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Les éditions in-12 omettent cette citation latine

LETTRE V. 4t9

sonne savante, quand même il s'assureroit qu'il seroit absolument faux^ »

Tout de bon, mon père, votre doctrine est bien commode. Quoi! avoir à répondre oui et non à son choix ? on ne peut assez priser un tel avantage. Et je vois bien maintenant à quoi vous servent les opinions contraires que vos docteurs ont sur chaque matière, car Tune vous sert toujours, et l'autre ne vous nuit jamais. Si vous ne trouvez votre compte d'un côté, vous vous jetez de l'autre, et toujours en sûreté. Gela est vrai, dit-il ; et ainsi nous pouvons toujours dire avec Diana, qui trouva le père Bauny pour lui lorsque le père Lugo * lui étoit contraire :

Sœpe^ premente deo, fert deus aller opem. Si quelque dieu nous presse, un autre nous délivre.

J'entends bien, lui dis-je ; mais il me vient une difficulté dans l'esprit : c'est qu'après avoir consulté un de vos docteurs et pris de lui une opinion un peu large, on sera peutêtre attrapé si on rencontre un confesseur qui n'en soit pas, et qui refuse l'absolution si on ne change de senti-

1. La traduction de Pascal est inexacte. Il y a dans le texte de Laymann : quanivis idem doctor ejusmodi sententiam spéculative falsam esse certo sibi persuadeat : « quoique théoriquement le même docteur estime cette opinion fausse. » a Quand même il s^assureroitf traduit Pascal, qu'il — cet avis — seroit absolument faux. » l\ n'en est pas sûr ; personnellement, il pense que cet avis n'est pas vrai. Il fait comme un avocat consultant qui expose à son client deux jurisprudences différentes sur le fait qu'on lui soumet et, en pratique, l'autorise à suivre celle que personnellement il blâme.

2. Lugo. Il y a deux Lugo. Tous les deux Jésuites et casuistes. De plus ils étaient frères. Louis-François de Lugo, mort en 1650, enseigna en Espagne et en Amérique. Il a laissé entre autres ouvrages un traité De Deo et Angelis, puis un traité De sacramentis. L'autre, le cardinal Jean de Lugo, né à xMadrid en 1583, mort en 1660, professeur de Théologie à Rome, élevé au cardinalat par Urbain VIII en 1643, a écrit : 1<* un traité De sacramentis in génère; 2^ un traité De incarnatione et 3** un traité De justitia et jure.

ment. N'y avez-vous point donné ordre, mon père? En doutez-vous? me répondit-il. On les a obligés à absoudre leurs pénitents qui ont des opinions probables» sur peine de péché mortel, afin qu'ils n'y manquent pas. C'est ce qu'ont bien montré nos Pères, et entre autres le p^ Bauny, pars. 1, Tr. 4, de Pœnit. q. 13, p. 93. a Quand le pénitent, dit-il, suit une opinion probable, le confesseur le doit absoudre, quoique son opinion soit contiaire à celle du pénitent. » Mais il ne dit pas que ce soit un péché mortel de ne le pas absoudre. Que vous êtes prompt ! me ditil ; écoutez la suite ; il en fait une conclusion expresse : « Refuser l'absolution à un pénitent qui agit selon une opinion probable est un péché qui, de sa nature, est mortel. i> Et il cite, pour confu'mer ce sentiment, trois des plus fameux de nos pères, Suarez^ Vasquez et Sanchez.

0 mon père, lui dis-je, voilà qui est bien prudeomient ordonné ! Il n'y a plus rien à craindre. Un confesseur n'oseroit plus y manquer. Je ne savois pas que vous eussiez le pouvoir d'ordonner" sur peine de damnation. Je croyois que vous ne saviez qu'ôter les péchés ; je ne pensois pas que vous en sussiez introduire ; mais vous avez tout pouvoir, à ce que je vois. Vous ne parlez pas proprement, me dit-il. Nous n'introduisons pas les péchés, nous ne faisons que les remarquer. J'ai déjà bien reconnu deux ou trois fois que vous n'êtes pas bon scolastique. Quoi qu*il en soit, mon père, voilà mon doute bien résolu. Mais j'en ai un autre encore à vous proposer : c'est que je ne sais comment vous pouvez faire, quand les Pères de l'Église**

*• • Lq pouvoir de rien ordonner », dans le texte in-lfi. >> • D*} l'Bglite • manque dans les textes \nA9 et in-13.

