‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 3)Chapitre 8 sur 72 · PU · texte numérisé non relu

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reuseément au commencement de la nuit, Nous trouvâmes le navire dans un endroit sûr et commode, On commençoit à se remettre des fatigues passées. J’allai voir le malade que je consolai ; je le confessai le iendemain , et lui donnai le saint viatique. Je passai l'après - dinée à visiter nos Canadiens et nos matelots , qui s’étoient cabanés à terre. À mon retour , On m'avertit que la rivière étoit praticable, et je m’embarquai aussitôt, parce que j'avois promis de retourner incessamment à cause de l'attaque du fort. Nous arrivâmes tard À l’autre bord, et nous y fimes une cabane pour ÿ passer la nuit. Nous la fimes avec beaucoup de négligence , parce que le ciel paroissoit fort serein : nous nous en repentimes ; car nous y fûmes pendant trois heures exposés à la neige.

Le 11, nous arrivâmes à notre camp, où tout étoit fort avancé pour le siége. On avoit fait un beau chemin dans le bois pour conduire le canon j les mortiers et les bombes. Le 12 » On plaça les mortiers. Le 13, comme on étoit prêt à ürer , on envoya sommer les ennemis de se rendre , et leur offrir de bonnes conditions > Sils se rendoient d'abord. Ils demandèrent jusqu’au lendemain matin huit heures pour donner leur réponse , et prièrent qu’on ne les inquiétât point cette nuit-là auprès du fort. Cela leur fut accordé, Le lendemain , à l'heure marquée , ils apportèrent leurs conditions. On ÿ souscrivit sans peine ; car ils ne demandoient pas même leurs armes , ni leur pavillon, Leur ministre avoit mis la capitulation en latin , et moi je servis d’interprète de notre côté, La peur les avoit saisis dès notre arrivée. Depuis ce temps-là, ils s’étoient

toujours tenus renfermés, sans oser même sortir

pendant la nuit pour aller chercher de l’eau à la rivière qui bat le pied du fort. M. d’Iberville envoya le même jour M. du Tas, son lieutenant » avec

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soixante hommes , pour en prendre possession, Il y alla lui-même le lendemain , jour de sainte Thérèse, et il le nomma le Fort Bourbon. J'y dis la messe le même jour , et nous y chantâämes le Te Deum. Ce fort n’est que de bois , plus petit et plus foible que nous n’avions cru. Le butin qu’on y trouva fut aussi moins considérable que nous n’avions espéré. Les Anglais y étoient au nombre de cinquante-trois , tous assez grands et bien faits : celui qui les commandoit, étoit plus habile dans le commerce que dans la profession des armes qu’il n’avoit jamais exercée ; c’est ce qui fut cause qu'il se rendit si aisément. Nous admiràmes la disposition merveilleuse de la Providence divine. En entrant dans la rivière de Sainte-Thérèse , nous avions invoqué avec confiance la grande sainte , dont cette rivière portoit le nom : et Dieu arrangea tellement les choses > que justement le jour de la fête de la même sainte nous entrâmes dans le fort ; ce qui nous rendit les maîtres de la navigation et de tout le commerce de cette grande rivière, : :

Ce jour-là même je crus devoir retourner voir M. de Tilly , que j'avois laissé bien mal. Je partis donc après-diner , et j’arrivai au bord de la rivière de Bourbon, que nous trouvâmes absolument impraticable. Nous cabanâmes, et nous passimes Ià toute la nuit. Le lendemain , la rivière n’étant pas meilleure , nous fimes sur le bord de grandes fumées, ce qui étoit le signal dont on étoit convenu, pour donner connoissance au Poli de la prise du fort. On répondit par des signaux semblables , et nous retournâmes au fort. Trois jours après , c’est à-dire, le 18 d'octobre , je me joignis à M. de Caumont, frère de M. de Tilly, à deux autres de ses parens , et à un autre Canadien, pour tâcher de passer ensemble au Poli. Nous trouvâmes encore la rivière mauvaise, et le lendemain elle n’étoit

