‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 31 sur 109 · DE LA PROBABILITÉ · texte numérisé non relu

DE LA PROBABILITÉ

que je souhaitois; et, le lui ayant témoigné, je le priai de {n'expliquer ce que c'étoit qu'une opinion probable. Nos auteurs vous y répondront mieux que moi, dit-il. Voici comme ils en parlent tous généralement, et entre autres, nos vingt-quatre, inprinc. ex. 3, n. 8: «Une

opinion est appelée probable, lorsqu'elle est fondée '1 sur des raisons de quelque considération. D'où il ar- « rive quelquefois qu'un seul docteur fort grave peut « rendre une opinion probable. » Et en voici la raison: « car un homme adonné particulièremont à l'étude ne « s'attachcroit pas à une opinion, s'il n'y étoit attiré par « une raison bonne et suffisante. » Et ainsi, lui dis-je, UQ seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser à son gré, et toujours en sûreté. 11 n'en faut pas rire, me dit-il, ni penser combattre cette doctrine. Quand les jansénistes l'ont voulu faire, ils y ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Ecoutez Sanchez, qui est un des plus célèbres de nos pères, Som. liv. I, chap. ix, n. 7 : « Vous douterez peut-être « si l'autorité d'un seul docteur bon et savant rend une « opinion probable : à quoi je réponds que oui; et c'est «ce qu'assurent Angélus, Sylv. Navarre, Emmanuel a Sa, etc. Et voici comme on le prouve. Une opinion a probable est celle qui a un fondement considérable : n or l'autorité d'un homme savant et pieux n'est pas de «petite considération, mais plutôt de grande considé- « ration ; car, écoutez bien cette raison : Si le témoignage « d'un tel homme est de grand poids pour nous assurer « qu'uue chose se soit passée, par exemple, à Rome, * pourquoi ne le sera-l-il pas de même dans un doute u de morale? »

La plaisante comparaison, lui dis-je, des choses du

monde à celles de la conscience! Ayez patience; Sanchez répond à cela dans les lignes qui suivent immédiatement. « Et la restriction qu'y apportent cer- (( tains auteurs ne me plaît pas : que l'autorité d'un tel « docteur est suffisante dans les choses de droit hu- « main, maisnon pas dans celles de droit divin; carelle « est de grand poids dans les unes et dans les autres. «

Mon père , lui dis-je franchement , je ne puis faire c^s de cette règle. Qui m'a assuré que dans la liberté que vos docteurs se donnent, d'examiner les choses par la raison, ce qui paroîtra sûr à l'un le paroisse à tous les autres? La diversité des jugements est si

grande Vous ne l'entendez pas , dit le père en m'in-

terrompant; aussi sont-ils fort souvent de différents avis; fuais cela n'y fait rien : chacun rend le sien prqbable et sûr. Vraiment l'on sait bien qu'ils ne sont p^s tous du même sentiment; et cela n'en est que mieux. Ils ne s'accordent au contraire presque jamais. Il y a peu de questions où vous ne trouviez que Tun dit oui; l'autre dit non. Et en tous ces cas-là, l'une et l'autre des opinions contraires est probable ; et c'est pourqqoi Diana dit sur un certain sujet, part. 3, tome IV, r. 244 : « Ponce et Sanchez sont de contraires avis : mais, parce- « qu'ils étoient tous deux savants, chacun rend son « opinion probable. »

Mais, mon père, lui dis-je, on doit être bien embarrassé à choisir alors ! Point du tout, dit-il, il n'y a qu'à suivre l'avis qui agrée le plus. Eh quo? . ^i l'autre est plus probable? Il n'importe, me dit-il. Et si l'autre est plus sûr? Il n'importe, me dit encore le père; le voici bien expliqué. C'est Emmanuel Sa de notre Société, dans son aphorisme de Bubio, p. 183;

