‹ Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères [microforme]Chapitre 80 sur 107 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

QUELQUE envie que j'aie d'exécuter vos ordres, je ne sais s’il sera en mon pouvoir de faire entièrement ce que vous désirez de moi. L'Egypte, dites-vous, a la mer Méditerranée au nord, la mer Rouge à l’est; elle est coupée par le Nil; elle a une infinité de lacs d’une étendue prodigieuse. Vous avez lu dans plusieurs auteurs qu’il y a des peuples entiers dans la Basse-Egypte qui ne vivent que de poisson : ainsi vous ne doutez point que le poisson ne soit en Egypte en plus grande abondance qu’en tout autre pays de la terre. Sur quoi vous me faites deux questions ; savoir : quel est le commerce de poisson que font les Egypüens, tant en Egypte que hors de l'Egypte, et quelles sont les denrées qu'ils ürent des pays étrangers; outre cela, quelles sont les espèces de poissons que l’on pêche, soit dans le Ni, soit dans les lacs.

Le premier article m’est fort inconnu , et un pareil détail ne convient guère à un missionnaire, ni à un homme de ma profession. Tout ce que j'ai pu faire a été d’mterroger sur cela les plus fameux et les plus habiles négocians du grand Caire et de quelques autres villes d'Egypte. Ce n’est donc que sur leur rapport que j'ai l'honneur de vous dire que ce sont uniquement les négocians de Damiette et de Rosette qui transportent sur les côtes de la Syrie la saline

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es lacs de Manzalé, de Brullos, et de la Beheiré, qui fournissent la saline qui est transportée hors du royaume : les riverains des autres lacs ne vendent que du poisson frais, qu'ils débitent sur les lieux, Je conçois qu’une idée aussi générale que celle-là, du commerce que fait l'Egypte du poisson salé, ne vous donneroit pas beaucoup de lumières pour le dessein que vous avez; je vais donc m’étendre plus au long sur certaines particularités qui ont rapport à cela. Je les connois par moi-même, et elles vous mettront en partie au fait, ou du moins elles vous seront de quelque utilité pour éclaircir cette maüère. Je commence par les trois lacs dont se tire tout le poisson que lon sale et que l’on fume : au reste, ce que je dirai de l’un, vous pouvez le dire des autres, à proporüon de leur grandeur.

Le lac de Brullos a quinze à dix-huit lieues de longueur, et quatre à cinq lieues de largeur. Il est situé entre Damiette et Rosette. Le lac de Beheiré n’a tout au plus que sept lieues de tour, et est situé entre Rosette et Alexandrie. Le lac de Manzalé commence à l'est, à demi-lieue de Damiette, autrefois Thamiatis, et finit au château de Thiné > anciennement Peluse, Il a vingt-deux lieues de long de l’est à l’ouest, et cinq à six lieues de large du nord au sud. Le fond en est boueux et plein d'herbes; il n’y a que quatre pieds d’eau ou environ en quelque endroit que ce soit, et il n’est séparé de la mer que par une langue de sable qui a tout au plus une lieue de large. Cela n'empêche pas que ce lac n'ait communication avec la mer, Il l’a au nord par trois embouchures; savoir , par celle de Thiné, qui est la plus orientale , nommée autrefois Embouchure du Nil Pelusiaque; par Eummefurrége, autrefois nommé la Tanitique ; et par Dibié ou Pesquiere , autrefois Mendésie, Outre cette communication avec la mer,

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le Nil tombe dans ce lac par plusieurs canaux aa sud : c’est ce qui fait que, pendant deux ou trois "mois de l’année, c’est-à-dire , pendant l'automne *

ui est le temps de l’accroissement du Nil, les eaux ; lac Manzalé sont douces , au lieu que dans les autres neuf mois de l'année elles sont salées, et approchantes de celles de la mer. Ce qui n’est pas surprenant, car alors les canaux du Nil sont ou à sec, ou si peu remplis d’eau , qu’à peine en couletil dans le lac.

