‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 32 sur 109 · MEPRIS DES SAIKTS PÈRES H · texte numérisé non relu

MEPRIS DES SAIKTS PÈRES H

lui en témoignai rien, et lui demandai seulement si tous ces auteurs-là étoient jésuites. Non, me dit-il, mais il n'importe; ils n'ont pas laissé de dire de bonnes choses. Ce n'est pas que la plupart ne les aient prises ou : imitées des nôtres, mais nous ne nous piquons pas l d'honneur, outre qu'ils citent nos pères à toute heure et avec éloge. Voyez Diana, qui n'est pas de notre Société, quand il parle de Yasquez, il l'appelle le phénix des es- ^ prùs. Et quelquefois il dit « que Yasquez seul lui est « autant que tout le reste des hommes ensemble. Instar a omnium, n Aussi tous nos pères se servent fort souvent de ce bon Diana; car si vous entendez bien notre clrine de la Probabilité ^ vous verrez que cela n'y fait lii-n. Au contraire, nous avons bien voulu que d'autres que les jésuites puissent rendre leurs opinions probabcibles, afin qu'on ne puisse pas nous les imputer toutt s. Et ainsi, quand quelque auteur que ce soit en a avancé une, nous avons le droit de la i rendre, si nous 11' voulons, par la doctrine des opinions probables, et iiuus n'en sommes pas les garants quand l'auteur n'est s de notre corps. J'entends tout cela, lui dis-je. Je is bien par-là que tout est bien venu chez vous, hormis les anciens Pères, et que vous êtes les maîtres de la campagne. Yous n'avez plus qu'à courir.

Mais je prévois trois ou quatre grands inconvénients, t t de puissantes barrières qui s'opposeront à votre iirsc. Et quoi? me dit le père tout étonné. C'est, lui j}ondis-je, l'Écriture sainte, les papes, et les conciles, que vous ne pouvez démentir, et qui sont tous dans la vr ie unique de l'Évangile. Est-ce là tout? me dit-il. Nous m'avez fait peur. Croyez-vous qu'une chose si vi- :>ible n'ait pas été prévue, et que nous n'y ayons pas

pourvu? Vraiment je vous admire, de penser que nous soyons opposés à l'Écriture, aux papes ou aux conciles! Il faut que je vous éclaircisse du contraire. Je serois bien marri que vous crussiez que nous manquons à ce que nous leur devons. A^ous avez sans doute pris cette pensée de quelques opinions de nos pères qui paroissent choquer leurs décisions, quoique cela ne soit pas. Mais pour en entendre l'accord, il faudroit avoir plus de loisir. Je souhaite que vous ne dem.euriez pas mal édifié de nous. Si vous voulez que nous nous revoyions demain, je vous en donnerai l'éclaircissement

Voilà la fm de cette conférence, qui sera celle de cet entretien; aussi en voilà bien assez pour une lettre. Je m'assure que vous en serez satisfait en attendant la suite. Je suis, etc.

Différents artifices des jésuites pour éluder l'autorifé de l'Évangile, des conciles et des papes. Quelques conséquences qui suivent de leur doctrine sur la Probabilité. Leurs rellchements en faveur des bénéficiers, des prêtres, des religieux et des domesticpics. Histoire de Jean d'Alba.

De Paris, ce 10 ayril 1656.

Monsieur,

Je vous ai dit i\ la fin de ma dernière lettre, que ce bon père jésuite m'avoit promis de m'apprendre de quelle sorte les casuistes accordent les contrariétés qui <e rencontrent entre leurs opinions et les décisions des papes, des conciles et de l'Écriture. Il m'en a instruit, en effet, dans ma seconde visite, dont voici le récit.

Ce bon père me parla de celte sorte : Une des manières dont nous accordons ces contradictions apparentes est par l'interprétation de quelque terme. Par exemple, le pape Grégoire XIV a déclaré que les assassins sont indignes de jouir de l'asile des églises, et qu'on les en doit arracher. Cependant nos vingt-quatre vieillards disent, tr.6, ex. 4, n. 27 : « Que tous ceux qui tuent en (( trahison ne doivent pas encourir la peme de cette

(. Ct\U lettre a été revue (tar M •Nicole.

