‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme]Chapitre 23 sur 107 · LIL · texte numérisé non relu

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Le prêtre parut de Maschet avec peu de monde ; et en apprenant à Julfa la nouvelle de son départ, on y apprit en même temps celle de sa mort. Toute sa suite fut massacrée avec lui. Le vertabiet étoit déjà en route , et assez près d'Ispahan , lorsqu’ü sut cet aceident tragique. Cette aflaire fit grand bruit. Les Arméniens et leurs vertabiets ne manquèrent pas de publier que les missionnaires et MM. Les Chérimans en étoient les auteurs secrets, et qu’ils avoient aposté des assassins ; mais la calomnie étoit si grossière , que ceux des schismatiques qui n'étoient pas aveuglés par la passion , n’y aujoutèrent aucune foi : aussi tomba-t-elle d'elle-même. Après que cet orage fut dissipé, nous demeurâmes tranquilles jusqu’à l’arrivée du patriarche. Nous connoissions son caractère vif, entreprenant et emporté. Sa seule présence étoit capable de rallumer un feu qui n’étoit pas bien éteint. Il avoit donné à Smyrne et à Constantinople des marques de sa haine implacable contre les catholiques , et leur avoit suscité une furieuse persécution. Son arrivée à Julfa ressembloit plutôt à l’entrée d'un prince qu'à celle d’un religieux, et il passa avec tant de pompe et de magnificence au milieu des bazars de la ville , que les Persans qui en furent témoins en témoignoient leur indignation ; et ces infidèles l’auroient insulté , s’il n’avoit été précédé par les valets de pied du résident de Moscovie , qu’ils respectoient : grands et petits, catholiques et chrétiens , tous accoururent en foule à ce spectacle. Depuis les dehors de Julfa jusqu’à la porte du monastère , toutes les rues étoient bordées de monde. Les missionnaires furent presque les seuls qui n’assistèrent point à cette entrée triomphante. Ils appréhendoient que leur présence, ne tirât à conséquence , et ils ne vouloient pas paroître autoriser par leur exemple la démarche que faisoient tant de

catholiques , les uns par curiosité , les autres par.

crainte , d’autres enfin par politique.

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Pendant le séjour qu'il fit à Julfa, ses discours ne roulotent que sur le bannissement futur des missionnaires : il en parloit ‘ vertement , et il ne dissimuloit pas ses dispositi: 5 à leur égard. Les Chérimans en furent alarmés : et avec quelques-uns des principaux de nos catholiques ,1ls allèrent au monastère pour lui faire une visite de civilité » et tâcher de l’adoucir par cette politesse ; elle ne fut pas reçue. Ils se présentèrent une seconde fois : l'audience fut encore refusée. Une troisième tentative fut aussi inutile que les deux autres. On n’admettoit que ceux qui avoient quelques présens à lui faire. Nos amis ne Jugèrent pas à propos d'acheter l'honneur d’une audience qui n’auroit vraisemblablement rendu ni le patriarche plus traitable , ni les catholiques plus tranquilles. Tandis qu’on les excluoit de sa présence, on leur tendit un piége. Les chefs des schismatiques , sans doute de concert avec le prélat et avec les vertabiets, vinrent trouver les Chérimans, Après de grandes démonstrations d'amitié : voulez-vous , leur dirent - ils, que nous vivions en paix et comme frères ? conseillez aux pères et obtenez d’eux qu'ils se retirent tous à Ispahan , seulement pendant le séjour du patriarche À Julfa ; le moment de son départ sera celui de leur retour. Cette déférence produira plus que toutes vos démarches.

L'avis étoit charitable , mais ceux qui le donnoient étoient connus. Les Chérimans sentirent où tendoient ces prétendues propositions de paix. Ils répondirent qu'une pareille commission ne leur convenoit point, et qu'il n’étoit pas en leur pouvoir de faire sortir les pères de Julfa. Vous le pouvez, ajoutèrent les Arméniens , vous ayez de l'autorité sur leur esprit , ils vous écouteront ; faites-leur envisager que leurs intérêts les plus chers dépendent de cette démarche : qui est après tout sans conséquence. Nous avons des missionnaires , leur repartirent les Chérimans , nous

ne les chasserons pas ; mais faites-leur vous-mêmes la proposition. Cette réponse finit la négociation , et elle n’alla pas plus loin.

