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mettre par écrit tout ce qui m'a paru digne de vous être mandé,
M. Joseph Assemanni, maronite de nation , Originaire du mont Liban , vint en Egypte , et arriva au Caire , il y a près d’un an. Le motif de son voyage étoit de faire , en ce pays , la recherche des vieux manuscrits arabes et coptes , et de les acheter À quel-
ue prix que ce fût, pour enrichir la bibliothèque 4 Vatican, dontil estbibliothécaire. Nousle reçümes dans notre maison , où nous lui fimes tout le bon accueil qui nous fut possible. Je lui fis offre de le conduire dans les sacristies des églises les plus considérables de cette ville. Je l'accompagnai à sa prière dans les monastères du désert de Saint-Macaire. Nous trouvâmes dans tous ces lieux'un assez grand nombre de livres très-rares. Il prit ceux qui lui convenoient, Après cette première recherche > il partit pour la Syrie, On l’assuroit qu'il y trouveroit d’excellens manuscrits syriaques. {l me dit en partant qu'il reviendroit en cette ville le plutôt qu'il pourroit , fet me fit promettre qu’à son retour je Parcourrois avec lui les montagnes de la Basse- Thébaïde, pour y continuer la recherche des livres coptes et arabes, :
Quelquesmois s’étant écoulés, M, Assemanni revint au Caire. Il n’y fut pas plutôt arrivé > qu'il me proposa de faire avec lui le voyage aux déserts de la Thébaïde , dont il m’avoit déjà parlé, Il y avoit déjà long-temps que je souhaitois le faire , pour mieux connoïtre les religieux coptes des monastères de Saint-Antoine et de Saint-Paul , qui sont schismatiques. Je m’étois déjà proposé d’avoir quelques conférencesavec eux, pour juger des espérances qu'on pourroit concevoir de leur conversion. Je SaVOIs, à n’en pas douter, que leur retour à la foi orthodoxe, et celui de leur patriarche , étoit d'autant plus important cet avantageux , qu'il seroit infaillible
ment suivi de celui de toute la nation. Je désirois d’ailleurs examiner de près tout ce que je ne savois que sur le témoignage d'autrui, du désert de la Thébaïde et des monastères qui y sont renfermés. Ces motifs me firent prendre la résolution d’accompagner M. Assemanni.
Nous partimes du vieux Caire le 23 mai 1716.
Le bruit die notre départ commenca à donner quelques inquiétudes aux schismatiques. Ils allèrent trouver leur patriarche , et lui firent craindre les mauvais effets de nos entretiens avec les moines schismatiques du désert, Ils voulurent même l’engager à mettre opposition à notre voyage. Mais le patriarche se contenta de me faire prier de ne traiter, dans mes conférences , d’aucune doctrine contraire À celle de Dioscore, Je le fis assurer que je ne prêcherois que sur les points fondamentaux de la religion de Jésus-Christ, et les maximes de son évangile , sur la nécessité du salut, sur l'horreur du péché , sur la nécessité des bonnes œuvres , sur l'amour de Dieu et du prochain. Avec cette déclaration » le patriarche nous donna ses lettres de recommandation pour être charitablement reçus dans ses monastères , et pour y visiter les bibliothèques. Nous mîmes à la voile sur une petite barque qui remontoit le Nil, et le lendemain de notre embarquement, qui fut le 24 Mat, nous arrivämes à la ville de Benisonet , située sur la rive occidentale du fleuve , à vingt lieues du Caire. Je vous ai parlé de cette ville dans ma carte du cours du Nil,
Nous partimes de Benisonet le 25 pour aller au village de Baiad, qui est à l’orient du fleuve. Nous primes dans ce village des guides pour nous conduire au désert de saint Antoine , qui étoit un des principaux objets de notre voyage. Nous sortimes de Baïad le 26 mai, montés sur des chameaux , et escortés de deux chameliers. Nous marchämes au
