RELATION
D'un voyage que le père Mauduit a fait à touest du royaume de Carnate en 1701.
Xje 3 septembre 1701 , je partis de Carouvepondî, où je fais ma résidence ordinaire, et qui n^est qu'à deux ou trois lieues de Cangivaron , capitale du royaume de Carnate , et je me rendis ce jour - là même, d'assez bonne heure, à Ayenkolam, autrefois ville considérable, et qui n'est aujourd'hui qu'un gros bourg. Un Chrétien que j'avois baptisé depuis quelques mois , me reçut chez lui avec beaucoup de charité; mais je ne m*y arrêtai pas. Je continuai mon chemin , et j'allai coucher plus loin dans une grande pagode , qui est dédiée à un singe , que les Indiens adorent comme une divinité. Comme il n'y a dans tout ce pays ni hôtellerie ni caravansérails OÙ Ton se puisse loger quand on fiait voyage ^ on
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se retire d*orclinaire dans les temples pour y passier la nuit. Je iQe plaçai avec mes catéchistes au milieu de cette pagode ; nous y fîmes nos prières ordinaires; et après nous être prosternés plusieurs fois devant l'image de Jésus crucifié, que j'avois attachée à un des piliers , nous chantâmes en tamul divers cantiques pour glorifier Dieu dans un lieu où il est si souvent deshonoré. Un des Brames qui a soin de ce temple, chagrin de voir que nous méprisions ses idoles et que nous leur tournions le dos, nous en vint iBarquer son indignation ; mais , sans nous mettre en peine de ses reproches, nous continuâmes de chanter, jusqu'à ce qu il fallut prendre un peu de repos. Je passai une très-mauvaise nuit. L'ardeur du soleil que j'avois eu presqu'à plomb sur la tête pendant tout le jour, et les mauvaises eaux que j'avois été obligé de boire , me causèrent une fièvre très-violente. Cet accident ne m'empêcha pas cependant de me mettre le lendemain en chemin , et d'arriver à Alcatile, grande ville fort peuplée, mais sale et mal bâtie , comme le sont d'ordinaire presque toutes les villes des Indes.
Je vis , les yeux baignés de larmes, de tristes restes d'une cérémonie diabolique , que les Maures (c'està-dire les Mahométans ) s'efforcent d'abolir , depuis 3u'ils se sont rendus maîtres de la plus grande partie e ce pays. Il y avoit peu de jours qu'une fenune , ou pénétrée de douleur de la mort de son mari, ou touchée du désir de faire parler d'elle , s'étoit jetée dans le bûcher sur lequel on brûloit le corps du défunt, et y avoit été consumée par les flammes. On voyoit encore les colliers , les bracelets et les autres ornemens de celte malheureuse victime du démon » attachés aux branches des arbres qui environnent le lieu où s'éloit faite cette triste cérémonie. On y avoit même élevé un mausolée pour conserver à la postë^ xité la mémoire d'une action si héroïque dans l'idée
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de ces peuples , qui mettent les femmes au nombre de leurs divinités , quand elles ont le courage de sa brûler ainsi toutes vives après la mort de leurs époux.
