‹ Lettres écrites en 1786 et 1787Chapitre 7 sur 11 · LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES

24 juillet 1786.

h! que j'ai peur d'être grondée ! En vérité, je le mérite bien : je suis d'une ineptie sans pareille.

D'abord j'ai parlé de la scène sans oser la donner; il m'a pris une frayeur terrible qu'on ne la sentît pas comme d'autres la sentent, et qu'elle ne réussît pas as-

LKI IHFS tCRITKS EN 1780 KT 1787.

se/ : premier tort, car vous croyez le contraire. Ensuite on a changé l'heure; au lieu de midi, on ira à huit heures un quart du matin chez madame de S.-Il. On m'a chargée de Ten prévenir; je l'ai fait en la priant de vous le faire dire. Je n'ai plus songé à vos copies ni à rien : c'est à vous de vous en tirer comme vous pourrez; mais il faudrait me pardonner, je vous en prie en grâce.

Je viens de la relire, cette scène. Sûrement que je l'aime !je crois qu'il ne faudrait pas parler du hras cassé, et, au total, qu'il vaudrait mieux la raccourcir. Mais est-ce que vous aurez le temps? Je ne puis envoyer chez vous que demain marin: oh! ne soyez pas fâché contre moi : je sens trop que je le mérite.

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Mercredi matin 2 août.

''^.^AAXSt^^^ 'ai fait de la peine à mon ami , î -mf ^ hier, par des inquiétudes sans ^ fondement, aujourd'hui par une ^ distraction que mon esprit n'aurait pas dû avoir, puisqu'il est guidé par mon cœur; et cependant mon cœur était plein de cet ami dans le moment même où je lui faisais de la peine. C'est bien vrai, cela, oh ! bien vrai! Et après il me marque son chagrin : pouvais-je n'être pas affligée de lui en avoir fait , quoique involontairement ? Eh bien ! ma peine augmente la sienne, et , au lieu de me faire des reproches, il s'en fait à lui-même; il dit que c'est lui qui a tort, comme si c'était

i LKTTKKS ECRITES EN 1786 ET 1787.

possible! Non, non , mon ami, ne dites jamais cela. Reprochez-moi tous les miens sans me passer même les plus légers; ne serai-je pas trop heureuse si je puis n'en avoir jamais avec mon ami ! cela fait qu'il m'aimera toujours, et je lui devrai mon bonheur.

Le nuercredi malin 9 août.

E désir qu'a mon ami de penser à moi, et le plaisir qu'il y trouve, sont trop chers à mon cœur pour que je n'emploie pas les moyens de le satisfaire. Quand il lira ceci, il sera moins malheureux que moi , il sera seul ; il pensera tout à son aise à ce qu'il aime : un mot pourralui échapper, quelques larmes même pourront le soulager; mais moi, il faudra que je sois fausse , que mon visage soit calme, tandis que mon cœur sera déchiré, que je parle de mille choses auxquelles je serai si loin de penser. Oh ! que l'ame de la société aura à faire pour empêcher l'autre de se montrer! Mon ami,

6 LETTRES ÉCRITES EN 178G El' 1787.

je ne dis cependant pas tout cela pour me plaindie;puis-je acheter trop cher les moments de bonheur que vous m'avez fait éprouver ? Puisqu'il existe des peines dans le bonheur même, qu'elles soient toutes pour moi. Je desire cela de tout mon cœur. Mais cela ne sera pas : mon ami, qui est si bon , voudra les partager, comme s'il ne méritait pas d'être plus heureux que moi. Il a bien tort, par exemple, de penser ces choses-là. D'abord il est bien plus aimable pour moi que je ne le suis pour lui; il pense à tout , il prévoit tout , il ne me parle que pour me dire des choses que j'aime beaucoup; et moi je reste là à l'aimer et à être heureuse. En aimant mon ami comme je fais , j'ai des négligences incroyables sur tout ce qui peut lui plaire ou lui déplaire : est-ce que ce n'est pas bien vilain à moi? est-ce qu'il ne serait pas tout simple qu'il se fâchât et qu'il me grondât bien fort? Eh bien ! cet ami a peur de me faire de la peine; il a bien envie de me gronder, et il n'en fait rien , et après il dit qu'il n'est pas bon. 0 mon ami! vous l'êtes bien plus que je ne mérite ! N'allez pas vous fâcher, et croire que je pense bien du mal de moi : vous m'aimez, ainsi

je vaux quelque chose, mais pas tant que vous, c'est bien sûr !

Mon ami, je voudrais bien ne pas vous faire de la peine; mais vous voulez que je vous dise tout, vous mêle recommandez sans cesse : laissez-moi donc parler de mes craintes. J'en ai, je l'avoue. Je sais que vous m'aimez de tout votre cœur, que vous me voyez dans ce moment-ci presque parfaite; cependant je sensbienque je ne le suis pas : vous pourrez vous désabuser un jour, et alors vous m'aimeriez moins. Moins ! mon ami , ce sera bien triste : si vous saviez comme ce mot-là pèse sur mon cœur, sur ce cœur qui n'aimera jamais moins, lui. Je ne dis pas cela pour le vanter ; il n'aura pas beaucoup de mérite à ne pas faire lui-même son malheur. Si vous l'affligez jamais malgré vous , il aura toujours la consolation de vous chérir; il ne vous en voudra pas , oh ! non , jamais , soyez-en bien assuré! Est-ce que ce sera votre faute, mon ami ?* Je vous plaindrai, je vous excuserai, je vous aimerai; mais je ne serai plus assez heureuse pour vous le dire : les marques d'une tendresse qui ne serait plus partagée vous deviendraient importunes; ce sera au bon oncle que je par-

8 l>KriRKS !;(;i{lTi:.S en 1786 KT 1787.

lerai de vous. Ecoutez, mon ami, je pleure en vous écrivant tout cela, et je vous fais de la peine, peut-être. Je ne veux plus vous en parler; permettez-le-moi, je vous le demande en grâce.

O mon ami ! nous voici à la veille de notre réparation. Peut-être vous parlerai-je moins que jamais dans ce moment-ci, c'est très possible; j'ai une telle envie de pleurer qu'il me semble qneje ne pourrais vous dire un mot sans fondre en larmes : peut-être aussi serai-je différente en vous voyant, je me trouve si heureuse alors ! Comme mon pauvre cœui est triste et agité ! comme il est heureux et content! c'est mon ami qui l'arrange comme cela. Qu'il le connaisse donc; moi je n'ai pas le temps de penser à ce qu'il sent. Oh! j'allais oublier de vous faire une prière: c'est d'aimer toujours bien votre bon oncle, et d'avoir toujours confiance en lui. Lui et moi, ou moi et lui, aime>;nous toujours.

Ce vendredi soir 11 août 1786.

MON ami! enfin me voilà seule!

je puis penser à vous tout à mon aise. Quel plaisir j'ai eu ce matin ^ "^ gç^ à vous voir paraître au bas de

cet escalier! je ne vous ai vu qu'un instant, à peine ai-je pu vous parler; je veux actuellement vous dire comment j'ai été depuis hier. D'abord mon cœur était bien serré en montant en voiture , et il Ta été encore plus quand j'ai vu que les postillons prenaient la petite rue; en rentrant dans la grande, je n ai pu m'empêcher de tourner la tête pour voir votre maison; j'ai aperçu le rideau de la fenêtre du

bout, fermé; je me suis dit: Mon ami dort peut être; tant mieux, il est plus heureux que moi; cette idée m'a fait un bien extrême, et je n'ai plus eu tant d'envie de pleurer. J'ai pris un livre , et j'ai eu Pair de lire pour qu'on ne me parlât pas; mais j'ai toujours pensé à mon ami, et en vérité je n'en ai pas été distraite dix minutes dans toute la journée.

Mon ami, je vais vous obéir, en vous disant tout ce qui s'est passé en moi : je me suis rappelée que vous m'aviez dit plusieurs fois que les objets présents avaient une grande force sur vous, et qu'en s'éloignant ils s'effaçaient insensiblement de votre esprit, que cela était plus fort que vous, que vous n'y pouviez rien; ô mon ami! comme mes yeux se sont mouillés! J'avais changé de place, et j'étais sur le devant delà voiture; la lune donnait sur moi et m'éclairait le visage; j'ai été obligée de me tenir long-temps toute penchée pour éviter sa clarté ; j'ai cependant eu assez de force pour empêcher mes larmes de couler; je vous assure aussi que j'ai fait ce que j'ai pu pour m'ôter cette vilaine idée qui vous afflige; j'ai tâché de me rappeler

toutes les choses que vous m'avez dites et qui pouvaient détruire cette crainte; mais, je vous l'avoue, elle a été la plus forte, et quand j'ai été seule chez moi à P***, j'ai pleuré de tout mon cœur. Mon ami, je vous afflige, je vous en demande bien pardon. Écoutez, pensezvous que vous me rendez cependant bien heureuse^

Tenez, aujourd'hui mes craintes m'ont peu occupée; cependant j'ai eu quelques moments de trouble; il faut tout dire à mon ami, il le veut, ainsi je ne balance pas. Il m'a dit, hier matin, cet ami, qu'il n'était pas content de lui, qu'il n'avait pas pleuré, qu'il ne m'aimait pas assez. Pourquoi dire, pourquoi penser cela^ Mon ami, je suis contente, oh! bien contente de la manière dont vous m'aimez. Est-ce que je ne sais pas que c'est de tout votre cœur? je suis heureuse , et heureuse par vous. Puisque vous êtes assez bon pour que cela vous fasse plaisir, jouissez, oh! jouissez bien! et ne vous faites pas des peines qui m'en feraient aussi. J'en ai eu une petite qu il faut que mon ami sache encore. T.a veille de notre séparation , il m'a dit, le soir.

12 LEl'i »FS I^XniTES EN 1786 ET 1787.

dans le salon : Je suis embarrassé avec vous, parceque quand je ne vous gronde pas vous faites des étourderies, et quand je vous gronde je vous afflige. Mon ami embarrassé avec moi! oh! qu'il ne le soil jamais! Grondez, grondez- )noi tant que vous voudrez. Vous prétendez que vous êtes bourru, soyez-le, j'appellerai cela être franc, et je ne vous en aimerai que mieux, si cependant cela est possible. D'ailleurs, la peine que j'éprouve quand vous me grondez est mêlée d'une sorte de plaisir; votre supériorité et votre empire sur moi se font alors plus sentir, et je vous jure, mon ami, que c'est une jouissance pour mon cœur.

Ce samedi soii.

Mon ami, j'ai vu aujourd'hui le bon; oh! il a été bien bon effectivement. Imaginez-vous qu'il m'a demandé si j'avais été bien fâchée de vous quitter; j'ai dit : Oh ! oui , bien ! et tout de suite je me suis mise à pleurer; eh bien, il a un peu pleuré aussi, lui. Est-ce que ce n'est pas bien aimable? Mais moi, j'ai encore eu un tort, peutêtre, je n'en sais rien; à une question qu'il m'a

faite j'ai menti; au reste, je crois cependant qu'il n'était pas néce^aire de lui tout dire ; mais cela me gêne tant de mentir, surtout quand on est si bon ; mon ami , il m'a dit aussi ; Mais vous voyez bien que vous êtes malheureuse. J'ai dit : Je suis triste parceque je ne le vois pas; mais cette tristesse tient au bonheur que j ai éprouvé et que j'éprouve encore, puisque je sais qu'il m'aime. Après cela il m'a proposé de me mener à la Comédie Italienne pour me distraire , moi qui ne veux point du tout chercher à me distraire de mon ami , et qui même n'y pourrais pas, je crois, parvenir; j'ai commencé par refuser, mais il m'a dit : On donne la Folle aujourd'hui; vous êtes entrain de pleurer, venez-y, cela vous fera un prétexte pourpleurer à votre aise ; cela m'a déterminée ; j'y ai été, et effectivement je n'ai pas cessé un instant de pleurer, de manière que ce soir je suis affreuse. Vous ne la connaissez pas cette folle! comme elle aime sonbien-aimé! Etmoi, donc, comme j'aime mon ami! Mais, si j'allais l'ennuyer cet ami , avec mes longues lettres ! je répète, je crois, bien souvent les mêmes cho-

ses, et puis j'en dis peut-être aussi qui se contredisent; je n'en sais rien du tout, mon ami me le dira. Je suis plus contente de rnoi , aujourd'hui, mon ami; ce n'est pas la vilaine crainte qui vous déplaît qui m'a fait pleurer; elle n'a pas été jusque-là; cependant je la sens toujours un peu et j'y pense quelquefois.

Ce dimanche soir.

O mon ami! que puis-je vous dire? je l'ai, cette bonne lettre; elle est arrivée, elle est à moi; je pleure avec elle, je pleure de plaisir, de tendresse! oh! comme je la garderai, celle-là , et toutes les autres! n'est-ce pas, mon ami? Ah! ce vilain ?i est-ce pas ?\ous allez Fentendre , vous allez deviner tout de suite qu'il tient à mes idées que vous n'aimez pas. Pardon, mille fois pardon, non pas de vous dire cela, puisque alors je fais votre volonté, mais de craindre toujours un peu. Mais dame, aussi, mon ami, qu'ai-je donc fait pour que vous soyez si bon et si tendre pour moi? Je n'y comprends rien. Et vous dites que vous ne m'aimez pas!

Oli ! qu'il m'en coûte de ne pas répondre à cette chère lettre ! mais il est trop tard , et mon ami ne le voudrait pas, il me (^rionderait.

^^^o^mî^.s^^^^.ScSt^'?^.

feè^'^^d-'^^ ^î^'^^.,^. .^'^^d-ciSS^

Lundi soir.

E croyais que je ne dirais rien ce soir à mon ami ; je ne me suis pas trop bien portée depuis hier; mais que mon ami nait pas la plus petite inquiétude , cela n'est absolument rien. Quand j'ai pris mon papier, je voulais lui dire toute autre chose; je voulais lui dire d'abord que je Taimais, oh! bien tendrement! et puis, que je pleurais en pensant à lui, sans que ce soit le vilain chagrin qui en soit cause. Je pleure parcequ'il n'est pas là , mon ami qui m'aime si bien; j'étais si contente quand je tenais son bras! Comme le temps est long quand on est séparé de lui ! Ce-

18 LEITRES ÉGiUTES EN 1786 ET 1787.

pendant je Temploie à penser à lui; je le vois sans cesse, je Tentends, je lui parle, je lis ses lettres , ses bonnes lettres ; hier au soir, avant de finir la mienne, je les ai lues trois ou quatre fois , et puis après je les ai relues autant de fois encore, et puis j'y ai pensé jusqu'à quatre heures du matin : tout cela pourtant me fait bien du plaisir, oh! oui, monami! bien, je vous assure.

Ce mardi soir.

Me voici à C***. Je vais donc vivre dans le grand monde. Mon ami , plaignez-moi ! je le hais plus que jamais. Oh! les petites maisons des vignes! Il me demande si je le voudrais bien? lime connaît, il sait comment mon cœur est fait, et il me demande cela! pourquoi ne puisje pas suivre ma volonté? je connaîtrais le vrai bonheur, j'en jouirais délicieusement ( pardon , mon ami, de ce que je vais vous dire), j'en jouirais peut-être quelque temps, peut-être long-temps, comme il plairait à mon ami de le faire durer; et si jamais il cessait, il me resterait des souvenirs et un cœur trop tendre pour jamais changer. Avec cela on n'est pas tout-

a-feit malheureux. Certainement, mon ami. je serais bien affligée de n'être plus aimée de vcus, mais j'aimerais mieux cela que de ne vous point aimer. Fi donc! que je serais vilaine! je serais affreuse, je ne pourrais pas me souffrir.

Ce mercredi soir.

Jai bien peu écrit hier à mon ami, et aujourd'hui je vais peut-être Tennuyer. Écoutez, je crois que je suis bien ridicule; il v a des moments où j'ai réellement bien du plaisir, et d'auti'es où je suis d'une grande tristesse ; toute cette journée-ci j'ai été bien triste; le bon est venu ce matin chez moi; il m'a parlé de mon ami , et aussitôt qu'il l'a nommé j'ai fondu en larmes, lima demandé si je ne m'accoutumerais pas à être séparée de lui; j'ai dit : Au contraire. Il m'a toujours parlé avec beaucoup d"amitié ; mais cette amitié lui suggère des réflexions bien tristes pour moi. Il ma dit que je ne pourrais jamais espérer de vous voir que trois ou quatre mois de l'année , et avec beaucoup de circonspection et de ménagements , et que par conséquent je serais toujours très

20 LKTiHKS ECRITES EN 178(ï El 17«7.

inallieureuse. Après cela il m'a donné des conseils que je ne veux pas répéter, ils ine font trop de mal; mais ne lui en voulez pas, je crois que c'est par bonté pour moi qu'il dit tout cela. Je supporterai tous les malheurs en aimant mon ami , je ne supporterais pas celui de ne pas 1 aimer : je serais condamnée à ne le jamais voir, que mon cœur Taimerait toujours autant; il sait bien cela, mon ami; mais est-il bien sur qu'il seraitde même? Voilà mes vilains doutes! ob! pardon, je vous afflige, j'en suis bien fâchée, je vous assure; mais vous exigez la plus grande franchise , et mon cœur se fait connaître à vous entièrement. Je vois que mes lettres n'ont aucune espèce de raison; je dis tantôt blanc, tantôt noir; cependant tout ce que je vous écris, mon ami, je le pense. Mais je crois que je varie, que je m'embrouille même dans mes idées; il n'y en a qu'une de bien claire chez moi, et que le temps n'effacera jamais.

Ce dimanche 20 aoiu 1786.

ON ami, les craintes qui me font >t quelquefois tant de mal, sont fondées d'abord sur une grande défiance de moi-même; c'est très vrai : j e suis bonne , et mon cœur sait bien aimer, mais voilà tout. Vous avez beaucoup d'esprit, moi point du tout, je peux *^inir par vous ennuyer. Et puis, je crois aussi qu'une femme qui aime bien véritablement est plus constante qu'un homme ; vous avez tant d'objets de distraction, vous sentez si bien votre force et votre supériorité sur nous, vous avez une si grande idée delà liberté pour laquelle vous êtes nés, qu il vous est plus diffi-

cile de vous assujettir aux liens que vos cœurs se forment quelquefois malgré vous. Nous, mon ami , nous naissons faibles , nous avons besoin d appui; notre éducation ne tend qu'à nous faire sentir que nous sommes esclaves et que nous le serons toujours. Cette idée s'imprime fortement dans nos âmes; destinées à porter lejoug , celui qu'on impose à nos cœurs nous paraît doux : d'ailleurs peu de sujets de distraction; contrariées perpétuellement dans nos goûts, nos amusements, par les préjugés , les bienséances et les usages du monde, nous n'avons de libres que nos sentiments; encore sommes-nous obligées de les renfermer en nousmêmes : tout cela fait que nous nous attachons , je crois, plus fortement, ou du moins plus constamment. Peut-être que je me trompe et qu'il n'y a pas de sens commun à tout ce que j'ai dit là. Si cela est, mon ami voudra bien me le dire et tâcher de me donner des idées plus justes.

Ce mardi soir.

Mon ami, c'est bien vilain à moi de ne vous avoir rien dit hier, j'étais un peu fatiguée, et

j'avais envie de dormir : voilà de bien mauvaises raisons. Comme c est béte! Mais mon ami est si bon qu'il me pardonnera. J'ai reçu bier matin ime lettre de lui. Ob! quel bienheureux moment que celui où j'aperçois son écriture! Mon ami, vous craignez que je ne sois inquiète quand je serai quelque temps sans entendre parler de vous? non , en vérité, je crois que je ne le serai pas ; j'en éprouverai de la peine , mais pas une vilaine peine; j'aime à être bien persuadée de la francbise de mon ami; ainsi quand il ne voudra plus, ou plutôt quand il ne pourra plus me rendre beureuse, il me le dira. Le bon oncle dit cependant que vous m'aimerez toujours : qu'il est aimable!

Il faut que vous sacbiez que depuis quatre ou cinq jours j'ai essayé , sans savoir un mot de la composition, de faire plusieurs petits airs. Je m'amuse à cela pendant que f aimable est cbez moi ; j'aime mieux cela que de parler, car je ne sais plus rien dire du tout. S'il fallait me donner de la peine pour faire ces petits airs, je ne le pourrais pas; mais je me suis trouvée avoir une facilité que je ne me connaissais nullement. J'en ai fait un extrêmement tendre, et

dont les paroles sont jolies; je le chantai hier, devant le bon, et je fus tout étonnée et tout émue quand , après le premier couplet , je le vis me fixer ayant les yeux pleins de larmes. Cela me fit une impression qu'il m'est impossible de vous rendre. Je ne pus m'empêcher de la lui marquer un peu, quoique laimable fût là; elle prit cela, je crois, pour un mouvement de Tamour-propre satisfait. Pour vous mon ami, vous devinerez bien ce que je pensais; vous connaissez bien le cœur de votre pauvre bonne.

Ce mercredi soir.

Mon ami, la fine est ici; elle est venue ce matin chez moi; je ne Favais pas vue depuis son retour. Elle a voulu me baiser la main, il a fallu l'embrasser, cela m'a gênée; elle m'a demandé qui j'avais laissé à B*** : j'ai nommé tout le monde, vous aussi; je croyais avoir l'air assuré, quand tout de suite j'ai senti que je rougissais. Elle m'a dit qu'elle avait vu votre père à Paris, qu'il ne se portait pas bien, qu'il me présentait ses hommages, etc., etc. Chaque fois qu'elle prononçait son nom je rougissais :

mon ami : voilà de mes bêtises ; je vous en demande pardon. Je crois cependant que vous ne m'en gronderez pas, car il est bien impossible de rougir ou ne pas rougir à volonté; mais je crains la fine, je vous l'avoue. Mon ami , pourquoi le vice a-t-il acquis assez d'empire dans le monde pour forcer la vertu à rougir? Bonsoir, mon ami : savez-vous bien que quelqu'un qui lirait nos lettres croirait que c'est vous qui m'aimez le plus?

Ce samedi soir.

Je n'écris pas tant que vous , mon ami; mais c'est que je suis moins souvent seule. D'ailleurs je n'ose pas vous écrire dans la journée ; quand on viendrait m'interrompre, je suis sûre que je rougirais. Mon ami , il me semble que ceux mêmes qui ne vous connaissent pas doivent savoir que je vous aime : mon cœur est si occupé de vous, que je crois que ma figure le dit à tout le monde. Cela n'a pas de raison; mais involontairement la rougeur n'en arriverait pas moins, et finirait par donner des soupçons. Vous dites que vous vous surprenez souvent disant des cboses dont on

i(i LKTTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787

VOUS parle : Au surplus cela ni est égal. Eh bien ! je suis tout de même ; je le dis sans cesse aussi. La mauvaise ame fait une question , on y répond ; la bonne ame dit : Au reste , cela m'est fort égal assurément; et puis on se moque de moi. Oh! non, mon ami; cette mauvaise ame va bien mal; elle valait mieux à B***. Elle veut parler quelquefois, et c'est pour dire des choses dénuées de bon sens , et qui ne riment à rien absolument. Hier ou avant-hier raimable avait parlé d'une chose aussi indifférente que la pluie et le beau temps ; ce matin elle parlait de toute autre chose : tout-à-coup je l'interromps pour faire une espèce de réponse à sa phrase de la veille; je dis une espèce de réponse, car véritablement je ne sais pas moi-même ce que cela voulait dire. Elle s'est mise à rire, et m'a demandé si je devenais folle : c'était réellement si ridicule que je n'ai pu m'empêcher d'en rire aussi.

Savez-vous bien, mon bon ami, que votre esprit tracasse trop votre cœur, et le rend malheureux? il examine tous vos sentiments, et les tourne et retourne de toutes les manières possibles, et puis il s'embrouille, je vous en

avertis; et puis mon ami a envie d'écrire de vilaines choses à sa bonne: voilà ce qui arrive. Moi, je ne fais pas comme cela. Je sens mon cœur qui aime, oh! qui aime bien son ami; cela fait un bonheur, je me livre à ce bonheur; il me porte à pleurer ou à ne pas pleurer; je m'en distrais ou ne m'en distrais pas; je n'examine rien de tout cela : j'aime mon ami autant que je peux aimer, j'en suis sûre, parceque je le sens, je ne vais pas plus loin; et si je savais raisonner, je ne prendrais pas ce sujet-là.

Ce dimanche soir.

