‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 69 sur 109 · ÉGAREMENTS DES JÉSUITES TOUCHANT LA SIMONIE · texte numérisé non relu

ÉGAREMENTS DES JÉSUITES TOUCHANT LA SIMONIE

cas de conscience à Caen, a décidé qu'il n'y a en cela aucun péché : car les opinions probables vont toujours en mûrissant. C'est ce qu'il déclare dans ses écrits de 1644, contre lesquels M. Dupré, docteur et professeur à Caen, fit cette belle harangue imprimée, qui est assez connue. Car, quoique ce père Érade Bille rcconnoisse que la doctrine de Valentia, suivie par le père Malhard, et condamnée en Sorbonne, a soit contraire « au sentiment commun, suspecte de simonie en plu- « sieurs choses, et punie en justice, quand la pratique « en est découverte, » il ne laisse pas de dire que c'est une opinion probable, et par conséquent sûre en conscience, et qu'il n'y a en cela ni simonie ni péché. « C'est, dit-il , une opinion probable et enseignée par a beaucoup de docteurs cathohques, qu'il n'y a aucune « simonie, ni aucun péché à donner de l'argent, ou une « autre chose temporelle pour un bénéfice, soit par <( forme de reconnaissance, soit comme un motif sans a sans lequel on ne le donneroit pas, pourvu qu'on ne le « donne pas comme un prix égal au bénéfice. » C'est là tout ce qu'on peut désirer. Et selon toutes ces maximes vous voyez, mes pères, que la simonie sera si rare, qu'on en aurait exempté Simon môme le magicien, qui voulait acheter le Saint-Esprit, en que: il est l'image des simoniaques qui achètent; etGiezi, qui reçut de l'argent pour un miracle, en quoi il est la figure des simoniaques qui vendent. Car il est sans doute que, quand Simon, dans les Actes, offrit de Purgent aux apôtrès pour avoir leur puissance ^ il ne se servit ni des termes d'acheter, ni de vendre, ni de prix, et qu'il ne fit autre cho>e que d'ofîr'r de l'argent, comme un motif pour se faire donner ce bien spirituel. Ce qui étant

exempt de simonie, selon vos auteurs, il se fut bien garanti de l'anathème de saint Pierre, s'il eut été instruit de vos maximes. Et cette ignorance fit aussi grand tort à Giezi, quand il fut frappé de la lèpre par Elisée; car, n'ayant reçu de l'argent de ce prince guéri miraculeusement que comme une reconnaissance, et non pas comme un prix égal à la vertu divine qui avait opéré ce mirale, il eût obligé Elisée à le guérir, sur peine de péché mortel, puisqu'il auroit agi selon tant de docteurs graves, et qu'en pareils cas vos confesseurs sont obligés d'absoudre leurs pénitents, et de les laver de la lèpre spirituelle, dont la corporelle n'est que la figure.

Tout de bon, mes pères, il seroit aisé de vous tourner là-dessus en ridicule; je ne sais pourquoi vous vous y exposez. Car je n'aurais qu'à rapporter vos autres maximes, comme celle-ci d'Escobar dans la Pratique de la Simonie selon la Société de Jésus, tr. 6, ex. 2, n. 44 : « Est-ce simonie, lorsque deux religieux s'engagent l'un « à l'autre en cette sorte : Donnez-moi votre voix pour « me faire élire provincial, et je vous donnerai la mienne (( pour vous faire prieur? Nullement. » Et cet autre, tr. 6, n. 14 : « Ce n'est pas simonie de se faire donner (( un bénéfice en promettant de l'argent, quand on n'a « pas dessein de payer en effet ; parceque ce n'est (( qu'une simonie feinte, qui n'est non plus vraie, que « du faux or n'est pas vrai or. » C'est par cette subtilité de conscience qu'il a trouvé le moyen, en ajoutant la fourbe à la simonie, de faire avoir des bénéfices sans argent et sans simonie. Mais je n'ai pas le loisir d'en dire davantage; car il faut que je pense à me défendre contre votre troisième calomnie sur le sujet des banqueroutiers.

