‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme] (volume 4)Chapitre 30 sur 63 · F1 AE · texte numérisé non relu

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parce que la religion chrétienne n’enseigne rien que de très-saint et de très-conforme à la raison. Je tâche d'en observer les commandemens : je rends à mes parens, vivans ou morts, tous les devoirs presc its par les lois ; j’honore et ie respecte ceux qui sont au-dessus de moi ;.je vis dans ia plus grande union avec mes voisins ; j'aime mon prochain comme moi même , et je n'ai jamais fait tort à personne. Si vous ne m'en croyez pas, informez-vous-en de ma famille, elle est fort étendue ; il n’y a que ceux de ma branche et moi qui soyons Chrétiens, tous les autres ne le sont pas ; demandez-leur si nous manquons d’honorer nos pères et nos fnèies, ou d'assister aux justes cérémonies de nos ancêtres; s’ils ont jamais appris que nous ayons fait des assemblées d'hommes et de femmes dans le même lieu. Consultez nos voisins ; ils sont témoins de notre conduite. Il y a plus de trente ans que je sers le prince; examinez les registres, et voyez Si j'ai jamais manqué à mon devoir. »

Après cet entretien , on fut quelque temps sans l'inquiéter , lo*sçu’enfin son mandarin , chez qui il se trouva , In avant fait de nouvelles sommations, et ayant reçu i°5 rêmes réponses : SZ vous n'obéissez pas aux oréres de l'Empereur , lui dit-il, je se- Tai contraint de vous, faire cruellement chätier. Faites , lui répondit ie néophyte, vous me procurerez un vrai bonheur, et plus grand que vous ne pensez. Le mandarin otfensé de cette réponse , ordonna qu’on le menât hors de la salle, et qu'on le fit coucher par terre. Le généreux Chrétien se coucha lui-même à l’endroit qu’on lui désigna. Alors le mandarin lui demanda, s'il renonçoit ou non à la religion chrétienne , et sur sa réponse qu'il n’y renonceroit jamais , il lui fit d’abord donner trente à quarante coups de fouet. Comme il les reçcevoit sans jeter le moindre cri, le mandarin s’en prit aux exécuteurs; il les chargea d'injures, et après bien des

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 275 menaces , il fit donner au néophyte près de nt coups. Ensuite ! fit relever les exécute: ar d'autres , et demanda de nouveau au Patient s’il ouloit changer ou : on. 17 es inutile, répondit-il, de me le demander davantage , vous n'aurez de moi d'autre réponse que celle que je vous ai déjà faite ; Je ne renonce point et je ne renoncerai jamais à ma religion ; je respecte et reépecterai toujours les ordres de l'Empereur, Le mandarin plus irrité que jamais , continua à le faire battre, et fit relever Jusqu'à trois fois par d’autres ceux qui le ent, Comme ce généreux néophyte ne poi pas le moindre soupir : Je crois, dit le man n » qu'il contrefait le mort. À ces mots Pier.. Tchang tourna doucement la tête du côté du mandarin. Ce> lui-ci prit ce mouvement pour une insulte : Je vois bien, s’écria que des fouets ne suffisent pas : qu'on apporte les bdions dont on se sert Pour punir le peuple. Quand on les eut apportés , le mandarin demanda à Pierre Tchang, sil persistoit dans les mêmes sentimens. Je vous ai déjà répondu, dit-il, que celte demandeïétoit inutile ; je suis Chrétien , et Je le serai jusqu'à la mort. Sur quoi le mandarin le fit battre avec ces bâtons ; huit hommes qui se relevèrent les uns les autres, lui donnèrent plus de deux cents coups , qu’il souffritavec un égale fermeté; ce qui fit dire au mandarin, qu'il falloit que les Chrétiens eussent l’art de se rendre insensibles, C’est ainsi que finit ce combat. Comme cet illustre confesseur de Jésus-Christ ne pouvoit se remuer, le mandarin ordonna à ses gens de le prendre , et de le porter dans la chambre des registres. Là , il trouva un grand nombre de ses parens infidèles qui le placèrent sur une estrade , où ils l’étendirent de la manière la moins incommode, Dans l’épuisementoùil étoit, il demanda une tasse de thé , et pendant qu'il la prenoit, ses parens ne cessèrent de l’exhorter à contenter son man-

