DES RESTRICTIONS MENTALES
haut, que je n'ai point fait cela. Vous voyez bien que c'est dire la vérité. Je l'avoue, luidis-je; mais nous trouverions peut-être que c'est dire la vérité tout bas, et un nnensonge tout haut : outre que je craindrois que bien des gens n'eussent pas assez de présence d'esprit pour se servir do ces niétho les. Nos pères, dit-il, ont enseigné au même lieu, en laveur de ceux qui ne sauroienl pas user de ces restrictions, qu'il leur suffit, pour ne point mentir, de dire simplement qu'ils nom point fait ce qu'ils ont fait, pourvu v< qu'ils aient en « général l'intention de donner à leurs discours le sens « qu'un habile homme y donneroit. »
Dites la vérité, il vous est arrivé bien des fois d'être embarrassé, manque de cette connoissancc ? (juelquefois. lui dis-je. Et n'avouerez-vous pas de môme, continua-t-il, qu'il seroit souvent bien commode d'être dispensé en conscience détenir de certaines paroles qu'on donne? Ce seroit, lui dis-je, mon père, la plus grande commodité du monde! Écoulez donc Escobar au Ir. 3, ex. 3, n. 48, où il donne cette règle générale: « Les « promesses n'obligent point, quand on n'a point intenu tion de s'obliger en les faisant. Or, il n'arrive guère « qu'on ait cette intention, à moins que l'on les conc( firme par serment ou par contrat : de sorte que, « quand on dit simplement : Je le ferai, on entend (( qu'on le fera si on ne <îhange de volonté : car on « ne veut pas se priver par-là de sa liberté. » 11 en donne d'autres que vous y pouvez voir vous-môme; et il dit à la fin, « que tout cela est pris de Molina et de *i. nos autres auteurs : Omnia ex Molina et aliis. Et ainsi « on n'en peut pas douter. »
0 mon père! lui dis-je, je ne savois pas que la direc-
tion d'intention eût la force de rendre les promesses nulles. Vous voyez, dit le père, que voilà une grande facilité pour le commerce du monde : mais ce qui nous a donné le plus de peine a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes; car nos pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n'est pas qu'ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et principalement pour les personnes mariées ou fiancées. J'appris sur cela les questions les plus extraordinaires qu'on puisse s'imaginer ; il m'en donna de quoi remplir plusieurs lettres : mais je ne veux pas seulement en marquer les citations, parceque vous faites voir mes lettres à toutes sortes de personnes, et je ne voudrois pas donner l'occasion de cette lecture à ceux qui n'y chercheroient que leur divertissement.
La seule chose que je puisse vous marquer de ce qu'il me montra dans leurs livres, même françois, est ce que vous pouvez voir dans la Somme des péchés du père Bauny, p. 165, de certaines petites privautés qu'il y explique, pourvu qu'on dirige bien son intention, comme à passer pour galant : et vous serez surpris d'y trouver, p. 148, un principe de morale touchant le pouvoir qu'il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents. Voici ses termes : « Quand « cela se fait du consentement de la fille, quoique le c( père ait sujet de s'en plaindre, ce n'est pas néan- « moins que ladite fille, ou celui à qui elle s'est pro- « stituée, lui aient fait aucun tort, ou violé pour son (( égard la justice; car la fille est en possession de sa «virginité aussi bien que de son corps; elle en peut u faire ce que bon lui semble, à l'exclusion de la
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« mort ou du retranchement de ses membres. » Jugez par-là du reste. Je me souvins sur cela d'un passage d'un poëte païen, qui a été meilleur casuiste que ces pères, puisqu'il a dit : « Que la virginité d'une fille ne « lui appartient pas tout entière; qu'une partie appar- « tient au père, et l'autre à la mère, sans lesquels elle « n'en peut disposer môme pour le mariage. » Et je doute qu'il y ait aucun juge qui ne prenne pour une loi le contraire de celte maxime du père Bauny.
Voilà tout ce que je puis dire de tout ce que j'entendis, et qui dura si long -temps, que je fus obligé de prier enfin le père de changer de matière. Il le fit, et m'entretint de leurs règlements pour les habits des femmes en cette sorte. Nous ne parlerons point, dit-il, de celles qui auroient l'intention impure; mais pour les autres, Escobar dit au tr. i, ex. 8, n. 5 : « Si on se pare sans mauvaise intention, « mais seulement pour satisfaire l'inclination naturelle <( qu'on a à la vanité, ob naturaiem fastus inclinationcm, (c ou ce n'est qu'un péché véniel, ou ce n'est point <( péché du tout. » Et le père Bauny, en sa Somme des péchés, ch. XLVi, pag. 1094, dit : « Que bien que la « femme eût connoissance du mauvais effet que sa dili- (( genre à se parer opèreroit et au corps et en l'âme de (( ceux qui la conlempleroient ornée de riches et pré- « cieux babils, qu'elle ne pécheroit néanmoins en s'en « servant » Et il cite entre autres notre père Sanchoz pour être du môme avis.
