DU PÈRE PAPIN
A Ghandernagor de Bengale , en l'année 1711.
J E continue à vous faire part des remarques que j'ai faites sur la manière dont nos Indiens exercent U médecine. Leurs remèdes sont simples » et j'en ai TU souvent des efSBts extraordinaires. Pour soulager ceux qui sentent une grande douleur de tête avec des élancemens , nos médecins de Bengale mêlent une cuillerée d'huile avec deux cuillerées d'eau , et après avoir bien agité ces deux liqueurs , ils en mettent dans le creux de la main , et en frottent fortement la fontaine de la tête : iis disent que rien n'est plus propre à rafraîchir le sang. Ib donnent aussi la même dose à boire pour la rétention d'urine. Ils traitent les ërysipèles de la tête en appliquant lès Stt* et
pour les faire mordre , ils les irritent f nvec les doigts trempés dans du son Bsèid \jk chauiL éteinie «8t k* %\
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ils l'appliquent aux tempes pour le mal de tête qui vient de froideur. Ils l'appliquent pareillement sur les piqûres de scorpion , de frelons , etc. Mais pour tirer les humeurs froides des genoux enflés , du ventre, et les vents, ils la mêlent en petite quantité avec du miel , dont ils font une espèce d'emplâtre , qui tombe de lui - même quand il a fait son opération. Avant que d'appliquer ce Uniment , ils oignent l'endroit avec de4'huile. Ils prétendent que le meilleur remède contre les vers du ventre , c'est un verre d'eau de chaux pris trois matins de suite. Pour les vers qui s'engendrent dans les plaies, ils mêlent un peu de chaux avec le jus de tabac. Le cucuma ou terramerita , n'est pas moins en usage que la chaux. Ils s'en frottent le front , le dedans des mains et le dessous des pieds pour en tirer la chaleur..
La feuille de haricots de Bengale broyée, mise dans un nouet , et sentie plusieurs fois le jour, guérit,, à ce qu'ils prétendent , de la fièvre tierce. J'ai vu depuis un mois un de nos médecins qui donnoit dans un nouet la fleur entière et non froissée de leukan^ iemum ou camomille blanche à sentir pour le même mal; et deux heures avant l'accès, il prenoit un nouet où il y avoit une herbe froissée avec les doigts, dont il touchoit légèrement le front , les tempes , la fontaine de la tête , l'endroit du bras où Ton a coutume de saigner, les poignets, le dedans et le dehors de la main , l'ombilic , les lombes , les jarrets , le dessus et le dessous des pieds et la région du cœur. L'accès fut médiocre , et la fièvre ne revint plus. Je crois que ce nouet étoit rempli de feuilles de haricots du pays , car ils n'emploient pas ceux de l'Europe.
Je ne sais pas où un chirurgien allemand, qui étoit sur les vaisseaux hollandais , avoil appris que les haricots sont très-utiles contre le scorbut. Il en or-r dQQUoit le bouillon aux plus malades» aux autres, il
les faisoit manger fricassés avec de Thuile , et il les guérissoit.
Les habiles mëdecins jugent de la grandeur du mal par le pouls ; le commun en juge par le froid ou par la chaleur extérieure. Ils prétendent que le froid occupe le dedans quand la chaleur domine audehors. Alors ils sont inexorables pour ne point permettre de boire , de crainte du sannipat , espèce de léthargie qui^ sans troubler beaucoup la raison , cause la mort en peu de temps.
De toutes les fièvres , ils ne craignent que la double tierce. Pour celles qui commencent par le frisson et
Ear le tremblement, ils font avaler une espèce de ouillie de riz , cuit avec une cuillerée de poivre entier et une tête d'ail concassée; ce remède fait suer les malades, et les délivre de la soif. Quand on a froid au corps et chaud aux mains et aux pieds , ils or-* donnent de prendre trois matins de suite trois cuillerées du suc d une petite herbe , que je croîs être le chamœdris rampant, avec du jus de gingembre vert : peut-être que le gingembre sec avec du sucre auroit le même effet que le vert.