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darin, ou du moins à dissimuler ses sentimens. Pierre Tchang leur fit un petit discours, pour les instruire des vérités de la religion , autant que ses forces le lui permettoient, et il le finit en leur disant : « Ne regarderiez-vous pas comme un traître et un perfide , tout Mant-cheonu, et tout Chinois qui renonceroit senlement de bouche à l'Empereur ? Et c’est le conseil que vons me donnez à l'égard du souverain Maître du ciel et de la terre ! Y pensezvous ? »

En même temps vinrent plusieurs eunuqués de sés princes , et deux entr’autres nommés Tchang-fou etSan-yuen , dont l’un est eunuque de la présence du quatorzième prince ,'et l'autre l’est de la présence du fils de ce prince, qui est aussi regulo. Le zélé Chrétien les ayant aperçus, ouvrit d’abord l’entreuen , afin de ne pas leur laisser le temps de lui donner de maüvais conseils. « Vous savez , leur dit-il ; ce que j'étois autrefois , et ce que je suis maintenant. Je veux vous rappeler à ce sujet un trait d’audace et d’insolence qui m'échappa avant que d’être Chrétien, et dont vous fûtes témoins. Vous n’avez pas oublié qu'un chef des eunuques s’avisa de me dire un mot qui me déplut, et que je pris pour une injure. Alors, sans aucun respect, ni pour sa personne, ni pour son emploi, ni pour le lieu où J'étois, je me jetai sur lui , je le battis violemment , et je continuai de le battre jusqu’à la porte du prince , accablant d'injures et de malédictions ceux qui vouloient m’arréter et les eunuques mêtnes qui osèrent paroître, Voilà ce que j'étois avant que d’être Chrétien, Depuis que je le suis, avez-vous vu rien de semblable ? Vous m'avez dit plusieurs fois vous-mêmes que vous ne me reconnolssiez plus, et que j’étois un tout autre homme : étois-je capable d’un pareil changement ? U n’y a que la religion chrétienne qui ait pu l’opérer, et c'est la preuve sensible qu'ellé est la seule véri-

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table ; et l’on voudroit qne J y renonçasse !.Cela se peut-il ? » Ces eunuques l'ayant. ainsi oui parler, se contentèrent de lui dire plusieurs paroles obligeantes sur le pitoyable état où ils le voyoient, et pas un n'osant lui rien dire contre la religion , ils se: retirérent. .

À peine furent-ils sortis, que, Pierre Tchang vit arriver sa tante, âgée de près de soixante-dix ans. « Hé quoi! mon neveu » lui dit-elle quel crime avez. vous donc commis, pour qu'on vous ait traité d’une manière si cruelle, vous qui avez plus de cinquante ans, et contre qui on n’a jamais formé la moindre plainte ? Soyez tranquille, ma tante, lui répondit-il, je n’ai commis aucun crime » et Si vous me voyez en cet état, c’est parce que je suis Chrétien, .et que je ne veux pas cesser de l'être. Je vois bien, répondit-elle, que la religion chrétienne vous a renversé l'esprit : sachez que si vous vous obstinez à ne vouloir pas y renoncer, vous me verrez MOUTIr. ici à vos yeux. J'en serois fäché, lui répondit Tchang , mais lié comme je suis et tout brisé de Coups, on ne pourra pas m'imputer votre mort. Est-ce que vous. croyez

ue s'il n’étoit pas d’une importance infinie pour moi de persévérer dans ma religion, j'aurois voulu m'exposer à tant de souffrances ? Mais il s'agit d’être infidèle au souverain Maître de l'univers, et de précipiter mon âme dans des supplices éternels, etcroyezvous que je le puisse? Je vous l'ai dit souvent, et vous n'avez voulu jamais m'écouter : vous approchez de soixante-dix ans, combien de temps vous reste t-il à vivre? Peut-être encore moins que nous ne croyons. Alors vous connoîtrez la vérité de tout ce que je vous dis : mais ne sera-ce pas trop tard? Il ne s'agit pas de cela, lui dit-elle; il s’agit de vous tirer de la peine où vous êtes. C'est pourquoi je vais trou-ver le mandarin, pour lui dire que vous avez changé.

