeurs étaient nombreux. Deux amis de Pascal le pressèrent d'aller entendre frère Saint-Ange. 11 y fut. Le moine prêchait que le corps de Jésus-Christ n'avait pas été formé du sang de la sainte Vierge. C'était une vieille hérésie condamnée par les Conciles que frère Saint-Ange avait sans doute rajeunie en lui donnant une forme inaccoutumée. Pascal fut scandalisé, eut un entretien avec le moine, qui était entêté. Pascal crut devoir avertir M. de Relley, le célèbre Camus, disciple de saint François de Sales, qui s'était démis de son évêché, et remplissait alors dans la métropole normande les fonctions épiscopales en l'absence de l'archevêque , M. de Harlay. M. de Belley fit venir le moine qui lui fit une profession de foi équivoque. M. de Belley estima qu'il ne valait pas la peine de sévir et renvoya l'accusé avec une semonce. Pascal insiste , va trouver Tarchevêque à Gaillon et parvient à l'intéresser. M. de Harlay écrit à son conseil qui évoque l'affaire et cite frère Saint-^Ange à comparaître devant lui. Frère Saint-Ange dut se rétracter. L'incident « se termina doucement », dit M"^ Périer *. 11 est certain que Pascal n'avait pas eu l'intention de nuire au frère Saint-Ange, mais il n'avait pas charge d'âmes. Il est impérieux et passionné.
1. Consulter à ce sujet quelques détails fournis par Victor Cousin dans la Bibliothèque de VÊcole des Chartes (novembre 1843).
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L'ascendant qu'il exerce autour de lui, il l'impose à ses amis de Port-Royal, à quiconque l'approchera, à cette pauvre M"* de Roannez que l'obstacle du rang l'empêchera d'épouser, qu'il déterminera néanmoins à n'en pas épouser un autre, à son frère le duc de Roannez , dont il disposera de la personne et de la fortune. Si le duc de Luynes est vraiment l'interlocuteur de Pascal dans les Trois discours sur la condition des Grands y on se fera, par le ton qui règne dans cet écrit, une idée de la confiance qu'il a en lui-môme. 11 parle du haut d'un nuage.
Cependant l'étude de la théologie substituée à celle des sciences n'avait pas amélioré sa santé. Les potences qui l'aident à marcher et les chaussons trempés d'eau-de-vie du récit de Marguerite Périer montrent jusqu'où il en était réduit. Les médecins jugèrent qu'un excellent moyen de guérison serait de renoncer à la contention d'esprit dans laquelle il vivait. Quelque distraction était nécessaire afin qu'il ne s'ennuyât pas dans l'oisiveté. Il était sujet à l'ennui. On lui conseilla d'aller dans le monde. Il eut de la peine à se rendre à ce conseil. Le monde lui souriait peu avant de l'avoir vu et devait lui sourire beaucoup moins quand il l'aurait vu. Mais il se résigna. « 11 s'imagina, dit M™® Périer, que des divertissements honnêtes ne pourroient lui nuire. » Son entrée dans le monde (1647-1648) par ordonnance de médecin était plus dangereuse qu'il n'aurait cru. M"® Périer l'avoue implicitement. 11 y a dans son récit une lacune de six à sept années, qui sont précisément celles qu'on aimerait le mieux à connaître de la vie de Pascal. Il ne faisait rien à demi : il fut mondain avec acharnement. On n*a pas le détail de sa conduite à cette époque. Pourtant les Mémoires de Marguerite Périer, sa nièce, à travers une discrétion regrettable, laissent entrevoir qu'il y fit autre chose que se distraire. « Dans le commencement, écrit-elle, cela étoit modéré, mais insensiblement, le goût en revint; il se mit dans le monde, sans vice néanmoins ni dérèglement, mais dans
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rinutilité, le plaisir et l'amusement. Mon grand -père (Etienne Pascal) mourut (septembre 1651); il continua de se mettre dans le monde, avec même plus de facilité, étant mattre de son bien , et alors après s'y être un peu enfoncé , il prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'està-dire de prendre une charge et de se marier. » On voudrait en savoir davantage. Pascal avait accompagné son père en Auvergne au mois de mai 16/»9 ; il y était resté jusqu'au mois de novembre 1650. La vie en dehors, les salons, la conversation, les plaisirs que procure naturellement la jouissance d'un esprit comme le sien, lui avaient rendu ses forces physiques. C'est à son séjour en Auvergne que se rapporte un passage des Mémoires de Fléchier. L'ami des Précieuses note, non sans un grain de malice , que Pascal était empressé autour d'une précieuse du cru , qu'on appelait la Sapho du pays, mais dont Fléchier n'indique pas le nom : a Cette demoiselle, dit Fléchier, étoit aimée par tout ce qu'il y avoit de beaux esprits.... M. Pascal, qui s'est depuis acquis tant de réputation, et un autre savant étoient continuellement auprès de cette belle savante. » Sa liaison avec le duc de Roannez était antérieure à ce qu'on peut supposer, au voyage en Auvergne.
