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VOUS. Depuis environ trois mois , j'ignore comment j'existe : un poids énorme m'oppresse, à chaque instant les larmes me viennent aux yeux; la contrainte perpétuelle à laquelle je m'applique pour cacher l'état de mon ame est un tourment de plus; il ne se passe pas un jour que je ne fonde en larmes, les soirs quand je suis couchée. Les circonstances m'avaient souvent rendue malheureuse ; mais j'avais tout supporté avec assez de fermeté, parce que je ne connaissais pas les remords, n'ayant jamais rien d'essentiel à me reprocher : aujourd'hui il n'en est pas de même. O mon ami, j'ai réfléchi à notre liaison; moins de trois semaines ont suffi pour la former; en un instant nous n'avons plus, pour ainsi dire, vu que nous dans le monde, et nous nous sommes dit: C'est de l'amitié; de l'amitié? oh ! j'ai été aveugle, bien aveugle ; mais j'ai descendu dans le fond de mon cœur , je l'ai scruté; enleconnaissantbien, je crois connaître le vôtre; tous deux sont loin, j'en conviens, de penser à profaner les sentiments qu'ils éprouvent l'un pour l'autre : jusqu'à ce moment ils ont été purs ces sentiments , peut-être le seraient-ils encore long-temps; mais si jamais
Oh! non! non! je ne puis supporter l'idée de m'exposer, même dans un temps éloigné , à ce que je crains le plus au monde. Ce qui a achevé de me convaincre de la nécessité de prendre un parti (oh! bien cruel pour le cœur de votre bonne), c'est une confidence que m'a faite une femme, il y a quelque temps. J'étais bien éloignée de croire qu'elle en eût de ce genre; elle vit très bien avec son mari, et n'a jamais fait parler d'elle; depuis trois ans, elle aime un homme qu'elle est dans le cas de voir très souvent; ce n'est point un jeune homme, il a pu lui rendre des services essentiels, il la voit tant qu'il veut, lui écrit de même; une grande liberté est autorisée entre eux, parcequ'ils sont fort proches parents; ils se sont dit aussi : C'est de Tamitié; ils s'y sont livrés imprudemment pendant deux ans et demi : ne devaient-ils pas se trouver heureux et ne rien désirer de plus? Eh bien, depuis six mois, les combats qu'ils ont à soutenir leur prouvent combien ils se sont aveuglés sur l'espèce de sentiments qu'ils avaient l'un pour l'autre. Cette femme adore cet homme, et ne veut point cherchera s'en séparer; elle compte sur sa force pour résister; mais
trop souvent notre présomj)tion nous abuse. Je parle pour Thomme comme pour la femme ; il sait que son changement dans sa manière de laimerlui cause des tourments; il se persuade qu'il est en son pouvoirde ne pas la mettre dans le cas d'exercer son courage; il le lui dit, il le lui jure , il le croit fermement; mais il se trompe lui-même , il ne peut surmonter sa faiblesse, et peut-être parviendra-t-il à triompher de la sienne. O mon ami! quand cette femme m'a conté tout cela, et qu'elle a ajouté : Vous êtes bien heureuse, vous, vous ne connaissez pas tout cela ! oh ! comme mon cœur s'est gonflé ! j'ai été un moment sans pouvoir parler; ensuite, elle m'a demandé des conseils; des conseils à moi! me suis-je dit intérieurement, à moi qui suis dans la position où elle-même a été plus de deux ans , et qui m'expose à la voir changer comme la sienne : cependant il fallait répondre; j'ai tâché de ne plus pensera moi, de ne voir qu'elle, et de me laisser aller à l'impulsion de ma raison et de ma conscience : l'une et l'autre m'ont dicté de lui conseiller à peu près ce que je fais aujourd'hui pour vous. Profitez d'un moment de force, lui ai-je dit, et craignez tous
