C.-A. DE TRUCY
Ce livre n'est point un roman ; c'est l'histoire d'un cœur, le récit de son bonheur et de ses souffrances. Ne lui demandez point des émotions bouleversantes; vous ne trouverez là ni de grands mots , ni de grands effets calculés , mais vous y trouverez tout ce qui repose, tout ce qui charme, tout ce qui plaît à l'esprit, tout ce qui fait naître de douces larmes, tout ce qui élève vers le ciel, tout ce qui ferait recroire aux âmes, dans ce siècle où 1 on n'y croit plus.
Jamais une vie de tendresse n'a été peinte avec une
sin)j)li(Mt6 si large et si majestueuse; toutes les letties ont un parfum d'amour tranquille qui vousbcrce comme la meilleure harmonie. Ces lettres étaient écrites par la princesse Louise de Condé, par cette femme ange qui avait reçu du ciel le pouvoir d'aimer. Louise de Condé est la femme de prédilection ; elle aime parcequ'elle est comprise, parcequ'une ame d'élite lui a fait entrevoir les délices du ciel et les joies de ce monde dans un amour pur, parfait, sans alliage, dans un amour qu'on ose rêver et auquel on n'ose croire.
Je profane le sentiment de Louise de Condé en l'appelant amour ; non , c'était plus que de l'amour et mieux que de l'amitié : l'amour veut du bonheur à tout prix, l'amour donne tout et veut tout recevoir; l'amour exige, s'impose, est égoïste , il ne comprend pas l'oubli de soimême; l'amour est impie puisqu'il a inventé le mot sacrifice pour exprimer ses dons. Louise de Condé n'aimait point ainsi : ^h! s'il existe des peines dans le bonheur même, dit - elle, qu'elles soient toutes pour moil Je demande aux femmes si c'est de l'amour, elles qui veulent qu'on souffre pour elles et avec elles , elles qui aiment l'agitation et qui redoutent la douleur... Mais Louise de Condé aimait comme aiment les anges, aimait comme les martyrs aimaient leur Dieu ! Son amour ne s'exhale pas en plaintes et en reproches ; elle est confiante parcequ'elle est vraie; l'expérience ne lui a pas appris le doute; elle aime avec foi, avec ferveur; l'amour divin est devenu, un instant, l'amour humain.
Séparée de sou ami, elle ne l'offense pas pardes craintes; femme d exception, elle veut occuper son cœur, sans absorber tout son être; elle sent qu'une existence dbomme ne peut être toute vouée et consacrée à lamour. elle dit à son ami :
Se vous tourmeixtez donc pas comme vous faites ; tenez, votre esprit a besoin de s'occuper, vous ne faites rien, vous ne travaillez pas du tout parceque vous m'aimez, et précisément à cause de cela je vous prie de vous faire des occupations : appliquez votre esprit h toute autre chose qu'à moi ; il ne me faut que votre cœur, lui seul doit s'occuper de moi. Quand votre esprit veut discuter, raisonner, analyser, donnez-lui un autre sujet : je vous demande cela en grâce, et pour vous et pour moi. Vous me dites que vous croyez quelquefois rn exagérer vos sentiments , cela peut être; mais quelquefois aussi vous faites le contraire. Si votre esprit voulait bien ne pas se mêler de nos affaires, tout cela n arriverait pas.
On peut prendre au basard ces lettres , et on trouvera dans toutes des pensées suaves et ingénieuses, cai Louise de Condé avait un esprit tout animé par lame . et une ame toute étincelante des dons de l'esprit.
Le cboix que fait une femme donne la mesure de son cœur et de son intelligence ; une femme supérieure ne peut aimer qu un bomme distingué. La princesse de Condé a élevé jusqu'à elle i homme le plus en rapport avec elle: et elle, burable de cœur et toute fière de la-
niour qu'elle inspire, dit : rous m'aimez, <l<mc je vou.\ (jncique ctiose.