Le duc de Roannez, gouverneur du Poitou, était un grand seigneur de la plus haute naissance. Fils du marquis de Boisy*, petit-fils d'un duc de Roannez qui avait fait quelque figure sous le règne de Louis XIII, il avait pour mère une fille de M. Hennequin, président de chambre au Parlement de Paris. Sa grand'mère était sœur du comte d*Harcourt. L'amitié du duc de Roannez est un des principaux épisodes de la vie de Pascal. Avant de participer à l'édition des Pensées, le duc de Roannez, le compagnon ordinaire de la jeunesse mondaine de l'auteur, son ami, lui devait sa conversion aux doctrines de Port- Royal. 11 avait été, du reste, assez
1. Marguerite Périer : Rectml manuscrit du P. Guerrier, p. 336.
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mal élevé par son grand-père, qui avait ordonné au gouverneur du jeune homme de lui apprendre à jurer; il désirait lui donner « Pair de cour », croyait « qu'il falloit qu'un jeune seigneur eût ces manières-là ». Puis le grand-père était mort; l'enfant, âgé de treize ans, tomba au pouvoir de sa grand'mère, qui continua de l'élever mal. S'il n'avait pas d'instruction, si son éducation avait été négligée, il avait des qualités naturelles. La preuve qu'il en avait est qu'il sut goûter Pascal qui, à Paris, était son voisin et qui l'accompagna plusieurs fois dans son gouvernement du Poitou. Le duc en était venu à ne pouvoir se passer de la société de Pascal. Une anecdote découverte récemment dans les œuvres du chevalier de Méré*, et qui doit remonter à Tanm^e 1648, peint très au vif l'état de transition où se trouvait Pascal, au moment où, à peine dégagé de l'étude des sciences physiques, il n'a pas encore acquis non seulement la connaissance de l'homme désormais l'objet de son ambition, mais ces habitudes d'esprit que donne la fréquentation du monde et qui distingueront tout à l'heure Técrivain des Provinciales : « Je fis, dit le chevalier de Méré, un voyage avec le D. D. R., qui parle d'un sens profond et que je trouve d'un très bon commerce. M. M. (Miton) que vous connoissez, et qui plaît à toute la Cour, étoit de la partie; et parce que c'étoit plutôt une promenade qu'un voyage, nous ne songions qu'à nous réjouir et nous discourions de tout. Le D. D. R. a l'esprit mathématique et, pour ne se pas ennuyer sur le chemin, il avoit fait provision d'un homme entre deux âges — Pascal n'avait que vingt-huit ans, mais sa figure portait les traces de la maladie dont il était convalescent — qui n'étoit alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui. C'étoit un grand mathématicien qui ne savoit que cela. Ces sciences ne donnent pas les agréments du monde, et cet homme, qui
1. Fait inédit de la vie de Pascal y par M. Fr. Collet, brochure in-8% Paris, 1848. (Extrait de la Liberté de penser, du 15 février 1848.)
