‹ Lettres écrites de Suisse avant 1780Chapitre 4 sur 4 · FRAGMENT D'UN DES JOURNAUX., DATÉ DE SÉTINES · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UN DES JOURNAUX., DATÉ DE SÉTINES

«Il serait impossible de rendre l'émotion qui s'empara de nous, lorsqu'au premier moment nous foulâmes le sol de t'Auique. Mille souvenirs vinrent nous assaillir à la fois. Nous ne pouvions faire un pas, sans rencontrer la source d'une foule de sensations et sans avoir le cœur oppressé par la vue du présent .comparé au passé. .-.'..'. '., . .

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» Hommes à jamais célèbres, génies sublimes, peu* pie de héros, temple des arts, nous vous saluons avec la .profonde vénération que vous inspirez ; oui, nous vous saluons ; permettez que sur celte terre classique de l'histoire, nous venions vous admirer, et déplorer le sort qui nous fil nattre si loin devons.... Oui, vous vivez dans nos cœurs, voire gloire sera aussi immortelle que vos travaux furent grands et vos vertus sublimes.

» Jamais ailleurs nous ne respirâmes d'air plus pur et plus léger. Ici la nature esl de loute magnificence, et s'il était permis de faire quelque rapprochement, la Suisse seule, les fortunées rives du Léman, pourraient soutenir la comparaison. Si tout enthousiasme sous ce ciel favorisé, si l'existence y devient plus chère, si pour un instant on se livre au ravissement dans lequel entraîne la beauté des sites, on ne tarde pointa perdre ces émotions actuelles pour se sentir entraîné vers ces temps où les exploits se succédaient avec rapidité, où les arts et les lettres les éternisèrent; c'est ainsi que sans s'en apercevoir, on abandonne l'époque du moment, pour se transporter aux siècles des héros et des sages.

» Chaque point de vue rappelle un souvenir, fait naître des sensations aussi indéfinissables que profondes; Pourquoi faut-il que le pays de la liberté gémisse sous les chaînes delà servitude et de l'esclavage ? Pourquoi faut-il que le peuple qui /ut jadis le plus éclairé de l'univers, soit de nos jours la proie de la plus stupirîe ignorance?... .Pourquoi faut-il que ces monuments

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demeurent ff propriété de barbares Ils plus grossiers 7 ces monuments, qui rnéri («aient d'être précieusement ■conservés, se détruisent ttiamtenanL avec one étonnante célérité. C'est en Tain qu'ils bat résisté k h lime du temps, aux intempéries et aux révolutions du globe, la main meurtrière des Turcs est plus destructive en une année, que ne furent les efforts lents des siècles.

» Mais qui aurait pu croire qu'un peuple tairait .fut plUs dévastateur que les Turcs mêmes ? Les Vénitiens n'ont paa reculé devant le sacrilège de détruire nue des merveilles de l'architecture. regret»! Athènes, Bous ne te quitterons pas de long-temps ei après nous être éloignés de toi, nous te porterons toute noire- vie dans notre souvenir. Toujours aussi nous nous rappellerons la Scène de ce matin. Nous étions montés au Panhénon, nous fumes étonnés s") voir conduire un étranger aveugle; il parlait noire langue y et nous n'avons pas tardé d'apprendre que nous étions auprès du célèbre D. « Cœur -sensible, nos (armée ont coulé avec les tiennes et nos soupirs se sont confondus.... Tu ne pouvais comme nous considérer In dévastation de ces lieux; tes gémissements en eussent Hé bien plus douloureux, mais comme nous, tu seras a jamais inconsolable.

h Quoique nous travaillions avec ardeur pour relever ce qu'il y a de plus curieux, cependant noua n'avançons pas assea promptement pour mettre mi à ce que nous désirons pouvoir emporter, bien que irons comptions séjourner encore deux mois ici, et que Je

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terûps tfoiis favorisé, puisque la séréfeilé'^a ciel abus permet de meure à profit tous nos instants. -■Bons teotis eccupoas avec trop de félines poar que cette application eoulesue poisse noua fatiguer. Les consuls aogtaîs et français, -qui sont de véritables savants, uem font jouir de tous les' avantages que peut pro<- «Wfer nie si précieuse société. »

#*bH à 0*nhû .

Msitn.

Oh ! ma tendre sœur, ponrras-tu me pardonner? ■ JPrès de (fuatrt mois se sont éco«*és sans que maies reçu «M ligne dé ton ami. Non., Sophie, ton Henri ne saurait eue coupable à c« poim-là; ton cœur te l'a affirmé. Cependant tes yeuj ont répandu des larmes , tes traits n'eussent pu rendre les marques de la colère, ils ont pris l'esprensioa dé la douleur.». Oh ! mooamie, oes larmes brûlent mon cauir,ce cœur quin'a pas cessé nu instant de soupirer après loi. Chaque jour-, chaque heure, chaque minute, Sophie était présente .a ma pensée. Je 1 ai écrit césure si mes lettres eussent dé partir aa temps limité». Ta Les recevras taMsa; ensemble, celle-ci cinquième. Dis-la-asci,

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Meur charte, poorquoi n'as-tu pas réfléchi qae ee devait être l'impossibilité ei non une autre cause qui interrompait notre correspondance ï Nés sœurs, no» parents avaient-ils des lettres plus q«e toi?... Sophie, les larmes sont bien douces , j'en suis jaloux , mai» combien aussi elles sont douloureuses pour ton ami î Nous parcourions l'Archipel , comme lu le verras, sans que, parmi les nombreux bâtiments qui visitent ces parages, nous ayons pu en découvrir un : seul qui fit voile pour nos côtes avant nous-mêmes.

Je me réjonis à l'avauce du plaisir que tu éprouveras a la vue de la collection que nous vous Faisons passer. Elle est nombreuse et choisie pour les sites et les ruines, et si noua n'avions pas l'espérance de partir bientôt pour l'Italie, où nous pourrons retrouver -des couleurs, il faudrait en être fort économes , parce qu'elles ne tarderont pas à nous manquer. ' ■'-.'..::•-..-''.

Depuis huit jours, nous sommes dans le Pëiopo- ■ rèse. -Cette portion de. la Grèce n'a pas subi moins de -changements et de révolutions que celle que déjà nous: avons parcourue. Elle ne saurait ni moins nous intéresser, ni soulever -moins nos regrets que l'Alliquû. Où exista-t-il des mœurs plus sévères jointes a plus d'héroïsme qu'à Lacédémoneï Nous chercherons les bergers de l'Àrcadie , nous gémirons aux Tbermopyles, nous viendrons dans la célèbre vallée de Tempe. Ainsi, tendre. sceur, st, pendant ces courses qui pourraient durer plus de temps que nous ne pense** , tn ne recevais 'pas régulièrement de me*

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Ieur.es, ne l'attribue qu'à l'impossibilité de le les faire parvenir.