Cette publication a été jugée diversement : les uns l'ont louée avec enthousiasme, les autres l'ont blâmée avec une amertume envieuse; on a crié à l'indélicatesse : Comment, a-t-on dit, trabir un secret d'amour! Ce jugement est un des lieux communs qui évitent aux êtres médiocres la peine d'avoir une idée; mais ceux qui pensent, mais les hommes de cœur et d'émotion regarderont la publication de ces lettres comme une belle action , car ces lettres font adorer la vertu.
En les lisant et relisant, on se surprend à avoir le désir d'être meilleur; on sent que la bonté est la plus puissante des séductions humaines. Le reproche d'avoir trahi un secret d'amour me semble donc la plus niaise de toutes les banalités. Les royalistes de cœur et de conviction devraient être heureux de voir un nom de princesse livré à l'admiration du monde. Grâces, mille fois grâces à celui qui a su honorer dignement la plus digne des femmes! Ce culte secret, cette ferveur, que cinquante années n'ont pu ni attiédir ni diminuer, se sont dévoilés tout-à-coup pour laisser à la postérité l'exemple de l'amour, du dévouement et du sacrifice.
Je n'ai point jugé ce livre comme une œuvre littéraire; je n'ai pas jugé, j'ai senti, j'ai été émue, j'ai pleuré; je n'ai point vu les incorrections du style. Quand je suis arrivée à la dernière lettre, j'ai éprouvé comme un regret, comme une peine intime et profonde. Les terreurs
(lu scrupule s'emparent de l'ame de Louise de Condé ; elle s immole à la religion, elle sacrifie son amour, elle ne veut plus espérer qu'en Dieu , et c'est à lui qu'elle demande le prix de son sacrifice. Plus de combats apparents, plus de ces douleurs qui s'épanchent : Louise a donné son ame à Dieu; elle ne veut plus souffiir, elle ne veut plus craindre, elle ne veut plus désirer; elle prie, elle est à Dieu; ses larmes seraient un crime, elle ne pleure plus; et forte contre ce monde, elle attend l'éternité. Ainsi cette vie si pure, cet amour qui ignorait le remords, ira plus tard s'ensevelir dans un cloître. La religion chrétienne ordonne la mort de l'ame; Louise de Condé a obéi. Femme sublime en aimant, elle devint sainte et martyre en priant.
Olympe CHODZKO.
PRÉCIS DE LA \ lE.
. ouise-Adél\ide de Bourbo>-Co>oé na- ^^ quit en ijSS, du mariage de Louis- ^ Joseph, prince de Condé . avec Char- ^i% lotte de Rohan.
Le prince de Conde, moins connu et moins honoré qu'il ne méritait de l'être, auquel il faut allier sous ce rapport le maréchal duc de Broglie, eut dans sa vie ce trait remarquable, que, dans les guerres d Allemagne, tandis que les maréchaux de Contade et de Soubise, portés par le crédit de la favorite du roi, se faisaient battre presque constamment, et laissaient ainsi séteindre peu a peu le renom de gloire de la noble France, 1 ui, se montrant digne de son généreux sang, fut appelé par la fortune comme aussi par sa bravoure et son habileté, à balancer quelque peu les souvenirs chargés de honte, par des victoires, non pas décisives quant à l'objet de la guerre, et cependant précieuses sur le point de l'honneur des armes françaises.
Ce prince si haut et si grand a la tête de ses troupe? .
était, dans la sociétc , affable et aimable, avec une telle égalité (riiumeur, un tel caractère de simplicité, qu'à peine les personnes dont il était entouré, habituées à sa manière d'être, en éprouvaient une impression notable.
Indulgent et généieux envers ses nombreux serviteurs, il demeurait, au moins vis-à-vis de sa fille, (car les relations du père et du fils , altérées par les intrigues rivales des courtisans , ne doivent pas être exposées ici), dans les termes de la plus tendre affection, de la vénération la plus haute , sentiments d'autant plus honorables et pour elle et pour lui, que son existence était dominée par une influence déplorable.
