‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 104 sur 109 · SENS DE JANSÉNIUS D'ACCORD AVEC LES THOMISTES · texte numérisé non relu

SENS DE JANSÉNIUS D'ACCORD AVEC LES THOMISTES

Ce sont là, mou père, les divins principes de saint Augustin et de saint Thomas, selon lesquels il est véritable que a nous pouvons résister à la grâce, » contre l'opinion de Calvin; et que néanmoins, comme dit le pape Clément VIII, dans son écrit adressé à la congrégation de auxilns, art. 5 et 6 : « Dieu forme en nous le (( mouvement de notre volonté, et dispose efficacement « de notre cœur, par l'empire que sa majesté suprême « a sur les volontés des hommes aussi bien que sur le « reste des créatures qui sont sous le ciel, selon saint « Augustin. »

C'est encore selon ses principes que nous agissons de nous-mômes; ce qui fait que nous avons des mérites qui sont véritablement nôtres contre l'erreur de Calvin; et que néanmoins Dieu étant le premier principe de nos actions, et « faisant en nous ce qui lui est agréa- « ble, y> comme dit saint Paul, t nos mérites sont des <( dons de Dieu, » comme dit le concile de Trente.

C'est par-là qu'est détruite cette impiété de Luther, condamnée par le même concile, t que nous ne coopé- « rons en aucune sorte à notre salut, non plus que des « choses inanimées : » et c'est par-là qu'est encore détruite l'impiété de l'école de Molina, qui ne veut pas reconnoitre que c'est la force de la grâce môme qui fait que nous coopérons avec elle dans l'œuvre do notre salut : par où il ruine ce principe de foi établi par saint Paul, « que c'est Dieu qui forme en nous et la volonté « et l'action. »

Et c'est enfin par ce moyen que s'accordent tous ces passages de l'i'^criture, qui semblent les plus opposés : «Convertissez-nous à Dieu : Seigneur, convertissez- « nous à vous. Rejetez vos iniquités hors de vous : c'est

« Dieu qui ôle les iniquités de son peuple. Faites des « œuvres dignes de pénitence : Seigneur, vous avez fait « en nous toutes nos œuvres. Faites-vous un cœur nou- (( veau et un esprit nouveau : Je vous donnerai un « esprit nouveau, et je créerai en vous un cœur nonce veau, etc. »

L'unique moyen d'accorder ces contrariétés apparentes qui attribuent nos bonnes actions, tantôt à Dieu, et tantôt à nous, est de reconnoître que comme dit saint Augustin, « nos actions sont nôtres, à cause du (( libre arbitre qui les produit; et qu'elles sont aussi de « Dieu, à cause de sa grâce qui fait que notre arbitre « les produit. » Et que, comme il dit ailleurs, Dieu nous fait faire ce qu'il lui plaît, en nous faisant vouloir ce que nous pourrions ne vouloir pas : A Deo factum est ut vellent quod nolle pofuissent.

Ainsi, mon père, vos adversaires sont parfaitement d'accord avec les nouveaux thomistes mêmes, puisque les thomistes tiennent comme eux, et le pouvoir de résister à la grâce, et l'infaillibilité de l'effet de la grâce, qu'ils font profession de soutenir si hautement, selon cette maxime capitale de leur doctrine, qu'Alvarez *, l'un des plus considérables d'entre eux, répète si souvent dans son livre, et qu'il exprime, Disp. 72, 1. VIII,

1. Diego (ou Didacus) Alvarez fut nu des plus cclél)re.s tlicologiens de Tordre de saint Dominique : il vivoit aux seizième et dix-septième siècles, et mourut en 1635. On l'avoit fait venir d'Espagne à Rome en lo96, pour y soutenir, avec le père Thomas Lémos, les intérêts de la grâce de Jésns-Ghrist, énervée et comme anéantie par le jésuite Molina. Il brilla beaucoup dans la fameuse congrégation cfe auxiliis. Le livre d'Alvarez , dont il est ici question , a pour titre : Bidaci Alvarez de auxiliis divinœ gratiœ, et humani arhilrii viril/us et libertate, ac légitima ejus cum efftcacia eorumdem auxilioruni concordia, lib. Xllh in-folio^ iJowœ, 1610; a in-folio, Lufiduui, 1620. (\oie de l'èdit. de i8l2.)