Vous pouvez dire ce que vous voudrez, répandit

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LETTRES Tchang, je ne suis pas le maître de vos volontés ni de vos paroles, Tout ce que je puis dire , c’est que je suis Chrétien , que je le serai jusqu’à la mort, et que Jen ferai profession devant tout l'univers. » Ces parolés fermègent ka bouche à sa tante; elle se retira. her,

Enfin, on lui permit de retourner dans sa maison. Ses parens infidèles le mirent sur üne charrette et l'y âcCcompagnèrent, dans l'espérance qe par le moyen de sa femme ils obtiendroient son changement ; mais ils se trompèrent. Il est vrai qu'elle ne put retenir ses larmes à la vue du triste état où étoit son mari : ais quand on Jui parla de se Joindre à ses parens infidèles pour le pervertir, cette généreuse dame es- Suyant ses pleurs, et changeant de ton : « Je vois bien, dit-elle, que vous ne me Connoissez pas : avez-vous donc ‘oublié ce qui m’a porté à entrer dans votre famille? La mienne qui étoit chrétienne ne me vouloit donner qu’à un Chrétien, et si elle eût voulu Île contraire , je n’y aurois jamais consenti, J'ai toujoursre.

‘gardé comme un grand bonheur de pouvoir donner

notre’vie pour le souverain Maître du ciel et de la

terre. Que sais-je si cet heureux Jour n'est pas venu ?

Je me suis souvent représenté mon mari dans l’état

où je le vois pour la défense de sa foi » et je le trouve

heureux de souffrir Pour une si bonne caûse. Les larmes que vous m'avez vu répandre au premier abord,

‘ontéchappé à ma tendresse naturelle ; mais je ne puis

m'empêcher de le féliciter d’avoir été Jugé digne de articiperaux souffrances de notredivin Rédempteur :

‘hé! que ne puis-je y participer comme lui! » Cette

réponse les étonna si fort, ‘qu'aucun d’eux n’osa y

répliquer. !

Ces mêmes parens revinrent peu après envoyés par le mandarin, pour(lui dire de isa part que s’il persistoit dans ‘son ‘opiniâtreté , il ‘devoit s’attendre à un châtiment:encore plus ‘dur .et plus long que ‘celui

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSEe, 279

qu’il avoit souffert. « Je ne crains point ses menaces, répondit le confesseur de Jésus-Christ. Il n'a pas le pouvoir de m'ôter Ja vie. Hé! plût à Dieu qu'il l’eût, je serois au comble de mes désirs. Tout son pouvoir se réduit à me faire exiler en Tartârie, ou à me faire donner pour esclave à quelqu'un des fermiers du prince. Hé quoi! dirent ses parens , ne seroit-ce pañ pour vous la plus triste et la plus dure condition r Vous ne sayez pas, répliqua le néophyte, ce que c’est que d’être Chrétien : ce que yous nommez peines, souffrances , tourmens, ce sont pour lui des délices, lorsqu'il les endure pour le nom de Jésus-Christ. Que voulez-vous donc, lui demandèrent-ils, que nous répondions au mandarin WDites-lui, répondit le néophyte, qu’étant mon supérieur, il peut me condamner à toutes les peines qu’il lui plaira; mais que s'il espère obtenir de moi que je renonce à ma religion, il l'espère vainement, » Ils allèrent er eflet porter celle réponse au mandarin, A la vue d'une si grande fermeté, ce persécuteur de la rebgion ne sut plus quel parti prendre. H en parloit continuellement; el à l'entendre on eût dit que c’étoit l'affaire la plus importante qu'il eût jemais traitée. Enfin il se détermina à présenter une supplique au fils du quatorzème prince , où il disoit que Tchang-ouer (Pierre Tchang ) étoit un esprit orgueilleux , qui se moquoit des ordres qu'on lui donnoit, et qui manquou de respect pour ceux.de l'Empereur; qu'il méritoit d’être sévèrement puni, et qu’il falloit ou lenvoyer garder les chevaux en Tartarie, ou le donner pour esclave à.quelqu’un des métayers du prince, Le prince répondit .que Tchang-ouen ne méritoit pas un si dur châtiment ; mais qu'ilsufhisoit de le dépouiller de son emploi, .ce qui futexécuté, Tchang en reçut l'ordre ayec joie, et rendit grâces à notre Seigneur de ce que cette destitution lui donnoit tout le loisir de vaquer librement à tous les exercices de sa religion.