Il faudrait une autre plume, il faudrait presque une autre ame, pour rendre le tableau des rapports de cet excellent prince avec l'admirable princesse , pendant son séjour d'un mois à Bourbon-l'Arcbambault , où les plaisirs de la société et les rigueurs de l'étiquette n'existant plus, les cœurs de l'un et de l'autre se manifestaient dans toute leur vérité.
Le duc de Bourbon, dont le cœur, naturellement si tendre, a dû être méconnu en raison de la vie alors menée par les grands de la terre, apparaît, dans les lettres de sa sœur, sous ce point de vue d'être resté con stamment son ami le plus fervent, de l'avoir toujours préférée à toute autre personne, de n'avoir jamais varié dans son attachement , soit au sein de la prospérité, soit sous le coup de la mauvaise fortune.
A la lecture de divers passages des lettres, non seu-
ksiieiit ou est touché de rcxtrèmc affection d un prince livré aux travers, aux écarts de la vie de ces temps; mais encore, et surtout, on est pénétre jusqu'à l'attendrissement, de la délicatesse avec laquelle, sans oser contrarier directement les sentiments de la princesse, il laisse percer devant elle l'expression de ses mortelles craintes sur les suites qu'ils doivent entraîner.
Race unique, et par son antiquité et par sa nature même, qui tantôt n'a cessé de montrer au monde les plus insignes exemples de force et de droiture dame, et tantôt n'a pas manqué de compenser des erreurs trop fréquentes, par quelques traits saillants des vertus les plus hautes et les plus douces.
Il fallait d'abord parler de ces deux êtres, du père et du frère, dont l'amitié réciproque remplit à elle seule les premières années de la vie: et si elle ne dut pas combler entièrement les besoins d'une ame trop sensible, du moins fut-elle exempte d'amener, après quelques jours de suprême félicité, une catastrophe dont le coup se fit ressentir pendant les quarante dernières années de Icxistence.
Les Lettres apprennent qu'un sentiment pareil, pour une tante abbesse de Beaumont-lès-Tours, s'était élevé dès l'âge de six ans et développé jusqu'à l'instant de la séparation à l'âge de douze ans , sans qu'ensuite l'action d'un monde perturbateur et pervertisseur ait été capable ni d'amortir la tendresse ni d'effacer la mémoire des conseils.
Du reste, il élait clos à tout attachement, à tout attrait même, et plus encore à tout ascendant, ce pauvre cœur né tout exprès pour aimer, et jeté en des temps, en des lieux oii nul ne s'offrait digne d'être aimé de lui : tellement , on peut s'en rapporter au confident des plus intimes pensées, que, parmi les hommes, aucun ne faisait éprouver au-delà de l'intérêt commandé pour le prochain, et que, parmi les dames, deux seulement, dont les noms, transcrits ici, ne porteront pas une impression pénible à leurs familles, madame la comtesse de Vibraye et madame la marquise de la Roche - Lambert, avaient mérité d'être admises aux douceurs ineffables de l'amitié d'une telle princesse.
Au contraire , et comme en revanche, envers tous les gens de sa maison , l'affection était portée au degré le plus haut, dans cet ordre de relations naturellement inférieur.
Aussi, de ce bord, il est impossible de rendre quels étaient les sentiments d'adoration pour une si digne maîtresse : tandis que chez les personnes de la société dont il ne lui était pas donné de faire choix , malgré que la plus haute estime fût commandée à l'esprit, il existait au secret des cœurs une sorte de répulsion , d'aversion instinctives en retour du dédain, même du mépris ressenti et souvent manifesté par quelques signes involontairement échappés.
Il y a plus , et ceci aura peine à entrer dans la croyance , telles se montraient l'indifférence absolue, la
répu^jnance invincible à plaire dans un pareil inonde . qu'il était pris soin, ce semble, de voiler ses moyens naturels, de retenir les mouvements de son intelligence, à ce point que l'opinion banale en vint à se persuader qu'il y avait manque d'esprit, et que des personnes encore vivantes n'ont pu s'imaginer que les lettres avaient été écrites par la princesse.