Il y en a qui , pour décharger les poumons d'une pituite crasse et visqueuse, veulent qu'on fimie, au lieu de tabac , l'écorce sèche de la racine de verveine. D'autres , pour inciser cette humeur dans la toux , font torréfier parties égales de clous de canelle et de poivre long qu'ils mêlent avec du miel corrigé par une tête de clou rougie au feu; cette composition étant faite , ils en mettent de temps eh temps sur la langue.
J'ai vu des Persans qui , pour nettoyer les vaisseaux salivaires et les amygdales d'une humeur ^aiss« et gluante ^ se gargarisoient avec ime décoction de lentilles, et ils s'en trouvoient bien.
Je connois un Indien qui a au milieu du front la cicatrice d'une profonde brûlure , qu'on lui fit à l'âge
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de douze ans pour le giiérir de l'^pilepste. On le brûla jusqu'à 1 os avec un bouton d'or dans le parof xisme^ et il fut parfaitement guëri. Ils ont encore un autre remède plus aisé. Dans le commencement du paroxisme , ils appliquent derrière la tête , dans Yen* droit où les deux gros muscles qui la relèvent se sé^ parent, deux ou quatre grosses sangsues; et si elles ne produisent rien , ils en ajoutent d'autres jusqu'à ce que le malade revienne à lui.
Quand on est travaillé d'un cours de ventre avec tranchées et glaires^ ils donnent à boire le matin un Terre d'eau , dans lequel ils ont mis dès la veille au soir une cuillerée de cumin blanc , avec deux cuille-* rées de poivre concassé et grillé comme du café. Si c'est un cours de ventre bilieux, ils mêlent de l'opium avec du miel , dont ils font un emplâtre qu'ils posent sur l'ombilic.
Ils froissent les écailles d'huître sur une pierre avec de Teau, et ils en font un Uniment, dont ils se servent pour l'enflure du scrotum : ils emploient le même remède pour toutes les fluxions froides.
Quand ils veulent faire suer un malade , ils le font asseoir sur un siège , ils lui couvrent tout le corps excepté la tête, et dessous ils mettent de l'eau chaude où l'on a fait bouillir le stramonium , la grosse ger« mandrée, Xerysimum , etc.
Je crois qu^ils y mettroient du buis s'ils en avoienl : car le buis épineux que nous avons à Bengale n a pas la même vertu que le buis qui croît en Europe.
Il y d ici une maladie assez commune , accompa* gnée de sueurs extraordinaires qui causent la mort* \jt remède est de donner des cordiaux ^t de semer dans le lit du malade quantité de semence de lin , laqueue , mêlée avec la sueur y fait un mucilage qui resserre les pores par sa froideur.
Pouir guérir les dartres , ils mettent une larme d'encens mâle dans* deuxi ou trois cuillerées de jus de
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limon , et ils en bassinent Tendroit où est la dartre. On en est guéri en trois semaines ; on sent de lat fraîcheur en appliquant ce remède.
Ils guérissent le panaris fort aisément. Ils font mortifier sur la braise un morceau de la feuille d'une espèce de lis qui croît au Bengale : ils le mettent sur le mal deux fois le jour : au bout de trois jours le pus est formé. Ce remède cause beaucoup de dou* leur. Ils emploient le même remède pour résoudre les furoncles et les duretés, et pour les faire percer. Je m'en suis servi moi-même pour un abcès caché sous les muscles du bras : je le fis sortir avec nn cataplasme d'oignons et de gingembi^ '^ vert fricassés dans l'huile de moutarde. Quand l'abcès partit^ les feuilles de lis le dissipèrent entièrement. Ce cataplasme se met sur les parties attaquées de la goutte , et sur le ventre pour la colique venteuse.
Le scorbut n'est pas inconnu dans ces contrées : on le nomme jari. Nos médecins purgent d'abord celui qui en est attaqué ; après quoi ils lui font boire une liqueur composée de jus d'oignon, de gingembre vert et de grand basilic , parties égales. liur gargarisme se fait avec du miel et du jus de limon. Ils prétendent que ce mal vient des ulcères qui sont dans les (entrailles.