Assurément, les femmes turques ne sont pas heureuses, malgré l'éducation et l'usage qui les façonnent a ce joug conjugal. A moins d'être insensibles, elles ne sauraient goûter d'une félicité durable, Mahomet permet au mari d'augmenter le nombre de ses femmes. Sophie, juge de la douleur d'une épouse toute dévouée au bonheur de son mari, lorsqu'elle apprend qu'une nouvelle venue lui enlève sa tendresse.... Est-il bien vrai que ce Musulman aima sa première femme? Je ne puis le croire... Le prophète connut toute la force d'un tel ressort politique; il le mit en usage pour asservir les peuples, et il régna. Mais donna-t il a ses sujets le véritable bonheur, avec cette licence? Il est permis d'en douter d'après les résultats connus. Adorable Sophie, ce n'est pas une beauté que tu partages avec beaucoup d'autres personnes de ton sexe qui assure ton empire sur les cœurs ; non, ce sont (es incomparables beautés . morales. Aussi, mille années des délices du paradis de Mahomet ne sauraient-elles être comparables aux joies ravissantes que font naître tes sentiments. Que sont les Géorgiennes pour un cœur épris du tien? et, cependant, crois (on ami, il ne vit jamais parmi ces esclaves si renommées par leurs charmes, et qui devraient l'être bien plus encore par leurs désordres, de grâces comparables aux tiennes.

Les Grecs modernes n'ont conservé de leurs ancêtres que la beauté du physique. Le costume leur donne un véritable air de grandeur.

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■' Le' vaisseau qui emporte tout notre envoi ne devait partir qu'après demain, mais il déploie ses voiles, le Vent étant favorable. Puissent les doux zéphirs' de l'amitié faire voguer jnsqa'à ton cœtir les battements <ln mien!.. Puisses-tu, précieuse Sophie, l'embarquer un jour avec ton Henri pour un asile fortuné où noire vie entière soit à l'abri des noires tempêtes, séjour de bonheur où eiiste une union indissoluble", toi et la félicité!

$mri À Sfcipht*.

Les béantes si renommées de Tempe sont vraiment incomparables. Je les vois encore, quoiqu'il y ait bien du temps que nous avons quitté ce pays enchanteur, an sein duquel je me transporte fréquemment sur les ailes du souvenir. Les impressions qu'il m'a laissées vont profondes, elles seront durables.

' Nos regrets en quittant ces contrées délicieuses égalèrent la joie dont nous fumes saisis à notre arrivée en Grèce, tin vent favorable nous conduisit promptemeut a Malte, où nous avons été très-bien reçus. Nous parcourûmes avec un vrai plaisir celte petite lie, si

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renommée' par -la magnanimité dé sus 'possesseurs, qui rendirent à ta liberté tant d'Infortunés, qui sans -«es généreux secours Seraient nioris dans le* <*■*lies de l'esclavage.

-'' Sophie, apprécieras-tu teol l'excès de ma joie? Je mo rapprochais de loi, tout semblait nous favoris*!*, non* nous trouvions presque à la vue de la Sicile, lorsqu'un bâtiment sans pavillon déterminé noue poursuit à tomes voiles et ne tarde pas à nous atteindre. Se préparer au combat ne fut l'affaire que d'un instant. C'est noire liberté qu'il faut défendre, c'est ttia Sophie qu'il faut perdre. Ab ! plutôt quitter la vie que loi ! L'équipage ennemi était bien supérieur an notre, et sa première bordée nous maltraita si fort que nous ne pâmes mieux faire que de nous rendre... On nous dépouilla de tout. De méchants vêlements de toile remplacèrent ceux qu'on venait de nous arracher du corps... Sophie, dans mon désespoir je ne respirais que vengeance, surtout lorsque je vis te portefeuille que lu me donnas en maïus de ces scellerais. Je m'élançai sur celui qui le tenait, je le loi arrachât ; mon mouvement le précipita h la mor... Cet accident, qui n'eut pas do suites pour lui, mit l'équipage en fureur. Nous fumes bientôt enchaînés. Ils arrachèrent de mon sein le don de mon amie; ils le profanèrent de leur attouchement. Cependant, le croirais-tu? la noble figure de nos pères en imposa a ces barbares. Ils eussent été fnnis si leur ame avait été susceptible de compassion. Jamais je ne vis une •i grande Fermeté dans le malheur. :

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— aflfl -

A mes pieds est un rouleau qu'à peine je puis siieindre. Je le reconnais, c'esL mon habit de francmaçon. Je suis prêt à le jeier; tout à coup j'espère... Je le mets. Le capitaine qui veut envisager de près son prisonnier turbulent, me voyant vêtu ainsi, paraît étonné. Je me mets a l'ordre... Tous les traits de la colère, tous ceax de la dureté s'effacent de sa figure:.. La douce compassion, la joie viennent y briller.... Il me presse bientôt dans ses bras... Qui pourrait dépeindre Télonnetnent, la surprise de tous les Maures à cette vue ! Nos pères, mes frères offrent les mêmes signes, et nous voilà libres.... Ce barbare qui, un instant auparavant, non-seulement était le plus ' cruel, le plus féroce, mais encore le plus avide des hommes, devient le plus doux des humains, le plus généreux des frères. Il nous rend tous nos effets et veut nous combler de présents. . . Nous ne lui demandons que la liberté de Fritz et de Firmin ; il eut préféré nous donner beaucoup d'or. Déjà la chaloupe est chargée de tout ce qui nous appartient, et ce n'est qu'avec des prières que nous lui faisons accepter chacun un cadeau pour qu'il nous conserve dans son souvenir; On s'embrasse encore, et ce n'est pas sans verser une larme qu'on se sépare... Autant les subalternes avaient été insolents, autant maintenant ils sont soumis. C'est ainsi que nous abordons la Sicile, libres de nos personnes et possesseurs de tout notre avoir, après avoir cru que nous en serions absolument dépouillés et réduits à l'esclavage. Ôhl ma Sophie, que d'actions de grâces ne rendîmes nous pas'

