‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 2)Chapitre 17 sur 35 · CU C · texte numérisé non relu

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arrivèrent sur les quatre heures à Tang-choui; ils passèrent la nuit dans ce village, qui nest qu’à trois lieues de la ville de Hui-ciuen, où on les avoit fait comparoître devant le mandarin , et d’où ils avoient été conduits à Macao.

Ce séjour dans un lieu si critique , leur donna de l'inquiétude ; mais ils furent véritablement alarmés , lorsqu'ils virent approcher d'eux un vieillard, qui avoit l'air d’un petit oflicier du tribunal. Ils le furent bien davantage , lorsque le vieillard jetant sur eux un regard menaçant : « Quoi! s’écria-t-il, ces marauds » d'étrangers , qui furent chassés d’ici il y a peu de » mois, et renvoyés ignominieusement à Macao, » ont le front d'y revenir encore, et même d’y pa- »roître avec honneur ! Où est leur interprète ? »

Le guide de ces pères ne fut pas moins alarmé NAS ; mais il prit sur le champ son parti, et crut

evoir payer de résolution. Ainsi prenant un ton d'autorité : « Misérable vieillard , lui dit-il, comment » #s-tu l'audace d'insulter d’honnèêtes gens , dont je » suis chargé par les plus grands mandarins de la » province? Si je n'avois pitié de ton grand âge, » je te ferois châtier sur l'heure même, comme tu » le mérites. » Le vieillard, tout étonné de ce discours, rabattit beaucoup de ses hauteurs : « Seigneur, » répondit-il d’un air radouci, ne me sachez pas

» mauvais gré si je fais le devoir de ma charge : je » suis posté 1ei par le mandarin pour examiner ceux » qui vont et qui viennent, et pour lui en rendre , un compte exact : j'y suis d'autant plus obligé » dans la conjoncture présente , qu'il n’y a que » deux mois que ces étrangers ont passé par ce pays- » ci, et qu'ils ont été chassés par ordre des pre- » miers mandarins de Canton, avec défense expresse » d'y jamais reparoître. » Le guide Chinois dissimulant son embarras, continua à répliquer sur le même ton : « Je m’embarrasse peu, lui dit-il, et

» des ordres que t'a donnés ton mandarin, et du ” Compte que tu as à lui rendre : ce que J'aià te dire, » c’est que pour un homme de ton âge, tu es fort » mal instruit, et que je t'apprendrai À avoir des » manières plus civiles et plus affables, » Le vieil- Jard ne répondit rien ; mais s'adressant au maître de l'hôtellerie , il lui défendit de laisser parür ces étrangeTs Sans un ordre exprès du mandarin » qu'il devoit informer le lendemain matin de leur arrivée,

Le guide soutint toujours son caractère : « Fais ce qu'il te plaira, poursuivit-il, mais je t'avertis » que ces Européens me sont confiés par les grands » mandarins de la province , et que je dois les con- » duiré en toute diligence à Lien-tcheou. Tu as en- »trepris de retarder leur marche » C’est ton affaire ; » Je me décharge sur toi de ce qui les regarde, et » comme mes ordres pressent, et qu'il me faut » partr dès la pointe du jour , je veux qu’à l'heure » même tu me donnes un écrit signé de ta main, » qui fasse foi que par ordre de ton mandarin , tu as » arrêté ces Européens à leur passage ; que c'est de » SOn autorité que tu me forces de te remettre leurs » personnes et leurs eflets, et qu'en me déchargeant » de ce soin, tu te rends responsable de tout ce » Qui en arrivera, Après quoi tu peux, si tu veux , » aller rendre compte à ton mandarin, qui t’aura » beaucoup d'obligation, car je ne doute point qu’il » ne soit cassé de son mandarinat. »

Ces paroles intimidèrent le vieillard, et n’osant signer , de crainte de s'engager dans un mauvais pas, il demanda si ces Européens avoient un passe-port , et si on vouloit bien le lui cor- euniquer. Le guide le lui montra sans peine , en lui ajoutant, qu'à l'égard des ordres particuliers qu'il avoit, il ne les feroit voir qu'à ceux qui devoient en être instruits.