Il y a ici un autre mal fort commun , qu'on ap« pelle agrum. La langue se fend et se coupe en plusieurs endroits : elle est quelquefois rude , et semée de taches blanches. Nos Indiens craignent beaucoup ce mal , qui vient , à ce qu'ils disent , d'une grande chaleur d'estomac. Pour remède , ils donnent à mâ^ cher du basilic à graine noire , ou bien ils en font avaler le suc ferré avec la tête d'un clou. Quelque-» fois ils donnent à boire le jus de la grosse menthe*
Il y a encore ici une sorte d'ulcères , qu'ils h^ pellentjburmillièrâ de 9ers : et en eiFet, ce sont pltifiieuf s ulcères qui se commtiniguent par de petits
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canaux pleins de vers : Tun se guérît et Taulre s*ouvre# Pour prendre ces vers , il y en a qui appliquent sur la partie malade de petites lames de plomb percées en plusieurs endroits , et sur le plomb ils attachent des figues du pays bien mûres : les vers passent par les trous du plomb et se jettent dans le fruit qu'on ôte aussitôt, et alors l'ulcère se guérit*
Un chirurgien du pays m'a dit , il y a peu de jours , qu'il venoit de guérirmn ulcère corrosif et très-infect qu'avoit un Indien au-dessus du pied, en lui mettant «ne couche de tabac grossièrement pulvérisé de l'épaisseur d'mie pièce de quinze sous , et du sel pilé d'une égale épaisseur. On lui appliqua ce remède tous les matins , et irfut guéri en vingt jours.
LETTRE
Du père Faure , missionnaire de la Compagnie de Jésus, au père de la Boësse, de la même Compagnie.
A la sortie du détroit de Malaca , dans le golfe de Bengale f à bord da Ljs-Brillac, le 17 janvier 1711.
Mon révérend père,
' La paix de N. S.
Je suis parti de France dans le dessein d'aller à la Chine, où j'étois destiné par mes supérieurs; et vous n'ignorez pas l'attrait particulier que j'avois pour cette mission. Je me vois maintenant comme fixé dans les Indes orientales , m'étant engagé de travailler à la conversion d'un nouveau peuple qui habile im assez grand nombre d'îles dans le golfe de Bengale 9 et où l'on n'a pas pu encore porter la lumière
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de Tëvangile. Ce changement vous surprendra, et peut-être ne serez-vous pas fâché de savoir ce qui a donné lieu à cette nouvelle entreprise.
Ce fut le 5 novembre 1708, que je m'embarquai avec le père Cazalets , sur t Aurore , frégate du Roi , commandée par M. de la Rigaudière , officier d'ua vrai mérite , et qui nous a comblés d'honnêtetés. Notre bâtiment étoit destiné à porter des ordres de la cour d'Espagne en divers endroits de l'Amérique. Nous allâmes d'abord à Carthagène , et ensuite à la Vera-Cruz. De là nous continuâmes notre voyage par terre jusqu'à Mexico , où nous nous joignîmes à plusieurs autres missionnaires qui étoient sur le poiM de partir pour les Philippines.
Nous mîmes à la voile le 3o mars 1709. Nous étions vingt-trois jésuites. Le 1 1 juin de la même année nous découvrîmes les îles Marianes» consacrées par le sang de plusieurs de nos martyrs, dont le plus illustre a été le vénérable père Diego Luiz de Sanvitores , fondateur de t^ette mission. Nous ne fîmes de séjour qu'autant qu'il étoit nécessaire pour y prendre quelqws rafraîcnissemens; mais nous n'en sortîmes pas en' pareil nombre. Nous y laissâmes six de nos pères, dont on avoit un extrême besoin pour le soulagement des anciens missionnaires , la plupart cassés de vieillesse et hors d'état de vaquer aux fonc^ lions de leur ministère.