pas meilleure. Nous nous hasardâmes néanmoins à la passer : ce ne fut pas sans courir beaucoup de risque ; mais enfin nous arrivâmes heureusement. Je ne quittai plus le malade jusqu'au 28 , qui fut le jour de sa mort. Après sès obsèques, je voulois ) retourner au fort célébrer la fête de la Toussaint , à mais il fut impossible de passer la rivière avant le jour des Morts. Nous nous égarâmes ce soir-là dans Les bois : et après avoir long-temps marché, nous nous retrouvâmes quasi à l'endroit dont nous étions partis. Nous y passâmes la nuit, et je n’arrivai au fort que le 3 novembre. J'ai fait souvent dans la suite ces petits voyages ; car la maladie et le scorbut s'étant mis dans nos équipages , j’étois obligé d’aller continuellement du fortau Poli , et du Poli au fort ; pour assister tous les malades. J’eus moi - même quelques atteintes de scorbut ; les mouvemens que ) je me donnai pour aller secourir de côté et d’autre ceux qui étoient en quelque danger , dissipèrent , à ce que je crois, les commencemens du mal.

La rivière de Sainte - Thérèse étoit tout - à - fait prise dès le mois d'octobre À trois ou quatre lieues au-dessus du fort, où il y a des îles qui en rendent le canal plus étroit ; mais on ne commença à passer dessus , vis-à-vis le fort, que le 13 novembre. La rivière de Bourbon ne fut tout-à -fait prise que la nuit du 23 au 24 janvier 1695. Depuis ce temps-là, nous passâmes sur la glace pour aller au Poli, et cela nous abrégeoit bien du chemin, Les glaces commencèrent à se briser dans la rivière de Sainte- Thérèse le 30 mai, et le 11 juin seulement dans F la rivière de Bourbon. Le 30 juillet, nous nous embarquâmes pour aller , avec nos deux vaisseaux , en rade à l'entrée de la rivière de Sainte-Thérèse ; pour y attendre les vaisseaux anglais qui ont coutume d'y venir vers ce temps-là. Mais nous les avons a °ndus en vain : il n’en a paru aucun, \

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J’avois pris le parti, dès mon arrivée, d'apprendre la langue des Sauvages. Je youlus pour celame servir de deux d’entre eux qui étoient restés pendant l'hiver dans une cabane près du fort ; mais mes fré.. quentes courses d’une rivière à l’autre m’en ont empêché ; d’ailleurs l’homme étoit un esclave d’une autre nation , qui ne savoit qu'imparfaitement leur langue , et la femme, qui haïssoit fort les Français, ne me parloit que par fantaisie » et me trompoit souvent, Cependant, les visites que je leur rendois eurent du moins un bon effet. J'avois gagné la conliance de ce pauvre homme , et je commençois à l'instruire le mieux qu’il m’étoit possible : il tomba malade ; il me demanda le baptême , et j'eus la consolation de le lui donner avant qu'il mourût. Voici maintenant ce que j'ai pu apprendre des Sauvages de ce pays.

Il y a sept ou huit nations différentes qui viennent au fort, et il yen est bien venu en traite, cette année 1695 , trois cents canots ou davantage, Les plus éloignés , les plus nombreux et les plus considérables sont les Assinrboëts et les K T14S , Où autrement, les Xiristinnons : il n’y a même que les langues de ces deux nations - [à À A La langue des Kriqs qui est algonquine et celle des Sauvages les plus voisins du fort, est la même à quelques mots près , et quelque peu de différence dans l’accent. La langue des Assiniboëls est fort différente de celle-ci ; elle est la même que celle des Scioux, chez lesquels mon frère a fait deux voyages. On prétend même que ces Assiniboëls sont une nation Sciouse , qui s'en est séparée il y a longtemps , et qui lui fait depuis continuellement la guerre. Les Kriqs et les Assiniboëls sont alliés ensemble ; ils ont les mêmes ennemis et entreprennent les mêmes guerres. Plusieurs Assiniboëls parlent kriq , et plusieurs Kriqs , assiniboël, Les Krigs sont

nombreux, et leur pays plus vaste ; ils s'étendent jusque vers le lac Supérieur , où plusieurs vont en traite, J’en ai vu qui ont été au sault de Sainte- Marie , et à Michilimakinak. J'en ai vu même qui ont été jusqu'à Montréal, La rivière de Bourbon va jusqu’au lac des Kriqs : il faut d'ici vingt ou vingtcinq jours pour y aller ; il en faut trente -cinq ou quarante pour aller chez les Assiniboëls.

