‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 46 sur 109 · POUR LES USURIERS · texte numérisé non relu

POUR LES USURIERS

« celui qui lui eut plu : et même, étant égalemerU obligé

« envers tous par Tégalité de leur droit, il le devient

« davantage envers celui qui lui tiiit ce don, qui l'engage

« à le préférer aux autres : et cette préférence semble

(( pouvoir être estimée pour de l'argent : Quœ obligatio

« videtur pretio œstimabilis. »

Mon révérend père, lui dis je, je suis surpris de cette

rmission, que les premiers magistrats du royaume

ne savent pas encorv?. Car M. le premier président a

rapporté un ordre dans le parlement pour empêcher

que certains greffiers ne prissent de l'argent pour cette

sorte de préférence : ce qui témoig'ie qu'il est bien

( loigné de croire que cela soit permis à des juges; et

tout le monde a loué une réformalion si utile à toutes

l<'s parties. Le bon père, surpris de ce discours, me ré-

:idit : Dites-vous vrai? je ne savois rien de cela. Notre

opinion n'est que probable, le contraire est probable

aussi. En vérité, mon père, lui dis-je, on trouve que

M. le premier président a plus que probablement bien

fait, et qu'il a arrêté par-là le cours d'une corruption

publique, et soulierle durant trop long-temps. J'en

juge de la même >orte, dit le père; mais passons cela,

laissons les juges. Vous avez raison, lui dis-je; aussi

bien ne reconnoisscnt-ils pas assez ce que vous faites

ur eux. Ce n'est pas cela, dit le père; mais c'est qu'il

i tant de choses à dire sur tous, qu'il faut être court

vw chacun.

Parlons maintenant des gens d'aflaires. Vous savez que la plus grande peine qu'on ait avec eux est de les détourner de l'usure; et c'est aussi à quoi nos pères ont pris un soin particulier; car ils détestent si fuit ce vice, qu'Escobar dit au tr. '6, ex. 5, n. 1, « que de dire

« que l'usure n'est pas péché , ce seroit une hérésie. » Et notre père Bauny, dans sa Somme des péchés, ch. XIV, remplit plusieurs pages des peines dues aux usmiers. Il les déclare « infâmes durant leur vie, et in- (( dignes de sépulture après leur mort. » 0 mon père I je ne le croyois pas si sévère. Il l'est quand il le faut, me dit-il : mais aussi ce savant casuiste ayant remarqué qu'on n'est attiré à l'usure que par le désir du gain, il dit au même lieu : « L'on n'obligeroit donc pas peu le (( monde, si, le garantissant des mauvais effets de l'u- « sure, et tout ensemble du péché qui en est la cause, « on lui donnoit le moyen de tirer autant et plus de « profit de son argent par quelque bon et légitime em- « ploi, que l'on en tire des usures. » Sans doute, mon père, il n'y auroit plus d'usuriers après cela. Et c'est pourquoi, dit-il, il en a fourni une « méthode générale « pour toutes sortes de personnes; gentilshommes, pré- « sidents , conseillers , etc. , » et si facile , qu'elle ne consiste qu'en l'usage de certaines paroles qu'il faut prononcer en prêtant son argent ; ensuite desquelles on peut en prendre du profit, sans craindre qu'il soit usuraire, comme il est sans doute qu'il l'auroit été autrement. Et quels sont donc ces termes mystérieux, mon père? Les voici, me dit-il, et en mots propres; car vous savez qu'il a fait son livre de la Somme des péchés en françois, pour être entendu de tout le monde, comme il le dit dans la préface : « Celui à qui on demande de i « l'argent répondra donc en cette sorte : Je n'ai point « d'argent à prêter ; si ai bien à mettre à profit honnête « et licite. Si desirez la somme que demandez pour la « faire valoir par votre industrie à moitié gain, moitié « perte, peut-âtre m'y résoudrai-je. Bien est vrai qu'à

