‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme]Chapitre 18 sur 107 · UNS LD · texte numérisé non relu

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dans toutes les villes; celle d'Ispahan signala son zèle : elle se flattoit d’être bientôt honorée de la présence et du séjour de son souverain. Elle n’eut pas cette consolation; les médecins s’étoient trompés, le prince ne recouvra point la vue. Il renonça de lui-même à la couronne, que le brave et généreux Emir-Kan refusa de porter après lui.

Au milieu de ces changemens, Ispahan étoit assez tranquille ; Aboulfat - Kan, chef d’une nation de Lores, en étoit gouverneur depuis la mort de Thamas. Il s’entendoit bien avec le Mayar-Kan , dont je vous ai déjà parlé, et cette bonne intelligence contribuoit à entretenir la paix dont cette capitale seule jouis-

soit. Ali Merdon-Kan » Chef d’une autre nation de

Lores , ennemie de la première , vint y prendre ses Quartiers ; c’est ce même officier qui, deux ans au- Paravant , s’étoit séparé avec ses troupes de l’armée d’Adel- Schah dans les environs de Maschet. On craignit qu’il n’y fit quelques désordres » eton se préparoit à agir vivement contre lui. Mais sur la nouvelle que Charok-Schah avoit nommé un de ses généraux pour y commander » 1l prévint par une retraite volontaire , celle à laquelle on auroit pu le contraindre, Il ne perdit point l'espérance d'y rentrer , et y entretint toujours de secrètes intelligences, Surtout avec le Mayar-Kan , dont la politique étoit de bien vivre avec tout le monde , d'attendre l’événement , et de se déclarer pour le plus fort.

Ali Merdon - Kan , qui vouloit toujours être à portée d’exécuter ses desseins , resta dans les en— virons de la capitale. Ses troupes augmentèrent. I] mit le siége devant la petite ville de Gaze > Qui n’est qu'à trois lieues d'Ispahan. Il s’en rendit le maître et s’y fortifir, Selin - Kan > nommé gouverneur par Charok-Shah, venoit d'arriver. 1] joiguit ses troupes à celles d'Aboulfat-Kan , ennemi déclaré du rebelle ; il arma tout ce qu'il trouva d'hommes disposés à le

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suivre , et marcha en bon ordre pour reprendre Gaze. Après dix jours de résistance, Ali Merdon- Kan qui manquoit d'artillerie et de munitions , sentit bien qu'il seroit forcé ; il amusa les assiédeans par des propositions, promit de rendre la ville à des conditions raisonnables , et demanda une conférence avec Selim-Kan lui-même , ou tel autre oflicier distingué que l'on jugeroit propre à une négociation sûre et avantageuse pour les deux partis. On convint du lien ; Pofficier fut nommé ; on indiqua le jour ; mais 11 sortit la nuit avec ses troupes, etprit, sans être inquiété , le chemin de ses montagnes.

Il revint bientôt sur ses pas avec de nouvelles forces , menaça d’assiéger fspahan même , et env oya des partis qui ravageolent toute la campagne , et faisoient des courses jusqu'aux portes de la ville. Les seigneurs qui s'y étoient renfermés , furent indignés de cette audace, et résolurent d’en tirer une vengeance éclatante, Ils sortirent en bon ordre avec un grand train d'artillerie , déterminés à Pattaquer : il fit semblant de fuir : on le poursuivit ; et quad il jugea le temps ou le terrain favorable | il tourna la tête et engagea la bataille qu'il gagna. L'armée vaincue se retira en désordre, reñitra dans Fspalian , et abandonna tont son canon : le vainqueur le tourna aussitôt contre la ville, et se présenta pour en faire le siége. Mais les bourgeois , qui étoicut dé garde dans cet endroit, soutinrent l'attaque , et firent su lui de si terribles décharges , Qu'il fut contraint de s'éloigner.

