‹ Lettres écrites à un provincial. Précédées de l'histoire des Lettres provinciales d'après l'édition de 1754 et d'observations littérairesChapitre 78 sur 109 · DÉMÊLÉ ENTRE M. PCYS ET LE PERB ALBY · texte numérisé non relu

DÉMÊLÉ ENTRE M. PCYS ET LE PERB ALBY

« pour y repondre; et j'ai cru que la manière dont j'ai a usé m'étoit permise. Mais, connoissant mieux votre in- « tention, je viens vous déclarer qu'il n'y a plus rien qui « me puisse empocher de vous tenir pour un homme d'es <( prit, très éclairé, de doctrine profonde et orthodoxe, « de mœurs irrépréhensibles, et en un mot pour digne « pasteur de votre église. C'est une déclaration que je fais « avec joie, et je prie ces messieurs de s'en souvenir. »

Us s'en sont souvenus, mes pères; et on fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n'admireroit ce discours du père Alby? Il ne dit pas qu'il vient se rétracter, parcequ'il a appris le changement des mœurs et de la doctrine de M. Puys: mais seulement « parceque, connoissant que son intention n'a pas été a d'attaquer votre compagnie, il n'y a plus rien qui l'em- « pêche de le tenir pour catholique. » Il ne croyoit donc pas qu'il fût hérétique en effet? Et néanmoins, après l'en avoir accusé contre sa connoissance, il ne déclare pas qu'il a failli; mais il ose dire, au contraire, «qu'il croit « que la manière dont il en a usé lui étoit permise. »

A quoi songez-vous, mes pères, de témoigner ainsi publiquement que vous ne mesurez la foi et la vertu des hommes que par les sentiments qu'ils ont pour votre société? Comment n'avez-vous point appréhendé de vous faire passer vous-mômes, et par votre propre aveu, pour des imposteurs ou des calomniateurs? Quoi I mes pères, un même homme, sans qu'il se passe aucun changement en lui, selon que vous croyez qu'il honore ou qu'il attaque votre compagnie, sera «pieux ou im- « pie, irrépréhensible ou excommunié, digne pasteur a de l'Église, ou digne d'être mis au feu, et enfin cathoc lique ou hérétique? » C'est donc une même chose dans

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votre langage d'attaquer votre société et d'être hérétique? Voilà une plaisante hérésie, mes pères; et ainsi, quand on voit dans vos écrits que tant de personnes catholiques y sont appelées hérétiques, cela ne veut dire autre chose, sinon « que vous croyez qu'ils vous atta- « quent. » Il est bon, mes pères, qu'on entende cet étrange langage, selon lequel il est sans doute que je suis un grand hérétique. Aussi c'est en ce sens que vous me donnez si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l'Église que parceque vous croyez que mes lettres vous font tort; et ainsi il ne me reste pour devenir catholique, ou que d'approuver les excès de votre morale, ce que je ne pourrois faire sans renoncer à tout sentiment de piété; ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien; et il faudroit que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le reconnoître. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l'hérésie ; puisque la pureté de ma foi étant inutile pour me retirer de cette sorte d'erreur, je n'en puis sortir, ou qu'en trahissant ma conscience, ou qu'en réformant la vôtre. Jusque-là je serai toujours un méchant ou un imposteur, et quelque fidèle que j'aie été à rapporter vos passages, vous irez crier partout : « qu'il faut être or- « gane du démon pour vous imputer des choses dont il n'y c( a marque ni vestige dans vos livres; » et vous ne ferez rien en cela que de conforme à votre maxime et à votre pratique ordinaire, tant le privilège que vous avez de mentir a d'étendue. Souffrez que je vous en donne un exemple que je choisis à dessein, parce que je répondrai en même temps à la neuvième de vos impostures; aussi bien elles ne méritent d'être réfutées qu'en passant. 11 y a dix à douze ans qu'on vous reprocha cette

maxime du père Bauny : « Qu'il est permis de rechei- < rher directement, primo et per se, une occasion « prochaine de pécher pour le bien spirituel ou tempo- « rel de nous ou de notre prochain,» part, i, tr. 4, q. 14, p. 94, dont il apporte pour exemple : « Qu'il « est permis à chacun d'aller en des lieux publics pour « convertir des femmes perdues, encore qu'il soit vrai- M semblable qu'on y péchera, pour avoir déjà expéri- <( mente souvent qu'on est accoutumé de se laisser aller a au péché par les caresses de ces femmes. » Que répondit à cela votre père Caussin? en 1644, dans son Apologie pour la compagnie de Jésus, page 128? « Qu'on voie l'endroit du père Bauny, qu'on lise la u page, les marges, les avant-propos, les suites, tout le t( reste, et même tout le livre, on n'y trouvera pas un <( seul vestige de cette sentence, qui ne pourroit tomber (( que dans l'ame d'un homme extrêmement perdu de « conscience, et qui semble ne pouvoir être supposée « que par l'organe du démon. >> Et votre père Pintereau, en môme style, première partie, page 9i : « H « faut être bien perdu de conscience pour enseigner (( une si détestable doctrine; mais il faut être pire tt qu'un démon pour l'attribuer au père Bauny. Lecteur, « il n'y en a ni marque ni vestige dans tout son livre. » Qui ne croiroit que des gens qui parlent de ce ton-là eussent sujet de se plaindre, et qu'on auroit en eilel imposé au père Bauny? Avez-vous rien assuré contre moi en de plus forts termes? Et comment oseroit-on s'imaginer qu'un passage fût en mots propres au lieu même où l'on le cite, quand on dit « qu'il n'y en a ni « marqufî ni vestige dans tout le livre? » En vérité, mes pères, voilà le moyen de vous faire

