‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme]Chapitre 17 sur 107 · PRE · texte numérisé non relu

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aller bientôt lui-même se montrer dans cette capitale; toute sa cour se disposoit à le suivre, mais il ne pouvoit se résoudre à abandonner son trésor, et il étoit diflicile de le transporter. D'ailleurs la province de Korassan étoit remplie de séditieux qui n’attendoient que son départ pour se révolter ouvertement, Ses troupes accoutumées sous Thamas-Koulikan aux mouvemens, aux marches et aux combats, s'ennuyoient de leur sejour à Maschet, et murmuroient hautement de cette inaction. Un gros corps de celles qui étoient de la nation des Lores, demanda plusieurs fois la permission de : retirer dans son pays, situé aux environs d’Ispahan. Après avoir essuyé plusieurs refus , ils décampèrent au commencement d’une nuit avec tant de secret et de diligence, qu’ils avoient déjà fait dix lieues avant qu’on fût instruit de leur départ. Le Roi, indigné de cette désertion, vouloit monter à cheval et les poursuivre lui-même : mais Zorab-kan, lui représenta que cet exploit n’étoit pas digne de lui; qu'il étoit indécent qu’un prince se mit à la poursuite d’une poignée de fuyards, qu'il le prioit de lui confier cette expédition, et qu'il espéroit le venger en peu de temps et avec éclat, Il parut en effet avec beaucoup de précipitation, et atteignit les fuyards vers la fin de la seconde journée. La marche s’étoit faite sans ordre, et toutes ses troupes n'étoient pas arrivées : mais Zorab étoit plus courageux que prudent; il engagea brusquement l’action. Les Lores tournèrent tête et l’enveloppèrent; presque tous les braves qui l’accompagnoient y périrent : il eut le bonheur d'échapper. Les Lores continuèrent tranquillement leur route; on prit seulement quelques fantassins et quelques cavaliers mal montés qui n'avoient pu suivre, Zorab-Kan déchargea sur eux sa vengeance; il leur fit couper la tête, Il y joignit celles de tous les malheureux qu'il rencontra sur la

route , et 1l Les fit toutes porter à Maschei, comme 7, HI,

un monument de sa victoire. Adel-Schah avoit promis deux : cent quarante livres pour chaque tête de Lores qu'il apporteroit : 1l enchérit lui-même sur cette cruauté , et ordonna de décapiter tous ceux de cette nation qui étoient restés dans la ville, sans en excepter les femmes et les enfans.

Enfin, il songea sérieusement à son voyage. La retraite des Lores l’y détermina. Il craignit que cette mation maltraitée ne formât un parti aux environs d'Ispahan. D'ailleurs ilne recevoit aucune nouvelle de son frère Ibrahim qui étoit dans cette capitale; ce silence lui causoit de linquiétude, et il commençoit à craindre une révolution dans sa fortune. L'hiver approchoit, et le voyage, différé plus longtemps, serait devenu impossible. On partit donc le 7 décembre 1747. Îl n’enrporta avec lui que quelque argent monnoyé et ses bijoux les plus précieux.

Plus: nous avancions vers Ispahan , et plus on entendoit parler de révolte. Elle étoit À craindre de la part de deux puissansrivaux : Fun étoit Fetali-Kan, Kadgear de nation, déjà maitre de la province de Mazanderan ; l’autre étoit Ibrahim-Mirza, frère du Rou-Adel-Schah se détermina d’abord à attaquer le premier; c’étoit le moins dangereux, Il perdit ; à étoufler cette révolte, cinq mois, qui mirent Ibrahim en état d'assurer le succès de la s'enne. Adel:Schah fit de vains efforts pour attirer dans son camp; il lui écrivit les lettres les plus tendres ; il lui mandoit qu’ ne pouvoit se persuader qu'un frère qui lui étoit si cher, voulût se déclarer son ennemi; que leurs divisions seroient la perte de tous les deux ; qu'il le conjuroit de se rendre auprès de lui; qu'il sonhaitoit de le voir, et qu'il agiroit avec lui plus en frère qu'en roi. H fit plus, il envoya Zorab-Kan à Tspahan, avec ordre de ménager tellement Fesprit de ce jeune prince, qu’il l’'engageât à la démarche qu'il attendoit de li: mais, sil ne pouvoit réussir par ces voies

