‹ Lettres écrites en 1786 et 1787Chapitre 11 sur 11 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

En traçant l'historique de la vie, il fallait rendre compte des effets provenants de cette révolution qui avait changé tous les rapports de rang et de fortune, (|ui avait enlevé à son pays et transporté de lieu en lieu la personne même; attendu que la moitié des jours s'est passée sous le coup de la position ainsi bouleversée.

Mais c'était à part, et comme à l'écart, qu'il y avait à reléguer le récit des suites, plus fatales au repos intérieur, bien que moins sensibles aux regards étrangers , des suites de la circonstance fortuite et presque inappréciable en comparaison.

L'éclair de vie d'une ame : voilà ce qui serait à représenter, si la pensée, si la plume se trouvaient douées de remplir une telle tâche.

A peine l'ame se sentait elle-même, et certes elle s'ignorait pleinement, alors qu'un accident dont il a été parlé conduisit la princesse pour une seconde saison aux eaux de Bourbon-l'Archambault , où son tendre père la rejoignit bientôt et résida pendant un mois environ.

Un accident, aussi de nature assez grave, amena au même lieu et presque en même temps un homme fort jeune encore, et depuis peu entré dans la carrière

militaire, et fort éloigne d'avoir pris les goûts, les mœurs de cet état, qui ne se rapportaient ni à ses penchants naturels ni à ses habitudes constantes.

Étranger au monde, où par répugnance et par timidité il ne s'était jamais lancé, insensible aux femmes, dont le tenaient isolé son humeur fort triste et son esprit peu vif, du reste ayant reçu une faible part et ne portant guères de prix aux dons extérieurs, ce fut sous de telles conditions qu'il se présentait à la vue: et ces conditions, qui chez toute autre femme auraient repoussé l'attachement et même l'intérêt , au contraire vis-à-vis cet être exceptionnel en qui la soif ardente d'aimer s'alliait à la crainte scrupuleuse d'aimei- par delà les justes limites, semblèrent porter des garanties certaines contre les périls éventuels de l'avenir.

Pendant le séjour des eaux, l'étiquette étant abolie, tout homme bien né, bien élevé pouvait être admis et même accueilli dans la société des princes du sang; et en cette occurrence, l'affabilité, la bénignité propres à l'illustre prince et à sa céleste fille conviaient à se rapprocher d'eux, à se rattacher à eux.

Rien de simple et de noble à-la-fois comme la vie de ces deux personnages qui en même temps commandaient le respect inspiré par les douces vertus, et dégageaient du respect imposé par le rang élevé.

Sauf le temps accordé au repos et le temps employé à l'usage des eaux, les rapports de société ne laissaient point, ne gardaient point d'intervalle ; la journée était

consacrée prcsqu en totalité à une sorte de vie de famille.

Souvent la table du déjeûner offrait une place aux hommes qui avaient été distingués : toujours la promenade, qui avait lieu ensuite, rassemblait, réunissait tous ceux que l'attrait appelait.

Seulement l'heure du dîner venait séparer les uns des autres,saufencorequ'une invitation assez fréquenten eut lieu: puis , après quelques nouvelles sorties à pied ou en voiture, s'ouvrait la soirée où se présentaient les mêmes personnes.

Là, pour s'épargner les frais, pour se sauver des ennuis de la conversation , naturellement si pénible à soutenir vis-à vis les êtres les plus divers en fait de pensées et sur-tout en fait de sentiments, les tables de jeu venaient y mettre un terme et rendre au repos. Le jeu des échecs semblait le plus agréable, apparemment parce qu'il y est fait peu d'emploi de la parole; et toujours il était fait choix du même adversaire.

Comme aussi dans les promenades sur les grands chemins, dont le sol égal convenait davantage à la jambe souffrante qui ne jouissait pas de l'aisance des mouvements, le bras était pris presque constamment, non sans que son appui ne semblât rendre plus de sécurité dans la marche.

Et, ainsi qu'il est facile de le pressentir, la conversation était suscitée par la conformité presque entière de lame et de l'esprit ; sauf, toutefois , que du bord de cet

ange, rapproché d'un lioinnic par le sort, les paroles étaient moins fréquentes; tant il régnait en son sein une béatitude, une quiétude qu'il faut lui laisser exprimer en cette phrase de la troisième lettre: Mon ami pense h tout, il prévoit tout, il ne vie parle que pour me dire des choses que j aime beaucoup : et moi je reste là a l'aimer et à être heureuse.

C'est assez en dire quant à la vie extérieure, apparente, dont encore il n'y avait à parler qu'afin d'introduire dans la connaissance des relations entre les deux existences.