SENTIMENTS DES JESUITES SUH LES BANQUEROUTIERS HQo

Pour celle-ci, mes pères, il n'y a rien de plus grossier. Vous me traitez d'imposteur sur le sujet d'un sentiment de Lessius , que je n'ai point cité de moimême, mais qui se trouve allégué par Escobar, dans un passage que j'en rapporte; et ainsi, quand il seroit vrai que Lessius ne seroit pas de l'avis qu'Kscobar lui attribue, qu*v a-t-il de plus injuste que de s'en prendre à moi? Quand je cite Lessius et vos autres auteurs de moi-même , je consens d'en répondre. Mais comme Escobar a ramassé les opinions de vingt-quatre de vos pères, je vous demande si je dois être garant d'autre chose que de ce que je cite de lui ; et s'il faut, outre cela, que je réponde des citations qu'il fait lui-même dans les passages que j'en ai pris. Cela ne seroit pas raisonnable. Or, c'est de quoi il s'auit en cet endroit. J'ai rapporté dans ma lettre ce passage d 'Escobar, Ir. 3, ex. 2, n. 163, traduit fort fidèlement ^ et sur lequel aussi vous ne dites rien : « Celui qui fait banqueroute « peut-il en sûreté de conscience retenir de ses biens (i autant qu'il est nécessaire pour vivre avec honneur, « ne indecore vivat ? » Je réponds que oui avec Lessius, cuîn Lessio assero posse, etc. Sur cela vous me dites que Lessius n'est pas de ce sentiment. Mais pensez un peu où vous vous engagez. Car, s'il est vrai qu'il en est, on vous appellera imposteurs, d'avoir assuré le contraire; et s'il n'en est pas, Escobar sera l'imposteur : de sorte qu'il faut maintenant, par nécessité, que quelqu'un de la Société soit convaincu d'imposture. Voyez un peu quel scandale ! Aussi vous ne savez prévoir la suite des choses. Il vous semble qu'il n'y a qu'à dire des injures aux personnes, sans penser sur qui elles retombent. Que ne faisiez-vous savoir votre difû-

culte à Escobar*, avant de la publier? il vous eût satisfait. Il n'est pas si malaisé d'avoir des nouvelles de Valladolid, où il est en parfaite santé, et où il achève sa grande Théologie morale en six volumes, sur les premiers desquels je vous pourrai dire un jour quelque chose. On lui a envoyé les dix premières lettres ; vous pouviez aussi lui envoyer votre objection, et je m.'assure qu'il eut bien répondu : car il a vu sans doute dans Lessius ce passage , d'où il a pris le ne indecore vivat. Lisez-le bien, mes pères, et vous l'y trouverez comme moi, lib. II. ch. xvi, n. 45 : Idem colligitur aperte ex juribus citatis, maxime quoad ea bona qnœ post cessionem acqiiirit, de quibus is qui debitor est etiam ex delicto^ potest retinere quantum necessarium est , ut pro sua conditione NON indecore vivat. Petes an leges id permittant de bonis quœ tempore instantis cessionis habebal? Ita videtur colligi ex DD.

Je ne m'arrêterai pas à vous montrer que Lessius, pour autoriser cette maxime, abuse de la loi qui n'accorde que le simple vivre aux banqueroutiers, et non pas de quoi subsister avec honneur. Il suffit d'avoir justifié Escobar contre une telle accusation, c'est plus que je ne devois faire. Mais vous , mes pères, vous ne faites pas ce que vous devez : car il est question de répondre au passage d'Escobar, dont

1. Escobar. Par tout ce qu'Alegambe rapporte du père Antojiue Escobar, il paroit que c'étoit un bon homme, laborieux, et dévot à sa fa^on. On assure que, quand il apprit combien il étoit cité dans les Lettres Provinciales , il en conçut une joie extiêmej il s'en estimoit beaucoup plus, et croyoit -valoir plus qu'auparavant. Nous avons son portrait qui est singulier, et qui le représente comme un homme aui ne doutoit de rien, tant il avoit l'air résolu et décisif. Il mourut à Valladolid en Espagne, le 4 juillet 1669, âgé de quatre-vingt-un ans.

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