‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 35 · MÉMOIRES DE LA CHINE · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DE LA CHINE

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Du père le Royer , Supérieur des Missionnarres de

le C Ompagnie de Jésus dans Le T unquin, à WT. le Royer des Arsix » Son frère.

Au Tunquin, le 10 juin 1700.

Mon TRÈS-CHER FRÈRE, 2. C,

CE m'est, je vous assure, une grande consolation dans l'éloignement où nous sommes , d'apprendre de vos nouvelles , et de trouver l’occasion de vous faire savoir des miennes. J’avois été plusieurs années sans recevoir de vos lettres > quand les dernières me furent rendues. Je ne sais si toutes celles que je Vous ai écrites , seront parvenues jusqu’à vous ; et c'est pour cela qu’il ne faut pas que vous soyez sur-

Pris de trouver souvent les mêmes choses répétées 7, IX, ë

2 LITTRES

dans diverses lettres, qui viennent l’une après l'an tre. Nous aimons mieux avoir la peine d'écrire plus d’une fois ce qui peut faire plaisir à nos amis, que d’être dans le doute s’ils auront appris ce que nous désirons leur faire savoir. Ne vous lassez donc pas de nous écrire, et plus d’une fois, et par plusieurs vaisseaux différens. De cette sorte ce qui peuts’égarer ou se perdre par une voie, ne manque point de se retrouver par une autre.

Il y a huit ans que je suis dans le Tunquin. C'est un royaume placé entre la Chine et la Cochinchine, comme vous pourrez le voir sur toutes les cartes. J'y arrivai avec le père Paregaud , mon compagnon , le 22 juin 1692, après une navigation très-longue et très - difficile. Puisque vous souhaitez savoir quelque chose de plus particulier de mes travaux et de l'état de la religion en ce pays-ci, je veux bien contenter un désir si digne de votre piété, et de l’affection avec laquelle vous vous intéressez à tout ce qui me regarde.

Le Tunquin a été long - temps une de nos plus florissantes missions de l'Orient. Les pères Alexandre de Rhodes et Antoine Marqués de notre Compaguie , furent les premiers qui la fondèrent en 1627. Dieu répandit de grandes bénédictions sur les travaux de ces deux homines apostoliques : car en moins de trois ans, ils baptisèrent près de six mille personnes. Trois Bonzes qui avoient beaucoup de crédit parmi ces peuples , furent de ce nombre, et après qu'on les eut instruits parfaitement de tous les mys-

tères de notre sainte religion , ils devinrent trois excellens catéchistes , qui rendirent des services infinis ‘aux missionnaires dans la prédication de l’évangile.

Les prêtres des idoles, alarmés de voir que leurs disciples embrassoient comme à l’envi la religion chrétienne , firent tous leurs efforts pour la décréditer, et pour rendre les missionnaires suspects ay

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Roi. Ils y réussisent , on ne sait pas comment ; mais enfin les pères furent chassés du royaume , après y avoir demeuré trois ans, Les trois bonzes convertis eurent soin de la nouvelle chrétienté , etils la cultivérent avec tnt de zèle > Que les pères étant revenus l'année suivante au Tunquin , ils trouvèrent leur troupeau augmenté de quatre mille néophytes. Dieu ne permit pas que l'éloignement des missionnaires durât plus long-temps. Le Roi qui reconnut presque d'abord l’imposture des prêtres desidoles, vitrevenir le père Alexandre de Rhodes eLses compagnons avec plaisir, et leur accorda la Permission de prêcher l'évangile dans tous ses états. Ils le firent avec un si grand snccès ; que l’on compta dans le Tunquin jusqu’à deux cent mille Chrétiens. A la vue de ce poses accroissement , les grands du royaume es plus attachés an culte des idoles, s’étant joints aux faux prêtres qui les sollicitoient depuis longtemps, contre les prédicateurs de l'évangile, se plaignirent au Roi des Progrès que faisoit la nou vélle religion , et lui remontrèrent avec tant de force les maux inévitables » Qu'ils prétendoient que pouvoit causer l'établissement de ces étrangers dans son royaume , qu’il se vit comme obligé de proscrire le christianisme , et de chasser les missionnaires une seconde fois. Depuis ce temps-là, on a persécuté les Chrétiens , et les prédicateurs de l’évangile ont été obligés de se tenir cachés ; mais la religion s’est maintenue , et, grâces à Dieu , le nombre des néophytes n’est pas diminué.