Ces Sauvages ont le corps bien fait ; ils sont grands , robustes , alertes, endurcis au froid et à la fatigue. Les Assiniboëls ont de grands traits sur le corps, qui représentent des serpens , des oiseaux et diverses autres figures, et qu'ils s'impriment en se piquant la peau avec de peuts os pointus , et en remplissant ces piqûres de poussière de charbon détrempé. Ils sont posés et paroissent avoir beaucoup de flegme, Les Kriqs sont plus vifs, toujours en action , toujours dansant ou chantant, Les uns et les autres sont braves et aiment la guerre, On compare les Assiniboëls aux Flamands, et les Kriqs aux Gascons : leurs humeurs ont en effst du rapport à celles de ces deux nalions. Ces Sauvages n’ont point de Villages , ni de demeure fixe. Ils sont tou- Jours errans et vagabonds , vivant de leur chasse et de leur pêche. L'été néanmoins ils s’assemblent sur des lacs, où ils sont deux ou trois mois, et ensuite ils vont ramasser de la folle avoine , dont ils font leur provision. Les Sauvages qui sont plus proches d'ici, ne vivent que de leur chasse ; ils courent conünuellement dans les bois » Sans Ss’arrêter dans aucun endroit ni l’hiver ni l'été » Sinon quand ils font bonne chasse ; car pour lors ils cabanent là »>et y démeurent jusqu’à ce qu'ils n’aient plus rien à manger. Ils sont souvent contraints de passer trois ou

uatre jours sans prendre aucune nourriture , manque % prévoyance, [ls sont comme les autres endurcis au froid et accoutumés à la fatigue ; mais du reste,

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Pour ce qui est de la religion qu’ils professent , je crois qu’elle est la même ge celle des autres Sauvages : je ne saurois encore ire bien précisément en quoi consiste leur idolâtrie, J’ai su qu ils ont des espèces de sacrifices. Ils sont grands jongleurs ; ils ont comme les autres l'usage de la pipe, qu'ils appellent calumet ; ils font fumer le soleil , ils font aussi fumer les personnes absentes ; ils ont fait fumer notre fort, notre vaisseau : je ne puis cependant vous dire rien de certain sur les idées qu'ils peuvent avoir de la Divinité , n’ayant pu Papprofondir. Je vous ajouterai seulement , qu'ils sont extrémement superstitieux , fort débauchés ; qu'ils vivent dans la polygamie et dans un grand éloignement de la religion chrétienne. Par - là >. Vous voyez, mon révérend père , qu’il sera fort dificile d'établir la religion parmi ces peuples. Je crois que, si l’on veut ÿ faire quelque progrès, il faut commencer par les Kriqs et les Assiniboëls. Outre que ces Sauvages sont en plus grand nombre , il me semble qu'ils ne sont pas si éloignés de la religion : ils ont plus d'esprit , ils sont du moins sédentaires pendant trois ou quatre mois ; on peut former plus.

aisément dans leur pays une mission. Ce n’est pas

que je ne voie les peines qu'on auroit à s’y établir. Je ne sais si nos premiers pères en ont eu autant dans leurs premières missions du Canada , que cellesci en promettent. Mais ce n’est pas là ce qui nous doit eflrayer ; Dieu prendra soin de nous, et j'espère que plus ces missions seront pénibles , plus il se trouvera de missionnaires qui s’offriront à Dieu pour y être envoyés.

Il me reste encore à parler du climat et de la température de ce pays. Le fort est, comme je l'ai déjà dit ci - dessus, vers le 57.e degré de lati-

tude , situé à l'embouchure de deux belles rivières ; mais la terre y est très-ingrate ; c’est un pays tout marécageux et rempli de savannes. Il ‘ÿ a peu de bois , et il y est très-petit, Du fort , à plus de trente et quarante lieues , il n'y a point de bois franc. Cela vient sans doute des grands vents de mer qui soufllent ordinairement » des grands froids et des neiges qui y sont Presque continuelles. Dès le mois de septembre le froid commence » etil y est déjà assez grand pour remplir les rivières de glaces, et les geler même quelquefois tout-à-fait, Les glaces ne quittent que vers le mois de juin; mais le froid ne quitte pas pour cela. Il est vrai qu'il y a dans ce temps-là des jours fort chauds (car il n’y a guère de milieu entre le grand chaud et le grand froid ) ; mais cela dure peu : les vents du novd > Qui sont fréquens, dissipent bientôt cette première chaleur ; et Souvent, après avoir sué le matin, on est gelé le soir. La neige y est huit à neuf mois sur la terre ; mais elle n’est pas fort haute : le plus qu’elle a eu de hauteur cet hiver > a été deux ou trois pieds.