O mon ami! j'ai vu le bon ce soir chez moi, il m'a le premier parlé de vous; mais c'était pour voir une de vos lettres : il m'a tant pressée , que j'ai cru devoir céder. Peut-être trouverezvous que j'ai eu tort; dites-le-moi, mon ami, dites-le-moi bien franchement. Comme il m'avait déjà marqué beaucoup de désir d'en voir, hier positivement j'avais songé quepeut-être je serais obligée de lui en montrer, et je lui avais destiné celle datée de Tours; je me suis trouvée bien heureuse d'avoir pensé à cela si à pro-

28 LF/riRF.S ÉCRITES EN 1786 ET 1787.

|)os. Le ^0/î a donc voulu absolument ce soir voir une lettre, je lui ai donné celle-là avec une crainte affreuse, je vous l'avoue; j'avais peur, daprès ce qu'il m'avait dit il y a quelque temps, qu'il ne la trouvât , ou du moins qu'il eût 1 air de ne la pas trouver bien , et qu'il ne lui prît fantaisie de me donner des conseils que je n'aurais pas aimés et que je n'aurais pu suivre. Je me suis mise à la fenêtre pendant qu'il lisait; et puis, mon ami, savez-vous ce que j'ai fait? j'ai prié Dieu en pleurant pour que le bon ne me dît rien qui me fît de la peine. Vous allez bien dire : Je reconnais la simplicité de ma bonne. Mon ami, souvent je me suis bien trouvée de cette simplicité ; et encore dans cette occasion. Après avoir lu , le bon a dit : Yoilà un bomme qui vous aime bien; et puis il m'a demandé l'explication de ces folles craintes dont vous me parliez; je lui ai dit les mêmes cboses qu'à vous, et il m'a répondu que j'avais tort et que vous m'aimeriez toujours; mon ami, l'oncle le dit aussi. Après il m'a dit : Je parie que vous lui avez dit que vous m'aviez tout avoué? Ob, oui ! c'est vrai, ai-je répondu ( quoiqu'il eût l'air de

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le craindre); je ne veux pas vous mentir, vous avez été si bon pour moi , vous m'avez rendue si heureuse î Est-ce que je pouvais lui cacher cela ? Il m'a paru attendri ; mais il m'a expressément recommandé de ne point parler de lui dans nos lettres.

Ce lundi soir.

Savez-vous bien que je pense presque continuellement à vous? Quand je me promène et que je regarde loin , d'abord ce loin me le paraît plus qu'un autre \ et puis je me dis : Mon ami est encore plus loin; et mes yeux se mouillent, et je les baisse pour qu'on ne les voie pas.

Vous me parlez d'un voyage de B**' : je n'ai pas besoin de vous dire si mon cœur le desire; mais Faye a dit au bon, à tout le monde , que cela ne me servirait à rien ; et d'après cela , y aller pour vous v trouver, mon ami! votre bonîie est bien faible , vous le savez ; elle tient à l'opinion quon a d'elle : on a déjà parlé cette année , on parlerait encore plus l'annéeprochaine.Monami, je vous ouvre mon cœur. Vous n'imagineriez jamais ce qui me

tourmente à présent. Quoi qu'en dise la fine j'ai toujours été louée dans le public sur ma conduite et ma réserve, et c'était avec raison. Quelque tendre que soit mon attachement pour un jeune homme de vingt-et-un ans, ce Dieu que je sers et que j'aime sait si je mérite qu'on prenne mauvaise opinion de moi \ cependant si ce public savait que je vous écris, s'il voyait mes lettres et les vôtres , mon ami ! tous les hommes n'ont pas nos cœurs, comment serais-je jugée ? Eh bien ! si actuellement on me dit un mot qui ait quelque rapport aux louanges dont je vous parlais , j'en suis tout émue et tout agitée; je me dis : Si ces gens-là étaient dans mon secret, ils ne diraient pas tout cela ; ils se tromperaient en ayant mauvaise idée de moi , mais vraisemblablement ils l'auraient , et je suis embarrassée comme si j'étais fausse avec eux. Mon ami, oh! je vous prie, raisonnez ou grondez-moi là-dessus, j'en ai vraiment besoin.

Bonsoir, tendre ami : comme vous êtes aimable de m'appeler votre Nina ! Oh! oui, votre, toujours votre!

Ce mardi soir.

J'ai bien mal à la tête ce soir, mon ami , ce qui fait que je ne vous écrirai j^uère long-temps ; plaignez-moi d'être privée de ce bonheur; mais, vous le voulez, vous m'ordonnez de me ménager. Mon Dieu ! comme ma lettre vous a agité quand vous l'avez reçue! Mais pourquoi donc cela? Oh ! vous sentez plus vivement que moi , et cependant nous nous aimons autant; oui, autant, croyez donc bien cela, car j'aurais du chagrin si vous aviez toujours vos vilaines idées qui vous tourmentent. Mon ami tourmenté , et pour sa ^o/me encore ! pour sa pauvre bonne ^ qu'on serait sûr de rendre heureuse en Taimant bien moins qu'elle n'aime ! se tourmenter pour elle ! Je vous demande en grâce de ne plus être comme cela. Vous serez bien bon si vous me le promettez.

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Ce jeudi soir 31 août 1786.

ON ami, cela vous seia-t-il égal <^ si je ne lis ni Werther ni Cla- ^ risse, à présent? Ecoutez , je ne > m'en sens pas la moindre envie ;

;je ne sais pas comme je suis faite, mais je sens qu'ils ne m'intéresseraient pas du tout. Mon ami me dira d'où cela vient, car je l'ignore; je sais seulement qu'avant de connaître mon ami, Werther sur-tout m'avait beaucoup plu , et que dans ce moment-ci il m'inspirerait })eu d'intérêt. C'est que tout mon intérêt est pour mon ami, tout mon cœur, toute mon ame; c'est que je ne pense qu'à lui. Cependant lui, qui est tout de même pour moi , et qui ne

pense qu'à sa bonnes va lire Werther et y trouvera du plaisir; pourquoi donc ces effets différents qui sont produits par une même cause? Au reste, que nous importe? Écoutez, mon ami , quelque chose de hien vilain à moi : en vous écrivant ce soir, mes yeux se ferment; et à tout moment je suis prête à m'endormir. Il faut que je vous quitte, car je suis couchée et ma lumière est à côté de moi, posée sur un livre, sur mon lit. Si je vous dis que l'autre jour je me suis endormie comme cela et que je me suis réveillée à six heures du matin, trouvant ma bougie qui brûlait encore dans cette même position, me gronderez -vous bien fort? Je conviens que je pouvais être brûlée, mais aussi actuellement j'y prends bien garde; ainsi, que mon ami n'ait pas d'inquiétude. Encore un mot avant de m'endormir : mon ami , comme je vous aime !

Samedi soir.

Comme j'attends avec impatience le moment où je peux vous écrire! Vous souvenez-vous que vous craigniez que je ne vous écrivisse pas bienr* Il arrive, au contraire, que mes lettres

LETTRES ÉCllITES EN 178G 1 T 1787. V,

parlent bien mieux que je ne le faisais à nos promenades de B***. Je ne sais pas pourquoi jr ne disais rien à mon ami; j'étais là, auprès de lui, et j'étais contente; il semblait que je crusse qu'il n'avait qu'à me regarder pour savoir tout ce qui se passait dans mon ame. C'était vrai aussi; mon ami m'entendait sans que je lui parlasse , et il était content de m'entendre; il voyait combien sa bonne l'aimait, et de plus en plus il s'attachait à elle. Mon ami , je répondrai à votre père comme vous me le dites, si jamais il me parle de votre pièce : mais croyez-vous que je ne laie pas relue depuis que je suis ici? Elle m'a cependant bien fait du plaisir à B**". Vraiment, je suis singulière; mon ami explique toutes ces choses-là, lui; moi, je ne le peux pas; mais je n'ai pas des vilaines idées, je ne me dis pas : C'est que je n'aime pas assez mon ami; si je l'aimais comme il doit l'être, j'aurais du plaisir à lire une chose où il a peint et ses sentiments et les miens , etc., etc. ; non , je ne me dis pas cela, parceque je sens que j'aime mon ami autant que je peux aimer, et quand mon cœur parle je m'en tiens là; mais mon ami se ferait du chagrin , s'il était à ma

place ; son esprit arriverait, il ne serait pas d'accord avec son cœur, et mon ami serait tourmenté. Oh! ne le soyez donc plus jamais! vrai, cela n'a pas de raison. Vous m'aimez de la manière la plus parfaite, croyez-en votre bonne ^ votre Nina ^ si vous ne vous croyez pas vousmême.

Votre mère a dit que peut-être vous trouveriez une femme coiTimemoi.Si vous la trouviez, si elle vous aimait comme je vous aime ! ô mon ami! Votre bonheur, voilà ce qu'il faut à votre bonne. Cependant, mon ami, je n'achève pas , parcequ'en vérité je ne sais pas ce que je veux dire; mes yeux se mouillent, voilà tout ce que j'en sais; oh! oui, soyez heureux ! toujours, toujours!

Ce dimanche soir.

Mon ami est affligé de notre séparation ; oh ! qui peut comprendre cela mieux que moi? Cependant vous êtes toujours avec moi, vous ne me quittez pas un instant, vous me rappelez mille choses, oh! c'est vrai, cela, car ce ne sont point elles qui vous rappellent à moi. Si je trouve des pierres dans un chemin, je vois ce-

lui (Je Jonas ; si je rencontre un petit enfant de paysan , je vois le petit Jean , etc., etc.; et toutes ces choses ne me frappent que parceque mon ami m'est présent, et que c'était avec lui que je voyais tout cela. Mon ami, les petites promenades du matin , je les aimais bien : comme le temps me paraissait long, depuis six heures du matin jusqu'à huit heures et demie! comme j'étais occupée des nuages! et cependant un jour, je ne le fus pas assez! et je fus bien grondée jusqu'au pont: je m'en souviens, j'avais l'air d'avoir tort ; mon ami s'y trompa un moment , et c'était tout simple; cependant je n'avais pensé qu'à lui depuis mon réveil, j'avais attendu avec bien de l'impatience le moment de le voir; il arrive enfin, ce bienheureux moment, je ne songeais qu'à jouir de mon bonheur. Ah ! comme je fus saisie quand j'entendis mon ami gronder sa ^o^i?<e.^ Je fus toute bouleversée. Il doit se souvenir que je balbutiai quelques mots, et qu'ensuite je n'ouvris plus la bouche. Le pouvais-je? Quoique mon cœur n'eût rien à se reprocher, l'apparence d'un tort vis-à-vis de mon ami m'en paraissait un véritable. Mais après , comme il fut tendre, cet

38 LETTRES ÉCRITES EN 178<J El 1787

ami! comme il dédommagea sa pauvre bonne de la peine qu'elle avait sentie !

Votre pauvre bonne a été bien mal à son aise depuis mercredi jusqu'à hier matin; il y avait cinquante ou soixante personnes ici , à cause de madame la comtesse d'A***, qui y a passé ce temps-là. Ah! je crois que j'avais bien ma figure bête dont vous me parliez à B***. Comme le monde m'ennuie et m'excède ! quel papillotage ! quelle futilité! J'ai été polie parcequ'il le fallait, mais je n'ai point cherché à être aimable; je n'ai jamais eu cette prétention, et je l'aurais encore moins, s'il était possible, dans ce moment-ci. Mon ami est content de moi et me trouve bien , que me faut-il de plus? Je pense de même pour ma figure. Oh ! mon ami ne l'aimerait pas ici; je suis frisée; j'ai du rouge le soir, mais dans la journée je n'en ai pas, et cela me fait plaisir, parceque mon ami n'aimait pas quand j'en avais. Quelquefois ces dames me disent que je suis jolie, et je l'entends dire aussi à quelques hommes : autrefois cela m'était assez égal ; à bien m'examiner, même, cela me plaisait })lus que cela ne me déplaisait; à présent cela

1J.TTRE8 ÉCRITES EN I78(i ET 1787. TO

iirimpatiente ; je voudrais qu'il n'y eût quo mon ami qui aimât ma figure.

Ce lundi soir.

Mon ami, je vous sais bien bon gré d'une petite rature de votre lettre, elle n'a pas échappé à mon cœur: en parlant de vos vilaines Idées, vous aviez mis : Elles ne font que troubler mon bonheur. Vous avez effacé mon pour mettre notre à la place; cela m'a fait bien plaisir. Oh! vous avez eu raison, mon ami, c'est bien notre.

Si c'est toujours quand vous lisez mes lettres que vous êtes le plus tourmenté par votre vilaine crainte, cela m'afflige; il arrive qu'elles vous font plus de peine que de plaisir. Cependant, mon ami, je ne puis vous écrire autrement: je serais malheureuse de ne pas dire à mou ami tout ce que je sens pour lui; ne craignez pas non plus que je vous croie, quand vous me dites de vous aimer moins parceque vous serez plus heureux. Non, non, mon ami, je ne crois pas cela; d'ailleurs, est-ce que je suis maîtresse d'aimer comme cela, à volonté? et puis, au fait,

ce n'est pas la volonté de rnon ami; il le dit bien vite après sa vilaine phrase : est-ce que c'était la peine de le dire?

Encore une bonne lettre ce matin ! O mon ami ! laissez-moi vous remercier. Que de soins ! d'attention , de tendresse pour sa bonne ! et il dit qu'il ne sait pas aimer! comment donc veut-il êtrePmoije n'en saisrien.(3h!j'ai oublié devons parler de cette idée si folle que vous avez eue un moment : par exemple, je ne suis pas inquiète qu'elle ait duré long-temps celle-là. Vous avez pensé un instant que j'avais pu m amuser de vous à B***; mon ami me fait plus d'honneur que je ne mérite : je n'ai pas les talents nécessaires pour savoir m amuser comuie cela • il sent bien que je ne puis répondre sérieusement à cela, comme moi je sens bien qu'il ne l'a pu croire une seconde. Bonsoir, mon ami.

Mardi soir.

Mon ami, j'ai pensé aujourd'hui que vous étiez bon ; vous savez bien que ce n'est pas la première fois \ mais j'y ai pensé davantage au-

jourd'hui. Nous avons été voir tantôt l'hôpital d'ici , qu'on a fort augmenté depuis quelque temps et dont réellement le bon s'occupe avec soin : il est destiné à recevoir des vieillards , hommes et femmes, à qui on donne là des places pour le reste de leur vie : ils y sont parfaitement bien , et tous sont d'une reconnaissance extrême , et pleurent quand nous y allons : moi j'aimerais à parler à ces bonnes gens et à les entendre ; mais imaginez-vous qu'on va là pour voir des corridors , des chambres , des jardins, que sais-je! tout, excepté ceux qui l'habitent : on se dépêche, dépêche, de parcourir tout cela, et on n'a pas le temps de dire un mot. Je m'étais arrêtée dans la chambre destinée à recevoir toutes les femmes malades qui se présentent , et qui en sortent après leur guérison; je parlais à une d'entre elles ; on m'a tant appelée , qu'il a fallu la quitter, et l'on avait l'air étonné du plaisir que je paraissais y prendre : j'ai dit en moimême : Oh ! mon ami ne serait pas étonné , lui ! Et puis, je me suis rappelé comme il parlait avec toutes ces bonnes gens de B*** ; comme il

42 LETTllES ÉCRITES KN 1780 IT 1787

m'en recommandait quelquefois; et puis la petite femme Parciaude, vous en souvenezvous, mon ami? comme elle était bonne et simple ! pendant qu'elle me demandait quelque chose pour sa voisine, mon ami eut les larmes aux yeux ; cela me fit bien plaisir! je fus fière de l'aimer cet ami!

Ah! écoutez, queje vous conte ce que la fine m'a dit tantôt en nous promenant : nous traversions la pelouse, et je disais que c'était charmant de marcher là-dessus ; elle m'a répondu : Il est sûr que cette promenade-ci est plus agréable que celle du grand chemin de B*** ; il est fâcheux seulement quil n'y ait pas de serpolet. Mon ami, heureusement je n'ai pas rougi, et, sentant queje ne rougissais pas, cela m'a mise à mon aise pour répondre comme une autre aurait fait. Mais j'ai été étonnée de sa phrase , jusqu'à présent elle ne m'avait rien dit qui y eût du rapport ; au surplus, mon ami sait queje n'aime pas extrêmement la fine; eh bien! ici je suis son chevalier. Tout le monde l'a prise en grippe , cette malheureuse femme , et cela va jusqu'à être fort impoli pour elle ; il

LETTRES ÉCRITES EN 178ti ET 17 87 ii

est impossible qu'elle ne s'en aperçoive pas , et qu'elle n'en ait pas de la peine; aussi , l'ai-je prise en pitié; je ne lui fais pas d'amitié, parcequ'elle m'est indifférente, mais je la traite avec égards et politesse , et je la défends quand elle n'y est pas et qu'on en dit des horreurs : je ne peux pas souffrir qu'on s'acharne comme cela contre quelquun. Oh! je vous ai peutêtre ennuyé, ce soir, avec tous mes radotages? Quelquefois je vous en faisais comme cela à la promenade, et vous me disiez de me taire; vous aviez toute raison, mon bon ami; écoutez, j'aime à vous appeler mon bon ami, et puis à dire votive bonne; ah! j'aime cela à la folie ! Vous l'aimez bien votre bonne , oh ! oui , vous l'aimez bien ! et le bon oncle , qui m aime aussi ! dame , mon ami , j'avais peur qu'il ne me connût pas bien et qu'il ne travaillât à vous empêcher de m'aimer ; mais me voilà tranquille là-dessus à présent.

Mon ami, j'aurai demain un plaisir; cela ne vous ennuiera pas que je vous dise ce que c'est : J^ai passé sept ans de mon enfance au couvent de Beaumont-lez-Tours avec la fille d'un médecin, qui avait huit ou dix ans de

plus que moi : mais elle était si complaisante, que je me souviens que j'étais persuadée que jnes jeux et mes poupées, etc., l'amusaient beaucoup ; elle m'aimait autant qu'on peut aimer un enfant, et , tout en jouant avec moi , elle me donnait quelques avis, avec l'air de l'intérêt. J'en ai toujours conservé de la reconnaissance , et me suis toujours senti pour elle une sorte d'amitié , sans liaison positivement, parceque, quand je l'ai quittée, je n'avais que douze ans. H y a quelque temps que j'ai pu rendre service à un de ses frères , il est venu m'en remercier : je lui ai beaucoup parlé de sa sœur et du plaisir que j'aurais à la revoir; il lui a mandé cela en l'engageant à venir : elle en a été charmée, parcequ'elle m'aime toujours, cette pauvre Julie; elle est arrivée à Paris il y a quelques jours. Je lui ai fait donner une petite chambre chez moi , et je la verrai demain. Voilà quel sera mon plaisir. Mon ami , elle était aimée de cette tante qui m'a élevée et dont je vous ai parlé un jour : cela ajoute encore à mon intérêt pour elle. Oh! comme je l'aimais, cette bonne tante, et comme je l'aime encore , quoiqu'elle

LETTRES ÉCRITES EN 178fi ET 1787. 45

n'existe plus! non, jamais je ne me consolerai qu'elle n ait pu avoir de moi que Tamitië d'un enfant; je ne puis parler de cela sans pleurer.

Ce samedi soir g septembre 1786.

ON bon ami, vraiment je ne vous écris pas assez souvent; et mes lettres ne sont ni aussi longues ni aussi aimables que les vôtres; cependant je vous aime bien. Je dis que mes lettres ne sont pas aussi aimables que les vôtres, c'était tendres que j'avais voulu mettre. Et cependant je vous aime autant que vous m'aimez, et, en vous écrivant, je crois vous peindre tout ce que mon cœur sent ; c'est après, en relisant mes lettres, que je n'en suis pas contente. Je pourrais peut-être parler à mon ami avec plus d'énergie; mais s'il pouvait savoir comme chaque mot que j'emploie est

senti, il verrait que mes expressions simples valent les plus énergiques. Quand je dis que f aime mon ami^ que je suis /iewrewse d'être aimée de lui; quelle valeur et quel prix j'attache à ces mots! et quand je dis votre ^onne, comme je jouis de ce mot votre ! Mon ami , son bonheur est dans vos mains, c'est de vous qu'il dépend à présent; l'instant où vous ne voudrez plus qu'elle en jouisse la précipitera dans un abyme de malheurs, dont son cœur, toujours à vous, ne se plaindra pas, mais dont il sentira bien violemment l'amertume. Oh! pardon, je vous afflige, je suis bien vilaine : je ne crois pas que cela arrive , non , je ne le crois pas; mais, mon ami, c'est possible! O Dieu! c'est possible? et cette possibilité, je ne puis m'empêcher de la voir! je voudrais n'y jamais songer, car cela vous fait de la peine.

Ce dimanche soir.

Ah! mon ami, comme je vous aime! quelle bonne lettrej'ai reçue ce soir! J'avais du monde quand on me Fa apportée : j'ai eu la force de la mettre froidement dans ma poche , et de ne sortir qu'au bout de dix minutes. J'ai passé

dans ma j^arde-robe, je Tai ouverte , j'en ai In quelques phrases, et j'ai été heureuse. Gomme plusieurs personnes ont soupe chez moi , je n'ai pu la lire entièrement que tout-à-riieure, quand j'ai été couchée. Je suis bien fâchée d'être obligée d'attendre à demain pour vous parler de ma vive tendresse et du bonheur que me cause la vôtre; mais on n'est sorti de chez moi qu'à une heure. Il m'a fallu beaucoup de temps pour lire votre lettre : cette encre toute blanche est désolante; et puis je m'interromps, je pose cette bonne lettre à côté de moi, je penseàmonami. Allons, il faut que je le quitte, ce tendre ami , il est deux heures et demie passées, et les yeux me font beaucoup de mal : cela me fait toujours de la peine quand je le quitte. Bonsoir, mon ami.

Lundi à 5 heures du soir.

Tendre ami, remarquez-vous une chose qui me fait bien plaisir? c'est que nos lettres, qui se croisent souvent, parlent des mêmes choses: ce hasard me plaît. Dans celle d'hier vous me parlez de cette jeune femme de B***, moi je

VOUS en parle aussi dans la lettre que j'avais fait mettre à la j)oste une heure avant. 11 y a encore autre chose, à ce qu'il me semble, dont nous nous parlons mutuellement : je ne me rappelle pas à présent ce que c'est. Mon ami, et ces idées de mort depuis quatre jours seulement! elles me sont arrivées aussi. Jusque-là je n'y avais pas pensé ; mais ce n'est pas un rêve, moi c'est tout éveillée! Elles sont trop vilaines pour un cœur qui vous aime comme fait le mien: je les chasse tant que je peux, je ne veux pas m'y livrer. Quitter un ami pour toujours, ô mon Dieu! oh! cela fait trop de mal d'y penser.

Mon bon ami, vous avez donc bien envie de savoir qui j aime le mieux, de vous ou du petit^ Je vais vous dire l'état de mon cœur. Depuis mon enfance j'aime le petit : à quatre ans je ne savais sûrement pas pourquoi je l'aimais; mais cependant cela existait. La preuve en est que ses chagrins m'étaient plus sensibles que les miens, que je souffrais ses petits caprices et ses petites humeurs sans jamais m'en plaindre de peur qu'il ne fût grondé, que même il me battait quelquefois, emporté par la vivacité,

et que, quand ou s'en apercevait, je disais, pour Texcuser, que ce n'était pas sa faute, qu'il ne l'avait pas fait exprès, et je pleurais du chagrin qu'on lui faisait à cause de moi. îNous avions une gouvernante qui avait plus de faible pour moi que pour lui, et qui me gâtait : je me souviens parfaitement que je lui savais mauvais gré de ne pas mieux aimer le petit. Quand le petit me marquait de l'amitié, qu'il me caressait , je me sentais toute contente. Mon ami, j'appelle tout cela aimer. Depuis ce temps, que je me rappelle parfaitement, j'ai toujours été la même pour lui , et lui m'a toujours aimée aussi, et ne m'a plus battue. Il s'est marié à quatorze ans, et a été son maître à quinze. Je suis restée dans le couvent jusqu'à douze ans: après cette époque, les plaisirs, la mauvaise compagnie, ses courses perpétuelles, rien ne lui a fait oublier sa bonne. Toujours il est venu chez elle fort souvent, et avec l'air du plaisir, quoiqu'il n'y trouvât jamais aucune espèce de ce qu'on appelle amusement; jamais il ne s'est démenti pour elle un instant. Il aime à la voir, il l'embrasse de tout son cœur, il lui trouve des qualités qu'il aime ; elle est même aimable,

selon lui, il ferait beaucoup pour elle dans des occasions importantes, il aime à s'occuper d'elle quand il ne la voit pas : voilà comme il est pour moi. Ensuite il est bon, réellement très bon, très franc. Mon ami, d'après tout cela, je l'aime bien tendrement, ce petit ; les sa^ crifices pour lui ne me coûteraient rien , mais ceux que je lui ferais je les ferais de même à mon ami. Il m'amie bien, mon ami! il m'aime plus que ne le fait le petit; mais le pauvre petit m'aime autant qu'il peut aimer, et je trouve qu'il y a du mérite , d'après le genre de vie qu'il a mené dès sa jeunesse. O mon ami! je vous aime cependant bien! Avec vous ma sensibilité se développe tout à son aise, je vous la montre tout entière; avec le petit ^ ce n'est pas de même: comme il n'en a pas autant que moi, je ne lui en montre qu'une partie, et cependant je l'aime à la folie aussi. Tenez, ma franchise fait que je ne puis bien décider la question que vous me faites : vous valez mieux que le petit, mais ce n'est pas sa faute s'il vaut moins que vous; il a été très mal élevé, et il aurait mieux valu pour lui qu'il ne le fût pas du tout. Il a été jeté dans le monde à quinze ans : tout cela n'est

LETTRES ÉCRITES EN 178G ET ns: :»3

pas sa faute; et moi je Tadmire d'être comme il est. Mon ami , peut-être cependant que c est vous que jaime mieux! oh! en vérité, je n en sais rien, j'aurais peur de mentir en décidant cela.