DU CONTRAT MOHATRA 115

« cause qu'il y a trop de peine à s'accommoder pour le « profit, si vous m'en voulez assurer un certain, et quant « et quant au<si mon sort principal, qu'il ne coure for- <( tune, noiis tomberions bien plus tôt d'accord, et vous « ferai toui-her argent dans cette heure. » N'est-ce pas là un moyen bien aisé de gagner de l'argent sans pécher? Et le père Bauny n'a-t-il pas raison de dire ces paroles, par lesquelles il conclut cette méthode: «Voilà, « à mon a\is, le moyen par lequel quantité de personnes (c dans le monde, qui, par leurs usures, extorsions et ('Contrats illicites, se provoquent la juste indignation « de Dieu, se peuvent sauver en faisant de beaux, hon- (( nêtes et licites profits? »

0 mon père 1 lui dis-je, voilà des paroles bien puissantes I Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l'usure, que je n'entends pas : car j'ai toujours pensé que ce péché consistoit à retirer plus d'argent qu'on n'en a prêté. Vous l'entendez bien peu, me ditil. L'usure ne consiste presque, selon nos pères, qu'en l'intention de prendre ce profit comme usuraire. Et c'est pourquoi noire père Escobar fait éviter l'usure par un simple détour d'attention; c'est au tr. 3, ex. 5, n. 4, 33, 44. a Ce seroit usure, dit-il, de prendre du « profit de ceux à qui on prête, si on l'exigeoit comme « dû par justice : mais, si on l'exige comme dû par re- « connoissance, ce n'est point usure. » Et n. 3 : « Il « n'est pas permis d'avoir l'intention de profiter de l'arec gent prêté immédiatement; mais de le prétendre par « l'entremise de la bienveillance de celui à qui on l'a a prêté, niediâ àenevolentid, ce n'est point usure. »>

Voilà de subtiles méthodes; mais une des meill» urcs, à mon sens (car nous en avons à choisir), c'est celle du

contrat Mohatra. Le contrat M ohatra, mon père? Je vois bien, dit-il, que vous ne savez ce que c'est. II n'y a que le nom d'étrange. Escobar vous l'expliquera au tr. 3, ex. 3, n. 36 : « Le contrat Mohatra est celui par lequel « on achète des étolfes chèrement et à crédit, pour les c( revendre au même instant à la même personne argent (( comptant et à bon marché. » Voilà ce que c'est que le contrat Mohatra : par où vous voyez qu'on reçoit une certaine somme comptant, en demeurant obligé pour davantage. Mais, mon père, je crois qu'il n'y a jamais eu qu'Escobar qui se soit servi de ce mot-là : y a-t-il d'autres livres qui en parlent? Que vous savez peu les choses ! me dit le père. Le dernier livre de théologie morale qui a été imprimé celte année môme à Paris parle du Mohatra, et doctement; il est intitulé Epilogns Summarum. C'est un abrégé de toutes les Sommes de théologie, pris de nos pères Suarez, Sanchez, Lessius, Fagundez, Hurtado, et d'autres casuistes célèbres, comme le titre le dit. Vous y verrez donc en la page 54 : « Le Mohatra est quand un homme, qui a affaire de « vingt pistoles, achète d'un marchand des étoffes pour « trente pistoles, payables dans un an, et les lui revend « à l'heure môme pour vingt pistoles comptant. » Vous voyez bien par-là que le Mohatra n'est pas un mot inouï. Eh bien! mon père, ce contrat-là est-il permis? Escobar, répondit le père, dit au même lieu, « qu'il y a des « lois qui le défendent sous des peines très-rigoureu- (( ses. » Il est donc inutile, mon père? Point du tout, dit-il: car Escobar, en. ce môme endroit, donne des expédients pour le rendre permis. « Encore même, dit- « il, que celui qui vend et achète ait pour intention «( principale le dessein de profiter, pourvu seulement