Telle a été la constance de nos Chrétiens , dont on nous rendoit chaque jour un compte fidèle. Je n’ai pu être également instruit de ce qu'ont souffert ceux des églises portugaises; mais Parmi ce grand nombre de fidèles qui fréquentent notre église française, il n’y en a eu que cinq ou six qui aient chancelé dans leur foi. Neuf ou dix autres furent d’abord intimidés à et on leur avoit arraché un écrit où quelques-uns disoient qu’ils ne suivroient plus la religion chréüenne, et où d’autres promettoient de ne plus réciter les prières, et de ne plus fréquenter l’église ; mais ensuite rentrant en eux-mêmes, et honteux de leur foibiesse, ils réparèrent leur faute par une rétractation authentiue, qu'ils remirent À leurs mandarins , dont voici la teneur :

« Nous, cavaliers (de tel Niroz) offrons avec respect cet écrit à notre mandarin, pour lui dire clai.. rement, que dans l'attestation que nous lui présentâmes le cinquième de cette quatrième lune, nous avons commis un énorme péché, les uns disant qu'ils ne suivroient pas la loi chrétienne, les autres qu'ils ne réciteroient point de prières et ne fréquenteroient plus les églises. Nousrecénnoissons sincèrement que nous avons grièvement péché, et nous protestons que nous faisons véritablement profession de la re ligion chrétienne : nous vous prions donc, en qualité de notre mandarin immédiat, de nous déférer comme Chrétiens à nos mandarins supérieurs. »

Nous fûmes fortement frappés, mon révérend père, d'une persécution si vive; mais nous n’en fûmes pas entièrement abattus : nous savions qu'on ne pouvoit l'attribuer qu'au seizième prince ; que l'Empereur ayant été tenu très-resserré par son père, n’étoit point au fait de ce qui concerne les Européens, et qu'il ne savoit d'eux autre chose > Sinon qu'ils étoient à Pekin; qu'à la vérité, nos Chrétiens voient beau

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été très-fermes dans leur foi; que la religion en avoit reçu un nouvel éclat, et que, peut-être même, Dieu n'avoit permis tout ce fracas, que pour la faire mieux connoître, Après avoir délibéré ensemble > nous conchines qu’il falloit avoir recours à l'Empereur. Mais comment parvenir jusquà ce prince, auprès duquel nous ne pouvions avoir aucun accès, les voies ordinaires nous étant fermées? Nous crûmes pouvoir, dans des conjonctures si pressantes, nous servir d’une autre voie, bien qu'elle fût extraordinaire et contraire aux usages du palais : c’étoit de faire présenter notre mémorial par le frère Castiglione. L’Empereur l'occupoit à la peinture dans une chambre

voisine de son appartement, où souvent 1l venoit le

voir peindre,

Nous dressämes au plutôt notre mémorial auquel nous joignimes un exemplaire de l’'édit publié la 31.* année de l’empereur Cang-hi, qui permet le libre exercice de la religion dans tout l'Empire. Cet édit est fort connu en Europe ; mais l'Empereur régnant n'en a jamais entendu parler. Le mémorial fut prêt pour le 2 de mai, et dès le lendemain le frère Castiglione eut occasion de le présenter. L'Empereur vint à son ordinaire s'asseoir auprès de lui pour le voir peindre. Le frère quitta son pinceau, et prenant tout à coup un air triste et interdit, il se mit à genoux, Où après avoir dit quelques paroles, entrecoupées de soupirs, sur la condamnation de notre sainte loi, il tira de son sein notre mémorial enveloppé de soie jaune.“ Les eunuques de la présence trembloient de la hardiesse de ce frère; car il leur avoit caché son dessein. L'Empereur l’écouta pourtant tranquillement, et lui dit avec bonté : « Je n’ai pas condamné votre religion; j'ai défendu simplement aux gens de bannières de l’embrasser. » En même temps il fit signe aux eunuques de recevoir le mémorial, et se tournant du côté du frère Casti-