Mais, mon père, que répondent donc vos auteurs aux passages de l'Écriture, qui parlent avec tant de véhémence contre les moindres choses de celte sorte? Lessius, dit le père, y a doctement satisfait, De Jusi*
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livre IV, c. iv, d.l4, ii. il4, en disant: «Que ces passages (( de rÉciiture n'éloient des préceptes qu'à l'égard des (( femmes de ce temps-là, pour donner par leur mo- <( deslie un exemple d'édification aux païens. » Et d'où a-t-il pris cela, mon père? 11 n'importe pas d'où il l'ait pris; il suffit que les sentiments de ces grands hommes-là sont toujours probables d'eux-mêmes. Mais le pèie Le Moine a apporté une modération à cette permission générale; car il ne le veut point du tout souffrir aux vieilles : c'est dans sa Dévotion aisée, et, entre autres, pages 127^ 157, 163. a La jeunesse, « dit-il. peut être parée de droit naturel. Il peut être « permis de se parer en un âge qui est la fleur et la (( verdure des ans. Mais il en faut demeurer là : le « contre-temps seroit étrange de chercher des roses (( sur la neige. Ce n'est qu'aux étoiles qu'il appartient «d'être toujours au bal, parcequ'elles ont le don de « jeunesse perpétuelle. Le meilleur donc en ce point « seroit de prendre conseil de la raison et d'un bon « miroir ; de se rendre à la bienséance et à la nécessité, « et de se retirer quand la nuit approche. » Cela est tout-à-fait judicieux, lui dis-je. Mais, continua-t-il, afin que vous voyiez combien nos pères ont eu soin de tout, je vous dirai que, donnant permission aux femmes de jouer, et voyant que cette permission leur seroit souvent inuliie, si on ne leur donnoit aussi le moyen d'avoir de quoi jouer, ils ont établi une autre maxime en leur faveur, qui se voit dans Escobar, au chap. du Larcin, tr. 1, ex. 91, n. 13. « Une femme, dit-il, peut «jouer, et j)rendre pour cela de l'argent à son mari. » En vérité, mon père, cela est bien achevé. Il y a bien d'autres choses néanmoins, dit le père; mais il
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laut les laisser pour parler des maximes plus importantes, qui facilitent l'usage des choses saintes, comme, par exemple, la manière d'assister à la messe. Nos grands théologiens, Gaspard Hurtado, De Sacr. tome II, d. 5, dis. 2, et Coninck, q. 83, a. 6, n. 197, ont enseigné sur ce sujet, a qu'il sufût d'être présent à la messe « de corps, quoiqu'on :roit absent d'esprit, pourvu qu'on (( demeure dans une contenance respectueuse exté- (( rieurement. » Et Vasquez passe plus avant, car il dit « qu'on satisfait au précepte d'ouïr la messe, encore « même qu'on ait l'intention de n'en rien faire. » Tout cela est aussi dans Escobar, tr. i, ex. 11, n. 74 et 107; et encore au tr. 1, ex. 1, n. 116, où il l'explique par l'exemple de ceux qu'on mène à la messe par force, et qui ont l'intention expresse de ne la point entendre. Vraiment, lui dis-je, je ne le croirois jamais, si un autre nie le disoit. En effet, dit-il, cela a quelque besoin de l'autorité de ces grands hommes; aussi bien que ce que dit Escobar, au tr. 1, ex. 11, n. 31 : « Qu'une méa chante intention, comme de regarder des femmes (( avec un désir impur, jointe à celle d'ouïr la messe «comme il faut, n'empêche pas qu'on y satisHisse : « Aec obest alia prava intentio ut^ as/jiciendi libidinose (( fcmina »
Mais on trouve encore une chose commode dans notre savant Tuirianus, Select, p. 2, d. IG, dub. 7 : (i Qu'on peut ouïr la moitié d'une messe d'un prêtre, « et ensuite une autre moitié d'un autre, et même a qu'on peut ouïr d'abord la fin de l'une, et ensuite le « commenceiiient d'une autre. » Et je vous dirai de plus qu'on a permis encore « d'ouïr deux moitiés de « mcbsc en même temps de deux difléreuts prêtres,
« lorsque l'un commence la messe quand l'autre en esi « à l'élévation ; parcequ'on peut avoir l'attention à ces « deux côlés à la fois, et que deux moitiés de messe « font une messe entière : Duœ medietales unain missam c( constilunnt. w C'est ce qu'ont décidé nos pères Bauny, tr.6,q.9, p.312; Hurtado, DeSacrA.ll, De Missâ, d.o. diff. 4; Azorius, p. 1, liv. VII, cap. m, q. 3; Escobar, tr. d, ex. 11, n. 73, dans le chapitre « De la Pratique « pour ouïr la messe selon notre société. » Et vous verrez les conséquences qu'il en tire dans ce même livre, des éditions de Lyon, des années 1644 et 1646. en ces termes : « De là je conclus que vous pouvez ouïr (( la messe en très peu de temps : si, par exemple, vous (( rencontrez quatre messes à-la-fois, qui soient telle- « ment assorties, que, quand l'une commence, lauire « soit à l'évangile, une autre à la consécration, et la « dernière à la communion. » Certainement, mon père, on entendra la messe dans ISotre-Dame en un instant par ce moyen. Vous voyez donc, dit-il, qu'on ne pouvoit pas mieux faire pour faciliter la manière d'ouïr la messe.
Mais je veux vous faire voir maintenant comment on a adouci l'usage des sacrements, et sur-tout de celui de la pénitence; car c'est là où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères ; et vous admirerez que la dévotion, qui étonnoit tout le monde, ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence, « qu'ayant abattu cet épouvantait que les démons « avoient mis à sa porte, ils l'aient rendue plus facile « que le vice, et plus aisée que la volupté ; en sorte que « le simple vivre est incomparablement plus malaisé « que le bien vivre, » cour user des termes du père Le