Je couchai à Àlcatile dans la maison d'un Brame qui adoroit tous les jours le démon sous la figure et sous le nom de Poulear* Ayant trouvé cette idol^ élevée dans la chambre où l'on me logea, je crus devoir la renverser par terre. Le Brame vint le len^ demain avec des fleurs et de Teau pour honorer selon sa coutume le dieu Poulear , et pour lui faire un sacrifice; mais voyant et l'idole renversée, et une espèce d'autel que j'avois dressé en sa place pour célébrer nos saints mystères , il se retira , et me donna toute la commodité de faire les exercices de notre sainte religion. Je le fis en effet avec autant de paix et de tranquillité , que dans une ville chrétienne. Mon arrivée attira plusieurs personnes dans cette maison : ce qui me donna occasion de leur parler de Dieu , et du malheur qu'ils avoient de ne pas connoître cet Etre souverain , qui est la source de tous les biens. Ils écoutèrent avec attention tout ce que je leur dis ; mais ils n'en furent point touchés ^ et il n'y en eut aucun qui marquât pour lors vouloir embrasser la religion chrétienne. J'eus seulement la consolation de baptiser un enfant qui étoit à l'extrémité , et qu'on m'apporta pour lui donner quelques remèdes. Je laissai encore dans de très-bonnes dispositions un homme et une femme de la secte des Linganistes. Après les avoir instruits , je dis au mari qu'il falloit qu'il me mît entre les mains le lingan
3u'il avoit au cou. Cette proposition' lui fit changer e visage ; ses yeux devinrent affreux , et sa bouche demi-béante; enfin il me parut un autre homme ; mais comme je le pressai vivement, il obéit, et me donna son lingan. Le lingan est une figure monsuuejuse et abominable^ que quelques-uns de <;e$
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idolâtres portent au cou pour marquer le dévouement et rattachement qu'ils ont à une espèce de Priape^ la plus infâme de toutes leurs divinités. La femme de ce linganiste marqua beaucoup plus de ferveur tfue son mari ; car elle arracha elle-même avec plaisir au cou et des bras de son fils , je ne sais quelles écritures superstitieuses qu'on y avoit attachées. Je bap- ' tisai cet enfant , et je laissai le père et la mère avec trois ou quatre personnes d'un village voisin , entre les mains d'un bon chrétien , pour achever de les instruire et pour les préparer au saint baptême , que j'espérois leur conférer à mon retour.
Avant que de quitter Alcatile, j'allai voir un fameux docteur linganiste , qui s'étoit acquis beaucoup d'estime et de réputation dans tout le pays. Je le trouvai occupé à la lecture d'un livre qui parloit du Seigneur du ciel et de la terre. Après les civilités ordinaires , il me demanda si la loi de ce souverain maître n'étoitpasla véritable religion. Je lui répondis qu'il n'en falloit pas douter , et qu'il n'y en avoit point d'autre : j'ajoutai qu'il seroit inexcusable , s'il n'embrassoit point cette religion , et s'il n'en suivoit pas les maximes. Il me parla de la religion chrétienne avec éloge, et me mon ira même des livres qui en traitoient. Je lui dis que tout mon désir étoit de faire connoître à tous les peuples cet Etre souverain dont il m'avoit parlé , et que je le prioîs de vouloir bien m'aider dans une si sainte entreprise. Ce traitait se-^ roilfort inutile , me repartit ce docteur ; t esprit des Indiens est trop borné , et ils ne sont point capa^ hles if une connoissance si élevée. Quoique les per-* fections infimes de ce souverain Etre soient incompréhensibles , lui dis-je , // n'y a personne qui ne le puisse connoître autant quil est nécessaire pour le salut. Car il en est en (juelque manière de Dieu comme de la mer; quoiqu'on rien voie pas toute rétendue, et qjion n'en connaisse pas la profon^
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deur^ on ne laisse pas de la connoitre assez pour foire des voyages dHun fort long cours , et pour se rendre au lieu où Von a dessein daller. La comparaison lui plut ; mais je ne pus l'engager à embrasser le christianisme , ni le porter à faire connoître le vrai Dieu. Il étoit à peu près du caractère de ceux dont parle TApôtre , qui ayant connu Dieu , ne l'ont •pas glorifié comme ils dévoient. Les mœurs de ce docteur étoient trc^ corrompues , et le gros lyîgan qu'il portoit au cou ëtoit comme le sceau de sa réprobation. J'aurois fort souhaité convertir le Brame quim'javoit reçu si^sharitablément dans sa maison , et qui paroissoit m'écoute^ avec beaucoup de docilité; mais il avoit trois femmes qu'il aimoit , et son attachement pour elles , ne lui permettoit pas de suivre la lumière qui l'éclairoit. La polygamie a toujours été TOUS l'Orient un des plus grands obstacles qu'on ait trouvé à la conversion des gentils.
