LA JIACUINE ARITHMÉTIQUE*, EN
Madame, si j'avois autant de santé que de zèle, j'irois moi-mémo présenter à Votre Majesté un ouvrage de plusieurs années, que j'ose lui offrir de si loin; et je ne souffrirois pas que d'autres mains que les miennes eussent l'honneur de le porter aux pieds de la plus grande princesse du monde. Cet ouvrage, madame, est une machine pour faire les règles d'arithmétique sans plume et sans jetons. Votre Majesté n'ignore pas la peine et le temps que coûtent les productions nouvelles, surtout lorsque les inventeurs veulent les porter euxmêmes à la dernière perfection : c'est pourquoi il seroit inutile de dire combien il y a que je travaille à celle-ci ; et je ne pourrois mieux l'exprimer qu'en disant que je m'y suis attaché avec autant d'ardeur que si j'eusse prévu qu'elle devoit paroitre un jour devant une personne si auguste. Mais, madame, si cet honneur n'a pas été le Yéritable motif de mon travail, il en sera du moins la récompense; et je m'estimerai trop heureux, si à la suite de tant de veilles, il peut donner à Votre Majesté une satisfaction de quelques moments. Je n'importunerai pas non plus Votre Majesté du particulier de ce qui compose cette machine : si elle en a quelque curiosité, elle pourra se contenter dans un discours que j'ai adressé à M. de Bourdelot*. J'y ai touché en peu de mots toute l'histoire de cet ouvrage, l'objet de son invention, l'occasion de sa recherche, les difficultés de son exécution, les degrés de son progrès, le succès de son accomplissement, et les règles de son usage. Je dirai donc seulement ici le sujet qui me porte à l'offrir à Votre Majesté, ce que je considère comme le couronnement et le dernier bonheur de son aventure. Je sais, madame, que je pourrai être suspect d'avoir recherché de la gloire en le présentant à Votre Majesté, puisqu'il ne sauroit passer que pour extraordinaire quand on verra qu'il s'adresse à elle ; et qu'au lieu qu'il ne devoit lui être offert que par la considération de son excellence, on jugera qu'il est excellent par cette seule raison qu'il lui est oilert. Ce n'est pas néanmoins cette espérance qui m'a inspiré un tel dessein. Il est trop grand, madame, pour avoir d'autre objet que Votre Alajesté même. Ce qui m'y a véritablement porté est l'union qui se trouve en sa personne sacrée de deux choses qui me comblent
1. La machine arithmétique de Pascal a été parfaitement décrite par Diderot, dans le premier volume cie VEiiciii'iopdlif. Le privilège du roi pour cette machine est donné à Compiègne, le 22 mai 1649,
2. L'ablié Bouidelot (dont le vrai nom étoit Pierre Michon), savant médecin, avoit obtenu du pape une perinis>ion d'exercer cette [Tofession, quoique prêtre. 11 fut appelé en Suéde par la reine Christine, et devint ensuite médecin du grand Condé.