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an Suprëma-Archiiecte de Tuniiers, qui venait de noos délivrer de si grands maux! Et toi, généreux Maure, nous ne t'oublierons pins. Dès que nous serons à Naples, nous le renverrons tes captifs sur une riche tabatière. Chaque fois que lu y porteras la vue, tu te souviendras de ce que ta fis pour des frères, dont la reconnaissance ne s'éteindra jamais. Ne l'aîmes-ia pas comme nous, cet Ismaël? Ma tendre Sophie, ion ami lui devra tout.' Il eût peut-être été perdu pour toi. Tain, d'espérances flâneuses se fussent transformées en une source amère de tourments et de douleurs... Gémir dans les fers do l'esclavage, n'est-ce pas mourir à ■chaque iosiant sans jamais pouvoir perdre la vie ?.. Tes yeux, mon excellente. amie, qui ne doivent jamais être humides que des, larmesde la bien faisance, fussent devenus, des sources intarissables de larmes de douleur... Non, ma Sophie, il n'en serapas ainsi; ion ami est libre, il couvre; de .baisers ce portefeuille, premier don de sa Sophie,; il ne. s'en séparera qu'au dernier soupir. Adieu, précieuse amie, fais les délices de tout ce qui t'environne, parce qu'une fois de retour je serai égoïste,, la m'appartiendras exclusivement.. . Hélas! avant cet instant fortuné, il y a encore à traverser une mortelle- année... ■ .

Qtnri à Qopijîc

Autant le coup-d'œil ravissant que présente la saperbe ville de Naples, et non loin d'elle le fumant Vésuve, nous avait enchantés, amant fûmes-nous frappés de l'aspect de grandeur que nous offrit la reine des cités. Notre vénération se fit moins profondément sentir qu'à Sparte et qu'à Athènes, lorsque nous parcourantes le berceau des conquérants de l'univers , de ces Romains qui pendant tant de siècles furent plus grands par leurs vertus que par leurs victoires.

Nous sommes ici depuis quinze jours, et nous dous proposons d'y en passer encore davantage. Ce temps sera au plus suffisant, pour voir tout ce que notis avons à visiter.

A notre départ de Naples, et malgré les dangers qu'on court dans ce pays , où la police n'est pas ce qu'il y a de mieux entendu, bous avons repris notre manière de voyager. L'année est peu avancée ; nonobstant, dans ces parages, tout est déjà en fleurs. Les prairies sont parées d'une belle verdure, surtout dans les vallées profondes, où la végétation dépasse par ses produits les besoins d'un agriculteur lent à l'ouvrage. Je ne puis m'imaginer qu'un peuple aussi indolent

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«1 que les travaux agricoles paraissent fatiguer extrêmement, ait pu être jadis aussi actif et aussi vaillant. Ici tout enchante, tout intéresse. On y rencontre des cascades charmantes, des arbres d'une beauté surprenante, des ruisseaux qui rafraîchissent l'air en lui donnant du mouvement. II est vrai que dans ces contrées on n'a, ou l'on ne semble avoir, que le désir de jouir dans le sein d'un doux repos de tous les dons d'une riche nature. La sérénité du ciel n'est point aussi constante en Italie qu'en Grèce, mais on y jouit d'autant mieux de sa pureté après un orage, qui ordinairement est de courte durée et demeure un bienfait pour tout le règne végétal. Dans ces pays si chauds, oo toutes tes émanations du sol sont inflammables, les phénomènes de l'électricité sont infiniment plus éclatants et plus majestueux. Les éclairs plus vifs sont plus réitérés; le brait du tonnerre, plus fort et plus prolongé, est répercuté au loin par les échos ; aussi peut-il porter la terreur dans les âmes les plus fermes. Après l'orage passé, quand le ciel est redevenu serein, et que les nuages qui portaient la foudre dans leurs flancs se sont éloignés, la nature semble reprendre un joyeux aspect. Les arbres sont encore humides, mais les oiseaux recommencent leurramage; ils célèbrent le retour du soleil qui fait étinceler la mer dans le sein de laquelle il va disparaître ; tout alors est radieux. A ces moments d'élévation de l'âme, mille souvenirs viennent augmenter ma tendresse et mon amour pour ma belle patrie et pour ma tendre sœur.

ÉJMirt o 3opt)i£.

' Tu Tas donc quitté sans regret, ce tumulte d'où monde agité. Oh! ma Sophie, le Grand-Bocher t'u paru infiniment plus beau 6 ton retour de Paris, et les plaisirs d'une grande capitale ne t'ont que mieux fait connaître le prix de ceux dont on jouit sur les bords du Léman. Combien (a lettre est touchante! .que d'émotions elle a fait naître en moi! Après l'avoir lue cent fois, c'est toujours avec un plaisir plus vif que je la reprends... Je me suis trouvé au milieu de tous ces bons villageois, quand ils sont venus vous recevoir. Sophie, tant d'attachement de la pari de nos amis de Cavonai justifie bien celui qne nous leur portons, et le moment ou je me retrouverai parmi «ux en sera un des plus précieux pour moi.

Elles sont bien aimables, ces charmantes Adélaïde et Céoilia, d'être venues au Grand-Rocher. Cependant je me propose à mon retour de leur faire la guerre pour être retournées au printemps à Berne, après avoir passé l'hiver avec vous à la campagne.

Les chaleurs commencent ici à devenir fort incom-

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modes. Maïs si tes journées sont pénibles, rien n'est délicieux comme les nuits. L'Italie, te soir, est h» pays d'enchantements , et Venise en particulier. Les canaux et les lagunes y sont couverts de mille gondoles aux pavillons divers. C'est alors que tout est vivant, que tout est enchanteur. Une brise légère ranime les forces et le courage. Le firmament présente la voûte la plus majestueuse, et si la douce Phébé s'élève à l'horizon et vient répandre sa lumière argentine sur cette scène, elle y ajoute un charme inexprimable. Aux rayons de l'astre nocturne, on aperçoit les promeneurs et, dans un lointain vaporeux, les montagnes de la cote. C'est en avançant sur l'humide plaine que les plaisirs semblent nattre et se multiplier. Ici, des instruments font retentir l'air de marches guerrières ; là, sont des voix sonores, avec une harmonie victorieuse; plus loin, les accompagnements les plus mélodieux se marient à de douces voix; bientôt la guitare timide et mystérieuse aide un cœur à épancher ses langoureux désirs ; partout, l'âme est tendrement agitée... A quelque dislance se découvre une éblouissante illumination ; on aperçoit de brillants personnages qui assistent à une fête somptueuse, tandis qu'auprès de ces orangers s'est reunie une société de choix... Pnis, voici de la folâtre jeunesse qui encadre un pantalon facétieux, ou qui écoute un aima-i ble conteur.