LETTRES glione, i] lui ajouta : « Je le » €t Continuez de peindre, »

Sainte rel;

Qui arriva à la eur Cang-hi, où cette religion nouveau, fut approuvée par » par les minist Cependant, » Soit qu’il eût été réflexions nécess

Le 12 au matin > NOUS recûmes avis que ce jourlà même le tribunal des censeurs avoit fait imprimer la condamnation de la religion , et qu'il alloit faire aficher ses placards Aux portes de la ville, On m’em APPOrta une copie, où il étoit marqué que si, parmi les soldats et parmi je peuple , quelqu'un étoit con vaincu d’avoir embrassé la relision chrétienne | Seroit arrêté et Livré à Ja Justice ; pour être sévère. ment puni.

Le 13 du même mois > AOUS reçümes un billet d’un grand seigneur de la cour » n0OMmmé Hay-ouang 5 qui nous ordonnoit de nous rendre le lendemain au palais. Nous ÿ allâmes dès le matin. Il vint aussitôt

NOUS , tenant à la main notre mémorial , et nous dit : « L'Empereur ne fera Pas mettre ce mémorial en délibération : il ne convient pas que Îles Mantcheoux et ceux des bannières embrassent votre loi : On ne la défend Pas , on ne dit pas qu'elle est fausse

où mauvaise, eton vous en laisse de libre exercice, »

lirai, soyez tranquille,

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 283 Nous entendimes cet ordre à genoux , auquel je répondis , qu’on défendoit également au peuple et aux gens des bannières d’être Chrétiens. « Y a-t-il quelqu'un parmi le peuple, dit ce seigneur , qu’on

ait inquiété ? — Je ne sais pas encore , lui répondis-

je» mais on ne tardera pas à Le faire , comme il est aisé de le voir par cette copie de l’ordre que le tribunal des censeurs a fait afficher. » H la prit, et après l'avoir lue, « puisque cela est sorti, dit-il, quel moyen de le faire revenir ? H falloit prendre les devants, et prévenir la conclusion de cette affaire : Hé! le moyen , lui répliquai-je, après Les soins qu'on a pris de nous en dérober la connoissance ? Mais , seigneur , <ontinuai-je » Puisque la loi chrétienne n’est pas défendue pour le peuple , obligez-nous de faire publier cette déclaration de l'Empereur. Comme ilne fit à cela aucune réponse, j ajoutai que les Mant-cheoux et ceux des bannières qui avoient embrassé la feligion depuis l’année 31: de Cang-hi qu’elle fat approuvée , ne devoient pas être recher- Chés , et que néanmoins les mandarins subalternes des tourmentoiïent de la manière la plus cruelle , pour ilés y faire renoncer.» Les autres pères qui se trouvèrent avec moi, lni dirent aussi des choses très-pressantes; mais ce seigneur n’étoit pas venu Pour nous écouter, et encore moins pour reporter nos paroles à l'Empereur; et comme il ne cherchoït qu'à se défaire de nous: « En voilà assez pour aujourd'hei , nous dit-il ; s’il arrive quelque nouvel incident , vous pourrez parler. Hé ! à qu parler , lui répondis-je ? toutes les portes nous sont fermées, et c’est ce qui nous a obhpés , contre l'usage , de faire présenter notre Flacet à l'Empereur par le frère Castiglione. S'il arrive que nous soyons obligés dans . la suite d’avoir recours à Sa Majesté, à qui nous ‘adresserons - nous? voulez-vous bien que ce soit à vous ? ‘Cela se pourra , répondit - il , et en mêmetemps il se retira, »

Quand le bruit se fut répandu , qu’un grand de Ja cour nous avoit parlé de la part de l'Empereur , bien qu’on ne sût pas quel ordre il nous avoit donné, quelques-uns des mandarins usèrent de modération envers les Chrétiens ; d’autres continuèrent encore quelque temps leurs vexations; mais enfin la persécution fut assoupie, après avoir duré environ deux mois ; elle n’est Pas pour cela éteinte : car on a toujours lieu de craindre qu'elle ne se réveille, et c'est ce qui dépend de la fantaisie des mandarins + mins que l'Empereur ne révoque l’ordre qui lui a été surpris; aussi le tribunal des rites alla-t-il son chemin, puisque le 18 du même mois, il envoya afficher le même ordre à nos trois églises.

