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Du père de la Chasse, supérieur général des missions de la Nouvelle-France, au père*** de la méme Compagnie.
A Quebec, le 29 octobre 1724.
Mon RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S.
Dans l'extrême douleur que nous ressentons de la. perte d’un de nos plus anciens missionnaires , c'est une douce consolation pour nous, qu'il ait été la victime de sa charité , et de son zèle à maintenir {a foi dans le cœur de ses néophytes. D’autres lettres vous ont déjà appris la source de la guerre qui s’est allumée entre les Anglais et les Sauvages : dans ceuxlà, le désir d’étendre leur domination; dans ceux-ci, l'horreur de tout assujettissement et l'attachement à leur religion, ont causé d’abord des mésintelligences qui ont enfin été suivies d'une rupture ouverte.
Le père Rasles , missionnaire des Abnakis, étoit devenu fort odieux aux Anglais. Convaincus que son application à fortifier les Sauvages dans la foi, formoit le plus grand obstacle au dessein qu'ils avoient d’envahir leurs terres , ils avoient proscrit sa tête, et plus d’une fois ils avoient tenté de l'enlever ou de le faire périr. Enfin , ils sont venus à bout de satisfaire les transports de leur haine, et de se délivrer de l’homme apostolique ; mais en même temps ils lui ont procuré un mort glorieuse , qui fut toujours l’objet de ses désirs; car nous savons qu’il aspiroit depuis long-temp: au bonheur de sacrifier sa vie
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140 LETTRES Pour son troupeau, Je vais vous décrire en peu de mots les circonstances de cet événement.
Après plusieurs hostilités faites de part et d'autre entre les deux nations, une petite armée d'Anglais et de Sauvages leurs alliés , 11 ombre de onze cents hommes, vint attaque: à proviste le village de Nanrantsouak. Les broussaiiles épaisses dont ce village est environné les aidèrent à cacher leur marche ; et comme d’ailleurs il n’étoit point fermé de palissades , les Sauvages , pris au * Hot ne s’aperçurent de l'approche des ennemis, que par la décharge générale de leurs mousquets , dont toutes les cabanes furent criblées, Il n’y avoit alors que cinquante guerriers dans le village, Au premier bruit de mousqueterie, ils prirent tumultuairement les armes À et sortirent de leurs cabanes pour faire tête à l’ennemi. Leur dessein étoit, non pas de soutenir témérairement le choc de tant de combattans; mais de favoriser la fuite des femmes et des enfans . et de leur donner le temps de gagner l’autre côté de la rivière , qui n’étoit pas encore occupé par les Anglais,
Le père Rasles averti par les clameurs et le tumulte, du péril qui menacoit ses néophytes , sortit promptement de sa maison , et se présenta sans crainte aux ennemis, Il se promettoit, ou de suspendre par sa présence leurs premiers eflorts, on du moins d’atürer sur lui seul leur attention . et au dépens de sa vie de procurer le salut de son tro ipeau. Aussitôt qu'ils l'aperçurent , il s’éleva un cri général qui fut suivi d’une grêle de mous: jueterie qu'on fit pleuvoir sur lui, Il tomba mort au pied d’une grande croix qu’il avoit plantée au milieu du village , pour marquer la profession publique qu’on + {aiso:! d y adorer un Dieu crucifié. Sept Sauvages qu er ronnoient, et qui exposoient leur vie pour cons. lle de leur père, furent tués à ses côtés.
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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 141 Sauvages prirent la fuite , et passèrent |. "ivière, partie à gué et partie à la nage. Ils eurentt suyer toute la fureur des ennemis , jusqu'au morsent qu'ils se retirèrent dans les bois qui sont de l’autre côté de la rivière, Ils s’y trouvèrentrassemblésaunombre de cent cinquante, De plus de deux mille coups de fusil qu'on tira sur eux , il n’y eut que trente personnes de tuées, y comprenant les femmes et les enfans, et quatorze blessés. Les Anglais ne s'attachèrent point à poursuivre les fuyards ; ils se contentèrent de piller et de brûler le village; le feu qu'ils mirent à l'église fut précédé de l’indigne profanation des vases sacrés et du corps adorable de Jésus-Christ,
La retraite précipitée des ennemis permit aux Nanrantsouakiens de retourner au village. Dès le lendemain ils visitèrent les débris ‘e leurs cabanes, tandis que de leur côté les femmes cherchoient des herbes et des plantes propres à panser les blessés, Leur premier suin fut de pleurer sur le corps de leur saint missionnaire ; ils le trouvèrent percé de mille coups, sa chevelure enlevée , le crâne enfoncé à coups de hache , la bouche et les yeux remplis de boue, les os des jambes frucassés , et tousles membres mutilés. On ne peut guère attribuer qu'aux Sauvages alliés des Anglais, ces sortes d'inhumanités exercées sur un corps privé d sent ment et de vie. Après que ces fervens Chrét rent lavé et baisé plusieurs fois le respectable dépot de leur père, ils l'inhumèrent dans l'endroit même où la veille il avoit célébré le saint sacrifice de la messe , c’est-à-dire , à la place où étoit l'autel avant l'incendie de l'église.