1. Opéra, t. XIX, de Sacram, pars II, disp. 32, sect. 5j Vasqoez, t. I, pars 2, disp. 62, c. 7, et Sanchez, ut supra n. 29.

sont contraires aux sentiments de quelqu'un de vos Casuistes.

Vous l'entendez bien peu, me dit-il. Les Pères étoient bons pour la Morale de leur temps: mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. Ce ne sont plus eux qui la règlent, ce sont les Nouveaux Casuistes. Écoutez notre père CellotS de Hier. Lib. VIII, cap. 16, p. 714, qui suit en cela notre fameux père Reginaldus * : u Dans les questions de Morale, les Nouveaux Casuistes sont préférables aux Anciens Pères, quoiqu'ils fussent plus proches des Apôtres. Et c'est en suivant cette maxime que Diana parle de cette sorte, pag. 5, Tr. 8, reg. 31. « Les Bénéficiei'S sont-ils obligés de restituer leur revenu dont ils disposent mal ? Les Anciens *

1. Cellot, Jésuite, érudit, orientaliste, né à Paris en 1588, mort dans cette ville en 1658. Outre son De hierarchiaf il a laissé des poésies latines et des compositions oratoires.

2. Réginald (Valère), de son vrai nom Raynauld, jésuite et théologien, Dé en Franche-Comté en 1543, mort en 1623. U fut élève de Maldonat et de Mariana, et professeur de Théologie morale à Déle pendant vingt ans. Saint François de Sales le recommande à son Clergé dans son Avertissement aux confesseurs : « Le père Valère Réginald, de la Compagnie de Jésus, lecteur en Théologie à Dôlc, a nouvellement mis en lumière un livre De la prudence du confesseur qui sera grandement utile à ceux qui le liront. » Il a de plus écrit un Praxis fort en deux volumes in-folio.

3. Si la sincérité de Pascal n^est pas ici en cause, il commet certainement une erreur. Par Anciens (veteres) , ni Réginald ni Cellot n'entendent les Pères de TÉglise, mais les Théologiens antérieurs à leur temps, et ils en donnent une raison, qui n'est pas si mauvaise : « Réginald, dit Cellot, se glorifie d'avoir moins suivi en beaucoup de points son sentiment que celui des autres et même des Auteurs récents, parce que, dit-il, les difficultés qui surgissent toochant la Foi doivent trouver leur solution dans les Anciens; mais les difficultés relatives aux mœurs dans les écrivains modernes, qui ont profondément étudié la nature et les habitudes de notre temps. » Réginald, en effet, avait dit dans une courte préface, ad candidum lectorem : « Ne vous étonnez pas si, après plus de vingt années passées dans renseignement de la Théologie, je m'attache tellement aux traces des Auteurs, même modernes, que je ne paraisse presque rien donner du mien. Quelque pensée que je pusse avoir de moi, chose peu importante, j'ai dû. avoir devant les yeux l'utilité des àmos pour la plus grande gloire de Dieu.

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disoient qu'oui, mais les Nouveaux disent que non : ne quittons donc pas cette opinion qui décharge de Tobligation de restituer. » Voilà de belles paroles, lui dis-je, et pleines de consolation pour bien du monde. Nous laissons les Pères, me dit-il, à ceux qui traitent la Positive; mais pour nous qui gouvernons les consciences, nous les lisons peu, et ne citons dans nos écrits que les Nouveaux Casuistes. Voyez Diana, qui a tant' écrit ; il a mis à Tentrée de ses livres la liste des auteurs qu'il rapporte. Il y en a deux cent quatre-vingt-seize, dont le plus ancien est depuis quatre-vingts ans. Cela est donc venu au monde depuis votre Société? lui dis-je. Environ, me répondit-il. C'està-dire, mon père, qu'à votre arrivée on a vu disparoîire saint Augustin, saint Chrysostome, saint Ambroise, saint Jérôme, et les autres, pour ce qui est de la Morale ^ Jlais

• Textes in-4» et in-1? : « qui a furieusement écrit ■ au lieu de ■ qui a tant écrit ».

Or je savais que pour la décision des points de Foi, plus les auteurs ^ont anciens et plus leur sentiment a d'autorité, comme plus voisin de la Tradition et de la Doctrine apostolique; mais dans les controverses momies, on doit avoir plus d'égards aux docteurs récents dont on aura con.sta(é Ja science cminente, l'attention à étudier le seniiment des autres et à bien peser les circonstances nouvelles, de l'exaincn desquelles dépend la rézle des actions; car ces circonstances sont si changeantes par la diversiiê des personnes, des lieux et des temps, que le plus souvent on ne peut rie» faire autre chose (jue de tout abandonner à l'arbitrage d'un homme prudent qui, après avoir tout examiné et pesé, décide ce qui parait le plus conforme à la raison. Or, en ce point, le principal rôle appartient aux auteurs récents, qui connaissent mieux l'état des mœurs actuelles. ■ Citations fournies par l'abbé Maynard.