La résistance de MM. les Chérimans les déconcerta ; et voyant que la ruse ne leur avoit pas réussi, ils résolurent d'employer la violence , et d’emporter de force ce qu’ils ne pouvoient avoir par A drebse. Le fils du Roi s'étoit avancé jusqu’à huit ou dix journées d’Ispahan : ils se persuadèrent que ce tribunal leur seroit enfin favorable , et que pourvu que leur requête fût bien faite, on leur DURS bonne justice. Ils la dressèrent en effet ; ils allèrent de maison en maison, de boutique en boutique , solliciter des signatures , et généralement tous les Arméniens la signèrent. Cette requête , comme les précédentes, étoit pleine de calomnies contre les pères et contre les Chérimans. On yÿ faisoit surtout mention de l'assassinat du prêtre qui revenoit de Maschet, ét dont ils imputcient la mort aux Chérimans et aux missionnaires. Elle fut portée par deux vertabiets , qu , sous prétexte d'aller pour affaires de religion dans une ville qui est à quatre journées d'Ispahan , allèrent trouver le prince. Ils lui présentèrent leur requête, et lui dirent en la présentant qu’ils étoient prêts à nous prouver en face le nouveau chef d'accusation qu’elle contenoit. Le fils du Roi fut frappé de leur assurance ; et comme les accusations étoient graves, il ordonna au gouverneur d'Ispahan de faire conduire auprès de sa personne les accusés.

Les vertabiets , autorisés par cet ordre à faire marcher qui bon leur sembleroit, avoient obtenu un moisil pour arrêter et escorter les coupables. Cet officier fait à peu près les mêmes fonctions que nos archers de maréchaussée. Suivis de cet archer, ils revinrent triomphans à Julfa, et tout en arrivant ils le mirent en fonction. M. Aroution revenoit d'Is-

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pahan'; ils ordonnèrent au moisil de le conduire en prison au monastère , et avec lui deux ou trois de ses parens , tous de la famille des Chérimans. Cette nouvelle se répandit bientôt par toute la ville » et fit grand bruit. MM. Léon et Petros coururent à la prison , et ayant su les causes de la détention de leur frère ; s’il est coupable , dirent-ils , nous le sommes aussi. Îls ne voulurent point l'abandonner , et passèrent la nuit avec lui.

Le lendemain matin, dimanche des rameaux , on vint appeler le père supérieur de la part de MM. les Chérimans. Les vertabiets qui l’attendoient lui déclarèrent qu’il falloit qu'il se rendit auprès du prince, Il promit d’obéir. Sur sa parole on lui permit de retourner à la maison , et les prisonniers eurent la liberté d’y venir entendre la messe. Le départ avoit été d’abord fixé au mardi ; mais ce temps étant trop court pour les préparatifs, il fut difléré au jeudi-saint,

Pendant cet intervalle on avertit M. l'évêque de se tenir prêt. C’étoit particulièrement à lui et au supérieur des Jésuites qu'on en vouloit. Ce prélat étoit le chef des missionnaires > et le père Dussau avoit la confiance de presque tous les catholiques. Ces deux têtes une fois à bas > On Comptoit venir aisément à bout de tout le reste. Il faut avouer que l'acharnement. des Arméniens contre ce Jésuite n'étoit pas si mal fondé, Non content de confirmer

les foibles dans la foi par ses entretiens , ses instructions , ses manières insinuantes et ses exhoriations persuasives , il enlevoit chaque jour aux schisma. tiques quelques-uns de leurs sujets, et il venoit tout récemment de tirer de leurs mains deux pupilles , qu'il disposoit à embrasser la religion catholique : aussi de dépit l’appeloient - ils le voleur d'âmes. Cette prétendue injure étoit dans leur bouche un éloge accompli de son zèle. Le mercredi on assem-

