PERMIS DE TUER EN CACHETTE
Voilà, mon père, lui dis-je, un pieux guel-apens: mais, quoique pieux, il demeure toujours guet-apens, puisqu'il est permis de tuer son ennemi en trahison. Vous ai-je dit, répliqua le père, qu'on peut tuer en trahison? Dieu m'en garde ! Je vous dis qu'on peut tuer en cachette, et de là vous concluez qu'on peut tuer en trahison, comme si c'étoit la mCme chose. Apprenez d'Escobar, tr. 6, ex. 4, n. 26, ce que c'est que tuer en trahison, et puis vous parlerez. « On appelle tuer en « trahison, quand on tue celui qui ne s'en défie en au- « cune manière. Et c'est pourquoi celui qui tue son «ennemi n'est pas dit le tuer en trahison, quoique « ce soit par derrière ou dans une embûche : licet per « insidias, aut a iergo percutiat. » Et au même Traité, n. 56 : « Celui qui tue son ennemi avec lequel il s'étoit « réconcilié , sous promesse de ne plus attenter à sa « vie, n'est pas absolument dit le tuer en trahison, à (( moins qu'il n'y eût entre eux une amitié bien étroite: « arctior amicitia. »
Vous voyez par-là que vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient, et cependant vous parlez comme un docteur. J'avoue, lui dis-je, que cela m'est nouveau; et j'apprends de cette définition qu'on n'a peut-être jamais tué personne en trahison; car on ne s'avise guère d'assassiner que ses ennemis; mais, quoi qu'il en soit, on peut donc, selon Sanchez, tuer hardiment, je ne dis plus en trahison, mais seulement pai derrière, ou dans une embûche, un calomniateur qui nous poursuit en justice? Oui, dit le père, mais en dirigeant bien l'intention; vous oubliez toujours le principal. Et c'est ce que Molina soutient aussi, tome IV, tr. 3, disp. il. Et môme, selon notre docte Keginaldus,
livre XXI, c. v, n. 57 : « On peut tuer aussi les faux té- {( moins qu'il suscite contre nous. » Et enfin, selon nos grands et célèbres pères Tannerus et Emmanuel Sa, on peut de même tuer et les faux témoins et le juge, s'il est de leur intelligence. Voici ses mots, tr. 3, disp. 4, q. 8, n. 83 : « Sotus, dit-il, et Lessius disent qu'il n'est <( pas permis de tuer les faux témoins et le juge qui con- « spirent à faire mourir un innocent; mais Emmanuel « Sa et d'autres auteurs ont raison d'improuver ce sente timent-là, au moins pour ce qui touche la con- « science. » Et il confirme encore, au même lieu, qu'on peut tuer et témoins et juge.
Mon père, lui dis-je, j'entends maintenant assez bien votre principe de la direction d'intention; mais j'en veux bien entendre aussi les conséquences, et tous les cas où cette méthode donne le pouvoir de tuer. Reprenons ceux que vous m'avez dits, de peur de méprise; car l'équivoque seroit ici dangereuse. Il ne faut tuer que bien à propos, et sur bonne opinion probable. Vous m'avez donc assuré qu'en dirigeant bien son intention, on peut, selon vos pères, pour conserver son honneur, et même son bien, accepter un duel, l'offrir quelquefois, tuer en cachette un faux accusateur, et ses témoins avec lui, et encore le juge corrompu qui les favorise; et vous m'avez dit aussi que celui qui a reçu un soufflet peut, sans se venger, le réparer à coups d'épée. Mais mon père, vous ne m'avez pas dit avec quelle mesure. On ne s'y peut guère tromper, dit le père ; car on peut aller jusqu'à le tuer. C'est ce que prouve fort bien notre savant Henriquez, liv. XIV, c. x, n. 3, et d'autres de nos pères rapportés par Escobar, tr. 1, ex. 7, n. 48, en ces mots : « On peut tuer celui qui a