« bulle. » Cela vous paroît être contraire, mais on l'accorde, en interprétant le mot à'assassin, comme ils font par ces paroles : « Les assassins ne sont-ils pas « indignes de jouir du privilège des églises! Oui, par la « bulle de Grégoire XIV. Mais nous entendons par le « mot d'assassins ceux qui ont reçu de l'argent pour « tuer quelqu'un en trahison. D'où il arrive que ceux « qui tuent sans en recevoir aucun prix, mais seule- « ment pour obliger leurs amis, ne sont pas appelés «assassins. » De même, il est dit dans l'Évangile: a Don- « nez l'aumône de votre superflu.)) Cependant plusieurs casuistes ont trouvé moyen de décharger les personnes les plus riches de l'obligation de donner l'aumône. Cela vous paroît encore contraire ; mais on en fait voir facilement l'accord, en interprétant le mot de superflu; en sorte qu'il n'arrive presque jamais que personne en ait ; et c'est ce qu'a fait le docte Vasquez en cette sorte, dans son Traité de l'Aumône, c. 4, n. 14 : « Ce que «c les personnes du monde gardent pour relever leur « condition et celle de leurs parents n'est pas appelé « superflu; et c'est pourquoi à peine trouvera-t-on qu'il « y ait jamais de superflu chez les gens du monde, et « non pas même chez les rois. »

Aussi Diana ayant rapporté ces mêmes paroles de Vasquez, car il se fonde ordinairement sur nos pères, il en conclut fort bien : « Que, dans la question, si les a riches sont obligés de donner l'aumône de leur su- « perflu, encore que l'affirmative fût véritable, il n'arc( rivera jamais, ou presque jamais, qu'elle oblige dans

la pratique. >

Je vois bien, mon père, que cela suit de la doctrine de Vasquez; mais que répondroit-on, si l'on objectoit

qu'afin de faire son salut, il seroit donc aussi sûr, selon Vasquez, de ne point donner l'aumône, pourvu qu'on ait assez d'ambition pour n'avoir point de superflu: qu'il est sûr, selon l'Évangile, de n'avoir point d'ambition, afin d'avoir du superflu pour en pouvoir donner l'aumône ? Il faudroit répondre, me dit-il, que Iniites ces deux voies sont sûres selon le même Évane; l'une, selon l'Évangile dans le sens le plus littéral et le plus facile à trouver; l'autre, selon le même l'vangile, interprété par Vasquez. Vous voyez par-là l'utilité des interprétations.

Mais quand les termes sont si clairs qu'ils n'en souffrent aucune, alors nous nous servons de la remarque des circonstances favorables, comme vous verrez par cet exemple. Les papes ont excommunié les religieux qui quittent leur habit, et nos vingt-quatre \ieillards ne laissent pas de parler en cette sorte, tr. 6, ex. 7, n. 103 : «En quelles occasions un religieux peut-il quitter son habit sans encourir l'excommunication?» Il V u rapporte plusieurs, et entre autres celle-ci : « S'il le « quitte pour une cause honteuse, comme pour aller « filouter, ou pour aller incognito en des lieux de dé- « bauche, le devant bientôt reprendre. « Aussi il est visible que les bulles ne parlent point de ces cas-là. J'avois peine à croire cela, et je priai le père de me montrer dans l'original; je vis que le chapitre où nt ces paroles est intitule : «Pratique selon l'école « de la Société de Jésus; Praxis ex Societatis Jesu « scliola; j) et j'y vis ces mots : Si habitum dimittai m ^"vetur occulte^ tel fomicetur. Et il me montra la même (jse dans Diana, en ces termes: Ut eat incognitus ad lupanar. Et d'où vient, mon père, qu'ils les ont déchar-

gés de l'excommunication en cette rencontre? Ne le comprenez-vous pas? me dit-il. Ne voyez-vous pas quel scandale ce seroit de surprendre un religieux en cet état avec so-^ habit de religion? Et n'avez- vous point ouï parler, continua-t-il , comment on répondit à la première bulle, Contra sollicitantes'^ et de quelle sorte nos vingt-quatre, dans un chapitre aussi de la Pratique de l'école de notre Société^ expliquent la bulle de Pie V, Contra clericos, etc. ? Je ne sais ce que c'est que tout cela, lui dis-je. Vous ne lisez donc guère Escobar? me dit-il. Je ne l'ai que d'hier, mon père, et même j'eus de la peine à le trouver. Je ne sais ce qui est arrivé depuis peu, qui fait que tout le monde le cherche. Ce que je vous disois, repartit le père, est au tr. 1, ex. 8, n. i02. Voyez-le en votre particulier; vous y trouverez un bel exemple de la manière d'interpréter favorablement les bulles. Je le vis en effet dès le soir même; mais je n'ose vous le rapporter, car c'est une chose effroyable. Le bon père continua donc ainsi : Vous entendez bien maintenant comment on se sert des circonstances favorables ? mais il y en a quelquefois de si précises, qu'on ne peut accorder par-là les contradictions : de sorte que ce seroit bien alors que vous croiriez qu'il y en auroit. Par exemple, trois papes ont décidé que les rehgieux qui sont obligés par un vœu particulier à la vie quadragésimale n'en sont pas dispensés, encore qu'ils soient faits évoques; et cependant Diana dit « que (c nonobstant leur décision, ils en sont dispensés. » Et comment accorde-t-il cela? lui dis-je. C'est, répliqua le père, par la plus subtile de toutes les nouvelles méthodes, et par le plus fin de la ProbabiUté. Je vas vous l'expliquer. C'est que, comme vous le vîtes l'autre jour,