à Tous ceux qui devoient être conduits au prince,

et on les mena chez le gouverneur pour y faire enregistrer leurs noms. Pendant qu’on disposoit tout pour le voyage, les vertabiets mettoient tout en œuvre pour faire signer à ceux qui étoient sur une liste , la calomnieuse requête qu'ils avoient dressée : ils n’épargnèrent ni promesses ni menaces pour les y engager. Deux seulement parurent ébranlés : les solliciteurs de signatures voulurent profiter du moment, et leur présentèrent l'écrit à signer. Revenus de leur première frayeur , ils le refusèrent. Piqués de ce retus, les vertabiets leur arrachèrent de force leurs cachets , et scellèrent eux-mêmes l'écrit, Fiers de ces signatures extorquées et subreptices , ils les montroient avec affectation dans toutes les maisons catholiques. Il les présentèrent à MM. Léon et Petros Chérimans , et leur proposèrent d'y joindre les leurs. Ces zélés catholiques leur répondirent que la prévarication de quelques lâches déserteurs ne seroit jamais la règle de leur conduite ; que si on vouloit ts conduire devant le prince , ils étoient prêts à y aller ; qu’ils savotent souffrir , et mourir même, pour leur foi; mais qu'is ne savoient ni la dissimuler ni Ja trahir.

Le temps de la semaine sainte , temps consacré par la religion , ne fut pas respecté , et c’est le jour même du jeudi-saint qu’on partit à deux heures du matin. Voici ce qui composoit les deux caravenes des persécuteurs et des persécutés. A la tête de la première étoit le supérieur du monastère , deux vertabiets, leurs domestiques, le moïsil, et un Arménien qui devoit leur servir d’interprète. A la tête de la seconde marchoit M. l’évêque , suivi du père du Han, de M. Aroution , d’un de ses parens , et d’un prêtre de l’église de MM. les Chérimans. M. Petros, frère de M. Aroution , un de ses neveux , et son beau-frère qui pouvoit servir d’interprète à M. l’évéque , voulurent être du voyage.

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Le jour de Pâques , on arriva dans une ville où le prélat dit la messe , à laquelle tous les catholiques communièrent, Nourris 44 pain des forts, ils continuèrent leur voyage ; et après neuf jours d’une marche pénible , ils arrivèrent au terme.

Les fatigues de ce voyage furent suivies de beaucoup d’autres incommodités, Ils attendirent longtemps leur audience; et pendant une semaine entière ils furent obligés de passer une bonne partie du jour à la porte du palais , exposés au soleil , et en spectacle à une troupe de soldats qui montoient la garde, Les vertabiets profitoient de ce délai pour se faire des protecteurs par les présens qu’ils répandoïent à pleines mains. MM. les Chérimans Jugèrent qu’il falloit défendre la bonne cause avec les mêmes armes dont on se servoit pour l’attaquer. Les ministres du

prince connoissoient toute l'injustice des vertabiets , et ils n’avoient aucun intérêt à satisfaire leur ven geance ; maïs ceux qui les servoient en avoient un grand à traîner l'affaire en longueur , et ces délais valoient beaucoup. Enfin , après bien des dépenses de part et d’antre , l'audience fut promise et accordée.

Pendant que tout cela se passoit à la cour > nous étions à Julfa dans l'attente de ce grand événement qui devoit décider du sort de la religion dans le royaume de Perse, Nos ennemis avoient grand soin d’ameuter contre nous la populace. Nous ne pouvions paroïtre dans les rues sans entendre blasphémer

contre notre sainte foi. La conspiration étoit presque générale, Les enfans ne se contentoient pas de nous dire des injures , ils nous jetoient des pierres, et nous fûmes insultés plus d’une fois, Les émissairesdu patriarche faisoient courir les brüits les plus désavantageux. On disoit tantôt que M. l'évêque , que le père du Han et M. Aroution avoient été con duits liés et garrottés ; tantôt qu’on avoit fait mourir notre supérieur , qu'on avoit COUPÉ la tête au prélat,

104 LETTRES le nen et les oreilles à M. Aroution , et que le catho-

lique , interprète de l'évêque , avoit été étranglé, ous étions bien persuadés que tous ces bruits étoient sans fondement , mais nous n’avions point de preuves contraires à opposer. Une aventure singulière que fit naître le hasard , augmenta nos alarmes, et confirma le peuple dans les idées qu'on lui avoit données, Le patriarche qui étoit encore ici , fut invité le jour de Quasimodo à un grand repas que donnoit un Arménien. Il étoit huit heures et demie du soir quand il se retira , et à son arrivée on sonna toutes les cloches du monastère , pour lui faire honneur. Les paroissiens du voisinage , entendant cette sonnerie à une heure indue, crurent qu’il étoit venu quelques nouvelles , et qu'on vouloit l’annoncer au Ed par ce carillon. Ils coururent à leurs églises, et baturent leurs planches. ( Pour bien entendre cette expression, 1l faut savoir que dans ce pays il n’y a de cloches que dans. les monastères, etque les paroisses n'ont, au lieu de cloches, que des planches arrangées avec symétrie , sur lesquelles on frappe en cadence avec des marteaux de bois.) A ce bruit extraordinaire, chacun sort.eu foule de sa maison pour savoir quelle est donc la nouvelle qui vient d'arriver. Personne ne répond, parce que tout le monde l'ignore. On va jusqu'au monastère : on en trouve les portes fermées, On apprend seulement que quelques Arméniens des plus distingués. viennént d'y entrer. Les soupçons augmentent, et rien n’est éclairci. On: ne