La joie éclot de toutes parts, comme la fleur qui doit embellir l'existence sur laquelle elle répand u» suave parfum. Et c'est vous , soirées à nulles pareil-

Cooyk'

les, qui la recelés et lui prêtez mille charmes séduisants, qu'embellit encore l'imaginât ion. Que n'es-tu ici, ma Sophie ? que n'y sommes -nous tous, dans une de ces gondoles, pour jouir de cet ensemble émouvant? Nous ferions aussi jouir les autres; je serais auprès de toi, ob ! mon amie !... Comment goûter loue cela loin de celle qui en ferait le principal charme?

Ici tout est léger, poésie, musique, chants , bâtiments marins onde plaisance. L'architecture est d'une élégance qui séduit l'imagination, et la reporte aux temps de la féerie. Le ciel est-il privé d'étoiles, l'obscurité la plus profonde plonge-t-elle les habitants de la terre dans les ténèbres, les hommes s'éclaireront en dépit du temps. Des feux d'artifice parlent de toutes parts; ils surpassent quelquefois l'éclat du jour* et fournissent ainsi des apparitions instantanées, souvent très-curieuses, parfois perfides, et que l'imagination colore à sa fantaisie.

L'orage est-il sur le point d'éclater, nous nous faisons conduire au pied des murs de quelque couvent de femmes. Là, nous entendons des accords célestes, des voix qni plongent dans les plus agréables rêveries, et s'il existe un contraste frappant, ce sont les coups réitérés de la foudre avec les touchantes et flexibles intonations de ces voix pures. Tendre Sophie, malgré ce que ces jouissances ont de séduisant ponr nous, nous les quitterons cependant avec joie, parce que pe ne sont pas encore les vraies délices de eos coeurs. Ce n'est point dans la société de -nos sœurs que nous les goûtons, auprès de ces femmes

aussi pares que modestes, qui possèdent à un haut degré les dons qui enchaînent à jamais. Malgré l'air d'aisance qui semble régner à Venise, tout est apprêté, tout est luxe, ostentation, et a. quel prix souvent vit une famille 1

Ici l'art est fort tourmenté, et l'homme a bien fréquemment sacrifié les beautés réelles à la fantaisie dq caprice et aux bizarreries d'un goût dépravé. En toute chose, ma Sophie, le grand art est de n'en point avoir du tout ; aussi , quand les lettres , qui découlent de ton cœur avec un abandon rempli de charme , disent que tu n'aimes que Henri, ton Henri alors s'estime le plus fortuné des hommes. Tout ce que la fleur d'un Style exercé, tout ce qu'un esprit brillant eussent produit de plus fin et de plus flatteur, ne saurait ma donner la millième partie du bonheur que me fout éprouver tes touchantes lignes. Sophie, Henri ne veut et ne doit respirer que pour toi. . .

Sopijft k Çrnrt.

OraDd-Bo citer, m»L

Mon ami, ces serments si souvent répétés n'auraientils été prononcés que des lèvres ? Henri, ion silence est bien affligeant... Je ne sais quels noirs pressenti-

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menu m'agitent et me tourmentent... Tu as oublié celle que tu voulais aimer à jamais... Si ce n'est ta la raison de l'interruption de ta correspondance, qu'estil donc arrivé, qu'on me cache le contenu de 'plusieurs pages de tes journaux? Oh ! mon frère chéri ! pour* quoi dois-je éprouver une semblable privation?' le cœur de ta Sophie serait-il oppressé à leur lecture?... Aurais-tu outragé ta sœur, ta tremblante sœur? Henri, ne me parle plus de beauté, de grâces. Jusqu'ici, donnant une juste valeur à ces expressions de ta tendresse, elles ne m'abusaient point, elles étaient les preuves de ton illusion... Pourquoi celle illusion n'aurait-elle pas été chère à ta sœur? Elle était pour elle une douce garantie de Ion affection pour la Sophie.' Je dis encore ta Sophie; quel abus de mois! Je ne suis plus que la délaissée Sophie... Une autre sans doute a mieux mérité le bonheur de te plaire, de fixer le cœur de mon frère... fVnion frère... combien ce nom est précieux, que d'agréables émotions il fait nattre!.. Mais qu'elles sont loiu du sentiment indéfinissable que j'éprouvais lorsque je t'appelais mon ami, mon aimable, mon unique ami ! Hélas I il faut les oublier ces noms qui faisaient tressaillir mon cœur... Quelles que soient, Henri, nos relations futures... ah! que ce mot est douloureux à prononcer ! reçois, 6 mon frère ! les vœux que j'adresse au Ciel pour ton bonheur et pour ta félicité. Reçois l'expression de toute ma reconnaissance, pour les marques d'attachement que tu me donnas. Avec quelles délices encore ne vais-je pas considérer ce 1

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;-y. , ju chéri dans lequel ta pensée aussi délicate qu'aimable a su créer ce groupe où mes sœurs et moi sommes d'une si parfaite ressemblance! Que l'action qui nous occupe dépeint bien la bonté de ton cœur, la sensibilité de ton Ame! Les grâces de ton pinceau, la fraîcheur de ton coloris, animent de leurs charmes ce morceau, que tu me dédias dans des temps plus heureux. Henri, c'était à peu près à l'époque où tu visitais le rocher de Leucade... Dis-le-moi, dès lors n'en aurais-tu point fait le saut périlleux? C'est en vainque je cherche le sourire, cette feuille ne te prouvera que trop le véritable état de mon cœur et ma faiblesse... Je n'ai aucune volonté stable, je désire. autant que je redoute tes lettres... Je suis presque tentée de lacérer celle-ci... Situes heureux, pourquoi altérer la félicité? Craindrais-tu de me le dire? Henri, ton silence est plus douloureux pour moi que ceue «onfidence... S'il le faut, je joindrai eaeore mes prières aux tiennes pour obtenir le consentement de mon père.. . Un temps fui oit nous dîmes.; Espérance et fidélité. Il est si loin de nous, que je devrais t'avoir oublié. A présent il faut dire : Indulgence et

Qntrî à Sopljic.

