‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme]Chapitre 21 sur 107 · LE · texte numérisé non relu

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Jésus-Christ. Ils soutiennent encore d’autres hérésies absurdes et monstrueuses. Quand je les aurai un peu plus fréquentés, je serai en état: de vous donner à cet égard des connoissances plus détaillées. Je suis, etc. à

LETTRE Ecrite de Julfa, près d'Ispahan, par le père Des-

pignes, missionnaire jésuite, au père Roger, procureur des missions du Levant.

MoN RÉÈVÉREND PÈRE,

Vous avez demandé à notre père supérieur des nouvelles de nos missions de Perse, et surtout de celle de Julfa. Comme ses occupations différentes ne lui permettent pas de vous faire une réponse aussi prompte et aussi détaillée que vous pouvez le souhaiter , il veut bien se décharger sur moi de ce soin. Je saisis volontiers cette oceasion de satisfaire votre empressement. Vous verrez par la relation simple et fidèle que j'ai l'honneur de vous adresser, et les circonstances critiques où nous nous sommes trouvés ces dernières années, et l’état présent de la religion chrétienne dans cet empire.

Ispahan, capitale du royaume de Perse, étoit autrefois une ville aussi grande, et presque aussi peuplée que Paris; mais depuis la révolte des Aghuans, elle n’est plus ce qu’elle étoit du temps des sophis. Les manufactures. d’étoffes d’or et d'argent sont presque entièrement tombées, et le nombre des ouvriers qui travaillent à ces tapis précieux qu’admire l'Europe, est beaucoup diminué, Quoique cette ville

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Soit à demi-ruinée, on ÿ Voit cependant encore de beaux édifices dans le goût asiatique, et quelques restes de son ancienne splendeur.

La ville de Julfa, où est établie notre mission , est €omme un faubourg de cette Capitale, et n’en est séparée que par les jardins du Roi; mais ces jardins Ont presque une lieue de longueur, et bordent des deux côtés le grand chemin qui y conduit, et qu'on appelle Chakback. Au milieu de ce chemin est un ruisseau , ou plutôt un canal, et de distance en distance de grands réservoirs; des arbres fort hauts, qu'orf appelle cAinars , forment À droite et à gauche un ombrage agréable. Entre ces arbres sont,des espèces de parterres, mais sans COmpartimens, Ces Parterres, ornés autrefois de fleurs, ne sont plus semés que de gazon, dépuis l’absence et Péloignement du Roi, Au bout de çe chemin, on trouve un

pont de pierre de dix-huit ou vingt arches, fort

beau et fort long; de ce pont Jusqu'à Julfa,

il n’y a pas plus d'un quart d'heure et demi de chemin. :

C’est dans ce faubourg, ou plutôt dans cette petite ville , qui contient environ dix mille âmes, que demeurent les Arméniens. Elle est divisée en trois quartiers différens , dont le principal et le plus grand est Julfa, qui lui donne son nom; le second est Erivan, et le troisième Tauris. Ces deux derniers s’appellent ainsi, du nom des deux villes dont les

habitans ou les marchands sont venus s'établir à Julfa.

On y compte vingt-deux églises arméniennes ; chacune a ses prêtres qui la desservent. Je ne comprends point dans ce nombre Jes trois églises des missionnaires Francs, ni l'église catholique du rit

arménien, appelée communément l’église des Ché.. rimans , Parce que ce sont les Premiers chefs de cétte

Dignes héritiers

de la piété et de la religion de leurs pères, lesenfans en soutiennent encore aujourd’hui avec honneur le nom etla réputation. MM. Aroution, Léon et Petros, forment la principale branche de cette famille nombreuse et respectable, et ces trois frères sont les plus fermes appuis de la foi. Ils la défendent par leur crédit ; ils l’étendent par leur libéralité; et c’est à la protection déclarée qu’ils donnent aux catholiques, que les missionnaires doivent une partie des conversions qu'ils opèrent. Dans le détail que je vais vous fairé des persécutions que nous avons eu à essuyer, J'aurai occasion de vous parler de leur générosité et de leur constance; et vous verrez qu’ils se font une gloire fnon-seulement de protéger la religion, mais de la pratiquer et de souffrir pour elle.