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 6 de douceur et de conciliation À l'arrêter sans éclat avec Sala-Ka comme l’auteur de tous les complo étoit mal choisi, Zorab-Kan laissa dans le vin échapper son secret: cette indiscrétion lui coûta la vie. Ibrahim chargea des officiers de confiance de le faire tuer dans le palais même, à la sortie du bain, et l’ordre fut exécuté.

1 comprit bien que cette mort Jui toutes les forces de son frère; il sortit lui-même d’Ispahan avec toutes les siennes.

Les deux armées se rencontrèrent entre Tehran et Casbin ; le combat

ne fut pas long, Œuoique les troupes fussent À peu prés égales de part ét d'autre. La trahison avoit

réparé l'événement, Dans le commencement de baston, Adel-Schah fit paroître un Courage et une Valeur qui auroient sans doute décidé. la victoire en sa faveur; mais après quelque foible résistance , ses meilleures troupes passèrent dans le parti ennemi; il fut obligé de prendre la fuite avec deux de ses frères Qui avoient combattu toujours à ses côtés ; on le Poursuivit; il fut atteint et conduit au Vainqueur , qui le fit d’abord charger de chaînes, et qui ordonna ensuite qu'on lui crevât les yeux. Cette bataille se donna au mois de juin 1748, un an après la mort de Thamas-Koulikan.

Ce que le Prince vaincu avoit de richesses fut pillé par les soldats; ils mirent son trône en pièces Pour en tirer les diamans dont il étoit couvert. Le Vainqueur fut proclamé roi. Miraslan-Kan, gouverneur de Tauris, qui lui avoit amené des trou Des, n'attendit pas cette proclamation ; il partit pour son Souvernement avec ses soldats, sans même prendre congé de ce prince, Cette démarche le rendit suspect, et l'on verra bientét que les soupçons étoient fondés. COMmmencement de

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68 LETTRES et surtout de ne point irriter les grands, souffrit ce qu'il ne pouvoit empêcher. Il retourna à Ispahan our s’y faire reconnoître, conduisant avec lui son frère détrôné et aveugle, comme le monument le plus certain de sa victoire.

Sa puissance n’étoit rien moins v'établie, Il envoya des gouverneurs dans ls provinces; mais ils y étoient sans autorité; la licence des armes avoit répandu partout l'esprit d'indépendance ; les villes se faisoient la guerre enir’elles ; toutes les provinces étoient en proie à toutes les horreurs que produisent les guerres civiles. Il étoit encore camp arjrès d’Ispahan lorsque la révolte du gouverneur de Tauris éclata. Ce rebelle avoit commandé les armées sous Thamas-Koulikan , et il s’étoit acquis la réputation d’un de ses plus braves et plus habiles capitaines, Il se voyoit à la tête d’une armée considérable ; et 1l ne doutoit pas qu’il ne püût accabler un jeune prince sans expérience , et qui lui étoit redevable de la victoire remportée sur son frère. Ibrahim ne se laissa point intimider par les menaces et par la réputation de son ennemi; il s’assura de la fidélité de ses troupes, et trouva le moyen d’ébranler celle des soldats de son adversaire. Quand les mesures eurent été bien prises, il se mit en campagne. Il joignit le rebelle dans les environs de Tauris. Là, Miraslan - Kan éprouva le sort qui avoit perdu Vinfortuné Adel- Schah : après quelques légères décharges, ses troupes l’abandonnèrent : toute sa valeur lui futint üle, Forcé de prendre la fuite, il se sauva chez un de ses amis, Celui-ci craignant de passer pour complice , avertit la nuit les se du Roi; ils vinrent le saisir dès la pointe du jour, et le conduisirent avec son frère et son fils à Tauris, où le prince étoit entré après sa victoire. Il lui demanda pourquoi : lave t trahi, et quelle espérance l'avoit engagé da u révolte dont tout lui annonçoit le crime et le danger, L'or-