Après avoir quitté les îles Marianes , il ne nous res toit plus que trois cents lieues à faire pour arriver aux Philippmes. Les calmes qui nous prirent sur la lin de notre navigation déterminèrent les officiers et }es pilotes à gagner le port de Palapa, où ils a voient dessein de rester jusqu^au commencement de la mousson. C'est ce qui nous obligea de sortir du vais*» seau pour entrer dans de petits bâtimens, sur lesquels nous pouvions ranger la terre de fort près , et poursuivre notre voyage à couvert du vent.
T. ri. 26
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Les habitans des Philippines nomment ces lAtUf mens earacoas. Cest nne espèce de petite- galère à rames et à voiles , ayant snr les côtés deux ailes £sdte9 de grosses cannes pour rompre les vagues de la mer et pour se soutenir sur Teau. Triste et périlleuse ma-^ nière de voguer, où durant trois semaines nous courûmes plus de risque de périr, que nous n'en avions couru en sept mois de temps que nous mimes à traverser les vastes mers du Nord et du Sud. Car des trois caracoas sur lesquelles on avoit distribué toute la troupe des missionnaires, la plus grande fit naufrage , et sept jésuites qui y éloient, auroient été engloutis, dans les eaux, sans les soins empressés que se donnèrent les Indiens pour les sauver à la nage^ Les deux antres, dans Tune desquelles je me trouvois, ne furent pas épargnées de la tempête; de sorte que ne pouvant plus résister à la fureur du Vent ni nous soutenir contre la violence du flot, nos pilotes firent vent arrière, et mirent notre cap sur un port que nous gagnâmes heureusement;
Nous continuâmes notre route par terre jusqu'à Carité , petite ville éloignée de trois lieues de Matiille. Nous eûmes la consolation de passer par plusieurs paroisses de cette nouvelle chrétienté , qui me paroît la plus florissante de toute llnde. J'admirai plus <l'une fois la ferveur de ces peuples non-' vellement coiivertis à la foi , et la docilité avec laquelle ils obéissent à la voix de leurs pasteurs. La jeunesse de Tun et de l'autre sexe se rend constam-^ ment deux ou trois fois par jour à l'église pour s instruire des principes de la religion , et pour y chanter les louanges de Dieu. Les chefs de famille ^e gouvernent dans leur domestique par l'avis des inissionnaires, et de là vient qu'on ne voit guère de' différends parmi eux , ou s'il en survient quelqu'un' il se termifie toujours sans procès , etpour 1 ordinaire à la satisfaction des deux parties. Presque tous cea^
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insulaires sont partages en huit cents Croisses que gouvernent différéns missionnaires , dont les travaux sont bien rëcompensés par les grands exemples de vertu que donnent leurs néophytes.
Quand je pense à l'état florissant de cette mission , je le regarde comme l'effet du zèle et de la piété des rois d'Espagne , cjui , en conquérant ces îles, ont bien plus envisagé les intérêts de la religion que leurs intérêts propres : si toutefois les intérêts. d*un prince chrétien peuvent se séparer de ceux de la religioh. Je l'attribue eusuite au mérite personnel des ecclésiastiques et des religieux qui ont cultivé jusqu'à présent , et qui cultivent encore cette por-*» tion de l'héritage de Jésu^-Christ: car toutes les communautés qiii sont à Manille', ohtun^in particulier de ne fournir à cette rnission que d'excellens sujets, dont le zèle a toujours été soutenu par une conduite si régulière, qu'elle a mérité à un fort; grand nombre la glorieuse réputation de saint , et le précieux surnom d'apôlré.
Ëufin , il me semble que ce qui a le plus contribué au bien de l'Eglise des Philippines , c'est le partage qu'on y a fait de toutes ces îles entre les prêtres sé-^ culiers et réguliers; en isorte que les uns se trouvent les seuls pasteurs d'une province , sans que les' autres y aient aucune part* De là naît une paix inaltérable entre tous les ouvriers évangéliqués , qui , loin des di'sputes et des contestations, s'occupent uniquement de la sarictification des âmes qui leur ont été con« ■ fiées, et qui sont aussi unis les uns avec les autres, que s'ils étoient tous du même ordre.
