‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 59 sur 109 · DU SACREMENT DE PÉNITENCE · texte numérisé non relu

DU SACREMENT DE PÉNITENCE

ainsi, après vous avoir montré, dans toutes nos conversations précédentes, comment on a soulagé les scrupules qui Iroubloient les consciences, en faisant voir que ce qu'on croyoit mauvais ne l'est pas, il reste à vous montrer en celle-ci la manière d'expier facilement ce qui est véritablement péché, en rendant la confession aussi aisée qu'elle étoit difficile autrefois. Et par quel moyen, mon père? C'est, dit-il, par ces subtilités admirables qui sont propres à notre compagnie, et que nos pères de Flandre appellent, dans l'Image de notre premier siècle, liv. III, or. I, p. 401, et liv. T, c. ii, « de pieuses « et saintes finesses, et un saint artifice de dévotion : « piam et j^eligiosam callidita'em, et pietatis solertiam, » au liv. III, c. VIII. C'est par le moyen de ces inventions « que les crimes s'expient aujourd'hui alacnus^ avec « plus d'allégresse et d'ardeur qu'ils ne se commettoient « autrefois ; en sorte que plusieurs personnes effacent a leurs taches aussi promptement qu'ils les contractent: « plurimi vix citius maculas coîitrahunt, quam elwmt^ » mme il est dit au même lieu. Apprenez-moi donc, je vous prie, mon père, ces finesses si salutaires. Il y en a plusieurs, me dit-il; car, comme il se trouve beaucoup de choses pénibles dans la confession, on a apporté des adoucissements à chacune; et parceque les principales peines qui s'y rencontrent sont la honte de confesser de certains péchés, le soin d'en exprimer les circonstances, la pénitence qu'il en faut faire, la résolution de n'y plus tomber, la fuite des occasions prochaines qui y engagent, et le regret de les avoir commis ; j'espère vous montrer aujourd'hui qu'il ne reste presque rien de fâcheux en tout cria, tant on a eu soin d'ôter toute ramcrlume et toute l'aigreur d'un remède si nécessaire.

Car, pour commencer par la peine qu'on a de confesser de certains péchés, comme vous n'ignorez pas qu'il est souvent assez important de se conserver dans l'esiime de son confesseur, n'est-ce pas une chose bien commode de permettre, comme font nos pères, et entre autres Escobar, qui cite encore Suarez, tr. 7, a. 4, n. d35, « d'avoir deux confesseurs, l'un pour les péchés <c mortels, et l'autre pour les véniels, afin de se maince tenir en bonne réputation auprès de son confesseur (( ordinaire, uti bonam famam apud ordinariura tiieatur, « pourvu qu'on ne prenne pas de là occasion de demeu- « rer dans le péché mortel ? » Et il donne ensuite un autre subtil moyen pour se confesser d'un péché, môme à son confesseur ordinaire, sans qu'il s'aperçoive qu'on l'a commis depuis la dernière confession. « C'est, dit- « il, de faire une confession générale, et de confondre « ce dernier péché avec les autres dont on s'accuse en « gros. )) Il dit encore la même chose, princ. ex. 2, n. 73. Et vous avouerez, je m'assure, que cette décision du père Bauny, Théol. mor. tr. 4, q. 15, p. 137, soulage encore bien la honte qu'on a de confesser ses rechutes : (( Que, hors de certaines occasions qui n'arri- « vent que rarement, le confesseur n'a pas le droit de « demander si le péché dont on s'accuse est un péché « d'habitude, et qu'on n'est pas obligé de lui répondre a sur cela, parcequ'il n'a point droit de donner à son « pénitent la honte de déclarer ses rechutes frète quentes. »

Comment, mon père I j'aimerois autant dire qu'un médecin n'a pas droit de demander à son malade s'il y a long-temps qu'il a la fièvre. Les péchés ne sont-ils pas tous différents selon ces différentes circonstances?

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et le dessein d'un véritable pénitent ne doit-il pas être d'exposer tout l'état de sa conscience à son confesseur, avec la même sincérité et la môme ouverture de cœur que s'il parloit à Jésus-Christ, dont le prêtre tient la place? Or, n'est-on pas bien éloigné de cette disposition quand on cache ses rechutes fréquentes, pour cacher la grandeur de son péché? Je vis le bon père embarrassé là-dessus : de sorte qu'il pensa à éluder cette ('ifficulté plutôt qu'à la résoudre, en m'apprenant une iutre de leurs règles, qui établit seulement un nouveau désordre, sans ju>tilîer en aucune sorte cette décision du père Bauny. qui est, à mon sens, une de leurs plus pernicieuses maximes, et des plus propres à entretenir les vicieux dans leurs mauvaises habiludes. Je demeure d'accord, me dit-il, que l'habitude augmente la malice du péché ; mais elle n'en change pas la nature : et c'est pourquoi on n'est pas obligé à s'en confesser, selon la règle de nos pères, qu'Escobar rapporte, princ. ex. 2, n. 39 : «Qu'on n'est obligé de conlesser que les circona stanres qui changent l'espèce du péché, et non pas « celles qui l'aggravent. >»

C'est selon cette règle que notre père Granados dit, 5, part. cont. 7, tome IX, d. 9,^n. 22, c que si on a ■i mangé de la viande en carême, il suffit de s'accuser « d'avoir rompu le jeune, sans dire si c'est enmangoant « de la viande, ou en faisant deux repas maigres. » Et selon notre père Reginaldus, tr. I, liv. VI, c. iv, n. 114: » Un devin qui s'est servi de l'art diabolique <( n'est pas obligé à déclarer celte circonstance; mais « il suffit de dire qu'il s'est mêlé de deviner, sans expri- « mer si c'est par la chiromancie, ou par un pacte avec a le démon. » Et Fagundez, de notre société, p. 2,

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liv. IV, c. III, n. 17, dit aussi : « Le rapt n'est pas une « circonstance qu'on soit tenu de découvrir quand la « fille y a consenti. » Notre père Escobar rapporte tout cela au même lieu, n. 41, 61, 62, avec plusieurs autres décisions assez curieuses des circonstances qu'on n'est pas obligé de confesser. Vous pouvez les y voir vousmême. Voilà, lui dis-je, des artifices de dévotion bien accommodants.