Tout le monde n’a pas droit de pêcher : ce droit est affermé; l'on compte deux mille pêcheurs. Chaque pêcheur paie par an cinq cents medins, c’est-à-dire , près de quarante francs. L’aga du lac retire cette somme, et en rend compte au bacha du Caire, Ce n'est pas tout : le tiers de la pêche, tant fraîche que salée, appartient au fisc, ou trésor royal. L'on paye pour le reste certains droits de douane; de sorte que le tout monte à quatre-vingt bourses par an; par conséquent, le seul lac Manzalé produit par an quarante mille écus au Grand-Seigneur, J’ai été surpris de voir la quantité de bateaux qui sont employés -continuellement à la pêche sur le lac Manzalé; l’on en compte jusqu’à mille, La vérité est que «es bateaux sont peu de chose ; ils ont tout au plus quarante brasses de long et une brasse de large. Ils sont plus plats par-dessous, et pointus par la poupe et par la proue.

La manière de pêcher est particulière et assez divertissante. Les pêcheurs entourent d’une seine ou long filet, des enceintes de jongs qu'ils ont plantés dans le lac pour engager et retenir le poisson. Ces enceintes se nomment gabés. Chaque pêcheur est propriétaire d’un ou plusieurs de cesgabés. Cesont autant de divers domaines, dans lesquels tout autre que le propriétaire n’oseroit aller pêcher. Quelquefois ils se contentent de pêcher avec un filet rond. Alors,

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avant que de se servir du filet , ils jettent dans l’eau, à dix pas d'eux, une corde longue de deux brasses,, qui a à un bout une grosse pierre propre à aller au fond , et à l’autre un morceau de bois qui surnage ; ils le couvrent ensuite de leur filet. Le poisson qui s’est rassemblé vers la pierre , commé à une proie qu'il cherche à dévorer, se trouve pris dans le filet,

Vous remarquerez que le lac Manzalé est rempli de petites îles couvertes de roseaux , de joncs et de broussailles. Or c’est dans ces îles que les pêcheurs portent leurs pêches lorsqu'ils veulent habiller, saler et boucanner le poisson. Pour le poisson qu’ils veulent vendre frais , ils le portent à Damiette , ou aux villes et villages qui sont aux environs du lac. Ces îles, dont je viens de vous parler, vous enchanteroient par la multitude d'oiseaux différens et d’une beauté surprenante, qui n’en sortent que pour voler d’une île à l’autre. Le pélican , la poule de riz, la macreuse, la poule d’eau, l’oie du Nil à plumes dorées, le on commun, le canard à tête verte, la sarcelle, l'ibis noir, l’ibis blanc et noir, le cormoran gris-blanc et le cormoran blanc à bec rouge , le chevalier, le plongeon, la grue , entr'autres oiseaux , y sont à milliers.

Il ÿ a un article dans votre mémoire qui ne m’occupera pas beaucoup, et je n’ai point à craindre de ne me pas expliquer clairement; je veux dire les vêtemens des pêcheurs. Ils sont tous, et en tout

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absolument nu, ce que j’attribue à la chaleur du climat, qui est excessive.

Il n'y a pas dans les lacs de Manzalé, de Brullos, de Beheiré une si grande quantité de poissons de différentes espèces, que vous pourriez vous l’imaginer. J'ai examiné la chose de près, et j'ai fait sur cela toutes les perquisitions possibles. Après bien des recherches, j'ai trouvé que le tout se réduisoit à

sept ou huit sortes de poissons ; savoir, le queiage, le sourd , le jumal, le geran , le nogt, le karous, le bourt ; autrement le muge et le dauphin.