Un mot, un seul mot tombé par hasard de l'auguste bouche était venu frapper l'oreille et éveiller l'esprit et attacher l'ame, un seul mot dont l'impression fut d'autant plus vive, plus profonde, qu'elle s'accordait parfaitement avec l'émotion déjà éprouvée à l'aspect de la physionomie et de la tournure, des manières.

Ce mot avait trait au dédain des grandeurs , à la haine de l'étiquette, au mépris de ce vain monde: ce mot portait le résumé exact et complet de tous les mouvements d'une telle nature; ce mot séparait, détachait de tous les êtres placés en cette éminente position et même dans les situations intermédiaires.

Un mot, alors qu'il pénètre au cœur, qu'il y entre et s'y fixe, appelle une réponse en analogie, en harmonie. Et voilà que s'établissent ainsi l'aisance et l'iiitimité des rapports, voilà que se nouent les liens réciproques d'attachement et de confiance.

252 PRECIS IJi: LA VIE

A quel point s'étendaient les rapports, en quelle sorte étaient serrés les liens, ce serait chose impossible à rendre et plus impossible encore à faire comprendre.

Que ceci seulement soit dit! En trois jours s'accomplit l'union, l'alliance des âmes qu'il fallut ensuite plus de trois mois pour dissoudre.

D'autant moins de temps fut requis pour cette œuvre, qu'il y avait au suprême degré innocence de cœur, oii-> s'il est permis d'employer ce mot, innocuité de sentiments; tellement que nuls scrupules , nulles craintes, n'excitaient la conscience à intervenir, à opposer résistance, et que la sécurité des relations existait comme entre des personnes du même sexe.

L'ame n'a point de sexe, de même qu'elle n'a point d'âge.

De là cet abandon parfait entre les deux êtres dont le point de ralliement résidait dans l'ame .de là cet oubli complet de tous autres, auprès desquels lame rie rencontrait aucun point de contact.

Un monde à part, un monde particulier à l'écart du monde général, se fondait, se créait pour celle et poui celui qui vivaient d'une commune existence; tant ce qui se passait au dehors et même à côté, en face, ne portait aucune impression , ne causait nulle émotion.

Il semblait que le vide parfait était opéré autour de la sphère où se concentraient ces êtres, desquels il n'était transmis au dehors que les formules banales de politesse et de révérence.

Il faut le dire. Peut-être le bonheur de même inespéré des deux bords était ressenti eu un déféré à peu près pareil; et néanmoins, d'un bord, il ne se pouvait que la volupté de l'ame manquât d'être alliée de quelque teinte d'orgueil, entachée de quelque reflet de vanité, alors quede l'humilité de sa situation sociale, l'être était enlevé par un coup du sort et transporté à la hauteur de la plus éminente position.

Tandis que de l'autre bord, la volupté de lame existante en un même degré ne s'altérait par aucun mélange et se parait plutôt d'un indicible prix, en ce que l'être échappé aux'chaînes douloureuses du rang social, rentrait sous l'attrayante loi de la nature humaine.

Sous ce rapport, s'il n'y avait pas contraste , il y avait distance entre les sentiments de l'un et de l'autre. Même quant à l'être unique, ceci existait en une vérité parfaite, que sa joie, que sa vie consistaient à aimer pour aimer ; tant le besoin du développement , de lépanchement des tendres facultés qui depuis si long-temps tardaient à être satisfaites, dominait par-dessus tout, absorbait l'existence, laissant fort en arrière le charme bien qu'il fût si sensible en lui-même, d'être aimée.

On le lit à chaque page, à chaque ligne des ineffables Lettres, surtout dans le passage qui suit: Certainement je serais bien affligée de ne plus être aimée de vous , mais je préférerais cela plutôt que de ne vous point aimer. Fi donc! que je serais vilaine! je serais affreuse, je ne pourrais me souffrir.

Jamais sans doute ne fut mieux applicable en toute son extension cette phrase inspirée à la personne qui l'écrivit, par le sentiment qu elle-même éprouvait : Aimety c'est vivre; aimer dans la paix de la conscience , c'est vivre des joies du ciel. (Légende de madame Olympe Chodzko. — Pologne pittoresque.)

Comme aussi jamais ne fut moins applicable cette sentence dictée de même, ce semble, bien qu'en un sens contraire, par un sentiment propre à la personne, à l'occasion d'une princesse de pareille race et de proche parenté : Les princesses sont obligées de faire les avances. (Mademoiselle de Clermont^ par madame de Genlis.)

