‹ Lettres écrites de mon jardinChapitre 7 sur 24 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

A ALFARO.

Au-dessus des questions de chaque jour, il y a une question qui est de tous les temps et de tous les pays.

Parlons du pain.

Par le pain, j’entends ralinientation, — car on a en France le préjugé du pain. -^Supposez la viande et les farineux de toutes sortes à bas prix ; — supposez le gibier entrant dans tes maisons, les poissons se jetant d’eux-mêmes sur les plages : — s’il n’y a pas de blé, s’il n’y a pas de pain, — de pain de froment, j'entends, — les Français se déclareront en di-

sette, en famine, et très-probablement mourront de faim.

Ce sont les plus rigides pythagoriciens qui se soient jamais vus.

« Tu me demandes, dit Plutarque, pourquoi Pythagore s’abstenait de manger de la chair des animaux. — Moi, je te demande, au contraire, quel est le premier homme qui approcha de sa bouche la chair sanglante d’un animal qu’il avait vu vivant ; — le premier homme qui, mentant contre notre mère Tellus et offensant Gérés, inventrice des lois, et Bacchus, le consolateur des hommes, les a accusés de ne pouvoir nous nourrir, et, aux innocents végétaux, au lait des troupeaux, aux fruits savoureux, a mêlé sur sa table des cadavres et des ossements, et, non content du lait de la brebis, a voulu aussi boire son sang et manger ses membres.

« Et les animaux que tu dévores, que lu tues pour assouvir tes appétits factices et désordonnés, ce ne sont pas les animaux féroces et dangereux -, tu ne manges ni les lions, ni les tigres, ni les loups : tu manges l’agneau qui prenait l’herbe dans ta main, la poule et le, pigeon accoutumés à venir à ta voix.

« Et la preuve que ces horribles aliments ont été

imaginé» plus pour assouvir ta cruauté que ta faim, c’est que tu es forcé de te les dissimuler à toi-même. — Tu ne déchires pas, comme le lion, l’agneau vivant, et tu ne portes pas la dent sur ses chairs encore chaudes. Non, tu le tues de sang-froid, plusieurs jours avant d’avoir faim ; tu le fais euirCf tu l’assaisonnes d’épices et de condiments de toutes sortes : sans cela ton estomac rejetterait avec horreur ces cadavres que tu ne lui fais accepter qu’en les déguisant. »

Voilà, ou à peu près, ce que dit Plutarque. Hélas! l’avantage le plus incontestable que l’homme ait sur les autres animaux, c’est qu’il est construit pour dévorer tout ce qui existe, ce qui végète dans la terre et ce qui mûrit sur les arbres, ce qui nage dans l'eau, ce qui vole dans l’air, ce qui fuit dans la plaine ou dans les bois, pour boire le lait des troupeaux, le jus de la vigne et le sang des animaux. — S’il ne mange presque plus d'hommes, c’est que l’homme est dur et coriace. La mâchoire de l’homme offire une collection complète de toutes les sortes de dents partagées entre les animaux : cette mâchoire est le plus complet, le seul complet arsenal en ce genre que la nature ait formé.

Si

LETTUtS ECIllTES

Ainsi, je pardonne à l’homine de manger de la viande, qnoi((u’il me paraisse parl'uisun peu bizarre de voir à table une femme élégante, délicate, sensibb>, vous dire avec des synonymes : « Quel membre de ce cadavre vous offrirai-je? » — et vous fïiirc l’éloge de telle ou telle partie de ce corps mort, en forme d’oraison funèbre, pour vous engager à en dévorer davantage. Le besoin signalé par Plutarque de dissimuler, sinon à l’estomac, du moins à l’imagination, les cadavres dont l’homme se repaît, a imposé aux animaux qu’on met sur la table des noms différents de ceux qu’ils portaient étant vivants : — viande pour chair, — bouilli pour bœuf, — gigot pour cuisse, etc. — Il est seulement fâcheux que ce ne soit pas plus général, et que ce dictionnaire ne soit ■ pas plus complet. — On m’assure que, sous ce raj)port, celui des Anglais est plus complet que le nôtre. — Je n’aime pas plus l’usage de servir un lièvre avec le poil conservé aux pattes, ou un faisan avec les plumes de sa queue rajustées. — Tout ce ((ui rappelle la vie de ce (lu’on mange est cruel et répu- * gnant ; — j<r préfère n’avoir pas connu ou au moins ne pas reconnaître ceux que je mange.

Mais si le Français est pythagoricien parce qu’il inéfèrc le pain à tout, parce ([u’il ne peut s'en pas-

IH-: MON JAItiJl.N.

siT, — il lie l’est pas |»ar abstinence : ceux d’eiilie lions auxquels plus d’argent ou d’autres habitudes perniettent de manger de tout , animaux , poissons, etc., ne mangent pas moins de pain pour cela que ceux qui ne mangent que du pain.

