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laisse aucun. Mais il fallait qu'elle se donnât à Dieu pour que je pusse lui pardonner de n'avoir pas su lever les obstacles qui la séparaient de vous.
Il est vrai qu'une révolution a passé tout entière comme un fleuve grossi , entre ce temps et le nôtre. Nous pouvons à peine juger maintenant les idées de ce temps-là , nous manquons des éléments qui les produisaient. Vous, monsieur, vous viviez en avant de votre temps, vous pressentiez autre chose ; et cette prescience a dû vous faire souffrir, car il n'y a que la prescience de Dieu qui ne soit pas un mal, et cela parcequ'elle est accompagnée de puissance. Hélas ! tout se paie et se paie chèrement ici-bas j les dons de l'esprit, ceux de l'ame, ceux du cœur, s'achètent à de dures conditions.
Savez-vous une pensée qui m'est venue en lisant ces lettres, monsieur? c'est qu'il faut nécessairement que vous deveniez un saint, car vous avez au ciel une sainte qui prie pour vous, et dont le bonheur ne sera complet que quand elle vous verra suivre le chemin qu'elle a suivi... Je vous le dis, vous avez une sainte dans le ciel, qui prie pour vous avec autant et plus de tendresse qu'elle en avait sur la terre; et vous serez forcé, soyez-en sûr, un beau jour, de devenir un saint. Ne m'oubliez pas dans ce temps-là , et conservez-moi maintenant et alors un peu d'amitié.
xiv LETTRE D'UNE DAME.
Je vous parlerais bien de notre bon Ballanche, car je sais que vous l'aimez aussi beaucoup ; mais il prétend que vous lui montrerez ma lettre, et je ne veux pas qu'il surprenne le secrel de ce que je pense de lui. N'est-ce pas que je fais bien?
Répondez -moi bientôt; sinon je croirai que vous m'avez très mal reçue, et je n'irai plus de ma vie frapper à la porte du sanctuaire où vous reposez nu-téte et nu-pieds.
P. S. Je pense qu'il est peut-être nécessaire de vous dire que ce n'est pas M. B. qui m'a dit le nom de l'auteur des Lettres : je le savais depuis longtemps.— Comment? allez-vous dire. — Par vous. — Ce n'est pas possible; jamais je ne vous l'ai dit. — Vous avez raison, rien n'est si vrai; mais convenez que si une femme ne savait que ce qu'on lui dit, elle saurait bien peu de choses.
Je me suis trompée^ je crois, en mettant carmélite, mais c'est que je ne sais point à quel ordre appartient ce couvent. Du reste, soyez tranquille, je suis discrète sur ce que je devine comme sur ce qu'on me confie.
Comme le cygne, errant de rivage en rivage, Et que l'instinct ramène au séjour éthéré, Sème en quittant la terre un peu de son plumage Sur le lac azuré.
Ainsi, prête à s'enfuir au seul lieu digne d'elle, L'angélique beauté, qui n'apparut qu'un jour, Nous laisse pour adieu ces Lettres , pur modèle D'un ineffable amour;
De cet ainom de cœur par qui riiuiniiie s'élève, Amour aussi profond que l'a jamais conçu Le plus chaste poète en son plus chaste rêve De grâce et de vertu.
Et pourtant le devoir montra sa règle austère, Et des troubles secrets s'éveillèrent bientôt: Cette flamme arrêtée un moment sur la terre Devait monter plus haut.
Pauvre cœur! Un jour vint ou, par un sort étrange, Ce rêve l'agita jusque dans le saint lieu. Où son terrestre amour, qu'aurait envié l'ange, S'effraya devant Dieu.
Elle abandonna tout. Une pieuse enceinte, Un cloître recueillit son candide remord : C'est là qu'elle vécut comme vit une sainte Qui sourit à h mort.
Et quand un séraphin l'enleva sur ses ailes, Ce fut de toutes parts le signal d'un long deuil , Et Tadmiration des anies les plus belles (j'ouronna son cercueil.
C'est que ce nom, si grand qu'aucun nom ne l'égale, Avait encor grandi dans son obscurité : C'est qu'aux yeux duTrès-Haut toute gloire est bien' pâle Devant l'humilité.
Édolard Turquety.
LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET Ml