DÉVOTION AISÉE
« la bonne mère. » Mais, mon père, qui répondra pour le père Barrv? Comment! dit le père, il est de notre compagnie. Et ne savez-vcus pas encore que notre société répond de tous les livres de nos pères? Il faut vous apprendre cela ; il est bon que vous le sachiez. Il y a un ordre dans notre société, par lequel il est défendu h toutes sortes de libraires d'imprimer aucun ouvrage de nos pères sans l'approbation des théologiens de notre compagnie, et sans la permission de nos supérieurs. C'est un règlement Hiil par Henri IH, le 10 mai 1583, et confirmé par Henri IV, le 20 décembre 1G03, et par Louis XllI, le 14 février 1G12 : de sorte que tout notre corps est responsable des livres de chacun de nos pères. Ceia est particulier à notre compagnie ; et <le là vient qu'il ne sort aucun ouvrage de chez nous qui n'ait l'esprit de la société. Voilà ce qu'il éloitk propos de vous apprendre. Mon père, lui dis-je, vous m'avez fait plaisir, et je suis fâché seulement de ne l'avoir pas su plutôt; car cette connoissance engage à avoir bien plus d'attention pour vos auteurs. Je l'eusse fait, dit-il, si l'occasion s'en lut offerte; mais profitez-en à l'avenir, et continuons notre sujet.
Je crois vous avoir ouvert des moyens d'assurer son salut assez faciles, assez sûrs et en assez grand nombre; mais nos pères souhaiteroient bien qu'on n'en demeurât pas à ce premier degré, où l'on ne fait que ce qui est exactement nécessaire pour le salut. Comme ils aspirent sans cesse à la plus grande gloire de Dieu, ils voudroienl élever les homwes à une vie plus pieuse. Kt parceque les gens du monde sont d'ordinaire détournés delà dévotion par l'étrange idée qu'on leur en a donnée, noub avons cru qu'il étoit d'unj extrême im-
portance de détruire ce premier obstacle; et c'est en quoi le père Le Moine a acquis beaucoup de réputation par le livre de la Dévotion aisée, qu'il a fait à ce dessein. C'est là qu'il fait une peinture tout-à-fait charmante de la dévotion. Jamais personne ne l'a connue comme lui. A-pprenez-le par les premières paroles de cet ouvrage : (( La vertu ne s'est encore montrée à personne ; on n'en (( a point fait de portrait qui lui ressemble. Il n'y a rien « d'étrange qu'il y ait eu si peu de presse à grimper sur « son rocher. On en a fait une fâcheuse qui n'aime que « la solitude; on lui a associé la douleur et le travail; « et enfin on l'a faile ennemie des divertissements et « des jeux qui sont la fleur de la joie et l'assaisonne- « ment de la vie. » C'est ce qu'il dit, page 92.
Mais, mon père, je sais bien au moins qu'il y a de grands saints dont la vie a été extrêmement austère. Cela est vrai, dit-il; mais aussi «il s'est toujours vu des « saints polis, et des dévots civilisés, » selon ce père, page 191 ; et vous verrez, page 86, que la différence de leurs mœurs vient de celle de leurs humeurs. Écoutez-le. (( Je ne nie pas qu'il ne se voie des dévots qui sont a pâles et mélancoliques de leur complexion, qui ai- (( ment le silence et la retraite, et qui n'ont que du (( flegme dans les veines, et de la terre sur le visage. «Mais il s'en voit assez d'autres qui sont d'une com- « plexion plus heureuse, et qui ont abondance de cette « humeur douce et chaude, et de ce sang bénin et reca tiûé qui fait la joie. »
Vous voyez de là que l'amour de la retraite et du silence n'est pas commun à tous les dévots; et que, comme je vous le disois, c'est l'effet de leur complexion plutôt que de la piété. Au lieu que ces mœurs austères