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n. 4, en ces termes : « Quand la grâce efficace meut le « libre arbitre, il consent infailliblemen:; parceque l'ef- « fet de la grâce est de faire qu'encore qu'il puisse ne « pas consentir, il consente néanmoins en effet. » Dont il donne pour raison celle-ci de saint Thomas, son maître, 1, 2, q. 112, a. 3 : « Que la volonté de Dieu ne « peut manquer d'être accomplie; et qu'ainsi, quand il 0 veut qu'un homme consente à la grâce, il consent in- « failliblement, et même nécessairement, non pas d'une « nécessité absolue, mais d'une nécessité d'infaillibi- « lité. t En quoi la grâce ne blesse pas a le pouvoir « qu'on a de résister si on le veut; » puisqu'elle fait seulement qu'on ne veut pas y résister, comme votre père Pétau le reconnoît en ces termes, 1. 1, Théol. dogm. 1. IX, c. VII, p. 602 : «La grâce de Jésus-Christ fait qu'on « persévère infailliblement dans la piété, quoique non « par nécessité : car on peut n'y pas consentir si on le « veut, comme dit le concile; mais celte môme grâce c( fait que l'on ne le veut pas. »

C'est là, mon père, la doctrine constante de saint Augustin, de saint Prosper, des pères qui les ont suivis, des conciles, de saint Thomas, et de tous les thomistes en général. C'est aussi celle de vos adversaires, quoique vous ne l'ayez pas pensé. Et c'est enfin celle que vous venez d'approuver vous-même en ces termes : « La u doctrine de la grâce efficace, qui reconnoît qu'on a « le pouvoir d'y résister, est orthodoxe, appuyée sur a les conciles, et soutenue par les thomistes et les sora bonistes. » Dites la vérité, mon père : si vous eussiez su que vos adversaires tiennent eflectivement cette doctrine, peut-être que l'intérêt de votre compagnie vous eût empêché d'y donner cette approbation publique :

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mais, vous étant imaginé qu'ils y étoient opposés, ce même intérêt de votre compagnie vous a porté à autoriser des sentiments que vous croyiez contraires aux leurs; et par cette méprise, voulant ruiner leurs principes, vous les avez vous-même parfaitement établis. De sorte qu'on voit aujourd'hui, par une espèce de prodige, les défenseurs de la grâce efficace justifiés par les défenseurs de Molina : tant la conduite de Dieu est admirable pour faire concourir toutes choses à la gloire de sa vérité !

Que tout le monde apprenne donc, par voSre propre déclaration, que cette vérité de la grâce efficace, nécessaire à toutes les actions de piété, qui est si chère à l'Église, et qui est le prix du sang de son Sauveur, est si constamment catholique, qu'il n'y a pas un catholique, jusques aux jésuites mêmes, qui ne la reconnoisse pour orthodoxe. Et l'on saura en même temps, par votre propre confession, qu'il n'y a pas le moindre soupçon d'erreur dans ceux que vous en avez tant accusés ; car, quand vous leur en imputiez de cachées sans les vouloir découvrir, il leur étoit aussi difficile de s'en défendre qu'il vous étoit facile de les en accuser de cette sorte; mais maintenant que vous venez de déclarer que cette erreur qui vous oblige à les combattre est celle de Calvin, que vous pensiez qu'ils soutinssent, il n'y a personne qui ne voie clairement qu'ils sont exempts de toute erreur, puisqu'ils sont si contraires à la seule que vous leur imposez, et qu'ils protestent, par leurs discours, par leurs livres, et par tout ce qu'ils peuvent produire pour témoigner leurs sentiments, qu'ils condamnent cette hérésie de tout leur cœur, et r:c la même manière que font Ils thomistes, que vous

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