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gueilleux prisonnier ne daigna pas implor la clémence du vainqueur ; dans les fers même il ne répondit que comme il auroit pu oser répondre les armes à la main; et il ne craignit pas de joindre l’insulte à la fierté. Le Roi, saisi d’une juste indignation, ordonna de l’étrangler; il le fat dans le moment,

Tranquille de ce côté-là, et maître d’une des principales provinces de l'empire, Lbrahim-Schah y séjourna trois mois pour faire plus aisément sub- Sister son armée, pour y régler les affaires, et attendre des nouvelles sûres de ce qui se passoit dans la province de Korassan. Les grands-seigneurs qui étoient à Maschet ou aux environs, firent sortir is Sérail Charok-Mirza, ce pet fils de Thamas- Koulikan, que Adel-Schah ÿ avoit fait renfermer, Ils résolurent de le mettre sur le trône, Les officiers et les soldats à qui on avoit confié la garde des trésors transportés de Kalat dans cette ville, s’engagèrent dans la conspiration. La possession de tant de richesses étoit un grand avantage , et ce jeune prince s’en servit avec adresse pour augmenter le nombre de ses Dartisans.

Ceux-ci faisoient entendre au peuple que le ciel, par une espèce de miracle, ne l’avoit préservé de ant de dangers que :r le mettre sur le trône , où il auroit dû être place 4, Ds la mort de Thamas- Koulikan son grand-père, D'ailleurs ce prince donnoit de grandes espérances : il étoit bien né, d’un caracière heureux , et avoit toutes le. qualités qui gagnent les cœurs et qui les attachent. Cet assemblage de circonstances formoit un préjusé favorable;

bientôt il réunit les vœux de la plus gran le partie du royaume : il se trouva même des dex métans qui osèrent faire des prédictions

et annoncèrent vingt-quatr ans AU moins heureux e

mahosa faveur, d’un ri t paisible, Ces prédictions flattoient avré

blement le peuple, qui, fatigué de tant de changemens, ne soupiroit qu'après un gouvernement constant et uniforme, On envoya secrètement des lettres aux principaux officiers de l'armée d'Ibrahim- Schah pour les sonder, et les engager dans le parti qui venoit d'être formé, Les réponses que l’on recut, se trouvèrent conformes à celles que l'on désiroit : on se Crut assez fort pour tenir la campagne. Les chefs des deux armées étant d'intelligence ,: pres-soient de concert les deux r' vaux de s'approcher, Charok-Mirza sortit de Maschet à la tête de ses troupes au commencement de juin 1749, et s'avança jusqu'à la frontière de la province de Korassan. brahim -Schah partit de son côté presque en mème temps avec toutes les forces de la province d'Adiarbijan pour venir à sa rencontre. La victoire étoit décidée avant la bataille : quelques décharges annoncèrent une action plutôt qu'elles ne la coin mencèrent; l’armée d'Ibrahim suivit ses chefs, qni passèrent dans celle de son rival. Le prince victorieux ordonna de poursuivre le vaincu , dont la tête lui fut bientôt apportée, Le malheureux Adel-Schuh ) que son frère Ibrahim avoit détrôné, et qu'il trainoit partout à sa suite, tomba entre les mains du vainqueur. Il fut conduit à Maschet. Il en avoit été pou verneur pendant deux ans sous le règne de son oncle, Devenu souverain , il y avoit distribué une partie de ses trésors; on l'y traita comme le dernier des misérables. 11 ne demandoit Pour toute grâce que la vie, et on ne la Jui laissoit que pour prolonger ses malheurs. Charok-Schah ÿ arriva quelque temps après Ini; il le fit appeler, lui reproclia la mort de Thamas, le meurtre de tons les princes de sa famille, le poison qu'il lui avoit fait donner à fui - même ; ordonna ensuite qu’on le conduisit dans de vieilles masures voisines de la ville, et Ià il lui fit COUPE la tête.