Divine Sophie!... c'en est fait, je n'ose plus l'appeler mienne, ce serait outrager la vertu, la beauté et toutes les perfections réunies... Je faillis devenir coupable, mais c'est déjà trop de n'avoir pas toujours été sans reproches. Je mérite, je l'avoue, d'épuiser jusqu'à la lie le calice d'amertume. Sophie, tes lignes sont encore trop douces pour ton frère; oui, elles sont trop tendres, quoiqu'elles déchirent mon cœur. . . Plus lu te montres aimante et plus je m'en sens indigne..... Plus tu es indulgente et moins je puis soutenir mes propres regards. Sophie, redeviens mienne

ou je vais expirer de douleur à tes pieds Tu ne

l'as point maudit ce frère qni t'outrageait; loin de là, tu lui offres ta généreuse intercession... Céleste amie, rien n'est comparable à toi... Tiens purifier ce cœur qui fut égaré par le battement du lieu.. . Sophie, seraïs-je donc sans espoir de pardon?... non, non, indulgente amie, tu oublies le passé, et le sourire de l'affection vient rayonnerde nouveau sur ton adorable figure.,. Ces larmes, jadis si amères, partent d'une source

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plus douce. Je puis, oui, je puis donc me nommer encore ton fortuné Henri.,. Aurais-tu pu imaginer, ma précieuse amie, qu'un instant de vertige m'eût fait oublier mes serments ? En vain, Sophie, mon bien le plus cher, ta modestie voudrait-elle m'inlerdire les justes éloges dus à tes perfections. J'étais lois de les connaître dans toute leur étendue... Aussi me félicilerais-je presque de ma Tante; pardonne cet aveu, par les devoirs nouveaux qu'elle m'impose de te chérir mille fois davantage en retour de la beauté de tes sentiments.

J'aurais mille choses à te mander, mais c'est andessus de mes forces, mon agitation est trop rive... Je suis en proie à la plus entière confusion d'idées. Toutes viennent m'assaillir simultanément, et je n'en saisis aucune. Ah! qu'un cœur reprochable est un pesant fardeau ! . . Quoique ce cœur m'assure que tu as daigné me pardonner, cependant cette consolante espérance n'est point suffisante pour ne pas demeurer en proie aux doutes les plus cruels. Il m'est impossible de supporter l'affreuse idée d'avoir à jamais perdu ma Sophie... Ange tulélaîre, rassure un malheureux accablé par des craintes mortelles, aide-lui a recouvrer sa tranquillité, reuds-Ie au bonheur qui sans cela a fui à tout jamais pour lui... Tu me parles de Leucade, Sophie; ce remède serait insuffisant, il n'y a que le sort de Sapho qui pourrait... Sophie, si tu ne me rends ton amour.... il ne sera pas nécessaire d'aller à leucade pour expier nies égarements !...

0opl)îe h ifijrari.

Ta me fais frémir, mon tendre ami , arec tes derniers mois. Connaîtrai siu si peu la Sophie, qui ne fat, n'est et ne sera jamais qu'à toi!.. Henri, connaftrais-tu si peu son cœur, où ta règnes uniquement! Dès cet instant, mon bon ami, oublions on passé douloureux pour ne vivre que dans an avenir.de félicité... Tu n'étais pas coupable, et j'ai pu l'affliger ; c'est à toi de pardonner, c'est à toi que je promets dans tons les instants de ma vie confiance sans bornes et amour inviolable.

Qne la vas être surpris, mon bon frère, en voyant d'où ma lettre est datée; mais si la tienne, qui me parvint la veille de notre départ pour Berne disposa mon Âme encore plus a la tristesse, je ne tardai pas à recouvrer nu peu de sérénité... Ah ! pourquoi le vague des airs vint-il interrompre la commun îcaiion que mon cœur eût voulu entretenir avec le tien? Ce cœur répétait que, coupable ou innocent, ton repentir effaçait tout, que désormais Ut serais mon unique ami.

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Ta Sopfaie, en se rendant à Berne, allait assister à une fête, avec l'âme pleine d'amertume et de tristesse. Le bonheur d'Adélaïde, de cette tendre Adélaïde qui t'avait aimé, était une circonstance peu favorable pour verser du baume sur ma profonde blessure... Cependant ta lettre, toute douloureuse qu'elle était, vint adoucir ma souffrance... J'aurais donné la moitié de mon existence pour te faire entendre ma voix et pour rendre à mon ami sa tranquillité ; mon bonheur eut été doublé par le tien. Je voulais l'écrire depuis le Grand -Rocher ; il me semblait que tout retard était un crime, mais papa m'assura qu'en l'adressant ma lettre depuis ici elle arriverait aussi promptement, et j'ai cru un aussi bon père.

Ce n'est qu'après' bien des combats, que notre Adélaïde s'est décidée à accepter M. de F. pour époux. Elle nous a si instamment priés d'assister a son mariage, que nous n'aurions pu nous en dispenser sans l'affliger profondément. Nous sommes donc partis treize personnes dans. trois voitures.... En comptant, je suis persuadé que tu n'en trouveras que onze. Mais, bon ami, notre Henriette et son mari qui sont arrivés depuis huit jours, forment bien te nombre complet. Nous avons été accueillis a bras ouverts. Une si notable augmentation de convives n'a presque pas paru. On nous a donné tout une aile de la maison, et hier eut lieu l'auguste cérémonie.

Ah ! mon ami, que ceux qui ne voient la qu'un sujet de joie et de fête diffèrent d'opinion avec moi ! Qu'elle est pleine et entière la confiance mutuelle que deux

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époux doivent avoir l'un pour l'antre, s'ils ventent atteindre à la tranquillité et an bonheur ! Mais surtout, combien le sort de la femme est plus enchaîné que celui de l'homme auquel elle s'unit. Avec quelle attention n'ai-je pas suivi les engagements que nous prenons pour me sonder moi-même sur tous ces points et savoir si je puis faire ton bonheur!

Toutes les chances sont pour l'épouse.... Ah! qu'elle peut être malheureuse, si, malgré l'accomplissement de ses devoirs, elle vient à perdre l'affection de son époux ! Henri, tu l'engages à m'aimer toujours; si tu cessais une fois de trouver en moi ta chère Sophie, je mourrais bientôt de douleur. Non, Henri, je ne veux point me laisser effrayer par de chimériques fantômes; nos cœurs, j'en ai la bienheureuse conviction, seront unis jusqu'au tombeau; oui, notre affection mutuelle grandira jusque-là.... El au-delà de ces bornes terrestres, nous nous retrouverons pour ne plus nous quitter. Dans l'éternité, nous formerons une unité de sainte joie et de félicité. Henri, n'as-tu pas la même pensée que ta Sophie?

Il serait difficile de dépeindre les émotions d'Adélaïde. Son époux observait avec peine qu'elle avait perdu son enjouement. Plus d'une fois même, elle fut obligée de prendre un moment de solitude pour se remettre.... Quelle existence différente, quelle carrière nouvelle s'ouvrait à elle!... Toutes les grâces de la modestie, toutes les beautés de la pudeur venaient la parer; je ne la vis jamais si parfaite.