Je laissai à Alcatile un de mes catéchistes , pour instruire les catéchumènes que j'y avois faits , et je me disposai à continuer mon voyage toujours à Touest. J'y trouvai de grandes difficultés^ On me dit que les Maures et les Marastes (i) se faisoient de ce côté-là une cruelle guerre et que tous les chemins étoient fermés. Eh bien ! nous prendrons la route du Nordj repartis-je sur le champ à ceux qui sembloient vouloir m'effrayer ; et après que nous aurons marché quelque temps de ce côtè-là , nous tourne^ rons vers le sud-ouest. On m'assura que l'embarras seroit à peu près le même , à cause de la révolte des Paleagarens , qui sont de petits princes tributaires des Maures. Je vis bien , à la manière dont on me parloit, qu'on n'avoit envie que de rompre mon voyage , et de m'empêcher de pénétrer plus avant
(i) Ce sont les sujets du fameux Sevagi , qui se rendit au dernier siècle si redoutable dans les Indes.
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dans le pays* Ainsi, sans m'arrêter davantage à tout ce qu'on me disolt, j'implorai l'assistance de Dieu, et je pris la route de Velour , qui est à l'ouest d'Alcatile.
J'entrai dans cette grande yille^ accompagné de mes catéchistes, dont quelques-uns étoient Brames, et j'allai lô^er chez un Brame ; ce qui m'attira beaucoup de considération , et me fit passer pour un Sa^ nias d'une grande autorité. Sur Je bruit qui s'en répandit , le Durey ( gouverneur de la ville ) accompagné d'un grand nombre de personnes distinguées » me vint rendre visite. Je fis tomber la conversation sur le souverain Seigneur de toutes choses et sur ses admirables perfections. Il m'écouta avec plaisir , et il me parut, autant que j'en pus juger par ses discours , n'ôtre pas éloigné du royaume de Die^ La forteresse de Velour est une des plus considérables de tout le pays. Les officiers de ce poste important étoient alors brouillés avec les principaux Brames de la ville. Le gouverneur me demanda s'ils ne se réconcilieroient pas bientôt, et s ils ne s'uniroient pas entre eux par une bonne paix. Je lui répondis que la paix leur étoit absolument nécessaire , et que s'ils vouloient suivre mes conseils , ils la feroient incessamment , puisque les Maures qui les environnoient de toutes parts, ne cherchoient qu'à profiler de leurs divisions , que quelque Marastes avoient déjà pris leur parti , et qu on ne devoit pas douter qu'un plus grand nombre ne suivît dans peu de temps un exemple si pernicieux. Le gouverneur, content de ma réponse, me quitta après m'avoir fait beaucoup d'honnêtetés , et m avoir assuré de sa protection. Les Brames ayant fait réflexion aux avis que j'avois pris la liberté de leur donner , se réconcilièrent avec les officiers de la forteresse , et firent avec eux une paix solide. Je ne manquai pas d'en faire compliment au gouverneur, qui fut si content de ma conduite , qu'il eut la bonté
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dé me donner une maison, et de m'en mettre lui-même en possession , en me marquant qu'il fefoit dans la suite quelque chose de plus pour moi. Il m'appela quelques jours après, pour savoir mon sentiment sur la maladie de sa femme , qui étoit incommodée depuis long-temps. Je vis cette dame, je lui parlai de Dieu et de la nécessité qu'il y a de se sauver : elle m'écoutâ avec attention , et je la laissai dans de très-bonnes dispositions pour notre sainte religion. Comme les Maures infestoient tout ce pays , et u'ils faisoient souvent des courses jusqu'aux portes ie Velour,on n'y parloit que de guerre, et on nétoit occupé que des préparatifs qiie l'on faisoit pour se défendre , et poui: repousser les ennemis; ainsi je ne crus pas devoir penser alors à aucun établissement dans cette graude ville. Je baptisai seulement douze ou quinze Parias que je trouvai suffisamment instruits , et après avoir recommandé à quelques-uns de mes gens que je laissai là, quelques catéchumènes auxquels je promis de conférer le baptême à mon retour , je continuai mon voyage vers l'ouest.