Rien ne m'a plits touché à Manille que le courage extraordinaire qu'a fait paroîtrè M. l'abbé de Sidôti , qui vient de pénétrer heureusement dans iê Japon pour y prêcher l'évangile. Les circonstances d'une action si généreuse iont ti'op édifiantes pouf ne vous en pas faire le détail.
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. Il y a quelques années que ce digne ecclésiastique partit de Rome , dans Tintention de se rendre à Manille , d'où il espéroit ensuite passer plus aisément dans l'empire du Japon» Il demeura deux ans aux Philippines dans l'exercice continuel de toutes les vertus d'un homme apostolique. Aidé de la protec* tion du gouverneur de Manille , il se fit construire un vaisseau des aiunônes qu'il avoit ramassées , et par-là il se trouva en état d exécuter son entreprise.
Ce fut au mois d'août 1709, qu'il partit de Ma* nille avec Don Miguel de Eloriaga , capitaine fort expérimenté , qui s étoit offert de le conduire ; et il arriva à la vue du Japon le 9 d'octobre. Ils approchèrent des terres le plus près qu'ils purent. Ayant aperçu une barque de pêcheurs, ils furent d'avis a envoyer quelqu'un dans la chaloupe pour prendre langue. On se servit pour cela d'un Japonais gentil ^ qui accompagnoit M. de Sidoti , et qui avoit promis à M. le gouverneur d'entrer avec le missionnaire dans le Japon , et de le tenir caché y s'il en étoit besoin. Le Japonais ayant abordé la barque des pécheurs, leur parla quelque temps; mais û fut tellement intimidé de leur réponse, qu'il ne voulut jamais permettre aux Espagnols de s'approcher plus près des pêcheurs , quoique ceux-ci témoignassent par divers signes qu'il n'y avoit rien à craindre.
Le Japonais étant retourné au vaisseau , M. de Sidoti l'interrogea en présence des officiers espa* gnols. Toute sa réponse fut qu'ils ne pourroient entrer dans le Japon sans s'exposer à un danger manifeste d'être découverts; qu'ils n'auroient pas
1>lutôt mis pied à terre , qu'on se saisiroit d'eux pour es mener devant l'empereur ; et que ce prince étant cruel et sanguinaire , les feroit expirer sur le champ dans les plus affreux supplices.
Le trouble qui parut sur son visage , et quelques paroles qui lui échappèrent , firent juger qu'il avoit
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communiqué aux pécheurs Japonab le dessein de M. de Sidoti : sur quoi cet abbé se relira à Técart \ pour prier le Seigneur de lui inspirer le parti qu^il avoit à prendre. II récita son office avec beaucoup de tranquillité , et fit ensuite sa méditation»
Sur les cinq heures du soir , ses prières finies , il vint trouver le capitaine pour lui faire part de sa dernière résolution. « L'heureux moment est venu , lui » dit-il , après lequel je soupire depuis tant d'an- » nées : nous voim aux portes dii Japon ; il est y> temps de disposer toutes choses pour me mettre » dans une terre si désirée : vous avez eu la généroy> site de me conduire à travers une mer qui vous » étoit inconnue , et que tant de naufrages ont rendue » fameuse ; daignez achever votre ouvrage ; laissez- » moi seul au milieu d'un peuple ^i , à la vérité ^ » est ennemi du nom chrétiei», mais que jVspèriB y> soumettre au joug de Tévangile.. Je m'sqppuie , non » sur mes propres forces , mais sut la grâce toute y> {hissante de Jésus-Christ y et sur la protection de » tant de martyrs ,. qui , dans Le siècle passé , ver-^ » sèrent leur sang pour la défense de son nom. »
Quoique don Ëloriaga fut très-di^osé à seconder les vœux de M. de Sidotr , il ne laissa pas de loi . représenter qu'il jugeoil plus à propos de différer le débarquement de quelques jours ; qu^l étoit probable que son dessein étoit connu de ces pêcheurs ^ avec qui le Je^onak gentil s'étoit entretenu; qu'ils ne manqueroient pas de Tobserver , afin de se saisir de sa personne , aussitôt qu'il auroit mis le pied siur les terres du Japon i qu^enfin on ne couroit aucun risque de chercher un autre parage où il seroit plus sûr pour lui dé débarquer. Toutes ces raisons ne firent aucune impression sur l'esprit de M. de Sidoti : ^ il répondit , que le vent étant favorable , il fàlloit en profiter ; que plus on différeroît , plus on l'exS* poseroit à être découvert i que son parti étoit pris*
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et qu'il le conjuroit de ne point ipettre d'obstacle à l'œuvre de Dieu. Le capit\ûne se rendit aux instances Au missionnaire , et fit di.sposer toutes choses pour le mettre à lerre durant l'onscurité de la nuit.