Jusqu'à l'âge de 27 ans, voilà quel fut le cercle où se confinait la vie de l'ame , tandis que la vie du monde était vivement pressée, constamment agitée et tourmentée.
Ainsi les années se passaient, ou plutôt se perdaient, sans porter de sentiment au cœur, sans laisser de souvenir dans l'esprit, seulement entrecoupées par les devoirs de l'étiquette, qui, d'autant qu'ils étaient fort pénibles, marquaient plus que toute autre chose dans le cours presque insensible du temps.
En 1784, par suite d'une chute, la rotule se trouve grièvement atteinte . accident fortuit qui prépare aux destinées une carrière d'abord attravante et bientôt la plus désastreuse.
La princesse est envoyée en 1786 à Bourbon-lArchambault, et puis en i 786, en même temps qu v vient son père, plutôt pour se donner quelque distraction que pour jouir du bienfait des Eaux.
Dans lautomue de 1786, Mademoiselle de Coudé jusque-la connue sous ce nom si simple et si haut a-la fois, fut nommée Abbesse de Remiremont; auquel titre nul
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engagement n'était pris devant Dieu , et nulle obligation n'astreignait à des devoirs formels, de sorte qu'il ne s'en suivait point d'empêchement pour une alliance conjugale.
La princesse Louise de Condé, ainsi qu'elle a été appelée depuis cette nomination, se rendit à Rcmiremont, et y retourna tous les ans pour un ou deux mois , sans doute se montrant en ses nouveaux rapports toujours sensible et charitable, toujours pleine d'aménité et d'affabilité, mais aussi n'apparaissant plus que sous le voile de la tristesse, de la douleur, au grand risque d'être méconnue en ce pays, jusque-la étranger.
Peu de temps après arriva l'assemblée des Notables, où le piùnce de Condé, loyal et généreux en ses vues , mais peut-être entrevoyant dans les nuages de l'avenir la foudre prête à éclater sur le trône de ses ancêtres, se montra tel qu'on devait naturellement s'y attendre. Et dès les premiers jours de la Révolution, il se hâta de quitter sa patrie, jusque-là si chère, suivant les traces d'un des frères du Roi , et emmenant avec lui son fils, sa fdle.
Voilà donc que s'ouvre devant l'innocente pi incesse un nouveau cours des destinées les plus calamiteuses, comme pour couronner devant Dieu la somme des sacrifices offerts volontairement par elle , comme pour révéler aux hommes une force dame qui se tenait au niveau, dans cet être miraculeux, de la tendresse de cœur.
Ainsi qu'on le juge facilement , le père et la fille ha-
bitèrent ensemble jusqu'à ce que la formation du corps (le Condé et son entrée en campagne les forcèrent de se séparer. Alors aussi , le prince de Condé ayant épousé la princesse de M.. , dont il avait fallu long-temps subir les exigences en la demeure de Chantilly, où ce titre ne lui avait pas encore été conféré, tout espoir fut enlevé d'avoir jamais à se vouer aux soins d'adoucir les chagrins d'un père tant affligé par la fortune.
La princesse Louise se retira à Turin , où , vivant dans lisolcment du monde, et confinée entre les murailles d'un couvent, elle ne tarda pas à prendre le voile en 1795, et à se lier indissolublement au service de son Dieu, qui seul lui prétait à vivre quelque peu ici-bas, en attendant qu'il lui fût donné de vivre pleinement luhaut.
Bientôt survint l'invasion des États de Sardaigne, car il était dit que la retraite la plus obscure ne devait pas être long - temps assurée, qui contraignit à fuir encore, à quêter dans les âpres montagnes de la Suisse quelque asile passager où il fût permis de se livrer aux exercices de la piété.
Ce refuge n'ayant pas tardé à être ravi par le mouvement des armées, la religieuse se vit repoussée de contrée en contrée , désormais incertaine , d'après sa triste expérience, de demeurer où le sort l'avait jetée, incertaine même de rencontrer à point le plus humble asile.