Les Àrméniens sont de toutes les nations de l'Orient, et peut-être du monde entier, la plus commerçante. Ils sont répandus dans toute l'Asie, et ont presque partout des établissemens. Ils entendent bien le négoce; ils sont pour la plupart flegmatiques et froids, comme les autres Asiatiques, et 1l est rare de les voir se quereller. Hs sont sobres , mais supersülieux pour les viandes qui étoient défendues aux Juifs. Le christianisme n’a pu détruire ce préjugé. Ts ont une confiance aveugle dans leurs vertabiets, qui sont leurs docteurs et leurs pasteurs; mais par malheur, ceux-ci n’ont d'autre science que celle qu'ils ont puisée dans leurs livres hérétiques, et ils croient plus à ces livres qu’à l’évangile.

Les Arméniens ont beaucoup d'extérieur de religion, des jeünes fréquens et des prières publiques soir et matin. ls croiroient commettre un péché, s'ils ne faisoient le signe de la croix en passant devant une église. Les femmes vont en baiser la porte; et si les fêtes ou dimanches elles ont manqué la prière et la messe, elles croient ce péché réparé par cette marque de culte et de piété, Les hommes ont presque

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toujours le chapelet à la main, mais plus par contenance que par dévotion. Ils regardent comme une chose honteuse de lire à l'église dans un livre de prières; les femmes se font un honneur de ne Savoir ni lire ni écrire, Les juremens sont plus communs daïis leur bouche que dans celle de leurs maris.

Un autre défaut, et c’est le dominant de la nation,

elle est intéressée à l'excès. Parmi ces peuples, l’amour du gain l’emporte sur tout le reste, On ne prête qu’à de gros intérêts; on ajoute l'intérêt à la somme, et on prend l'intérêt de l'intérêt même. Ces usures ne se font que par les schismatiques; les catholiques se font un point de conscience de sen abstenir. Les prêtres arméniens ne sont ordonnés qu'après leur mariage; ce qui fait que la simonie entre presque toujours dans l'exercice de leur ministère. Chargés quelquefois d’une nombreuse famille qu’il faut faire subsister , ils n’administrent pas de sacremens sans être auparavant convenus de Ja somme qui sera donnée pour leur honoraire. Ils font également leurs conventions quand il s’agit d’enterrement, Surtout ponr les gens du peuple; ils ne composent pas avec les riches et les grands, parce qu'ils sont sûrs d’un salaire considérable, Ils sont effectivement hien payés; les enterremens coïtent ici fort cher, parce qu'ils se font avec beaucoup d'appareil : cela flatte la vanité de la nation.

Les évêques et les vertabiets sont tous religieux ; ils demeurent dans des monastères, et tous sont ha billés de la même façon. Le mot de vertabiet signifie, en langue arménienne, maître ou docteur. On ne nomme pas autrement les évêques. Ils n’ont pour marque de distinction, que le bâton pastoral qu'ils uennent en main lorsqu'ils préchent. Le supérieur du monastère est toujours évêque; et,quand il sort, Uun novice porte devant lui le bâton pastoral. Ces Monastéres ont de grands jardins qui produisent

beaucoup, et ils reçoivent des aumônes considérables. Les prêtres qui sortent de Julfa pour aller dans les Indes desservir les églises arméniennes, sont obligés de leur donner deux tomans, c’est-à-dire, quarante écus de notre monnoiïe. Le nombre de ces prêtres est grand. Outre cela, tous les ans , quelques-uns de ces évêques parcourent les villages, et ces visites ne sont point infructueuses.

Le patriarche a seul le droit de consacrer les évêques , et 1l les consacre pour de l'argent, comme c'est pour de l’argent que ceux-ci ordonnent les prêtres. Pour son élection, il faut le consentement des Arméniens de Julfa et de ceux de Constantinople , parce que sa juridiction s'étend sur Ja Perse et sur la Turquie. Îl a besoin d’être confirmé par la Porte ; et quand il va prendre le firman ou la patente du Grand-Seigneur , on dit qu'il se sert de cette formule impie et insensée : Je demande

de votre vrate loi, le pouvoir et l'autorité sur ma

doi fausse. Ce chef des Arméniens schismatiques demeure ordinairement dans son monastère ; il n’en sort que pour aller distribuer le saint chrême à difrérentes églises; mais il ne le distribue qu’à prix d’argent. La conduite de ces prêtres schismatiques comparée avec le zèle désintéressé des missionnaires , fait un contraste honorable à la religion, et commence assez souvent des conversions parmi ceux à qui des préventions violentes ne ferment pas entièrement les yeux à la vérité. Ces conversions excitent des persécutions fréquentes : la mission en essuya une bien forte et bien longue, il y a quelques ‘années.