Repoussé de devant Ispalian , il tourna ses arme contre dulla, qui n'en est qu'à deux petites lieues : c'est une ville dont tous les habitans sont Chrétiens . etgros commercans, f} comptort emporter cette plu e de vive force ; mais tandis qu'il faisoit passer son artillerie à l'autre bord du canal, an de ses canoné y resta embourbé, Cet accident lui parut d'un man

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quart des troupes nécessaires pour investir cetté

grande ville ; 11 abandonna le quartier de la rivière F

lit braquer plusieurs pièces de canon vers la porté

de Totchi, et la fit battre deux jours de suite avec

une extrême vivacité, J fi ses approches à la faveur

de son artillerie ; mais les intellgences qu'il avoit

dans la place avancèrent plus le succès que tous les

eflorts qu'il faisoit contre elle, Le troisième jour ,

31 de mai, la porte lui fut ouverte par quelques

uns de ses partisans : ses troupes y entrèrent ; elles se répandirent dans tous les quartiers, et y com mirent les plus horribles désordres, Aucun asile ne

fut respecté, personne ne fut épargné, Il n’avoit permis le pillage que pour vingt - quatre heures ; il dura trois jours : ce ne fut qu'après ce délai cuil entra dans la ville ; il alla droit au palais et s’y L gets Les seigneurs s’étoient renfermés dans la citadelle , résolus de la défendre ; mais il leur offrit une capitulation honorable et avantageuse , qu'ils acceptèrent, Quelques jours après 1l assembla toute la noblesse

et les principaux habitans de la ville. Vous voyez , leur dit-il , que chaque province vous donne À son gré un souyeraiti | Ispahan , qui est la capitale , à plus de droit que les autres d'en choisir un qui soit en même temps le leur. Donnez vos sûfrages avec liberté ; je vous promets sur ma tête de défendre et de maintenir sur le trône celui que votre choix y aura placé, Plusieurs de ceux qui composoient l’assemmhlée répondirent qu'il falloit remettre l'empiræ à celui qui étoit le plus en état de le soutenir et d'y conserver la paix ; que le sort des armes lui avoit donné là éouronne » et qu'ils Joignoient leurs suffrages à celui de la victoire, Non, leur répondit-1l AUSSILÔ , je wa pure point à cet hopneur: non Le

bition se borne à établir un maître digne de nons commander , et à lui obéir le premier. Je sais qu’il ÿ a dans cette ville trois enfans issus de nos anciens sophis ; ils vivent inconnus dans l’indigence et dans l'obscurité ; il est de l'honneur et de l'intérêt de la nation d’être gouvernée par les descendans de ses rois , et ceux-ci en sont d'autant plus dignes , que outre le droit de la naissance , ils auront appris de leurs malheurs mêmes à soulager les nôtres; choisissons un des trois pour notre roi, et rougissons de ne lavoir pas choisi plutôt, Un procédé si noble lui attira les applaudissemens de toute l'assemblée, L'ainé de ces princes avoit trente ans ; mais ses défauts et ceux du second firent donner la préférence au cadet , alors âgé de dix - huit à vingt ans. Il avoit toutes les qualités qui annoncent un bon prince. On fit venir la mère ; on lui ordonna de produire son fils. À cette nouvelle inattendue , cette mère parut désolée, A quoi pensez-vous , s’écriat-elle en pleurant ? mes enfans ne sont pas faits pour régner : nous avons toujours vécu dans la paix ; laissez - nous notre indigence et notre tranquillité. Ah! plutôt que de l’élever sur un trône encore teint du sang de ceux qui l'ont précédé , faites creuser un tombeau, et ordonnez qu’on y ensevelisse et le fils et la mère.

Ne craignez rien, lui répondit Ali Merdon-Kan : amenez votre fils ; mes jours vous répondent de sa vie et de la vôtre. Elle alla chercher son fils ; le vainqueur lui attacha de ses propres mains l’aigrette royale, le fit proclamer roi, et lui donna le nom «le Schah-Ismaël, La jote fi, Énérale dans toute la ville, Les commencemens de son empire ont déjà justifié ee choix. Ali Merdon - Kan en a toute la gloire ; il en goûte le plaisir sous un prince qui lui en marque avec éclat sa reconnoissance ; et devenu le premier de ses sujets , il se croit plus heureux

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que s'il étoit roi lui-même : Dieu veuille , pour le bonheur de la Perse , conserver long-temps ce jeune prince sur le trône.