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n'avoit ni goût ni sentiment^ ne laissoit pas de se mêler en tout ce que nous disions; mais il nous surprenoit presque toujours et nous faisolt souvent rire. 11 admiroit l'esprit et l'éloquence de M. du Vair et nous rapportoit les bons mots du lieutenant criminel d'O... Nous ne pensions à rien moins qu'à le désabuser; cependant nous lui parlions de bonne foi. Deux ou trois jours s'étant écoulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments, et ne faisant plus qu'écouter ou interroger pour s'éclairer sur les sujets qui se présenioient, il avoit des tablettes qu'il tiroit de temps en temps, où il mettoit quelques observations. Ce fut bien remarquable qu'avant que nous fussions arrivés à P. (Poitiers) il ne disoit presque rien qui ne fût bon, et que nous n'eussions voulu dire, et sans mentir, c'étoit être revenu de bien loin. » Méré avance à tort que depuis ce voyage Pascal ne pensa plus aux mathématiques, que ce fut « comme son abjuration ». Il y avait renoncé auparavant. C'étaient les théologiens de Técole de Saint-Cyran qui l'avaient éloigné des mathématiques. L'intérêt des remarques du chevalier de Méré est dans l'observation de l'inexpérience de Pascal au point de vue du goût. Il n'en a pas. Il a vécu à part, et puis il manque de littérature. Il est prompt à se corriger; il lui suffitdetrois jours pour se mettre au niveau du jargon de Méré. 11 est modeste quand il a envie de s'instruire. 11 accepte la direction de Méré. H n'était sans doute pas dupe de ses prétentions. Il comprend néanmoins qu'il y a une force dans cet homme de cour. Méré a vraiment fait impression sur lui. C'était un familier du duc de Roannez. L'amitié de Pascal et du duc se compliqua de la fréquentation du chevalier de Méré. Celui-ci lui donnera parfois de J)ons conseils. Ce sera lui qui conseillera à Pascal, lors des Provinciales, de tourner court aux démêlés de la Sorbonne et de s'en prendre à la Morale des Casuistes. Méré a-t-il eu de l'autorité sur lui? On le croirait au ton qu'il emploie lorsqu'il écrit à Pascal : « Vous savez que j'ai découvert dans les mathématiques des choses si rares que les plus savants des
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Anciens n'en ont rien dit, et desquelles les meilleurs mathématicieos de l'Europe ont été surpris. Vous avez écrit sur mes inventions aussi bien que M. Hugens (Huyghens), M. de Fermât et tant d'autres qui les ont admirées. » Quand donc Pascal a-t-il écrit sur les inventions du chevalier de Méré? Il lui doif, paratt-i], l'idée de la règle des partis, qu'il a fait intervenir dans la question de l'existence de Dieu.
Au fait, il y a de nombreuses lacunes dans l'histoire de l'esprit de Pascal, et lorsque le chevalier de Méré, dans la lettre signalée par M. François Collet et citée plus haut, se vante de lui avoir fait abjurer l'amour des mathématiques, il n'exagère qu'à demi, si ce qu'on lit dans une lettre qu'il écrit à Pascal est vrai : « Vous souvenez-vous que vous m'avez dit que vous n'étiez plus si persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette heure que je vous en ai. tout à fait désabusé et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'eussiez connu... Il vous reste encore une habitude que vous avez prise en cette science, à ne juger de quoique ce soit que par vos démonstrations, qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le monde. »
Est-ce qu'on se trouverait par hasard en présence du précepteur mondain de Pascal? Ceci est probable. Le chevalier de Méré est retombé dans une obscurité profonde. Un article de Sainte-Beuve * Ta en quelque sorte découvert aux lettrés contemporains. 11 a été célèbre au xvn* siècle. Méré (Georges Brossin, chevalier, puis marquis de), né en 1610 et mort en 1685, approchait de la quarantaine lorsqu'il rencontra Pascal dans le coche du duc de Roannez. 11 savait plusieurs langues, lisait Homère et Plutarque dans leur texte original.