Je vous ai déjà parlé de l'ordre que l'Empereur avoit donné au tribunal des princes, de faire la recherche de ceux de la famille impériale, qui avoient été dégradés et exilés, Comme on voyoit ce tribunal fort occupé de cette recherche » l'on ne doutoit pas que le dessein de l'Empereur ne fût de les rétablir dans leur première splendeur, surtout ses cousinsgermains , fils du huitième > du neuvième et du dixième prince , fils de Cang-hi , et de leur rendre la ceinture jaune ; marque d'honneur , qui ne s’ac- Corde qu’aux descendans du fondateur de la dynastie et de ses frères, qui lui aidèrent à conquérir l’Empire. C’est parmi eux qu’on choisit les regulo. Ceux qui étoient anciennement de la même famille, et qui portent aussi le nom de Æïoro, mais qui ne descendent , ni du fondateur de la dynastie , ni.de ses frères , sont distingués par une ceinture rouge ; ils peuvent être faits mandarins, mais non regulo,

Quand l'Empereur donna cet ordre > Un censeur de l'Empire lui représenta qu'il ne convenoit pas que des gens dégradés et mis au rang du peuple, fussent tout à coup rétablis ; que Sa Majesté devoit Premièrement leur faire porter la ceinture rouge ,

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et que dans la suite , s'ils se Comportoient bien , il pourroit leur rendre la ceinture Jaune , et même, si ellé les en jugeoit dignes, les faire comtes ou regulo. Ce censeur appuyoit sa remontrance de plusieurs raisons et de divers exemples. | L'Empereur trouva que le censeur avoit fait son devoir : c’est pourquoi le 27 de la troisième lune, ayant vu la liste des exilés, parmi lesquels étoient les fils et petits-fils de Sounou , il leur accorda la ceinture rouge, et ordonna qu'on écrivit lebrs norns dans le registre de la famille impériale , après ceux qui portoient la ceinture jaune ; qu'on y ajoutât les fautes pour lesquelles eux'et leurs pères avoient été punis, et qu’on les laissât toujours dans le même endfoit et dans la dépendance du même général. Cet ordre étoit conforme à la délibération du tribunal des princes; et il est à remarquer qu'en cette occasion , ce tribunal n’a fait aucune mention de la religion des princes descendans de Sounou , quoiqu'il vit tout le fracas qu’on faisoit actuellement 4 Pekin, pour obligereles Chrétiens des bannières de renoncer à la loi de Dieu. C’est peut-être parce qu’il n’avoit pas reçu d’ordre sur cela, ou qu'il craignoit de renouveler une ancienne querelle , qui mettroit obstacle à la grôce de l'Empereur, ou bien

pour: d’autres raisons que j'ignore,

Quand on en apporta la nouvelle à Fourdane , quelques-uns de ces princes la reçur::? assez froidement. « On nous donne des ceintures rouges , dirent-ils , mais nous donne-t-on de quoi en soutenir le rang? Nous n’avons ni maisons » Nil terres; une ceinture de soie rouge s'accorde-t-elle avec cette toile grossière dont nous sommes vêtus ? Ne valoit-il pas mieux nous laisser simples cavaliers , comme nous étions la plupart ? »

Effectivement ceux de ces princes qui n’ont point à Pekin de parens riches du côté de leurs épouses ,

sont fort à plaindre. L'Empereur ne donne rier, à ceux qui sont au-dessous de Vingt ans; et À ceux qui ont atteint cet âge , il ne donne par mais’ pour leur entretien a trois taëls, et du riz à proportion, ce qui ne fait en tout que quarante-cinq francs monnaie de France. Il ne leur reste donc que l'espérance de devenir mandarins , ou d’être rappelés à Pekin, où ils trouveroient pour le corps et pour l'âme plus de secours qu’à Fourdane,