Nous sommes ici encore pour huit }ours, parce

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que M. L. doit arriver de Paris et entrer on possession de sa nouvelle charge. M. de*** a saisi ce prétexte pour nous retenir aussi long-temps. Dès que nous serons partis, Adélaïde et son époux iront occuper une terre qu'ils possèdent à quelques lienes d'ici. Mais avant, ils viendront nous accompagner jusqu'à Gumine.

L'officier que nous n'attendions que la semaine prochaine vient d'arriver. Demain il sera installé dans son poste. Huit jours après il lui sera permis de venir faire une apparition an Pays de Vaud. Henri, si je pouvais dire : dans huit jours je te verrai, ah! que je serais heureuse ! et cependant combien ces jours me paraîtraient longs... Ce temps fortuné arrivera anssi, et tu retrouveras ta Sophie aussi aimante que jamais.

Je vais fermer cette lettre, plus favorisée que celle qui la traça; elle sera auprès de mon ami. Je connais ton cœur, et je sais tout le prix que in y attacheras. Tu la presseras sur ce cœur dont je suis si jalouse. Puisse-l-elle, mon tendre frère , te rendre la douce émotion que j'éprouve en pensant à loi; puisse-i-elle le redonner ta tranquillité et augmenter ta tendresse pour ut fidèle amie !

jQrnri à Stoppe.

Porto.

. Tu veux que je vive, ma Sophie. Ah! qu'elle sera douce mon existence, puisque je prends le ciel à témoin de la consacrer à l'aimer, a augmenter chaque jour la félicité! Généreuse fille, à l'entendre on croirait que lu es la coupable et que c'est à moi de pardonner.

Ton cœur se sacrifie pour effacer ma honte et tu l'accuses pour atténuer mes regrets. Cependant Us seront éternels , mais il n'en sera plus question, ma -Sophie. Maintenant que ces cruels nuages sont dissipés, que l'horizon de notre existence soit aussi pur que ton âme est belle.

Qu'elle est touchante celte félicité de l'hymen que lu m'as décrite! combien elle a fait palpiter mon cœur! Je suis pénétré de tes judicieuses remarques, et je fais le serment solennel de semer de fleurs la carrière Je ne me croirai digne de toi que quand lu

médiras : Je suis heureuse, parfaitement heureuse!

Cherche, si tu le peux, de le faire une juste idée du cruel voyage que j'ai fuit, puisque ce n'est qu'ici que les lettres me sont parvenues... Pour la première fois de ma vie, j'ai chargé de malédictions celui qui,

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par uae insigne négligence, m'a Tait passer des heures si douloureuses pendant lesquelles je regardais sans voir, j'écoulaîs sans entendre, el plutôt que de me plaindre et de déraisonner, je gardais un morne silence. Sophie, j'étais bien malheureux !

Où sont-ils les Espagnols de l'aimable Florîan? Hélas! il serait difficile de les retrouver.... L'or du Pérou, en perdant ses premiers maîtres, a réduit les seconds au point où nous les voyons.

Les Maures, aussi galants que braves, ne sont plus. Les Espagnols, aussi tendres que fidèles, ne leur ont pas survécu. Le Portugal nous a offert plus de variété et dé charmes. Comme nous éprouvons tous une vive impatience de nous retrouver au sein de nos affections, nous ne tarderons point à nous embarquer pour Bordeaux, et malgré toute l'estime que nous professons pour monseigneur Don Quichotte, nous ne traverserons pas ses Etats. On nous signale les Pyrénées comme devant être fort peu sûres, particulièrement du coté où nous nous trouvons.

Sophie, dès que nous aurons abordé la fortunée France, la dislance qui nous séparera sera bientôt franchie. Alors plus de lettres perdues ou arriérées, plus d'heures en proie an chagrin.... Nos destinées seront enchaînées à jamais.... Quelques mois encore avant que ces enchantements se réalisent... Ah ! mon amie, ce seront les plus longs du voyage et de m»

jËjertri à Sophie.

Mes espérances n'ont pas été déçues. J'ai trouvé ici de les lettres. Ob! ma Sophie, elles ne pouvaient arriver plus à propos, pour faire oublier à ton ami les fatigues d'une traversée, qui, sans présenter rien de dangereux, n'a pas laissé que d'être très-orageuse et désagréable.

Ma Sophie, sans une indisposition du bon viens Fritz, il ne nous faudrait que cinq jours pour apparaître au Grand-Rocher. Quoique chaque heure de retard en soit une d'épreuve difficile pour mol, pour rien au monde je ne voudrais partir dans un instant comme celui-ci. Je vais embellir l'heure qui s'écoulera eu la consacrant à l'écrire. Ce sera, ô joie qui me transporte ! oui, ce sera la dernière lettre que je t'adresserai de ce voyage ! ... Ma Sophie, quelle douce, quelle ineffable perspective que celle de nous retrouver, que celle de nous revoir!... Combien l'aveu échappé de ton cœur a ému le mien !... Quoi! ma tendre amie, tu es tremblante.. . Mille craintes fantastiques viennent l'assiéger... Des doutes, des scrupules ['alarment, en

Cooyk

voyant approcher un moment après lequel je soupire depuis si long-temps.

Adorable amie, bannis ces craintes qui détruisent ton repos et porteraient un coup sensible à l'excès de moD bonheur.... Pénétrée de la sainteté de rengagement que nous allons contracter, manquerais-tu de confiance en celui qui n'éprouve de véritable joie qu'auprès de loi? Cette Sophie, l'idole de tout ce qui l'entoure ; elle dont le sourire enchanteur captive tous les cœurs; elle qui ne respire que pour Henri, craint ou de le perdre, ou de ne pas le rendre assez heureux 1 Si je ne le connaissais pas mieux que lu ne te connais ici-même, je croirais que cet excès de modestie en est un d'orgueil... Mon excellente amie, apprécietoi mieux Quand je t'ai dit que tu es une des,

femmes les plus accomplies, ce n'est que la vérité qu'exprimait ma bouche.... Peut-être que de retour auprès de toi, mes paroles auront plus d'éloquence et mes assurances plus de force ; peut-être encore que mes regards seront plus persuasifs que mes leitres et qu'ils t'engageront à demeurer moins défiante... Sainte pudeur, toi qui répands unit de charmes et de beauté sur mon amie, c'est toi qui es mon ennemie secrète.... Oh ! je ne saurais être le lien, puisque ton voile est mille fois plus enchanteur que celui des grâces! Tu es le plus précieux héritage qu'une mère puisse transmettre à sa fille. Tu le reçus, ma pudique amie, de celle qui te donna le jour, m le léguer ras de même a tes filles, si le Ciel l'en accorde. Milord, mon père, mes frères et ton Henri) sont