Cependant elle éclate cette affreuse journée du 20 mars 1804, dont les temps ne furent point alors et ne
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sont pas encore dignes de recevoir, de ressentir l'indicible impression , au point où elle sera éprouvée par les temps à venir, sauf que dans la race humaine, I ame maintenant obscurcie ne s'éteigne enfin tout-àlait.
Quelle lut la douleur, a la nouvelle du coup (jui enlevait de ce monde un neveu digne héritier de l'amour porté à son père et à son grand-père , un prince dernier rejeton de la plus illustre race, dont la mémoire allait s'affaiblir dans les esprits, alors qu'elle n'avait plus a être entretenue par de hauts faits? ce serait chose impossible à rendre, insensée à tenter.
Il y a un Dieu : il y avait un Dieu surtout pour létrc céleste , qui même n'avait plus que ce Dieu. Et ses miséricordes sont infinies, et les miracles de la résignation sont ineffables ; et le trait des plus poignants chagrins porte comme un baume avec lui, alors que la foi entée sur l'amour en offre le sacrifice en expiation des torts passés, en obéissance aux éternels décrets.
A mesure que la douleur obstinée s'appesantissait sur elle , son ame , tendre et forte à-la-fois , ne cherchait d'autre consolation, ne trouvait d'autre compensation qu'en se rendant d'autant plus méritante devant Dieu , par une vie de macération, de mortification , au-delà de ce que prescrivait la règle des couvents trappistes qui fut bientôt embrassée par la princesse.
En ce lieu, que les cœurs qui lui furent, qui lui restent attachés , se prêtent , si la force leur en est laissée ,
à entendre comment les tourments involontairement subis, comment les tortures volontairement infligées, se tournent en de saintes joies, en de hautes jouissances, dans un être adonné à Dieu, dont l'amour est tel que les souffrances en vue de lui sont chères à l'ame , dont la foi est telle que les souffrances portent la garantie de l'éternel bonheur.
Désormais, en cette existence, déjà si peu historique, il n'est moyen, au fond d'un cloître, de remarquer rien qui tianche d'un jour à l'autre.
La Restauration a lieu, et la fille de Saint-Louis, maintenant consacrée, ainsi que fut Madame Louise, sœur de Louis XV, au service des autels, est ramenée dans Paris, 011 l'appellent son père, son frère, inaltérables dans leurs sentiments.
Que faire en ces moments où rien n est encore rétabli ? Comment trouver une demeure où, à l'abri du monde , il y ait à continuer lœuvre de pénitence? On ne «ait quelle obscure retraite de religieuses se rencontre par chance dans la rue de Babylone , réunissant , autant que possible , les avantages qui faisaient l'objet des vœux les plus ardents.
Mais Bonaparte est descendu a Cannes , avec une poignée de braves , et marche à grands pas , sans obstacles, sous les auspices de la plus haute renommée. Il est déjà a Lyon , qu'à Paris , au Château surtout , la crainte s émeut à peine.
<2ii PRÉCIS DE LA VIE.
Il sera à Paris clans huit jours, alors qu'une main amie , dont l'écriture n'avait pas abordé les regards depuis près de trente ans, ose se hasarder à faire connaître ce qui n'était nullement douteux pour tout homme sensé , que le roi partirait subitement au dernier moment , et qu'il prendrait en passant le prince de Condé , et que sa triste fille ne serait point avertie à temps pour les suivre en leur fuite.
Soit que la lettre n'ait pas été reçue ou n'ait pas été lue, le présage se réalisa ; tellement que, par un dernier coup de malheur^ le plus cruel qu'il se puisse, la tante du duc d'Enghien se trouva comme emprisonnée sous la domination d'un soldat devenu l'assassin de ce jeune prince, et fut réduite à se revêtir du costume de Cauchoise, à se jeter dans quelque voiture publique pour gagner un port voisin des côtes d'Angleterre.