Prenons donc le pain pour type, de raliiiientatioii.

Nous ne parlons ici que du droit anatomique.

L’homme naît avec le droit de manger ; — son besoin, son estomac, ses dents, voilà sa patente.

La société a dû surveiller ce droit de manger, le .xoumetlre à des restrictions, à des conditions. — Ensuite elle a dû aussi réglementer, à leur tour, ces restrictions, ces conditions, ces modifications, qui auraient bientôt fini par la négation.

Cette double surveillance est le sujet, le point de départ et le but de toutes les lois, comme c’est le but plus ou moins direct, plus ou moins dissimulé de tous les efforts, de toutes les tendances de l’homme. J’excepte les vrais poètes, qui sont une variété de l’espèce, — et les vrais amoureux, qui sont des malades, — à ce qu’on dit.

Maginkr arlis, ingenique lurgitor Venter,

dit Persi*.

C’esl l’estomac qui nous a tout appris, et qui nous a donné l’invention et le génie.

Il me semble que, dans la théorie, on ne donne pas au pain, c’est-h-dire à l’alimentation, l’iinporlaiice qu’il a dans la pratique. Ainsi, je suis souvent étonné d’une chose : — on a pris pour habitude de donner comme baromètre unique de la prospérité publique en France le cours de la rente à la bourse de Paris. Pourquoi est-ce exclusivement le cours de la rente qui indique, — comme l’étiaged’un pont indique les hautes et basses eaux, — la situation de la prospérité publique? — Pourquoi ne serait-ce pas aussi le cours des pralines ou celui des parapluies ? ou plutôt, pour parler sérieusement, pourquoi ne serait-ce pas concurremment le cours du blé? — Pourquoi ne serait-ce pas la prospérité elle-même, plutôt qu’un seul de ses signes?

Vous me direz qu’il y aurait certaines choses à régler avant do décider si la prospérité serait constatée par la hausse ou la baisse du prix du blé. D’accord ; mais qui empêche de régler ces choses? Par exemple, si tout suivait le prix du blé, comme cela aurait lieu naturellement, sans l’agiotage et la spéculation parfois immorale (pii se fait sur les grains, le cultivateur n’aurait pas à craindre, sur me chose

qu’il vend, une baisse de prix qui se porterait eu même temps sur toutes les choses qu’il achète, lülais CCS détails ne peuvent trouver place dans les dimensions et dans la forme de cet article. C’est surtout en parlant de choses utiles d’ailleurs qu’il faut craindre d’être long ou ennuyeux. A d’autres d’approfondir ce que je ne dois qu’effleurer et indiquer

En France, il ne doit pas y avoir de lamine.

F.<a France, en moyenne, fournit plus de grains qu’elle n’en consomme ; de plus, la viande, les farineux de toutes sortes, les légumes peuvent être un facile supplément

Il y a donc à s’occuper seulement de la cherté possible des grains.

Les choses bien ordonnées, il n’y aurait jamais (le cherté, — car le haut prix n’est pas la cherté.

Supposez, en elfet, les champs ondoyants de moissons dorées, les arbres à fruits étayés, les greniers étançonnés ; — supposez le blé au plus bas prix où il ait jamais été : — si vous n’avez pas d’argent, ce bas prix est pour vous la cherté. Le pain est cher à un sou la livre, si vous n’avez pas ce sou. En face de cette abondance, vous êtes Tantale mourant de soif au milieu des eaux,

Supposez, au contraire, la récolte moyenne ou

NS ‘ LETTUKS KCHITES

niaiivaist' : — h* l>lc, nous l’avons dit, ne peut maiiipior : — la France, grâce à son climat varié, retrouve d’un côté ce qu’elle perd de l’autre. Une année mauvaise, c’est-à-dire trop sèche ou trop humide, trop chaude ou trop froide, ne peut être mauvaise, grâce à cette variété des climats du nord au midi, pour toute la France à la fois.

Supposons donc le blé à haut prix, à très-haut prix même : si vous avez beaucoup d’argent, vous ii’avez pas à eu souffrir; vous payez beaucoup, mais vous ne payez pas cher.