J'ai été interrompue tantôt par une visite, et puis après ma Julie, dont je vous parlais Tautrejour, et qui nest ici que pour moi. est venue; et puis encore une autre visite, et puis la singulière et la dévote^ qui ont soupe chez moi. Elle m'aime bien, la dévote ."vous me trouvez bonne, eh bien ! elle Test au moins comme moi, nous avons beaucoup de rapports Tune aveclautre : je Taime, cette bonne mère. Mon ami, je vous ai obéi pour la promenade, j'v ai été aujourd'hui, mais je vous avertis qu'ici je ne puis me promener seule, excepté dans mon jardin, qui est bien petit pour faire de lexercice, et il est bien ennuyeux daller toujours avec la dame ou U enfant; mais , puisque mon ami croit que cela m'est bon et que cela lui fait plaisir, je ferai plusieurs tours dans mon jardin. Je tâcherai aussi darranger ma mau-

54 LE'l FHES KCIUTI'S EN 178G ET 1787.

vaise aine comme vous le voulez; cela me coûtera beaucoup et demandera bien du travail, mais je le ferai, puisque mon ami le veut. Au surplus, je crois qu'il a raison de le vouloir: mon ami, comme vous êtes bon ! toujours vous êtes occupé de moi, vous pensez à tout! Mais qu'est-ce que j'ai donc fait pour que vous soyez comme cela avec moi, pour que vous m'aimiez comme vous le faites? J'entends bien qu'on ne me déteste pas ; mais qu'on me choisisse pour me rendre la plus heureuse personne qu'il y ait! ô Dieu! quelle bonté! Ne vous fâchez pas contre ma reconnaissance : je vous ai dit dans une autre lettre quel plaisir elle me faisait; et puis n'est - elle pas fondée? Je me trouverais très vilaine de n'en avoir pas : mon ami le trouverait aussi.

Ah ! cette petite lettre que vous me dictiez, elle m'a fait pleurer, et cependant elle m'a fait du plaisir aussi : j'ai vu que mon ami connaissait bien Dieu et sa bonne. Ah! cependant vous avez eu tort de croire que je ne répondrais pas à la vilaine lettre : j'avais dit que je n'importunerais ni ne me plaindrais. Je n'appelle pas importunité une seule petite lettre, et je serais

LETTRES ÉCRITES EN ITSb ET 1787. 55

^i loin de ne pas l'écrire, que ( il faut dire tout à mon ami) quand cette idée me tracasse, ma lettre toujours v joue un rôle. Quant aux plaintes, sûrement je n'en ferais pas : moi me plaindre de mon ami, qui le serait toujours d'abord, et dont j aurais été la bonne! de lui, qui maurait rendue si heureuse 1 ohl je ne le pourrais ni ne le voudrais. Et il a bien raison, cet ami tendre, de dire que ce ne serait pas par fierté! Quel mot à employer vis-à-vis de son ami! Vous me supplieriez, dites - vous? oui . mon ami, oui , je vous supplierais, oh ! je vou> supplierais de tout mon cœur de revenir à moi. Cette chanson, dont je vous parlais toujours à B*"', dit :

Va , ma tendresse est si pure Que je croirai malgré toi, En oubliant ton injure, Ne rien faire que pour moi.

Je VOUS dirais cela, et comme je le seutu^ais! Je n emploierais pas cependant le mot d'injure, il ne conviendrait pas à mon ami. Il n'est tenu à rien, mon ami; il ne me doit rien: tout ce qu'il fait pour sa bonne , c'est pure bonté: c'est elle

qui jiii doit tout; vous, je vous vois libre, moi enchaînée à vous, cela me fait plaisir, mon ami , bien plaisir. Vous me dites que sans cesser de m'aimer, il serait possible que vous eussiez des torts avec moi. Sans cesse?' de m aimer , avoir des torts! eh! les verrai-je alors? oh non, jamais! votre boiine verra, sentira toujours le prix inestimable de votre amitié. Tant qu'elle existera cette divine amitié, mon cœur ne sera occupé que d'elle : vous le voulez bien , n'est-ce pas, mon ami?

Mardi , 9 lieurcs du matin.

Bonjour, mon bon ami, j'ai repensé à ce que je vous ai écrit sur le petit et sur vous, et il m'est venu une crainte qui peut-être elle-même vous déplaira. Je veux toujours le dire à mon ami, au risque d'en être grondée. Je crains que vous ne soyez pas assez persuadé de ma franchise dans ma réponse à votre question. Je vous ai montré le fond de mon cœur autant que ]e l'ai pu; je vous ai prouvé que je n'y voyais pas bien clair moi-même, ce qui est très vrai , et je n'ai pas eu la moindre intention de ne pas

parler vrai à mon ami. Quanta la réponse que je vous ai faite à B***, elle venait, je crois, d'embarras. Mon ami se souvient que je ne lui disais pas encore beaucoup je vous aime , et qu'il fallait pour ainsi dire qu'il l'exigeât; et cependant comme le mot était dans mon cœur! combien de fois je le répétais seule chez moi, en pensant à mon ami! Et ce mot d'ami, que vous avez eu tant de peine à me faire prononcer, combien de fois déjà je l'avais eu sur la langue ! J'étais étonnée qu'il ne me fût pas encore échappé; tout cela se présentait à moi naturellement d'après ce que je sentais pour mon ami; et puis, quand il voulait l'entendre, je m'y refusais. C'était bien vilain à moi, mais mon ami est si bon qu'il m'a passé tout cela. Pour en revenir à ma réponse de B***,au sujet du petite il me semble que je vous la fis par embarras de vous avouer que je vous aimais autant que lui.

Mardi soir.

Mon bon ami, qu'est-ce donc que ce vilain côté de votre cœur? Oh ! moi, je le vois bon , bien entièrement bon pour votre Nina ; c'est

un reste de vos idées qui vous fait voir comme cela : oh ! qu'elles s'en aillent tout-à-fait, car elles n'ont aucun fondement. Mon ami, ne croyez jamais que je vous soupçonne de n'être pas franc avec votre bonne, eh! mon Dieu, qui pourrait vous portera ne pas Fêtre? Je ne crois pas même cela possible. Ne croyez pas non plus que je vous sache mauvais gré de cette légère crainte : ne viens-je pas d'avoir la même au sujet de ma réponse sur \e petit? Mon ami l'excusera bien, j'espère; et moi je ne vois dans tout ce que me dit mon ami, que tendresse et bonté extrême, et mon cœur jouit et est heureux : la seule chose qui le tourmente quelquefois, c'est ma maudite crainte; mais je me la suis forgée moi-même, jamais mon ami n'y a donné lieu, bien au contraire : ainsi moi seule cause ma peine, et tout mon bonheur vient de mon ami. Oh! quelle bienheureuse idée! comme elle est douce au cœur qui vous aime! Bonsoir, tendre ami.

Mercredi, ii heures du matin.

Mon ami , je vous remercie de ne pas cher-

cher à m'ôter la confiance que j'ai dans ce Dieu que j'aime; je serai bien aise si un jour vous l'aimiez aussi, car on y trouve du bonheur. Je n'ai jamais varié dans mes idées sur hii, et je l'en remercie tous les jours. J'ai quitté ma tante fort jeune, et j'avais pour elle tendresse extrême, crainte, respect, estime, reconnaissance et confiance :à douze ans, tous ces sentiments existaient dans mon cœur; je ne les ai distingués que depuis, mais je les éprouvais tous pour elle. A mon départ de Tours, elle me prévint en peu de mots sur la manière de penser des personnes du monde , et me recommanda de nejamais oublier mon Dieu. J'arrivai dans une société fort différente de celle que je quittais : tout ce que je vis, tout ce que j'entendis sur cet article ne m'ébranla pas un instant; j'étais fort enfant même pour mon âge, et je ne savais ce que c'était que de réfléchir. Mais ma tante avait parlé, je conservais ses paroles dans mon cœur, elles y étaient gravées profondément, et n'en ont jamais été effacées. Mon ami , je me trouverais malheureuse si jamais je changeais, oh ! bien malheureuse, c'est très vrai! ainsi j'ai raison de remercier mon ami

eO LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787

de rren avoir pas le désir. Il m'affligerait tro() cruellement s'il Tavait ; cependant j'espère , oui , mon ami , j'espère que je n'y céderais pas , malgré mon extrême faiblesse. Je viens de pleurer en vous parlant de ma tante; il y a quatorze ans qu'elle est morte, et je ne puis prononcer son nom sans verser des larmes. Mon ami, oh! je l'aimais bien ! et je l'aime encore , quoiqu'elle n'existe plus. Il faudra bien que je vous la nomme quelquefois, c'est un besoin pour mon cœur. Je ne vous en ai parlé, je crois, qu'une fois à B***; mon ami, je ne l'osais pas, je n'étais pas encore si sûre de votre persuasion intime de ma tendresse pour vous, et je craignais d'y nuire.

Mon ami, je ne sais pourquoi voilà que toutà-coup je pense à cette femme que vous avez aimée pendant quelque temps : est-ce qu'elle a cessé aussi promptement de vous aimer? J'ai peur qu'elle n'ait été bien malheureuse, cette pauvre femme !

Bon ami, pendant que je vous écris, j'ai là ma petite bergère à côté de moi; elle passe toute la matinée ici, cette pauvre petite, elle vient m'embrasser ou me baiser les mains à

LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787. (il

chaque instant , elle dit qu'elle m'aime à la folie , parce que je suis bonne et que je donne du pain à son papa. Je viens de lui dire qu'elle avait l'air de m'aimer encore plus qu'elle ne faisait il y a quatre mois , et que je voudrais en savoir la raison; elle m'a répondu : Oh! dame j quatre mois, cela fait bien des jours, et voilà pourquoije vous aime plus. Et puis elle m'a tendu ses petits bras, en ajoutant : Baise-moi donc , mademoiselle. J'ai compris qu'elle voulait dire que de jour en jour elle s'attachait plus à moi , et je conte cela à mon ami, parce que cela lui fait plaisir qu'on aime sa bonne: il l'aime tant, lui! O mon ami, comme vous êtes loin d'ici ! Pourquoi donc sommes -nous placés comme cela, en nous aimant comme nous nous aimons ?

Mercredi soir.

Mon tendre ami, j'aime bien votre idée des gardes; il est sûr que vous seriez plus à Paris; mais le bon , oh ! /e bon ne voudra pas s'en mêler, et trouvera mauvais s'il sait que je fais des démarches pour cela, je crois en être sûre. C'est bien triste cependant, que positivement parce

que je vous aime, je ne puisse vous être bonne à rien. Ecoutez, mon ami, le bon est à la campagne chez la M""' Je ne sais pas quand il

viendra à Paris; j'essaierai de le tâter tout doucement sur ce que vous devinez, si je peux le voir à mon aise. Je vous dis ce 5i-là , parce que quand je ne le vois que des moments, je suis très embarrassée. Je suis faite de manière qu'aussitôt que je lui parle de vous, je me mets à pleurer, et, s'il faut reparaître tout de suite dans la société, j'ai des yeux rouges et enflés qui font événement. Mon ami, je verrai donc , s'il est possible, d'amener le bon à ce que nous desirons; mais vous voyez que cela ne peut pas aller aussi promptement que vous le desirez: j'ensuis bien fâchée; mais je connais le bon. Mon ami, je vous aime de tout mon cœur, il y a long-temps que je ne vous l'ai dit.

Jeudi

Oh! les petites maisons des vignes, tendre ami ! je suis bien sûre que vous ne doutez pas du bonheur que j'y éprouverais; mais moi qui vois toujours tant d'impossibilités, vraiment 5

LETTRES ECRITES EN 178(i ET 1787. (i3

j'en vois bien à cela; c'est bien vrai, je l'avoue JHniibleinent. Connue je méprise le monde en général, et comme je tiens à ses préjugés! Je n'entends rien à ma manière d'être. J'en reviendrai toujours à dire que vous êtes bien bon, bien bon dem'aimer, faite comme je suis, et de m'aimer tant encore. Rien de ce que vous me dites ne me tracasse; partout je vois votre tendre amitié. Comme ce sentiment est dominant en vous, mon ami! et mon bonlieur n'est pas un songe !

Vendredi soir.

Je ne vois dans moi qu'une chose bien claire, c'est ma tendresse pour mon ami. Si vous pouviez lire dans mon cœur! si vous saviez comme il est toujours, toujours occupé de vous! Je tâche cependant de suivre vos conseils pour ma mauvaise ame, je vous assure que j'y travaille avec application, mais cela me donne bien de la peine. Oh! quel plaisir quand je suis seule ! Mon ami, je vous aime de tout mon cœur, que je suis contente de vous en voir bien persuadé ! Je le suis bien aussi de votre amitié, moi, ten-

dre ami ! Et vous, vous n'avez plus du tout vos vilainescrainteSjj'espère? Je voudrais que mon bon ami n'eût jamais la moindre idée qui le tracassât. Je crois que je vous ai mandé cela une fuis, que je voudrais que tout le bonheur fût entièrement pour vous, et que puisqu'il existait en tout des peines et des contrariétés , je les voudrais éprouver moi seule. Sûrement je vous l'ai écrit déjà, mon ami, car mon cœur est plein de ce désir! Vous croyez bien cela, n'est-ce pas? mais vous ne le souhaitez pas: vous aimez votre bonne autant qu'elle vous aime. Oh ! comme vous m'aimez , mon ami !

Samedi, 9 heures du niatiu.

Mon ami, je VOUS remercie de trouver bon que je ne réponde pas exactement à tout ce qu'il y a dans vos lettres. Vous voyez bien que je ne le peux pas, les miennes étant moins longues que les vôtres, et je ne peux guère les alon ger, n'osant pas en faire partir plus souvent. Cependant, si je puis avoir du papier de la grandeur et de la finesse du vôtre, ce sera un moyen. J'irai moi-même un de ces jours chez un marchand sous le prétexte d'acheter une

écritoire ou des portefeuilles, et, une fois là, je verrai tous les papiers , et j'en achèterai à ma fantaisie. Comme cela il n\ aura aucune affectation; au lieu que je craindrais qu'il n'y en eût à donner la commission de m'acheter du papier de soie à lettres , puisque ce n'est guère l'usage de s'en servir. Mon ami, votre bouîie est bien craintive. Ecoutez, il y a des moments où je tremble que cela ne vous impatiente; il y en a d'autres où je ne le crois pas du tout: d'après cette alternative, je vous dis peut-être quelquefois une chose, et un moment après le contraire; et cependant dans tous les moments je suis franche et confiante avec mon ami. Ce qui ne varie pas , par exemple , c'est le sentiment de ma vive tendresse pour lui , c'est la certitude de celle qu'il a pour moi en ce moment-ci ( pardon , pardon, mon ami, de ces trois derniers mots); c'est la reconnaissance extrême que j'en ai, et le vif désir de ne jamais lui déplaire. Oh! comme tout cela est fortement dans mon cœur! Eh bien ! en disant et sentant tout cela, je viens de mettre un 7no77îe?it-ci qui lui déplaira à cet ami. Je ne sais ce que je fais.

66 LETTRES KCRITES EN 17S(i ET 1787.

Samedi soir.

Bonsoir, tendre ami ; j'espère demain avoir une lettre. Je ferai mettre celle-ci à la poste" pour qu'elle parte lundi. J'en donnerai en même temps trois ou quatre autres, et tout cela quand le jour tombera, mais avant le moment de la lumière, afin que mes gens aient moins de tentation de lire mes adresses. Je trouve cela furieusement fin pour moi. A propos, mon ami, la fine n'est pas venue chez moi depuis que je suis à Paris. L'autre jour en allant à pied voir le fils à\x petit. '^e l'ai vue à sa fenêtre; je lui ai dit des bonjours et des politesses. J'ai moins de peur qu'elle ne parle depuis que j'ai songé que, d'après le projet qu'elle a pour sa fille, il est de son intérêt d'être bien dans mon esprit , même le projet effectué. Mais je crains le retour de son mari , qui a moins de suite qu'elle dans ses idées, et par conséquent plus d'indiscrétion et de légèreté. Ai-je tort ou raison , mon ami? Ni la dame ni l enfant n'ont prononcé votre nom devant moi depuis mon retour de B***. Quand vous serez ici , j'ignore la conduite qu'elles tiendront; je crains fort la dernière. Je

LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET ITgT 61

sais positivement qu'elle a des liaisons intimes avec le mari de /a singulière, qui est Tétourderie et la légèreté même. Je me reproche de vous dire cela; cependant , comme ce n'est pas là ce qui Fébruitera, j'ai cru pouvoir dire à mon ami la vraie raison qui me fait plus craindre l'enfcnit.

Dimanche lualin.

J'ai voulu hier au soir garder une petite place pour dire encore aujourd hui un mot à mon ami. C'est aujourd'hui que peut- être je recevrai une bonne lettre ! Comme cette attente est douce ! ye vous lassez pas de m'entendre vous répéter bien souvent que je vous aime de tout mon cœur. Je suis si heureuse et si contente quand je vous dis cela î et puis vous , vous Têtes aussi, car vous me l'avez dit. Mon bon ami, rien ne me fait de peine dans vos lettres, crovez bien cela. Tout m'v prouve combien je suis aimée de vous : jugez donc comme elles me rendent heureuse! Oh! je les aime à la folie, ces bonnes lettres! Dites bien à votre oncle que vous faites le bonheur de votre boime. Il est bon aussi, cela lui fera plaisir. A propos, mon

ami, j'ai oublié, dans le petit plan de mon cabinet, de placer au-dessus du secrétaire le portrait de ma mère, et au-dessus de la petite commode celui du petit. Je Taime bien, ce pauvre petit! oh! oui, je Taime bien! Et mon ami donc!., je dis aussi : oh ! je Taime bien! je le dis de tout mon cœur, bien de tout mon cœur, tendre ami.

Lundi, 18 septembre 1786, 11 heures du malin.

î H ! écoutez comme elle a été bête

^ hier , la bonne; ce qu'elle a sout- ^ fert un moment de sa bêtise ^^ gç^ nest pas concevable. Le petit

^; ^j avait dîné chez moi , et, en s'en

allant sur les six heures, il me dit qu'il irait peut-être à la seconde pièce des Français dans ma loge. J'avais eu le projet de ne pas sortir de la journée; mais celui du petit changea les miens; et, pour le voir ce moment-là de plus, j'accédai à y aller. Je demandai mes chevaux pour sept heures, et dans l'intervalle j achevai une lettre commencée. Pendant ce temps-là, m'arriva la visite d'une grand'tante à moi; je

fus obligée de la faire attendre pour achever mes lettres, et surtout la vôtre , qu'il fallait mettre à la poste ce jour-là nécessairement; je me pressai beaucoup, et j'oubliai de mettre sur votre adresse : off. des C. En sortant je donnai mes lettres à mon valet de chambre , en lui disant de les faire mettre à la poste tout de suite. Ce ne fut que dans la rue du Bac que je me rappelai mon étourderie ; j'hésitai un moment sur ce que je devais faire; je voyais cette lettre partie, je la voyais dans les mains du père ; mon ami , il me prit un chaud dans le dos dont vous n'avez pas d'idée; enfin je trouvai un moyen , ce fut de renvoyer chez moi sur-lechamp un de mes gens pour me rapporter mes lettres, sous le prétexte d'avoir mal mis une adresse que j'avais oubliée, et dont je me ressouvenais alors. En arrivant dans ma loge, je demandai à Fouvreuse de fencre , et quand mes lettres arrivèrent, je raccommodai effectivement votre adresse , mais non sans quelque peine pour me cacher de l'enfant qui voulait les remettre elle-même hors de la loge, et que je n'en prisse pas la peine , etc. Heureusement je me suis sauvée de tout cela. Mais , mon ami,

quelle peur j'ai eue ! et j'avais bien raison , car positivement dans cette lettre il y est parlé des gardes. Mon ami , je suis singulière quand j'aime bien; c'est alors que je suis cent fois plus bête et plus gauche; et vous pardonnez tout , et cela ne vous dégoûte pas de votre bonne.

J'ignore encore quand le bon vient à Paris ; je voudrais qu'il se prêtât à votre idée des gardes; je la trouve bonne , bien bonne , mon ami , et je vous remercie de l'avoir eue. Oh! si le bon voulait! s'il pouvait comprendre que ce serait avantageux pour moi , en mettant même à part mon plaisir et mon bonheur; certainement il paraîtrait bien moins extraordinaire que vous fussiez à Paris ayant des raisons d^y être, et que je vous y visse comme un autre , que d'y venir on ne sait pourquoi ; d'autant plus qu'en y restant peu, nous aurions l'air d'être plus empres ses de nous voir, que cela serait plus souvent et sûrement moins ouvertement , ce qui naturellement doit donner plus de soupçons. Vraiment j'en suis bien occupée de votre séjour ici! nous aurons des moments de bonheur, oh ! d'un bien grand bonheur! mais ce ne sera pas tous les jours, et nous ne pourrons pas nous écrire

étant dans le même lieu. Jamais de bonlieur parfait, mon ami, jamais, et pour personne, puisqu'il n'existe pas pour nous. Je m'afflige de cette persuasion plus pour vous que pour moi. C'est vrai cela, tendre ami ! Je vous aime tant, je suis si reconnaissante! Oh! comme je le suis de ce: f aime bien ma bonne ! couinie mou cœur s'épanouit en lisant cela! comme les larmes m'en viennent aux yeux! Je les aime bien ces larmes-là, elles font bien plaisir !

Tâchez donc de ne pas rêver à ma mort, cela vous fait mal , tendre ami. Je n'ose pas vous dire que depuis quelques jours je suis poursuivie de cette idée. Oh! je serais fâchée qu'elle se réalisât, à cause de vous savoir le plus md\henveux friendman. Mon ami, vous me troublez horriblement quand vous parlez de cela. Oh ! il faudrait supporter la vie , il le faudrait : votre bonne, dans cette lettre que vous avez rêvée, vous en prierait; elle vous dirait: Vivez pour être bon et faire du bien à vos semblables, pour leur donner des consolations dans leurs peines, et les secourir dans leurs maux; vous leur devez cela, vous le devez au Dieu qui vous a fait naître pour être bon et vertueux: vivez pour

penser à la bonne qui vous a tant aimé, son souvenir vous sera doux. Ce Dieu qu'elle a aimé ne l'aura pas fait naître et mourir pour rentrer dans le néant, il saura récompenser la bonté que vous aimiez en elle, ayez cette conviction, elle adoucira l'amertume de sa perte. Mon ami, voilà ce que je vous dirais, il me le semble au moins.

Lundi soir.

Elle n'est pas venue, mon ami, cette lettre si chère à mon cœur; je n'en ai pas une vilaine peine, soyez tranquille, mais je l'attendais avec tant de plaisir ! je m'étais promis le bonheur aujourd'hui , et j'en suis privée; cela fait toujours un peu de tristesse; mon ami le permet, n'est-ce pas? il n'aura pas de chagrin, car je n'en ai pas eu un véritable. Tendre ami, j'ai été voir Nina tantôt: et me voilà avec mes yeux rouges et enflés , et un grand mal de tète , à force d'avoir pleuré. Écoutez, dans un moment où son cœur jouit du bonheur de revoir Germeuil, sans que sa raison soit encore revenue, elle lui dit : Quel nom vous donnerai-je! — Mon

ami! — Oh! oui, mon ami! quelle impression cela me fait! Nina et son ami parlent comme nous! c'est qu'ils s'aiment bien! Dans un autre endroit, Nina dit à une bonne femme qui prend soin d'elle : « Bonne Je ne me souviens jamais de votre autre nom! — Elise. — Elise ? oh! faime mieux le premier ! » Tendre ami , et tout de suite je sens augmenter mon intérêt pour Nina, je lui sais bon gré d'aimer le nom que me donne mon ami. Vous comprenez bien tout cela , n'est-ce pas? Vous l'aimez si tendrement votre pauvre bonne !

Mon ami, vous avez donc eu un moment l'envie d'être un grand homme? Oh! vous avez raison de croire que ce qui plaît le plus au cœur de votre Nina., c'est la bonté , et puis un peu de tendresse pour elle. Il me semble que, pour devenir un grand homme , il faut que les circonstances s'y prêtent; autrement on s'arrange pour cela; les occasions de faire briller ses grands talents n'arrivent point, et voilà le grand homme manqué; il n'en est pas de même pour 1 homme bon et sensible. Tendre ami , vous êtes cet homme-là, et c'est vous que j'aime. Ne vous reprochez pas, je vous en prie, ces mo-

ments de découragement, de dégoût de notre correspondance; mon bon ami, ils ont si peu duré ! Et puis , toutes ces inquiétudes ne viennent que de votre amitié pour votre bonne. O Dieu! pouvez-vous reprocher la moindre chose à votre cœur? songez donc qu il fait mon bonheur; vous le songez quelquefois, mais pas assez souvent. Dans un autre endroit de votre lettre, vous me dites que cela vous fait plaisir d'imaginer que personne ne pourrait aimer votre bonne plus que vous ne faites , ni par conséquent la rendre plus heureuse ; c'était bien cela, mon ami; mais, après, vous ajoutez que peut-être vous appréciez trop votre cœur, et que je vous le dirai. Oh ! comment pourraisje vous dire cela! Au contraire, vous ne l'appréciez pas ordinairement ce qu'il vaut, votre bon cœur, que j'aime tant, et qui m'aime si bien! Rapportez - vous - en là -dessus à votre bonne y et soyez heureux quand vous faites son bonheur. Mon bon ami, je vous remercie de vous être interrompu à cette phrase qui avait du rapport à ce que Ton pouvait me dire de vous. Si vous aviez continué votre phrase je n'aurais pas été fâchée; mais cela m'a fait un

bien grand plaisir que vous l'ayez trouvée inutile. Au surplus , je n'ai rien à vous dire là-dessus ; personne ne m'a parlé de vous ; mais si on in en parlait, si on voulait vous nuire dans mon esprit, oh! Tonne parviendrait pas à me détacher de mon ami ! Et ce : J'aime bien ma bonne, est-ce qu'il n'est pas gravé dans mon cœur? C'est mon ami qui dit cela; et que peut l'univers contre ce seul m.ot! rien, oh! rien du tout.