DES BANQUEROUTIERS ilT

« qu'en Tendant il n'excède pas le plus liant prix d(^s « étoffes de celte sorte, et qu'en rachetant il n'en passe « pas le moindre, et qu'on n'en convienne pas auparau vant en termes exprès ni autrement. » Mais Lessius, de Jusi. liv. II, c. xxi, d. 16, dit « qu'encore même qu'on « eût vendu dans l'intention de racheter à momdre « prix, on n'est jamais obligé à rendre ce profit, si ce « n'est peut-être par chanté, au cas que celui de qui on <( l'exige fût dans l'indigence, et encore pourvu qu'on « le pût rendre sans s'incommoder : » Si commode potest. Voilà tout ce qui se peut dire. En effet, mon père, je crois qu'une plus grande indulgence seroit vicieuse. Nos pères, dit-il, savent si bien s'arrêter oh il faut! Vous voyez assez par-là Tulililé du Mohatra.

J'aurois bien encore d'autres méthodes à vous enseigner; mais celles-là suffisent, et j'ai à vous entretenir de ceux qui sont mal dans leurs affaires. Nos pères ont pensé à les soulager selon l'état où ils sont; car, s'ils n'ont pas assez de bien pouT subsister honnêtement, et tout ensemble pour payer leurs dettes, on leur permet d'en mettre une partie à couvert en faisant banqueroute à leurs créanciers. C'est ce que notre père Lessms a décidé, et qu'Escobar confirme au tr. 3, ex. 2, n. 163; « Celui qui fait banqueroute peut-il, en sûreté de con- « science, retenir de ses biens autant qu'il est néces- « saire pour faire subsister sa famille avec honneur, ne « indecore vivat? Je soutiens que oui avec Lessius; et « môme encore qu'il les eût gagnés par des injustices a et des crimes connus de tout le monde, ex injustitia « et notorio delicto, quoiqu'en ce cas il n'en puisse pas « retenir en une aussi grande quantité qu'autrement, o Comment l mon père, par quelle étrange charité vou-

lez-vous que ces biens demeurent plutôt à celui qui les a gagnés par ses voleries, pour le taire subsister avec honneur, qu'à ses créanciers, à qui ils appartiennent légitimement? On ne peat pas, dit le père, contenter tout le monde, et nos pères ont pensé particulièrement à soulager ces misérables. Et c'est encore en faveur des indigents que notre grand Vasquez, cité par Castro Palao, t. I, tr. 6, d. 6, p. 6, n. 12, dit que, « quand on voit c< un voleur résolu et prêt à voler une personne pauvre, « on peut, pour l'en détourner, lui assigner quelque « personne riche en particulier, pour la voler au lieu « de l'autre. » Si vous n'avez pas Vasquez, ni Castro Palao, vou.^ trouverez la même chose dans votre Escobar : car, comme vous le savez, il n'a presque rien dit qui ne soit pris de vingt-quatre des plus célèbres de nos pères; c'est au tr. 5, ex. 5, n. 120 : « La pratique de notre So- 0 ciété pour la charité envers le prochain. »

Cette charité est véritablement extraordinaire, mon père, de sauver la perte de l'un par le dommage de l'autre. Mais je crois qu'il faudroit la faire entière, et que celui qui a donné ce conseil seroit ensuite obligé en conscience de rendre à ce riche le bien qu'il lui auroit fait perdre. Point du tout, me dit-il, car il ne l'a pas volé lui-même, il n'a fait que le conseiller à un autre. Or, écoutez cette sage résolution de notre père Bauny sur un cas qui vous étonnera donc encore bien davantage, et où vous croiriez qu'on seroit beaucoup plus obligé de restituer. C'est au ch. xiii de sa Somme. Voici ses propres termes françois : a Quelqu'un prie un « soldat de battre son voisin, ou de brûler la grange « d'un homme qui l'a offensé. On demande si, au défaut « du soldat, l'autre qui l'a prié de faire tous ces outrages

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