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« On peut faire ce qu'on pense être permis selon une « opinion probable, quoique le contraire soit plus sûr. (« Or, l'opinion d'un seul docteur grave y suffiL » Et si une opinion est tout ensemble et moins probable et moins sûre, sera-t-il permis de la suivre, en quittant ce que l'on croit être plus probable et plus sûr? Oui, encore une fois, me dit-il; écoutez Filiutius, ce grand jésuite de Uome, Mort, quœsû. tr. 21, c. 4, n. 128 : « Il est « permis de suivre l'opinion la moins probable, quoi- « qu'elle soit la moins sûre; c'est l'opinion commune V des nouveaux auteurs. » Cela n'est-il paç clair? Nous voici bien au large, lui dis-jc, mon révérend père. Grâce à vos opinions probables, nous avons une belle liberté de conscience, pt vous autres çasuistes, avez-vous la même liberté dans vos réponses? Oui, me dit-il, nous répondons aussi ce qu'il nous plaît, ou plutôt ce qu'il plaît 4 ceux qui nous interrogent; car voici nos règles, prises fie nos pères : Layman, Tlieol. Mor, 1. I, Ir. i, c. 2, § 2, n. 7 ; Yasquez, Dist. 62, c. 9, n. 47 ; Sanchcz; in Sfnn.y 1. 1, c. 9, n.23; et denos vingt-qqat|:-e, in princ. ex 3, n. 24. Voici les paroles de Layman, que le livre de nos vingt-quatre a suivies : « L'n docteur étant « consulté peut donner un conseil, non seulement pro- « bable selon son opinion, mais contraire à son opi- 0 nion, s'il est estimé probable par d'autres, lor^qup « cet avis contraire au sien se rencontre plus favoraa ble et plus agréable à celui qui le consulte : Si Foiiip a et illi favorabilior seu exoptatior stt. Mais je dis de « plus qu'il ne sera point bors de raison qu'il donne h c( ceux qui je consultent un avis tenu pour probable par tf quelque personne savante , quand même il s'assu- « rci-qit qu'il seroit absolument faux, f

Tout de bon, mon père, votre doctrine est bien commode. Quoi ! avoir à répondre oui et non à son choix? on ne peut assez priser un tel avantage. Et je vois bien maintenant à quoi vous servent les opinions contraires que vos docteurs ont sur chaque matière; car l'une vous sert toujours, et l'autre ne vous nuit jamais. Si vous ne trouvez votre compte d'un côte, vous vous jetez de l'autre, et toujours en sûreté. Cela est vrai, dit-il; et ainsi nous pouvons toujours dire avec Diana, qui trouva le père Bauny pour lui lorsque le père Lugo lui étoit contraire :

Sœpe, ■premente deo, fert deus alter opem. Si quelque dieu nous presse, uu autre nous délivre.

J'entends bien, lui dis-je; mais il me vient une difficulté dans l'esprit : c'est qu'après avoir consulté un de vos docteurs, et pris de lui une opinion un peu large, on sera peut-être attrapé si on rencontre un confesseur qui n'en soit pas, et qui refuse l'absolution, si on ne change de sentiment. N'y avez-vous point donné ordre, mon père? En doutez-vous? me répondit-il. On les a obligés à absoudre leurs pénitents qui ont des opinions probables, sur peine de péché mortel, afin qu'ils n'y manquent pas. C'est ce qu'ont bien montré nos pères, et entre autres le père Bauny, tr. 4, de Pœnit. q. 13, p. 93. « Quand le pénitent, dit-il, suit une opinion pro- « bable, le confesseur le doit absoudre, quoique son « opinion soit contraire à celle du pénitent. >) Mais il ne dit pas que ce soit un péché mortel de ne le pas absoudre. Que vous êtes prompt! me dit-il; écoutez la suite ; il en fait une conclusion expresse ; « Refuser

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« l'absolution à un pénitent qui agit selon une opinion (( probable est un péché qui, de sa nature, est mortel. » F^t il cite, pour confirmer ce sentiment, trois des plus fameux de nos pères, Suarez, tome IV, dist. 32, sect. 5; Vasquez, disp. 62, ch. 7; et Sanchez; n. 29.