Cependant M. de Sidoti écrivit plusieurs lettres : il récita le chapelet ayec tous les gens de l'équipage , selon la coutume qui s'observe dans les vaisseaux espagnols : il leur fit ensuite une courte exhortation y à la fin de laquelle il demanda publiquement pardon à tous les assistans , des mauvais, exemples qu'il avoit pu leur donner , et en particulier auxenfans, de ne les avoir pas instruits avec assez de soin des
Principes de la doctrine chrétienne. Enfin , il baisa îs pieds des officiers , des soldats etl des esclaves qui se trouvèrent dans le vaisseau. Il étoit près de minuit^ lorsqu'i^escendit dans U chaloupe avec le capitaine , et sept autres Espagnols qui voulurent l'accompagner. Il fut en oraison durant tout le trajet : enfin ^ il gagna la terre avec assez de ]peine, parce que la rive où il lui fallut aborder étoit fort escarpée. Aussitôt qu'il fut sorti de la chaloupe , il se prosterniL pour baiser la terre , et poiir remercier Dieu de la grâce qu'il lui avpit faite de surmonter toutes les difficulté q|ii s'opppsoient à son entrée dans le Japon. Ceux qui l'accompagnaient^ vouliurent le . suivre Un peu avant dans les terres» Don Carlos de fionioqui étoit du nombre , et à qui on avoît confié le paquet de M^ .de Sidoti^ eut l^ curiosité de yoir ce .qui y étoit contenu: il l'ouvrit , et il y trouva pour tout meuble une chapelle , une boîte qui renfermoit les saintes huiles , un bréviaire , l'imitation de Jésus- Christ, deux grammaires japonaises^ quelques autres livres de piété , un crucifix du père Michel Mastriily , jésuite , un portrait de la sainte Vierge , et diverses estampes de saints. ( Voyez la note , fin de cette Jtettre. ) .
Après avoir marché quelque temps ensemble ^ iï
fallut se séparer. Ce fut avec bien de la peine que don Eloriaga obligea M. Tabbë de Sidoti à recevoir par aumône quelques pièces d'or , dont il pourroit 'avoir besoin pour engager les Japonais à lui ^e fa- .vorables. Tandis qu'il avançoit dans les terres , les Espagnols regagnèrent le rivage , et entrèrent dans 4eur chaloupe. Ils ne joignirent^ur vaisseau que vers les huit heures du matin ; et après avoir couru .iquelques risques sur des pointes de rochers et sur des bancs de sable , ils arrivèrent enfin à Manille le 1 8 d'octobre.
Le même capitaine don Eloriaga partit le mois passé avec le père Sicardi et un autre missionnaire jésuite , pour aller découvrir les îles de Los-Palaos , qu'on appelle autrement les Nouvelles-Philippines. Le père Serrano y avec plusieurs autres Jésuites , se dispose à suivreces deux missionnaires , pour travailler avec eux à la conversion d'un grand peuple qui habite ces îles nouvellement découvertes.