Le mariage d’un nouveau catholique , béni en secret par les missionnaires , et l'instruction d’un jeùne prosélyte qui vouloit embrasser la religion des Francs, allumèrent la fureur des vertabiets. Ces schismatiques irrités délibérèrent entr'eux sur les moyens

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 89 de rendre les missionnaires méprisables , et de les faire passer dans l'esprit du peuple pour des imposteurs. Après la pâque de 1738, ils députèrent cinq de leurs prêtres à notre évêque, pour lé prier de la part des vertabiets, de vouloir bien consentir à une dispute publique sur la religion, en présence des principaux de l’une et de l’autre communion. Le prélat, homme de mérite et d’érudition, n’auroit pas balancé à l’accepter; mais comme il a vieilli dans les missions , il connoissoit le caractère de nos adversaires, et il perça le motif de cette demande. Il savoit que ces sortes de conférences sont au moins inutiles ; que la véritable religion peut y perdre; que l’hérésie n'y vient que par esprit de haine, n'y cherche que le tumulte » n'en sort qu'avec plus d’indocilité , et en répand toujours dans le public des rapports infidèles. Il en avoit un exemple insigne dans la personne d’un religieux de son ordre,

Ce père, Carme-Déchaussé, homme savant et fort versé dans l'étude de la langue arménienne , avoit accepté, il y a quelque. années, un pareil défi, pourvu qu'on n’eût point d’autres livres que la bible, et que tout se décidât par l’Ecriture sainte. Les vertabiets avoient fait semblant d'y consentir. Au jour marqué, on se rendit à l'église assignée ; mais le père fut bien surpris quand il vit entrer le vertabiet, Son antagoniste, tenant à la main le livre d’un patriarche hérétique. Ce n’est pas là, dit-il, notre convention ; vous savez que nous nous sommes engagés à ne recevoir d’autre témoignage que celui des livres saints. Il ne s’agit pas de convention, répondit le vertabiet ; le témoignage de mon auteur vaut bien tout autre témoignage ; puis adressant la parole au peuple : Vous voyez, s’écria-t-il, que ce missionnaires ne sait rien , et qu’il est inutile de disputer contre lui, Mille voix confuses annoncèrent aussitôt sa prétendue victoire , et ne permirent pas au mis-

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sionnaire de se faire entendre, Il fut insulté et chassé de l'assemblée ; et il passa pour constant qu'il n’avoit pas pu répondre. Cette histoire , dont la mémoire est encore ici toute récente, détermina le prélat à refuser la conférence proposée, Les députés revinrent le lendemain À la charge ; ils s’adressèrent à notre père supérieur ; ils en reçurent la même réponse. Ce refus n’étoit cependant pas absolu : M. l'évêque et le père supérieur proposèrent qu'on mit de part et d'autre les difficultés etles réponses par écrit, et que ces écrits respectifs fussent signés par les principaux de Julfa : c’étoit le moyen he bannir le tumulte et d'établir la vérité, Ce n’étoit pas là ce que vouloient les schismatiques. Ils rejetèrent la proposition , et cherchèrent d’autres voies pour perdre et les mission naires et les catholiques. Thamas-Koulikan étoit parti pour la conquête des Indes; son fils gouvernoit à Maschet dans son absence ; ils lui envoyèrent un vertabiet et un prêtre qui accusèrent les missionnaires d'en imposer au peuple , de débaucher les snjets du Roi, de servir d’espions aux cours de l'Europe , d’ourdir des trames secrètes, et de former des conspirations contre l’état. Telles étoient à peu près les plaintes qu'ils avoient portées contre nous. De pareilles accusations intentées par des hommes que leur caractère sembloit rendre dignes de foi, firent impression sur l'esprit du jeune prince : il renvoya la requête au gouverneur, avec ordre d'examiner les chefs d'accusation ; et s’ils étoient vrais , de bannir les missionnaires du royaume. Munis de ces ordres, et instruits des dispositions de la cour , le prêtre et le vertabiet revinrent. Ils se vantoient d’un triomphe commencé, et se flattoient de le rendre bientôt complet. Ils firent assembler les principaux de leur secte; à leur tête étoit le kalenther ( c'est le juge de la ville) ; on le choisit toujours parmi les hérétiques. On tint conseil, et il fut résolu qu'on 1roit Lnces-

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