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nord le long du Nil l’espace d’une ou deux lieues , et ensuite nous tirâmes à l’est Pour entrer dans le célèbre désert de saint Antoine ou de la Basse-Thébaïde. Ce désert est si fameux , qu'il n’y à personne qui n'en ait entendu parler; mais peu de gens connoissent sa véritable situation, son étendue et le geure de vie des solitaires qui l’habitentencore aujourd'hui, ou du moins on n’en à qu’une idée confuse. Comme j'ai cu l'avantage d'aller sur les lieux , et que je m'y suis donné le temps d’en examiner tont ce qui mérite attention , je vais tâcher, mon révérend père , de vous faire un détail exact, non-seu-lement des noms et de la Construction des monastères À mais encore des montagnes, des vallées, des mines de sel et de talc, des arbres , des simples, des ani- Maux , €t généralement de tout ce qu'il y a de remarquable dans ces vastes déserts , où régnoit autrefois une pénitence bien différente de celle que l'on y voit aujourd’hui > et que le schisme a défi gurée. La carte que je vous envoie et que vous avez sous les yeux suppléera aux obscurités de ma plume, Cette carte, qui vous représente Benisonet sur une des rives du Nil, et Baiad sur l'autre rive opposée, vous dépeint une plaine sablonneuse , qui s'étend jusqu’à la gorge de Gébéi, Nous marchâmes au tra vers de cette plaine pour entrer dans cette gorge formée par deux Montagnes , dont la plus haute , qui est à droite » porte le nom de Gébér ou de la Citerne ; l’autre, qui est À gauche et plus basse > St nommée Hajar-Moussoum ou Prerre Inarquée.
Dans ce vallon , il ÿ à trois où quatre réservoirs d’eau peu éloignés les uns des autres, et naturellement creusés dans le roc. Les pluies qui les remplissent entraînent avec elles une craie qui rend les eaux blanchätres. Nous arrivâmes sur le midi au Premier réservoir, qui est une espèce de citerne. La chaleur étoit excessive > €t nul arbre, dans ce vallon ,
262 LETTRES ne nous offiroit de l'ombre, On voyoit seulement quelques petits buissons épars çà et à , et quelques herbes qui ne nous pouvoient être d'aucune utilité. Nous avions cependant besoin de repos. Nous trouvâmes heureusement une grande roche qui s’avançoit à son sommet, et qui défendoit des ardeurs du soleil une mousse épaisse qu’elle avoit à ses pieds. Nous profitâmes de cette bonne rencontre , pour laisser passer à l’abri de cette roche la grosse chaleur du jour. Sur les trois à quatre heures du soir nous nous remimes en chemin , et nous primes courage pour monter jusqu'au sommet du mont Gébéi., Nous parvinmes en une heure de temps. Nous découvrimes alors une plaine d’une étendue prodigieuse , qui s’ouvroit à nos yeux de tous côtés. Cette plaine s'appeloit autrefois Baguara ou de la Vache : on la nomme aujourd’hui Sennour ou du Chat ; son terrain est pierreux et stérile , ainsi que l'est celui de tout le désert. Les pluies qui y sout fréquentes en hiver, forment plusieurs torrens; mais leur lit demeure sec tout l'été. Nous ÿ choisimes une place la moins incommode, pour y passer la nuit du 27 mai. Nous nous servimes des provisions de bouche que nous portions avec nous. Elles consistoient en bis-
cuit, fromage et poisson salé. Notre souper fut bientôt .
prêt et bientôt fait, Comme nous avions plus d’envie de dormir que de manger, le sommeil nous saisit sur le sable, et ne nous quitta que le lendemain matin.