croire jusqu'à ce qu'on vous réponde; mais c'est aussi le moyen de faire qu'on ne vous croie jamais plus, après qu'on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous menlicz alors, que vous ne faites aujourd'hui aucune diflicullé de reconnoîlre dans vos réponses que cette maxime est dans le père Eauny, au lieu même où on l'avoit cité; et, ce qui est admirable, c'est qu'au lieu qu'elle étoit détestable il y a douze ans, elle est maintenant si innocente que, dans votre neuvième imposture, page 10, vous m'accusez « d'ignorance et de malice, de « quereller le père Bauny sur une opinion qui n'est « point rejetée dans l'école. » Qu'il est avantageux, mes pères, d'avoir affaire à ces gens qui disent le pour et le contre ! Je n'ai besoin que de vous-mêmes pour vous confondre. Car je n'ai à montrer que deux choses : l'une, que cette maxime ne vaut rien; l'autre, qu'elle est du père Bauny : et je prouverai l'un et l'autre par votre propre confession. En 1644 vous avez reconnu qu'elle est détestable, et en 1636 vous avouez qu'elle est du père Bauny. Cette double reconnoissance me justifie assez, mes pères; mais elle fait plus, elle découvre l'esprit de votre politique. Car dites-moi, je vous prie, quel est le but que vous vous proposez dans vos écrits? Est-ce de parler avec sincérité? Non, mes pères, puisque vos réponses s'entre-détruisent. Est-ce de suivre la vérité de la foi? Aussi peu, puisque vous autorisez une maxime qui est détestable selon vous-mêmes. Mais considérons que, quand vous avez dit aue cette maxime est détestable, vous avez nié en même temps qu'elle fût du père Bauny; et ainsi il étoit innocent : et, quand vous avouez qu'elle est de lui, vous soutenez en même temps qu'elle est bonne: et ainsi il est innocent

encore. De sorte que, l'innocence de ce père étant la seule chose commune à vos deux réponses, il est visible que c'est aussi la seule chose que vous y recherchez, et que vous n'avez pour objet que la défense de vos pères, en disant d'une môme maxime qu'elle est dans vos li\Tes et qu'elle n'y est pas; qu'elle est bonne et qu'elle est mauvaise; non pas selon la vérité, qui ne change jamais, mais selon votre intérêt, qui change à toute heure. Que ne pourrois-je vous dire là-dessus ! car vous voyez bien que cela est convaincant. Cependant rien ne vous est plus ordinaire ; et, pour en omettre une infinité d'exemples, je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.

On vous a reproché en divers temps une autre proposition du môme père Bauny, tr. 4, quest. 22,. p. 100 : « On ne doit dénier ni différer l'absolution à ceux qui « sont dans les habitudes de crimes contre la loi de (( Dieu, de nature et de l'Église, encore qu'on n'y voie « aucune espérance d'amendement : etsi emendatione (( futurœ spes nulla appareat. » Je vous prie sur cela, mes pères, de me dire lequel y a le mieux répondu, selon votre goût, ou de votre père Pintereau, ou de votre père Brisacier, qui défendent le père Bauny en vos deux manières : l'un en condamnant celte proposition, mais en dé-^avouant aussi qu'elle soit du père Bauny; l'autre en avouant qu'elle est du père Bauny, mais en la justifiant en môme temps. Écoutez-les donc discourir. Voici le père Pintereau, page 18 : « Qu'appelle- « t-on franchir les bornes de toute pudeur, et passer « au-delà de toute impudence, sinon d'impuler au père « Bauny, connue une chose avérée, une si damnable c doctrine? Jugez, lecteur, de l'indignité de cette ca-

« lomnie, et voyez à qui les jésuites ont affaire, et si « l'auteur d'une si noire supposition ne doit pas passer « désormais pour le truchement du père des menson- « ges. » Et voici maintenant votre père Brisacier, 4^ p., p. 21 : « En effet, le père Bauny dit ce que vous rap- (( portez. » (C'est démentir le père Pintereau bien nettement. ) «Mais, ajoute-t-il, pour justifier le père « Bauny, vous qui reprenez cela, attendez, quand un « pénitent sera à vos pieds, que son ange gardien hy- « pothèque tous les droits qu'il a au ciel pour être sa « caution. Attendez que Dieu le père jure par son chef « que David a menti quand il a dit, par le Saint-Esprit, « que tout homme est menteur, trompeur et fragile ; « et que ce pénitent ne soit plus menteur, fragile, chan- « géant, ni pécheur comme les autres; et vous n'appli- « querez le sang de Jésus-Christ sur personne. »