Le pays est beau et agréable , et il me parut assez peuplé. Mais il l'étoit bien davantage avant que les Maures s'en fussent rendus les maîtres. Leurs troupes, qut étoient répandues dans la campagne , tie me causèrent aucun embarras. Je vis sur ma route plusieurs petites villes, et entre autres Palliconde, dont la si-' tuation est admirable. Les Rajas-Poutres , qui sont seigneurs de ces villes , me reçurefnt avec beaucoup de civilité. Ces princes, dont la caste est fort illustre ^ sont venus du Nord s'établir en ce pays, et s'y maintiennent par la protection des Maures , dont ils ont embrassé les intérêts. Je me suis souvent entretenu avec ces rajas, et ils m'ont toujours marqué beaucoup d'amitié. Ils m'ont même témoigné qu'ils auroient de la joie de voir quelques missionnaires s'établir dans leurs états.
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Je passai ensuite par la petite ville de Knriyetam | et j'allai loger chez un marchand. Je fis tous les exercices de notre sainte religion dans sa maison , et j'annonçai Jésus -Christ à sa nombreuse famille et à plusieurs autres personnes qui n'en avoient point entendu parler. Ce marchand , touché de mes exhortations , m'apporta lui - même des fleurs et du san^ brani ( espèce d'encens ) , pour l'ofFrir au vrai Dieu* J'aurois eu plus de joie s'il s'étoit offert lui-même ; mais le temps n'étoit pas venu , et j'espère que Dieu achèvera ce qu'il senîble avoir commencé pour là, conversion de ces pauvres gens.
J'arrivai deux jours après à Erudurgam. C'est une ville située auprès de cette longue chaîne de montagnes , qui coupent presque d'une extrémité à l'autre la grande péninsule de l'Inde en-deçà du Gange. On m'arrêta à la porte de celte ville , parce que le fa-, meux Ram-Raja , qui a fait de si grandes conquêtes dans les Indes , surprenoit autrefois les villes et les forteresses sous un habit de Sanias , semblable à celui que je portois. Je dis aux officiers que je n'avoir point d'autre dessein en venant à Erudurgam que d'y faire connoître le véritable Dieu , et de retirer les peuples de la profonde ignorance où ils étoient sur leur salut. On se contenta de cette réponse , et âpres m'avoir fait attendre long- temps à la porte ^ on me laissa enfin entrer. Dès le soir même , un docteur mahométan me vint voir avec quelques Branies idolâtres. C etoit un homme qui avoit de l'étude et de la capacité. Il me fit plusieurs questions fort spirituelles ; il parloit la langue tamul avec beaucoup de facilité et d'élégance , et je n'en fus pas surpris , quand on m'eut appris qu'il étoit du royaume de Tanjaour. Il mè parut , par toutes ses manières » être un fort honnête homme et mériter l'estime qu'on avoit pour lui. J'aurois fort souhaité le gagner à Jésus*Christ \ mais outre que je ne demeurai qu'un
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jour en ce lieu-là , ce docteur éloit maure , c'est-àdire , beaucoup plus éloigné du royaume de Dieu ^ ^e ne le sont les païens mêmes.
Je trouvai de grandes difficultés à continuer mon voyage. Il me failoit traverser des montagnes presque inaccessibles. Les catéchistes que j^avois envoyés de ce côté-là en avoient été eiîVayés plus d'une fois. Us me disoient que les princes qui sont audelà de ces hautes montagnes, étoient en guerre, et qu'il n'étoît pas de la prudence de s'exposer dans un temps si dangereux à aller dans un pays qu*on ne connoissoit pas. Les Indiens sont naturellement timides , tout les effraye. Sans avoir égard à leurs rapports , je me mis en chemin pour aller à Peddu- Nayaken - Durgam. Quoiqu'il n'y ait qu'une demijournée d'Ërudurgam jusqu'à cette ville , nous marchâmes deux jours entiers par^s bois et des montagnes affreuses , sans savoir cArious allions , parce Sue nous étions égarés. Outre la faim et la lassitude ont nous étions accablés , les tigres et les autres bétes féroces , dont ces montagnes sont pleines , nous donnoient de grandes inquiétudes. Dans cette extrémité nous nous mîmes en prières et nou^ eûmes recours à la sainte Vierge , qui sembla nous exaucer ; car un moment après nous découvrîmes une route qui nous remit dans notre chemin. Nous trouvâmes même de bonnes gens qui voulurent bleu nous servir de guides jusqu au village voisin.