Nous partimes de ce lieu deux heures avant l’aurore. Nos provisions avoient été faites à propos; car dans toute la plaine de Sannour et dans les mont.gnes qui la forment , on ne voit que quelques acacias sauvages , qui portent autant d’épines que de feuilles. Leurs feuilles sontsimaigres,qu’ellesn'offrent qu'un médiocre secours à un voyageur qui cherche à se mettre à l’abri du soleil brülant. Cette vaste plaine de Sannour où nous marchions ; se termine
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au mont Keleil ou Bien- aimé, Cette longue montagne s'ouvre vers son milieu , et se sépare en deux pour former une gorge et donner un passage à une autre plaine qu'on nomme l’4rgba ou plaine des Chariots, Cette plaine , sur laquelle j'ai fait plus de quinze licues vers le nord et le nord-est, s'étend bien plus loin du côté du sud. Elle est bornée à l’ouest par les monts Keleil et Askan, et à l’est par lé mont Colzim.
Nous traversämes le mont Keleil par cette gorge dont nous avons parlé, Nous laissâmes à droite les ruines d’un monastère qui étoit à l'entrée de la plaine des Chariots. Nos guides nous firent avancer deux licues au-delà Pour trouver le fond d’un torrent desséché , qui nous devoit servir de lit pour y passer la nuit, Le gite, tout mauvais qu'il étoit, nous fit beau- COUp moins souffrir que la soif, Nos quatre chameaux avoient été chargés chacun d’une outre pleine d'eau : nous en avions vidé deux ; nous comptions sur les deux autres ; mais nos chameliers, je ne sais pour quelle raison , les avoient frottées d’une huile de lin si puante , que l'eau qu’ellés contenoient en fut infectée à un tel excès, que nou: 1imâmes beau Coup mieux soufirir notre soif que de la soulager avec cette eau,
Nous partimes le lendemain 28 avant le jour, L'aurore nous fit découvrir une toufle de palmiers qui étoit au pied du mont Keleil » €t éloignée de nous d'environ quatre ou cinq milles. Nos conducteurs nous dirent que ces palmiers ombrageoient un peut marais dont l’eau > Quoi qu'un peu salée , étoit bonne à boire. Nous ÿ Courûmes. L’avidité avec laquelle nous en bümes ressembloit à celle des Israélites , lorsqu'ils s'empressoient de boire l’eau qui sortoit du rocher. Ce petit soulagement , dans notre
. €xtrême altération , nous donne de nouvelles forces.
Nous doublâmes le Pas pour arriver de bonne heure
au monastère de Saint - Antoine, Quelques petites éminences nous en cachoient la vue ; nous les fran chimes , et tout-à-coup nous aperçûmes ce célèbre et ancien monument, Notre diligence fut si grande, que nous y arrivâmes avant midi
Pour vous donner , mon révérend père, l'idée la plus juste qu'il me sera possible, de ce lieu si peu connu , j'en ai dressé le plan , et vous le trouverez à la marge de la carte qui est sous vos yeux. I] faut vous faire remarquer d'abord que la vue de ce monastère et de tont ce qui l’environne , ne vous présente que des objets affreux À la nature » lesquels vous remplissent d’une sainte horreur, Vous voyez un grand nombre de cavernes éparses sur les monts Colzim, Keleil et Askar. On remarque aisément qu'elles ont été creusées par des hommes. A peine les rayons du soleil peuvent-ils ÿ entrer. Entre les hautes montagnes, on ne voit qu’une vaste plaine aussi stérile que déserte. C’est dans cette plaine , au pied du mont Colzim , à l'aspect de la mer Rouge renfermée entre le mont Colzim et les montagnes del’Arabie-Pétrée, que le monastère de Saint-Antoine est situé,
Regardant avec attention toutes ces cavernes obscures, je m’imaginois en voir sortir les Antoine , les Paul, les Hilarion , les Paphnuce , les Ammon, et tous ces fameux Pères du désert qui s’étoient condamnés à une vie laborieuse et pénitente pour faire la conquête du royaume de Dieu. Nous ne leur avons trouvé ici pour successeurs que des Coptes schismatiques , qui passent leurs jours dans le monastère de Saint-Antoine,
Nous nous présentâmes pour y entrer ; nous en cherchions la porte, mais nos guides nous dirent que nous n’en trouverions point, En effet, la crainte
continuelle où l’on est que les Arabes , grands vo= .