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sur aa brasier. Ils vont, ils viennent, ils ne peuvent s'occuper à rien de suivi... Un senl désir les anime, les agite, les tourmente. Malgré la jouissance que j'éprouve a l'écrire , je m'interromps à chaque instant pour faire une visite à notre malade. Je vais m'informer de ce qu'a dit le médecin, quel effet a produit le remède. Je cherche de le consoler de cet incident désagréable. Je l'encourage à prendre patience.... Nous paraissons tellement tranquilles que Vidée d'un retard ne détruit pas son repos.... Maïs une fois qu'il sera mieux.... une fois que nous pourrons monter en voilure, l'imagination ne sera jamais assez; fertile pour découvrir les- moyens* de franchir' rapidement les relais... A peine nous arrêterons-nous le temps nécessaire pour prendre un peu de nourriture. Vous ne saurez ni le moment de noire départ, ni celui de notre arrivée... Ne t'attends pas, Sophie, que nous abordions le Grand-Rocher en voilure. Nous viendrons incognito vous surprendre . . . Sophie, quelle heure ravissante!.. Jamais les matelots d'un vaisseau échappé à un naufrage inévitable,' ne goûtèrent en entrant an port une joie aussi vive que celle que Ion père, tes frères et ton ami, en éprouveront après une si longue absence... Adieu, mon Unique amie; attendsnous à chaque instant.... Ne nous attends que dans quelques semaines, je ne saurais te fixer aucune époque; mais quelle que soit ton impatience, elle ne saurait, ma Sophie, approcher celle de ion Henri.

aifcrti « m. & •".

Grand -Rocher, mai.

Vous coocevez, mon ami, quelle élail noire impatience. Vous êtes trop bon père, trop excellent ami, trop tendre époux, pour ne pas éprouver tout ce que ce moment devait avoir d'enchanteur ei de précieux pour nous. Le commandant du fort de l'Ecluse étant une de mes anciennes connaissances , je lui écrivis pour lui demander si, sans le gêner, il pourrait recevoir dans sa forteresse treize personnes qui auraient l'indiscrétion d'y loger pendant quelques jours... Une réponse favorable nous parvint le lendemain. Dès le soir même, nous fumes installés dans cette noire habitation. Nous avions bien pris de quoi nous distraire, mais précaution superflue! Notre émotion était trop forte, parce que chaque voiture qui franchissait le pont-levis et faisait retentir la voûte, donnait une telle commotion a nos cœurs, que nons pouvions à peine respirer. C'est de la sorte que nous, passâmes trois journées , je pourrais presque dire angoissantes... La quatrième... oh! mon ami, ne vous attendez pas à ce que je vous rende notre bonheur, il faut l'avoir éprouvé... il faut avoir senti ces étreintes... Nous

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étions entourés de vétérans; leurs larmes coulaient avec les nôtres... Notre aimable commandant voulait nous retenir, mais ce fut eu vain; je ne pus que loi témoigner toute notre gratitude... Chacun était dans le ravissement; je crus que Laure ne pourrait supporter et son bonheur et sa joie. Après avoir côtoyé les flancs de cette montagne , si encombrée de rochers, nous jouîmes de la vue de toute la vallée du Léman et des clochers de notre chère Genève... Tous lea cœurs nageaient dans une mer de délices , les yeux étaient baignés de larmes ; quel silence de félicité ! Noos n'entrâmes point dans la ville, et nous nous dirigeâmes vers le Grand-Rocher, où, A surprise aimable! nous trouvâmes des arcs de feuillage et de fleurs qu'avaient élevés des cœurs qui correspondent aux nôtres... C'est alors que mes fils dirent avec la plus vive émotion : Nous vous saluons, antiques tilleuls et vous touffus maronniers, fidèles témoins des jeux de notre enfance. Prospérez, arbres protecteurs, continuez a nous favoriser de votre délicieqx ombrage. . . . Nous ta saluons, Grand-Rocher, toit de nos pères, habitation de tout ce que nous avons de plus cher au monde... Nous vous saluons, clocher de la maison du Tout-Puissant... chaumes rustiques.... lac azuré.... montagnes élevées de notre patrie... sites délicieux... vallons protégés des Cieux.... rives du Léman, si riches en culture... sol béni. Nous vous saluons avec les plus doux élans du cœur... Jamais, non, jamais nous ne vous vîmes. si beaux qu'aujourd'hui, que nous vous retrouvons pour vivre désormais dans votre sein !

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Celle journée, que nous n'oublierons plus, s'écouta sans s'en apercevoir. A peine avait-on eu le lemp» de se voir. Jugez si on avait eu celui de se faire une question. On se livra au repos, dont nos aimablesvoyageurs avaient un pressant besoin. Le lendemain, on se retrouva avec non moins de plaisir que la veille. C'est alors seulement qu'où classa un peu ses idées. Mes fils dépassent toutes mes espérances.

On recompte pas les jours de bonheur, et déjà huit s'étaient écoulés depuis le retour de mes enfants. Bellevue avait recouvré ses habitants. Théodore, Milord et mes fils, avaient vu un certain petit temple. Nous avions joui de leur surprise, et je songeai enfin à redonner a Théodore le maniement de ses affaires. Il est temps, me dit-il à celte occasion, de rendre heureux nos enfants; quand veux-tu que la cérémonie ait lieu? Dans quinze jours.... Soit! ce sera donc pour le 10 de juin. Nous arrêtâmes ensuite que le lendemain nous remettrions à nos fils la fonune dont nous voulions qu'ils disposassent. Nous convînmes que Henri et Sophie resteraient avec nous au Grand-Rocher, que Jules et Julie se fixeraient à Bellevue. Alphonse ajouta, qne James et Espérance habiteraient Chazy, ainsi que Milord. Celte séparation est pour nous la senle ombre a tant de félicité ; elle nous cause les plus vifs regrets. Les plus tendres liens, les nœuds d'une amitié indissoluble ei d'une proche parenté nous unissant étroitement, aucun jour de notre vie ne s'écoulera sans que la famille ne se réunisse chez Pun de ses membres.

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' Milord a posé la condition expresse que nous passerons une année en Angleterre. 11 a élé unanimement convenu que nous nous y rendrons tous dans qu'une

mois ; ceci, sons la réserve de la volonté du Ciel. Milord en est an comble de la joie. La conférence Tut suspendue par l'appel -au soupe. Noos annonçâmes an dessert les articles de la convention ; en sorte, mon ami, qu'au nom de tons, je viens vous prier d'augmenter la félicité de tant d'heureux par votre présence, el par celle de votre précieuse famille. Mes enfants écrivent aux vôtres; pourriez-vous résister à tant d'instances réunies?