Comme donc on ne souffre point les mission natres dans le Tunquin , notre premier soin fut de nous cacher, mon Compagnon et moi, en y arrivant, Nous en vinmes à bout Par une assistance toute particulière de Dieu, Après avoir traversé avec beaucoup de peine et de dangers la province de Fanhhoa, nous entrûmes dans celles de Nhean etde Bochoin, Le

qui sont sur les frontières de la Cochinchine. Nous

les trouvämes dans un extrême abandon, ÿ ayant

un très-grand nombre de Chrétiens qui n'avoient

pas approché des sacremens depuis dix ou douze

ans. Je ne puis vous exprimer la joie qu'eurent ces

bonnes gens de nous voir. [ls nous marquèrent beau-

coup d’empressement à participer aux saints mys-

tères , et on les voyoit venir de fort loin pour assister

au sacrifice de la messe, et recevoir les sacremens.

Nous ne demeurâmes que quatre mois dans ces pro-

vinces , quelque envie que nous eussions d'y rester

davantage pour la consolation des fidèles ; mais on nous rappela, et l’on nous fit passer dans la province de l'est, où nous trouvâmes à peu près les mêmes besoins. Depuis ces premières années jusqu'à maintenant , nous ayons parcouru presque toutes les provinces du royaume , Où nous avons eu l'avantage de baptiser plusieurs infidèles , et d’administrer les sacremens à un grand nombre de Chrétiens. Comme je garde un mémoire exact du nombre des baptêmes, des confessions et des communions , je vous en ferai te dénombrement à la fin de cette lettre.

Les peuples du Tunquin ont de l'esprit, de la politesse et de la docilité. El n’est pas difhcile de les gagner à Jésus-Christ , it qu'ils ont peu d'attachement pour leurs pagodes, et moins encore d'estime

our les prêtres des faux dieux. Leurs mœurs sont d’ailleurs assez innocentes , et ils ne connoissent point les vices grossiers , auxquels les autres nations de l'Orient se livrent avec fureur. Il n’y a parmi eux ue la pluralité des femmes, le droit qu'on a de répudier celles dont on n’est pas content, et la barbare coutume d'y faire des éunuques , qui soient des obstacles à l'établissement de la religion chrétienne. La pluralité des femmes et la coutume de faire des eunuques , ne regardent guère que les personnes de qualité , qui ne se trouvent pas embar-

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rassées d'avoir beaucoup d’enfans, et qui veulent les élever aux premières charges du royaume. Il n’en est pas ainsi du droit qu’on a de répudier'sa femme , et d'en prendre une autre, quand on n’en a pas d'enfans , ou qu’on la trouve d’une humeur fàcheuse. C’estun usage établi même parmi le peuple, et le plus grand obstacle que la loi de Jésus-Christ ait à surmonter,

Quoiqu'il ne soit pas permis de prêcher ici publiquement l’évangile , la religion chrétienne ne laisse pa d'y être très-florissante. La plupart des grands “estiment, et plusieurs l’embrasseroient, si la crainte de perdre leurs charges et leurs biens, ne les retenoit. On a la consolation de trouver dans les cam.pagnes , el au milieu des bois , des bourgades de mille et de deux mille personnes , qui font toutes profession du christianisme, Je ne doute point que si Les troubles qui ont aflligé dans ces derniers temps cette florissante mission , venoient à cesser tout à fait * et si, les ouvriers évangéliques vivant ensemble dans une bonne intelligence et dans une paix parfaite, il venoit ici autant de missionnaires qu'il seroit nécessaire pour la grandeur de l'ouvrage, le christianisme n’y fût en peu d’années la religion dominante.