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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES, 285 monastères pour les piller, oblige \ n’y faire au- Cune porte ordinaire, Cet usage e5t observé, nonseulement dans le monastère de Saint-Antoine > Mais encore dans ceux du mont Sinaï et de Saint-Monnas , dont saint Pithirion fut supérieur , au rapport. de
ufin dans son histoire,
Nos chameliers, qui savoient ce qu'il falloit faire
en cette occasion, prirent des pierres ; et À force de les jeter dans le jardin des moines » et de crier à tue-tête , ils s’en firent entendre, Dans le moment nous vimes paroître quelques moines sur le parapet d'un mur très - exhaussé. Ils nous firent connoitre par leurs gestes et le ton de leurs voix, que nous étions les bienvenus. En même temps , ils nous descendirent une Jarre d’eau, sachant Par expérience que les pélerins qui arrivent à leurs murs » Sont toujours pressés d’une violente soif. Nous profitimes de cet acte de leur charité dont nous avions besoin. Is nous descendirent ensuite un grand panicr, Nos Chameliers nous placèrent dedans » €t incontinent les moines qui étoient sur une espèce de parapet , nous enlevèrent de terre par le moyen d’une poulie qui nous guinda jusqu’à une haute fenêtre » par laquelle nous entrâmes dans le couvent.
Le supérieur » averti de notre arrivée, vint nous saluer gracieusement, Je lui annonçai le mérite de M. Assemanni. Après les premières civilités , nous allâmes à l'église pour ÿ faire notre prière, Le Supérieur et ses religieux nous y conduisirent, Ils nous menèrent ensuite dans une chambre assez propre , mais très-pauvre, A l'instant deux moines étendirent une grande nappe de cuir sur une natte à plate-terre, Ils [a convrirent de cinq ou six plats qui né Contenoient que le même mets. Ce mets étoit une pâte cuite dans l’eau , avec de l'huile de sesame, sur laquelle ils versèrent deux ou trois cuillerées de muel, Le Supérieur nous invita à nous mettre à
table , à nous accroupir les pieds croisés l’un sur l'autre à la mode du pays. Le besoin de nourriture nous donna assez d’appétit pour en manger. On nous servit ensuite à chacun deux tasses, l’une pleine de vin , et l’autre de café. L'un et l’autre nous furent donnés par distinction et par magnificence. Après nous être reposés quelque temps, nous allâmes visiter tout le monastère dont je vous fais ici la description conforme à ma carte ci-jointe.
Au milieu d’une assez grande cour intérieure , il y a deux églises , ou plutôt deux chapelles , qui n'ont que vingt ou trente pas de long , et beaucoup moins de large. Leur antiquité fait tout leur mérite : car elles sont obscures et grossièrement bâties. Leurs murs sont chargés de peintures , très-enfumées par la quantité d’encens qu’on brûle dans ces chapelles pendant les offices divins. L’une de ces églises est dédiée aux apôtres saint Pierre et saint Paul, et l’autre à saint Antoine. À la vue de ces églises , 1l est tout naturel de se rappeler ce que la tradition nous apprend de ces saints solitaires , et de dire avec une sorte d'émotion : Jcz le grand saint Andoine a prié ; ici Macaïre , successeur de saint Antoine, a prié ; ei Postumien , successeur de saint Macaire , et père de cinq mille solitaires , a prié.
Ces deux églises se communiquent par une petite galerie qui conduit de l’une à l’autre. Cette galerie porte un petit clocher avec sa cloche, qui n’a qu'un pied et demi de diamètre. Les Turcs n’en soufriroient pas ailleurs ; mais dans les déserts ils n’y prennent pas garde. Près des églises, il y a une tour carrée , dont la porte est placée plus haut que le rez-de-chaussée , d'environ trois toises. Cette tour est une espèce de fortification et un lieu de sûreté, où les moines renferment leurs livres et tout ce qu'ils ont de précieux , dans la crainte continuelle où ils sont que les Arabes ne viennent escalader leurs murs
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