‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 36 sur 109 · DES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DES RELIGIEUX

écoutez radoucissement qu'y apportent nos pères. C'est Castrus Palaûs, de notre société. Op. mor., p. 1, disp. 2, p. 6: i< Il est hors de dispute, non est controversia, « que le religieux qui a pour soi une opinion probable «n'est point tenu d'obéir à son supérieur, quoique « l'opinion du supérieur soit la plus probable; car alors « il est permis au religieux d'embrasser celle qui lui ! est la plus agréable, qiiœ sibi gratior fuerit, comme « le dit Sanchez. Et encore que le commandement du '( supérieur soit juste, cela ne ne vous oblige pas de

lui obéir; car il n'est pas juste de tous points et en « toute manière, non undequoque juste prœcipit^ mais « seulement probablement ; et ainsi vous n'êtes engagé « que probablement à lui obéir, et vous en êtes proba- « blement dégagé ; probabiliter obligatus, et probabiliter (( deobligatus. » Certes, mon père, lui dis-je, on ne siuroit trop estimer un si beau fruit de la double probabilité. Elle est de grand usage, me dit-il; mais abrégeons. Je ne vous dirai plus que ce trait de notre célèbre Molina, en faveur des religieux qui sont chassés de leurs couvents pour leurs désordres. Notre père Escobar le rapporte, tr. 6, ex. 7, n. 111, en ces termes: (( Molina assure qu'un religieux chassé de son monas- '( tère n'est point obligé de se corriger pour y retource ner, et qu'il n'est plus lié par son vœu d'obéis- « sance. »

Voilà, mon père, lui dis-je, les ecclésiastiques bien à leur aise. Je vois bien que voscasuisles les ont traités favorablement. Ils y ont agi comme pour eux-mêmes. J'ai bien peur que les gens des autres conditions ne soient pas si bien traités. Il falloit que chacun fit pour v(>i. Ils n'auroient pas mieux fait eux-mêmes, me rc-

partit le père. On a agi pour tous avec une pareille charité, depuis les plus grands jusques aux moindres ; et vous m'engagez, pour vous le montrer, à vous dire nos maximes touchant les valets.

Nous avons considéré, à leur égard, la peine qu'ils ont, quand ils sont gens de conscience, à servir des maîtres déhanchés; car s'ils ne font tous les messages où ils les emploient, ils perdent leur fortune; et s'il leur ohéissent, ils en ont du scrupule. C'est pour les en soulager que nos vingt-quatre pères, tr. 7, ex. 4, n. 223, ont marqué les services qu'ils peuvent rendre en sûreté de conscience. En voici quelques uns: (( Por- « ter des lettres et des présents ; ouvrir les portes et (( les fenêtres ; aider leur maître à monter à la fenêtre, « tenir l'échelle pendant qu'il y monte : tout cela est « permis et indifférent. Il est vrai que pour tenir l'é- « chelle il faut qu'ils soient menacés plus qu'à l'ordi- « naire, «s'ils y manquoient ; car c'est faire injure au « maître d'une maison d'y entrer par la fenêtre. »

Voyez-vous comhien cela est judicieux? Je n'attendois rien moins, lui dis-je, d'un livre tiré de vingt-quatre jésuites. Mais, ajouta le père, notre père Bauny a encore hien appris aux valets à rendre tous ces devoirslà innocemment à leurs maîtres, en faisant qu'ils por-^ tent leur intention non pas aux péchés dont ils sont les entremetteurs, mais seulement au gain qui leur en revient. C'est ce qu'il a bien expliqué dans sa Somme des péchés, en la page 710 de la première impression: « Que les confesseurs, dit-il, remarquent bien qu'on « ne peut absoudre les valets qui font des mes- (( sages déshonnêtes, s'ils consentent aux péchés de a leurs maîtres ; mais il faut dire le contraire, s'ils le

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a font pour leur comraodilé temporelle. » Et cela est bien facile à faire; car pourquoi s'obstineroient-ils à consentir à des péchés dont ils n'ont que la peine.

Et le môme père Bauny a encore établi celte grande maxime en faveur de ceux qui ne sont pas contents de leurs gages; c'est dans sa Somme, pages 213 et 214 de la sixième édition : a Les valets qui se plaignent de (( leurs gages peuvent-ils d'eux-mêmes les croître en « se garnissant les mains d'autant de bien appartenant « à leurs maîtres, comme ils s'imaginent en être né- « cessaire pour égaler lesdits gages à leur peine? Ils le « peuvent en quelques rencontres, comme lorsqu'ils « sont si pauvres en cherchant condition, qu'ils ont été « obligés d'accepler l'offre qu'on leur a faite, et que « les autres valets de leur sorte gagnent davantage aila leurs. »

Voilà justement, mon père, lui dis-je, le passage de Jean d'Alba. Quel Jean d'Alba? dit le père; que voulez-vous dire ? Quoi ! mon père, ne vous souvenez-vous plus de ce qui se passa en cette ville l'année 1047? et où étiez-vous donc alors? J'enseignois, dit-il, les cas de conscience dans un de nos collèges assez éloigné de Paris. Je vois donc bien, mon père, que vous ne savez pas cette histoire; il faut que je vous la dise. C'étoit une personne d'honneur qui la conloit l'autre jour en un lieu où j'étois. Il nous disoit que ce Jean d'Alba, servant vos pères du collège de CIcrmont de la rue Saint-Jacques, et n'étant pas satisfait de ses gages, déroba quelque chose pour se récompenser; que vos pères S'en étant aperçus le firent mettre en prison, l'accusant de vol domesticjue; et que le procès en fut rapporté au Châtclet le sixième jour d'avril 1047, si j'ai

bonne mémoire; car il nous marqua toutes ces particularités-là, sans quoi à peine l'auroit-on cru. Ce malheureux, étant interrogé, avoua qu'il avoit pris quelques plats d'étain à vos pères ; mais il soutint qu'il ne les avoit pas volés pour cela, rapportant pour sa justification cette doctrine du père Bauny, qu'il présenta aux juges avec un écrit d'un de vos pères, sous lequel il avoit étudié les cas de conscience, qui lui avoit appris la même chose. Sur quoi M. de Montrouge, l'un des plus considérés de cette compagnie, dit en opinant « qu'il n'étoit pas d'avis que, sur des écrits de ces pète res, contenant une doctrine illicite, pernicieuse et « contraire à toutes les lois naturelles, divines et hua maines, capable de renverser toutes les familles, et « d'autoriser tous les vols domestiques, on dût absou- « dre cet accusé ; mais qu'il étoit d'avis que ce trop fi- «. dèle disciple fût fouetté devant la porte du collège, « par la main du bourreau , lequel en même temps « brûleroit les écrits de ces pères traitant du larcin, « avec déiense à eux de plus enseigner une telle doc- « trine, sur peine de la vie. »

On attendoit la suite de cet avis, qui fut fort approuvé, lorsqu'il arriva un incident qui fit remettre le jugement de ce procès. Mais cependant le prisonnier disparut, on ne sait comment, sans qu'on parlât plus de cette affaire-là ; de sorte que Jean d'Alba sortit, et sans rendre sa vaisselle. Voilà ce qu'il nous dit; et il ajoutoit à cela que l'avis de M. de Montrouge est aux registres du Châtelet, où chacun le peut voir. Nous prîmes plaisir à ce conte.

A quoi vous amusez-vous ? dit le père; qu'est-ce que tout cela signifie? je vous parle des maximes de nos

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