Ce long hiver , quoiqu'il soit toujours froid , ne l'est cependant pas toujours également. Il y a souvent, à la vérité, des froids excessifs, pendant lesquels on ne se montre pas impunément dehors. Il ÿ en a peu d’entre nous qui n’en aient porté def marques ; et un matelot entre autres y à perdu les deux oreilles ; mais aussi il y a de beaux jours. Ce qui m'y plait davantage , c’est qu'on n’y voit point à pluie ; et qu'après certain temps de neige et de poudrerie ( c’est ainsi qu’on appelle une petite neige qui s’insinue Partout), l'air y est net et clair. Si J'avois à choisir de l'hiver ou ‘de l'été de ce pays , je ne sais lequel je prendrois : car dans l'été, outre que les chaleurs y Sont brülantes , qu'on y passe Souvent d’un grand chaud à un grand froid , et qu’on ÿ à rarement trois beaux jours de suite , il y a en-

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core tant de maringouins ou cousins , que vous ne sauriez sortir sans en être couvert et piqué de tous côtés, Ces moucherons sont ici en plus grand nombre et plus forts qi ‘en Canada : ajoutez que les bois sont pleins d’eau , et pour peu qu'on avance , on en à souvent jusqu'à la ceinture,

Quoique le pays soit tel que je viens de dire, cela n'empêche pas qu’on n’y puisse vivre aisément ; les rivières sont pleines de poissons, la chasse y est abondante ; tout l'hiver il y a une grande multitude de perdrix ; nous en avons bien tué vingt mille. Le printemps et l'automne , on y trouve aussi une multitude prodigieuse d’oies , d’outardes , de canards , de bernaches , et d’autres oiseaux de rivière. Mais la meilleure chasse est celle du caribou ; elle dure toute l’année, et surtout au printemps et dans l’automne ; on en voit des troupes de trois on quatre cents à la fois, et davantage. M. de Serigni nous a dit que le jour de la Toussaint et le jour des Morts, il en avoit bien. passé dix mille à une lieue des cabanes , que ceux du Poli avoient vus de l’autre côté de la rivière de Bourbon. Les caribous ressemblent assez aux dauns , à leurs cornes près. Les matelots, la première fois qu'ils en virent, èn eurent peur et s'enfuirent. Nos Canadiens en tuèrent quelquesuns; et les matelots qui ont été raillés par les Canadiens , sont devenus plus braves et en ont tué aussi dans la suite. Voilà comme Dieu a soin de ces Sauvages. Pendant que la terre leur est ingrate, le Seigneur pourvoit à leur nourriture , en leur envoyant une si grande quantité de gibier , en leur donnant mème une adresse particulière pour le tuer.

Outre les nations qui viennent en traite à la rivière de Sainte-Thérèse, il ÿ en a encore d’autres qui sont plus au nord, dans un climat encore plus froid que celui-ci, comme les Ikoviririoucks , qui sont environ à cent lieues d'ici; mais ils ont guerre

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avec les Sauvages du pays, et n’ont point de commerce avec le fort, Plus loin » On trouve les Eskimaux , et à côté des Ikovirinioucks | une autre grande nation , qui leur est alliée : On les appelle les Alimouspigut. C’est une nation nombreuse : ils ont des villages , et s'étendent jusque derrière Les Assiniboëls, avec qui ils sont Presque toujours en guerre,