Je me flattois, en arrivant à Manille , de me voir bientôt à la Chine , où j'aspirois depuis si long-temps , et dont nous n'étions éloignés que de deux cent cin-
3uante lieues. Quelques obstacles qui survinrent , me éterminèrent à prendre ma route par les Indes orientales , et à profiter de la commodité d'un vaisseau qui faisoit voile vers la côte de Coromandel. Je me séparai du père Cazalets , qui , de son côté , prit des mesures avec le père Nyel, pour s'embarquejp 'Sur les premiers vaisseaux qui iroient de Manille à la Chine.
En prenant ce parti , je m'engageoîs à faire encore pins de seize cents lieues ; mais j'étois soutenu par •l'espérance que mon voyage seroit terminé en moins ^'un an. Il se termina en efiet bien plutôt, et d'une autre manière que je n'espérois : car peu après mon arrivée aux Indes , je pris de nouveaux engagemens avec les supérieurs de ce pays-là , pour Fexecutioa
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du projet qu'on avoit formé depuis long-temps d'annoncer Jésus-Christ aux infidèles qui habitent les lies de Nicobar.
C^ lies sont situées à Tentrée du grand golfe de Bengale , vis-à-vis Tune des embouchures du détroit de Malaca. Elles s'étendent depuis le 7.^ degré jusque vers le lo.^e latitude nord. La principale de ces lies s'appelle Nicobar y et elle donne son nom à toutes les autres , quoiqu'elles aient outre cela un nom
1 particulier. Comme c'est à celle-là que vont mouiller es vaisseaux des Indes, etqueles peuples qui l'habitent paroissent plus traitables que ceux des autres lies ^ nous avons jugé à propos d'y faire notre premier établissement.
Voici ce que j'ai appris de ces îles sur le rapport de ceux qui en ont quelque connoissance. L'île de Nicobar n est éloigné d'Achem que de trente lieues. Son terroir y de même que celui des autres îles y est assez fertile en diverses sortes de fruits : mais il n'y croît ni blé y ni riz y ni aucune autre sorte de grain ; on s'y nourrit de fruits, de poissons et de racines fort insipides appelées ignames. U y si pourtant des poules et des , cochons en assez grande quantité : mais ces insulaires n'en mangent point; ils les échan- [ent , lorsque quelque vaisseau passe y pour du fer , lu tabac et de la toile. Us vendent de la même manière leurs fruits > et leurs perroquets qui sont fort estimés dans l'Inde y parce qu'il n'y en a point qui parlent si distinctement. On y trouve encore de l'ambre et de l'étain , et c'est à quoi se terminent toutes leurs richesses.
Tout ce que j'ai pu connoître de la religion des Nicobarins , c'est qu'ils adorent k lune y et qu'ils craignent fort les démons dont ils ont quelque grossière idée. Us ne sont point divisés en diverses castes ou tribus, comme les peuples de Malabar et de CoromandeL Les Maliométans même n'ont pu y pé-
nëtrcr , bien qu'ils se soient répandus si aisémentdans toute l'Inde , au grand préjudice du christia^ nisme. On n'y voit aucun monument public qui soit consacré à un culte religieux. Il y a seulement quelques grottes creusées dans les rochers » pour lesquelles ces insulaires ont une grande vénération » et où ils n'osent entrer de peur d'y être maltraités du démon*
Je ne vous dirai rien des mœurs y de la police et du gouvernement des Nîcobarins y car personne n'a pénétré assez avant dans leur pays , pour en être biea instruit. Si je suis assez heureux pour en être écouté , j'aurai soin de vous informer exactement de tout ce qui les regarde.
Lorsque j'arrivai à Pondichery , on pensoit sérieusement aux moyens de travailler à la conversion de ces insulaires. Mais comme on ne vouloit pas ôter à la mission de Camate , ni à celle de Maduré , les ouvriers qui y étoient nécessaires , on attendoit de nouveaux secours pour cette entreprise. L'ayant su^ je m'offris aux supérieurs , je les pressai même » et ils se rendirent à mes instances. J'eus donc le bonheur d'être choisi avec le père Bonnet pour mettre la première main à une si bonne œuvre y dès qu'il se trouveroit une occasion de passer à ces îles.