La vue du Passe-port augmenta l’irrésolution où

étoit le vieillard sur ie paru qu’il avoit à prendre ; il

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demanda du temps pour y réfléchir, avec promesse d'apporter le lendemain matin sa réponse. Il passa cette nuit-là dans de cruelles agitations, et ne sachant à quoi se déterminer ; enfin 1l prit sa résolution , et dès les trois heures du matin , il frappe à la porte de l'hôtellerie , et demande à parler an Chinois qui étoit chargé de la conduite des Européens : « Je ne » m'oppose plus, lui dit-il, au départ de ces étran- » gers; vous en êtes le maître , et je suis très-fàché » de les avoir traités avec si peu d’égards et de mo- » dération ; pardonnez- moi, je vous prie , des » emportemens qui sont si peu séans à mon äge, » et obligez-moi de m'assurer que vous les avez tout » à fait oubliés. » Le Chinois loua le vieillard du sage parti qu'il venoit de prendre, et lassura qu'il lui pardonnoit tout ce qui s’étoit passé.

C’est ainsi que se termina une affaire qui tenoit les Missionnaires dans des transes continuelles : car si le mandarin de la ville voisine eût été informé de leur passage , ainsi qu’ils-en étoient menacés, ils ne pouvoient douter qu'au moins ils ne fussent renvoyés encore une fois à Macao. Ils partirent donc avec beaucoup de joie ; et après avoir fait quelques lieues , ils se trouvèrent à l’entrée des terres dépendantes de la ville de Lien-tcheou , où il y avoit une douane à passer. Le chef leur fit toutes sortes de caresses. I leur dit aw’il étoit de Pekin , où il avoit connu quelques-uns de nos pères qui lui avoient rendu service , et qu’il saisissoit avec plaisir l’occasion qui s’offroit de leur en témoigner sa reconnoissance; et en effet, non-seulement il ne voulut point faire la visite de leurs bagages, ni percevoir aucun droit, mais il leur donna encore une lettre de recommandation pour le mandarin de Lien-tcheou , qui étoit son proche parent,

Cette lettre leur fut tort utile ; ils trouvèrent auprès du mandarin toutes les facilités qu'ils pou-

voient souhaiter. Ils partirent de Lien-tcheou pour se rendre à une lieue et demie au-delà, sur les bords de la mer, où une barque les attendoit. Il y avoit là une nouvelle douane , qui ne dépendoit que du mandarin de la province. Le premier abord du principal commis fut sévère et peu gracieux ; mais après quelques momens d'entretien , il s'humanisa , et permit aux Missionnaires de s'embarquer, sans exiger d'eux aucun droit, |

Les pères approchoientdu Tunquin, etils n’avoient que peu de journées à faire pour se rendre à l’embouchure d’une rivière qui conduit à Lofeou , frontière de ce oyaume. Après avoir essuyé une furieuse tempête , qui fut plusieurs fois sur le point de les submerger , enfin ils entrèrent dans la rivière à nuit close, pour n'être point aperçus des infidèles, et arrivèrent auprès de la maison d’un Chrétien, où ils se devoient tenir cachés, jusqu'à ce qu’ils pussent pénétrer dans l'intérieur du royaume. Un des deux catéchistes alla donner avis de leur arrivée, et aussitôt plusieurs Chrétiens de l’un et de l’autre sexe vinrent avec empressement sur le rivage pour les recevoir et transporter leur bagage, ce qui se fit avec une promptitude admirable.

Les pères, après avoir remercié leur guide, qui les avoit conduits avec tant d’affection et de zèle, le congédièrent, afin qu'il profitât de l'obscurité de la nuit pour s’en retourner plus sûrement, et qu'il poriât plutôt à Macao l’agréable nouvelle de leur entrée dans le Tunquin.

Comme ils se disposoient à aller plus avant, le père Sampayo fut pris d’un mal violent, qui l’obligea de rester à Lofeou. On ÿ laissa le père Carvalho awec umeatéchiste pour prendre soin de lui, En peu de temps sa santé fut rétablie, et ces deux pères entweremt heureusement dans le royaume, Où ils remplissent maintenant les fonctiens de leur ministère

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avec beaucoup de zèle et de consolation. Pour les quatre autres Missionnaires , ils prirent le devant avec deux catéchistes tunquinois, l’un nommé Ware et l’autre Vincent. Marc avoit un passe-port pour la Chine d’un des plus grands mandarins de la cour, lequel ne lui fut pourtant d'aucune utilité, comme nous le ver: ons dans la suite. Ils s'embarquèrent tous six dans une petite barque , qui les conduisit à une bourgade appelée Batxa. Là ils mirent pied à terre, et allèrent loger dans la maison d'un néophyte, qui est un des principaux du lieu, où ils se reposèrent pendant deux jours.