Ici, pas même de faiblesses, et moins encore d'avances! Point de faiblesses dans un amour si pur, tellement intact de tout alliage terrestre ! Point d'avances, plus ignobles que les faiblesses, attendu qu'à l'égard de celles-là, la conception n'est point étrangère, inconnue à la pensée ; au lieu que, dans celles-ci, le sentiment, souvent honorable à son origine, et seulement fourvoyé hors des droites voies par l'influence des circonstances fortuites, entraîne, précipite, sans que la conscience en soit avertie, sans que la connaissance en soit acquise.

Certes, les Lettres ne laissent, ne permettent aucun doute sur l'un et l'autre point.

Tel fut, autant que la trace s'en retrouve aux replis de la mémoire non encore surannée, le cercle resserré, la

sphère isolée où des destinées dont les présages ont été tellement trahis, eurent à se mouvoir librement, pour six semaines , pour quarante cinq jours, dans des errements tout-à-fait pareils.

Du u5 juin au 9 août qui indiquent les dates du premier jour et du dernier jour des temps qui furent donnés à se voir, aucun changement n'eut à s'opérer au cours des relations tout d'abord fondées sur la conformité des natures, autant que la plus haute ne s'éloignait pas trop de l'autre, tout d'abord cimentées en la double raison de l'attrait qui d'une part entraînait à aimer, et de l'ascendant qui d'autre part commandait d'adorer.

De même les Lettres, comme cela se voit d'un coupd'œil, n'annoncent ni progrès ni recul dans les sentiments inspirés dès l'origine, et à travers le trouble des circonstances montrent l'empreinte toujours égale, toujours uniforme des mouvements de l'amc; toutefois, jusqu'à la quatorzième lettre en date du 2 5 octobre, où au sein de la craintive botine , ainsi qu'elle se nomme elle-même, adviennent les craintes du scandale, qui, de jour en jour aggravées, acheminent aux terreurs du scrupule.

Il y a cela chez les êtres d'une sensibilité exquise, que l'existence est, ce semble, solidaire avec les existences attenantes, et que l'impression transmise du dehors est de force presque équivalente à l'émotion ressentie au dedans. De tels êtres vivent à peine en eux-mêmes, vivent plutôt dans les autres.

Mais on parle donc de moi ! cst-il dcrit dans la quatorzième lettre. Ce mot dit tout, et seul se représente sous des formes variées à l'infini , dans le cours des autres lettres.

Et ce mot est aussitôt suivi de celui-ci , qui marque assez comment la conscience demeurait en repos, comment le sentiment restait à l'état d'innocence : Pour<fuoi donc suis-je tant affectée de ce que cette femme m'a dit ^ En vérité je l'ignore.

Encore ce mot serait tombé à terre, si cette aversion toujours disposée à s'élever contre ceux que le sort ou l'art a fait sortir de la position commune, si cette appréhension chez les personnes qui entouraient, qu'une influence prédominante vînt à s'exercer sur l'esprit alors mieux informé des intrigues, des artifices, ne s'étaient pas efforcées de travailler à rompre, à briser une liaison trop répugnante.

Ces gens ne le savaient que trop, tant le vice est habile à surprendre la vertu si peu capable de se défendre; l'instinct de pudeur, le sentiment de l'honneur existaient au degré le plus éminent : ce fut le côté faible vers lequel se dirigèrent les attaques sourdes.

L'élévation du rang , qui pendant un certain temps avait mis à l'abri , cessa de couvrir de son égide tutélaire : et plutôt, par cela même que jusqu'en ces moments ni l'œil ni l'oreille n'avaient été instruits de ce qui se passait dans les têtes, dont aucun signe sinistre n'était encore surgi , l'effet se trouva plus frappant, plus marquant.

Même, telle était la susceptibilité de pudeur, qu'en place de la quiétude absolue qui régnait auparavant, survint une disposition toute contraire, qui entraînait comme à linsu à recbercher de toute façon, à recueillir de toute part les moindres traces de l'existence des soupçons , les moindres marques de leur expression ou feinte ou vraie.

La conscience ne suscitait point encore de reproche ; la tendresse ne subissait encore aucune entrave. Mais ce n'était pas tout que de jouir de la paix intérieure; il fallait que du dehors aussi nul trouble ne dût , ne pût être suscité.

On parle doue de moi! disait lange: et dès -lors s'établissait une lutte intérieure entre le sentiment et le scrupule ; et ce cœur si timide scrutait ses mouvements les plus secrets avec la candeur de l'innocence . toujours empressée à s'effrayer de tout.

Les Lettres disent quel martyre fui subi a\aut que la lutte parvînt à son terme; tant il était fort, tant il était naïf surtout , cet amour pur, comme il a été dénommé, qui s'identifiait à la personnalité.

Encore la date des lettres parle plus haut que le corps même des lettres.

