‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 54 sur 109 · DEVOTION AISÉE · texte numérisé non relu

DEVOTION AISÉE

dont VOUS parlez sont proprement le caractère d'un sauvage el d'un farouche. Aussi vous les verrez placées entre les mœurs ridicules et brutales d'un fou mélancolique, dans la description que le père Le Moine en a faite au septième livre de ses Peintures morales. En voici quelques traits. « 11 est sans yeux pour les beautés « de l'art et de la nature. 11 croiroit s'être chargé d'un « fardeau incommode, s'il avoit pris quelque matière « de plaisir pour soi. Les jours de fêtes, il se retire a parmi les morts. 11 s'aime mieux dans un tronc d'arec bre ou dans une grotte que dans un palais ou sur un « trône. Quant aux afl'ronts et aux injures, il y est aussi « insensible que s'il avoit des yeux et des oreilles de « statue. L'honneur et la gloire sont des idoles qu'il ne « connoît point, et pour lesquelles il n'a point d'encens tt à ollrir. Une belle personne lui est un spectre. Et ces «visages impérieux et souverains, ces agréables tyrans « qui font partout des esclaves volontaires et sans chai- « nés, ont le même pouvoir sur ses yeux que le soleil a sur ceux des hiboux, etc. »

Mon révérend père, je vous assure que, si vous ne m'aviez dit que le père Le Moine est l'auteur de cette peinture, j'aurais dit que c'eût été quelque impie qui l'auroit faite à dessein de tourner les saints en ridicule. Car, si ce n'est là l'image d'un homme tout-à-fait détiiché des sentiments auxquels l'Évangile oblige de renoncer, je confesse que je n'y entends rien. Voyez donc, tiit-il, combien vous vous y connoissez peu; car ce sont là € des traits d'un esprit foible et sauvage, qui n'a « pas les affections honnêtes el naturelles qu'il devroit il avoir, » comme le père Le Moine le dit à la fin de celte description. C'est par ce moyen qu'il € enseigne

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« la vertu et la philosophie chrétienne, » selon le dessein qu'il en avoit dans cet ouvrage, comme il le déclare dans l'avertissement. Et en effet, on ne peut nier que cette méthode de traiter de la dévotion n'agrée tout autrement au monde que celle dont on se servoit avant nous. Il n'y a point de comparaison, lui dis-je, et je commence à espérer que vous me tiendrez parole. Vous le verrez bien mieux dans la suite, dit-il; je ne vous ai encore parlé de la piété qu'en général. Mais, pour vous faire voir en détail combien nos pères en ont ôté de peines, n'est-ce pas une chose bien pleine de consolation pour les ambitieux, d'apprendre qu'ils peuvent conserver une véritable dévotion avec un amour désordonné pour les grandeurs? Eh quoi ! mon père, avec quelque excès qu'ils les recherchent? Oui, dit-il; car ce ne seroit touj)urs que péché véniel, à moins qu'on ne désirât les grandeurs pour offenser Dieu ou l'état plus commodément. Or les péchés véniels n'empêchent pas d'être dévots, puisque les plus grands saints n'en sont pas exempts. Ecoutez donc Escobar, tr. 2, ex. 2, n. 17. a L'ambition, qui est unap- « petit désordonné des charges et des grandeurs, est « de soi-même un péché véniel : mais, quand on de- « sire ces grandeurs pour nuire à l'état, ou pour avoir « plus de commodité d'offenser Dieu, ces circonstances « extérieures le rendent mortel. »

Cela est assez commode, mon père. Et n'est-ce pas encore, continua-t-il, une doctrine bien douce pour les avares de dire, comme fait Escobar, au tr. 5, ex. 5, n. 154: « Je sais que les riches ne pèchent point mor- « tellement quand ils ne donnent point l'aumône de a leur superflu dans les grandes nécessités des pau-

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