MON RÉVÉREND PÈRE
J8 suis de retour d’une mission dans le Delta; jy ai employé cinq semaines. Un méchuber , c’està-dire , un intendant de la maison d’un de nos plus puissans agas , a bien voulu me conduire dans tous les villages dépendans de son maître. Comme ce méchaber est Copte d’origine , très-accrédité en ce pays , et bon catholique, et que d’ailleurs il m’a pris en amitié , je dois à son crédit la liberté que j'ai eue de faire , dans tous les lieux où nous avons été, mes fonctions de missionnaire , et d'y continuer mes observations.
Je vous ai souvent mandé que les Coptes forment une nation très-éloignée du royaume de Dieu. Quoiqu'ils se disent chrétiens , ils n’en ont que le nom; plusieurs même ffarmi eux n’ont de l’homme que la figure extérieure : cependant comme le Fils de Dieu n'exclut aucune nation de son royaume, quelle qu’elle puisse être , nous ne laissons pas de cultiver celle des Coptes, toute éloignée qu'elle nous en paroît. Nous jetons le bon grain dans cette terre ingrate , et quoiqu'elle abonde en ivraie , Dieu nous donne la consolation de faire W : année quelque petite récolte : celle de l’année dernière a été, grâce au Seigneur , assez bonne.
La conversion seule d’un prêtre Copte , que le Seigneur a opérée , nous tient lieu d’un grand nombre de conversions : car convertir un prêtre Copte, c’est
convertir avec lui plusieurs autres de sa nation, La T, III, 27
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grossière ignorance des Coptes est telle, qu'ils suivent aveuglément tout ce qu'ils voient faire à leurs prêtres. Celui dont nous parlons fit publiquement sa profession de foi. Il soutint Courageusement les reproches
ue les obstinés prêtres Coptes ne manquèrent pas L lui faire ; mais celui-ci de son côté les exhortoit à suivre son exemple ; nous avons sujet d'espérer qu'il sera suivi de quelques autres de sa nation. Notre méchaber dont je viens de parler, étoit un second missionnaire avec moi, Il prenoit soin d’assembler les Coptes les plus dociles, et de les conduire À l’église pour ÿ entendre la messe et l'instruction que je faisois à la fin à tous ceux qui ÿ assistoient : c’est ainsi qu'en ce pays , et à cette nation > il faut doucement et Sans bruit annoncer la parole de Dieu.
Après ce détail, mon révérend père, je viens À mes observations : j’en ai fait quelques-unes pour la géographie , d’autres pour l’histoire, et en troisième lieu pour la physique ; je ne vous en parlerai aujourd’hui que légèrement , et vous les trouverez mieux détaillées dans le grand Ouvrage que je vous ai promis.
À l'égard de mes observations pour la géographie, j'ai découvert les anciennes villes de Cabasus, de Xoïs et de Cinos ou Cinopolis ; 1& première est une métropole, et se nomme aujourd'hui Chabas ; la seconde est un évêché dans la préfecture Sébennistique : on l'appelle présentement Safe ; la troisième est aussi un évêché, et se nomme Chiu ; ces trois vilies sont dans la province de Garbié, J'ai découvert de plus, dans la province de Ménoufñé , la ville de Tana, et celle de Nixios. Ptolomée prétend que la première est la capitale du nom de Plitomphutus, etque la seconde est la capitale de la Prosopite, auprès des ruines de Nixios ou Nrcir, J'ai visité deux églises dédiées à saint Sarabamont, qui fut évêque de cette ville, et qui souffrit le martyre sous Dioclétien.
Comme je n’étois pas éloigné de la bourgade Pha-
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cusa dans le Laloubié , je crus devoir aller sur les lieux, pour y vérifier moi-même ce que j'avois lu dans Strabon au sujet de cette bourgade. Je trouva en effet quelques indices incontestables de ce fameux canal, ouvrage de Sésostris, continué par Darius et par Ptolomée Philadelphe. Ce canal commençoit au bourg Phacusa sur le Nil, et faisoit une avantageuse communication des eaux de ce fleuve avec celles de la mer Rouge.
