‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 39 sur 109 · La révision u« c«tt« lettre fut faite par M. ^'icolc · texte numérisé non relu

La révision u« c«tt« lettre fut faite par M. ^'icolc

tachés à l'Évangile par leur devoir envers Dieu, et aux gens du monde par leur charité pour le prochain, ils ont eu besoin de toute leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse, qu'on pût maintenir et réparer son honneur par les moyens dont on se sert ordinairement dans le monde, sans blesser néanmoins sa conscience ; afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la piété et l'honneur. Mais autant que ce dessein étoit utile, autant l'exécution en étoit pénible ; car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. Elle m'étonne, lui dis-je assez froidement. Elle vous étonne? me dit-il : je le crois, elle en étonneroit bien d'autres. Ignorezvous que, d'une part, la loi de l'Évangile ordonne « de « ne point rendre le mal pour le mal, et d'en laisser la « vengeance à Dieu? » et que, de l'autre, les lois du monde défendent de soufl'rir les injures, sans en tirer raison soi-même, et souvent par la mort de ses ennemis ? Avez-vous jamais rien vu qui paroisse plus contraire? Et cependant, quand je vous dis que nos pères ont accordé ces choses, vous me dites simplement que cela vous étonne. Je ne m'expliquois pas assez, mon père. Je tiendrois la chose impossible, si, après ce que j'ai vu de vos pères, je ne savois qu'ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C'est ce qui me fait croire qu'ils en ont bien trouvé quelque moyen, que j'admire sans le connoUre, et que je vous prie de me déclarer.

Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis vous le refuser. Sachez donc que ce principe merveilleux est notre grande méthode de diriger l'intention,

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dont l'importance est telle dans notre morale, que j'oserois quasi la comparer à la doctrine de la probabilité. Vous en avez vu quelques traits en passant, dans de certaines maximes que je vous ai dites ; car, lorsque je vous ait fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience de certains messages fâcheux, n'avezvous pas pris garde que c'étoit seulement en détournant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs pour la porter au gain qui leur en revient? Voilà ce que c'est que diriger l'intention; et vous avez vu de même que ceux qui donnent de l'argent pour des bénéfices seroient de véritables simoniaques sans une pareille diversion. Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de l'homicide, qu'elle justifie en mille rencontres, afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu'elle est capable de produire. Je vois déjà, lui dis-je, que par-là tout sera permis, rien n'en n'échappera. Vous allez toujours d'une extrémité à l'autre, répondit le père : corrigez-vous de cela; car, pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout, sachez que, par exemple, nous ne souffrons jamais d'avoir l'intention formelle do pécher pour le seul dessein de pécher ; et que quiconque s'obstine à n'avoir point d'autre fin dans le mal que le mal môme, nous rompons avec lui; cela est diabolique: voilà qui est sans exception d'âge, de sexe, de qualité. Mais quand on n'est pas dans cette malheureuse disposition, alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diriger l'intention, qui consiste à se proposer pour fin de ses actions un objet permis. Ce n'est pas qu'autant qu'il est en notre pouvoir nou.^ ne détournions les hommes des choses dé-

fendues; mais, quiuid nous ne pouvons pas empêcher l'action, nous purifions au moins Tintention; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fm.

Voilà par où nos pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu'on pratique en défendant son honneur; car il n'y a qu'à détourner son intention du désir de vengeance, qui est criminel, pour le porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon nos pères. Et c'est ainsi qu'ils accomplissent tous leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde en permettant les actions ; et ils satisfont à l'Évangile en purifiant les intentions. Voilà ce que les anciens n'ont point connu, voilà ce qu'on doit à nos pères. Le comprenez-vous maintenant? Fort bien, lui dis-je. Vous accordez aux hommes l'effet extérieur et matériel de l'action, et vous donnez à Dieu ce mouvement intérieur et spirituel de l'intention ; et par cet équitable partage^ vous alliez les lois humaines avec les divines. Mais, mon père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de vos promesses; et je doute que vos auteurs en disent autant que vous. Vous me faites tort, dit le père; je n'avance rien que je ne prouve, et par tant de passages, que leur nombre, leur autorité et leurs raisons vous rempliront d'admiration.