ceux OÙ la faiblesse pourrait avoir le dessus ; on peut faire des sacrifices à ce qu'on aime, mais jamais celui de son devoir; an contraire, c'est au devoir seul qu'il faut tout immoler. Après avoir parlé comme cela à cette femme , je me suis dit les mêmes choses. Mon ami, oh ! comme il faut que j'y croie à ce devoir, à cette vertu ! mais quel mélange de force et de faiblesse ! c'est la crainte de cette faiblesse qui me donne le courage extrême que j'ai dans ce moment. Depuis long-temps je le demande à mon Dieu ce courage , ce n'est qu'aujourd'hui qu'il me l'accorde. Oh! sans doute , il a permis que je m'égarasse, pour me faire mieux sentir le besoin que j'ai de lui, et pour qu'il ne m'arrive plus de trop présumer de mes propres forces: quelle que soit sa volonté, je m'y soumets, et bénis sa providence sans jamais en murmurer. Mon ami, dans mes agitations extrêmes je ne pouvais vous écrire; trente fois j'ai pris mon écritoire , cela m'était impossible; je méditais le parti que je prends, je ne pouvais m'y déterminer tout-à-fait : vous l'avouerai-je, quelques unes de vos lettres n'ont pas été lues entièrement , parceque j'ai craint qu'elles ne
iiraffaiblissent dans la résolution que je me crois fermement obligée de prendre. Si je vous avais écrit, mon projet n'étant pas encore bien fixé, c'est alors que je me serais bien plus affaiblie. Quelquefois , aussi, j'ai pensé que peutêtre mon silence serait un moyen de vous rendre moins sensible à ce que mon devoir me faisait désirer de vous mander; mon ami, croyezvous qu'il ne m'ait pas fallu du courage aussi pour l'employer ce moyen? Oh ! voilà que vous me trouvez bien soumise à ce que vous nommez des préjugés : vous disiez que je ne ressemblais point aux autres femmes , mon ami va dire qu'il s'était bien trompé sur mon compte; il dira.... que sais-je?Oh! ne me haïssez pas! mais ne m'aimez plus ; ne pensez guère à moi, si cela peut troubler votre vie: c'est votre bonne qui vous en conjure. Mais que penseriez-vous d'elle si elle agissait contre le cri de sa conscience? est-ce que vous l'estimeriez? tant que cette conscience ne m a rien dit, j'ai suivi le penchant irrésistible qui m'attachait à vous; elle me parle maintenant, et me parle avec force , mon devoir est de l'écouter et de lui sacrifier jusqu'à mon bonheur : mon bonheur! et
Ll-TTRES ÉCRITES EN 1786 ET 1787. 207
en est-il quand on a des remords? oh! non. c'est un tourment inexprimable que de se faire des reproches à soi-même. Mon ami, mon tendre ami, oh! je ne puis retenir ces expressions: voilà la dernière lettre que vous recevrez de moi, faites -y un mot de réponse pour que je sache si je dois désirer de vivre ou de mourir : oh! comme je craindrai de l'ouvrir! Ecoutez, si elle n'est pas trop déchirante pour un cœur sensible comme Test celui de votre bonne, ayez, je vous en conjure, l attention de mettre une petite croix sur l'enveloppe; n'oubliez pas cela, je vous le demande en grâce. Adieu, adieu, mon ami; votre réponse terminera notre correspondance, il le faut : si vous saviez combien j'ai désiré de mourir depuis que je vous ai écrit! Écoutez, il ne faudra plus chercher d'occasion de nous voir; au contraire, d'ici à long-temps, bien long-temps, il faudra les éviter : si vous venez à Paris et que vous alliez chez mesdames de M...., comme j'y vais quelquefois, je crois qu'il serait bien que, sans affectation, vous tâchassiez de ne pas vous y trouver quand vous saurez que je dois y être : mon ami, que deviendrai-je? oh! ayez pitié de moi, ayez - en
pitié. Cependant, le croiriez-vous? je suis soulagée de vous avoir écrit tout ceci : quelque malheureux qu'on soit, remplir ce que l'on croit être son devoir, fait toujours du bien à l'ame oppressée. Adieu, tendre ami, adieu,jenedois plus vous témoigner ma tendresse; je crois que c'est un tort que j'ai eu, je ne Taurai plus. Mon ami, si vous ne m'oubliez pas, si vous ne voulez pas m'oublier, est-ce que les lettres que A^ous avez de moi vous seront nécessaires pour me rappeler à vous? moi, je n'ai pas besoin des vôtres; si je venais à mourir, on les trouverait; je les brûlerai : si vous en faites autant des miennes, j'aurai plus de tranquillité. Adieu encore une fois , mon ami : on peut changer de conduite quand on a du courage; changer son cœur, j'ignore si cela est possible.