Tl semble que le repos au moins va enfin être rendu au retour de la Dynastie en i8i5.Mais les soins delà terre préoccupent le gouvernement; mais l'élue du ciel , toujours résignée , toujours attendant que le doigt de Dieu dispose de son sort, est long-temps délaissée dans un oubli complet.'
Le palais de ses pères ne lui sied plus ; son hôtel rue de Monsieur a été vendu. Qu'allait-elle devenir si madame la comtesse de Vibraye , dont il a été parlé, et qui est désignée dans les lettres sous le titre de la dévote , ne lui avait pas ouvert un asile aussi calme et presque aussi saint qu'une retraite de couvent.
PRECIS DE LA VIK. iV,
La princesse y passe un certain nombre de mois, n'y voyant que son père et son frère , et n'allant de la maison hospitalière qu'à l'église voisine de Sainte-Valèrc.
C'est après un long espace de temps, c'est comme par l'effet du hasard qu'il vient en tête à un ministre , de créer un digne établissement en ce lieu même du temple où gémit si long-temps la famille royale.
La pensée est communiquée à Louis XVIII, qui l'accueille avec empressement, de consacrer ce lieu, déjà sanctifié au titre de demeure du Roi martyr, à la fondation d'un couvent des Dames de l'Adoration Perpétuelle, dont il est offert d'être la supérieure à l'humble religieuse.
Elle y entre vraiment en cette qualité , mais bien moins à l'effet de donner des ordres, qu'en ce sens de s'imposer une vie plus rigoureuse encore que celle de ses compagnes.
Les souffrances physiques , les souffrances morales, en lui rappelant d'autant plus vivement quelle est la nature humaine, semblent la convier à s'assurer, au prix des plus pénibles sacrifices , une existence toute autre, au moment où l'ame sera délivrée des chaînes du corps.
Eh bien! à travers une telle vie où l'être s'oublie luimême, le cœur existe encore, le cœur a soif d'aimer: en sorte qu'une jeune personne , élève du couvent . attire la plus vive affection, et porte, sinon quelque ron-
•2 4(i PRKCIS DR LA VIK
solation, au moins quelque distraction, aux infortunes accumuldes sur la tête.
Qu'on s'arrête là et qu'on remarque avec attendrissement, avec vénération, comment vit encore dans un être qui n'est pas elle, celle qui ne vit plus en son propre être.
Ici, qu'un ange ne vient- il tenir la plume, afin de rendre le trait à-la-fois le plus pénible à peindre, le plus puissant à émouvoir.
Une filleule de la princesse, encore existante, se hasarde , emportée par son amour, à demander une boucle de cheveux.
Quoi de plus simple , se dira-t-on communément, soit à accorder , soit à refuser. Ainsi pense le monde , et tout au contraire pense une nature unique.
ha-t-eile courir le risque, en faisant ce don précieux, de livrer un objet propre à exciter l'idolâtrie au cœur fervent de sa filleule? se sentira-t-elle le courage de résister à l'innocente prière , de refuser le présent invoqué avec tant d'instances?
Ni l'un ni l'autre. Elle est déjà sainte et ne peut se prêter à susciter un sentiment trop ardent pour quelque chose de ces bas lieux , ce qui est prohibé dans les règles sévères de la vie monastique.
Ni l'un ni l'autre. Elle est femme encore et ne peut se résoudre à porter le trouble, à inspirer quelque doute sur son attachement à une personne qui en jouit depuis long-temps avec délices.
l'KKCIS DK LA VIE. 247
Entre ces pensées presque également impérieuses, il n'est qu'un parti à prendre; et si rude , si dur qu il soit, il est aussitôt pris.
La filleule revient, répète sa prière , invoque les bontés. Quelle fut la réponse ? Il y aurait à frémir de la tracer sur le papier: elle sera devinée par quiconque est capable de se faire une juste idée du plus haut caractère.
Que servirait de l'apprendre à tout autre?
iiS PRECIS DE LA VIE