fut informé que le lendemain de la: vérité: du fait. L’émation cessa;, mais les, Arméniens, ne cessèrent pas. d'aller dans les maisons de leurs. parens catholi-

ques., pour leur persuader d'abandonner la foi, Ils,

n'y gagnèrent rien; et c’est À cette: occasion qu’un chef de, famille , à qui l’on disoit. que, quand il n’y auroit plus. de pères. et de. missionnaires, , il seroit bien forcé d'aller à l'église arménienne, fit cette belle

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 105 réponse : « J= ie connois, dit-il ,; qu'une Eglise ; » c’est l'Eglist romaine dans laquelle je suis né , et » avec laquelle je suis uni de communion. S'il ne »- reste plus à Julfa de missionnaires ou de prêtres » pr » je suis veuf, par conséquent libre ;, » j'irai me faire ordonner prêtre , afin de pouvoir » satisfaire ma dévotion , et pour que mes enfans ; » trouvant dans leur maison de quoi remplir les » devoirs de chrétiens, ne soient pas tentés d’aller » aux églises arméniennes. »

Dieu se contenta des généreuses dispositions du héros chrétien , et il ne permit pas que le schisme wiomphât de la religion. Les vertabiets se flattoient cependant d’un heureux succès ; et la veille du jugement, un de leurs chefs s’étoit expliqué de manière à faire croire qu'ils comptoient retourner seuls à Julfa, et que les missionnaires en. seroient enfin bannis pour toujours. Le jour marqué pour la décision arriva. Le prince ne parut point faire attention aux Calomnies dont on tâchoit de noïxcir les pères et MM. les Chérimans. 11 se contenta de les. inter roger sur leur foi, et leur demanda quelle étoit. leur créance. Cette question s’adressoit aux. deux partis. Chacun fut obligé de répondre et de s’ expliquer.

Là se passa une scène singulière. Deux frères servoient d’interprètes, l’un à l’évêque, l'autre aux vertabiets ; tous.deux également zélés, l’un pour la foi catholique, l'autre pour le schisme., Le cadet » partisan des Arméniens » étoit un homme emporté. Il accabloit son frère des. plus. grossières injures, et lui reprochoit d’être déserteur de la foi de. ses pères. L'ainé , plus. modéré > les laissoit tomber sans y répondre ,, mais le reprenoit avec force lorsqu'il rendoit: en langue persane les fausses interprétations

que les vertabiets. donnoient de l'Ecriture, Ce contraste réjouissoit les juges.

Le prince , qui ne vauloit , ce semble >» que se

divertir, demanda une explication nette et précise des articles du symbole, Chacun la donnoit à sa façon ; et quand'on vint à l’article du Saint-Esprit, il demanda aux Arméniens comment il étoit fait, et s'ils Favoient vu; ils répondirent que non, et qu'étant Dieu comme les deux autres personnes, il étoit invisible, Mais, poursuivit le prince, peut-être votre patriarche, qui est un si grand homme, Pa-t-il vu. Ces plaisanteries leur déplurent, et ils commencèrent à s'apercevoir que ce prétendu jugement qu'ils attendoient pourroit bien dégénérer en un simple badinage ; mais il n’étoit plus temps de reculer.

