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Du père Cholenec, missionnaire de la Compagnie de Jésus en la Nouvelle-France, au père Jean- Baptiste Du Halde, de la méme Compagnie.
Mon RÉVÉREND PÈRE, La paix de N. S.
«+ J’APPRENDS avec beaucoup de consolation, qu’on a été édifié en France du précis que j'y ai envoyé des vertus de la jeune vierge iroquoise qui est morie ici en odeur de sainteté, et que nous regardons comme la protectrice de cette colonie. C’est la mission de saint François-Xavier du Sault qui l’a formée au christianisme; et les impressions que ses exemples y ont laissées, durent encore, et dureront long-temps, comme nous l’espérons de la miséricorde de Dieu. Elle avoit prédit la mort glorieuse de quelques Chrétiens de cette mission long-temps avant qu'elle arrivât, et il est à croire que c’est elle qui, du ciel où elle est placée, a soutenu le courage de ces généreux fidèles, lesquels ont signalé leur constance et leur
hi foi dans les plus affreux supplices. Je vous rappor-
|A terai, en peu de mots, l’histoire de ces fervens
14 néophytes , et je me persuade que vous en serez touché.
Les bourgades iroquoises se dépeuploient insensiblement par la désertion de plusieurs familles qui se réfugioient dans la mission du Sault, pour y embrasser le christianisme. Etienne Ganonakoa fut de ce nombre. Il vint y demeurer avec sa femme , une belle-sœur et six enfans. Il avoit alors environ 35 ans; son naturel n’avoit rien de barbare, et la soli-
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dité de son mariage dans un pays où règne la licence, et où l’on eu e aisément de femmes, étoit une preuve de la vie innocente qu'il avoit menée, Tous ces nouveaux venus FA Pont instamment le baptême, et on le leur accorda après les épreuves et les instructions accoutumées. On fut bientôt édifié dans le village de l’union qui étoit dans cette famille A et du soin qu’on y avoit d’honorer Dieu, Etienne veilloit à l'éducation de ses enfans avec un zèle digne d’un missionnaire, I les envoyoit tous les jours , soir et matin, aux prières et aux instructions qu’on fait à ceux de cet âge : il ne manquoit pas lui-même de leur donner l'exemple par son assiduité à tous les exercices de la mission, et par la fréquente participation des sacremens.
C'est par une conduite si chrétienne qu'il se préparoit à triompher des ennemis de la religion, et à défendre sa foi au milieu des plus cruels tourmens, Les Iroquois avoient mis tout en œuvre Pour engager tous ceux de leur nation qui étoient au Sault, à re tourner dans leur terre natale : les prières et les présens ayant été inutiles, ils en vinrent aux menaces et leur signifièrent que, s'ils persistoient dans leur refus, ils ne les regarderoient plus comme parens ou amis; mais que leur haine deviendroitirréconciliable et qu'ils les traiteroient en ennemis déclarés. La guerre, qui étoit alors entre les Français et les Iroquois, servit de prétexte à ceux-ci pour assouvir leur rage sur ceux de leurs compatriotes qui, après les avoir ainsi abandonnés, tomboient entre leurs mains. Etienne partit en ce temps-là, vers le mois d’août de l’année 1690, pour la chasse d’antomne : il étoit accompagné de sa femmeet d’un Sauvage du Sault. Le mois de septembre suivant ces trois néophytes furent surpris dans les bois par un parti de quatorze Goïogoens, qui se saisirent d'eux, les enchainèrent, et les menèrent captifs dans leur pays.
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Aussitôt qu'Etienne se vit à la merci des Goïogoens, il ne douta point qu'il ne dût être bientôt livré à la mort la plus cruelle, Il s'en expliqua ainsi à sa femme, et il lui recommanda sur toutes choses de persévérer dans la foi, et au cas qu'elle retournât au Sault, d'élever ses enfans dans la crainte de Dieu, Il ne cessa pendant tout le chemin de l’exhorter à la constance, et de la fortifier contre les dangers où elle
alloit être exposée parmi ceux de sa nation.