Du 9 août au 2 5 octobre, la correspondance, telle qu'on la lit dans la première édition, contient 200 pages d'impression; et du 2 5 octobre au 3 décembre , un seul billet se rencontre ; et du 3 décembre au 3 janvier, sauf les lettres relatives au départ de Paris , deux billets seuls remplissent l'intervalle.

Entre le 25 octobre et le 3 janvier, le silence entrecoupé par ces lettres se prolonge à chaque époque pendant un mois environ.

Or, que se passait il pendant ces longs espaces de temps? comment se faisait-il qu'un tel contraste apparut dans les rapports V

C'est que l'amc , agitée , tourmentée par des causes opposées, n'était pas encore rendue au point de se fixer en l'un ou l'autre sens; en sorte que la plume, contrainte à tracer des lignes précises, se sentait impuissante à remplir sa tâche accoutumée.

Honneur à la personne sensible, délicate, qui serait de force à se faire quelque idée, vague et faible sans doute , de l'état de supplice, de torture où était plongé cet être qui n'eut d'autre tort que d'avoir été créé avec le besoin, la soif d'aimer!

Cependant le temps ne s'arrête pas sur une route tellement chargée de traverses; le temps une fois lancé, poursuit son cours , bravant et brisant tous les obstacles qui se rencontrent ; le temps en aggravant de jour en jour ses coups déjà si cruels , presse, pousse la victime dévouée jusqu'au terme extrême.

Combien de jours , combien de nuits surtout, car les jours sont consumés par des distractions forcées, il a fallu, avant que de ces dernières lignes de la lettre du 3 janvier : Mon ami, je vous aime : oh ! comme votre bonne dit cela de toute son amel il soit passé aux premières lignes de la lettre finale : Peut-être vais-je me faire hair de mon ami ! haïr, ô ciel !

Kli 1 il a fallu un t'coulement de temps de quatre mois et plus, comme il se voit dans la lettre au chevalier de M*", datée du 2 5 mai , qui n'a pas du tarder beaucoup après la lettre finale.

Paris d'un bord et Saumur de 1 autre , à quatre-vingts lieues de distance ; et là le train continu du grand monde, ici les monotones soins du service militaire : voilà où en étaient ces êtres qui furent pendant six semaines à se parler et deux mois et demi à s'écrire, avec une effusion sans réserve, sans limite.

Une ligne enfin ferme les temps passés, ouvre les temps futurs, quelle que doive être leur durée.

On peut changer de conduite quand on a du courage: changer son cœur, j'ignore si cela est possible.

Ligne suprême, dont la première partie a dominé les quarante années d'une des existences , dont la seconde partie a semé d'éternels regrets, et parfois d'espoirs fugitifs, le cours de l'autre existence.

o^^'»^/. LS natures supérieures , soit en bien soit en 5^^^^??^ mal, les natures transcendantes sont frapte S M^ ^ 2 péesde ce caractère que tous leurs mouve- '^^^jijLs.^'é^^P^ ments ou desprit ou de cœur ont lieu lS? comme a 1 insu de la volonté . comme en

avance de l'opinion.

A vrai dire, ni délibération ni détermination ne s'accomplissent: la résolution est prise d'emblée, à 1 instant, et se confond avec l'exécution.

D autant même que les points semblent plus délicats, plus difficultueux, d'autant les natures fortes et hautes, parfois sujettes à être induites en des cas d'ordre minime, ici se trouvant dans leur élément, dans leur sphère, sont plus aptes, plus promptes à juger ou plu tôt à sentir.

Aussi, comme nul travail intérieur ne s opère, comme

aucun effort n'csl tenté et nulle fatigue éprouvée, il arrive qu'en ces érainentes natures la vanité n'est point excitée, comme elle l'est alors qu'il y a eu quelque lutte pénible à soutenir avant d'atteindre au résultat.

Qu'on voie plutôt comment les grands esprits , les grands caractères restent presque ignorants de leur mé rite, qu'aucun travail ne rend sensible, presque étrangers à leur triomphe, dont à peine ils s'attribuent quelque part.

Chez les hommes célèbres en tout genre, et des temps anciens et des derniers temps, domine la simplicité au plus haut degré, comme s'ils n'avaient été que les instruments des actes, des faits les plus mémorables.

Même la modestie proprement dite n'apparaît point en eux, attendu que ce sentiment dérive de la compaiaison entre les moyens et les fins, ou de la comparaison de soi-même avec autrui.

Et cependant apparaît sur la terre Jésus , modèle parfait, type nompareil dont l'exemple et la parole impriment à ce sentiment de sorte terrestre un caractère de sorte céleste, et, posant la créature comme en face du Créateur, traduisent la simplicité en l'humilité.