Mon ami, vous me dites que vous trouvez les raisons de mes craintes très sensées, mais que mon esprit les généralise trop; peut-être avais-je eu ce tort-là jusqu'à mon voyage de B***; mais je vous ai connu, et j'ai cru aux exceptions, en m'appiaudissant de n'avoir trouvé personne qui m'y ait fait croire plus tôt! si je n'y avais pas cru, mon ami, me serais-je livrée, comme j'ai fait, au sentiment que vous m'inspiriez? vous l'aurais-je fait connaître avec autant de confiance ? Ces craintes qui vous font de la peine ne sont que l'impression des idées qui ont occupé long-temps mon esprit. Il est vrai que cette impression m'agite et me tourmente quelquefois; mais c'est que maintenant,

c'est mon cœur et qui pense et qui sent; et il est bien sensible, mon ami, le cœur de votre pauvre bonne \ il faut peu de cbose pour la tracasser.

Etes-vous content de ce papier? il me paraît comme le vôtre. J'ai été Tacheter chez ce monsieur dont je vous ai parlé; il voulait à toute force m'en vendre du petit, j'ai eu mille peines à lui faire entendre que je le voulais de cette taille-là ; cela m'impatientait à cause de Vaimable et de Venfant qui étaient avec moi : mon ami, je vous remercie de m'avoir donné Tidée de ce papier, cela fait que mes lettres seront plus longues.

Mardi, midi.

Oui , mon ami , j'aime à vous répéter que je vous aime; c'est si vrai! et vous, c'est bien vrai aussi que vous m'aimez, oh! bien vrai! Les conseils que vous me donnez sur ma manière d'être dans le monde, sont bien difficiles à suivre, mon ami, bien difficiles pour un cœur comme le mien : cependant, je vous promets de faire ce que vous voulez; ce qui me rendra possible d'avoir l'air de ne pas penser à vous.

c'est que précisément il me faudra y penser sans cesse. Il faut que je vous quitte déjà; c'est pour m'occuper d'affaires de R*** : que cela m'impatiente! A ce soir, mon bien tendre ami.

Mardi soir.

Mon ami, mon cœur a été tout ému en lisant votre petite prière. Quel contentement j'aurais si vous veniez à connaître et à aimer mon Dieu! Vous qui aimez tant la bonté , quel bonheur vous trouveriez à adorer la sienne ! Vous savez bien que votre bonne est convaincue quelle en a souvent éprouvé des effets; ob! c'est vrai que je le crois : d'autres fois il a permis que je fusse affligée; mais jamais je n'en ai murmuré : ma reconnaissance envers lui était trop profondément gravée dans mon cœur.

Mon ami , quand vous me grondez, est-ce que je vous en aime moins? Quelquefois à B*** vous me faisiez de la peine en m'aimant aussi; mais pouvais-je vous en savoir mauvais gré, et ma reconnaissance de votre tendresse, dont

LETTRES ÉCRITES EN 178G KT 1787. 7î«

VOUS me donniez tant de preuves, pouvait-elle en être altérée? Bien plus, mon ami, vous savez, si jamais vous changiez pour moi, ce que je serais toujours pour vous. Eh bien ! et pour mon Dieu, je serais plus exigeante, et je l'accuserais quand tout n'irait pas au gré de mes desirs! O bon ami! sachons bien connaître et apprécier ses bienfaits. Ne croyez pas que votre bonne manque à le remercier pour vous : bon ami, qui ne savait pas parler à son Dieu , et qui imagine de l'invoquer pour moi! il faut que je vous remercie aussi, oh! je le fais bien tendrement, je vous assure.

Mon ami, je ne comprends pas que vous soyez si étonné de mon peu d'amour-propre ; mais je comprends encore moins comment vous pouvez me trouver si sublime, comme vous dites; c'est que c'est vous qui l'êtes par votre bonté et votre indulgence; je vous assure que je le pense, tendre ami. Quant à moi, je ne puis me voir comme vous me voyez ; vous avez raison de dire que je suis incorrigible làdessus; vous crovez que c'est ma modestie qui entretient les craintes qui vous affligent, cela peut être; mais cette modestie me paraît telle-

ment fondée ! Mon ami , comment faire? Vous voudriez m'entendre dire que je ne les ai plus du tout, ces vilaines craintes: je voudrais le pouvoir; mais mentir à mon ami, c'est plus impossible que tout.

Mon ami , vous dites que tous les hommes n'ont qu'un but, leur bonheur; il me semble que vous devez avoir raison : cependant , moi , je n'ai jamais porté mes vues si haut; n'ayant jamais vu de gens réellement heureux, je n'ai pas cru qu'il en existât, et, comme à mon ordinaire, je me suis soumise à la nécessité de vivre sans bonheur, et me suis, je vous assure, fort peu occupée de le chercher; c'est vous qui me l'avez fait connaître, mon ami; plus j'en jouis, plus il m'est cher, et plus mon cœur desire le vôtre. Tendre ami! vous avez donc oublié ce que je vous disais un jour au sujet du petit? Que s'il était dans l'ordre des choses possibles qu'il ne pût être heureux qu'en m'éloignant de lui pour toujours et en promettant de jamais ne le revoir, je n'hésiterais pas un instant. En pensant à mon ami, je me dis :Que ne donnerais-je pas pour qu'ilsoit parfaitement heureux! Comme je voudrais que jamais, ja-

mais, il n'éprouvât la moindre peine! qu'elles soient toutes pour moi; si cela pouvait lui en épargner, je voudrais en être accablée ; si sa trop tendre amitié peut en être un sujet pour lui, oh! qu'il m'aime moins.

Mercredi, lo heures du matin.

Sûrement, mon tendre ami, j'ai eu bien de la peine de me séparer de vous à B***, et j'en ai toujours de Têtre : vous me demandez pourquoi? Dame! mon ami, mon esprit ne lit pas dans mon cœur comme le vôtre, ainsi je vous expliquerai peut-être cela fort mal. J'avais un plaisir inexprimable à être avec vous, à vous voirseulement; j'en jouissais souvent, et la privation des choses douces au cœur est toujours pénible. Et qu'y a-t-il de plus doux que d'être près de l'objet qu'on aime, de pouvoir, à toute heure, lui marquer sa tendresse, la lui faire connaître jusque dans les plus petites choses, jouir également de la sienne, la voir, la sentir dans tous les moments ! c'est bien alors que le cœur est plein de son bonheur! Etre sans cesse témoin de celui de son ami! en peut-

il exister de plus vif? mon ami, je ne le crois pas. Oh ! quelle amertume d'y renoncer ! comment ne la pas sentir dans toute sa force! Oui, mon ami, le cœur de votre bonne a été déchiré en s'éloignant de vous, et, malgré tous les sujets de contentement que vous lui donnez , tant que notre séparation durera, il y existera toujours un peu de tristesse ; cela ne vous afflige pas, n'est-ce pas, mon ami ?

Quant à l'heure de me coucher, ou plutôt de m'endormir, puisque je vous écris dans mon lit, j'ai tort, car il en résulte moins de plaisir pour mon ami; mais voici ce qui m'arrive : le moment ovi je me trouve seule, et parfaitement sûre de l'être, je commence par l'employer à penser à mon ami , je relis quelques phrases de ses lettres , et voilà mon cœur entièrement occupé , soit par son bonheur, soit par de l'inquiétude, soit par de la tristesse, mais toujours par mon ami; souvent, je passe un temps considérable comme cela, et il est très tard quand je commence à écrire, sur-tout quand je me couche à minuit ou une heure, ce qui m'arrive toujours quand je ne soupe pas seule avec la

dame et /V/r/<7n^ Mon ami, permettez à voire bonne de vous écrire toujours le soir, je vou^ en prie; le matin je ne serais jamais aussi tranquille, aussi sure de n'être pas interrompue. Si je remettais à vous écrire le matin , je suis sûre que je ne dormirais pas du tout, dans la crainte de m'éveiller trop tard, et de ne le pouvoir pas. Je ne dors déjà pas trop bien depuis quelque temps, quoique ma santé soit toujours bonne; souvent à présent je ne m'endors qu'à trois, quatre, même cinq heures, et alors je ne me lève qu'à neuf heures ou neuf heures et demie ; je n'en suis pas fâchée, maintenant qu'avec ce grand papier je peux vous écrire plus longuement. Hier, je me suis couchée à près de deux heures; j'ai relu votre lettre, mon bien tendre ami, et puis, je vous ai écrit jusqu'à trois heures et demie; j'ai cru alors que j'allais m'endormir, jamais je ne l'ai pu qu'une heure après.

Mercredi soir.

Mon ami , il m'en coiiterait beaucoup de vous parler autrement que je ne fais; c'est tout na-

8i LETTRES ÉCRITES EN 1780 ET 1787.

tiirellement que je votisdis : Je vous prie , permettez moi, etc., etc. Ces mots viennent d'euxmêmes au bout de ma plume , et j'en trouverais d'autres plus difficilement. Quant à mes autres phrases : Peut-être ai-je tort, peut-être trouvezvous que jenaipas le sens commun , etc., ^e crois que cela vient de ce que , dans les plus petites choses, je ne suis jamais sûre d'avoir raison en ne disant pas conmie vous. Si cela vous est égal , je ne me tourmenterai pas pour chercher d'autres expressions qui conviendraient moins et à mon caractère et à ma tendre amitié : vrai, mon ami, cela me gênerait. Tendre ami, vous croyez être sûr que je suis telle que vous me voyez. Oh! je le voudrais bien être comme cela.

Je suis tourmentée de ce que je vous ai écrit hier. Oh ! ne trouvez pas votre bonne insupportable, et n'ayez pas de chagrin de celui qu'elle s'est fait d'après un seul mot de votre lettre. Je ne sais pourquoi il m'a affecté comme cela , mon ami; je n'ai pas tort de m'être nommée la craintive bonne, ce nom-là me convient bien.

Tendre ami, je ne sais ce que c'est que ces

lettres du journal dont vous me parlez, je n'ai rien vu de tout cela; mais je vois qu'elles vous ont un peu fait connaître Nina la Folle ^ et cela me fait plaisir. Vous y pleureriez bien, j'en suis bien sûre, mon bon ami. Ecoutez donc, moi je trouve aussi que Nina me ressemble un peu. Ob! dame , voilà ma modestie en défaut, n'estil pas vrai? mais il faut bien n'être pas fausse pour être modeste : oui, je me trouve du rapport avec Nina ; elle est douce , je le suis aussi, je crois; n'est-ce pas , mon ami? elle est bonne, son plus grand plaisir est de faire du bien à tous les bonnes gens de son village dont elle est bien aimée; j'ai aussi des bonnes gens que j'aime et qui m'aiment : enfin Nina a un ami, elle l'appelle comme cela, son ami ; elle l'aime de tout son cœur, et lui donc! Cela me fait plaisir de ressembler à Nina ; oh ! comme cette pièce vous paraîtra délicieuse! Quel joli bonjour vous me donnez le mardi à six heures du matin , mon bien bon ami , comme il est tendre! Vous êtes heureux de trouver tout plein d'expressions comme cela qui font tant de plaisir à votre bonne! Elle, elle n'en trouve pas , elle dit toujours mon ami, mon tendre ami :

oh! dame, ce nom-là est si bien gravé dans son cœur! il faudrait qu'elle cherchât, elle, pour en pouvoir trouver d'autres, et elle ne cherche rien quand elle écrit à son ami. Il est bien plus aimable que moi, cet ami, car il ne cherche sûrement pas non plus. Et puis vous, vous en revenez toujours à bonne; j'aime quand vous dites bonne à moi, oh! j'aime cela à la folie!

Jeudi soir.

Mon ami, non, ce n'est pas un rêve que vous faites sur Dieu ! oh! il existe très certainement: que je serai heureuse quand vous y croirez tout-à-fait ! déjà vous l'invoquez pour les choses que vous desirez ardemment; comme vous avez raison! je lui ai déjà bien parlé de vous, et je lui parle comme à vous , avec la même confiance et la même simplicité; mon ami , je leprierai bien pour notre projet, et puis je parlerai au bonaxec plus d'assurance ; mais si cela ne réussit pas, tendre ami , est-ce que vous en conclurez tout de suite qu'il n'y a pas de Dieu? Vous savez quelle confiance j'ai en vous ; elle

est telle, que je vous croirais presque aveuglément: en sachant que vous m aimez, si vous me tourmentiez, si vous me causiez quelque peine, sans comprendre vos raisons d'agir ainsi, je me soumettrais à tout, et ne murmurerais pas de votre conduite; toujours je serais la même pour vous , et s'il y avait quelque changement en moi, ce ne serait que pour redoubler de soins et d'attentions pour mon ami : ce serait moi que j'accuserais des torts que vous sembleriez avoir, et jamais vous. Oh ! c'est bien vrai cela, tendre ami. Eh bien! c'est comme cela que je suis pour Dieu , et que je voudrais que fût mon ami. Je crois son intelligence et sa bonté au-dessus de celles de tous les hommes : aussi, ma confiance est-elle entièrement aveugle; c'est nous plutôt que lui qui pouvons nous tromper sur les moyens de nous rendre heureux. Je crois que je rabâche un peu, et que je vous ai déjà dit tout cela ; mais je pense tout haut avec mon ami, et puis il me fera taire quand il voudra , je compte là-dessus.

Je crois que le bon vient ces jours-ci à Paris; je n'ose lui écrire sur notre affaire, parcequ'étantchez la M"^ ..., elle pourrait le mal con-

seiller. J ai bien envie , oh! bien envie de réussir, et je ne négligerai rien pour cela, je vous assure ; je trouve beaucoup plus de raisons pour ce projet, que contre : mon ami, quel plaisir j'aurais ! Vous ne croyez pas que le bon ne veut pas que nous parlions de lui, c'est pourtant vrai, et cependant j'en parle toujours , mais je trouve que nous ne pouvons faire autrement; je ne crois pas lui avoir dit que nous l'appelons le bon dans nos lettres; mais tâchez de m'en parler toujours sur une petite feuille volante qui ne tienne point à votre lettre, en cas qu'il marque encore de la curiosité. Mon ami, il a été bien bon pour moi dans tout ceci , je suis désosolée d'en être étonnée, c'est nuire au bien que vous pensez de lui, je n'en suis pas maîtresse: quelquefois je pense tout autrement que je ne voudrais , et cela tracasse mon cœur.

On parle beaucoup dans ce moment-ci de la revue des carabiniers que Monsieur doit faire à Brunoy incessamment : ce nom, que j'entends souvent, me fait plaisir, comme cette affiche de Rennes vous en a fait ; mon ami , nous nous aimons bien. Songez donc que j'aime autant que je suis aimée, et que votre bonheur

in est aussi cher que le mien vous l'est, ou plutôt qu'il n'en existe qu'un pour nous deux , puisque nos deux âmes n'en font qu'une.

Je le crois, oui , je le crois : si mon ami devait passer plusieurs années tourmenté et affligé à l'excès par sa tendresse pour sa bonne , oh ! oui , je désirerais son indifférence ; du moment qu'elle existerait , il ne serait plus malheureux : ce serait alors que mon cœur, accablé des mauxlesplus cruels, trouveraitcependant encore quelques instants, non de bonheur, mais de soulagement , en sachant que son ami n'éprouve plus de peine, et l'aiinant, lui, toujours avec autant de vivacité! Tendre ami, comment puis-je écrire tout cela? c'est cependant vrai; mais quel sacrifice, grand Dieu! et il faudrait avoir le courage d'y travailler, car le désir seul ne suffirait pas : mon ami , comme il faut aimer pour cela !0h! oui, j'aime bien vous avez raison de le croire. Mais ces moments de désespoir dont vous me parlez, oh ! jamais, jamais, je vous en conjure; je suis toute bouleversée quand j'y songe.

Samedi soir.

Tendre ami, VOUS croyez queje me suis menti à moi-même dans une des phrases de ma dernière lettre , vous pouvez avoir raison. Cependant , je ne pense pas comme vous qu'on ne puisse pas sacrifier son bonheur, le bonheur le plus véritable , à son ami , si cela peut faire le sien. L'effort est affreux , mais plus on aime, plus je le crois possible; votre Nina pense comme cela, et vous ne croirez pas être moins aimé d'elle , quoique vous en disiez. Oh ! vous ne pouvez pas croire cela , c'est impossible , elle ne le craint pas \ bon ami ! connaissez bien son cœur; comme il est tendre ! comme il vous aime ! Je me désole de ne pas trouver d'expression qui puisse bien rendre à mon ami comme je suis pour lui. J'ai soin de ma mauvaise ame , je la fais paraître tant que je peux, c'est la bonne qui prend ce soin , et cela ne va pas mal.

Je vous ai dit l'heure à laquelle je me levais à présent , autrefois c'était plus tôt. Je passe assez ordinairement le matin chez moi , pas toujours seule ; quelquefois V aimable , ou la

singulière, ou une autre, dont je ne crois pas vous avoir parlé , viennent me voir ; je joue du clavecin en pensant à mon ami. Oh! c'est charmant, quand on est bien occupé d'une chose , le clavecin ! Je dîne à deux heures avec la dame et U enfant; souvent le petit y vient avec son fils, ou Tun et l'autre y dînent séparément; ils s'en vont à cinq heures et demie ou six heures ; je vais au spectacle ou je n'y vais pas, ou je fais quelques visites à des parents ou j'en reçois ; je ne peux guère fermer ma porte à ceux-ci; quand je reste en solitude, je suis plus heureuse. Je soupe à dix heures; quand je suis seule avec la dame et l'enfant y je me couche de bonne heure ; quand il y a d'autres personnes ou que je ne soupe pas chez moi, c'est plus tard. Voilà ma vie : elle ne me convient guère ; ne pouvant être avec mon ami, je voudrais être toujours seule, ou avec le petit et son fils, que j'aime bien, cet enfant, à cause de son père, je crois. Mais je crois qu'il faut que la mauvaise ame paraisse dans les choses que je faisais autrefois , et qu'en changeant de manière d'être, ce serait trop découvrir la bonne. Mon ami, j'ai bien répondu à tout,

92 LKTTRES ÉCIUTES EN 178G ET 1787.

irest-ce pas? Etes-vous content? J'en ai bien envie; vous Têtes aussi, quand je vous dis comme je vous aime : j'étais bien vilaine à B***, de ne pas vous le dire davantage. Je me reproclie cela ; vous me le disiez si bien , vous, et cela me faisait tant de plaisir !

Dimanche soir.

Mon ami! j'ai vu le bon, et je n'ai pu lui parler; quoique je sois persuadée que, sans explication, vous ne douteriez pas que cela m'a été impossible, puisque je ne l'ai pas fait, votre bonne aime mieux vous dire ce qui l'en a empêchée. Le bon a donc été à V*** le matin ; il est venu chez moi l'après-midi, sur les cinq heures; le petit, son fds, le gouverneur du fils et l'enfant y étaient ; à peine était-il entré, que cette grand'tante dont je vous ai déjà parlé est arrivée ; il a causé avec elle un quart d'heure, et est parti tout'de suite, disant qu'il avait beaucoup d'affaires dans la soirée, et qu'il repartait le lendemain matin à six heures.Voyez, mon ami, comme votre bonne a été malheureuse; elle n'a eu que le temps de lui demander quand il

reviendrait ; il a dit : La semaine prochaine. Mon ami, est-ce ma faute? ai-je eu tort]' Je ne le crois pas.

J'ai reçu aujourd'hui une bonne petite lettre ; vous êtes bon, mon ami, de me permettre d'après ma demande de ne plus vous parler de mes craintes: j'avais ce désir à cause de vous; mais je vois que vous aimez mieux le contraire . ainsi je continuerai à laisser parler mon cœur de tout ce qu'il sent ; cette liberté est bien douce pour lui ; pour qu'il en jouît véritablement, il faudrait que mon ami ne s'affligeât pas non plus pour sa bonne; elle le supplie de penser que le bonheur de sa Jina l'emporte de beaucoup sur ses peines ; et peut-être est-ce le seul bonheur qu on doive se promettre dans la vie : l'absence totale des maux , des afflictions, des inquiétudes, n'existe peut-être pas : tendre ami , tout ce que votre bonne désire, c'est de vous voir le plus heureux possible. Non, votre tendresse et la sienne ne sont point un rêve^ chassez cette idée vraiment baroque; c'est bien une réalité qu'il existe une bonne et un ami. qui n ont qu'une ame, qu un cœur, qui

tous deux étaient nés l'un pour Tautre, qui se sont rencontrés, se sont aimés presqu'aussitôt, et ne changeront jamais.

Mardi soir, 26 septembre 1786.

ON ami, il faut que je vous parle de votre père; je voudrais bien que vous fussiez autrement ensemble, vous seriez plus heu- 'eux. Votre mère ne pourraitelle pas travaillera cela? il me semble qu elle est bonne et qu'elle vous aime assez. 11 ne faudrait pas qu'elle parlât là-dessus tout crûment au père ; mais si , de temps en temps, elle lui parlait de vous, comme en étant contente; si vous pouviez avoir quelques petites attentions pour lui et pour elle, qu'elle lui ferait valoir adroitement, et auxquelles elle saurait donner même plus de prix quelle n'en accorde en

elle-même? Bon ami, je ne puis croire que votre père ne vous aime pas du tout , oh ! non, ce n'est pas votre bonne qui peut croire cela. Dans votre enfance , il se voyait supérieur à vous par ses lumières et ses connaissances : la supériorité sur un être quelconque plaît en général aux hommes, et Ton se défait difficilement de rhabitude d'un amour-propre satisfait: votre esprit maintenant étonne votre père, rhumilie peut-être intérieurement, sans qu'il se l'avoue à lui-même; la crainte de sortir d'une erreur qui lui plaît fait qu'il donne d'autres dénominations à cet esprit, contre lequel le sien ne pourrait lutter : manière de voir extraordinaire , caractère contrariant et opiniâtre, vanité extrême, mépris général pour les opinions reçues (quel portrait de mon ami !).

Mercredi au soir.

Bon ami, je reviens à votre père : peut-être il vous voit comme je disais ce matin; il faut le plaindre d'être si loin de la vérité; je suis persuadée que cela le rend malheureux, et

qu'au fond de son cœur il voudrait vous aimer, et ce desir-là n'est pas de Tindifférence. Et puis, mon ami dit lui-même que, jusqu'à présent, il n'avait pas eu beaucoup de sensibilité; cela, joint à la crainte que vous avez toujours eue de votre père, vous donne Tair froid vis-à-vis de lui. Examinez - vous bien , avez -vous paru quelquefois Taimer? si jamais il n'a vu ce sentiment en vous , n'est-il pas excusable d'être moins tendre pour vous que pour ses autres enfants? tout le monde n'a pas le cœur d'une bo?ine, d'une Nina : et puis , mon ami, qui dit qu'il est soumis à quelques préjugés s'est raidi contre plusieurs. Aimer son père parcequ'on est son fils , lui en a paru un , peutêtre avec raison; mais il eût été plus heureux pour lui d'arrêter moins son esprit là -dessus, et de se livrer à l'illusion commune, si c'en est une cependant, je n'en suis pas bien sûre.

Que mon ami se suppose un fils tel que lui, ayant une manière de voir toute contraire à la sienne, ne la dissimulant jamais, paraissant extrêmement froid et peu sensible; je crois que si mon ami pouvait fixer un moment ses

*.)H i.Ki iiuvs j;cnrn;s i:n nse et 1787.

idées sur tout cela, il serait plus disposé à Tiiidulgence pour son père, que cette indulgence amènerait plus de douceur et de liant dans ses manières vis-à-vis de lui , que peutêtre le père y serait sensible, et qu'il en résulterait plus de bonheur pour tous deux : je suis persuadée que cela ne coûterait peut-être pas autant à mon ami qu'il le croit ; je le vois, moi, d'une grande sensibilité à la froideur de son père, et peut-être son cœur est-il soumis à ce que son esprit nomme préjugé. Mon ami n'a encore vraiment écouté son cœur que pour sa bonne; 'jusque-\a , Tesprit avait toujours eu raison , il raisonnait sur tout , décidait sur tout : mon ami avait envie d'être sensible , ce désir venait de son cœur, mais l'esprit prenait toujours le dessus, et mon ami n'aimait personne, car ce n'est pas à force de raisonnement qu'on peut aimer; il était né pour sentir, cet ami, et. sans le savoir, il travaillait sans cesse à étouffer ce penchant qui fait aujourd'hui le bonheur de sa Nina.