Enfin, après une demi-heure d'audience , le prince , que ces contestations peu intéressantes pour

Jui, commençoient à fatiguer, les renvoya tous, sans condamner personne ,-mais laissant aux catholiques la liberté d'exercer leur religion : c’est tout ce qu’ils demandoient,

‘Les vertabiets ne remportèrent de cette tentative, que la honte d’avoir fait une démarche inconsidérée : les Arméniens qui l’avoient conseillée, n’en furent pas quittes à si bon marché, Le prince qui avoit besoin d'argent, et qui connoissoit leurs richesses, les obligea d'acheter de lui pour cinq cents tomans, c'est-à-dire pour dix mille écus de soie, et de payer la somme dans huit jours. |

Honteux de leur défaite, et craignant les impressions que cette nouvelle pouvoit faire sur les esprits, les vertabiets vouloient y préparer insensiblement le peuple de Julfa, et devancer les catholiques ; mais als n’osoient arriver de jour dans la ville, et ce retardement donna le temps à ceux-ci de les prévenir. Les deux députés qu’avoient dépêchés et notre évêque et les Chérimans, vinrent les premiers, et annoncèrent le triomphe de la foi sur l'hérésie. Quelle joie pour nous et pour ce troupeau de Jésus-Christ ! Le patriarche ne put soutenir cet affront, et voyant

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 107 que les Arméniens qu’il avoit engagés dans une si mauvaise démarche, étoient outrés contre lui, il sortit précipitamment de Julfa, sans dire mot à personne, mais bien résolu de pousser les choses plus loin, et d’écraser du moins la famille des Chérimans , s’il ne pouvoit ruiner la religion. Ses plus zélés partisans s'étoient tournés contre lui, et cet homme, à qui quelques : auparavant on avoit rendu des respects qui alloient jusqu’à une espèce d’adoration, étoit devenu l'objet de l’aversion publique. Nos catholiques suivoientiile près leurs députés, et arrivèrent triomphans.

Nous commencions à respirer, lorsqu’à ces troubles assoupis succédèrent de nouvelles alarmes. Le Roi vouloit une traduction persane des livres de Moïse, des psaumes de David, et de l’évangile. Il envoya à Ispahan un molla, ou docteur de la loi, qu'il chargea de rassembler les Juifs, les Arméniens et les Francs qu'il jugeroit nécessaires pour ce travail. Le molla, homme d’esprit, confia aux Juifs les livres de Pancien testament; aux Arméniens et aux Francs, ceux du nouveau. La traduction fut commencée chez le molla, dès le mois de mai 1740. Nous nous trouvions chez lui ordinairement deux missionnaires et deux Arméniens catholiques; deux moines et deux prêtres Arméniens schismatiques, Tous les mots étoient examinés; on en ea le vrai sens, et les termes les plus propres pour l'exprimer. La diversité des sentimens faisoit souvent naître diverses explications. L'endroit où Jésus-Christ donne la prééminence à saint Pierre, fut entr’autres vivement discuté. Les schismatiques prétendoient que ces paroles : Tu es Petrus , etc. signifient que quiconque confesseroit que Jésus est Fils de Dieu, participeroit aux éminentes prérogatives qu'avoit méritées À saint Pierre cette glorieuse confession. Le molla fut si étonné de cette explication, qu’il demanda de lui-même au

pire du Han , si les Francs donnoient le même sens ces paroles. Le père du Han lui expliqua le sens catholique, qu'il trouva si naturel, qu'il imposa silence aux s his tiques, Nous eûmes la consolation de voir que, daws presque toutes ces contestations , ce malwmnétan, guidé par la seule raison , décida en faveus des explications catholiques , qui Ini parois-

#ient parfaitement conformes au sens naturel de la

lettre,

Ce traviil Aura six mois, Quand i8 fut fini, le Roi, ui étoit pour dom à soixante lieues d'Ispahan, oronna qu'on lui apportât cette traduction, et que

Ceux qui ÿ avoient travaillé vinssent le trouver, Notre évêque et deux missionnaires , partirent avec le molla de la part des catholiques. Les Arméniens députèrent quatre évêques. Le Roi les reçut avec bonté, les logea, et remboursa les frais de leur voyage. Mais quand on lui présenta la traduction , ik dit qu'il n’avoit pas le temps de l’examiner; que d'ailleurs , comme il n’y avoit qu'un Dieu, il ne pouvoit. y avoir qu’un prophète. Ces paroles attrisfèrent nos missionnaires , qui avaient conçu de cette waduction des idées avantagenses à la religion. Depuis ce temps-là nous n'avons plus entendu parler de l'ouvrage, et. quelques mouvemens que nous nous soyons donnés pour en avoir du moins un exemplaire, nous n'avons pu y réussir ; ainsi se sont évanouies toutes nos espérances.

