‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 56 sur 109 · DE LA PARESSE, DE LA GOURMANDISE · texte numérisé non relu

DE LA PARESSE, DE LA GOURMANDISE

et des biens superflus. Et d'où vient, mon père, que vous n'étendez pas cette méthode à toutes sortes de cas, pour donner à tous les péchés des définitions de votre façon, afin qu'on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs ?

Il n'est pas toujours nécessaire, me dit-il, de changer pour cela les définitions des choses. Vous l'allez voir sur le sujet de la bonne chère, qui passe pour un des plus grands plaisirs de la vie, et qu'Escobar permet en cette sorte, n. 102, dans la Pratique selon notre société : a E>i-il permis de boire et de manger tout son soûl « sans nécessité, et pour la seule volupté? Oui certaine- « ment, selon Sanchez, pourvu que cela ne nuise point « à la santé, parcequ'il est permis à l'appétit naturel « de jouir des actions qui lui sont propres : an comedere, « et bibere usque ad satietatem absque necessitate oh solam « voLuptaleriiy sit peccatam? Cum Sanctio négative res- « pondeo, modo non obsii valetudini, quia licite jjoiest appeu titus naluralis suis actibus frui. » 0 mon père ! lui dis-je, voilà le passage le plus complet, et le principe le plus achevé de toute votre morale, et dont on peut tirer d'aussi commodes conclusions. Eh quoi ! la gourmandise n'est donc pas même un péché véniel? Non pas, dit-il, en la manière que je viens de dire; mais elle seroit péché véniel selon Escobar, n. 50, « si, sans auu cune nécessité, on se gorgeoit du boire et du manger « jusqu'à vomir : siquis se usque ad conùluiii ingurgilet. »

Cela suffit sur ce sujet; et je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus emlairas-antes qui t'y trouve eat d'éviter le mensonge, et bur-lout

quand on voudroit bien faire accroire une chose fausse. C'est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques, par laquelle ail est pern:iis d'user de « termes ambigus, en les faisant entendre en un autre « sens qu'on ne les entend soi-même, » comme dit Sanchez, Op. mor. p. 2, liv. ill, ch. vi, n. 13. Je sais cela, mon père, lui dis-je. Nous l'avons tant publié, continua-t-il, qu'à la fin tout le monde en est instruit. Mais savez-vous bien comment il faut faire quand on ne trouve point de mots équivoques? Non, mon père. Je m'en doutois bien, dit-il; cela est nouveau : c'est la doctrine des restrictions mentales. Sanchez la donne au même lieu : « On peut jurer, dit-il, qu'on n'a pas fait « une chose, quoiqu'on l'ait faite effectivement, en en- « tendant en soi-même qu'on ne l'a pas faite un certain « jour ou avant qu'on fût né, ou en sous-entendant «quelque autre circonstance pareille, sans que les a paroles dont on se sert aient aucun sens qui le puisse « faire connoître ; et cela est fort commode en beaucoup « de rencontres, et est toujours très juste quand cela « est nécessaire ou utile pour la santé, l'honneur ou le « bien. »

Comment ! mon père, et n'est-ce pas là un mensonge, et même un parjure? Non^ dit le père : Sanchez le prouve au même lieu, et notre père Filiutius aussi, tr. 25, ch. XI, n. 331; parce, dit-il, que « c'est l'inten- « tion qui règle la qualité de l'action. » Et il y donne encore, n. 328, un autre moyen plus sûr d'éviter le mensonge : c'est qu'après avoir dit tout haut. Je jure que je nai peint fait cela^ on ajoute tout bas, aiijour d'hui; ou qu'après avoir dit tout haut, Je jure, on dise tout bas, que je dis, et que l'on continue ensuite tout

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