‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 35 sur 109 · DES PRÊTRES · texte numérisé non relu

DES PRÊTRES

qui n'appartient qu'aux grands hommes. Le père Bauny y excelle. Il y a du plaisir de voir ce savant casuisle pénétrer dans le pour et le contre d'une même question qui regarde encore les prêtres, et trouver raison par-tout, tant il est ingénieux et subtil.

Il dit en un endroit, c est dans le Traité x, p. 474 : a On ne peut pas faire une loi qui obligeât les curés « à dire la messe tous les jours, parcequ'une telle loi « les exposeroit indubitablement, haud dubic, au péril « de la dire quelquefois en péché mortel. » Et néanmoins dans le même Traité x, p. 441, il dit « que les «prêtres qui ont reçu de l'argent pour dire la messe « tous les jours la doivent dire tous les jours, et qu'ils « ne peuvent pas s'excuser sur ce qu'ils ne sont pas « toujours assez bien préparés pour la dire, parcequ'on « peut toujours faire l'acte de contrition ; et que s'ils y c( manquent, c'est leur faute, et non pas celle de celui « qui leur fait dire la messe. » Et pour lever les plus grandes difficultés qui pourroient les en empêcher, il résout ainsi cette question dans le même Traité, q. 32, page 457 : « Un prêtre peut-il dire la messe le môme (f jour qu'il a commis un pécbé mortel, et des plus cri- '( minels, en se confessant auparavant? Non, dit Villa- (( lobos, à cause de son impureté. Mais Sancius dit que « oui, et sans aucun péché; je tiens son opinion sûre, « et qu'elle doit être suivie dans la pratique: et tuta et (( sequenda in praxt. »

Quoi ! mon père, lui dis-je, on doit suivre cette opinion dans la pratique? Un protre qui seroil tombé dans un tel désordre oseroit-il s'approcher le même jour de l'autel, sur la parole du père Bauny? et ne devroil-il pas déférer aux anciennes lois de l'Eglise, qui excluoient

pour jamais du sacrifice, ou au moins pour un long temps, les prêtres qui avoient commis des péchés de cette sorte, plutôt que de s'arrêter aux nouvelles opinions des casuistes, qui les y admettent le jour même qu'ils y sont tombés? Vous n'avez point de mémoire, dit le père; ne vous appris-je pas l'autre fois que, selon nos pères Gellot et Reginaldus, « on ne doit pas suivre, « dans la morale, les anciens pères, mais les nouveaux « casuistes? » Je m'en souviens bien, lui répondis-je; mais il y a plus ici, car il y a les lois de l'Église. Vous avez raison, me dit-il ; mais c'est que vous ne savez pas encore cette belle maxime de nos pères : « que les « lois de l'Église perdent leur force quand on ne les « observe plus, cum jam desuetudine abierunt, n comme dit Filiutius, t. II, tr. 25, n. 33. Nous voyons mieux que les anciens les nécessités présentes de l'Église. Si on étoit si sévère à exclure les prêtres de l'autel, vous comprenez bien qu'il n'y auroit pas un si grand nombre de messes. Or la pluralité des messes apporte tant de gloire à Dieu, et d'utilité aux âmes, que j'oserois dire, avec notre père Cellot, dans son livre de la Hiérarchie, p. 611 de l'impression de Rouen, qu'il n'y auroit pas trop de prêtres, « quand non seulement tous « les hommes et les femmes, si cela se pouvait, mais « que les corps insensibles, et les bêtes brutes même, « bruta animalia, seroient changés en prêtres pour cé- « lébrer la messe. »

Je fus si surpris de la bizarrerie de cette imagination, que je ne pus rien dire, de sorte qu'il continua ainsi : Mais en voilà assez pour les prêtres ; je serois trop long ; venons aux religieux. Comme leur plus grande difficulté est en l'obéissance qu'ils doivent à leurs supérieurs.

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