Ce sont là des maximes très sages que Pascal aurait goûtées à l'heure où il écrivait les Pensées, Dans les ProvincialeSj il est l'adversaire des Jésuites et fait comme un avocat qui plaide une cause et qui ne coosidëre que l'intérêt de son client, et ce client est Port-Royal.

1. Eh î sans doute. On a vu tout à Theure pourquoi, et si Pascal n'avait pas été encore à cette époque un peu novice dans l'étude des sciences morales qui allaient emplir les dernières années de sa vie, il aurait corn-

au moins que je sache les noms de ceux qui leur ont succédé ; qui sontrils, ces nouveaux auteurs? Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il. C'est Villalobos', Coninck*, Llamas, Achokier, Dealkozer, Dellakrux, Veracruz', Ugolin, Tambourin*, Fernandez', Martinez®, Suarez,

pris sans effort que les mœurs du wii* siècle n*étaient plus celles des Grecs et des Romains de la Décadence, qu'à une autre race d*hommes et à un autre âge de la Société, Il faut des règles différentes.

1. Villalobos (Jean de), Jésuite espagnol et helléniste, ne à Zamora en 1555, mort en 1593. Ce n*était pas un casuiste. Pascal veut peut-être parler du franciscain Villalobos, dont les œuvres ont servi à la compilation connue sous le nom d^Epilogus summarum.

2. Coninck (Gilles de), jésuite flamand, né à Bailleul (Nord) en 1551, mort à Louvain en 1033. C'était un disciple de Li^ssius. On a de lui un commentaire sur la Somm$ de saint Thomas d'Aquin.

3. Veracruz, Llamas, Achokier, Dealkozer, Dellakrux nous sont inconnus. Pascal choisit des noms obscurs, afin de rendre les Casuistes ridicules. Yeracruz n^est pas inconnu tout à fait : Alphonse Guthierez, dit Veracruz, né à Caspueno, près de Tolède, mort en 1564, d'autres disent en 1580, professait la Théologie à Salamanque. Il entra ensuite dans Tordre des Augustins, devint Provincial, visita les couvents de son ordre dans les Indes et en Amérique. Il a composé plusieurs ouvrages, parmi lesquels un Spéculum conjugiorum sive de Sacramenio matrimonii.

4. Tambourin. Si Ugolin est encore un illustre inconnu, Tambourin ne Test pas. Tamburini (Thomas), né en 1591 à Caltanisetta, mort à Palerme en 1675, so fit jésuite à quinze ans (1606). il fut consulteur du SaintrOffice. On a de lui, entre autres ouvrages théologiques, un Traité de la Confession, réimprimé vingt fois de son vivant.

5. Fernandez (Antoine), jésuite portugais, né à Colmbre en 1558, mort dans cette ville en 1628. Ascète, voyageur, il parcourut ITnde, TAbyssinie; il a publié des récits de voyage et un essai sur les mœurs des Éthiopiens.

0. Martinez (Jean Martinez Guijeno Siliceo) n'est pas un si petit personnage. Il est mort archevêque de Tolède, et il avait été précepteur de Philippe II. Il est mort en 1557. Paul IV l'avait fait cardinal deux ans auparavant. Martinez est un exemple de ce que peut quelquefois le mérite personnel joint à l'énergie du caractère. Il était fils d'un laboureur de Yillagarcia (Castille). Il apprit la grammaire à Llerena, bourg situé à quelque distance de son pays natal, où il venait chaque samedi chercher le pain de la semaine. Son père n'en ayant pas eu longtemps à lui donner. Il dut se faire sacristain de Téglise de son village. Il trouva le moyen d'aller étudier la philosophie à Séville, d'où il résolut d'aller à Rome. En chemin, un gentilhomme de Valence le prit pour précepteur de ses enfants.