Tout cela néanmoins, dit-il, ne seroitrien, si on n'avoitde plus adouci la pénitence, qui est une des choses qui éloignoit davantage de la confession. Mais maintenant les plus délicats ne la sauroient plus appréhender, après ce que nous avons soutenu dans nos thèses du collège de Glermont : a Que si le confesseur impose u une pénitence convenable, convejiieniem, et qu'on ne « veuille pas néanmoins l'accepter, on peut se retirer « en renonçant à l'absolution et à la pénitence impo- « sée. » Et Escobar dit encore dans la Pratique de la pénitence, selon notre société, tr. 7, ex. 4, n. 188 : « Que si le pénitent déclare qu'il veut remettre à l'autre a monde à faire pénitence, et souffrir en purgatoire « toutes les peines qui lui sont dues, alors le confesseur « doit lui imposer une pénitence bien légère pour l'in- « tégrité du sacrement, et principalement s'il recon- « noît qu'il n'en accepteroit pas une plus grande. » Je crois, lui dis-je, que si cela étoit, on ne devroit plus appeler la confession le sacrement de pénitence. Vous avez tort, dit-il ; car au moins on en donne toujours quelqu'une pour la forme. Mais, mon père, jugez-vous qu'un homme soit digne de recevoir l'absolution quand il ne veut rien faire de pénible pour expier ses offenses? Kt quand des personnes sont en cet élat, ne devriez-

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VOUS pas pliilôt leur retenir leurs péchés que de les leur remettre? Avez-vous l'idée véritable de l'étendue de votre ministère? et ne savez-vous pas que vous y exercez le pouvoir de lier et de délier? Croyez-vous qu'il soit permis de donner l'absolution indifTéremment à tous ceux qui la demandent, sans reconnoître auparavant si Jésus-Christ délie dans le ciel ceux que vous déliez sur la terre? Eh quoi î dit le père, pensez-vous que nous ignorions « que le confesseur doit se rendre juge « de la disposition de son pénitent, tant parcequ'il est « obligé de ne pas dispenser les sacrements à ceux qui a en sont indignes, Jésus-Christ lui ayant ordonné d'être « dispensateur fidèle, et de ne pas donner les choses « saintes aux chiens, que parcequ'il est juge, et que c'est « le devoir d'un juge de juger justement, en déliant <( ceux qui en sont dignes, et liant ceux qui en sont « indignes, et aussi parcequ'il ne doit pas absoudre (( ceux que Jésus-Christ condamne? » De qui sont ces paroles-là, mon père? De notre père Filiutius, répliqua-t-il, t. I, tr. 7, n. 354. Vous me surprenez, lui disje; je les prenois pour être d'un des pères de l'Église. Mais, mon père, ce passage doit bien étonner les confesseurs, et les rendre bien circonspects dans la dispensation de ce sacrement, pour reconnoître si le regret de leurs pénitents est suffisant, et si les promesses qu'ils donnent de ne plus pécher à l'avenir sont recevables. Cela n'est point du tout embarrassant, dit le père : Filiutius n'avoitgarde de laisser les confesseurs dans cette peine; et c'est pourquoi, ensuite de ces paroles, il leur donne cette méthode facile pour en sortir: « Le confesseur peut aisément se mettre en repos, toua chant la disposition de son pénitent; car s'il ne donne

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«pas des signes suffisants de douleur, le confesseur « n'a qu'à lui demander s'il ne déteste pas le péché « dans son ame ; et s'il répond que oui, il est obligé de « l'en croire. Et il faut dire la même chose de la réso- « lution pour l'avenir, à moins qu'il y eût quelque « oèligation de restituer ou de quitter quelque occa- « sion prochaine. » Pour ce passage, mon père, je vois bien qu'il est de Filiutius. Vous vous trompez, dit le père : car il a pris tout cela mot à mot de Suarez, in 3 part., t. IV, disp. 32, sect. 2, n. 2. Mais, mon père, ce dernier passage de Filiutius détruit ce qu'il avoit établi dans le premier; car les confesseurs n'auront plus le pouvoir de se rendre juges de la disposition de leurs pénitents, puisqu'ils sont obligés de les en croire sur leur parole, lors même qu'ils ne donnent aucun signe suffisant de douleur. Est-ce qu'il y a tant de certitude dans ces paroles qu'on donne, que ce seul signe soit convaincant? Je doute que l'expérience ait fait connoître à vos pères que tous ceux qui leur font ces promesses les tiennent, et je suis trompé s'ils n'éprouv?nt souvent le contraire. Cela n'importe, dit le père ; on ne laisse pas d'obliger toujours les confesseurs aies croire : car le père Bauny, qui a traité cette question à fond dans sa Somme des péchés, c. xlvi, p. 1090, 1091 et 1092, conclut que « toutes les fois que ceux qui réci- « divent souvent, sans qu'on y voie aucun amendement, « se présentent au confesseur, et lui disent qu'ils ont « regret du passé et bon dessein pour l'avenir, il les en « doit croire sur ce qu'ils le disent, quoiqu'il soit à pré- (( sumer telles résolutions ne passer pas le bout des « lèvres. Et quoiqu'ils se portent ensuite avec plus de <( liberté et d'excès que jamais dans les mêmes fautes,

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