Je n’ai plus, mon révérend père, qu’à vous faire

part de la manière dont la seizième fille de Sounou, nommée Rosalie à son baptême , a été rappelée de son exil. Son mari, fort riche » Et maudarin du troisième ordre , étoit absent quand on la renvoya à ses parens. Peu de temps après, il fut accusé par un de ses esclaves sur plusieurs articles , et entr'autres sur ce qu'il étoit encore en commerce de lettres avec la file de Sounou qu’on avoit répudiée, L'Empereur ne fit pas beaucoup de cas de ceuie accusation , et dit qu’il lui pardonnoit en considération de son père , qui avoit été tué,depuis peu à la tête de l’armée, Ce jeune homme bouillant et vindicatif , peu de jours après qu’il fut de retour dans sa maison, fit expirer l’esclave sous le bâton. L'Empereur en fut instruit, et indigné d'une action si cruelle , qui avoit suivi de si près la grâce qu’il lui avoit faite, il le dépouilla de ses biens et de ses mandarinats héréditaires, qu'il donna à son frère cadet, et le fit mettre à la cangue pour le reste de ses jours à une porte de la ville. Plusieurs croyolent que la honte, jointe à ce qu’il souffroit jour et nuit, lui feroit prendre la résolution de se tuer lui-même. C’est Je parti que prennent ordinairement les plus lâches. Pour lui qui ne manquoit pas de courage, il souffrit plus de trois ans ce supplice. Il en at délivré à l'amnistie générale qu’accorda le nouvel Empereur, Sans cependant rentrer en possession de ses biens et de ses dignités.

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Paul Ly. Après lui avoir témoigné combien elle étoit sensible à l'attachement qu'il conservoit pour ses anciens maîtres, elle lui apprit ia triste situation de sa famille à Fourdane, l’histoire de sa conversion , et la grâce que Dieu lui avoit faite de recevoir le saint baptôme avant son départ. « Aussitôt, ajouta- » t-elle, que mon mari apprit que j'étois Chrétienne, » il me dit qu'avant que de faire cette démarche je » devois bien l'en informer ; que res réponses lui » faisoient assez connoître qu'inutilement il entre- » prendroit de ine faire changer; qu'il n’ignoroit pas » que ceux qui s’étoient faits Chrétiens » ne recu- » loieni jamais (il désignoit par-läles princes ses beau- » frères); mais du moins > ajouta-t-il, la grâce que » je vous demande , est de ne pas faire connoître à » n0s domestiques que vous soyez Chrétienne ; priez » en votre particulier tant qu'il vous plaira, mais » assurez#moi que vous ne sortirez pas au-dehors. » Cette dame me fit dire par ce même eunuque d'être tranquille sur sa fermeté dans la foi; qu’elle espéroit, avec la grâce de Dieu, d'y persévérer jusqu'à la mort; que la seule chose qui lui faisoit de la peine , c’est qu’elle ne pourroit ni entendre la messe , ni participer aux sacremens, qu'au retour de ses frères et de ses belles-sœurs. Elle n’en dit pas la raison, parce qu’elle nous est assez connue : c’est qu’en ce pays-ci les personnes de qualité ne sortent Jamais que pour visiter leurs parens les plus proches, ou pour aller à la sépulture de leurs ancêtres. Or, elle n’a actuellement à Pekin que deux sœurs mariées à deux seigneurs infidèles. Elles allèrent l’une et l'autre lui rendre visite dans sa retraite À la Campagne, et lui offriün logement dans leurs h6tels; mais elle s’en excusa sous différens prétextes : la vraie raison étoit qu’elle regardoit comme trèsdangereux le commerce avec des familles infidèles. C'est ainsi que m’en parla l'eunuque Paul. Il m’ajouta qu'en

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qu’en prenant congé de cette dame , elle lui enjoignit plusieurs fois de nous prier, tous tant que nous sommes, de nous souvenir d’elle au saint sacrifice * et de demander à Dieu qu'il daigne éclairer son mari , et Jui toucher le cœur, pour le faire entrer dans la voie du salut. Je recommande également à vos prières cette mission si fort persécutée, et suis avec bien du respect, dans l’union de vos saints sa crifices , etc.

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