Après nous être un peu délassés , nous passâmes enfin ces hautes montagnes , dont on nous avoit fait tant de peur , et nous traversâmes un gros bourg sans trouver personne , parce que tous les habitans avoient pris la fuite , par la crainte des Maures qui couroient la campagne. Enfin , après bien des fatigues , nous arrivâmes à Peddu-Nayaken-Durgam , Êetite ville , mais alors si peuplée , parce que tes abitans des lieux circonvoisins s'y étoient réfug^iér
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que nous ne trouvâmes qu'une mëchante cabane pour nous retirer* Nous y passâmes la nuit avec beaucoup d'incommoditë , et j'allai le lendemain à la forteresse pour saluer le prince. On m'arrêta à la porte ^ et '\t ne pus être admis à l'audience qu'après avoir ëté interrogé par quelques Brames , qui^me firent diverses questions , et qui me conduisirent enfin par bien des détours dans l'appartement du Paleagaren. Je trouvai un fort bon homme , qui me reçut avec honnêteté : je lui présentai quelques fruits du pays , et un peu de jais , substance que les Indiens regardent comme quelque chose de précieux. Le prince étoît assis , etavoit devant lui une espèce de petite estrade , où il m'invita de m'asseoir. Comme je ne crus pas devoir me mettre dans un lieu plus élevé que celui où il étoit 9 j'étendis ma peau de tigre à terre , selon la coutume de ce mM% ; je m'assis ensuite , et je lui exposai le sujet de mon voyage , à peu près en ces termes : Je nai quitté mon pays , seigneur , et je ne me suis fendu ici , a^ec des peines et des tra^ vaux immenses , que pour retirer 9os sujets des épaisses ténèbres où ils çiç^ent depuis si long-temps , en adorant des divinités qui sont Fourrage des mains des hommes. Un y a quun souverain Seigneur de toutes choses , qui a créé le ciel et la terre ; c*est €e souverain Maître de t univers que tous les hommes doivent connoitre ^ et à qui ils doivent être soumis ; c'est sa loi quils doivent suivre , s'ils veulent être éternellement heureux ; et cest cette loi sainte dont je viens instruire vos peuples. S'ils l'embrassent et s'ils la gardent avec fidélité , on ne verra plus parmi eux ni troubles y ni divisions ^ ni violence ^ ni in-^ justice : la charité , la douceur , la piété , la jus^ (ice et toutes les autres vertus seront la règle de leur conduite. Soumis et fidèles au prince qui les gouverne , ils s'acquitteront de cè^ qu'ils doivent au souverain Seigneur, et parviendront par-là à la sou^
veraine
ÉblFIÀtïtES £T CUftiEU&Èè. i^i
veraine félicité. Après lui avoir expliqué les prin^ cipaux attributs de Dieu ^ et lui avoir donné une grande idée de la morale chrétienne, je lui demandai sa protection. Il me la promit , me fit trouver un lo-^ gement commode, et ordonna à un de ses officiers de me donner , à moi et à mes gens y tout ce qui séroit néceissaire ce jour- là poiu* notre subsistance.
Dès qu'on a passé les liantes niontagnés dont je viens de parler , on ne se sert plus dans tout le pays que de la langue tqlanque où canaréenne. Je trouvai cependant auprès de cette ville lin gros bourg rempli de Tamulers , qui s'y étoient retirés potir se mettre à couvert de la violence des Maures. Plusieurs Bra^ fnennti me visitèrent; c'est le liom qu'on donne aux femmes des Branles* Elles me iBirent plusieurs ques^ lions , et entr^autres elle^ me demandèrent si leurs inaris , qui avoient entrepris de longs voyages , réussiroient, et s'ils seroient bientôt de retour en leui; pays, ie leur répondis (jue je n'étois point venu
{)Our les tromper > comme faisoient tous les jours eues ifaux docteurs , qui les séduisoient par leà jfables qu'ils leur débitoieht avec tant de faste et d'ostentation ; mais que mon dessein étoit de leur • enseigner le chemin du ciel , et de leu( appreiàdre les moyens nécessaires pour y parvenir et pour lacqu^rir les biens éternels. Elles m'^coutètent avec attention , me saluèrent ensuite avec beaucoup de tivilité , comme elles avoient fait d^abord , et ise retirèrent sans me donner aucune espérance A^ coi^ Version. Il y eut plusieurs autres personnes de moindre qualité, qui demandèrent à se faire instruire > <et qui furent plus dociles à mes instructions* Cest te qui m'engagea à laisser un de mes catéchistes pour les disposer au saint l^apténie , et à leur promettre que je repasserois par leur ville à mon retour.