Henrîquez*, Vasquez, Lopez, Gomez, Sanchez, de Vechis, de Grassis, de Grassalis, de Pitigianis, de Graphaeis, Squilanti, Bizozeri, Barcola, de Bobadilla, Simancha, Ferez de Lara, AIdretta, Lorca, de Scarcia, Quaranta, Scophra, Pedrezza, Cabrezza, Bisbe, Dias, de Clavasio, Villagut, Adam à Manden, Iribarne, Binsfeld, Volfangi à Vorberg, Vosthery, Strevesdorf. 0 mon père! lui dis-je tout effrayé, tous ces

L'amitié d'un moine lut permit enfin de se rendre à Rome, où il fit fortune comme théologien. Ce fut en cette qualité qu'il revint enseigner à SaUmanqne. Ce fut là que la faveur de Charles-Quint alla le trouver. La fortune aurait pu en faire Sixte-Quint, s'il n'avait eu l'ambition de retourner en Espagne.

1. Henriquez (Henri), Jésuite et casuiste portugais, né à Porto en 1536, mort en 1608. C'était un homme indocile qui quitta les Jésuites ponr se faire dominicain et revenir ensuite à la Compagnie de Jésus. Sa Théologie morale avait été censurée avant les Provinciales,

2. L'énumération est admirable ; elle a fait rire cinq ou six générations aux dépens d'hommes dont plusieurs étaient des érudits éminents, des moralistes célèbres parmi les contemporains, des orateurs, des théologiens de renom, dont quelques-uns, comme Suarez, ont eu la réputation d'avoir du génie. Ce n'est plus de la discussion théologique, c'est de la critique littéraire, la mise au pilori des gloires et des vanités qui, à un moment donné, possédaient l'admiration du monde, pouvaient se promettre de vivre dans la postérité, et au bout de cinquante ans étaient des inconnus dont le nom paraissait grotesque. Prenez une série pareille dans une de nos académies du xviu* siècle, à l'Académie des inscriptions, à l'Académie des sciences, à l'Académie française et quand vous aurez fini de les nommer, répétez l'interrogation de Pascal : « Oh ! mon père, tous ces gens-là étaient-ils chrétiens ? ». On vous répondra par le même éclat de rire. Ces noms sont aujourd'hui inconnus au même degré; le nom de ceux qui les portaient et qui étaient des personnages a le môme air bizarre. Pascal vit à une époque de renouvellement intellectuel. Il opère dans le domaine de la Théologie scolastique comme les auteurs de la Logique de Port-Royal dans celui de la Philosophie scolastique. Ses Casuistes, aux yeux des gens du monde, font le même effet que barbara et baralipton. Encore une fois, c'est de la critique littéraire. Pascal sort des salons; il livre à la risée des salons toute cette erassê de séminaire^ comme dira tout à Theure Saint-Simon, di Qergé de Louis XIV éclos dans les Universités, qu'on a eu le tort de ne pas recruter dans les grandes maisons de l'Ancien Régime. Chaque quart de siècle assiste à un renouvellement du même genre. Il y a aujourd'hui dans le monde des lettres et dans celui des sciences cinquante on soixante personnalités qui sont en possession d'une autorité qu'on ne discute pas. Dans

gens-Ià étoient-ils chrétiens? Comment, chrétiens I me répondit-il. Ne vous disois-je pas que ce sont les seuls par lesquels nous gouvernons aujourd'hui la Chrétienté? Cela me fit pitié, mais je ne lui en témoignai rien, et lui demandai seulement si tous ces auteurs-là étoient Jésuites. Non, me dit-il, mais il n'importe ; ils n'ont pas laissé de dire de bonnes choses. Ce n'est pas que la plupart ne les aient prises ou imitées des nôtres ; mais nous ne nous piquons pas d'honneur, outre qu'ils citent nos Pères à toute heure et avec éloge. Voyez Diana, qui n'est pas de notre Société; quand il parle de Vasquez, il l'appelle le phénix des esprits. Et quelquefois il dit « que Vasquez seul lui est autant que tout le reste des hommes ensemble', Instar omnium ». Aussi tous nos Pères se servent fort souvent de ce bon Diana ; car si vous entendez bien notre doctrine de la Probabilité, vous verrez*» que cela n'y fait rien. Au contraire, nous avons bien voulu que d'autres que les Jésuites puissent ' rendre leurs opinions probables, afin qu'on ne puisse pas nous les imputer toutes. Et ainsi, quand quelque auteur que ce soit en a avancé une, nous avons le droit de la prendre, si nous le voulons, par la doctrine des opinions probables, et nous n'en sommes pas les garants quand l'auteur n'est pas de notre corps. J'entends tout cela, lui dis-je. Je vois bien par là que tout est bien venu

• < Bnsemble », leçon da texte in-8«; le mot est ajoaté.

b Textes in-4o et in-12 : « rerrex bien » au lieu de « tous verrez i.