Avant que de sortir du Delta, j'allai voir tous les canaux qui ÿ entrent; il est mamifeste aux yeux de ceux qui les suivent de près, que ces différens capaux sortent des deux branches de Rosette et de Damiette. Mais ce qui me paroît surprenant , c'est que ce canal, qu’on nomme Souris , reçoit les eaux salées du Nil, et tire en même temps de son propre sein, je veux dire de ses sources particulières, une eau très-douce, et qu'il la conserve lors même que les eaux du Nil se sont retirées. Il faut, je le répète, il faut descendre sur les lieux, pour connoître et pour croire tout ce que la nature et l’art ont produit de rare et de merveilleux dans l'Egypte. |
Apiès vous avoir fait, mon révérend père, ces courtes observations géographiques, je vous en ferai deux autres qui sont un peu plus du fait de l’histoire. J'ai vu un pont à six arcades , construit par les ordres du sultan Cœyed-Bey; jy ai compté sur les parapets soixante-deux figures de lion; elles sont toutes en relief de pierre. J’ai de plus considéré attentive-
ment quatre grands cercueils ; on les a déterrés en différens endroits depuis un an ou deux; il y en a trois de marbre noir : les hiéroglyphes qui y sont bien sculptés, font croire que ces ouvrages furent faits dans les temps les plus reculés des Pharaons. L'un d'eux a une espèce de couvercle : on y voit une femme en relief bien travaillée, Les deux autres cercueils avoient pareillement des couvercles figurés;
mais le Arabes les ont détruits Pour en accommoder leurs moulins. Le quatrième est de marbre blanc, avec des génies, des uirlandes, des mufles de taureau qui ÿ sont sculptés ; Ja Construction en est plus fraîche et d’un goût romain. Le Premier prince du Croire , émir de la caravane de la Mecque , a demandé la permission de l'enlever Pour servir d’abreuvoir à ses chevaux.
Il ne me reste plus, mon révérend père, qu’à vous faire quelques observations qui regardent la phy- Sique. Je me disposois à en mettre quelques-unes par écrit, lorsque notre consul me vint dire que M. l’abbé Bignon lui demandoit des observations sûres et bien détaillées sur tout ce qui concerne la construction du sel ammoniac et du natron » et que cet illustre et savant abbé demandoit de plus des éclaircissemens sur plusieurs autres articles > dont MM. de l’académie des Sciences avoient fait le mémoire qu'il lui envoyoit, pour y faire des réponses, M. le consul ayant reçu ce mémoire, me fit l'honneur de me le communiquer ; il me pria en même temps, et avec ins-
tance, de me charger d’y répondre. Quoique je me crusse fort peu capable de cette commission, et que d’ailleurs mes missions ordinaires me laissassent peu de loisir pour y satisfaire , Cependant, par considé.ration pour M. l'abbé Bignon, et pour MM. de l’académie des Sciences, et à la prière de M. notre consul, dont nous recevons continuellement de bons oflices , j’acceptai la commission, Je travaille présen tement sur ce mémoire : sitôt que j'aurai satisfait aux demandes qu'il contient, j'aurai l’honneur de vous l'envoyer ; Inais je crains d’être obligé de suspendre mon travail; car quelques avant-coureurs de la peste semblent menacer le Caire, Déjà la crainte de ce fléau à fait fermer la porte des maisons consulaires de France et d'Angleterre; chacun se précautionne contre cet ennemi redoutable,
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Nous tiendrons nous autres notre maison ouverte , et nous serons toujours prêts à en sortir pour aller au secours de nos disciples , qui auront alors plus besoin de nous que jamais. Le bon soldat ne doit pas se cacher lorsque l'ennemi paroït, Le Seigneur nous à conservés jusqu’à présent dans de pareilles occasions, et nous espérons qu'il continuera de nous conserver tant que nous serons assez heureux que de pouvoir procurer sa gloire et le salut de nos frères. Demandez-lui pour nous, mon révérend père, qu'il nous fasse la grâce d’exécuter sa volonté jusqu’au dernier soupir de notre vie. Je suis, etc,