C’est par une mort si précieuse que cet homme apostolique finit, le 23 août de cette année, une carrière de trente-sept ans passés da::5 les travaux pénibles de cette mission. Il étoit dass la soixante-sep-
tième année de sa vie, Ses jeûnes et ses fatigues continuelles avoient à la fin afloibli son tem; ‘rament;
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il se traînoit avec assez de peine depuis environ dixneuf ans qu’il fit une chute » où il se rompit tout à la fois la cuisse droite et la jambe gauche. Il arriva alors que le calus s'étant mal formé dans l'endroit de la fracture , il fallut lui rompre la jambe gauche de nouveau. Dans le temps qu’on la tiroit le plus violemment , il soutint cette * héros opération avec une fermeté extraordinaire et une tranquillité admirable. Notre médecin (M. Sarrazin ); qui fut présent, en parut si étonné, qu’il ne put s'empêcher de lui dire: Hé! mon père, laissez du moins échapper quelques plaintes , vous en avez tant de sujet ! Le père Rasles joignit aux talens qui font un excellent missionnaire , les vertus que demande le ministère évangélique pour être exercé avec fruit parmi nos Sauvages. Il étoit d’une santé robuste ; et je ne sache pas qu'à la réserve de l'accident dont je viens de parler, il ait eu jamais la moindre indisposition, Nous étions surpris de sa facilité et de son application à apprendre les différentes langues sauvages. Il n’y en a aucune dans ce continent dont il n'eût quelque teinture. Outre la langue abnakise , qu'il a parlée le plus long-temps , il savoit encore la hurone , l’otaouaise et l’illinoise. I s’en est servi avec fruit dans les différentes missions où elles sont en usage. Depuis son arrivée en Canada, on ne le vit jamais démentir son caractère ; il fut toujours ferme et courageux , dur à lui-même , tendre et compatissant à l'égard des autres.
Il y a trois ans que, par ordre de M. notre Gou.verneur , je fis un tour dans l’Acadie, M’entretenant avec le père Rasles, je lui représentai qu'au cas qu’on déclarât la gucrre aux Sauvages , il couroit risque de la vie ; que son village n'étant qu’à quinze lieues des forts anglais , se trouvoit exposé aux premières Irruptions ; que sa conservation étoit nécessaire À son troupeau, et qu’il falloit prendre des
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Comme sa tête avoit été mise à prix , et que l’on avoit tenté diverses jois de l'enlever, au dernier printemps les Sauvages lui proposèrent de le conduire plus avant dans les terres du côté de Quebec , où il seroit à couvert des périls dont sa vie étoit menacée, Quelle idée avez-vous donc de moi , leur répondit:l avec un air d’indignation ! me prenez-vous pour un lâche déserteur ? Hé ! que deviendroit votre foi si je vous abandonnoïs ? Votre salut m'est plus cher que la vie.
Il étoit infatigable dans les exercices de son zèle: sans cesse occupé à exhorter les Sauvages à la vertu , il ne pensoit qu’à’en faire de fervens Chrétiens. Sa manière de prêcher véhémente et pathétique , faisoit de vives impressions sur les cœurs, Quelques familles de Loups (nations sauvages), arrivées tout récemæ ment d'Orange , m'ont déclaré , la larme à l'œil ” qu’elles lui étoient redevables de leur conversion au christianisme , et qu'ayant reçu de lui le baptême depuis environ trente ans , les instructions qu'il leur avait faites pour lors, n’avoient pu s’effacer de leurs esprits, tant sa parole étoit efficace et laissoit de profondes traces dans le cœur de ceux qui l’écoutoient. Il ne se contentoit pas d’instruire presque tous les jours les Sauvages dans son église, 1l les visitoit
souvent dans leurs cabanes : ses entretiens familiers les charmoient : il savoit les assaisonner d’une gaieté sainte qui plait beaucoup plus aux Sauvages qu’un
suader tout ce qu'il vouloit ; il étoit parmi eux comme un maître au milieu de ses élèves.
Nonobstant les continuelles occupations de son ministère , il n’omit jamais les saintes pratiques qui. s’observent dans nos maisons. Il se levoit et faisoit son oraison à l'heure qui y est marquée. Il ne se dispensa jamais des huit jours de la retraite annuelle ; al s'étoit prescrit pour la faire les premiers jours de carême , qui est le temps que le Sauveur entra-dans le désert. S3 l’on ne fixe un temps dans l'année pour ces saints exercices , me disoit-il un jour, es occupatons se succèdent les unes aux autres , et après bien des délais on court risque de ne pas trouver le dotsir de s'en acquitter.
La pauvreté religieuse éclatoit dans toute sa personne , dans ses meubles, dans son vivre , dans ses
habits. Il s’interdit , par esprit de mortification,
l'usage du vin , même lorsqu'il se trouvoit au milieu des Français ; de la bouillie faite de farine de blé d'Inde fut sa nourriture ordinaire. Durant:certains hivers, où quelquefois les Sauvages manquent de tout , 1l se vit réduit à vivre de glands ; loin de se plaindre alors , il ne parut jamais plus content. Les Wois dernières années de sa vie, la guerre ayant empéché les Sauvages de chasser librement et d’ensemencer leurs terres , les besoins devinrent extrêmes, et le missionnaire se trouva dans une affreuse disette. On avoit soin de lui envoyer de Quebec les provisions nécessaires à sa subsistance. Je suis honteux , m'écrivoit-il , du soin que vous prenez de moi : un missionnaire né pour souffrir ne doit pas être si bien traité. | Il ne souflroit pas que personne lui prétât la main
air [ie et sombre ; aussi avoit-il l’art de leur per.
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