‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 2)Chapitre 8 sur 35 · EE A · texte numérisé non relu

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penser ; il mourut au bout de deux ou trois jours dans le bateau où on l'avoit jeté tout moribond , et acheva ainsi la course glorieuse de son apostolat.

L'édit du Roi alarma d’abord tous les fidèles, et jeta les missonnaires dans une terrible consternation, parce que, dans le cours de leurs voyages, ils ne trouvoient presque personne qui osât les recevoir chez soi , ou les y tenir cachés. J'étois alors à visiter la province de l’est, où je demeurai enfermé près de deux mois dans un lieu fort obscur, sans que qui que ce soit en eût connoissance, excepté ceux de la maison qui m'avoient donné cet asile. On abattit presque toutes les églises et les maisons des catéchistes dans la province du nord, et l'on maltraita même les Chrétiens en quelques endroits; mais dans la plupart des autres provinces les gouverneurs furent beaucoup plus modérés. Ils se contentèrent d'envoyer l'édit du Roi aux chefs des villages, afin que les Chrétiens se tinssent sur leurs gardes, et

w'ils n'irritassent pas le prince par une conduite d'éclat contraire à ses intentions.

On m'a assuré que le gouverneur de la province de Nhean , où il y a beaucoup de Chrétiens , ayant reçu ordre, comme les autres , de publier cet édit, osa représenter au Roi, que depuis long-temps qu’il connoissoit les Chrétiens , jamais il n’avoit rien remarqué en eux qui fût contraire à son service; qu’il avoit dans ses troupes plus de trois mille soldats , qui faisoient profession de cette religion ; qu’il n’en connoissoit point de plus braves, ni de plus affectionnés à sa personne, On dit que le Roi lui répondit simplement, qu'il ne pouvoit pas révoquer l’édit qu'il avoit porté ; mais que c’étoit aux gouverneurs à voir ce qui convenoit au bien de l’état , etèà en user dans les rencontres particulières selon qu'ils le jugeroient à propos. Ainsi cette persécution n’a pas eu les suites fâcheuses qu’on avoit sujet d'appréhender.

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Un an avant ces troubles j'avois perdu mon cher compagnon , le père Paregaud. Il étoit chargé d'une des plus nombreuses églises du T unquin. Ayant appris qu'à deux journées du lieu où i! :{sidoit, il y avoit sur des montagnes un gr nombre de fidèles , qui depuis plusieurs années n’avoient point vu de missionnaires, il résolut d'aller les visiter, On tâcha de l'en détourner , sur ce que c’étoit alors le temps des chaleurs, et que d’ailleurs l'air et les eaux y sont si mauvais, qu’il n'y a presque que les habitans de ces montagnes qui y puissent vivre. Le père n'écouta que son zèle et les besoins pressans de ces pauvres À 8 ds 4 Il parcourut quelques villages, ses catéchistes tombèrent malades, et bientôt il se sentit lui-même frappé. Il ne laissa pas de continuer les exercices de la mission , et de passer les nuits à entendre les confessions. Mais le mal devint si violent, qu'il fut enfin obligé de se faire reporter à son église. J’étois alors à trois Journées de chemin du lieu de sa demeure ; il m'envoya quérir pour lui administrer les derniers sacremens. J’arrivai la veille de sa mort, je le trouvai dans une grande foiblesse , mais dans une tranquillité admirable , et dans une continuelle union avec Dieu, Il me pria de lui donner au plutôt les sacremens, qu’il reçut avec des sentimens d’amour et de reconnoissance envers Dieu, dont tous ceux qui étoient présens furent , comme moi, très-vivement touchés. Après avoir passé le reste du jour dans une profonde paix, et dans un désir ardent de s’unir à son Créateur , Sur le soir il

lui prit un redoublemeut, qui l'enleva vers les deux heures après minuit, le 5 juillet de l’année 1695. J’étoit un missionnaire infatigable au travail, et d'une mortification extrême, Son zèle étoit si grand, qu'il ne trouvoit jamais assez d'occupation à son gré, lors même qu'il en paroissoit comme accablé, Rien ne lui coûtoit, quaud il s'agissolt de faire con«

10 LETTRES noître ou aimer Dieu. Le désir de le glorifier de plus en plus, l'avoit engegé à promettre par vœu, de faire en toutes choses ce qu’il croiroit être de plus parfait et de plus propre à lui procurer de la gloire. Tous les Chrétiens , dont il avoit un soin admirable, l'ont regretté et le regreltent encore présentement, C'est une perte infinie pour cette mission, où il n’y a qu'un très-petit nombre d'ouvriers.

Je suis présentement le seul jésuite français qui soit au Tunquin. Je demeure avec nos pères portugais , qui ont pour moi une bonté et une charité que je ne puis vous exprimer. Vous en serez pleinement convaincu , quand vous saurez qu'après la mort du père Féréïra , supérieur de tous les Jésuites du Tunquin , ils n’ont chargé en sa place du soin de cette mission ; quelques efforts que j'aie pu faire, pour ne pas accepter un emploi dont je me sens si incapable.

Il me reste à vous transcrire , comme je vous l'ai promis , l'extrait de ce que j’ai fait de principal dans mes courses diverses , depuis que je suis entré en ce royaume. Nous commençämes , mon compagnon et moi, à faire l'office de missionnaires avec la permission de MM. les Evêques, le 4 octobre 1692. Depuis ce jour-là jusqu’au 14 décembre 1693, nous avons baptisé dix-sept centtrente-cinq personnes, dont il y avoit onze cent dix-sept adultes, et six cent dixhuit enfans; nous avons confessé douze mille six cent quatre -vingt-treize personnes, et donné la communion à douze mille cent vingt-deux.