Je ne parle pas bien encore la langue des Sauvages, et cependant il n’en est point venu au fort F à qui je n’aie parlé de Dieu, J’avois un secret plaisir de l'annoncer à ces Pauvres Sens , qui n’en avoient jamais entendu parler : plusieurs m'ont écouté volontiers : ils ont du moins connu que je venois à une autre fin que les autres Français. Je leur ai dit que j'irois dans leur Paÿs , pour leur faire connoître le Dieu que j'adorois ; ils en ont ét bien aises et m'y ont invité. J'ai encore plus de peine à entendre le sauvage qu’à le parler, Je sais déjà la plus grande partie des mots : M, de la Motte m’en a beaucoup donné, et un Anglais qui sait fort bien la langue, m'en a donné bien davantage, J'ai fait un dicuonnaire de tous ces mots > Selon notre alphabet , et pour peu que je fusse avec les Sauvages , je crois que je commencerois À parler aisément, et à entendre leur langue. J'ai traduit le signe de Ja croix ” le Pater , V Ave » le Credo , et les commandemens de Dieu. J'ai seulement baptisé deux sauvages adultes , qui sont morts incontinent aprés, J’ai baplisé encore trois enfans, dont deux Sont allés au Ciel; et si j'avois pu aller parmi eux, J'y en aurois mis davantage, |

Nos deux vaisseaux Partirent au commencement de septembre 1 695, pour s’en retourner, Comme il y avoit de l'apparence qu'ils iroient droit en France, j'aimai mieux rester dans le fort avec les quatrevingis hommes qu'on y laissoit en garnison , et qui d'ailleurs n’avoient point d’aumônier, J’étois per-

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 25 suadé , qu'ayant plus de loisir après le départ des vaisseaux , je pourrois apprendre tout-à-fait la langue des Sauvages , et me mettre en état d'y commencer une mission, Dieu ne m'en a pas jugé digne : les Anglais nous vinrent assiéger et nous prirent. Je vous en ai dit, en repassant en France, le détail avec l’histoire de notre prison. Il seroit inutile de vous le répéter ici. Je suis dans la participation de vos saints sacrifices, etc.

GABRIEL MAREST , missionnaire.

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Du père Cholenec , missionnaire de la Compagnie de Jésus, au père Augustin le Blanc , de la méme Compagnie , procureur des missions du Canadu.

Au Sault de Saint-Louis, le 27 août 1715.

Mon RÉVÉREND PÈRE, La paix de N.S.

Les merveilles que Dieu opère tous les jours par

fi l'intercession d’une jeune vierge iroquoise ; qui a [l | | vécu et qui est morte parmi nous en odeur de sainteté , m'auroient porté à vous informer des par- | à ticularités de sa vie , quand même vous ne m'a |

riez pas pressé par vos lettres de vous en faire le | |

détail. Vous avez été témoin vous - même de ces merveilles , lorsque vous remplissiez ici avec tant de zèle les fonctions de missionnaire ; et vous savez que le grand prélat qui gouverne cette Eglise , touché des prodiges dont Dieu daigne honorer la mémoire

de cette sainte fille, l’a appelée avec raison la Geneviève de la Nouvelle-France. Tous les Français qui habitent ces colonies , de même que les Sauvages, Ont une singulière vénération pour elle : ils viennent de fort loin Prier sur son tombeau > et plusieurs, Par son entremise , ont été guéris sur le cham de leurs maladies , et ont recu du Ciel d’autres faveurs extraordinaires. Je ne vous dirai rien, mon révérend père , que je n’aie vu moi-même lorsque J'ai eu soin de sa conduite, ou que je n’aie appris du missionnaire qui lui a conféré le saint baptême. Tesahkouita (c'est le nom de la sainte fille dont J'aià vous entretenir) naquit l'an 1656 à Gandaougué, lune des bourgades des Iroquois inférieurs appelés Agniez, Son père étoit Froquois et infidèle : sa mère ; qui étoit Chrétienne étoil Algonquine ; elle avoit été baptisée dans la ville des Trois-Rivières, où elle fut élevée parmi les Français. Dans le temps qu’on faisoit la guerre aux Troquois , elle fut prise par ces barbares , et menée capüve dans leur pays. On a su depuis , que dans le sein de l'infidélité même , elle conserva sa foi jusqu'à la mort, Elle eut de son mariage deux enfans, un Sarçon et une fille , qui est celle dont je parle : mais elle eut la douleur de mourir sans leur procurer la grâce du baptême. Une petite vérole qui ravageoil le pays des lroquois , l’enleva elle et son fils en peu de jours : Tegahkouita en fut attaquée comme les autres > mais elle ne succomba point à la violence du mal. Elle se trouva donc orpheline à l’âge de quatre ans sous la conduite de ses tantes , et au pouvoir d’un oncle qui étoit le plus distingué du village. La petite vérole lui avoit afloibli les yeux , et cette incommodité l’'empécha , pendant quelque temps , de paroître au grand jour, Elle demeuroit les jours entiers retirée dans sa cabane: peu à peu elle s’affectionna à la retraite , et dans la