Vendredi, i i heures du matin.

Bonjour, tendre ami de mon cœur! aimezvous toujours votre vilaine bonne ? comme vous êtes bon d avoir changé comme vous avez fait, pour cette pauvre madame de G***, à cause de Tamitié qu'elle a témoigné avoir pour moi ! je la verrai cet hiver, comme vous me le dites; je ne sais pas si je pourrai laimer, mais sûrement je suis reconnaissante de son sentiment pour moi , et il ne me sera pas pénible de la bien traiter. Hier un homme est venu me voir; il a resté très long-temps, parceque, m'a-t-il dit, il se plaisait avec moi, que j'avais une bonté qui le charmait, et il s'est fort étendu sur cette bonté , et m'en a beaucoup louée ; jamais les louanges ne m'avaient fait autant de plaisir; pendant qu'il parlait, je me disais intérieurement : C'est cette bonté que mon ami aime, et je jouissais réellement; bon ami, je vous aime bien. Vous voulez donc me dire tout ce que vous ferez de mal? je ne crois pas que cet article soit jamais bien long. Vous êtes bien drôle, mon ami, de mettre de Famour-propre à notre amitié , et de vouloir qu'il n'en existe

BIBUOTHECA

Cttjviens'v*

pas de semblable : pourquoi donc ne voulezvous pas qu'il y ait des gens aussi heureux que nous? cette amitié si tendre fait bien mon bonheur ; mais cette idée dont vous me parlez n'y ajoute rien, je vous assure : au contraire, moi je serais charmée que tout le monde fût heureux, et bien heureux.

Le petit ne m'a pas prononcé votre nom depuis mon retour; il ne m'est jamais entré dans la tête que ce fût par indifférence; j e ne savais trop à quoi attribuer ce silence; j'ai craint que vous ne lui eussiez pas plu, et j'ai observé le même silence que lui. Depuis huit ou dix jours je suis parfaitement sûre que c'est son amitié qui le fait agir; il était chez moi, et polissonnait avec son fils; ce jour-là ma mauvaise ame se conduisait mal, et je regardais les jeux assez tristement : le petit s'en est aperçu, s'est approché de moi, m'a fixée, a pris mes mains, et les a serrées en membrassant vivement , et j'ai vu ses yeux rougir , les miens se sont remplis de larmes, je me suis sauvée dans un cabinet pour me remettre de l'émotion que je venais d'éprouver; si nous avions été seuls, je crois que je n'y aurais pas tenu. Mon ami, ma tendresse pour

VOUS, celle du petit pour moi, la mienne pour lui, tout cela fut à-la-fois senti bien vivement; mon pauvre cœur en était suffoqué : je le vois bien, le petit pense ce que le bon me (lisait un jour, que mon sentiment me rendrait malbeureuse, d'après nos positions différentes, et il croit travailler à mon bonbeur en ne m'en parlant pas; comme si de garder le silence sur son ami faisait quelque cbose à la tendresse qu'on a pour lui! Mais peut-on blâmer quelqu'un de se tromper? ce n'est pas toujours la conduite qu'il faut juger, mais le motif: comme celui du petit est touchant pour moi , n'est-ce pas, mon ami? oh ! je l'aime de tout mon cœur, et mon ami aussi!

Lundi soir.

Bon ami, soyez tranquille , je n'ai point de chagrin de ce qui s'est passé, je trouve, au contraire que vous avez bien fait de vous confier d'abord à votre mère; mon ami me prie de l'aimer un peu, et il verra que sa bonne y était bien disposée , je le lui mande dans ma dernière lettre; voilà encore un de ces rapports qui me

font tant de plaisir. Vous me dites qu'elle m'admire froidement , je ne suis même pas bien sûre de cela ; peut-être me blâme-t-elle au fond de son cœur et ne vous le dit-elle pas, de peur devons faire de la peine ; il est possible qu'elle ne soit pas convaincue de Fextrême innocence de mes sentiments pour vous , et qu'elle me désapprouve de m'y être livrée comme j'ai fait; elle ne me connaît que par vous, et elle peut ( roire que votre tendresse vous fait exa(jérer le bien que vous dites de moi. Mon ami, elle ne sait pas que Nina, faible dans mille choses, ne l'est pas pour elle, qu'elle sait sacrifier son bonheur, son plaisir, tout, à ce qu'elle croit son devoir, qu'elle a ses idées sur le bien et sur le mal, qu'elle est intimement persuadée qu'il faut rechercher l'un et fuir l'autre, qu'elle ne pourrait supporter les remords, et que la calomnie , qu'elle craint cependant , lui paraît douce en comparaison.

O mon ami ! comme tout ce que je vous dis là est gravé en moi! oui, voilà les vrais sentiments de votre bonne; elle est bien aise de les avoir, mais n'en a pas d'amour -propre. Tout ce que je vois de bien en moi , je me dis : C'est

LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787. lOi

à ina tante que je le dois, et c'est bien mon cœuv qui lui rend cet hommage : oh ! oui , c'est d'elle dont j'ai reçu les premières impressions, les premières idées, et toujours elles se sont fortifiées; mon ami, c'est vrai que vous devez Taimer, c'est elle qui a formé votre bonne que vous aimez tant; oh! aimez-la bien, je vous en prie. Je me rappelle que dans ma première enfance, à Paris, je me jetais quelquefois dans ses bras en l'appelant maman , je n'avais jamais connu la mienne, mon ami: pourquoi aimaisje mieux ce nom que celui de tante? pourquoi demandais-je comme une récompense, de la nommer ainsi? Je me souviens encore du vif plaisir que j'éprouvais alors, l'impression n'en est pas effacée, expliquez cela. Je voulais vous parler de votre père, de votre mère, et j'ai parlé de ma tante; mais cela ne déplaît pas à mon ami , il me le dit, et j'en suis bien contente.

Mardi matin.

Bonjour, mon bon, mon tendre ami; savezvous bien que j'ai eu un plaisir extrême en lisant dans votre lettre que vous aviez pleuré

10 i LETTRES ÉCRITES EN I78G ET 1787.

pour votre mère ; et mon ami croyait n'être pas sensible! son esprit lui avait persuadé cela, je ne sais comment; il fallait qu'il eût fait des raisonnementsd'une drôle de tournure, le mien ne va pas jusqu'à pouvoir les imaginer : ce n'est pas que votre esprit me déplaise au moins, jnon ami ; mais votre bon cœur a la préférence : oh! c'est lui que Nina aime par-dessus tout. N'ayez pas de chagrin que votre père et votre mère sachent notre amitié; pour l'oncle, sûrement vous êtes bien tranquille; moi, je le suis aussi sur les deux autres; n'ayant pas d'intérêt à parler, on est sûr de leur discrétion; je n'avais craint le père que pour la fine, et vous me rassurez là-dessus. 11 était difficile, à ce que je vois, que notre correspondance demeurât totalement inconnue à vos parents ; elle aurait été plus gênée, et vous vous seriez nui dans leur esprit en leur en faisant mystère. Tendre ami, votre bonne désire de tout son cœur que vous soyez bien avec eux, parcequ'elle croit que cela contribuera à votre bonheur, et vous savez comme il lui est cher ! Encore une fois , mon ami , n'ayez nulle inquiétude d'avoir parlé, cela ne me fait pas de peine du tout : je

VOUS ai dit hier au soir que peut-être votre mère u'avait pas bonne opinion de moi ; si cela était, ne lui en sachez pas mauvais gré; tout le monde n'est pas obligé de penser comme vous sur votre bonne \ tendre ami, votre bon cœur l'admire plus qu'elle ne le mérite : pourquoi donc êtes - vous si bon? Faites tout ce qui vous conviendra pour être bien dans l'esprit du père; loin d'en être fâchée, j'en serai bien aise : qu'ils disent et pensent de moi tout ce qu'ils voudront, mais qu'ils rendent mon ami heureux autant qu'ils le pourront, et je les aimerai, et je serai contente, et j'aurai du plaisir à vous les voir aimer aussi.

Si dans nos projets , nos idées , quelque chose déplaisait au père, dites que cela vient de moi, oh! je vous en prie, ne refusez pas cela à votre bomie ^ elle vous le demande en grâce, et elle aurait bien du chagrin si vous ne faisiez pas ce qu'elle veut dans cette occasion; ce qu'elle veut, entendez- vous, tendre ami de mon cœur?

lOG I.ETTRES IXRITES EN 1786 ET 1787.

Mardi soir.

Mon ami, je suis fâchée que vous ayez eu de la peine de ce que je vous ai dit sur la présentation; c'est que je ne m'explique jamais bien; j'ai quelquefois plusieurs idées , un mot en est le résultat , et je ne dis que ce mot comme si on pouvait deviner ce qui l'amène; supportez votre bonne , mon ami , j'en reviendrai toujours à vous faire cette prière. J'ai dit : Pourquoi nêtes-vous pas présenté? et non , Pourquoi ne suis-je pas votre sœur? parcequ'il est tout-à-fait impossible que je devienne votre sœur, et que pour l'autre idée , ce qui s'appelle l'impossibilité n'y est pas. Voilà donc la possibilité établie dans ma tête , le désir y est venu parceque véritablement il serait bien plus simple aux yeux du public que je vous visse étant présenté que ne l'étant pas ; vous ayant connu à B***, il ne sera pas positivement extraordinaire que je vous voie à Paris : si l'on n'a pas de soupçons , cela passera; mais si on en a , on y prendra plus garde. Nous ne recevons que les gens pr. à la cour, il n'y a point de preuves différentes; on ne nous est pr. qu'a-

près Tavoir été à la cour, voilà notre seule règle; il y a quelques exceptions, mais peu. M. de la B*** a été fort lié avec le bon dans sa jeunesse; quoique je le visse à C***, quand je suis entrée dans le monde , il a été fort agité si je le prierais à souper ; le bon ne se souvenait pas si r étourdie Tavaitprié dans le temps de se> soupers ; après bien des pourparlers , j'ai pourtant fini par là ; mais il ne va pas chez les autres , et cela n'a été qu'à cause de son ancienne liaison avec le bon. Quant à M. du G***, il est Fami de tout le monde, il se trouve l'être de

tous lesP depuis mille ans, je ne sais pas

comment, et toutes les P le voient. De tout

cela, il résulte que les liaisons seules ont fait les exceptions, et la craintive bonne aimerait mieux qu'on ne parlât pas dans le public de sa liaison avec son ami ; et elle a dit: Pourquoi nêtes-vous pas présenté? 6 bon ami! quelle grande explication ! écoutez , elle m'a ennuyée à écrire. Ah! j'oubliais encore une chose: dans

l'hiver les P ont un jour par semaine où ils

reçoivent tous les militaires pr. et non pr. ; mais ces derniers , malgré cela , ne vont pas chez les P Quant à la liaison avec le petit, mon bon

ami, je la crois bien difficile; il ne vous a vu que deux jours, et il paraîtrait bien clair qu'elle n'existe que pour moi; d'ailleurs ayant tous deux une tournure très différente, cela semblerait moins simple encore, et augmenterait, je crois, les soupçons; toujours votre bonne est craintive et faible , vous le voyez bien.

Voilà une vilaine soirée , je n'ai rien dit de bon à ce tendre ami que j'aime si bien; oh! comme j'attends avec impatience une lettre qui m'apprenne si mon ami n'est pas un peu fâché contre sa bonne ! c'est si vilain à elle d'avoir tort avec son ami! peut-être qu'il la {jrondera, elle le mérite tant! Ah! je voudrais bien savoir ce qu'il me dira, mon ami; il sera bien bon s'il veut bien toujours aimer sa N. F. :je fais ma signature de ce chiffre.

Ce mercredi soir.

Je verrai demain Ze bon; il mérite toujours ce nom; il y a quelquesjours qu'il m'avait écrit pour me dire de donner demain à dîner à quelques personnes qu'il veut voir pour s'occuper de comédie (nous devons la jouer à C*** dans un mois), et dans ma réponse il v avait un mot

de reconnaissance sur sa manière d'être avec moi ; tantôt j'ai reçu encore un billet de lui , et il me dit : J'arriverai chez vous à une heure et demie pour en parler un peu, car il y a bien long-temps, n'est-ce pas? Ah! c'est vraiment bien bon, mon ami le trouvera comme moi. Me voilà donc sûre de pouvoir parler des gardes , je ne sais pas comment je m'y prendrai ; je prie bien mon Dieu pour que cette idée ne déplaise pas et ne soit pas rejetée; mon ami le prie aussi , c'est sa tendresse pour sa bonne qui l'a porté à cela : quelle jouissance pour mon cœur!

Il me paraît impossible de n'avoir pas au moins quelque doute sur l'existence de Dieu, ce doute seul est uu effet de sa bonté : je crois qu'il l'a mis dans le cœur de tous les hommes, et que celui qui se refuse à l'approfondir, et qui, au lieu de cela, cherche à l'étouffer, est subjugué par l'orgueil et ses passions, et alors ne peut être vraiment vertueux ; je sais qu'on dit que Dieu voulant que les hommes fussent bons et heureux, ne devrait pas permettre qu'il existât et des maux et des vices; j'ignore quel motif les théologiens donnent à la conduite de Dieu, moi je l'adore en silence

no LETTRES ÉCRITKS EN 1786 ET 1787.

sans chercher à la comprendre. Je sens souvent en moi deux volontés, Tune qui me porte au bien, l'autre au mal quelquefois; quoique cette dernière semble plus forte, elle se soumet cependantà Tautre : c'est ce qu'on appelle , je crois, un sacrifice, et on a plus de mérite que si Ton n'avait pas combattu ; en nous laissant le choix du bien et du mal, il me semble que Dieu nous a donné un moyen de mériter davantage; certainement vous donneriez la préférence à l'homme qui aurait travaillé pour vous avec activité, ayant la liberté de ne le pas faire, sur celui qui vous aurait rendu service sans se donner la moindre peine , et seulement parcequ'il n'aurait pu faire autrement. Voilà que je m'embarque là d'une étrange manière , cela ne me va pas du tout de raisonner , je n'y entends rien, et mes discours pourraient fort bien faire un effet tout contraire à celui que je veux. Je dirai seulement à mon ami que toute la nature m'annonce un être infiniment puissant, que mon cœur qui se porte vers lui pour lui demander du secours dans mes peines et mes souffrances me confirme cette même puissance , que la reconnaissance que j'éprouve

LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787 lll

m'indique qu'il n'est pas en moi de croire qu il soit forcé à me prodiguerles bienfaits que je reçois de lui : et tout cela est plus senti encore que réfléchi. Bon ami, écoutez votre cœur, c'est lui qui vous fera bien connaître mon Dieu ; déjà vous le priez , vous le remerciez , oh ! c'est beaucoup; ne pas continuer à vous en occuper, vouloir employer tout votre esprit à détruire tous ces bons mouvements que lui-même vous envoie, mon ami, votre bonne croit que cela serait mal, et elle croit aussi que le mal sera puni , malgré l'extrême bonté de Dieu, qui cependant ne doit pas nuire à sa justice ; elle doit être bien grande cette bonté qui récompense l'homme vertueux; qu'est-ce que l'homme le plus parfait , vis-à-vis de la perfection même, vis-àvis d'un Dieu? Bon ami, j'ai une prière à vous faire : c'est quand vous aurez de vilaines idées sur Dieu, de faire comme quand vous vous imaginez que vous n'aimez pas assez votre Nina; vous lui demandez de vous rassurer là-dessus , parce que vous seriez bien fâché que cela fût; demandez aussi à Dieu qu'il rassure votre cœur qui a envie de l'aimer, et qui y trouve du bonheur.

Jeudi, 1 heure.

Mon ami, dans une demi-heure je vais parler de vous : comment prendra-t-il l'idée des gardes? je voudrais bien qu'il ne la rejetât pas , la peur que j'en ai me trouble un peu : votre bonne est comme cela, ne lui en veuillez pas ; elle sait bien que vous n'auriez pas un grand chagrin si cela ne réussissait pas, car vous le lui avez dit, mais vous en auriez un peu, et elle beaucoup. Tendre ami , je vous aime de tout mon cœur, je vais vous quitter après vous avoir dit cela , je ne veux pas que le bon me trouve vous écrivant , parce qu'il serait peutêtre curieux; je crois que la crainte que j'ai que l'idée des gardes ne lui plaise pas, me fera lui dire qu'elle est de moi; et puis, si au contraire il l'approuve , je serai fâchée de n'avoir pas dit qu'elle est de vous; je ne sais pas ce que je ferai.

Jeudi, 3 heures du soir.

Mon ami. Dieu est bon, bien bon! que je vous conte tout cela ! Le bon n'est arrivé chez

moi qu'à deux heures, j'en étais tout agitée , parceque je craignais de ne plus trouver le moment de lui parler, s'il était une fois dans >es comédies qui lui tournent la tête; en entrant, il m'a dit qu'il venait me demander conseil , parcequ'il était fort embarrassé : il s'agissait de mesdames de M***, qui lui plaisent assez et qu'il a envie de prier au voyage de C"*; et il nose pas, parcequ'il sait que cela déplaira à toutes les autres femmes qui y viennent : vous voyez qu'il est un peu comme votre bonne. Cette première phrase m'a désolée, j'ai vu qu'elle me ferait perdre le seul moment où peut-être je pourrais lui parler; effectivement, nous avons entendu tout de suite un carrosse dans la cour; alors il m'a dit :«^ous reparlerons de cela; avant qu'on entre, dites-moi bien vite comment va votre cœur? — Ah! toujours de même. — Et le sien? — De même aussi , il m'aime bien. » Il m'a serré la main , on est entré , il a fallu se taire. Après dîner, on s'est occupé du répertoire jusqu'à sept heures; je n'ai su ce que je disais, j'ai tout entendu de travers ^mon ami, ne me grondez pas ); on s'est moqué de moi , on en a ri , j'ai ri aussi, la mauvaise ame a ri, ainsi vous

voyez qu'elle n apas tant de tort. J'entends une voiture. A ce soir, tendre ami.

Jeudi soir.

Mon ami ,j avais toujours une peur terrible que le bon ne s'en allât avant les autres; cependant j'avais un peu d'espérance parcequ'il m avait dit, au sujet des M*** : Nous en reparlerons; mais ce pouvait être un autre jour. Enfin, sur les sept heures nous sommes restés seuls; il a commencé par me reparler de son embarras , et puis il m'a dit : « Vous devriez ne pas abandonner vos connaissances de B***, cela vous serait utile pour voir davantage celui que vous aimez : je sais bien que vous aimez mieux vous voir seuls , mais ce serait cela de plus ; il me semble que vous devez le désirer. — O Dieu ! plus je le verrai, plus je serai contente, c'est bien sûr; mais que voulez-vous dire? — Que la société de B*** pourrait, cet hiver, arranger quelques soupers tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre : ce serait la seule manière, vu vos positions à tous deux, de pouvoir manger ensemble ; il vous ferait des visites dans votre intérieur que vous préféreriez; mais se voir

même avec du monde, quand on s'aime bien, c'est toujours un grand plaisir. — Oh! je le trouve bien ! Mais pour tout cela il faut d'abord qu'il soit à Paris (ceci préparait les gardes, mais je vous jure , mon ami, que je ne savais pas du tout comment j'allais v arriver.) — Est-ce qu'il n'y sera pas ? — J'espère qu'il y sera, mais cela ne peut jamais être bien sûr, n'ayant pas de raison de l'habiter : oh ! s'il pouvait être dans les Gardes-Françaises au lieu d'être dans les carabiniers , c'est là ce qui serait heureux. Il a réfléchi un moment, et puis : — Lui avez-vous communiqué cette idée? — Oui. — Lui plaîtelle? — Oui ( encore un moment de réflexion : oh ! comme votre bonne était troublée, mon ami ! ) — Mais elle est très bonne cette idée (j'ai été bien fâchée alors de n'avoir pas dit qu'elle venait de vous), il faut la suivre. — Que faire pour cela ? — D'abord , vous , vous ne pouvez pas vous en mêler , cela ne serait pas convenable ; moi je crois que je le peux , cependant c'est délicat : mais... le petit... — Je crois qu'il vaudrait mieux que ce fût vous; d'abord, il est impossible, si on pense mal de moi, qu'on vous soupçonne d'être d'intelligence dans tout cela;

1 ir> LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787

on le supposerait plutôt du /;e^i^; d'ailleurs, la petit ne Ta vu que deux jours, vous un mois de suite; il est bien plus simple qu'il vous priede vous intéresser à lui , et que vous y consentiez puisqu'il vous connaît davantage. — Vous pouvez avoir raison. » De tout cela, mon ami , il a conclu quMl faudrait que quelqu'un de vos parents ou des amis de votre père lui parlât, à lui, leboîi, et lui dît : Que M. de la G***, qu'il a vu à B*** , désire être placé dans les Gardes- Françaises , qu'il espère qu'il aura la bonté de s'intéresser pour lui ; qu'il doit lui écrire luimême, ou son père , pour solliciter cette grâce ; qu'effectivement, vous ou le père écriviez au bon , qui répondrait qu'il parlera avec grand plaisir, ce qu'il ferait.

A propos, savez-vous écrire à un P ?

N'allez pas faire de bêtise pour la dignité : M... en baut, la lettre commencée bas; parler à la troisième personne, faire votre demande sans verbiage, dire à la fin que vous serez pénétré de reconnaissance ; établir dans le courant de la lettre deux ou trois A. S.; finir par : Je suis, avec un très profond respect , M de V....

Ob ! en voilà bien long sans vous avoir dit un

F.ETTRES ÉCRITF.S EN 1786 ET 1787. 117

jieul petit mot d'amitié; quelque plaisir que j aie eu à vous conter tout cela, j^arrive toujours avec joie au moment de vous dire : Tendre ami , votre bonne vous aime de tout son cœur , je suis heureuse quand je dis cela, mon cœur est à son aise alors ! je voudrais bien que vous m'expliquassiez pourquoi je trouve plus de bonheur à dire votre bonne, qu'à dire mon ami; je n'ai pas l'esprit de le comprendre : il est vrai que je fais cette remarque dans l'instant même, mais je sens bien que je ne me donnerai pas la peine d'y réfléchir : qu'est-ce que tout cela fait à notre amitié ? nous sommes bien sûrs de son existence; ainsi tout cela m'est égal. Bonsoir, mon bien bon, bien bon ami : est-ce que vous n'aimez pas bien Dieu?

Vendredi 3 octobre.

ON ami , et ma lettre qu est-elle ^ devenue? oh ! que j'ai envie de j^ le savoir! quand me lapprendrezvous ? Je suis toujours bien tracassée , quoique j e vous en parle moins que dans mon autre lettre , et je m'en veux toujours d'avoir fait cette étourderie : j'ai un peu peur que vous ne soyez fâché contre votre bonne , je ne puis m'empêcherdevous dire cela, quoique je craigne aussi que cet aveu ne vous déplaise ; mais c'est que je suis si bête, qu'il me paraît impossible que je ne vous importune pas quelquefois \ et dans cette occasion-ci , vraiment j'ai bien tort : tendre ami,

voulez-vous rassurer la craintive bonne, qu vous aime tant ? Madame de C*** m'a parlé de vous, et je n'ai pas rougi; elle m'a dit que vous lui aviez écrit, que votre lettre n'était pas signée, mais qu'à son originalité elle l'avait reconnue pour être de vous : elle m'a marqué bien de l'amitié, cette pauvre femme; je la trouve bonne de m'aimer comme cela , je suis reconnaissante , mais je ne l'aime pas encore.

Vendredi soir.

Mon ami, ces soupers dont parle le bon vous conviendront-ils? dites-le-moi : je me souviens que quand je vous parlai de celui dont le bon avait le projet au retour de B*** , après m'avoir dit qu'il serait bien difficile que vous y fussiez, vous ajoutâtes que ce n'était pas là se voir, et vous parûtes enfin ne pas vous en soucier du tout: de manière que je ne pressai plus le bon, ce que j'avais fait avant de vous parler. Mon ami , je peux vous faire cet aveu actuellement, je ne l'osai pas alors , mais vous me fîtes bien de la peine: ce projet m'avait fait un plaisir extrême ; vous voir deux ou trois heures de plus

avant de vous quitter pour si long-temps, vous voir même sans pouvoir causer avec vous, me paraissait un grand bonheur; votre froideur pour une chose à laquelle mon cœur attachait tant de prix, et dont je vous faisais part avec la joie la plus vive , me saisit à un point que je ne puis vous dire : vous Favouerai-jePma première idée fut : Ah ! il n'aime pas comme moi ! la seconde : N'importe, il m'aime cependant , ne dois-je pas être contente, et sacrifier, sans me plaindre, ce qui m'aurait fait tant de plaisir, à ce qu'il préfère ? tout cela fut phis vite pensé , mon ami, que vous ne pouvez le lire, et je vous dis que je ne presserais plus le bon : j'ai été fausse avec vous ce jour- là , car je ne vous montrai point ma peine; je me le reproche presque à présent ; cependant elle vous aurait affligé, tendre ami. Tout cela est pour vous dire de me parler franchement sur ces soupers ; je n'en aurai plus une vilaine peine, comme à B*** : en connaissant mieux le cœur démon ami, je me suis bien reproché de l'avoir mal jugé un instant; mais dans cet instant même, je ne vous en aimai pas moins vivement : je ne puis bien rendre tout ce qui se passa en moi ; celte

première idée m'affligea ; voir manquer ce souper dont je me faisais réellement un bonheur, et que je n'avais pas douté qui vous parût de même , me causa aussi une peine très vive , et cependant la seconde pensée, qui arriva surle-champ, fit que je vous le sacrifiai sans hésiter, et qu'au milieu de toutes mes peines, ce sacrifice me fit éprouver une sorte de plaisir ; je ne suis pas sûre de bien comprendre tout cela ; mais je l'ai senti, et voilà tout ce qu'il me faut, à moi.