J'allai ensuite à Bairepalli ; niais je n'y trouvai qu'un seid honune . tous les halbitans ayant pris là T. FL II
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fuite à rapproche des Maures. Le lendemain je me rendis à Tailur, petite ville qui appartient à un autre Pàleagaren. La forteresse en est a^sez boAne ;
1*'y dis la messe , et j^y trouvai le chef d'une nomreuse famille qui m'écouta volontiers , et qui me parut avoir un véritable désir de son salut , quoi-* qu'il fût de la secte des Linganistes. Je passai ensuite par Sapour , qui n'est qu'à ime petite journée de Tailur. Sapour étoit autrefois une ville fort peuplée; ce n'est plus aujourd'hui qu'un village, où plusieurs Tamuïcrs^ qui s'y sont retirés depuis longtemps , m'écoutèrent avec plaisir , et me promirent de se servir des moyens que je leur marquai pour se faire instruire de notre sainte religion.
J'arrivai le même jour à Coralam , dont les Maures se sont rendus maîtres depuis peu de temps. Coralam à été une ville des plus considérables des Indes. Quoiqu'elle ait beaucoup perdu de l'éclat et de la splendeur qu'elle avoit autrefois , elle ne*laisse pas d'être encore fort grande et fort peuplée. J'eus beaucoup de peine à y entrer, et encore plus à y trouver une maison. Les personnes chez mu je logeai m'entendirent avec plaisir parler de Dieu, surtout les femmes, qui me marquèrent qu'elles étoient disposées à suivté la religion que je leur préchois , pourvu que leurs mark l'embrassassent ; car c'est la couiume eu ce pays , que les femmes suivent la religion de leurs maris. Aussi le principal soin d'un missionnaire est 3e gagner les chefs de famille, qui font en peu de temps plus de fruit eu leiur maison , que n'en pourrôijent taire les plus fervens catéchistes.
J'eus de longs entretiens avec un Brame , qui me fit diverses questions, et qui me parla beaucoup du dieu Brvma. Je lui fis voir t:ombien les sentiment qu'il avoit de la divinité , étoient ridicules et extra vagans. Tantôt il assuroit que BrUma avoit un corps ^ et tantôt qu'il n'en avoit point. iS/Bruma a un coYps^
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hiidisois-je , tomhtent est-il partout? Et shïrCèA à points comment osèz-s^ous assurer que les Ëram'es sont sortis dé ^ori front , tes rois de ses épaules ^ et Jes autres tas tes dés autres parties de son corps ? Geite objection Tembàrrassà , et Tobligea de se f elirea Mais il me promit iîe nie revenir voir. II y revînt îen effet accompagné d'un Maure. Gelùi-ci qui avoit beaucoup voyagé , et qiii avoit demeuré trois ans à Goa ^ ihe regarda attentivement; et élevatit sa voix ^ s'écria ué j etôis un Pranguis. Cette parole fut un coup ë foudre pour moi , pair ce que je ne doutois pas que ce seul soupçon né fût capable de renverser tous noà projets , et je ne me troiiipai pas*
Un des principaux de la ville m'aVOÎt otfert qUeiqtiëâ jours auparavant de mè bâtir une 'maison , pour y faire en toute liberté les exercices de notre sainte relimon , et plusieurs personnes m'avoient promis dé se taire lUstrUire ; mais des qu ils eurent appris ce que le' Maure avbît dit , Tidée <JUe \'i\o\s\xm.Pranguii fit de si fortes impressions sur leurs esprits , que jè les vis ett un ttiotneiit entièrement changés k mon égard. Us iile traitèrent cèpehdatit toujours aved honneur ; mais ils me firent dire que le temps li'étoit J)as projiré à fairfe tiu établissement ; que le goUver^^ neur devôit bientôt changer; qu'iï falloit attendre son successeur , et savoir sur'ëeta ses sëntimens , dont on ne potirtoit s^îhformer ^ue dans quelques moi$^ Je connus bientôt que tout ce qU^ils me disoient n'étoic qu'un honnête prétexté dont ils se serVoieht pouf retirer la parole qu'ils m'ayoiént donnée j et pottr se défaire de moi. Quelque envié que j'eusse de cona-^ iùencer Urt ^tj^blissémeni à Goralani ^ oà il y a beau- Coup à travailler pour la conversion des âmes > je né érus pas devoir demeurer plus long-temps dans un lieu , où le soUpçon que j'étois P'rangùis pouvoit avoir de fâcheuses suites pobr nos desseins* Ainsi je résolue de partir int^éssammênté Je bie troùvois alors