Suite elle fit par goût , ce qu'elle avoit fait auparavant

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par nécessité, Cette inclination pour une vie retirée, si contraire au génie de la jeunesse iroquoise , fut principalement ce qui conserva l'innocence de ses mœurs dans le séjour même de la corruption.

Quand elle fut un peu plus avancée en âge , elle s’occupa dans le domestique à rendre à ses tantes tous les services dont elle étoit capable et qni convenoient à son sexe ; elle piloit le blé , elle alloit querir de l'eau , elle portoit le bois : car c’est, parmi nos Sauvages , l'emploi ordinaire des femmes. Le reste du temps elle le passoit à faire de petits ouvrages, pour lesquels elle avoit une adresse extraordinaire. Par-là elle évioit deux écueils également funestes à l'innocence : l’oisiveté, si ordinaire ici aux personnes du sexe et qui est pour elles la source d’une infinité de vices , et la passion extrême qu’elles ont de couler le temps dans des visites inutiles, de se montrer aux assemblées publiques, et d'y étaler leurs parures. Car il ne faut pas croire que cette sorte de vanité soit le partage des seules nations civilisées ; les femmes de nos Sauvages , surtout les jeunes filles , affectent de paroître ornées de ce qu’elles ont de plus précieux. Leurs ajustemens consistent en certaines étoffes qu'elles achètent des Européens , en des manteaux de fourrure et en divers coquillages dont elles se couvrent depuis la tête jusqu'aux pieds : elles s’en font des bracelets , des colliers , des pendans d’oreilles , des ceintures; elles en garnissent même leurs souliers : car ce sont là toutes leurs richesses , et c'est parmi elles à qui se distinguera le plus par ces sortes d’ajustemens. La jeune Tegahkouita qui avoit naturellement de l’aversion pour toutes les parures propres de son sexe, ne put résister aux personnes qui lui tenoient lieu de père et de mère; et pour leur complaire , elle eut quelquefois recours à ces vains ornemens. Mais lorsqu'elle fut Chrétienne , elle s’en fit un grand crime , et elle

28 LETTRES expia cette complaisance qu’elle avoit eue, par des

larmes presque continuelles » et par une sévère pénitence. ,

M. de Tracy ayant été envoyé de la cour pour mettre à la raison les nations iroquoises qui désoloïent nos colonies , porta la guerre dans leur pays, et y brüla trois villages des Agniez. Cette expédition répandit la terreur parmi ces barbares , et ils en vinrent à des propositions de paix qu'on écouta, Leurs députés furent bien reçus des Français; la paix se conclut À l'avantage des deux nations. On saisit cette occasion , qui paroissoit favorable > pour envoyer des missionnaires aux Iroquois. Ils avoient déjà quelque teinture de l’'évangile qui leur avoit été prêché par le père Jogues, surtout ceux d'Onnontagué, parmi lesquels ce père avoit fixé sa demeure. On sait que ce missionnaire recut alors la récompense qu'il devoit attendre de son zèle : ces barbares le ünrent dans une dure captivité , et lui mutilèrent les doigts : ce ne fut que par une espèce de miracle qu'il se déroba pour un temps à leur fureur. Il semble Pourtant que son sang devoit être la semence du christianisme dans cette terre infidèle ; le père Jogues ayant eu le courage d'aller l’année suivante continuer Sa mission auprès de ces peuples qui l’avoient traité si inhumainement , finit sa vie apostolique dans les Supplices qu’ils lui firent endurer. Les travaux de ses deux compagnons furent couronnés par une mort semblable ; et c’est sans doute au sang de ces premiers apôtres de Ja nation iroquoise , qu’on doit attribuer les bénédictions que Dieu répandit sur le

.rèle de ceux qui leur succédèrent dans le ministère

évangélique.