« « Puissent » au lieu de « pussent • est incorrect.

yiogt ans, la plupart auront disparu; d*aatres leur auront succédé, destinés à disparaître avec la môme rapidité. De près, elles ont Pair de vouloir dominer Tavenir; à la distance de qaelques années, on n*en voit plus qu*un ponce à rhorizon et ce peu qu*on voit sera à la veille de s'évaporer comme un village dans la brume aux yeux de celui qui voyage en chemin de fer : sio transit gloria mundi.

chez vous, hormis les anciens Pères*, et que vous êtes les maîtres de la campagne. Vous n'avez plus qu'à courir.

Mais je prévois trois ou quatre grands inconvénients et de puissantes barrières qui s'opposeront à votre course. Et quoi? me dit le père tout étonné. C'est, lui répondis-je, l'Écriture Sainte, les Papes et les Conciles, que vous ne pouvez démentir, et qui sont tous dans la voie unique de l'Évangile. Est-ce là tout? me dit-il. Vous m'avez fait peur. Croyez-vous qu'une chose si visible n'ait pas été prévue, et que nous n'y ayons pas pourvu? Vraiment je vous admire, de penser que nous soyons opposés à l'Écriture, aui Papes ou aux Conciles! 11 faut que je vous éclaircisse du contraire. Je serois bien marri* que vous crussiez que nous manquons à ce que nous leur devons. Vous avez sans doute pris cette pensée de quelques opinions de nos Pères qui paroissent choquer leurs décisions, quoique cela ne soit pas. Mais pour en entendre l'accord, il faudi'oît avoir plus de loisir. Je souhaite que vous ne demeuriez pas mal édifié de nous. Si vous voulez que nous nous revoyions demain, je vous en donnerai l'éclaircissement.

Voilà la fm de cette conférence, qui sera celle de cet entretien; aussi en Voila bien assez pour une lettre. Je m'assure que vous en serez satisfait en attendant la suite. Je suis, etc.

1. Inexactitude déjà signalée: veteres chez les Casuistes ne s*entendpa» des Pères de l*Église, mais des Casuistes de l'âge précédent.

1. Marri f expression vieillotte que Pascal n^emploie pas pour son compte, mais qu'il prête « au bon père » et qui le met au rang de ses Casuistes.

LETTRE Vr

Différents artiflcos des Jésuites pour éluder l'autorité de TÉvangile, des Conciles et des Papes. Quelques conséquences qui suivent de leur doctrine sur la Probabilité. Leurs relâchements en faveur des Bénéflciers, des Prêtres, des Religieux et des Domestiques. Histoire de Jean d'Alba.

De Paris, ce 10 avril 1056.

Monsieur,

Je vous ai dit à la fin de ma dernière Lettre, que ce bon père jésuite m'avoit promis de m'apprendre de quelle sorte les Casuistes accordent les contrariétés qui se rencontrent entre leurs opinions et les décisions des Papes, des Conciles et de l'Écriture. 11 m'en a instruit, en effet, dans ma seconde visite, dont voici le récit'.

Ce bon père me parla** de cette sorte : Une des ma-

• Dans les textes in-4<* et in-12, on lit après ces roots : dont voici le récit : i Je le ferai plus exactement que rautre, car j'y portiii dos tablettes pour marquer les citations des passages, ot je fus bien fâché c[o n'en avoir point apporté dès la première fois. Néanmoins, si vous êtes en peine de quelques-uns de ceux que j ; vous ai cités dans raaire Lettre, faites-le-moi savoir, je vous satisferai facilement t. La suppression do ce morceau est-elle une invraisemblance qu'on a essayé de faire disparaître t Non; c'était une excuse d'avoir mal cité, surtout d'avoir abrégé les passages cités et d'en avoir mis plusieurs ensemble sans en avertir le lecteur. Il est clair que le retranchement du paragraphe reproduit plus haut vient de Nicole qui, dans ses notes latines traduites par Mii« de Jonconx. justifie Pascal en ces termes : i Étuit-il obligé de faire des extraits ennuyeux de toutes les propositions qu'il vouloit reprendre et de remplir ses Lettres d'une rapsodie de choses inutiles qui en auroit ôté toute la grâce ? La fidélité qu'il devoit aux Jésuites Tobligeoit seulement à ne leur rieu imputer que ce qu'ils enseignent véritablement. Et c'est ce qu'il a fait avec une exactitude qui va jusqu'au scrupule. > On a va jusqu'à quel point cette allégation est fondée.