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€ donné un soufflet, quoiqu'il s'enfuie, pourvu qu'on « évite de le faire par haine ou par vengeance, et que a par-là on ne donne pas lieu à des meurtres excessifs <t et nuisibles à l'état. Et la raison en est, qu'on peut « ainsi courir après son honneur, comme après du bien a dérobé; car encore que votre honneur ne soit pas ence tre les mains de votre ennemi, comme seroient des a hardes qu'il vous auroit volées, on peut néanmoins « le recouvrer en la même manière, en donnant des « marques de grandeur et d'autorité, et s'acquéranl « par-là l'estime des hommes. Et en effet, n'est-il pas « véritable que celui qui a reçu uu soufflet est réputé « sans honneur, jusqu'à ce qu'il ait tué son ennemi? » Cela me parut si horrible, que j'eus peine à me retenir; mais, pour savoir le reste, je le laissai continuer ainsi : Et même, dit-il, on peut, pour prévenir un soufflet, tuer celui qui veut le donner, s'il n'y a que ce moyen de l'éviter. Cela est commun dans nos pères. Par exemple, Azor, Inst. mor. part. 3, liv. II, p. 105 (c'est encore l'un des vingt-quatre vieillards) : a Est-il permis à un homme (( d'honneur de tuer celui qui lui veut donner un souf- « flet, ou un coup de bâton? Les uns disent que non ; « et leur raison est que la vie du prochain est plus prête cieuse que notre honneur : outre qu'il y a de la « cruauté à tuer un homme pour éviter seulement un « soufflet. Mais les autres disent que cela est permis; « et certainement je le trouve probable, quand on ne « peut l'éviter autrement; car, sans cela, l'honneur des « innocents seroit sans cesse exposé à la malice des in- « solenls. » Notre grand Filiutius, de môme, tome II, tr. 29, c. III, n. 50 ; et le père Uéreau, in 2, 2, dans SCS écrits de l'Homicide ;nurliido de Mendoza, disp. 170,
sect. 16, § 137; etBécan, Som. t. I, q. 64, de Homicid. ; et nos pères Flahaut et Lecourt, dans leurs écrits que l'Université , dans sa troisième requête, a rapportés tout au long pour les décrier, mais elle n'y a pas réussi ; et Escobar au même lieu, n. 48, disent tous les mêmes choses. Enfin cela est si généralement soutenu, queLessius le décide comme une chose qui n'est contestée d'aucun casuiste, livre II, c. iv, n. 76; car il en rapporte un grand nombre qui sont de cette opinion, et aucun qui soit contraire ; et même il allègue, n. 77, Pierre Navarre, qui, parlant généralement des affronts, dont il n'y en a point de plus sensible qu'un soufflet, déclare que, selon le consentement de tous les casuistes, ex senfentia omnium licet contumeliosum occidere, si aliter ea injuria arceri nequit. En voulez-vous davantage ?
Je l'en remerciai, car jen'enavoisque trop entendu; mais pour voir jusqu'où iroit une si damnable doctrine, je lui dis: Mais, mon père, ne sera-t-il point permis de tuer pour un peu moins? Ne sauroit-on diriger son intention en sorte qu'on puisse tuer pour un démenti ? Oui, dit le père, et selon notre père Baldelle, 1. III, disp. 24, n. 24, rapporté par Escobar au môme lieu, n. 49 : « Il est permis de tuer celui qui vous dit : Vous « avez menti, si on ne peut le réprimer autrement. » Et on peut tuer de la même sorte pour des médisances, selon nos pères; car Lessius, que le père Héreau entre autres suit mot à mot. dit, au lieu déjà cité : « Si vous « tâchez de ruiner ma réputation par des calomnies « devant les personnes d'honneur, et que je ne puisse « l'éviter autrement qu'en vous tuant, le puis-je faire? < Oui, selon des auteurs modernes, et même encore