11 s’agit donc seulement, pour que vous n’ayez pas de cherté, que le blé ne se vende qu’à proportion de ce que vous avez d’argent : — à haut prix quand vous avez beaucoup d’argent, — à bon marché quand vous n’avez guère d’argent; — mais pour arriver là, ce qui paraît absurde, c’est-à-dire impossible au premier aspect, — il s’agit de renverser la question, comme fit Mahomet, qui, ayant ordonné à une montagne de venir le trouver, et remarquant chez la montagne sinon une désobéissance complète, du moins une grande lenteur à obéir, dit : « .Si la montagne ne veut pas venir à moi, je vais aller vers la montagne ; le résultat sera le même. »

Si le prix du blé ne peut s’élever et s’abaisser à

ItK MOX JAÏUU.V S!l

propoiiion de oe (pie vous avez d’argent , avez de l’argent à proportion dii jirix du hlé.

Etrela, rien n’est si simple, malgré l’apparence.

Les manufactures, en Angleterre snrtoni, ont éia- Idi une lutte dangeivuse.

Il s’agit de fabrûfuer au plus bas prix possible. — On a économisé d’abord sur les achats, sur le combustible, sur les préparations ; on a économisé par l’ordre, par les innovations, etc. Quand on est arrivé au bout de ces économies, — on a économisé sur la main-d’œuvre. On assure qu’il y a en Angleterre des ouvriers qui ne mangent presque pas. — Le triomphe serait d’en avoir qui ne mangeraient pas du tout. — Mais il est douteux que l’espèce humaine puisse atteindre un si grand perléctionnement. — Faute de cela, on a inventé des machines ; les macliines ne mangent pas de pain, mais elles mangent de la houille. — D’ailleurs, il faut encore des hommes pour les conduire, — et à ces hommes il faut du pain. .

Eh bien, un moyen d’abaisser proportionnellement le salaire^ c’est d’abaisser le prix des denrées ; — c’est là que doit tendre toute préoccupation. Mais, en même temps, pour que le prix des denrées alimentaires puisse s’abaisser sans réduire à la famine

ceux qui les produisent, il faut de toute nécessité que le prix de toutes les autres choses suive ce prix, quel qu’il soit.

Cela est si vrai, si nécessaire, que, par la seule force des choses, cela s’établit à peu près ainsi : dans les contrées où il fait cher vivre, copine on dit, le salaire est plus élevé.

Donc, nous le répétons, il serait plus raisonnable de prendre pour signe de la prospérité et pour régulateur universel le cours du blé, — que celui des gageures que font à la bourse de Paris messieurs tels et tels.

L’homme, au point de vue matériel, est une machine qui se remonte par l'estomac; aussi tout ce qui peut amener l’alimentation à bon marché, c’està-dire rendre la vie facile, me cause une grande sympathie, — Parmentier, qui a doté la France de la pomme de terre, n’a pas, selon moi, dans ropinion publique, le rang qui lui est dû. — Les hommes dépensent toute leur admiration d’abord pour ceux qui leur font du mal, puis pour ceux qui les amusent, — Qu'il se présente ensuite un réel bienfaiteur de l’humanité, on n’a plus do umnnaie.

Invente; demain up fusil qui tiie les hommes de plus loin qu’un autre, imagine; une bombe qui vo-

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DE MON JARDIN. y|

misse la morl sous des formes plus variées que les anciennes bombes, trouvez un feu qui ne puisse s’éteindre et dont les ravages soient impossibles à arrêter, — l’attention sera vivement excitée, on nommera des commissions, les corps savants feront des rapports, on donnera votre nom au feu, h la bombe on au fusil.

Mais trouvez un nouvel aliment, ou imaginez un moyen de rendre la production plus facile, et conséquemment le prix moins élevé, personne n’y fera attention. Cependant, s’il s’agissait d’un mets de luxe, de quelque chose d’inutile et de très-cher, il ne serait pas impossible qu’on s’en occup.1t. Mais quand Parmentier s’est opiniltré k introduire la pomme de terre dans l’alimentation, il a dû lutter presque toute sa vie; puis, quand ces pains tout faits ont été adoptés (ce n’a pas été tout de suite, car ce *^ubercule a été introduit en France vers 1620, et Valmont de Bomare, en 1775, rassurait encore sur les qualités malfaisantes et vénéneuses qu’on lui attribuait) ; donc, quand on a fini par accepter ce présent, on lui a ôté le nom de Parmentier, qu’une juste reconnaissance eût dû lui conserver, tandis que nous avons toujours des fusils-Lefaucheux , des fusils- Robert, des bombes-Paixhans. etc.