Car, pour vous faire voir l'alliance que nos pères ont faite des maximes de l'Évangile avec celles du monde, par cette direction d'intention, écoutez notre père Reginaldus, in praxi, liv. XXI, n. 62, p. 260 : « Il est dé- « fendu aux particuliers de se venger; car saint Paul « dit, Rom. ch. 12 : Ne rendez à personne le mal pour « le mal ; et l'Eccl. ch. 28 : Celui qui veut se venger

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o attirera sur soi la vengeance de Dieu, et ses péchés « ne seront point oublies. Outre tout ce qui est dit dans « l'Évanirile, du pardon des offenses, coname dans les « chapitres 6 et 18 de saint Matlhieu. » Certes, mon « père, si après cela il dit autre chose que ce qui est dans l'Écriture, ce ne sera pas manque de la savoir. Que conclut-il donc enfin? Le voici, dit-il : « De toutes a ces choses, il paroît qu'un homme de guerre peut sur «l'heure même poursuivre celui qui Ta blessé; nor « pas, à la vérité, avec l'intention de rendre le mal pou « le mal, mais avec celle de conserver son honneur : a Non ut malum pro malo reddat^ sed ut conservet honourem. »

Voyez-vous comment ils ont soin de défendre d'avoir l'intention de rendre le mal pour le mal, parceque l'Écriture le condamne? Ils ne l'ont jamais souffert. Voyez Lessius, deJust. livre II, c. ix, d. 12, n. 79 : « Celui qui « a reçu un soufflet ne peut pas avoir l'intention de « s'en venger; mais il peut bien avoir celle d'éviter l'in- « famie, et pour cela de repousser à l'instant cette in- {(jure, et môme à coups d'épée : etiam cum gladio. n Nous sommes si éloignés de souffrir qu'on ait le dessein de se venger de ses ennemis, que nos pères ne veulent pas seulement qu'on leur souhaite la mort par un mouvement de haine. Voyez notre père Escobar, tr. 5, ex. o, n, 145: a Si votre ennemi est disposé à vous « nuire, vous ne devez pas souhaiter sa mort par un « mouvement de haine, mais vous le pouvez bien faire « pour évite r votre dommage. » Car cela est tellement légitime avec cette intention, que notre grand Huitado de Mendoza dit: « Qu'on peut prier Dieu de faire

promptement mourir ceux qui se disposent à nous

« persécuter, si on ne le peut éviter autrement. » C'est au livre deSpe, vol. Il, d. 15, sect. 4, § 48.

Mon révérend père, lui dis-je, l'Église a bien oublié de mettre une oraison à cette intention dans ses prières. On n'y a pas mis, me dit-il, tout ce qu'on peut demander à Dieu. Outre que cela ne se pouvoit pas; car cette opinion-là est plus nouvelle que le bréviaire : vous n'êtes pas bon chronologiste. Mais, sans sortir de ce sujet, écoutez encore ce passage de notre père Gaspar Hurtado, de Sub. pecc. diff. 9, cité par Diana, p. 5, tr. 14, r. 99; c'est l'un des vingt-quatre pères d'Escobar. « Un bénéficier peut, sans aucun pécbé mortel, dece sirer la mort de celui qui a une pension sur son bé- « néiice ; et un fils celle de son père, et se réjouir « quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que pour le (( bien qui lui en revient, et non pas par une baine « personnelle. »

0 mon père! lui dis-je, voila un beau fruit de la direction d'intention! Je vois bien qu'elle est de grande étendue; mais néanmoins il y a de certains cas dont la résolution seroit encore difficile, quoique fort nécessaire pour les gentilsbommes. Proposez-les pour voir, dit le père. Montrez-moi, lui dis-je, avec toute cette direction d'intention, qu'il soit permis de se battre en duel. Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père, vous V satisfera sur l'beure, dans ce passage que Diana rapporte, page 5, tr. 14, r. 99. « Si un gentilhomme qui « est appelé en duel est connu pour n'être pas dévot, et (( que les péchés qu'on lui voit commettre à toute heure « sans scrupule fassent aisément juger que, s'il refuse « le duel, ce n'est pas par la crainte de Dieu, mais par « timidité; et qu'ainsi on dise de lui que c'est une poule