Le père Fremin , le père Bruvas, etle père Pierron, qui savoient la langue du pays , furent choisis pour accompagner les députés iroquois dans leur retour , €t pour confirmer de la part des Français la paix qui

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 2 venoit de leur être accordée. On confia aux mission-

naires les présens que faisoit le gouverneur , afin de leur faciliter l'entrée dans ces terres barbares. [ls y arrivèrent dans le temps que ces peuples ont accoutumé de se plonger dans toute sorte de débauches, et personne ne se trouva en état de les recevoir. Ce contre-temps procura à la jeune Tegahkouita l’avantage dé connoître de bonne heure ceux dont Dieu vouloit se servir pour la conduire à une haute perfection : elle fut chargée de loger les missionnaires, et de subvenir à leurs besoins. Sa modestie , et la douceur avec laquelle elle s'acquitta de cette fonction, touchèrent les nouveaux hôtes ; elle, de son côté, fut frappée de leurs manières affables , de leur assiduité à la prière, et des autres exercices dont ils partageoient la journée. Dieu la disposoit ainsi à la grâce du baptême ; qu’elle auroit demandée , si les missionnaires eussent fait un plus long séjour dans son village.

Le troisièr.: ;:ur de leur arrivée , ils furent appelés à Tionnontoguen , où se fit leur réception : elle fut des plus solennelles, Deux des missionnaires s’établirent dans ce village : le troisième commença une mission dans le village d'Onneiout , qui est à trente lieues au-delà dans les terres. L'année suivante on forma une troisième mission à Onnontagué. La quatrième fut établie à Tsonnontouan , et la cinquième au village de Goiogoen. La nation des Agniez et celle des Tsonnontouans étant nombreuses et séparées en plusieurs bourgades , on fut obligé d’augmenter le nombre des missionnaires.

Cependant, Tegahkouita entroit dans l’âge nubile, et ses parens étoient intéressés à lui trouver un époux, parce que , selon la coutume du pays, le gibier que le mari tue à la chasse , est au profit de la femme , et de tous ceux de sa famille, La jeune [roquoise avoit des inclinations bien opposées aux deiseins de ses

parens : elle avoit un grand amour pour la pureté, avant même qu’elle pût connoître l'excellence de cette vertu; et tout ce qui étoit capable de la souiller tant soit peu , lui faisoit horrenr. Ainsi > Quand on lui proposa de s'établir , elle s’en exCUsa sous divers prétextes ; elle allégua surtout sa grande jeunesse, et le peu d’inclination qu'elle avoit alors pour le mariage,

Ses parens parurent goûter ses raisons; mais , peu après, ils résolurent de l'engager lorsqu'elle Y penseroit le moins, sans même lui laisser le choix de la personne avec qui ils vouloient l’unir. ils jetèrent les yeux sur un jeune homme dont l'alliance leur paroissoit avantageuse , et ils lui en firent faire la proposition aussi-bien qu'à ceux de sa famille. L'affaire étant conclue de part et d'autre , le jeune homme entra le soir dans la cabane de celle qui lui étoit destinée , et il vint s’asseoir auprès d'elle, C’est ainsi que se font les mariages parmi nos Sauvages : bien que ces infidèles poussent le libertinage et la dissolution jusqu’à l'excès, néanmoins il n’y a point de nation qui garde si scrupuleusement en public les bienséances de la plus exacte pudeur. Un jeune homme seroit à Jamais déshonoré , sil s’arrétoit à Converser publiquement avec une fille : quand il

s’agit de mariage, c’est aux parens à traiter l'affaire, et 11 n’est pas permis aux parties intéressées de s’en mêler : il suffit même qu'on parle de marier un jeune sauvage avec une jeune indienne , pour qu’ils évilent avec soin de se voir et de se parler. Quand les parens agréent de part et d'autre le mariage, le jeune homme vient le soir dans la cabane de sa future épouse , et il s’assied auprès d'elle, c’est-àdire, qu'il la prend pour femme, et qu’elle le prend pour mari.