Samedi matin

Mon bien tendre ami, j'ai été heureuse aujourd'hui, j'ai reçu une lettre devons; mais, au nom de Dieu, ne vous tourmentez donc pas comme vous faites; tenez, votre esprit a besoin de s'occuper ; vous ne faites rien, vous ne travaillez plus du tout, parceque vous m'aimez; et précisément à cause de cela, moi, je prie mon ami de se faire des occupations : appliquez votre esprit à toute autre chose qu'à votre bonne , il ne faut que votre cœur à la tendre Nina , lui seul doit s'occuper d'elle ; quand

votre esprit veut discuter, raisonner, analyser, donnez-lui un autre sujet, je vous demande cela en grâce , mon ami , et pour vous et pour moi. Vous me dites que vous croyez m'exagérer quelquefois vos sentiments, cela peut être ; mais quelquefois aussi vous faites le contraire: si votre esprit voulait bien ne pas se mêler de nos affaires , tout cela n'arriverait pas; il fait trop de raisonnements sur notre amitié , et finit quelquefois par s'embrouiller un peu, tout esprit qu'il est. Ecoutez, mon ami, si jamais votre pauvre bojine est assez malheureuse pour vous devenir indifférente , savez-vous comment vous serez? je vais vous le dire : Vous penserez très rarement à elle; et quand cela vous arrivera par hasard, ce sera sans émotion ni plaisir. Si vous n'avez pas encore tenu votre promesse, et que vous lui ayez tu votre changement, ses lettres que vous trouverez bien longues et bien insipides ne vous feront plus éprouver que de Tennui , vous aurez beaucoup de peine à lui répondre , vous ne le ferez pas aussi exactement, et vos lettres seront très courtes , parceque vous n'aurez rien à lui dire. Si ce changement lui ouvre les yeux, etqu'elle

VOUS en témoigne sa douleur, vous la verrez froidement et sans en être ému, et vous finirez de combler son malheur, peut-être avec quelques mouvements d'une pitié bien différente de la sensibilité , et à laquelle jamais un cœur ne peut se méprendre: jusqu'à ce que vous vous reconnaissiez à tout cela , croyez fermement que vous aimez votre bonne ^ et que vous faites son bonheur.

Samedi soir.

Mon bon ami , je ne dirai point au petit que je vousaime mieux que lui ; rappelez-vous donc comme vous m'avez vue l'aimer ; cela n'a pas diminué du tout, quoique je vous aie moins parlé de lui : tendre ami, je n'ai pu encore bien distinguer quel était le premier de vous deux dans mon cœur; tout ce que je ferais pour vous , je le ferais pour lui : oh ! je l'aime bien , je vous assure ; si vous saviez quelle émotion j'éprouve quand je l'entends arriver chez moi! et cependant il y vient bien souvent, et depuis bien long-temps; toujours cela me fait la même impression, et quand je l'enten-

drai lui , mon ami , que je le verrai entrer dans le cabinet de sa bonne ! En vérité, je ne sais pas si vous vous êtes trompé ou non sur le jugement que vous portez de ma tendresse pour vous et le petit ; mais si vous ne vous trompiez pas, je lui ferais de la peine en lui disant cela ; je suis si sûre, moi, d'être ce qu'il aime le plus véritablement au monde, pauvre ;?e^iY/ Cependant depuis que son tils commence à grandir il l'aime bien aussi; eh bien! cela me fait un plaisir étonnant à moi , de le lui voir aimer comme cela; je Fen aime plus encore, et le petit garçon aussi. Omon ami ! je vous remercie de l'aimer le petit; vous dites qu'élevé comme le petit, et vous trouvant dans la même position où il a été si jeune , peut-être vous ne l'auriez pas valu ; bon ami, je parlerai franchement de vous comme de moi : dame ! cela aurait pu arriver. C'est ce que je me dis bien souvent, envoyant des personnes blâmables: peutêtre si j'avais été à leur place, je ne les aurais pas values ; cependant, il m'est bien difficile de penser que vous auriez pu n'être pas bon ; oh ! vous l'êtes tant! voyez donc comme vous êtes sensible : je ne puis comprendre pourquoi

VOUS VOUS étiez imaginé ne pasTêtre; et cette femme et son enfant ! comme vous en avez été attendri ! tout cela me fait plaisir, de mon ami ; il permettra bien que je sois fière de lui , à présent. Pauvre ami, il a pensé qu'il trouverait du bonheur à en avoir, lui, des enfants ; et puis il a éloigné cette idée , à cause de sa bonne, qui ne peut jamais en éprouver un semblable : ô mon ami ! si par la suite cette idée vous occupait fortement, si vous ne pouviez plus être heureux qu'en la voyant s'accomplir, sacrifiez-lui Nina, renoncez à elle, elle ne s'en plaindra pas : mon ami , mon tendre ami ! votre bonne ne peut s'empêcher de pleurer en vous écrivant cela; cependant elle le pense, je crois ; oui, oh! oui , mon ami , elle le pense.

Dimanche, midi.

Je n'ai pu continuer de vous écrire hier soir, et cela parceque ce que je disais était vrai, bien vrai; oh! oui, le bonheur de mon ami , voilà ce qu'il faut: mais si la tendresse de sa bonne, et la sienne pour elle peuvent y suffire , oh ! comme elle sera heureuse la tendre Nina! bon

ami , vous lui êtes bien cher à Nina, oh ! bien. Je ne veux pas oublier de vous dire de réfléchir, avant de vous déterminer absolument sur les gardes , au service que vous aurez à faire ; les officiers mènent à Versailles le détachement destiné à monter la garde, ils le conduisent et le ramènent à cheval; je ne sais encore ce qu'ils ont à faire, informez-vous-en ; si vos entorses vont vous gêner pour tout cela! et le père consentira-t-il? oh ! priez-le bien.

Mon ami, et toutes ces comédies que je vais jouer, cela va me prendre bien du temps , je ne pourrai plus vous écrire autant; on fait tant de répétitions à C***, que non seulement on n'a pas un moment à soi, mais le soir on est bien fatigué: oh ! je ferai bien tout ce que je pourrai peur ne pas vous laisser trop manquer de lettres , mon bon ami, soyez-en bien sûr. Autrefois ces comédies ne m'ennuyaient pas, mais j'ai toujours dit qu'elles m'amusaient beaucoup plus que cela n'était, parceque le bon aime ce genre d'amusement à la passion, et je ne sais pourquoi il ne veut pas avouer hautement son goût; en conséquence il a toujours dit que c'était pour moi qu'il jouait et

m'a toujours demandé si cela me plaisait : si j'avais dit non, je l'aurais mis au désespoir, car il se serait cru obligé de ne pas jouer, j'ai donc toujours dit à lui et à tout le monde que j'aimais fort à jouer la comédie. Ce n'est pas le moment où il est si bon pour moi que j'irai choisir pour le priver d'un plaisir , mon ami trouverait que sa bonne aurait tort ; lui et elle doivent bien de la reconnaissance au bon , n'est-ce pas , tendre ami ?

Mardi soir.

Omon ami, mon bien bon ami, la lettre d aujourd'hui, quel nom lui donnerai-je ? Oh ! bonne et délicieuse à mon cœur ! celui de mon ami la remplit entièrement ; partout, partout , c'est son bon cœur qui parle; j'ai été contente, bien contente de toutes: mais celle-ci, de quel bonheur suprême elle m'a fait jouir ! comme Nina a pleuré en la lisant, et comme elle était heureuse en versant ces larmes si douces! Mon ami, et le bon oncle? oh ! dites-lui bien que Nina , que la Nina à vous, l'aime aussi parceque vous lui êtes cher, et qu'il vous l'est : oh ! c'est vrai, que cela me le fait bien aimer ; qu'il \

LETTRES ECRITES EN 1786 Kl 1787. 129

VOUS écrive souvent de bonnes lettres ! les bonnes lettres font tant de bien au cœur! Et cette froide indifférence pour votre père , et la sienne pour vous , toutes ces belles découvertes faites par votre esprit , que sont-elles devenues quand votre cœur seul vous a conduit? vous aviez dit tout cela à Nina^ et Nina pensait qu'elle le croyait; et cependant quand Nina n'a écouté que son cœur aussi , elle n'a pu croire que le père de son ami ne l'aimât pas et qu'il ne fût pas aimé lui de son fils , de Friendman, si bon, si sensible , si bien fait pour trouver du bonheur à aimer. Nina a cru que Frisndman s'abusait lui-même , et dans sa dernière lettre, je crois, elle le lui dit : mon ami, et j'ai eu raison; oh! cela me fait bien plaisir; vous voyez bien que vous l'aimez , le père, que vous le trouvez bon, qu'il l'est en effet, et qu'il vous aime ; je suis contente quand vous pleurez pour lui , pour votre mère ; j'aime que vous les aimiez; ne voilà-t-il pas que je Taime aussi le père? Je suis sûre qu'il était malheureux, ce pauvre homme, d'être comme il était avec vous; je sens qu'il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus; mais, mon ami , ce n'est, je

crois qu'étant jeune qu'on peut plier son caractère et se souinettreà ce qu'on aime ; à l'âge de votre père ce n'est plus de même, il faut s'attendre qu'il conservera ses défauts, voyez-les avec indulgence , et soyez touché de sa tendresse qui n'en existera pa«i moins. J'étais seule ce soir quand j'ai reçu votre lettre, à sept heures ; après il est venu du monde chez moi; je n'écoutais qu'avec peine ce qu'on disait ; j'avais envie que chacun se tût , parcequ'il me semblait que j'avais quelque chose de bien intéressant à conter; mon ami , c'est bien drôle , je ne savais ce que c'était, et, après un peu de temps , j'ai découvert que ce que j'avais tant d'envie de dire , et qui me paraissait si pressé, c'était que mon ami était raccommodé avec son père , qu'il l'avait écrit à sa bonne. Comment trouvez - vous cela? moi, je n'y comprends rien; c'est apparemment de vous aimer qui me rend comme cela, voilà tout ce que j'en sais ; mais ne me grondez pas , car la mauvaise ame a été bien après, toute la soirée; et la bonne ame, oh! comme elle était heureuse, elle! toutes les deux ont marché à la fois et très bien, je vous assure

LETTRES ÉCRITES EN 178G ET 1787 iM

Bon ami , je crois qu il ne faut pas que vous lisiez des livres sur Dieu : très certainement vous disputeriez contre eux, et votre esprit viendrait étouffer les bons mouvements de votre cœur, qui font tant de plaisir à votre boïïnc;]e vous Tavouerai, je ne les aime guère, ils ne touchent point mon cœur, et il me semble que Dieu ne .veut que de lui. Oh ! que je suis contente de savoir que vous le priez, que vous le remerciez, tout cela avec tant de sensibilité! et mon ami imagine qu'il ne croit pas! et il s'imagine cela jusqu'à ce que son esprit comprenne Dieu! Mon ami, il a fait nos cœurs pour Vaimer, et n'a point fait nos esprits pour le comprendre : pourquoi a-t-il voulu que cela fût ainsi? Votre bonne ^àore sa volonté en silence, et ne cherche point à en pénétrer les motifs; je voudrais que mon ami fît comme cela, s'il le peut. Oh! je Tai bien remercié , Dieu , de tout ce que votre bonne lettre me dit; j'aime à lui parler, je lui conte toutes mes pensées, tous mes désirs, et puis quelquefois je m'embrouille , et j'ai peur de lui mentir, ou bien de lui dire des choses qui lui déplaisent, et je finis par lui dire : «Tenez, mon

Dieu, vous voyez bien mieux que moi-même tout ce qui se passe dans mon cœur, ce qu'il y a de bien et ce qu'il y a de mal ; tout ce (|ue je vous dis est assez inutile, peut-être, puisque vous le saviez sans cela ; mais je trouve du bonheur à vous parler; je vous crois si bo« , si bon, je l'ai éprouvé tant de fois, je sais si bien que vous écoutez favorablement ceux qui s'adressent à vous dans la simplicité de leur cœur : mon Dieu, ce que je vous demande avec le plus d'ardeur, c'est que vous souteniez ma faiblesse, afin queje ne vous abandonne jamais: » presque toujours, voilà la fin de mes prières. J'aime à en faire aussi quelques unes que j'ai dans un livre, je les trouve dans mon genre, je pleure en les lisant ; c'est encore une chose que j'aime bien de pleurer pour Dieii : ô mon ami ! c'est vrai qu'il existe et qu'il est bon , puisque nos cœurs nous le disent.

Mercredi soir.

Ce qui me rend plus hardie pour mes lettres, c'est ma confiance en Dieu; mon ami y pense aussi à ce sujet, et cela m'a fait bien plaisir :

oh! je le prierai bien pour cela, et sa bonté nous sera plus favorable que les adresses de madame D'*** ne pourraient Têtre : je crois que mon ami trouvera que je parle trop longtemps sur cet article, mais il a bien fallu lui dire tout ce que je pensais. Et puis il faut qu'il trouve bon que je le priC;, quand ^e veux ou ne fei/.i pas une chose; il m'est impossible d'employer ce mot avec mon ami , il n'exprimerait pas ce que je pense, puisque sa bonne lui est bien réellement soumise ; et lui qui veut Fêtre aussi ! comme si cela avait de la raison ! bon ami , heureusement pour elle, votre Nina n'a pas tout l'orgueil que vous semblez quelquefois vouloir lui donner, elle sait s'apprécier; mais pour faire plaisir à son ami, elle n'obéira pas aveuglément àses volontés, elle lui dira toujours ce qu'elle en pense, et le plaisir ou le chagrin qu'elles peuvent lui faire ; après cela ce sera vous qui déciderez : il n'y aura que le père à qui il faudra faire croire le contraire, et je vous promets même de lui paraître très entêtée quand il s'agira de choses intéressantes.

Quant à ne nous point voir cette année, pour attendre le succès des papiers, ce n'est assuré-

ment pas mon avis; mon bon ami, ce succès n'est pas assez positif; il est bien vrai que plusieurs personnes ont été présentées ou par intrigue , ou par argent ; il est bien vrai aussi que le public en parle trois jours , et n'y songe plus après : mon ami paraît douter s'il est bien de donner beaucoup d'argent pour cela ; oh ! sa bonne en doute bien aussi, elle ne peut dire le contraire; je crois bien qu'il n'est pas de l'exacte probité de corrompre quelqu'un pour ses intérêts; vous ne serez pas le seul, c'est vrai; mais l'usage doit-il autoriser des choses blâmables en elles-mêmes? ce ne peut être l'avis ni de Nina y ni de son ami ; il doute à présent, ce bon ami , il finirait par se faire des reproches : peut-être vois-je mal, mais je suis obbgée de dire ce que je crois , quoique cela nuise au succès de ce que nous desirons.

Jeudi soir.

Mon ami, j'ai dit l'autre jour au bon que M. de N*** (qui n'est pas présenté) était venu chez moi, que j'en avais été étonnée parcequ'il ne m'en avait rien dit à B***, mais que je croyais

LETTRES ECRITES EN 1780 El 1787 135

que je le recevrais s'il revenait , afin que cela marquât moins pour vous ; alors on dirait simplement que je continue à revoir mes connaissances de B***. Quelques personnes peut-être diront que j'ai tort de manquer à l'étiquette; moi je dirai que j'aime mieux cela que de faire des malhonnêtetés à des gens avec qui j'ai été en société pendant six semaines; voilà tout : le bon m'a approuvée. Je dois voir demain les M****, je compte bien leur dire que j'ai été bien fâchée de ne m'être pas trouvée chez moi lejourqueM. de N***y est venu; j'espère qu'elles le lui diront , et qu'il y reviendra, car j'ai craint qu'il ne crût que ma porte lui avait été fermée. Mon ami , je vous ai dit l'autre jour

qu'il fallait pour les P les mêmes preuves que

pour la cour, je suis très sûre de cela : je ne vois absolument que les voyages de C*** à gagner; je ne vous y verrais pas en liberté , mais je vous y verrais, bon ami; oh ! c'est toujours beaucoup. Recevant M. de N***, je serai bien moins tracassée de vous recevoir aussi cet hiver; je crois qu'alors on aura moins de soupçons de notre liaisoujquoiqueje vous reçoive plus souvent que lui; il n'est pas possible que dans le nombre de

136 LETTRES ECHl TES EN 1780 El 1787

ses connaissances il n'y en ait pas qui plaisent plus que d'autres : il me semble que cela ne peut paraître extraordinaire. Enfin , je veux vous voir, vous dire que je vous aime , mon parti est bien pris là-dessus; les raisonnements que je me fais tendent tous à me persuader qu'il y aura moins de bavardages là-dessus que je ne le croyais , lorsque je vous ai écrit : Pourquoi nêteS'VOus pas présenté ?

Mon ami, je me rappelle que dans une de vos lettres vous me dites que vous croyez qu'il faudra, à Paris, prendre une toute autre tournure que celle que vous avez : moi , je ne crois point cela ; je pense qu'il faut savoir seulement se conformer à celle des gens avec qui l'on vit, mais sans trop s'éloigner de celle qui nous est naturelle; j'avoue à mon ami , que je crois , par exemple , que s'il voulait faire l'agréable , et être bien émoustillé , il aurait l'air assez gaucbe ; je ne sais pas si j'ai tort ou raison.

Oh! non, je ne suis pas de l'avis de votre mariage : dans votre avant-dernière lettre , l'idée des enfants paraissait vous occuper assez fortement; dans la supposition qu'un jour, peut-être, elle deviendrait pour vous une idée

de bonheur, je vous ai répondu ce que mon cœur me dicte et me dictera toujours , que votre ^o/me saura se sacrifierpour vous voir heureux. Ce n'est point subHme, mon ami , c'est tendre, bien tendre, comme ce que je vous avais mandé dans la lettre d'avant; il y a des sacrifices bien cruels ; quand on aime comme votre Nina on les fait, je ne sais pas si on les supporte. Vous n'avez point envie de vous marier à présent, je le sais; mais je vais parler en supposant que cela soit possible un jour: si en vous mariant (et il faudrait que ce fût pour être heureux), votre bonne peut avoir la deuxième place dans votre cœur après votre femme, mon ami, elle connaîtra encore le bonheur; mais elle ne voudrait pas de la première, elle est trop sûre que cela nuirait au vôtre , quoique la tendresse que vous avez pour elle fasse que vous ne pouvez maintenant vous persuader cela. Si cette première place occupée par une autre remplit tellement votre cœur qu'il n'y en ait pas de deuxième, mon ami, c'est alors que le sacrifice aura lieu; oh ! comment puis-je écrire tout cela?

Tendre ami, comme je vous aime ! n'ayez

pas de peine de tout ce que je vous dis; peutêtre je ne m'exprime pas bien ; je ne sais pas si je rends bien tout ce que je pense , ou plutôt tout ce que mon cœur sent : votre bonne est si troublée , quand elle parle sur ce sujet !

Vendredi, 6 lieures du soir.

Tendre ami, je vais fermer cette lettre, parceque je veux l'envoyer à Fonde. Je vais demain à Fontainebleau, et j'y resterai jusqu a dimanche, qui sera le 22, je crois; en arrivant je tâcherai de vous en envoyer une à votre adresse : je ne veux pas en faire partir de Fontainebleau; cela change peut-être quelque chose aux jours, voilà pourquoi je veux mettre celle-ci à la poste aujourd'hui. Je répondrai encore à la délicieuse lettre de mon ami; il est un peu injuste, mon ami ; il me gronde de ce que je m'intrigue de sa santé, et il me parle de la mienne sans fin et sans cesse. Adieu, le bien tendre ami de mon cœur, vous faites mon bonheur, que je suis heureuse de faire le vôtre ! oh! que cela dure toujours, toujours ; quelle délicieuse idée pour la tendre Nina ! pourquoi

celle-la ne remplit-elle pas son cœur , et ne chasse- t-elle pas entièrement les vilaines craintes qui font de la peine à mon ami ! Bon ami , je ne veux pas oublier de vous prier encore de ne pas trop laisser raisonner votre esprit sur Dieu : votre cœur y croit , n'écoutez que lui.

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Samedi soir, à Fontainebleau.

E ne dirai qu'un petit bonsoir ]^ aujourd'hui à mon ami : mon

mal de tête est fort, que mon ^ ami ne s'en occupe pas, dans

deux jours je me porterai bien :

je n'ai pas voulu m'endormir sans vous dire que je vous aimais bien, de tout mon cœur ; /a bonne, Ja Nina à vous, aime à vous répéter ce qu'elle sent si bien. Bonsoir, bien tendre Friendman.

Ce dimanche soir.

O mon ami ! comme tous les jours j'attends

cette heure-ci avec impatience ! c'est la seule où je suis sûre, bien sûre, de n'être pas dérangée : je pense à mon ami en toute liberté; la mauvaise ame n'a rien à faire, elle ne vient point troubler la bonne qui est toute à vous. Je me rappelle que j'ai bien mal rendu, dans ma dernière lettre, tout ce que je pensais sur votre mariage; sûrement je me suis bien embrouillée; oh ! je le sens bien, je ne puis rendre clairement ce qui se passe en moi à ce sujet: ne croyez qu'une chose , qui est bien vraie , c'est que votre bonne saura, saura toujours sacrifier son bonheur au vôtre ; oh ! vous le savez, mon ami , qu'elle vous aime bien votre bonne ! A propos, pourquoi vous reprochez-vous de la reprendre , cette imparfaite Nina, qui a un si bon ami ! savez-vous bien que je le crois aussi, que dans les petites maisons des vignes je n'aurais guère été grondée ; oh ! dame , là je n'aurais été uniquement occupée que de mon ami , pour lui seul mes jours se seraient écoulés, et ils auraient été employés à l'aimer , à tâcher de lui plaire; je n'aurais pas attendu qu'il me dît ses volontés, j'aurais mis tous mes soins à les prévenir : plus de mauvaise ame !

plus de crainte du public! mon ami aurait été le monde pour moi : pourquoi cela n'est-il pas? oh! non, vous n'auriez guère été dans le cas de gronder votre bonne, je le crois. Comme vous Taimez bien votre bonne ! pourquoi donc 2i\ez-yo\xs écrit quelle avait un cœur et vous un esprit ? et puis il me prie de dire que non ; oh ! je vous l'aurais bien dit toute seule, tendre ami;oui, vousavezuncœur, un bien bon cœur; c'est lui qui a écritla bonne lettre tout entière : si vous saviez comme j'en suis reconnaissante de cette bonne lettre, je l'ai bien été aussi de toutes les autres; je ne croyais pas possible qu'il y en eût qui me fissent plus de plaisir, et voilà que mon ami m'en écrit une bien meilleure encore; oh! dame , son cœur était toutà-fait plein; tout ce qu'il sentait pour le père, pour la mère, pour l'oncle, tout cela a rejailli sur la bonne. Et à cause du chagrin que j'avais eu de la dixième , mon tendre ami craignait qu'il n'y eût encore quelque chose dans cellelà qui pût m'affliger? oh ! il n'y avait rien, rien du tout, elle est toute pleine de bonheur, la bien bonne et bien délicieuse lettre! mon ami, je vous en prie en gracc^ , ne craignez plus de

144 LETTI.^a KCRITES EN 1786 ET 1787.

me faire des chagrins , vous n'y pouvez rien , vous voyez que je mêles fais moi toute seule ; vous étiez si loin de songer que cet article pût produire l'effet qu'il a produit; c'est moi qui vous tourmente en étant comme je suis , pardonnez-le à votre bonne, et ne vous inquiétez plus pour elle ; c'est de tout son cœur qu'elle en prie son bien tendre ami.

Ce lundi soir.

Mon ami, il me semble que mes vilaines craintes qui m'affligent et vous aussi, viennent d'abord, de ce que je vous ai mandé une fois que je croyais que difficilement un homme s'attachait et était constant : il me semble qu'elles viennent aussi de la persuasion où je suis, que je n'ai pas tout ce qu'il faut pour vaincre les obstacles que je trouve à la durée de cet attachement; c'est à cette dernière idée que je tiens le plus ; et cependant il m'en est venu une nouvelle queje vais dire à mon bon ami, parcequ'il me l'éclaircira; elle me tracasse depuis hier: peut-être que cette crainte ( que j'ai tort d'éprouver, car elle fait de la peine à

mon ami qui m'aime si bien ) tient à quelques défauts que je ne me connais pas. Cela peut-il être, cela est-il? Mon ami me dit qu'il est grondeur, tracassier, je ne sais quoi encore; j'ai bien de la peine à croire tout cela, puisque je ne Tai jamais vuj mais si cela est, combien votre botine doit être reconnaissante de votre amitié si tendre qui fait disparaître tous vos défauts devant elle! vous le voyez bien, que vous en ayez, que vous n'en ayez pas, toujours Nina doit vous aimer, vous bien aimer : oh! elle n'a rien à se reprocher là-dessus, par exemple; les torts qu'elle a eus ne sont jamais venus de son cœur, et elle répond hardiment qu'il n'en aura jamais avec son bien tendre ami. Mon ami , c'est bien singulier , vous avez la crainte de ne pas m'aimer assez actuellement, et la persuasion de m'aimer toujours : et moi je crois au contraire que vous m'aimez autant qu'on peut aimer, et j'ai la crainte que cela ne dure pas : pourquoi donc différons-nous comme cela? moi je ne le sais pas.