0 mon père! lui dis-je, voilà qui est bien prudemment ordonné! Il n'y a plus rien à craindre. Un conit^seur n'oseroit plus y manquer. Je ne savois pas que vous eussiez le pouvoir d'ordonner sur peine de damnation. Je croyois que vous ne saviez qu'ôter les péchés: je ne pensois pas que vous en sussiez introduire; mais vous avez tout pouvoir, à ce que je vois. Vous ne parlez pas proprement, me dit-il. Nous n'introduisons pas les péchés, nous ne faisons que les remarquer. J'ai déjà bien reconnu deux ou trois lois que vous n'êtes pas bon scolastique. Quoi qu'il en soit, mon père, voilà mon doute bien résolu. Mais j'en ai un autre encore à vous proposer : c'est que je ne sais comment vous pouvez faire, quand les pères de l'Église sont contraires au sentimen* fie quelqu'un de vos casuistes.

Vous l'entendez bien peu, me dit-il. Les Pères étoient 1 (JUS pour la morale de leur temps ; mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. Ce ne sont plus eux qui l.i règlent, ce sont les nouveaux casuiste?. Ecoutez notre père Cellot, de Hier. îib. VllI, cap. IG, pag. 714, qui lit en cela notre fameux père Ileginaldus : « Dans le."* (|uestions de morale, les nouveaux casuistes sont pré- « lérables aux anciens Pères, quoiqu'ils fussent plus (( proches des apôtres, o Et c'est eu suivant cette maximu que Diana parle de cette sorte, pag. 5, tr. 8, reg. 31. (( Les béiiéliciers sont-ils obligés de restituer leur re- «(Venu dont ils disposent mai? Les anciens disoienl

« qu'oui, mais les nouveaux disent giie non : ne quittons « donc pas cette opinion qui décharge de l'obligation « de restituer. » Voilà de belles paroles, lui dis-je, et pleines de consolation pour bien du monde. Nous laissons les Pères, me dit-il, à ceux qui traitent la positive ; mais pour nous qui gouvernons les consciences, nous les lisons peu, et ne citons dans nos écrits que les nouveaux casuistes. Voyez Diana, qui a tant écrit; il a mis à l'en^ trée de ses livres la liste des auteurs qu'il rapporte. Il y en a deux cent quatre-vingt-seize, dont le plus ancien est depuis quatre-vingts ans. Cela est donc venu au monde depuis votre Société? lui dis-je. Environ, me répondit-il. C'est-à-dire, mon père, qu'à votre arrivée on a vu disparoître saint Augustin, saint Chrysûstônie, saint Ambroise, saint Jérôme, et les autres, pour ce qui est de la morale. Mais au moins que je sacbe les noms de ceux qui leur ont succédé; qui sont-ils ces nouveaux auteurs? Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il. C'est Villalobos, Coninck, Llamas, Achokier, Dealkozer, Dellacrux, Veracruz, Ugolin, Tambourin, Fernandez, Martinez, Suarez, Henriquez, Vasquez, Lopez, Gomez, Sanchez, de Vechis, de Grassis, de Grassalis, de Pitigianis, de Graphseis, Squilanti, Bizozeri, Barcola, de Bobadilla, Simancha, Perez de Lara, Aldretta, Lorca, de Scarcia, Quaranta, Scophra, Pedrezza, Cabrezza, Bisbe, Dias, de Clavasio, Villagut, Adam à Manden, Iribarne, Binsfeld, Volfangi à Vorberg, Vosthery, Strevesdorf. 0 mon père ! lui dis-je tout effrayé, tous ces gens-là étoient-ils chrétiens? Comment, chrétiens ! me répondit-il. Ne vous disois-je pas que ce sont les seuls par lesquels nous gouvernons aujourd'hui la chrétienté? Cela me fit pitié, mais je ne

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