Quelques jours après ce grand Événement je partis pour Bender-Abassy , dans l'espérance de recouvrer quelques sommes d'argent prêtées par nos supérieurs aux Arméniens, et de trouver quelques aumônes , dont notre mission a un besoin extrême. De là je me suis rendu à Goa , et c’est de cette capitale des Indes portugaises que je vous envoie ces mémoires. Je me recommande à vos saints sacrifices , et j'ai l'honneur d’être avec un profond respect, etc.

EEE LETTRE

Du père Grimod, missionnaïre jésuite, au père Binet.

À Ispahan, le 20 août 1750.

Even > mon révérend père, après un an et huit mois de voyage , me voici dans la capitale de la Perse, Je ne vous dirai pas ce que j'ai eu à souffrir des hérétiques, des infidèles et des voleurs ; je dois le taire, de peur qu’il ne me soit dit un jour : vous avez reçu Votre récompense. Mais ce ne sont là que les commencemens et l'apprentissage d’an missionnaire, Ce que je vois ici, et ce qui regarde notre mission entière , annonce bien d’autres disprâces , et ne se doit pas passer sous silence. Depuis vingt ans , C'est-à-dire, depuis qu'est monté sur le trône Thamas-Kan, où Thamas-Koulikan > Où Nodir- Schah , car il avoit tous ces noru< et bien d’auires encore ; depuis , dis-je, enviror vingt ans, toutes sortes de calamités ont commencé à fondre sur ce

pays, et par conséqueut la mission à aussi commencé , à souflrir, et'a vu peu à peu son peuple , ou périr,

ou se disperser et se retirer dans d’autres contrées. Une iuliuité de personnes sont mortes de faim ou sous les coups; plusieurs ont pris la fuite; et Ispahan, où l’on comptoit, comme tout le monde sait, près de deux millions d'âmes , est réduit à vingt ou trente mille tout au plus.

Mais les misères passées ne sont rien en comparaison de celles dont je suis aujourd’hui le témoin oculaire. Dieu semble avoir livré ce royaume à la fureur de ses ennemis. Les Persans ne sont plus. Des peuples appelés Cords, accoutumés aux vols et aux rapines dès l’enfance , se sont emparés de lei gouvernement, etsont presque partout les maîtres. Les Persans ne gardoient plus ni justice ni lois ; mais les peuples dont Dieu se sert pour les châtier , sont encore plus méchans qu'eux. Leur chef nommé Ali Merdon-Kan , s’est emparé d’Ispahan après trois jours de siége. Ce fut le premier jour de juin de cette année, qu'il s'en rendit le maître, Relisez dans les histoires les descriptions les plus vives et les plus énergiques de pillage et de saccagement des villes, et vous y trouverez tout au plus la moitié des cruautés

ui se sont exercées dans ce jour malheureux, où ce chef de bandits entra dans cette capitale.

La vue seule de cette ville infortunée est capable d'arracher des larmes aux cœurs les plus durs. On n’y voit que ruines sur ruines. Vous y faites deux ou trois lieues sans trouver une seule maison habitée. Je dis deux ou trois lieues, parce que l'étendue d'Ispahan est immense. Sans compter les faubourgs ou villages qui y sont contigus, il a sept à huit lieues de circuit, et il en aura au moins vingt , si vous comptez ses fanbourgs, Julfa, par exemple , est lui seul aussi grand et même plus grand que Lyon. Le faubourg où £ont restés tous les Chrétiens , tant