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au milieu des terres , c'est-à-dire , également éloigné de la côte de G>romandel et de celle de Malabar.' j'aurois bien Souhaité poursuivre mon voyage du côté de Touest; mais la cramte d'être reconnu pour Pranguis y et la saison des pluies qui approchoit , m'obli* gèrent d'aller au Nord chercher cnez quelque Paleagaren, ce que je ne devoîs pas espérer de trouver parmi les Maures.
Je quittai donc Coralam , et le lendemain je m'arrêtai à Sonnakallu. C'est un lieu entouré de montagnes, qui lui servent de défense. Je ne pus voir le Paleagaren , parce qu'il avoit une grosse fluxion &ur les yeux ; mais je saluai son premier ministre , qui me reçut avec hoimeur. Je parlai de notre sainte religion ù plusie\Mrs personnes , qui me parurent être touchées de ce que je leur disois y et qui me prièrent de leur envoyer quelqu'un pour les uistruire.
De là je vins à Ramasa-Mutteram , qui est une ville assez considérable; mais avant que d'y entrer » nous nous arrêtâmes y mes gens et moi , pour nous reposer. A peine nous étions-nous assis y qu'une bonne veuve s'approcha de nous pour savour qui nous .étions , et quels étoient nos desseins. Nous les lui expliquâmes, et nous lui dîmes que nous étions des serviteurs du souverain Seigneur de l'univers, qui venions pour le faire connoitre aux habitans de cette ville , et pour leur apprendre le chemin du ciel, dont ils étoient fort éloignés. J'ajoutai que si quelque personne charitable vouloit nous aider à bâtir en ce lieu-là un temple à ce souverain Maître , je m'y arrêterois quelque temps, et que j'y laisserois ensuite quelqu'un de mes disciples pour instruire ceux qui voudroient embrasser notre sainte religion. La veuve goûta cette proposition. Elle m'offrit d'abord une petite maison qu'elle avoit hors de la ville. Je lui remontrai que si nous étions dans la yiUe mên^e y nous y ferions nos fonctions avec plus
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de commodilé pour nous, et avec plus d'avantage^ pour les habitans. Elle me répondit que j'avoîs raison , qu'elle en vouloit faire la dépense , et que je n'avois qu'à lui envoyer dans quelques ^ mois quelqu'un de mes gens pour consommu cette afiaire. Je la remerciai de sa bonne volonté , et je lui promis de lui faire savoir de mes nouvelles.
Je me rendis ensuite à Punganour , grande ville et très-peuplée , mais sale et mal bâtie , quoiqu'elle soit la capitale de tout le pays. Dès le lendemain , j'allai trouver VAI^adar , qui est le premier ministre , et comme le maître du royaunae, le Roi étant un jeune prince qui se tient presque toujours enfermd^ dans la forteresse avec la reine sa mère. L'alvadar , qui étoit environné de plusieurs Brames , me reçut avec civilité. Je le priai de me présenter au Roi , il me dit que le temps n'étoit pas propre , et qu'on ne pourroit le voir qu'après que la fête qui se célébroîl avec grande solemnité seroit passée. Ce retardement m'obligea de demeurer à Punganour plus long-temps que je n'eusse souhaité. J'annonçai Jésus-Cnrist au milieu de cette grande ville : on m'écouta; maïs comme la plupart des habitans sont de la secte des linganistes ^ on fut peu touché de mes discours. Il n'y eut qu'une seule femme qui se convertit avec ses quatre enfans , et un jeune homme d'un beau naturel , qui étoit au service d'un seigneur maure , et qui résolut de quitter son maître pour se retirer dans son pays , et y faire profession de la religion chrétienne.