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« et non pas un homme, gallina et non vir; il peut, pour (( conserver son honneur, se trouver au lieu assigné, « non pas véritablement avec l'intention expresse de se abattre en duel, mais seulement avec celle de se dé- « fendre, si celui qui l'a appelé l'y vient attaquer injus- (( tement. Et son action sera toute indifférente d'clle- « même. Car quel mal y a-t-il d'aller dans un champ, (( de s'y promener en attendant un homme, et de se dé- (( fendre si on l'y vient attaquer? Et ainsi il ne pèche en « aucunemanière,puisquecen'estpointdutoutaccepter « un duel, ayant l'intention dirigée à d'autres circon- (( stances. Car l'acceptation du duel consiste en l'inten- (( tion expresse de se battre, laquelle celui-ci n'a pas. » Vous ne m'avez pas tenu parole, mon père. Ce n'est pas là proprement permettre le duel; au contraire, il le croit tellement défendu, que, pour le rendre permis, il évite de dire que c'en soit un. Ho! ho! dit le père, vous commencez à pénétrer; j'en suis ravi. Je pourrois dire néanmoins qu'il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en duel. Mais, puisqu'il faut vous répondre juste, notre père Layman le fera pour moi, en permettant le duel en mots propres, pourvu qu'on dirige son intention à l'accepter seulement pour conserver son honneur ou sa furtune. C'est au liv. III, page '6, c. m, n. 2 et 3 : » Si un soldat àl'ar- « mée, ou un gentilhomme à la cour, se trouve en état « de perdre son honneur ou sa fortune, s'il n'accepte un « duel, je ne vois pas que l'on puisse condamner celui « qui le reçoit pour se défendre. » Petrus Hurlado dit la même chose, au rapport de notre célèbre Escobar, au tr. 1, ex. 7, n. 96 et 08; il ajoute ces paroles de Hurlado : « Qu'on peut se battre eu duel pour défendre

(( même son bien, s'il n'y a que ce moyen de le conser- «ver; parceque chacun a le droit de défendre son « bien, et même par la mort de ses ennemis. » J'admirai sur ces passages de voir que la piété du roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses états, et que la piété des jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l'autoriser dans l'Église. Mais le bon père étoit si en train, qu'on lui eût fait tort de l'arrêter, de sorte qu'il poursuivit ainsi : Enfin, dit-il, Sanchez (voyez un peu quels gens je vous cite!) passe outre; car il permet non seulement de recevoir, mais encore d'ofTrir le duel en dirigeant bien son intention. Et notre Escobar le suit en cela au même lieu, n. 97. Mon père, lui dis-je, je le quitte, si cela est; mais je ne croirai jamais qu'il l'ait écrit, si je ne le vois. Lisez-le donc vous-même, me dit-il; et je lus en effet ces mots dans la théologie morale de Sanchez, liv. II, c. xxxix, n. 7. « Il est bien raisonnable de dire qu'un homme « peut se battre en duel pour sauver sa vie, son hon- « neur, eu son bien en une quantité considérable, lors- (( qu'il est constant qu'on les lui veut ravir injustement « par des procès et des chicaneries, et qu'il n'y a que (( ce seul moyen de les conserver. Et Navarrus dit fort (( bien qu'en cette occasion il est permis d'accepter et « d'offrir le duel : Licet acceptare et offere duellum. Et « aussi qu'on peut tuer en cachette son ennemi. Et « même, en ces rencontres-là, on ne doit point user de « la voie du duel, si on peut tuer en cachette son homme, « et sortir par-là d'affaire : car, par ce moyen, on évi- « tera tout ensemble, et d'exposer sa vie en un combat, G et de participer au péché CLue notre ennemi commet- « troit par un duel. »

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