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hérétiques que catholiques , fut épargné dans le désastre général , et n’a point été , comrae le reste de la ville, abandonné au pillage. Mais, à cela prés , il a peu gagné à ce prétendu ménagement. Le vainqueur barbare en a exigé des contributions si exor. bitantes et avec tant de férocité , qu'à cet égard il auroit presqu? mieux valu qu'il l’eût livré au pile lage. Alors les habitans auroient soustrait à l'avis dité du soldat , une infinité de choses précieuses ; et ils l’auroient fait avec d’autant plus de facilité, qu'il n'y à pas une maison, tant de Persans que d’Arméniens, où il n’y ait des caches souterraines, C’est une précaution singulière que l’on prend ici en bâtssant les maisons , et qui est souvent plus nuisible qu'uule : car, dès qu’on exige de l'argent , soit par impôt, soit pour quelqu’autre raison que ce soit , ceux à qui on en demande , ont beau dire qu'ils n’en ont pas, on les charge de coups de bâton , on les contraint, ou de déterrer ce qu'ils auroient caché, où d'emprunter ce qu'ils n’ont pas ; et quand ils ont douné ce qu'on vouloit, on recommence encore à les frapper. Combien ÿ en a-t il qui sont morts sous les coups !

Nous n'avons pas été à l'abri di: ces cruantés ; et si elles ne sont pas tombées sur moi, C’est que je n'ai pas encore mérité de soufliir pour Jésus-Christ Îl y a deux ou trois mois que les gens Gr acrtier où nous demeurons , ayant appris qu'il ÿ avoit un nouvel impôt, s’enfuirent tous » et nous lais rent exposés aux soldats qu'on avoit envoyés. Ne soyez pas surpris de la frayeur du peuple en pareilles circonstanees ; elle n’est que trop raisonnable, Il sait les ordres étranges que reçoivent ces soldats » quand on leur donne [a commission d'aller cherchèr des sommes d'argent : Prends telle sonme, dit-on à chacuu d'eux , dans tel endroit. St tu ne trouves Personne ; prends chez le voisin. Si Le POrSIn n'y

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est pas , tire des pierres mémes la somme commandée ; maïs ne reviens pas sans l'apporter ; autrement c'est fait de toi. Jugez à quelle violence doivent se porter des hommes , déjà cruels par euxmêmes, lorsqu'ils ont reçu de semblables ordres, et qu'il s’agit en effet de leur propre vie. Ils vinrent donc, dans le quartier où ils devoient exiger de l'argent , et n’ayant trouvé personne , ils entrèrent par ruse dans notre maison , conduits par un enfant qui la leur indiqua.

Le premier qu'ils rencontrèrent fut le frère Bazin, médecin et chirurgien ; ils se jetèrent sur lui, et le maltraitèrent avec la plus horrible inhumanité : ensuite ils dirent ce qu'ils demandoient. Il leur falloit cent écus : Donne , disoient-ils , donne sur-lechamp ; il les faut créer si tu ne les as pas , ou nous les tirerons de ta peau. Cependant les coups redoublotent sur les épaules et sous les pieds. On leur donna d’abord tout ce qu'on avoit d'argent; et comme ce n’étoit pas, à beaucoup près , la somme qu'ils exigeoient , on leur livra deux chandeliers d'argent. Le père Duhan , notre supérieur , ne sachant pas la langue persane , leur parla par interprète. [ls le frappèrent , le lièrent à un pilier , et se mettoient en devoir de lui donner la bastonnade sous les pieds. Il les avoit extrêmement enflés. Tout barbares qu’ils étoient , ils en eurent pitié ; et après deux ou trois coups , ils le laissèrent, Mais cet accident cruel fit sur un corps affoibli une si prompte impression , que huit jours après il en mourut : c’étoit un missionnaire parfait; non-seulement les catholiques , mais encore les hérétiques le regardoïent comme un saint, Les pleurs et les regrets dont sa mort a été suivie , font l’éloge le plus complet de ses vertus.

À peine avions-nous achevé ses funérailles , qu'on nous apporta {a plus accablante nouvelle, Un valet du

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