Les natures vierges demeuraient simples parmi les hommes, et deviennent humbles devant Dieu,

Il fallait dire ces choses pour appeler à sentir, pour amener à concevoir cette simplicité, cette humilité, ou, pour mieux dire, cette ignorance de soi-même dont est empreinte chaque ligne d'une femme d'élite suprême,

qui, sans jamais se détacher de ses semblables, so rattachait de plus en plus à son Créateur.

Elle fut faite humaine: elle se fit divine.

C'est en ces paroles que peut être rendue quelque idée d'une telle nature.

Tour-à-tour, ou plutôt à-la-fois , dans sa personne apparaissaient et l'ange de la terre et l'ange du ciel

Aimer Dieu par -dessus tout, aimer son prochain comme soi-même: ces sentiments étaient ce semble innés , incarnés dans l'être.

L'attrait conviait an devoir : le charme soutenait dans la tâche.

A peine faut-il parler de la bienveillance et de l'obligeance, qualités d'un ordre inférieur, si naturelles entre des individus établis en rapports mutuels , et devenues si rares en ces temps, oii rien du dehors n'affecte l'homme concentré, confiné en lui seul, lesquelles se développaient en la plus touchante façon.

C'était de la même source que jailhssaient et l'humanité et la bonté, vertus d'un ordre plus élevé, qui souvent émanent du principe religieux et s'exercent en la vue d'obéir à Dieu, plutôt que de servir les hommes; et qui, en ce lieu, non sans être rapportées à l'Être suprême, étaient suscitées, suggérées par le mouvement instinctif de l'ame, prédisposée a compatir aux maux du prochain, à pâtir et souffrir pour les autres presque autant que pour soi-même.

Sans doute, pour une ame pieuse ou plutôt déjà sainte,

il est beau de requérir au ciel le motif de tous ses actes, et de n'agir ici-bas qu'en la vue de plaire là-haut. Mais conîme il est doux , aux âmes moins avancées en dévotion, de s'abandonner à cet attrait, émané de Dieu aussi, qui excite à se rendre utile et agréable à ses semblables.

Même ces deux principes d'action se rallient ensemble, se confondent, à bien dire, dans certains êtres exceptionnels en tout point. Nul n'est tenté de nier que le tendre Fénelon, que le sensible Vincent de Paule recevaient l'impulsion et d'un bord et de l'autre, peu soucieux de se rendre compte du motif prédominant, et se laissaient aller à la double jouissance d'obéir au Créateur, de servir la créature.

Tel apparaissait le caractère: si bien qu'avec juste raison il a été dit ailleurs qu'en cette ame privilégiée se montraient à-la-fois, l'une aidant l'autre , et la piété divine et la piété humaine.

C'était une religion de cœur plutôt que d'esprit , une dévotion d'amour plus encore que de foi. Le sentiment devançait, dépassait le raisonnement, ouvrant ainsi une voie plus attrayante, assurant une marche plus persévérante.

Ainsi l'histoire nous montre les premiers néophytes du Christianisme sur lesquels agissait l'impression des faits plus récents , plus frappants , de sorte à émouvoir, à exalter lame; tandis que de nos jours, déjà éloignés de dix-huit siècles et traversés par tant de causes di-

vellcntcs , le raisonnement sec et froid vient suppléer au sentiment affaibli par le laps du temps.

Comme on le juge bien, un tel genre, un genre si rare de religion avait sa sorte particulière de dévotion • lame vivant de l'amour céleste, vivant en relation continue avec son Dieu, ne ressentait pas au même point le besoin , ne reconnaissait pas à pareil titre le devoir de cette pratique, parfois minutieuse , à laquelle invitent la froideur , la sécheresse des cœurs confus d'euxmêmes.

Les devoirs prescrits étaient remplis avec scrupule , étaient accomplis avec ferveur , rapportant ainsi en quelques instants une somme plus grande d'adoration envers l'Élre-Suprcme , qu'il n'en est porté par d'autres personnes dans les longues heures d'offices et de prières.

A plus forte raison , la superstition qui a tant d'attrait pour l'homme , en ce que de sa nature elle est indépendante de toute règle et arbitraire au gré du caprice; la superstition qui entraîne dans l'individu la déviation de la ligne des devoirs formels , et qui occasionne chez autrui ou le dédain ou même le mépris , enclins a se porter jusque sur la religion, ne trouvait prise en cette ame nourrie d'amour , en cette tête investie de sens.

Cependant, dans une nature vierge, intacte, immaculée, les suscitations émanées de l'intérieur ne pouvaient manquer de contraster profondément avec les excitations transmises du dehors.