Cependant quelques Tunquinois vagabonds pressentirent, on ne sait comment, qu’il y avoit des étrangers dans la bourgade, et que leur dessein étoit d'avancer dans le royaume. L’espérance du butin qu'ils pourroient faire leur donna la pensée d’aller les attendre à l’autre bord d’une rivière, par où 1l falloit absolument qu'ils passassent. Ils ne se trompèrent point dans leurs conjectures. Le second de la troisième lune, c’est-à-dire, le 12 d'avril, les pères gagnèrent le rivage sur les neuf heures du maün. Aussitôt ces vagaboriGs s'étant joints à quelques soldats, et fcignant d’avoir ur ordre des mandarins, sautèrent en furieux dans la barque , se saisirent des quatre Missionnaires , des catéchistes et du batelier qui étoit Chrétien , les chargèrent chasrn d’une cangue , et pillèrent leur bagage.

Le chef de ces bandits y ayant trouvé vn crucifx, l’éleva en l'air, et le montrant à une populace innombrable qui bordoit le rivage : « Je le savois » bien, s'écria-t-il, que ces étrangers étoient des » prédicateurs de la loi chrétienne.» Le peuple lu répondit par des acclamations mêlées de huées continuelles, et des plus sanglans outrages dont ils accablèrent les Missionnaires ; les uns leur arrachèrent la barbe, d’autres leur crachèrent au visage; enfin,

cette populace effrénée ne leur épargna ni les railleries les plus piquantes , ni les injures les plus grossières.

Lorsque ces bandits ne trouvèrent plus rien à piller , ils firent sortir les prisonniers de la barque , et les conduisirent à terre sous un misérable apentis, pour y rester jusqu’à ce qu’ils eussent reçu réponse du gouverneur de la contrée, auquel ils avoient fait Savoir la prise qu’ils venoient de faire. Ces pères, et leurs trois compagnons demeurèrent pendant quatre jours exposés aux ardeurs du soleil le plus brûlant, et aux cruelles morsures des moustiques , nvironnés d’une foule d’infidèles, qui se relevoient les uns les autres pour les garder , et qui nuit et jour ne leur laissèrent pas le moindre repos. Ils étoient observés avec tant de rigueur, qu’il ne fut pas possible aux Chrétiens d'approcher d’eux pour leur procurer de légers secours, dont ils avoient pourtant un très-grand besoin; car ils n’eurent pour tout aliment qu’un peu de riz si mal apprêèté , que la faim leur étoit moins insupportable qu’un mets si insipide,

Le 18 avril, les soldats envoyés par le gouverneur pour amener les prisonniers, arrivèrent; ils les firent venir en leur présence chargés de leurs cangues ; ils attachèrent ces cangues les unes aux autres, et les firent marcher la tête nue sous un’ ciel si ardent, que l’un d'eux en eut une violente inflammation sur les yeux, et qu’un autre fut attaqué d’une espèce de Stupeur, dont il eut la bouche toute tournée, Les soldats armés de sabres et de lances les escortoient ‘ battant continuellement du tambour » CE qui rassembloit dans tout le chemin une foule innombrable de peuple . qui leur faisoit toutes sortes d'insultes.

Cependant un mandarin chrétien qu'on aveit averti promptement de la détention des Missionnaires, alla trouver un des plus grands mandarius de la cour, protecteur du catéchiste Marc. « Seigneur, lui dit-

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» il, votre serviteur Marc, à qui vous aviez donné » un passe-port pour la Chine, en revenoit avec » quelques curiosités qu’il vous apportoit de ce pays- » là; ayant rencontré des Européens, munis d’un » passe-port des mandarins de Canton, lesquels ve- » noient dans ce royaume pour y visiter la sépulture » de leurs frères qui y sont décidés, il s’est joint à » eux pour les accompagner jusqu’à Dim-dou , où » un grand nombre de Chinois font leur séjour. » Mais avant que d’y arriver, iis ont été arrêtés par » une troupe de bandits, qui ont pillé tout ce que » ces Européens apportoient pour présenter au Roi, » et ce que votre serviteur Marc vouloit vous offrir » à vous-même, Ils les ont remis ensuite entre les » mains du gouverneur de la province de l'Est, » qui les retient dans ses prisons. »

Le mandarin de la cour écrivit à l'instant une lettre au gouverneur , par laquelle 1l lui ordonnoit de lui renvoyer les prisonniers avec tout leur bagage. Celui-ci, qui avoit eu part au butin, s’en exusa sous divers prétextes; et pour mieux se mettre à couvert du ressentiment d’un si puissant seigneur , il fit partir aussitôt les prisonniers pour la cour.