146 LKTTRKS ÉCRITI-S EN 1786 ET 1787.

Mercredi soir.

Mon tendre ami, je l'aime bien aussi cette bonne lettre d'bier; tenez, je les aime toutes, cest bien vrai : comme mon ami connaît sa bonne ! comme il voit bien la manière dont elle reçoit et lit ses lettres! oh '.pour cela, oui, j'ai bien du bonheur quand je les vois arriver : je les distingue bien vite de toutes les autres. Bon ami, hier je l'ai reçue à dix heures du matin, j'en ai lu une partie, et puis il a fallu l'interrompre pour faire un peu de toilette , parceque j'allais à la chasse avec madame E*** : je ne suis rentrée chez moi qu'à près de cinq heures ; il a fallu encore une autre toilette })Our aller à la Comédie (cela aurait paru extraordinaire si je n'y avais pas été ), et de là j'ai été souper chez le Roi , et je suis revenue à minuit et demi n'en pouvant plus et d'ennui et de fatigue; il avait fait un froid à cette chasse qui m'avait tellement pénétrée, que je craignais d'être malade : sans mon ami, je n'y aurais sûrement pas pensé ; mais qu'il soit tranquille, je me porte bien aujourd'hui. Mon ami comment trouvez-vous cette journée pour une Nina qui a une lettre de son ami à lire? Ah !

j'étais sur les épines :je croyais que le moment de venir me coucher n'arriverait jamais : et la pauvre bonne ame , qui n'avait pas le temps de respirer! il a fallu faire marcher la mauvaise sans fin et sans cesse. Oh ! les petites maisons des vignes! la bonne ame toute seule les habiterait: quelle différence!

Jeudi soir.

Mon ami, je suis bien fâchée de ce que le projet des gardes ne convient pas à votre père. Oh! tâchez donc qu'il change d'avis, je vous en prie en grâce. Vous savez à présent quelle est la façon de penser du bon sur cet article, il l'approuve : vous voyez que nous ne sommes pas les seuls; bon ami, si cela vous convient toujours, ce serait bien heureux, votre bonne le croit. Je n'ai pu parler du congé, le bon est parti d'ici ce matin; hierje ne l'avais pas vu seule; nous devons revenir ici dans dix ou douze jours; je l'engagerai à parler : mais si les gardes vont toujours, peut-être dira-t-il qu'il ne veut pas tant parler pour vous; alors je crois qu'il vaudrait mieux qu'il se réservât pour les gardes ; je crois aussi que, de toutes manières, il faut

que VOUS fassiez des démarches de votre côté pour le congé. Bon ami, je reviendrai de C*** tout à la fin de décembre : je crois qu'il faudrait que vous fussiez à Paris un peu avant ; après , cela retarderait trop notre bonheur. Oh! je crois que nous nous parlerons bien peu la première fois que nous nous verrons : comme votre bonne sera saisie ! en y pensant seulement , mon tendre ami, j'en suis toute tremblante; il faudra aussi ne venir chez moi que trois ou quatre jours après mon arrivée , afin de n'avoir pas l'air d'en avoir été instruit à point nommé.

Mon ami, je suis bien contente de ce que vous vous êtes reproché d'avoir contribué au peu de croyance de votre frère : oh ! aimez bien mon Dieu, je vous en prie; mais mon ami est plus avancé là-dessus qu'il ne le pense; il le prie, il met sa confiance en lui, il est reconnaissant; et puis son esprit vient se jeter à la traverse ! il se fait cependant bien connaître à votre cœur, à votre bon cœur que j'aime tant. \oiYebonne ne peut croire que l'univers se soit formé de lui-même, il faut qu'il y ait un premier principe que notre esprit ne peut comprendre : c'est lui que j'appelle Dieu. Mon ami,

LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787. 1 i9

VOUS le savez bien , mon esprit à moi ne peut faire de grands raisonnements, ni disputer contre le vôtre; mais cet esprit, dont en général nous tirons tant de vanité, à quelque degré qu'il soit, il trouve toujours un point au-delà duquel il ne peut passer; ses bornes sont plus ou moins éloignées, mais il en existe toujours; quelquefois il veut les francbir, et alors il s'é~ gare, il accumule erreurs sur erreurs, il s'enfonce lui-même dans un labyrinthe dont son orgueil seul peut lui persuader qu'il trouvera l'issue. On dit que l'homme est l'ouvrage le plus parfait de la nature; comme il est faible cependant ! combien son pouvoir est limité ! combien de maux auxquels il est soumis! comme il a besoin d'un appui ! son cœur lui dit qu'il en existe un qui ne peut lui échapper, s'il le recherche de bonne foi : un être tout puissant , tout bon, tout miséricordieux, qui possède ces qualités à un point que notre faiblesse ne peut comprendre , sera son soutien , son consolateur : tendre ami, oh! oui, votre cœur vous dit cela ; il doit parler comme le cœur de votre bonne, n'est-ce pas, bien bon ami?

150 LETÏRKS ÉCRITES KN 1786 ET 1787.

Vendredi soir.

Mon ami n'aura de sa bontie qu'un petit bonsoir. J'ai soupe dans une maison dont les appartements étaient d'une chaleur extrême, cela m'a donné un grand mal de tête; au total, le monde me fatigue réellement : je n'ai jamais pu concevoir qu'on y put vivre habituellement. A propos, j'ai toujours oublié de vous dire que j'avais parlé à mon chirurgien de mes maux de tête , et qu'il me faisait prendre une petite boisson pour cela ; je vous avoue que je ne la crois pas fort utile, mais enfin j'ai fait ce que mon ami voulait.

Ce samedi soir.

Mon mal de tête est devenu un rhume; peutêtre est-ce le commencement de celui qui me prend tous les ans dans ce temps-ci, et qui dure trois ou quatre mois : mais n'en soyez pas inquiet du tout, car ordinairement je n'en souffre pas ; vous ne me gronderez plus , mon ami , je crois que je vous parle assez de ma santé; à présent, je vais m'occuper de choses plus intéressantes. J'ai toujours un bien grand désir que vous entriez dans les Gardes-Françaises :

combien cela me serait avantageux ! rien ne serait plus simple alors que dfi vous voir beaucoup à Paris , au lieu que sans cela, on ne saura trop pourquoi vous y êtes; mon ami, pensez donc un peu à la craintive 6onne, elle redoute extrêmement les bavardages du public, vous le savez bien; et ce serait un excellent moyen pour les éviter. Ob! j'espère que votre père ne s'y opposera pas, il est si bon! quel plaisir j'ai à vous le voir aimer comme vous faites ! il le mérite, car il vous aime bien aussi; pourquoi, pendant quelque temps, aviez-vous cessé de vous entendre? vous êtes plus heureux tous deux maintenant. Savez-vous bien que vous me le faites aimer aussi votre père ; tout ce qui vous est cher ne peut m'étre indifférent ; bien tendre ami de mon cœur, vous connaissez assez votre bonne pour ne pas douter de cette vérité; et puis il est bon pour moi aussi le père , puisqu'il songe à mon bonheur; c'est bien y travailler que de vous envoyer à Paris : je voudrais que vous y vinssiez vers le i5 décembre, afin de ne pas y arriver positivement en même temps que moi, qui n'y reviendrai qu'à la fin du mois : bon ami, cela se peut-il?

S2€>Sîê -<>'' "ô-- sëë^ ^6^ ^6^ ^

Lundi 23, 10 heures du matin, à Paris.

ON ami , je n'ai reçu votre letti e ^ qu'hier matin à dix heures, par- ^ ceque j'étais à Fontainebleau , 3^ votre bonne a été troublée toute '^j la journée, vous lui pardonnez bien, j'espère; je vais vous dire pourquoi : Samedi au soir , craignant de n'avoir pas de temps le dimanche, j'avais fait mon paquet, dans le-' quel il y avait un petit billet pour l'oncle : au vrai, j'aurais pu attendre au lendemain matin, de bonne heure; mais n'ayant reçu votre lettre qu'à dix heures, cela est revenu au même, il fallait faire ma toilette; j'étais d'autant plus pressée , qu'on venait de me dire que le Roi

i:)4 LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787.

recevait plus tôt qu'à Torflinaire, ce qui n'a point été; mais la dame et V enfant sont venus à la fin de mon habillement, et sont restés là; sans cela j'aurais pu lire encore de votre lettre , défaire une deuxième fois mon paquet, et ajouter un mot à mon ami. En la recevant cette bonne lettre , sentant que je n'avais pas le temps de la lire , j'avais jeté les yeux sur les premières lignes venues, j'en avais parcouru quelques unes de côté et d'autre, j'avais seulement vu qu'il était fort question des gardes, et que vous desiriez avoir une réponse tout de suite ; étant absolument dans l'impossibilité de vous répondre, puisque je ne pouvais même vous lire , bien vite je défis ma première enveloppe, et je chargeai l'oncle de vous dire un mot là -dessus en vous envoyant ma lettre. Pour en revenir à mon trouble , j'ai donc fait ma cour à toute la famille royale , ce qui dure près de deux heures ; je suis revenue me déshabiller, j'ai dîné, et suis partie peu après: en arrivant chez moi, j'ai trouvé quelqu'un qui m'attendait : quand j'ai vu cela, j'ai envoyé tout de suite ma lettre à la poste.

Lundi soir

J'ai été interrompue ce matin , mon ami; vous voyez bien que j'ai dû être mal à mon aise , de savoir que vous me parliez de choses intéressantes, que vous en desiriez la réponse tout de suite, et que je ne pouvais pas faire ce que vous vouliez. Mon ami, tout cela était malheureux pour votre tendre Nina; ah! ne trouvez pas mauvais toutes les différentes impressions que lui cause sa tendresse: peine, joie, inquiétudes, tout est bien. En grâce, en grâce, ne vous embarrassez pas du tout de mes chagrins ; quand j'en ai , je sens si bien qu'ils viennent de ma tendresse pour vous , qu'il s'y mêle toujours une sorte de plaisir : tendre ami, votre bonne vous en conjure , vous en supplie de tout son cœur, ne soyez jamais tracassé pour elle , grondez-la, ne la grondez pas, faites tout ce que vous voudrez; tant que vous l'aimerez, Nina sera heureuse, bienheureuse.

Mardi, 4 heures et '/a du soir.

Mon ami, je suis de votre avis pour les gardes ; j'y vois beaucoup plus d'avantages que

d'inconvénients, et je le désire de tout mon cœur : il se peut faire qu'il entre dans la tête de quelques personnes que je suis pour quelque chose dans tout cela; mais votre mère a raison de dire que dans tout il y a un peu à craindre , et qu'il faut se déterminer pour le côté où il y a moins d'inconvénients : je crois très fort que c'est celui des gardes ; je voudrais que vous pussiez y entrer promptement, pour ne pas passer cet hiver à Paris sans raisons, ce qui ferait, je crois, beaucoup plus parler. Je ne puis causer d e tout cela avec le bon, il est à la campagne, et n'en reviendraquele 3 i,pouraller à Fontainebleau. Le I*' j'irai aussi, nous en reviendrons le 5 , et nous irons le 6 à C***. D'après ces arrangements , je crois impossible que la maréchale de D*** le puisse voir, mais il sera tout simple qu'elle lui écrive : il faut qu'elle lui mande que vous êtes son parent, qu'elle prend infiniment d'intérêt à vous , que vous desirez entrer dans les gardes, que s'étant déjà employée pour cela sans pouvoir réussir, elle s'adresse à lui sachant qu'il vous a connu à B***, que vous ou le père devez lui écrire d'après son conseil pour lui faire cette demande vous-même.

Ainsi votre voyage à Paris ne sera point retardé, je ne veux point de cela, mon ami; je désire bien vivement que vous soyez placé le plus tôt possible, je crois que ce sera Tavis du bon aussi ; je Ty engagerai bien , cela vaut bien mieux pour moi. Une chose que je crains fort c'est que le bon ne veuille pas qu'on sache qu'il se sera mêlé de cette affaire : cette publicité serait pourtant bien avantageuse à votre bonne; je ne comprendrai jamais qu'il ne le sente pas; je ferai bien mon possible pour le lui persuader, parceque cela est vrai. Mon ami, il y a ordinairement un voyage de C***, de trois semaines , dans le printemps, et puis on y passe le mois d'août , et puis novembre et décembre ; en octobre, il y a du Fontainebleau ; j e ne sais pas encore où je placerai ceux de R***: ainsi nous n'aurons pas neuf mois de bonheur, tendre ami. Peutêtre cela vous en fera donner davantage à vos parents : oh! comme je suis contente de ce que vous les aimez bien ! je le savais bien que c'était dans votre cœur; moi je les aime aussi , ils sont bons, et ils vous aiment !

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Mercredi soir, 25 octobre 1786.

ON ami, je me souviens que je n'ai pas répondu à Tarticle de Friendman : oh sûrement , j'ai S^ bien aimé sa scène ! mais comment m'avez-vous écrit dans une de vos lettres : ma bonne n aurait pas cette ressource. Cela m'a fait croire que vous saviez ma façon de penser; effectivement, si je n'avais pas un motif aussi puissant que le mien Test à mes yeux, pour m'engager à vivre dans un cas semblable, pourquoi n'aurais -je pas cette même ressource ? mon ami, je n'en ferais pas usage, parceque je crois que Dieu seul doit disposer de ma destinée ; c'est lui qui fixe le

loa LETTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787.

moment de notre naissance ; celui de notre mort lui appartient également. Il est bon, il a créé les hommes pour être heureux, et, quand le malheur les accable , peut-il ne pas leur permettre de le faire cesser, dites-vous? oh ! sans doute, il nous a créés pour être heureux ! mais c'est précisément cette persuasion qui me fait croire à l'immortalité de Tame. Ce n'est pas dans cette vie-ci que peut se trouver le bonheur parfait, sa durée doit être employée à travailler à l'acquérir; si Dieu permet que les maux nous accablent, nous devons les souffrir avec résignation; y mettre un terme, me paraît agir contre sa volonté. Je me fais une si grande idée de l'être qui a formé l'univers , que je crois impossible que nous puissions pénétrer ses desseins : moi, mon ami, moins je les comprends, et plus j'ai de facilité à soumettre mon esprit et ma raison. Je crois aussi qu'il n'y a pas un homme sur la terre qui ne puisse être utile à ses semblables : dans quelque position que l'on soit, on peut toujours faire du bien, de manière ou d'autre; on peut donner des secours aux pauvres, adoucir les peines des affligés, contribuer au bonheur de quelques individus ,

OU par de bons conseils , ou par mille autres moyens. Oh! je crois que nous sommes créés pour faire le bien , et que nous ne devons point abréger la durée de la tâche qui nous est imposée, ni nous en rapporter aux autres pour la remplir.

Jeudi soir.

Mon ami, écoutez, j'ai eu un peu de chagrin aujourd'hui : une vieille femme de chambre, dont je crois vous avoir parlé , m'a dit ce matin : « Madame, est-il vrai qu'à B*** il y avait un jeune homme qui venait tous les jours déjeuner avec vous? quelqu'un m'a dit cela ; et comme j'ai répondu que je ne le croyais pas , on a ajouté : « Oh! c'est peut-être une personne gui se vante ».

Mon ami , j'aurais bien voulu savoir qui lui avait dit cela; mais j'ai craint de paraître faire trop d'attention à ce qu'elle disait en le lui demandant, d'autant plus qu'il y avait là une de mes femmes qui était à B***; et j'ai continué ce que je faisais d'un air indifférent, et fort troublée intérieurement cependant, mais sans

rougir, ce qui m'a étonnée : bon ami, je me persuade le plus que je peux qu'on ne parlera point de moi; mais dans les moments oii je le crois, cela m'afflige. Vous croyez bien que la phrase, unepersonne qui seyante, ne m'a pas fait d'impression; oh '.j'ai bien de la confiance dans mon ami, il ne peut soupçonner sa bonne d'en manquer un seul instant. Mais on parle donc de moi? grondez-moi si vous êtes fâché que j'en aie de la peine; je ne puis vous dire que je n'en ai pas , je mentirais : vous la connaissez , votre bonne, vous savez comment elle est faite? mon ami, je crois que nous avons eu tort à B*** de ne pas mieuxdissimuler, j'en suis fâchée à présent : le trouvez-vous mauvais? dites-le-moi. Je suis bien triste ce soir, toutes mes idées se confondent. Pourquoi donc suis-je tant affectée de ce que cette femme m'a dit? en vérité, je l'ignore. Bonsoir, bonsoir, mon bien tendre ami. Oh ! aimez Nina, aimez-la toujours.

Vendredi soir.

Quel plaisir j'ai eu en recevant votre lettre aujourd'hui ! mais il a été bien troublé en li-

sant votre petit papier; pardon, mon ami, d'en avoir de la peine , quoique vous me le défendiez ; mais puis-je être maîtresse de mes sensations? Je suis faible, très faible, j'en conviens, et les choses singulières peuvent mitonner : mais, mon ami, comme vous avez raison de dire que , loin d'être Tesclave des usages du monde, vous ne les connaissez pas : oh ! bien certainement ce pays-ci vous est inconnu ; où avez-vous pris qu'on cherchait toujours à cacher le mal? croyez qu'il y a eu beaucoup d'exemples du contraire. En effectuant votre projet, voici ce qu'on dirait de votre bonne ^ soyez-en sur et très sûr : qu'elle a bien caché son jeu depuis quatre ans qu'elle est dans le monde, qu'elle se dédommage bien de la contrainte qu'elle s'était imposée , qu'il est impossible de croire qu'elle en est à son début d'après une conduite aussi imprudente, que le vice ne peut marcher tête levée qu'après s'être bien enraciné, qu'elle a renoncé aux apparences même de l'honnêteté; on ajouterait que le bonet le petit sont des gens abominables, et leur réputation serait aussi flétrie que la mienne. L'idée de l'amitié n'entrerait dans aucune

tête, pas même celle d'un véritable amour ; les sentiments les plus vils, voilà ce que le public donnerait en partage à votre Nina. Oh ! non , jamais, jamais , mon ami! il ne serait pas en moi de le suj)porter; et vous, quedeviendriezvous si vous étiez cause de ces bruits injurieux? Mon ami , ils ont existé pour d'autres femmes peut-être aussi innocentes que moi. Écoutez : je suis de sang-froid , ce n'est point l'effarement de la singularité qui me fait vous dire tout cela ; j'ai pu penser qu'unemanière ouverte de donner mes lettres pourrait prévenir les soupçons de mes gens, mais quatre ou cinq valets ne sont pas le public; d'ailleurs, mon ami, peut-être par ce raisonnement me suisje plutôt étourdie sur les dangers que persuadée : cela vient de ma tendresse pour vous, du désir de vous la témoigner; ainsi vous ne me savez pas mauvais gré de paraître quelquefois inconséquente. Mon ami, croyez une chose bien véritable , c'est qu'il n'y a peut-être pas dix hommes dans Paris qui croient à Fhonnêteté des femmes, qu'il y a effectivement beaucoup de ces dernières , malhonnêtes et qui travaillent de tout leur pouvoir à perdre la ré-

LETTRES ECKITKS EN 1786 ET 1787 l(j5

putation des autres; qu'en général on croit ici le mal fort légèrement, qu'on se donne de la peine pour le découvrir, pour le répandre, pour qu'il circule autant qu'il est possible ; qu'on parle rarement du bien, qu'on ne l'approfondit jamais , et même qu'on y croit peu : voilà le public qui jugerait votre bonne. Aussi tout mon désir a-t-il toujours été qu'il s'occupât peu de moi, et je voudrais que toujours ma conduite tendît à ce but.

Dimanche soir.

Je n'ai pu écrire hier au soir, j'étais accablée, fatiguée sans savoir pourquoi, j'avais besoin de repos : mon ami, je suis tourmentée, troublée; je vois les plus grands inconvénients à la conduite que vous me proposez , et vous, vous en voyez à en tenir une contraire : comment donc faire ? Oh ! est-ce que de toutes manières votre bonne ne pourra éviter des jugements faux et qu'elle ne pourra supporter ? vous disiez que je n'avais plus assez de crainte du public : vous me l'avez bien rendu. Mon ami , en grâce, bien en grâce, ne nous voyons, sur-

tout dans les commencements, que comme connaissances : quoique je ne sois plus extrêmement jeune , je le suis encore assez pour ne pas afficher d'avoir un ami, et un ami de votre âge. Oh ! bien certainement , on ne le croirait pas.

Pourquoi donc vous tourmenter comme vous faites sur Tamitié que vous avez pour moi ? Oh! je crois que vous m'aimez ! mais voilà que je vais encore vous faire voir mes craintes : pour ces gardes, mon ami, quand vous y serez une fois entré, si vous changiez pour moi, peutêtre cette place ne vous conviendrait-elle plus, peut-être vous repentiriez-vous de l'avoir prise ? Tendre ami, je suis bien persuadée que vous m'aimez, que vous avez le désir de m'aimer toujours : cependant mes craintes sont impossibles à détruire; je suis convaincue qu'il est dans l'homme de changer, même sans en avoir le projet; ses opinions, son esprit, ses sentiments même, varient dans le cours de sa vie ; jusqu'aux impressions qu'il reçoit sont sujettes, je crois, au changement; souvent il en est étonné lui-même , et ne peut en connaître la cause; mais cela existe, il sent que cela est.

LKTIHES ECRITES EN I78(i ET 1787. 1H7

Mon ami, réfléchissez à cela pour les {>arcie.s. Vous ne pensez dans ce moment-ci qu'à votre tendresse; en supposant même qu'elle ne change pas, peut-être n'absorbera-t-elle pas toujours toute idée d'ambition? Le jour où cette ambition se réveillera un peu fortement, vous ne serez plus si heureux ; il serait même possible que le sacrifice que vous en auriez fait nuisît à vos sentiments pour moi. Toutes ces idées m'arrivent dans le moment , ne les rejetez pas sans les examiner.

Lundi soir.

Qu'un mot ce soir, mon tendre ami: elle ne se porte pas bien du tout votre Nina, mais elle vous aime et elle a du plaisir à vous le dire. Bonsoir , bien bon ami.

Mardi, midi.

Ne soyez pas inquiet de moi, mon ami ; on dit que je me porte moins bien à cause des douches si chaudes que j'ai prises; moi, je crois que cela tient à des chagrins que j'ai ; ils sont causés par la manière dont le bon et le pe-

tit sont ensemble, par les suites fâcheuses pour tous deux qui peuvent en résulter. Je croyais tout cela calmé, au contraire on s'anime, on s'aigrit de part et d'autre j peut-être y a-t-ii des gens qui soufflent le feu, je n'en sais rien, mais bref on ne veut pas entendre raison, les bons conseils sont rejetés : on a des torts des deux côtés , et chacun croit fermement avoir toute raison, on veut l'avoir même dans des minuties, et l'aigreur s'accroît chaque jour : qui est-ce qui souffre le plus de tout cela? c'est votre pauvre bonne. Et puis la voilà encore tracassée de ses craintes du public , oh ! bien tracassée ! mon ami , la tête me fend , je ne puis penser de suite à rien , même en vous écrivant je suis obligée de m'interrompre et de reposer ma tête ; plaignez-moi , plaignezmoi bien , non de mes maux physiques , mais de ce qui les cause. A propos, il faut que vous les sachiez ces maux, car vous seriez plus inquiet en les ignorant. Ce sont des maux de tête, des moments de faiblesse assez fréquents, peu de sommeil, et du mauvais sommeil, interrompu, agité par de vilains rêves : je n'en parle pas dans la société , parcequ'alors tout

le monde veut me soigner, et cela m'ennuie. Mon ami, au travers de tout cela j ai des rôles à apprendre, paroles et musique : à commencer du 12 novembre jnsqu à la fin de décembre nousjouons tous les huit jours une comédie en trois ou cinq actes et un opéra comique; aussi mes lettres vont-elles bien se raccourcir : mais mon ami connaît le cœur de sa boime , il sait comme il en est aimé. Voilà une vilaine lettre, je crains qu'elle ne vous afflige; votre pauvre bonne en serait bien fâchée : elle vous aime si bien! N. F.

Dimanche , 9 heures du soir.