166 ESQUISSE DU CARACTEIIE

L amour inné du prochain , l'instinct de piété hiiujainc, par cela môme que leur zèle était absorbé et que leur force était épuisée à l'égard des êtres recommandables aux titres réunis de l'infortune et du mérite , n'avaient plus à s'appliquer, sous le rapport de l'indulgence, de la tolérance, quant aux personnes abandonnées à des vices honteux.

Même l'amour du prochain se tournait en une sorte de haine, d'aversion, alors que ces vices tendaient a porter quelque dommage, à donner de mauvais exemples , au sein de l'innocence de cœur ou de l'ignorance d'esprit.

Et la haine était accompagnée de l'horreur, quand cette pensée , ce sentiment plutôt, venait à saisir , à frapper, comment de tels vices se montraient injurieux à la nature humaine, attentatoires à la volonté divine.

Ici l'ame forte se manifestait à côté et comme en place de lame douce : en raison du mérite ou du démérite , autant il y avait ferveur et tendresse d'un bord, autant il y avait raideur et presque rudesse de l'autre bord.

Un accueil froid, un regard morne, une sèche parole , étaient déterminés involontairement et presque machinalement à l'approche des personnes entachées de ces vices; et cela à un degré plus haut, d'autant que l'impudence, trop commune en ces temps, osait plaisanter à leur sujet , d'autant que la grâce de l'esprit réussissait à les couvrir d'un voile séduisant.

L'indignation, la réprobation, bien loin de se

ESQUISSE DU CARACTÈRE. •Itàl

dissimuler suivant la coutume , s'exprimaient loyalement.

Ce trait du plus grand caractère aurait à être mieux exposé, plus développé pour obtenir la foi et attirer les hommages, en un siècle où la forme l'emporte sur le fond, où l'usage légitime tout , où la lâcheté devant le vice triomphant est alliée, par une suite inévitable, à la dureté vis-à-vis l'infortune méritante.

Le vice était haï, le vice était méprisé : et comme en tous lieux, en tous temps il se présentait sous les yeux , se rencontrait sur les pas, comme il se mouvait dans le monde ainsi que dans son élément propre , ceci s'en suivait que le monde, ainsi constitué, était haï, était méprisé.

Vainement à l'époque de 1786, dix années d'existence s'étaient écoulées au sein, au milieu d'un tel monde ; aucune influence n'avait été éprouvée, et nullement le type primitif de la nature n'avait été affecté , altéré.

Au contraire, la haine, l'horreur allaient en s'aggravant sans cesse, à ce point que le rang, qui condamnait à subir un tel martyre, était pris d'abord en dédain, puis en dégoût.

Les grandeurs fatiguaient en ce qu'elles appelaient , autour de soi , le spectacle des débordements ; les hommages révoltaient, en ce que, commandés par l'éminence du rang, ils étaient mensongers.

Tant de causes ralliées avaient amené cette ame, a-lafois si douce et si tendre, si haute et si forte , au plu-»

2(ï8 ESQUISSK DU CARACÏÎ^RK.

poignant regret d'être condamnée, par la naissanœ, à ce supplice de tous les instants , au plus fervent désir, bien qu'aucun espoir ne dût l'accompagner, d'être délivrée de la lourde chaîne , d'être rendue à sa pleine liberté.

En cette maison des Vignes, dont il est parlé à diverses fois dans les Lettres, il ne faut pas voir un simple rêve d'attachement, de dévouement: quelque charme déplus y était attaché sous ce rapport; mais un autre attrait , im attrait plus intime encore en inspirait, en excitait la pensée.

Ici il faudrait de la foi comme il en faut pour les miracles ; il faudrait se rapporter à la parole comme si elle procédait d'en haut, pour induire à croire ce qui est presque impossible à concevoir aux temps oii nous sommes.

Le monde restait à charge , n'apportant aucune jouissance, n'amenant aucune espérance, et plutôt harcelant, obsédant la vie de peines et de troubles sans nombre.

Le monde se trouvait un lieu de supplice et pour l'esprit et pour le cœur de même impuissants à adopter ses goûts, à s'approprier ses mœurs ; tout ainsi que la terre se trouve un lieu d'exil pour l'ame née du sein des cieux et vivant dans sa première patrie.

C'était une indifférence entière quant à plaire dans la société, quant à se montrer aimable, quant à développer ses facultés mentales , si bien que nul ne se doutait des trésors religieusement voilés d'un aussi grand esprit.

Celait une négligence complète quant aux soins de la toilette, dont les arts n'étaient appliqués qu'autant qnc létiquette en donnait l'ordre.

Alors que quelques paroles prononcées à la sourdine >emblaient annoncer l'éloge ou de la beauté ou de l'esprit, le son frappait l'oreille seulement et ne pénétrait pas jusqu'à l'ame; tant la louange répugnait de la part des personnes point aimées, point estimées.