Pour la manière dont je vis et dont je travaille ici au salut des âmes, puisque vous êtes encore curieux de l’apprendre , je vous l’écrirai tout simplement, et comme parlant à un frère, Pour peu que nous parussions librement en public, il seroit aisé de nous reconnoître à l'air et à la couleur du visage ; ainsi pour ne point susciter de persécution plus grande à la religion , il faut se résoudre à demeurer caché le plus qu’on peut. Je passe les jours entiers, ou enfermé dans un bateau , d’où je ne sors que la nuit pour visiter les villages qui sont proche des rivières, ou retiré dans quelque maison éloignée,

Lorsque je visite les Chrétiens , qui demeurent

6 LETTRES en très-grand nombre sur les montagnes et au milieu des forêts , j'ai ordinairement avec moi huit ou dix catéchistes, qu'il faut que je nourrisse et que j’entretienne de tout. Ils apprennent aussi bien que moi à se contenter de peu de chose, Voici l'onde que nous gardons dans le Partage de notre temps. Je travaille toute la nuit, et il yen a, je vous assure, bien peu de vides. Le temps que je ne donne point à entendre les confessions > OU à communier ceux que j'ai confessés , se passe à accommoder des différends , à faire des réglemens , à résoudre des difficultés où n’ont pu réussir mes catéchistes, À près la messe , que je ds un peu avant le jour , je rentre dans mon bateau ou dans la maison qui me sert alors de retraite. Les catéchistes > Qui se sont reposés durant la nuit , travaillent le jour, pendant que je prie , que j’étudie, ou que je repose. Leur travail est de précher aux infidèles » d’exhorter les anciens Chrétiens et de les préparer à recevoir les sacremens , de catéchiser les enfans, de disposer les catéchumènes au baptême, de visiter les malades, enfin, de faire tout ce qui ne demande point absolument le caractère M Après avoir visité un village, on va dans l’autre , où l’on recommence les mêmss exercices ; ainsi nous sommes toujours dans l’action, Votre bon cœur et votre tendre affection vous font croire peut-être » mon cher frère, qu'on est bien à plaindre de passer ainsi la vie toute entière dans un travail pénible , avec des paysans et des hommes ordinairement du pet peuple, ou dans une retraite plus pénible encore et plus mortifiante que le travail. Mais si nous pouvons vous ex primer quelque chose de nos peines , il n'y a que Dieu qui sache quelles sont nos consolations. Elles paroîtroient dignes d’envie aux personnes les plus atiachées au monde , si lon pouvoit leur en donner quelque expérience. Pour moi, je puis vous assurer que je

milieu ou dix j'entreue moi re que ps. Je issure , e point Tr ceux s diffé s difliprès la rentre ne sert eposés que je travail nciens Sacre— es caenfin, aiment age, 1èmes clion, vous on est ntière t des s une ue le elque sache oient es au que ue je

n'ai jamais été si content en France , que je le suis au Tunquin. A la vérité, on n’a ici que Dieu, et il faut bien se garder d’attendre ou de désirér autre chose ; mais quel plaisir aussi de pouvoir dire avec une effusion de cœur que nulle attache ne sauroit démentir : Deus meus et omnia a Dieu et mon tout); d'entendre au fond de l'âme ce que Dieu répond à cette protestation sincère et généreuse ! On ne fait nulles démarches , qu’on n’aperçoive des traces de sa protection divine , et comme des preuves sensibles de sa présence. Dieu se donne en quelque sorte tout à nous , comme nous voulons être tout à lui, et le centuple qu’on reçoit dans la vie présente , égale ou surpasse la généralité du sacrifice qu'on a fait pour son amour. C’est le témoignage que je suis obligé de rendre à ce bon maître , malgré tant d'infidélités dont je me trouve coupable.

Il y à quatre ans qu'il s’éleva ici une nouvelle persécution contre les Chrétiens. Ce fut au mois d'août de l'année 1696. Le Roi fit un édit, par lequel il défendoit à ses sujets d’embrasser la religion des Portugais { c’est le nom qu'on donne au 'unquin à la non chrétienne }, et ordonna à tous ceux qui en faisoient profession de ne plus s’assembler pour prier, et de ne plus porter d'images ni de médailles, Il voulut aussi qu’on arrêtât les étrangers partout où l'on pourroit les trouver. Le chef de nos catéchistes fut emprisonné et chargé de fers; les pères Vidal et Séguéyra de notre Compagnie auxquels, quelque temps auparavant, le Roi avoit donné une permission particulière de demeurer dans le Tunquin, eurent ordre, comme tous les autres , d'en sortir incessamment. Ils furent même en quelque sorte traités avec plus de rigueur; car quoique le père Séguéyra fût malade à l'extrémité, quand l'ordre du Roi lui fut signifié, on l’obligea de partir sans aucun délai ; mais Dieu ne tarda pas à le récom=

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