l'affirmative et la négative de la plupart des opinions ont chacune quelque probabilité, au jugement de nos docteurs, et assez pour être suivies avec sûreté de conscience. Ce n'est pas que le pour et le contre soient ensemble véritables dans le môme sens, cela est imposle; mais c'est seulement qu'ils sont ensemble [probables, et sûrs par conséquent.

Sur ce principe, Diana, notre bon ami, parle ainsi en la part, o, tr. 13, r. 39 : « Je réponds à la décision (( de ces trois papes, qui est contraire à mon opinion, « qu'ils ont parlé de la sorte en s'altachant à l'afûrma- « tive, laquelle en eQet est probable, à mon jugement (( même : mais il ne s'ensuit pas de là que la négative « n'ait aussi sa probabilité. » Et dans le même traité, r. 65, sur un autre sujet, dans lequel il est encore d'un sentiment contraire à un pape, il parle ainsi : « Que le pape l'ait dit comme chef de l'Église, je le «veux; mais il ne l'a fait que dans l'étendue delà -phère de probabilité de son sentiment. » Or vous ez bien que ce n'est pas là blesser les sentiments . s papes : on ne le soulfriroit pas à Rome, où Diana . >t en si grand crédit, car il ne dit pas que ce que les I ipes ont décidé ne soit pas probable; mais, en laisb.tnt leur opinion dans toute la sphère de probabilité, il ne laisse pas de dire que le contraire est aussi probable. Cela est très respectuiux, lui dis-je. Et cela est plus subtil, ajoula-t-il, que la réponse que fit le père Bauny quand on eut censuré sis livres à Rome ; car il lui échappa d'écrire contre M. llallier, qui le persécutoit alors furieusement : « Qu'a de commun la censure « de Rome avec celle de France?» Vous voyez assez par-là que, soit par l'interprétation des termes, soit

par la remarque des circonstances favorables, soit enfin par la double probabilité du pour et du contre, on accorde toujours ces contradictions prétendues, qui vous étonnoient auparavant, sans jamais blesser les décisions de l'Écriture, des conciles ou des papes, comme vous le voyez. Mon révérend père, lui dis-je, que le monde est heureux de vous avoir pour maîtres 1 Que ces probabilités sont utiles! Je ne savois pourquoi vous aviez pris tant de soin d'établir qu'un seul docteur, s'il est grave ^ peut rendre une opinion probable; que le contraire peut l'être aussi; et qu'alors on peut choisir du pour et du contre celui qui agrée le plus, encore qu'on ne le croit pas véritable, et avec tant de sûreté de conscience, qu'un confesseur qui refuseroit de don» ner l'absolution sur la foi de de ces casuistes seroit en état de damnation : d'où je comprends qu'un seul casuiste peut à son gré faire de nouvelles règles de morale, et disposer, selon sa fantaisie, de tout ce qui regarde la conduite des mœurs. Il faut, me dit le père, apporter quelque tempérament à ce que vous dites. Apprenez bien ceci. Voici notre méthode, où vous verrez le progrès d'une opinion nouvelle, depuis sa naissance jusqu'à sa maturité.

D'abord le àocienv grave qui l'a inventée l'expose au monde, et la jette comme une semence pour prendre racine. Elle est encore foible en cet état; mais il faut que le temps la mûrisse peu-à-peu; et c'est pourquoi Diana, qui en a introduit plusieurs, dit en un endroit : «J'avance cette opinion; mais parcequ'elle est nou- « velle, je la laisse mûrir au temps, relinquo tempon « maturandam. » Ainsi, en peu d'années, on la voit insensiblement s'affermir; et, après un temps considéra-

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