Le lendemain, nos fils comparurent devant nous* J'étais chargé de leur adresser la parole. Je le lis aveu tendresse, et leur dis entre autres : Lu fortune la plus brillante ne saurait rendre l'homme heureux, s'U ne sait y joindre le talent d'en faire usage. Mes amis, vous êtes nés dans celle favorable position ; j'ose espérer que, riches en vertus plus qu'en trésors, vous continuerez de modérer tout penchant à satisfaire- des. jouissances, qui n'auraient que l'éclat pour objet. Vos coeurs étant nobles, vous vous abstiendrez en faveur de l'indigent de toute dépense superflue ; vos plaisirs eu seront décuplés.... Pardonnez au père qui insiste sur ce que déjà vous pratiquez depuis longtemps.... Consacrez vos moyens à soutenir la vertu laborieuse, et le grand Bienfaiteur augmentera encore tes riches dons pour vous !

James, voilà ce que votre noble père remet entre vos mains. Ce portefeuille, dont voici la' clef, cou*

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tient en outre les titres dotaux d'Espérance. Jules, je te remets la première portion de ta fortune, ainsi que de celle de ta Julie; qu'elles soient confondues ensemble comme vos cœurs ! Mon enfant, j'ai partagé également entre Henri et sa sœur. Henri, mon fils, reçois le commencement de la fortune et de celle de ton épouse, sois heureux puisque Sophie est plus riche encore en mérite et en qualités précieuses qu'autrement. Après que j'eus remis les portefeuilles, chacun de nos fils se jeta dans les bras de son père attendri, qui lui donna sa bénédiction. Comme toutes ces opérations financières peinaient infiniment nos enfants, les trois contrats de mariage furent passés dans la matinée. Ces formalités étant accomplies, on n'a plus songé qu'à jouir du bonheur que lé Ciel nous dispense. Théodore, ne voulant établir aucune différence entre ses enfants, ni moi non plus, le fait de ce double mariage égalise ce que nous possédons dans leur union.

Charles à ilï. H.

Floride , 16 juin.

Il est aussi touchant que fortuné le tableau d'une famille dont ions les membres ne se croient heureux qu'autant que ce qui les entoure participe à leur félicité ; d'une famille où toutes les vertus sont eu harmonie et tous les cœurs à l'unisson. Voilà une faible esquisse du bonheur des personnes auxquelles je viens de me réunir. Jeudi dernier je vis serrer les nœuds éternels des trois plus beaux couples possibles. Je ne chercherai point à vous décrire cette attendrissante cérémonie. M. John, a qui vous accordez une si haute estime, et qui la mérite eu tous points, a vécu le plus beau jour de sa vie, et il a béni à celle occasion son ministère sacré.

L'amour n'a rien cédé à l'hymen. Le lendemain personne n'a semblé s'apercevoir de L'aimable confusion qui régnait sur ces pudiques figures... Ces scènes de bonheur ne sortiront plus ni de mon cœur, ni de mon souvenir.

Les habitants de Cilicie nous avaient invités a dîner

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dans cette belle habitation qui appartient en commun aux enfants d'Alfred et de Théodore. Notre officier s'y trouvait avec sa famille. A la suite de différentes choses, Alfred, en qualité de tuteur d'Emilie, demanda pour quand on avait fixé la cérémonie et si le contrat se passerait bientôt. Nous comptons, répondit la mère (Emilie n'osant lever les yeux et M. L, étant sorti), nous comptons que ce sera pour la fin de la semaine. Le jour sera néanmoins plus positivement déterminé par. notre excellent tuteur. L., qui était rentré, et Emilie, vinrent se jeter au cou d'Alfred, qui leur dit : Mes enfants, soyez heureux, et comme on ne saurait l'être trop tôt ni trop long-temps, nous passerons ce matin le contrat.... En effet, une personne que je ne connaissais pas et que j'avais entrevue parmi nous, se trouva être un notaire; l'acte était tout dressé, en sorte qu'il n'y eut qu'à lire; il le fit comme suit (je supprime les formes) : « Ainsi donc, Jean-Jacques L. promet foi et bonheur à demoiselle Emilie N. qu'il accepte comme sa légitime épouse. Il reconnaît en outre avoir reçu de ladite demoiselle dix mille livres de Suisse en biens dotaux, etc. etc.

» Les sieurs Henri de M. et Jules de P., ici présents, et leurs épouses d'eux autorisées, aussi présentes, tous quatre institués héritiers en commun par égales paru et portions, aux biens de feu M. N., apert testament, etc. etc., en expriment ici encore les témoignages de leur vive reconnaissance. Cependant, comme ils n'ont jamais vu dans l'intention du testateur qu'un fidéi-commis, ils s'empressent d'accomplir la volonté

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du défunt; en rendant ions ses biens à leur légitime héritière, et ne conservent en mémoire de H. N. que les bagnes que chacun d'eux portée son doigt, et qui manqueront ù l'inventaire dressé le, etc. etc., lequel est annexé audit présent contrat pour que le tout soit reconnu par le sieur Jean-Jacques L. comme biens provenants de son épouse demoiselle Emilie N., etc. »

Mon cher, il fallait être là pour voir l'étonnement, la joie, la reconnaissance de celte Emilie, de sa mère, de L-, pour tant de- générosité et de grandeur d'âme. De douces larmes coulaient de tons les yeux ; nos jeunes mariés étaient, j'en suis certain, plus satisfaits que nous tous.... On félicita les nouveaux fiancés. L. fit un mouvement qui ne nous échappa pas, et qui décelait assez les reproches qu'il s'adressait pour d'anciens soupçons, mais les cœurs généreux qui répandaient les bienfaits ne s'en aperçurent pas.... Ce jour fut consacré aux sentiments les plus doux, et avant-hier la cérémonie nuptiale eut lieu.

J'embrassai aussi mes enfants. Je regarde comme tels ceux d'Alfred et de Théodore; dès long-temps je les ai adoptés, n'ayant plus d'espérance d'en avoir, et comme Henriette et moi fûmes des orphelins, uniques rejetons de deux familles, nous ne ferons tort à personne en laissant nos biens à des personnes qui en font un si noble usage.

H fut décidé que le lendemain des noces de M. L. se célébrerait à Floride; cette petite féteeut lieu hier; il paraît qu'on en a été généralement content.

Mon cher R,, vous avez voué de l'affection à mes

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enfants; vous partagerez leur bonheur. Quant à moi, j'ai perdu la moindre envie de vivre ailleurs qu'ici auprès d'eux. Ma campagne est un véritable bijou. S! j'avais le bonheur de vous y posséder, rien ne manquerait a mes désirs.

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