Lestrois captifsfurentconduits non pasà Goiogoen, où il étoit naturel qu’on les menât d’abord, mais à Onnontagué. Dieu vouloit, ce semble, que la force et la constance d’Etienne éclatät dans un lieu, qui étoit pour lors célèbre par la quantité de Sauvages qui s’y étoient assemblés en foule, et qui s’y plongeoient dans les plus infâmes débauches. Quoique ce soit la coutumie d’attendre les captifs à l'entrée du village , la joie qu'ils eurent d’avoir entre leurs mains des habitans du Sault, les fit tous sortir de leur bourgade pour aller assez loin au-devant de leur proie. Ils s’étoient parés de leurs plus beaux habits, comme pour un jour de triomphe : ils étoient armés de couteaux, de haches, de bâtons, et de tout ce qu'ils avoient trouvé sous la main; la fureur étoit peinte sur leurs visages. Quand ils eurent joint les captifs, l’un de ces barbares abordant Etienne : « Mon frère, » luidit-il, tu es mort; ce n’est pas nous qui te tuens, » c’est toi qui te tues toi-même, puisque tu nous as » quittés, pour demeurer parmi ces chiens de Chré- » tiens du Sault. Il est vrai, répondit Etienne, que » je suis Chrétien , mais il n’est pas moins vrai que » je fais gloire de l'être. Faites de moi tout ce qu'il » vous plaira; je ne crains ni vos outrages n1 vos
»tourmens : je donne volontiers ma vie pour un
» Dieu qui a répandu tout son sang pour moi.» A peine eut-il achevé ces paroles , que ces furieux
se jetèrent sur lui et lui firent de cruelles incisions aux
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aux bras, aux cuisses et par tout le corps qu'ils en sanglantèrent en un instant, Ils lui coupèrent plusieurs doigts des mains et lui arrachèrent les ongles, Ensuite un de la troupe lui cria : Prie Dieu, Oui je le prierai, dit Etienne; et levant ses mains liées, il fit le mieux qu’il put le signe de la croix en pronon- Gant à haute voix en leur langue ces paroles : 4x nom du Père, etc. Aussitôt ils lui coupèrent la moitié des doigts qui lui restoient, et lui ctièrent une seconde fois : Prie Dieu maintenant, Etienne fit de nouveau le signe de la croix, et à l'instant ils lui cou= pèrent tous les doigts jusqu’à la paume de la main, Puis ils l’invitèrent une troisième fois à prier Dieu, en l’insultant et vomissent contre lui toutes les in jures que la rage leur dictoit, Comme ce généreux néophyte se mettoit en devoir de faire le signe de la croix avec la paume de la main, ils la lui coupérent entièrement. Non contens de ces premières saillies de fureur, ils lui tailladèrent la chair dans tous les endroits qu'il avoit marqués du signe de la croix, c’est-à-dire, au front, à l'estomac, et au devant de l’une et de l'autre épaule, comme pour effacer ces augustes marques de la religion qu’il venoit d'y imprimer. Après ce sanglant prélude, on mena Îles captifs au village. On arrêta d’abord Etienne auprès d’un grand feu qui étoit allumé et où l'. avoit fait rougir des pierres. On lui mit ces pier ss entre les cuisses, en les pressant violemment l’une contre l’autre. On lui ordonna alors de chanter à la manière iroquoise ; et comme il refusa de le faire, et qu'au contraire il répétoit à haute voix les prières qu'il récitoit tous les jours, un de ces furieux prit un tison ardent et le lui enfonça bien avant dans la bouche. Puis sans lui donner le temps de respirer, on l’attacha au poteau.
Quand le néophyte se vitau milieu des fers rouges
et des tisons ardens, loin de témoigner de la frayeur, T.. IF.
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66 LETTRES il jeta un regard tranquille sur toutes ces bêtes féroces qui l’environnoient, et il leur parla ainsi : « Re- » paissez-vous, mês frères, du plaisir barbare que
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» vous vous faites de me brüler; ne m'épargnez pas, ÿ » mes péchés méritent encore plus de souffrances N. » que vous né m’en procurerez; plus vous me tour- “ » menterez, plus vous augmenterez la récompense À » quim'est préparée dans le ciel. » Ces paroles ne 1
servirent qu'à enflammer leur fureur : chacun des Sauvages prit à l’envi des tisons ardens et des fers rouges, dont ils brûülèrént lentement tout le corps d'Etienne. Le courageux néophyte souffrit tous ces tourmens sans pousser le moindre soupir. Il paroissoit tranquille , les yeux élevés au ciel, où son âme | étoit attachée par une oraison continuelle. Enfin, ÿ lorsqu'il sentit ses forces défaillir, il demanda trève pour quelques instans, et alors ranimant toute sa ferveur, il fit sa dernière prière; il recommanda son âme à Jésus-Christ, et 1l le pria de pardonner sa mort à ceux qui le traitoient avec tant d’inhumanité, Enfin , après de nouveaux tourmens souiferts avec la même constance , il rendit son âme à son Créateur, triomphant par son courage de toute la cruauté iroquoise.
On donna la vie à sa femme, comme il l’avoit ; prédit. Elle resta encore quelque temps captive ; dans le pays, sans que ni les prières ni les menaces pussent ébranler sa foi. S’étant rendue à Agnié, qui est le lien de sa naissance , elle y demeura jusqu'à ce que son fils l’allät chercher et la ramenât au Sault. À l'égard du Sauvage qui fut pris en même temps qu'Etienne , il en fut quitte pour avoir quelques doigts coupés avec une grande incision qu’on lui fit à la jambe. Il fut conduit ensuite à Goïogoens, où on lui accorda la vie. On mit tout | en œuvre pour lengager à s’y inarier, et à se livrer | aux désordres ordinaires de la nation; mais il ré-