Que vous semble-t-il, mes pères, de ces expressions extravagantes et impies, que, s'il falloit attendre quil y eût quelque espérance d'amendement dans les pécheurs pour les absoudre, il faudroit attendre que Dieu le père jurât par son chef qu'ils ne tomberoient jamais plus? Quoi! mes pères, n'y a-t-il point de différence entre Vespérance et la certitude ? Quelle injure est-ce faire à la grâce de Jésus-Christ de dire qu'il est si peu possible que les chrétiens sortent jamais des crimes contre la loi de Dieu^ de nature et de l'Église, qu'on ne pourroit l'espérer sans que le Saint-Esprit eût menti: de sorte que, selon vous, si on ne donnoit l'absolution à ceux dont on n'espère aucun amendement, le sang de Jésus-Christ demeureroit inutile, et on ne V appliquer oit jamais sur personne! A quel état, mes pères, vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos auteurs, puisque

VOUS ne trouvez que deux voies pour les justiûer, l'imposture ou rimpiélé; et qu'ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes !

De là vient que vous en usez si souvent. Mais ce n'est pas encore là tout ce que vou- savez faire. Vous forgez des écrits pour rendre vos ennemis odieux, comme la Lettre d'un ministre à M. Arnauld, que vous débitâtes» dans tout Paris, pour laire croire que le livre de la fréquente communion, approuvé par tant d'évôques et tant de docteurs, mais qui, à la vérité, vous étoit un peu contraire, avoit été faitparune intelligence secrète avec les ministres de Gharenton. Vous attribuez d'autres fois à vos adversaires des écrits pleins d'impiété, comme la Lettre circulaire des jansénistes, dont le style impertinent rend cette fourbe trop grossière, et découvre trop clairement la malice ridicule de votre père Meynier, qui ose s'en servir, page 28, pour appuyer ses plus noires impo.stures. Vous citez quelquefois des livres qui ne furent jamais au monde, comme les Constitutions du Saint-Sacrement, d'où vous rapportez des passages que vous fabriquez à plaisir, et qui font dresser les cheveux sur la tête des simples, qui ne savent pas quelle est votre hardiesse à inventer et publier les mensonges : car il n'y a sorte de calomnie que vous n'ayez mise en usage, Jamais la maxime qui l'excuse ne pouvoit être en meilleure main.

Mais celles-là sont trop aisées à détruire; et c'est pourquoi vous en avez de plus subtiles, où vous ne particularisez rien, afin d'ùter toute prise et tout moyen d'y répondre; comme quand le père Brisacier dit « que t( les ennemis commettent des crimes abominables,

« mais qu'il ne les veut pas rapporter. «[Ne semble-t-il pas qu'on ne peut convaincre d'imposture un reproche si indéterminé? Un habile homme néanmoins en a trouvé le secret; et c'est encore un capucin, mes pères. Vous êtes aujourd'hui malheureux en capucins, et je prévois qu'une autre fois vous le pourriez bien être en bénédictins. Ce capucin s'appelle le père Valérien, de la maison des comtes de Magnis. Vous apprendrez par 'îette petite histoire comment il répondit à vos calomnies. II avoit heureusement réussi à la conversion du prince Ernest, landgrave de Hesse-ïlheinsfelt*. Mais vos pères, comme s'ils eussent eu quelque peine de voir convertir un prince souverain sans les y appeler, firent incontinent un livre contre lui (car vous persécutez les gens de bien par-tout), où, falsifiant un de ses passages, ils lui imputent une doctrine hérétique. Ils firent aussi courir une lettre contre lui, où ils lui disoicnt î « Oh! que nous avons de choses à découvrir, « sans dire quoiy dont vous serez bien affligé ! Car, si v( vous n'y donnez ordre, nous serons obligés d'en aver- (c tir le pape et les cardinaux. » Cela n'est pas maladroit; et je ne doute point, mes pères, que vous ne leur parliez ainsi de moi : mais prenez garde de quelle sorte il y répond dans son livre imprimé à Prague l'année dernière, pag. 112etsuiv. « Que ferai-je, dit-il, contre ces « injures vagues et indéterminées? Comment convain- « crai-je des reproches qu'on n'explique point? En voici

1. Il y avoit, dons les premières éditions, « du landgrave de Darmstadt; » mais c'est une faute, n faut • le landgrave de Hesse-Rheinsfelt; » car le prince Ernest, landgrave de Hesse, de la conversion duquel il s'agit ici, n'étoit pas de la maison de Hesse-Darmstadt, mais Ûk du prince Maurice, landgrave de

6eâ«e.

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