ON ami , j'arrive de Fontainebleau dans le moment: j'ai reçu votre lettre hier à une heure seulement. Le bon m'avait déjà dit , mais en courant, qu'il avait reçu vos deux lettres, qu'il écrirait au maréchal de Biron. Je n'ai pu entrer en conversation avec lui, il était trop pressé; depuis, je ne l'ai vu que des instants: il m'a été impossible de causer avec lui; il est resté à F***, mais nous allons après-demain à C***, etje tâcherai alors d'avoir quelque chose à vous dire sur tout cela et sur le congé. Je crois que votre père ferait toujours bien de se démener pour ce dernier parti

auprès de M. de Ch***, mais sans parler de projet de quitter son corps. Mon ami , pourquoi vieudriez-vous à Paris sitôt ? attendez vers le 1 7 de décembre : si vous y étiez, comment vous écrirais-je? cela me gênerait et m'embarrasserait. Au nom de Dieu, ne vous logez pas trop près de moi, et ne parlez ni du bon ni de votre Nina à qui que ce soit, au moins jusqu'à ce que je vous mande le contraire. Je ne vous ai pas écrit tous ces jours derniers parcequeje ne Fauraispuque le soir, et que j'avais besoin de repos : depuis trois ou quatre jours , je me suis trouvée un peu mal tous les jours. Je vais consulter ce soir, ainsi n'ayez pas de cbagrin. Votre Nina aimera toujours sonbien-aimé Fnenrfman^ vous le savez bien , n'est-ce pas , tendre ami ? N. F.

«iSlfr

Dimanche, 3 décembre.

OTRE bonne est bien malheureuse; elle a inquiété son ami par son silence, son ami qu'elle aime si tendrement ! Je n'ai qu'un instant, je l'emploie à vous rassurer svu^ ma santé, elle est bonne actuellement : j'ai eu long-temps des maux de cœur, d'estomac , j'ai pris des médecines , de l'émétique; cependant j'ai toujours joué la comédie et répété depuis dix heures du matin jusqu'à deux, et depuis cinq heures et demie jusqu'à dix; le soir, quand je me couche, je n'en puis plus de fatigue. Bon ami, pardonnez à votre bonne , aimez-la toujours ;je tâcherai de

VOUS écrire plus longuement dans cette semaine , n'ayant pas de grands rôles à apprendre : je sors de table, on va partir pour aller au théâtre, je n'ai que le temps de vous dire , mais de tout mon cœur, que je vous aime bien tendrement.

C'est le bon qui m'a dit que vous étiez inquiet; je n'ai encore pu trouver le moment de lire votre lettre d'hier soir.

Mercredi soir.

E ne veux pas , mon ami , que le jeudi se passe sans que vous entendiez parler de votre bonne; je suis au désespoir du chagrin que vous avez de mon silence; demain ou après-demain je vous écrirai longuement , il faut pour cela que j'aie parlé au bon: oh! croyez que Nina est et sera toujours la même pour son bien-aimé Friendman. Je vous écris du foyer, tout le monde est autour de moi, je tremble qu'on ne lise quelques mots. Mon ami , que je crains de vous affliger en vous écrivant ces jours-ci! je voudrais penser comme vous, c'est plus fort que moi; non,

cela m'est totalement impossible; pardonnez, pardonnez, tendre ami : je voudrais vous en dire davantage , je ne le puis, j'ai trop peur en écrivant ici, et puis je vais tout-à-l'heure être en scène. Plaignez-moi, mon bien tendre ami, oui, bien tendre; oh! jamais, jamais de doute sur le cœur de votre bonne; si vous saviez ce qu'elle souffre en vous affligeant!

Pouvez -vous écrire plus lisiblement, bon

ami

Dimanche, niinnii et demi.

Esuis venue me coucher en sortant de table, et le bon est venu chez moi un moment après :

qu'il m'en coûte de vous dire le résultat de notre conversation!

je vais affliger mon ami; mon ami! ah! oui, toujours mon ami, quoique je ne sois plus sa bonne. Quelle lettre j'ai reçue ce soir! dans un moment de confiance, j'ai pensé la montrer au bon, et puis j'ai changé d'avis. Mon cœur, navré de douleur, n'aurait pu entendre reprocher à mon ami l'ironie cruelle qu'il emploie avec moi. On m'a remis celte lettre en allant à table ; en sortant , j'ai passé dans

178 LETTRES ECRITES EN 178ii ET 1787

ma {jarde-robe pour la décacheter : lorsque j'ai vu Madame, j'ai cru fermement m'être trompée, j'ai relu l'adresse et regardé de nouveau le cachet; enfin j'ai lu. Mon ami , si je vous aimais moins, je vous dépeindrais ce qui s'est passé en moi; mais je veux vous épargner ce détail, j'ai bien assez d'autres choses tristes à vous dire. J'ai dit au bon votre façon de penser sur notre conduite , sur C***, etc. Mon ami , je ne puis vous peindre sa surprise : cela lui a paru si étrange, si propre à me perdre absolument de réputation, qu'il a pu penser un instant que vous me trompiez ; j'ai détruit cette idée en l'assurant que vous me recommandiez expressément de le consulter sur tout, et que ce serait lui que vous croiriez. Je ne lui ai pas caché que mesdames de C. et de S. H. paraissaient avoir des soupçons , enfin je lui ai parlé avec la plus grande confiance. O mon ami, qu'il est cruel pour moi de vous dire et de vous prier d'effectuerle résultatde cette conversation ! il est dicté par l'expérience, la sagesse du ^o?^*;, et, (je ne puis dissimuler avec vous) , par ma raison aussi ; mais comme mon cœur en gémit! D'après les soupçons, non seulement des deux femmes

LETTRES ÉCRITES EN I78(j El 1787. I7ft

que je viens de vous nommer , mais de toute^ les autres personnes de B. qui ont pu parler déjà à Paris, je ne pourrais vous voir décemment que cinq ou six fois dans Thiver, et cela, même , pourrait me nuire infiniment. Mon ami ! la méchanceté n'a point de bornes; il serait jiossible que ce début fît notre malheur réciproque pour toujours; il serait possible que, même la cour, vu mon rang et mon état, s'en mêlât sourdement et trouvât des moyens de nous séparer pour jamais. Tendre ami , écoutez la prière de votre bonne (ce nom nVest échappé, j'aime à croire que votre cœur ne le désavouera pas): partez de Paris avant mon retour; loin de vouloir s'intéresser pour votre congé, le bon désire, et fortement, que vous ne l'ayez pa> et que vous alliez à votre régiment; il dit que cela servira à détruire les soupçons de ceux qui en ont. Mon ami, depuis que nous sommes séparés, nous sommes-nous moins aimés? vous faites-vous quelque reproche à cet égardpquant à mon cœur, il ne s'en fait aucun, malgré le silence dont vous me punissez si cruellement ce soir. Le bon dit que, dans un an, ou à peuprès, B*** serait plus oublié; que, pendant ce

temps-là, il tâchera de vous faire entrer dans les gardes si vous ne changez pas d'avis là-dessus, mais qu'il ne veut en parler que dans deux ou trois mois, parceque B*** est encore trop frais; oh! ne lui en veuillez pas, je vous en supplie! il veut monhonheur, ne serait-ce plus vouloir le vôtre aussi?

Je retourne à Paris , le 29 , je crois ; préparez donc votre départ incessamment; bien tendre ami , vous me l'avez dit que vous vouliez mon repos ; soyez assez bon , assez aimant pour m'épargner de nouveaux chagrins en vous opposant à la décision du bon^ qui est devenue la mienne, même d'après votre conseil. Mon ami , mandez-moi que vous m'aimez, que vous croyez fermement que je vous aime, que vous vous soumettez à notre destinée; mais ménagez la sensibilité si vive que j'éprouve en étant forcée de vous affliger : mon ami, le bon dit, comme moi, que vous connaissez bien peu ce pays-ci; il m'a dit les mêmes choses que je vous avais déjà mandées en Bret...; il ne comprend pas que vous puissiez voir autrement que lui et moi là-dessus, je ne l'ai jamais compris non plus.

Il faut enfin que je me justifie, ou du moins

que je vous dise toutes les raisons de mou silence : premièrement , j'ai été environ un mois extrêmement souffrante, sans être alitée; malade comme cela, j'ai toujours été à dix heures du matin à la repétition , et laprès-dîné, comme je vous Tai mandé. J'ai des maux de tête violents; avant-hier matin je me suis trouvée mal dans mon lit; je me suis levée une heure et demie après pour aller au théâtre, et je m'y suis encore un peu trouvée mal : je neveux point faire de remèdes pour tout cela, parce que la cause m'en est trop connue. La tendresse que j'ai pour vous a fait que je me suis afflip^ée vivement de voir que vous attachiez votre bonheur à ce qu'il n'était pas en moi de pouvoir vouloir, quelque désir que j'eusse d'accorder mes idées avec les vôtres: mon trouble, mon chagrin se sont accrus de jour en jour; il m'était de toute impossibilité de vous écrire de suite dans la journée, je n'aurais pu le faire qu'un quart d'heure dans un moment, un quart d'heure dans un autre; il fallait plus de temps que cela pour éclaircir mes idées, pour pouvoir les rendre ; tous les soirs, quand j'étais

couchée, je voulais vous écrire • mais rendue (le fatigue, souffrante, accablée de douleur de iTavoir rien à vous dire qui pût vous satisfaire , ou le sommeil s'emparait de moi, ou je passais mon temps à fondre en larmes; et je remettais au lendemain, et, le lendemain, c'était la même chose; je voulais aussi parler au bon^ je ne trouvais pas le moment d'avoir une conversation suivie avec lui, d'ailleurs je la redoutais , et pour vous , et pour moi, et puis je craignais qu'en sortant d'avec lui on ne s'aperçût de mes larmes. Voilà, mon ami, ce qui vous a fait m'écrire la lettre que j'ai reçue ce soir : mon cœur ne croit pas l'avoir mérité; mais vous ne saviez pas tout cela, je ne me plains point.

Que la réponse de celle-ci ne m'accable pas trop : tendre ami , je ne vous l'ai pas écrite sans m'interrompre; il est trois heures du matin; depuis le souper, je n'ai fait que pleurer, j'ai besoin de repos. Bien - aimé Fî'iendman^ nous ne nous verrons pas, mais nous nous aimerons, mais vous m'attacherez encore plus vivement à vous par la plus forte

preuve de tendresse que vous puissiez me donner, et dont mon cœur sentira tout le prix : vous savez s'il est à vous ce cœur de votre N. F. !

Mercredi, minuit.

MON ami ! quel homme êtes-vous donc? oh! laissez-moi vous remercier, vous bien remercier de vos si bonnes lettres; comme je (^ les aime î comme elles ont fait du bien au cœur de votre bonne ! oui , toujours , toujours votre bonne. Et j'ai pu penser un moment que je ne l'étais plus ! dame ! mon ami , la veille de la vilaine lettre, vous me mandiez que quelquefois il vous venait dans l'esprit que je vous aimais moins; vous ajoutiez cependant que cette idée n'avait point de force; moi, quand j'ai reçu cette autre lettre le lendemain , j'ai cru que la persuasion était arrivée, du

186 LKTTHES KCfUrivS KN \lHii Kl 1787.

moins qu'elle avait existé un instant, et que j'en tenais la preuve ; mais, mon ami, je n'ai pu croire à sa durée; je me disais : Il a été fâché un moment contre moi, il m'a écrit dans ce moment de vivacité , a mis bien vite sa lettre à la poste, et à peine aura-t-elle été partie, qu'il en aura eu du chagrin; son esprit, plus calme , se sera représenté ce que je dois éprouvera cette lecture; et je m'affligeais autant de votre peine que de celle que vous me causiez. Mon ami, cette lettre si cruelle pour mon cœur n'a pas existé long-temps; après vous avoir écrit, à trois heures du matin je me relevai exprès pour la brûler, comme si votre peine et la mienne devaient s'effacer par sa destruction : cette action fut involontaire, et je ne puis vous rendre raisonde cela, mais après Tavoir vu brûler je fus un peu soulagée. Tendre ami, que vous êtes bon de ne pas vous refuser au sacrifice que je vous demande ! ah ! comme mon cœur sent vivement cette marque de votre tendresse infinie! Mon ami, je ne puis me comprendre; pour m'éviter des tourments,je me cause des peines. Oh! c'en est une bien vive de renoncer à vous voir dans ce moment-ci ; et cependant je ne puis me

dissimuler que je le désire ; je le sens , je n'aurais pu supi^orterTagitation cruelle que m'auraient causée les sentiments de mon cœur, la sévérité de ma raison , la faiblesse de mon esprit, mes préjugés si vous voulez; ce choc impétueux d'idées, de sentiments contraires, se détruisant et renaissant au même instant, est au-dessus des forces de votre bonne. Je vous ai mandé que je m'étais trouvée mal plusieurs lois : le vendredi, à la répétition , avant d'envoyer ma lettre à la poste, je me trouvai mal deux fois; le lendemain , je vis arriver mon chirurgien; j'ai su que le bon lui avait envoyé un exprès dans la nuit sans avoir voulu me le dire. Je me suis encore trouvée mal depuis, mais aujourd'hui cependant j'ai été bien, et j'espère que cela continuera ; c'est surtout pour mon tendre ami que je l'espère : oh! qu'il ne s'afflige pas , et qu'il ne se reproche pas mes maux! je n'aime pas cela. Vous le voyez que je suis vilaine, que je prends mal quelquefois ce que vous me dites , que je n'y réponds pas bien, que je ne comprends pas toujours, que je me fais mal comprendre quelquefois, que je m'agite et me tourmente au lieu de m'expliquer avec vous :

mais, mon ami , je n'ai point à me reprocher d'avoir désiré, long -temps avant de vous l'avoir dit, de vous voir prendre le parti que je vous ai proposé; jusqu'au jour où je vous l'ai écrit, j'ai cherché à me vaincre. J'aurais voulu n'écouter que mon cœur seul, et penser comme vous : que d'efforts n'ai-je pas faits pour cela! mais les conversations avec les deux femmes ont achevé d'éclairer ma raison et lui ont fait prendre le dessus : les conseils du bon sont venus à l'appui ; donnés avec force et tendresse, quel pouvoir n'ont-ils pas eu? je n'ai pas seulement été soumise, mais persuadée, et j'ai écrit à mon ami. Oh ! comme j'ai remercié Dieu des sentiments qu'il a mis en lui ! comme il est bon ce Dieu qui protège ceux qui l'aiment! Mon ami, jouissez : c'est vrai que vous rendez le repos à votre bonne; comme je suis touchée de ce que cette idée vous est si chère! comme je vais prier Dieu que vous la conserviez , puisqu'elle sert à votre bonheur!

J'ai réfléchie ce que vous me dites du bon, 'du. sujet de sa dignité; je n'y crois pas du tout, je n'ai vu que tendresse en lui, et ce sentiment, j'en suis convaincue, a totalement absorbé tous

ceux que ses préjugés auraient pu lui inspirer : il ne m'a jamais dit un mot qui pût me faire penser le contraire; je n'ai encore pu trouver le moment de lui parler, j'espère le pouvoir demain matin, et fermer ma lettre après, pour qu'au moins vous la receviez vendredi.

Mon ami, je désire que vous soyez parti quand j'arriverai ;yoi5s voir une fois, ferait plutôt croire que votre départ est concerté; et puis, disposée comme je le suis à me trouver mal, oh! je craindrais trop! d'abord il serait impossible d'éviter le valet de chambre; jugez donc si nous faisions une scène semblable , quelle serait ma peine! si vous êtes encore à Paris, les personnes qui ont des soupçons croiront que nous nous voyons secrètement; mon ami, oh! oui, il faut que vous partiez. Tendre ami , cette Nina qui vous dit cela , comme elle vous aime cependant ! oh ! bien , bien , je vous assure.

Jeudi, lo heures du malin.

Le bon sort de chez moi; heureusement on répète ce matin une pièce dont je ne suis pas ,

et je puis vous écrire; mon ami, je Taime bien le bon: il m'a embrassc'^e tendrement, en me disant que vous me donniez là une preuve bien réelle de votre tendresse , et que cela lui faisait plaisir pour moi. Lui et moi, mon ami, sommes plus persuadés que jamais que les soupçons se répandent, et que votre absence seule peut les détruire; il a entendu, il ^ a deux jours, qu'on parlait, dans le salon, de ma santé devant un bomme qui a des relations avec mesdames de N*** et de M*** , et cet bomme a dit : Ob! ce n'est rien que cela, elle se portera mieux cet biver : mon ami, tout cela m'afflige; mais votre tendresse et la preuve que vous m'en donnez vont me calmer. Le bon pense que vous pouvez dire ou écrire à M. de Cb***, que votre santé vous avait forcé à demander un congé, mais que n'ayant pas de réponse de lui, vous supposiez qu'il ne vous l'accordait pas, et qu'étant mieux actuellement, vous allez rejoindre votre corps. Quant aux gardes , il a de la peine à s'en mêler actuellement qu'il croit les soupçons assez répandus ; il dit qu'il aimerait mieux que vous les obtinssiez par d'autres que par lui; ainsi vous ne lui ferez pas plaisir de reparler de lui

à la maréchale de D*** ; d'après cela, mon ami , que pensez-vous de ces gardes? Il dit cependant que, si vous ne trouvez pas d'autres moyens de parvenir à ce projet, il verra dans quelque temps ce qu'il pourra faire à ce sujet: voyez , réfléchissez à cela.

Bon ami, je crois avoir répondu à toutes les affaires; que je vous dise donc à présent comme Nina aime son Friendman^ oh ! de tout son cœur, je vous assure; vous voulez que je sois plus heureuse : eh hien! oui, je le suis; jugezen , mon ami, en apprenant que la marque de tendresse que tous me donnez détruit presque entièrement mes vilaines craintes. Je les avais toujours, et à présent je ne puis me figurer, qu'aimant si bien, vous cessiez un jour d'aimer. Vous , qui savez mêler le bonheur aux moments les plus remplis d'amertume , ne doutez jamais de la tendresse et de la reconnaissance du cœur de votre N. F.

J'arrive le 29 à Paris ; ô mon ami! vous savez ce que cela veut dire ! si votre père n'est pas content, parlez-lui de ma volonté si absolue dont nous étions convenus; le bon désire que vous disiez votre départ de Paris le pins que

192 LETTRES ÉCRITES KN 1786 171 1787.

VOUS pourrez; faites-le, je vous en prie. Je n'ose plus vous écrire à Paris, mandez-moi positivevement oià il faudra adresser ma première lettre; si vous allez à Sauinur, ne faut-il pas se servir de l'oncle? mandez-moi bien tout cela.

Mercredi, 4 heures après tuidi.

^ E n'ai que le temps de dire un i^ seul petit mot à mon ami : on ^ sort de table ; il faut m'habiller r^^ et aller au théâtre dans une de- ^ '^ mi-heure. Soyez content, je sui>

heureuse autant que vous Têtes , ma santé va bien: oh! toujours, toujours la tendre Nina aimera son bien-aimé Friendmaii ^ et elle croit, à présent, qu'il Taimera toujours aussi; jugez de son bonheur! Je vous écrirai dans deux ou troisjours, par loncle. Oh! partez demain san» faute , mon bien tendre ami, car j'arrive le samedi. Je crois qu'il vaut autant ne pas dire que vous m'écrirez au jour de Tan : vous ferez

l)ien d'écrire à /a ^ne, en arrivant à Saumur , pour qu elle soit bien sûre que vous y êtes. Comme Friendman est aimé de sa tendre N. F.î

'r-yè

Minuit, mercredi ijauvier 1787.

'ai trouvé votre lettre, mon ami , en arrivant de Versailles , avanthier; j'étais étonnée que vous ne m'eussiez pas écrit un mot en partantjeudi.jevois maintenant que le retard de l'arrivée du facteur, ce jour-là, en a été cause ; je ne savais si vous étiez parti ou non ; quoique vous me 1 eussiez mandé positivement, je pensais qu'ilpouvait sétre rencontré quelque obstacle imprévu : en revenant samedi au soir de C... et passant par le Carrousel , oh ! comme l'idée de mon ami s'est renouvelée fortement ' Hier, de même ; jai été à la Comédie italienne ; ma loge est en bas, et presque sur le parterre;

ifu, LKiriu-s i:cniTFs en nso kt itst.

je me suis souvenue que mon ami m'avait mandé qu'il avait été voir Biaise et Babel, dans l'espérance que j'y serais; je me suis représenté la promptitude avec laquelle je l'aurais démêlé dans la foule, le plaisir que j'aurais eu à Tv voir, combien il aurait été facile de nous regarder pendant le spectacle , moi sur-tout ayant un chapeau ; mon cœur s'est serré un moment, et vous sachant loin de moi, ayant voulu que cela fût, et le voulant encore , je ne sais pourquoi, sans cesse, j'ai eu les yeux fixés sur le parterre : je distinguais et observais tous les visages, et, regardant toutes les places, peutêtre, me disais-je, était-il à celle-ci, ou à celle-là? Je vous ai dit que mon cœur s'était serré un moment : c'est vrai , mais n'en concluez pas que je sois malheureuse : oh! non, non, mon ami; vous m'avez si fort prouvé combien vous m'aimiez, cela me donne tant une forte espérance, presque la certitude que vous ne changerez pas , que mon cœur jouit délicieusement : et puis, mon ami, ces tourments causés par la crainte du public, qui m'agitaient (à tort peutêtre), mais enfin qui m'agitaient crueUement, je ne les ai plus, grâce à la preuve si évidente

que VOUS me donnez de votre tendresse. \.v désespoir où j'étais de ne pouvoir absoluntetit faire ce que vous desiriez, la crainte que cela ne vous fît douter de mon cœur, ensuite ia peur extrême que mon projet, si contraire au vôtre, ne vous affligeât vivement, tout cela n'existe plus; ainsi vous voyez que vous ne devez pas craindre que je sois malheureuse : votre absence est pénible à mon cœur , mais combien votre tendresse lui est délicieuse!

Jeudi, 1 heure après minuit.

Mon ami, vous trouvez que j'ai tort de craindre pour l'adresse de mademoiselle deC....; cependant, la preuve qu'on regarde plus le nom que la rue, à la poste, c'est que cette demoiselle, pour qui je reçois souvent des lettres, demeure ailleurs que moi, et que sa rue est sur toutes ses adresses. Au reste, je puis avoir tort; ainsi faites ce que vous voudrez : mais si vous mettiez mademoiselle de B***au lieu de C***, cela ne vaudrait-il pas mieux? j'en ai reçu quelquefois comme cela : encore une fois, mon ami , faites ce que vous voudrez , j'en serai peu

198 LKTTRES ÉCRITKS EN 1786 ET 1787.

on point tourmentée. Bonsoir , tendre ami ; vous savez si votre (oh! toujours, toujours), votre bonne vous aime tendrement : et vous , comme vous laimez! Oh! combien lebien-aimé h^riendman est bon! j'espère que vous voulez bien que je dise cela à présent , vous me Tavez si bien prouvé!

Veiidrt-di, midi.

Mon ami, soyez tranquille, je saurai aussi me passer de lettres ; prévenue de leur rareté , je ne serai point inquiète de votre santé, que vous m'assurez toujours être bonne \ et de votre amitié, vous savez si je puis en être inquiète : oh! ne le craignez pas! je vous ai dit dans l'autre page mes motifs d'être heureuse de mon bonheur à moi, et puis je le suis encore du vôtre : oui, mon ami, jouissons bien du bonheur de nous aimer si tendrement; ne nous créons point de peines, elles font tant de mal ! mais ce que votre bonne, votre Nina vous demande en grâce , c'est de ne point parler de réparations, de torts; est-ce que vous en avez avec moi? où avez-vousdonc pris cela, mon tendre ami? ne

LKTTKKS ECRITES KN 178H ET 1787. 199

111 avez-voiis pas toujours aimée? avez-vous désiré autre chose que mon bonheur^ C'est moi, c'est mon caractère, ma manière de voir, qui m'ont causé tant de peines ; je me les suis donc laites moi-même , c'est moi seule que je dois en accuser: selon moi, mon ami se trompait sur les moyens qu'il proposait, mais son but était toujours cher à mon cœur. Je vais être obligée de fermer cette lettre , car je veux qu'elle soit aujourd'hui à la poste : je l'adresserai à l'oncle; elle sera long-temps à vous arriver, je crois. J'aurais voulu vous écrire plus tôt et plus longuement, je ne l'ai pas pu; mon ami en est bien sûr, et il est inutile d'entrer dans de petits détails là-dessus. J'imagine que vous feriez bien aussi de m'écrire par l'oncle quelquefois ; mais point de bon ni de petit, j'en prie bien mon tendre ami. Votre bonne vous quitte avec peine; elle veut encore vous assurer de sa vive tendresse; elle aime bien à dire : Mon ami, je vous aime; oh! comme elle dit cela de toute son ame ! Adieu , adieu , le bien-aimé Friendman de sa tendre Nina.

De l'encre noire, je vous prie.

^J^ ^,Cf ^Jî^

Samedi soir.

h! qu'il m'en coûte de rompre le silence que j'ai observé si longtemps! peut-être vais-je affliger ^, , ^ mon ami? Peut-être vais-je m'en

^:^^^T¥V^ faire haïr? haïr! ô ciel 1 mai> oui, qu'il cesse de m'aimer^ ce que j ai tant craint, je le désire à présent; qu'il m oublie et qu'il ne soit pas malheureux. 0 mon Dieu! que vais-je lui dire! et cependant il faut parier, et pour la dernière fois. Ecoutez , mon ami . et connaissez l'état de votre bonne : vous allez la trouver bien faible, bien esclave de ce que vous appelez des préjugés ; mais jusqu'au dernier moment elle conservera sa franchise avec

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