Si cette profonde aversion des pompes de ce monde . si cette fervente passion d'une vie retirée avait encore a surprendre, la lecture des Lettres, par quiconque y prête attention , montre surtant d'autres points incontestables, comment, en cet être Viors de rang, se manifestaient des phénomènes d'étrangeté analogue.

Au sein des sentiments les plus intacts de soupçon . on ne peut dire qu'il v eût ignorance de l'esprit . ni même, à proprement parler, innocence du cœur.

Dix années passées dans le monde . si peu discret . si peu décent quil était . n'avaient laissé rien a apprendre a l'intelligence . comme aussi elles n'avaient réussi à porter aucune altération aux principes venus de naissance et nourris dans la jeunesse.

L'esprit savait tout . ainsi qu'on sait 1 histoire, et seulement avait été instruit . sans que la volonté se fût portée au devant des lumières . sans que la pensée eût été tentée de réfléchir sur une telle matière.

Il V avait mieux que de l'innocence, qui n'emporte aucun mérite . qui dépend du hasard des circon-

stances, qui résiste rarement aux influences prêles ;i advenir.

Il y avait de la pureté plutôt, de cette pureté propre au diamant, sur lequel aucun trait ne porte coup, aucune tache ne laisse marque, et qui, enfoui, enseveli au milieu des matières les plus immondes, perce au travers et brille à l'œil surpris, de l'éclat le plus vif, le plus net.

C'est sur le même rang (ju'un autre phénomène se présentait aussi.

Suivant la rigidité de ces termes, ni la naïveté, ni l'ingénuité n'existaient : qualités aimables et douces qui , non sans rapport avec l'innocence, tiennent fort aussi de l'occurrence des hasards, et rarement manquent de s'obscurcir, de s'éclipser dans le tourbillon de la vie. Le caractère essentiel , le caractère indélébile, c'était plus que la franchise, plus que l'absence du mensonge, c'était la vérité, autrement l'impuissance du mensonge.

Sans doute le silence, la réticence, souvent prescrits par la charité, par la bonté, se voyaient mis en usage en mainte et mainte occasion : mais il n'y avait moyen que la parole rendît rien qui ne fût pleinement vrai , rien qui eût la moindre teinte de faux.

La langue demeurait l'instrument fidèle de l'expansion des sentiments, "des pensées, sans jamais s'abaisser à les dissimuler, à les renier.

Que si, par une insigne chance, la langue pouvait s'égarer, se fourvoyer, la langue ne trompait pas, tant

ESQUISSE DU CARACTÈRE. 2fl

rcxpression de la pliysionomie, toujours ouverte et parlante, allait démentir aussitôt les mots échappés par raégarde.

En ce lieu , la mémoire de Tcsprit vient prêter aide et porter appui à la mémoire du cœur.

Elle est là, présente, vivante, cette figure où se peignait l'ame à nu, et, pour mieux dire, par où éclatait au dehors lame incarnée au dedans. Il ne manque que de posséder le talent du crayon pour rendre ces traits largement taillés, merveilleusement assortis , dont l'ensemble contraignait au respect l'esprit le plus altier, et conviait à l'attachement le cœur le plus morne.

Certes en tout autre sens, il serait inconvenable, à l'égard d'un être céleste, de donner quelque idée de la beauté des formes se détachant sur un teint riche de santé: mais tout se tient dans la nature; le physique et le moral sont toujours en harmonie.

La figure était belle, de cette beauté qu'enfante la nature comme pour transmettre aux sens l'image palpable des vertus les plus rares.

La bonté y prédominait par-dessus tout; la loyauté s'y mêlait, s'y confondait : Puis et plutôt ensemble se prononçaient la dignité tempérée par l'aménité, la fierté adoucie par la sérénité.

Rien de noble comme cette tête assise sur une taille élevée et bien prise , à laquelle nuisait cependant , au jugement d'un vain monde, le dédain, l'abandon des arts de la toilette.

\in somme, un air de princesse, un ton de princesse annonçaient, accusaient au plus Ijaul degré le l)eau sang des Bourbons.

Trop vaincs paroles qui à peine frappent l'air et tombent aussitôt à terre! Jl fallait le portrait pour qu'il leur fût donné foi; et le portrait n'a pas clé fait autant qu'il paraît, attendu que la modestie, que Ibumilité ne s'y sont pas prêtées ; et le portrait eût été fait et refait mille fois qu'en aucun temps , le pinceau , même tenu par l'ame, n'était digne d'accomplir l'œuvre , et qu'en ces temps surfout, la manière de l'école, en révolte contre la vérité, n'eiit été capable que de faire sortir une caricature, une charge, de ces traits hauts de noblesse, forts de bonté, doux de candeur, vifs de tendresse.