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L:i Knnce. vanité à part, f.st im pays vraiiuriit liéiii Son diinal, qui possède toutes les températures (les autres pays, à l’exception du trop eliaud (*t du trop froid, lui a permis d’acquérir et de s’approprier presqjte toutes les productions du monde entier. I^a plupart de nos fruits sont d’origine étrangère ; le pêcher vient de la Perse, l’abricotier d’Arménie, le cerisier du royaume de Pont en Asie, le prunier de la Syrie, l’amandier de la Grèce ; le mûrier nous vient de la Perse, et le mûrier blanc de la t^hine; la pomme de terre, dont la récolte est évaluée en France à deux cents millions de francs, a ét(^ apportée du Pérou; le riz vient de l’Améri(pie, etc. Le feuilleton et le journal tout entier ne me suffiraient pas pour donner la nomenclature de tous les fruits, de tous les légumes, de toutes les fleurs ([ui se sont heureusement acclimatés en France, véritable capitale du monde.

Il est d’autres productions (|ui ne vivent ici que dans les serres du jardin des Plantes de Paris. Je crois qu’une demi-tasse de café produite par les caféiers et sucrée par les cannes confiées à la direction de M. Neumann ne pourrait pas s’établir à moins de cinq cents francs; c’est pourquoi nous voyons tous les jours des navires qui vont chercher,

Il K MO.N .1 AUDI N.

— pour le café au lait des portières parisiemies et pour le thé des petites-maîtresses, : — le café et le sucre en Amérique, et les feuilles de rarlmste chinois.

llieii de mieux; mais cependant il ne faudrait pas, en faveur de ces plantes étrangères, négliger et oublier les équivalents originaires de la France ou naturalisés chez nous. — Sans compter les abeilles qui nous donnent le miel et la cire, dont on se contentait avant d’avoir le jus de la canne pour sucre, et le cervelet des baleines pour faire la bougie, on sait tirer aujourd’hui du sucre de tout : des savants même ont fait récemment du sucre di; lapin ; ils ont établi qu'en piquant d’une certaine façon un certain endroit du cerveau des lapins on changeait leur sang en sucie. — Un rapport sur ce sujet a été fait à l’Académie des sciences.

C’est quand je suis mécontent de la créature, surtout, que je contemple avec plaisir les bienfaits gratuits dont le Créateur a comblé l’homme en compensation de l’homme son semblable.

Une des choses qui me charment dans mon séjour au bord de la mer, c’est que l’on n’y peut pas mourir de faim, üuidis que c’est très-facile ailleurs ; — chaque fois que la mer se retire et abandonne une

partie de son lit, elle offre aux riverains au moins de (jiioi apaiser leur faim : — les crabes, les lépas et plusieurs autres coquillages, et beaucoup d’autres moissons gratuites que la Providence a réservées à ceux de ses enfants déshérités qui n’ont pas de terres. Il faut dire qu’on en laisse perdre beaucoup. — Ainsi, on m’a assuré que les Allemands aiment beaucoup les limaçons , dont en France ne mangent que peu de personnes ; tandis que les mêmes Allemands ont horreur des grenouilles, qui passent ici pour un mets délicat. — L’estomac prend des habitudes. — On m’a dit aussi que les Persans abh»)rrent l’esturgeon, que les Russes ne mangent ni alose ni écrevisse, et que les Islandais ont une répugnance invincible pour l’anguille. — Dans certaines provinces de France, on mange les couleuvres .sous le nom d’anguilles de haie ; — les Chinois mangent des nids d’oiseau ;^les habitants des îles de la mer Pacifique considèrent les petits chiens comme un mets savoureux ; — on mange en beaucoup de pays la chair du cheval ; — des gens qui ont mangé du chat prétendent ne pas le distinguer du lapin. — J’ai vu beaucoup de chasseurs manger du chat-huant avec plaisir, et le comparer à un excellent poulet.

.Sans parler de ces ressources un peu extrêmes,

DK MON JARDIN. 9.S

'•ar les répugnances de l’estomac, ce viscère tyrannique dont noirs sommes tous les esclaves, sont souvent invincibles, — il est bien des choses perdues qui seraient d’une grande ressource pour les malheurent, de deux façons : d’abord en leur foirmissant nn aliment sain et agréable, ensuite en augmentant la quantité disponible des autres productions de tout ce que les pauvres et les riches mangeraient de celles dont je veux parler.

Sur nos côtes des environs du Havre, de même que de l’antre côté de l’eau, sur les plages de la basse Normandie, — et, sans aucun doute, sur presque tout le littoral, — lorscpie la mer se retire, elle laisse à découvert le champ du pauvre, — c’est-à-dire qu’un certain nombre de plantes qui croissent au fond de la mer sont non-seulement comestibles comme certains végétaux de la terre, mais ont encore une saveur aussi agréable que ceux-ci.

L’ulva lactuca, qui a un peu l’aspect de la laitue ordinaire, se mange crue ou cuite. — Fl en est de même de l’ulva lanceolata et de quelques autres. On mange ainsi 1e fucus saccharinus , le fucus palmatus.

Plusieurs peuples de l’Asie font un grand usage

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