Tegahkouita parut toute déconcertée quand elle vit ce jeune homme assis auprès d'elle : elle rougit

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d’abord, et se levant brusquement, elle sortit avec indignation de la cabane, et ne voulut point y rentrer , que le jeune homme ne fût dehors. Cette fermeté outra ses parens , qui crurent recevoir par-là un affront, et ils résolurent de ne pas en avoir le démenti. Ils tentèrent encore d’autres stratagèmes, qui ne servirent qu'à faire éclater davantage la fermeté de leur nièce. L’artifice n’ayant pas réussi, on eut recours à la violence. On la traita comme une esclave ; elle fut chargée de tout ce qu'il y avoit à faire de plus pénible et de plus rebutant; ses actions les plus innocentes étoient interprétées malignement ; on lui reprochoit sans cesse son peu d'attachement pour ses parens, ses manières farouches et sa stupidité : car c’est ainsi qu’on appeloit l'éloignement qu’elle avoit du mariage; on l’attribuoit à une haine secrète qu’elle portoit à la nation iroquoise, parce qu’elle étoit de race algonquine. Enfin, on mit tout en œuvre pour ébranler sa constance. La jeune fille souffrit tous ces mauvais traitemens avec une patience invincible; et sans rien perdre de son égalité d'âme et de sa douceur naturelle, elle rendit tous les services qu’on exigeoit d'elle, avec une attention et une docilité qui étoient au-dessus de son âge et de ses forces. Peu à peu ses parens s’adoucirent, ils lui rendirent leurs bonnes grâces, et ils ne l’inquiétèrent plus sur le parti qu'elle avoit pris.

En ce temps-là, le père Jacques de Lamberville fut conduit par la Providence au village de notre jeune iroquoise, et il reçut ordre de ses supérieurs de s’y arrètér, bien qu'il semblât plus naturel que ce père allät se joindre à son frère, qui avait soin de la mission des Iroquois d'Onnontagué. Tesahkouita ne manqua pas d’assister aux instructions et aux prières qui se faisoient tous les jours dans la chapelle; mais elle n’osoit s'ouvrir sur le dessein qu’elle avoit depuis long-temps d’être chrétienne : soit qu'elle

fût arrêtée par l’appréhension d’un oncle de qui elle dépendoit absolument, et à qui des raisons d'intérêt donnoient de l’aversion pour les Chrétiens; soit que sa pudeur même la rendit trop ümide , et l’'empéchât de découvrir ses sentimens au missionnaire,

Enfin, l'occasion de déclarer le désir qu’elle avoit d'être bapusée, se présenta à elle lorsqu'elle y pen= soit le moins, Une blessure qu'elle s’étoit faite au pied l’avoit retenue au village, tandis que la plupart des femmes faisoient dans les champs la récolte du blé d'Fnde. Le missionnaire prit ce temps-là pour faire sa tournée, et pour instruire à loisir ceux qui étoient restés dans leurs cabanes. Il entra dans celle de Tegahkouita. Cette bonne fille ne put retenir sa joie à la vue du missionnaire : elle commença d’abord par lui ouvrir son cœur, en présence de ses compagnes mêmes, sur l’empressement qu’elle avoit d’être admise au rang des Chrétiens : elle s'expliqua aussi sur les obstacles qu’elle auroit à surmonter de la part de sa famille , et, dans ce premier entretien, elle fit paroître un courage au-dessus de son sexe. La bonté de son naturel, la vivacité de son esprit, sa naïveté et sa candeur firent juger au missionnaire qu'elle feroit un jour de grands progrès dans la vertu; il s’appliqua particulièrement à linstruire des vérités chrétiennes ; mais il ne crut pas devoir se rendre sitôt à ses instances, la grâce du baptême ne devant s’accorder aux adultes, surtout dans ce pays-ci, qu'avec précaution et après de longues épreuves, Tout Fhiver fut employé à son instruction et à une recherche exacte de ses mœurs.

I est surprenant que malgré le penchant que les

. Sauvages ont à médire, surtout les personnes du sexe ,

il ne s’en trouvât aucune qui ne fit l'éloge de la jeune cathécumène : ceux mêmes qui l’avoient pérsécutée le plus vivement, ne purent s'empêcher de rendre témoignage à sa vertu, Le missionnaire ne balança

plus

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