En 1694, je baptisai quatre cent soixante-sept adultes et deux cent quatre-vingt-seize enfans ; je confessai sept mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf personnes , et j en communiai six mille six cent cinquaute-deux.

En 1695, je baptisai quatre cent trente - cinq adultes et quatre cent sept enfans ; je confessai huit

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En 1696, malgré la persécution qui rous o de vivre plus cachés qu'à l'ordinaire , je b deux cent dix-huit adultes et cent soixante-di fans ; je confessai cinq mille six cent soixantepersonnes , et jen communiai trois mille huit cei quatre-vingt-cinq.

En 1697, la persécution continua; je baptisai deux cent quarante-sept adultes et deux cent D. vingt-dix-sept enfans ; je confessai cinq mille sept : cent soixante — trois personnes , et j'en communilal quatre mille cinq cent quatre-vingt-treize.

En 1698, je baptisai trois cent dix adultes et quatre cent vingt-cinq enfans; je confessai huit mille six cent soixante-deux personnes, et j'en communiai six mille six cent quatre-vingt-quinze.

En :699 , je baptisai deux cent quatre-vingt-deux adultes et trois cent trente-un enfans ; je confessai huit mille six cent quarante-neuf personnes, et j'en communiai sept mille quatre cent vingt-trois. Plusieurs de nos pères ont eu un plus grand nombre de baptêmes et de confessions que moi.

C'est ainsi, mon cher frère , que nous employons le temps à cultiver l'héritage de Jésus-Christ , et À lui former chaque jour de nouveaux serviteurs.

Vous qu'il n’a point destiné à travailler comme nous à la conversion des infidèles , il faut que vous priiez souvent pour eux , que vous nous secouriez de toutes les manières qui sont en votre pouvoir, et surtout que vous n'oubliez pas de donner à votre propre sancüification toute l'attention que nous tàchons d'avoir pour le salut des âmes.

Hélas! qu'il y a de différence entre les secours qu'ont ici les pauvres Chrétiens, avec tout ce que

nous avons de bonne volonté pour eux , et les secours que vous trouvez en Europe , pour peu que vous le

12 LETTRES vouliez , pour vous avancer dans les voies de Dieu! Il ne faut pas douter que le compte que Dieu vous en demandera, ne doive être aussi incomparablement plus sévère.

Dans l'éloignement où nous sommes, et à l’âge que j'ai, avec une santé assez foible, et souvent attaquée , je ne crois pas que nous puissions nous revoir en ce monde, Mais que je serois désolé , mon cher frère , si je ne pensois que Dieu nous fera miséricorde, et que , fidèles aux attraits de sa sainte grâce chacun dans notre vocation , nous aurons le bonheur de nous retrouver éternellement ensemble avec lui!

Pour cela, souffrez que je vous fasse souvenir de ce que je me souviens de vous avoir mandé tant de fois , étant plus près de vous.

1.9 Jamais ne mettez de comparaison entre ce qui regarde le salut éternel , et tous les autres intérêts de quelque nature qu’ils puissent être. Que sert à l’homme , selon la parole de notre Maître (Matth. 16), de tout gagner s'il perd son dme , ou s’il risque seulement de la perdre pour toute l'éternité? Craignez beaucoup Dieu , etne consentez jamais à lui déplaire. Accoutumez-vous à le voir des yeux de la foi, comme témoin de toutes vos paroles et de toute votre conduite. Offrez-lui vos actions; faites-les dans le dessein de lui plaire ; consultez-le dans toutes vos entreprises ; ;-tez-vous avec confiance entre les bras d’un si bon Père; demandez-lui souvent la grâce de l’aimer, et soumettez-yous en tout à ses adorables volontés. .

2.° Pour l'établissement de votre maison et de votre famille, n’oubliez jamais que Dieu est la source de tous les biens ; que la probité , la sincérité, la droiture , l'attachement inviolable aux lois saintes de la religion, sont les véritables moyens qu'on doit prendre pour bâur solidement et pour

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conserver sa fortune ; que l'injustice au contraire n'aboutit qu'à se perdre d'honneur , et souvent même de biens. Persuadez-vous fortement que la prudence d’un homme est bien courte, quelque génie quil prétende avoir, quand Dieu le livre à luimême , et quil l’abandonne à sa propre conduite , et que l'esprit ne sert à un homme ainsi abandonné , qu'à lui faire faire de plus grandes fautes. Si Dieu permet quelquefois qu’un homme injuste réussisse , il ne permettra pas qu'il jouisse long-temps d’un bien injustement acquis. Une famille sera bientôt accablée , et les biens en seront bientôt dissipés, si Dieu ne veille pas à sa conservation.

3.° Faites au prochain tout le bien que vous pourrez, et ne faites jamais de mal à personne. Evitez les procès comme le plus grand malheur qui vous puisse arriver , et conservez la paix autant quil sera en vous. Comme cette paix est un don de Dieu » demandez-la lui souvent, parce que vous n’en jouirez qu'autant qu’il vous la conservera. S'il vous survient quelque affaire , mettez-y le meilleur ordre que vous pourrez ; mais n’employez jamais ni fourbe ni fausseté pour soutenir un bon droit: car alors Dieu vous laisseroit seul, et malgré votre bon droit, vous succomberiez et vous vous trouveriez accablé,

Voilà, mon cher frère, ce que vous prie de méditer souvent et de mettre en pratique , l’homme du

monde qui vous doit être le plus attaché, et qui n’a

pes> comme vous pouvez penser, moins de zèle pour

votre salnt, que pour celui des idolâtres qu’il est allé chercher si loin,

Je suis, etc.

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