Nous attendions avec impatience que quelques vaisseaux fissent voile vers le détroit de Malaca, lorsque tout à coup on en vit mouiller quatre y dont deux étoieut destinés à aller croiser dans ce détroit» Cette petite escadre étoit commandée par M. Raoul , à^qui nous fîmes l'ouverture de notre dessein. Il l'approuva y et nous accorda avec bonté la grâce que ' nous lui demandions , de nous recevoir dans quelqu'un de ses vaisseaux. J'entrai en qualité d'aumônier dans le Lys-Brillac que commandoit M. du Demaine« M. Raoul voulut avoir le père Bonnet avec lui dans le Maurepas.
Après deux mois employés en dî ^ >
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nous mimes h la voile pour repasser devant Malaca , et doubler un cap appelé Rachado. Nous serons bientôt à la vue des îles Nicobar » où j'espère , avec la grâce du Seigneur » m'employer tout entier à la conversion de ce pauvre peuple qui m'est échu en partage. Dieu qui a toujours usé envers moi de se» grandes miséricordes » m'inspire une pleine confiance €n sa toute-puissante protection : et c'est ce qui me &it envisager sans crainte les périls que nous allons courir au milieu d'une nation barbare.
Que je serois heureux , mon révérend père , si ouand vous recevrez ma lettre , j avois déjà été digne oe souffrir quelque chose pour Jésus-Christ ! mais .TOUS me connoissez trop bien » pour n'être pas persuadé qu'une pareille grâce est réservée à d'autres 3ui la méritent mieux que moi. Quoi qu'il en soit e mon soirt à venir » vous apprendrez l'an prochain de mes nouvelles ou pc^ mes propres lettres , si je suis encore en vie » ou par les lettres de nos pères de Pondichery » si je ne suis plus en état de vous écrire moi-même. Je suis avec respect dans l'union de vos saints sacrifices » etc.
Voici ce qu'on a appris depuis le débarquement des deux missionnaires dans les îles de Nicobar. Au retour du détroit de Malaca , les deux vaisseaux pas*, sèrent , par sept degrés de la ligne , & la vue d'une des îles que M. du Demaine.alla ranger. Il fit aussitôt équiper sa chaloupe pour mettre les pères à bord de cette île. La séparation ne se put faire sans beaucoup de larmes. Tout l'équipage fut attendri de voir avec quelle joie les deux missionnaires allpient se livrer à la merci d'un peuple féroce , dans des lies si peu pratiquées , et tout à fait dépourvues des choses nécessaires à la vie. Le vaisseau mit en panne ^ et tout le monde conduisit des yeux la chaloupe qui côtoya rîle fort long-temps ^ sans .pouvoir trouver
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d'endroit où débarquer » en sorte même que Tofficlet qui commandoit la chaloupe , songeoit dëjà à retourner à son vaisseau. Les . pères le conjurèrent avec instance de ne point perdre courage : ils cô-^ tolèrent donc Tile encore quelque temps ; et enfin on trouva un lieu assez commode .où Ton fit débarquer les missionnaires , avec un j^Kt coffre où étoit leur chapelle et un sac de riz dont M. du Dem&ine leur a voit fait présent. Aussitôt qu'ils se virent dans rile , ils se mirent à genoux y firent leur prière et baisèrent la terre avec respect , pour en prendre .possession au nom de Jésus - Christ. Ensuite après avoir caché leur chapelle et leur sac de riz y ils s'en* foncèrent dans les bois y pour y aller chercher les insulaires. Nous n'apprendrons ' quel aura été leur sort y que par les premiers vaisseaux qui passeront
Êar-là. On a su seulement ces particularités de M. du lemaine , qui a ajouté qu^avant que de débarque^ les missionnaires , il avoit aperçu un de ces barbares, les flèches en main» qui, après les avoir regardés fièrement et assez long^temps y s'étoit ensuite^ retiré dans le fond du bois.