Le grand mandarin, outré d'un refus auquel il n’avoit pas lieu de s'attendre de la part d’un subalterne, lui envoya un second ordre bien plus fort que le premier; mais il n’étoit plus temps, l'affaire étoit portée au tribunal de la cour, et les prisonniers étoient déjà en route pour s’y rendre. On les avoit mis dans des espèces de cages semblables à celles où Yon enferme les bêtes féroces, quand on les transporte d’un lieu à un autre; eton les conduisit, non pas par le chemin ordinaire , mais par des routes détournées , afin de dérober leur marche au grand mandarin , dont on sentoit bien qu’ils étoient protégés, On ne peut guère exprimer ce qu'ils eurent à souffrir de la faim, de la soif, des ardeurs d’un climat

brûlant , et des mauvais traitemens que leur firent les soldats.

Enfin, ils arrivèrent à la cour, et après avoir élé

quelque temps enfermés dans la maison d’un man darin, on les conduisit au palais du Roi. Dès qu'ils eurent passé la première porte, parut un eunuque de la présence , qui ordonna qu'on ne laissât entrer personne , et qu'on mit les prisonniers dans un endroit où ils fussent garantis des rayons du soleil. Peu après, on les mena dans une salle intérieure ; où l’on assure que le Roi se tint caché derrière une espèce de rideau, pour voir les prisonniers sans en être vu, et écouter ce qu'ils répondroient aux quesuons qu’un eunuque du palais devoit leur faire par son ordre. Plusieurs mandarins se trouvèrent à cet interrogatoire. Il commença par le catéchiste Marc. L’eunuque lui demanda quelle raison il avoit eu d'amener ces Européens dans le royaume. Il répondit qu'il étoit serviteur d’un mandarin de la cour ; qui lui avoit donné un passe-port pour aller acheter quelques curiosités à la Chine; qu'il avoit rencontré ces Européens , lesquels avoient pareille ment un passe-port des caindarins de Canton, pour venir visiter la sépultu:v Ce leurs frères, morts dans le royaume , et faire oftre de leurs services au Roi ; mais qu'avant que d'arriver à Dim-dou, où il devoit les conduire, ils avoient été arrêtés par des bandits, lesquels avoient pillé tout ce qu'ils portoient avec eux, et les avoient remis entre les mains du gouverneur de la province de l'Est, qui les envoyoit à la cour.

L’eunuque interrogeant ensuite le catéchiste Vincent : « Par quel motif, lui dit-il, avez-vous fait un » voyage à la Chine? » Vincent répondit qu’étant des amis de Marc , il l’avoit accompagné pour l’aider à faire ses emplettes. Enfin, l'eunuque s’adressant au jeune batelier chrétien , il lui demanda quelle

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ÉDIFIANTLS ET CURIEUSES. 63 raison | avoit fait sortir du royaume pour aller à la Chine. Sa réponse fut qu'il étoit natif de la frontière , et que n’ayant point d'autre métier pour gagner sa vie, que celui de conduire une barque, d'y recevoir ceux qui se présen.. ent pour passer la rivière , il y avoit reçu Varc avec les étrangers de sa compagnie, Il ne questionna point les Missionnaires ; mais un des mandarins fit apporter un crucilix, le posa à terre, et leur ordonna de le fouler aux pieds.

Cet ordre les fit frémir d’horreur; ils répondirent qu’on leur couperoit plutôt les pieds, les mains «1 la tête, que de commettre une pareille impiét” comme on vouloit user de violence pour les d’obéir, ils se mirent à genoux, se prosten jusqu’à terre devant ce signe de notre rédemp n, le prirent entre les mains, et se le donnèrent les

ne aux autres, en le baisant avec respect, et

levant au-dessus leurs têtes, ce qui est, selon l'usage de ces peup a marque de la plus profonde ve nération.

Les deux catéchistes firent paroître la même fermeté. Il n’y eut que le jeune batelier que les menaces des juges effrayèrent, et qui témoigna de la foiblesse. Il fut puni sur le champ par les railleries amères de quelques eunuques. « Le scélérat, s’écriè- » rent-ils, qui marche sur celui-là même qu'il regar- » doit, il n’y a qu'un moment, et qu’il respectoit » comme son Dieu ! »

C'est ainsi que se termina ce premier interrogatoire, après lequel on les renvoya dans les prisons. Mais dès le lendemain on les rappela (ans la même salle. Il n’y eut que le catéchiste Marc qui fut interrogé. On lui demanda si quelques-uns de ces Européens avoient leur demeure dans le royaume, et en quel lieu. Marc répondit qu'aucun d'eux n’y avoit

jamais demeuré. « Comment cela se peut-il faire ,

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