Mais elles ne seront pas vaines et ne se perdront pas dans les airs, ne s'effaceront pas sur la terre, ces paloles où le type moral de la race reluit, resplendit delà plus éclatante lumière, qu'il faut emprunter au jouinal la Presse en date du i 8 juillet i 887.

« Disons en finissant quelque chose du titre, qui nous «< paraît simple et touchant : une Ame de Bourbon.

« Oui sans doute , l'ame de cette princesse si aimante « si bonne, si pieuse, si pure et à-la-fois si divine dans « ses affections, c'était là une ame de Bourbon.

« Mais lame du roi - martyr , qui ne laissa aux " siens en mourant qu'une perle précieuse, cette pa- « rôle : Je pardonne de bon cœur a ceux qui se sont

« faits mes enneyiiis ! ce fut aussi une amc de Bourbon.

« Mais lame du prince frappé par l'assassin , et qui , « après le coup fatal, ne demanda de parole et de vie « que pour dire : Pardon pour l'homme ! ce fut encore << une ame de Bourbon. »

Et elles ne seront pas vaines non plus, ne se perdront pas , ne s'effaceront pas , les lignes qui, bien que rentrant dans un ordre différent, jaillissent comme de source à la suite de ces précieuses paroles, venant à rendre l'hommage si cher à i'ame, aux plus éminentes qualités maintes fois frappées des sévices de l'infortune et souvent aussi voilées sous les pompes delà prospérité.

C'est aussi une ame de Bourbon, l'âme de cette princesse que l'histoire aura à qualifier du titre de Marie- Thérèse, seconde du nom, autant qu'un siècle envieux s'est offert à la manisfestation des vertus héritées de naissance, autant que les circonstances ont été appropriées au développement d'un royal caractère, encore fortifié par les atteintes incessantes de l'adversité.

C'est aussi une ame de Bourbon , l'âme de ce prince dont la modestie, qui recherchait l'asile de l'obscurité, se vit trahie, violée, alors qu'en i8i5, fait prisonnier par le sort des armes , apparut cette noblesse de cœur contre laquelle viennent s'ëmousser les traits acérés du malheur;alors qu'en 1 823, apparut cette grandeur d'ame par laquelle fut donné le spectacle mémorable d'un général d'armée appelant à lui les guerriers accusés d'un complot , et s'abandonnant sans réserve à leur foi.

-274 KSQUISSE DU CARACTÈRK.

Puis, en remontant dans l'ordre des temps, en revenanf à la branche illustre d'où sortit la dernière des Condé, en présentant son père et son frère sous des rapports de la plus touchante sorte :

C'était encore une ame de Bourbon, l'amc du prince de Condé, qui ne cessa de porter à son ange de fille les sentiments ralliés de la tendresse, de la vénération, qui, prenant repos sur une ame vraiment virginale, ne craignit pas de favoriser la plus intime liaison dont l'effet devait être d'appeler à vivre en la façon qu'il lui était donné de vivre, cet être miraculeux en tout point.

C'était enfin une ame de Bourbon , l'ame du duc de Bourbon qui, à travers les écarts, les excès peut-être d'une existence fourvoyée hors de sa nature par l'influence perverse des temps , jamais ne manqua d'éprouver pour sa céleste sœur la plus vive amitié, qui, pour rendre d'un seul trait son caractère natif, témoigna constamment, ainsi qu'il a été appris d'une bouche que jamais ne souilla le mensonge, ce désir le plus fervent, qu'il dut être inscrit sur sa pierre funéraire :

IL ÉTArr BON, IL ÉTAIT JUSTE.

i32L. SSl g:^Qtr<f>. £S^ C^ \^ ,^^s SS3 SJIj :i£El '.^Si

- Los lellres pourraient devenir une pierre de touche pour moi , et m'aideraient très bien à juger les gens que je ne con naîtrais pas, suivant le jugement qu'ils en porteraient euxmêmes, -r

D'UN POÈTE ROYAiLÎSTSs

* Ce n'est pas un roman, Dieu merci ! c'est je ne sais quoi, qui n'a rien de commun avec les choses de la terre; une révélation du ciel, une correspondance d'archange, s

- Pour apprécier dignement de telles lettres, il faudrait retrouver un sens qui est perdu. "

. Que l'entraînement de la religion a de force ! t

B'UXÎE BJSJVÏE R3ÉPlJBiaCAIM10:

«i Que ces Princes étaient donc bonnes gens!"

D'US BOIVSESTïeîJE D'SOTJEL:

* Comme elle parle bien de Dieu î ?»

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