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 71 Ceux qui avoient sincèrement a cœur les intérêts de Charok-Schah étoient d'avis qu'il se rendit an plutôt à Ispahan , pour y recevoir les hommages de la capitale, I y étoit attendu avec impatience, et côt empressement des peuples sembloit lui annoncer la soumission générale de toute la Perse, Mais los seigneurs de la province de Korassan > À qui il étoit redevable de la couronne , souhaitoient qu'il restât à Maschet, du moins jusqu'à ce qu'on eût gagné on forcé une nation voisine qui refusoit encore de le reconnoître, Il y resta contre l'avis et maleré les prières de ses serviteurs, et il fut victime de sa complaisance pour les autres, Il n’avoit pas encore Joui pendant cinq mois du Pouvoir suprême, que dans Maschet même, où il se Croyoit adoré , un parti se forma contre Ini, Un molla ou docteur mahométan nommé Mirza- Mahomet, se disoit issu de la famille du Schah Sultan Hussein , et en cette qualité se prétendoit le légitime héritier du trône, Pendant le régne de Thamas-Koulikan, il contrefaisoit l’homine simple et retiré, qui, renfermé dans l'étude et {a pratique de la loi du grand prophète, ne Craignoit Fr le commerce et l'entretien des hommes, Mais dès qu'il vit sur le trône un prince de quatorze à quinze ans, son ambition se réveilla; et loin que la piété eût éteint dans lui la soif des honneurs, il s’en fit une voie POUT ÿ parvenir, Dans des entretiens particuliers avec les mollas, il leur représenta que c’étoit nonseulement un avantage pour l’état, mais un devoir de religion, de ranimer les restes de la famille re ryale, presque éteinte par l'invasion des Aghnans, et par l’usurpation de Thamas-Koulikan ; qu'il étoit le senl qui eût échappé aux violences de cet usurpateur ; que devenu leur maître > 11 seroit leur appui; que leur intérêt > autant que leur devoir, exrgeoit d'eux une entreprise, qui, en donnant à le Perse un sou-

verain légitime, leur assuroit un protecteur puissant et généreux ; et que s'ils le mettoient sur le trône de ses ancêtres, la première des lois dont il donneroit l’exemple, seroit celle de la reconnoissance. Ces discours répétés souvent à ses amis, et par eux répandus dans le public, firent sur les esprits l’impression qu’il attendoit, Il se forma un parti dans le peuple, à qui l'espoir du pillage donna bientôt. des chefs. Par malheur pour Charok-Schah , le brave Emuir-Kan, qui l’avoit tiré de sa prison, étoit absent; il avoit été obligé d’aller au secours de Herat, qui étoit assiégé par les Aghuans. Ces étrangers redoutables, qui avoient si bien servi Thamas-Koulikan , avoient pénétré dans la Perse par le Candahar, sous la conduite d’un chef habile, et sous lequel ils se flattoient de conquérir une seconde fois cet empire. Cette dernière circonstance étoit favorable aux desseins ambitieux du perfide molla, et tout sembloit conspirer à le porter sur le trône. Il y monta, mais ce ne fut pas pour long-temps ; il prit le nom de Cha-Soliman , et fit crever les yeux au prince détrôné. Le fidèle Emir-Kan, instruit de l'attentat, revint en diligence chasser l’usurpateur ; la vengeance fut aussi prompte qu’elle étoit juste. Il se saisit du coupable et de ses deux fils : on leur arracha les yeux, et après d’autres tourmens, on les renferma tous trois dans une prison, où la vie ne leur fut conservée que pour prolonger leurs supplices, dont le plus grand même étoit de vivre. Il fit visiter ies yeux de Charok-Schah par les plus habiles médecins ; 1ls assurèrent que la fortune qui l’avoit si bien servi contre le poison qu’Adel-Schah lui donna, lavoit servi encore contre la violence du rebelle , et qu'il verroit ax moins d’un œil. Emir-Kan fit annoncer dans toutes les .provinces de l'empire le rétablissement du roi légitime , et l'espérance de sa prochaine guérison, On fit de grandes réjonissances

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