Le queiage , qui est sans contredit le meilleur poisson du lac, est de la grosseur d’une alose, ct est vert sous le museau. Le sourd et le jamal sont beaucoup plus gros que le queiage, et sont d’excellens poissons, Le geran , le karous, le noqt qui a cela de particulier qu'il est moucheté, peuvent passer pour de bons poissons , ayant ce goût exquis et fin que donnent naturellement les eaux du lac Manzalé à tout le poisson qu'on y pêche. Les dauphins sont des poissons si communs et si connus , que si je vous en parle, c’est parce qu'il y en a une telle abondance, qu'on pourroit bien dire qu'ils y fourmillent, surtout vers les embouchures qui communiquent à la mer: Le bouri néanmoins est encore en plus grand nombre que le dauphin. C’est le poisson dominant du lac, et la quantité en est si prodigieuse qu’on a peine à le croire. On sale ce der nier poisson, tant mâle que femelle, et on le fait sécher ou au soleil ou à la fumée , avec cette diffé rence, qu'on vend quelquefois du bouri mâle frais ; mais jamais du bouri femelle, parce qu'aussitôt qu’on l'a pêché, on en lève la bou targue ; ainsi il n’est plus temps de l’exposer en vente, et on est obligé de le saler, On sale aussi le queiage, Ce sont donc là les deux sortes de poissons dont les Egyptiens font proprement leur commerce de poisson salé, aussi bien que de la boutargne. Ils portent l’un et l’autre dans la Syrie , en Chypre, à Constantinople, et ils en fournissent toute l'Egypte en si grande abondance, que des marchands Européens qui voudroient apporter ici du thon, de l'esturgeon, ou autre poisson salé, pourroient s'assurer qu'ils n’en auroient pas le débit. Je ne connois en Egypte de poisson salé apporté des pays étrangers que le caviar qui vient de la

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erles. Quand les Européens apportent de l'ambre jaune et du corail , ils n’achètent ces marchandises que pour les porter au Caire et de là dans l’Yemen eten Ethiopie. En un mot, il seroit très-difficile de marquer de quelle sorte de marchandises nos négocians pourroient faire quelque commerce considérable avec les Egyptiens, surtout avec ceux de Damiette et de Rogette. Leur vie frugale et leur éloignement de tout luxe font qu'ils n’ont besoin de rien, Voilà ce qui regarde le poisson salé, dont l'Egypte fait un commerce réglé.

Le poisson frais est très-commun , et ceux qui demeurent aux environs des lacs en font leur nourriture ordinaire. La chaleur du climat est cause qu'on ne peut le transporter , Comme on fait en France, aux villes un peu éloignées. Il seroit gâté et puant avant que d'arriver. Le Caire, par exemple , qui est une si belle ville, si marchande et si peuplée , ne tire aucun secours de tant de pêches que l’on fait dans les lacs de Manzalé, de Brullos , de Beheiré, de la Mareste , de la Corne , Mœris, Cheïb, et dans les deux mers, la mer Rouge et la Méditerranée. Les habitans de cette grande ville , par la mème

raison , ne Voient jamais de marée > etils ne mangent de poisson frais que celui qu'on pêche dans le Nil, par conséquent , que d’un poisson qui en général n’est ni de bon goût ni d’une bonne qualité : car le Nil a dans son lit beaucoup de limon , les poissons s’en nourrissenteten conservent l’odeur; le bolti entre autres (espèce de carpe) , le bouri, le bayard , le chalbé, le ray , le chilon » le lebis, l’alose , qui sont les principaux poissons du Nil, en sont si infectés, que tout autre que le peuple du Caire n’en mange Toit pas. Mais les riches du Caire ont de quoi se consoler : le Nil leur fournit quatre espèces de poissons d’un goût exquis , d’une bonté si grande , que les Egyptiens anciennement leur ont élevé des temples et ont bâti des villes de leur nom. Ces quatre espèces sont la variole, le quechoué , le bunni et la quarmoud.

La variole , que les Arabes nomment quecher ou datés , est d’une grosseur prodigieuse, et pèse jusqu’à vent et deux cents livres. Vous la connoïtrez mieux sous le nom de AATOE » dont les auteurs font si souvent mention. Le quechoué est de la grandeur d'une alose , et a un museau fort pointu. C’est ox rinchus des anciens. Le bunni est assez gros, et j'en ai vu de vingt et trente livres pesant. On ne peut s'y méprendre , et l’on connoît À sa figure qu’il est le /epidotus si vanté par les anciens Egyptiens. Le quarmoud , connu dans les auteurs sous le nom de PHAYOB , est noir , et un des poissons les plus. voraces qu'il ÿ ait ; on en trouve d'aussi gros et d'aussi pesans que le bunni.

Deux choses augmentent fort l'avantage que les habitans du Caire tirent de cette pêche. La première est que ce ne sont point là de ces poissons passagers que l'on n’a qu’en certains temps : pendant le cours de l’année , on en trouve en abondance dans le Nil. La seconde est que la pêche en est facile. Quelque

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