Pour comble de disgrâce, la persécution se ralluma bientôt, et nous replongea dans de nouvelles inquiétudes, Le patriarche alla lui-même demander une audience , et l’obtint, Il dit au Roi que nous débauchions. ses sujets, et que nous lui enlevions son peuple, Cet objet présenté avec adresse, eut d’abord l'eflet qu'il s’étoit proposé. Le prince expédia un ordre , qui portoit que les déserteurs de la foi arménienne eussent à rentrer sous lobéissance du pa-

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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 109 triarche, On tint quelque temps la chose secrète; et | ue né point se compromettre encore une fois mal

Propos, on ne vouloit la rendre re qu'après avoir pris de justes mesures pour l'exécution. Elle demandoit de grosses sommes, et les Arméniens les plus riches, las de tant de dépenses inutiles, ne vouloient plus rien débourser. Le nouveau calanther étoit parent de plusieurs Mot » €t plus affec… tionné à la religion que son prédécesseur : il recevoit toujours les missionnaires avec distinction. Les vertabiets n'ignoroient pas les dispositions de ce premier juge, et ils sentirent que, sous son administration, leurs intrigues ne réussiroient pas. Ils prirent donc le parti de ne Point inquiéter les catholiques de Julfa. Il n’en fut pas de même de Teflis, où le patriarche avoit également envoyé cet ordre. On Y persécuta les catholiques ; et les pères Capucins qui gouvernoient cette église, essuyèrent l'orage les premiers. Ils furent tirés avec violence de leur maison, mis en prison, condamnés à une grosse somme d'argent, pour laquelle on prit et leurs petits meubles et leurs vases sacrés. Enfin on les À me de la ville. Les catholiques furent emprisonnés.

Au milieu de tant de violences, le Seigneur prit en main la cause de ses serviteurs, qui étoit la sienne, et les vengea de leurs ennemis et des siens d’une manière bien éclatante, Le père Damien , de Lyon, religieux distingué Par son esprit et par son savoir : fut le digne instrument dont Dieu se servit pour délivrer ses frères de l'oppression. Son talent pour la médecine l’avoit mis en faveur auprès d’Ibrahim- Kan, frère du Roi, qu'il avoit guéri d’une grande maladie; et dans une mauvaise affaire que le patriarche lui avoit suscitée À Tauris, cette faveur lui donna une victoire si éclatante, qu'il fit chasser honteusement de la ville le prélat schismatique qui avoit entrepris de le faire bannir. Après la mort

d'Ibrahim-Kan , il avoit trouvé dans le cœur du fils, toutes les bontés du père, et ce jeune prince s’étoit tellement attaché à lui, qu'il vouloit qu’il l’accompagnât dans tous ses voyages.

En suivant la cour, le père Damien s’étoit fait .

connoître du Roi; et ce prince qui l’estimoit, avoit appelé à Derbent, pour prendre soin de M. le résident de Moscovie qui y étoit fort malade. C’est là qu'il apprit les violences qu’on exerçoit à Tefilis contre les Capucins ses frères, et contre les catholiques ses enfans. Il entreprit cette affaire : elle étoit en bonnes mains, la circonstance étoit favorable, Le Roi, qui aimoit M. le résident, regardoit le médecin de ce ministre comme un homme plus nécessaire que jamais ; et il étoit disposé à ne lui rien refuser. Le père Damien saisit cette heureuse conjoncture , et profita de ses avantages. Il présenta sa requête et la fit appuyer par son malade. Le Roi y eut égard, et défendit qu'on inquiétât les catholiques dans toutes les terres de sa domination : l’ordre fut envoyé, mais les intéressés trouvèrent le moyen de l’éluder,

Pendant ces délais, Dieu permit que le monarque lui-même fut attaqué d’un mal de foie. Son neveu lui présenta le père Damien pour le traiter, et ce père eut le bonheur de le guérir. Il ne demanda pour toute récompense de ce service signalé qu’un ordre de Sa Majesté, pour se transporter à Tefllis, avec commission de rétablir les persécutés dans leurs maisons et dans leurs biens. Il l’obtint, et secondé du prince son protecteur, il se fit donner par le calanther de la ville, un écrit signé, par lequel ce premier juge et tous les Arméniens s’engageoient, sous peine de perdre leurs biens et même la vie, à ne plus inquiéter ni les pères ni les catholiques.

Le patriarche, furieux de voir que son crédit et son argent étoiént inutiles, dressa une nouvelle batterie. Ïl obtint secrètement un ordre , par lequel

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