^ Donc après me parla dans les textes in-4o et iD-12.

i» « Cette lettre a été revue par M. Nicole ». Noté de Vabbé Goujet. Dans les éditions du temps, sauf rin-8<^ : « Sixième Lettre écrite à un Provincial par un de ses amis. »

nières dont nous accordons ces contradictions apparentes est par l'interprétation de quelque terme. Par exemple, le pape Grégoire XIV a déclaré que les Assassins sont indignes de jouir de l'asile des églises, et qu'on les en doit an-acher. Cependant nos vingt-quatre vieillards disent, Tr. 6, ex. 4, n. 27 : (( Que tous ceux qui tuent en trahison ne doivent pas encourir la peine de cette Bulle. » Cela vous paroît être contraire ; mais on l'accorde, en interprétant le mot d'Assassin, comme ils font par ces paroles : « Les Assassins ne sont-ils pas indignes de jouir du privilège des églises! Oui, par la bulle de Grégoire XIV. Mais nous entendons par le mot d'Assassins ceux qui ont reçu de l'argent pour tuer quelqu'un en trahison. D'où il arrive que ceux qui tuent sans en recevoir aucun prix, mais seulement pour obliger leurs amis, ne sont pas appelés Assassins^. i> De

1. Le Droit d'Asile, qai est antérieur au Christianisme, mais quMl n'a pas aboli, les Bulles pontificales qui le réglementent, le sens à donner ao mot Assassin, étonnent fort quand ils ne scandalisent pas le lecteur d'aujourd'hui : les mœurs ont bien changé. Le Droit d'Asile est né dans le<i contrées comme la Grèce antique, où la guerre civile et les vengeances privées étaient endémiques. Un vaincu n'était pas considéré comme un scélérat, et celui qui avait poursuivi, en Tabsence fréquente de la Justice distributive, la vengeance d^une querelle de famille, n'était pas non plus considéré comme un scélérat. Les mœurs féodales et démocratiques de l'Italie du moyen &go ressemblaient fort à celles de la Grèce antique. La vendetta était alors une institution. La Bulle de Grégoire XIV distingue entre ceux qui tuent. Celui qui tue pour de l'argent, l'assassin à gages ou celui qui commet un meurtre dans les conditions de l'assassinat moderne, n'est pas autorisé à Jouir du Droit d'Asile; mais celui qui a tué sur nn champ de bataille, qui s'est livré à la vendetta soit pour son compte, soit pour celui de son maître, n'est pas considéré comme un assassin, peut bénéficier du Droit d'Asile.

Telle qu'elle est présentée par Pascal, la querelle des Casolstes, à cet égard, a une physionomie odieuse. Les mœurs fhmçaises ne la comprenaient pas. Il aurait fallu observer que la Bulle de Grégoire XIV n'avait été promulguée qu'en Italie et en Espagne, les denx patries modernes de la vendetta : l'Italie, parce qu'elle était la terre classique de la guerre civile et du brigandage; l'Espagne, parce qu'au lendemain de l'expulsion des

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même, il est dit dans l'Évangile : a Donnez l'Aumône de votre superflu. » Cependant plusieurs casuistes ont trouvé moyen de décharger les personnes les plus riches de l'obligation de donner l'Aumône. Cela vous paroît encore contraire ; mais on en fait voir facilement l'accord, en interprétant le mot Super flui en sorte qu'il n'arrive presque jamais que personne en ait ; et c'est ce qu'a fait le docte Vasquez en cette sorte, dans son Traité de l'Aumône* : « Ce que les personnes du monde gardent pour relever leur condition et celle de leurs parents n'est pas appelé Superflu ; et c'est pourquoi à peine trouvera-t-on qu'il y ait du Superflu chez les gens du monde, et non pas même chez les Rois*. »

Aussi Diana ayant rapporté ces mêmes paroles de Vasquez, car il se fonde ordinairement sur nos Pères, il en conclut fort bien : a Que dans la question, si les riches sont obligés de donner l'Aumône de leur Superflu, encore que l'affirmative fût véritable, il n'arrivera jamais, ou presque jamais, qu'elle oblige dans la pratique ^ »

Je vois bien, mon père, que cela suit de la doctrine

fiiatires, les guerres de race et de religion avaient survécu, non dans i^Êtat, mais entre les familles.

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