Il y avoit près de quinze jours que j'étois à Pun^ ganour, lorsque l'alvadar m'envoya la permission de bâtir une église au vrai Dieu dans le lieu que je voudrois choisir. Mon désir étoit de parler au jeune Roi et à la Reine sa mère , dans l'espérance que je jpourrois gagner â Jésus-Christ cette princesse , dont on m'avoit fait de grands éloges. Mais quel que f fibrts que je fisse , je ne pus parvenir à les voir. Uu
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Tamuler , homme d'esprit y m'assura que ce lefus Te^^ poit de la crainte qu'avoit l'alvadar que je ne fisse quelques reproches ^u Roi sur le Hngan qu'il por-r tQÎt depuis quelques années ; mais je suis persuadé que si j'eusse pu faire quelques presens à ce prince et à sa mère , on n'aurait fait aucune dif&çulté . d^ inè procurer l'audiçnce que je demaiidois.
Avaut que de sortir de cette grande ville , îe bap-> lisai trois enfans de ta femme dont j^ai p^rle. Pouf elle, comme elle avoît porté long-temps le lingan^
Î*e crus qu'il la falloit éprouver plus long-ten\ps, au^sî-- )ien que son fils aine , que je pris à mon service , 4ansk l'espérance d'en faire un jour un excellent catéchiste^ Car, outre qu'il entendoit déjà plusieui^s langues^ il sç(voit. fort bien lire et écrire en tamul. Pendanl quç je me disposois à baptiser ces trois catéchui^èiies^ 4ii^ ou douze Tamulers entrèrent dans la chaiobre oii se devpit faire la cérémonie, ^équipage où je 1^ vis me surprit. Ils avoient chacun a la nvain quel^ qu'un des instrumens dont on se sert pour bâtir : je crus qu'on me les envoyoit pour mettre la main \ Vœuvre , et pour élever une église au vw Dieu, Je içur demandai s'ils venoient à ce dessein : Nous le- ^a^haiterions forty repartirent ces bonnes gens, èf jious nous ferions un grand plaisir de contribuera yne si sainte cçui^T;ç; j;nais rious ne pouvons i^ou^: qffrir que nç^ bras^ ^t nous, ^omn%es, bien fâchés 4e ne pouvoir faire ^a^^^^^g^* Je l^s remerciai d(> Heur bonne volonté , et je les. priai de la conserver pour quelqu'autre occasion. Ils assistèrent au baptême des \xo\s câj;échumènes , dont ils furent fort édifiés^ et me conjurèrent de leur laisser un de mes. catéchistes pour les mstruire , ce que jç fis avec plaisir.
IVJon dessein, étoit en quittant Punganour d'aller |l Terapadi, Cçst une faïueuse pagode du coté du nord , ou les gentils vont en pèlerinage de toutea Jes ^ajcûes dçs ïnde.s , et y pojriem des préseiis çqij%
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sidérables ; mais je fis réflexion que parmi la multitude de gens qui y alloient en foule en ce temps-^là » je pourrois rencontrer quelqu'un qui me feroit passer
Ï^our Pranguis. , et qui par-là détruiroit entièrement 'œuvre de Dieu ; ainsi je pris le parti de revenir à Tailur. Ce ne fut pas sans peine , car il. me; fallut prendre de longs détours pour éviter la rencontre des Maures , qui désoloient tout ce pays-là. Après avoir m^ché assez long-temps j je m'arrêtai auprès d'un étang pour y prendre quelque repos. Une femme , d'un âge fort avancé ,.m'aydnt aperçu ,, vint s'asseoir assez près da moi. Je lui parlai de son salut et du danger où elle étoit de se perdre éternelle-r ment. Elle m'écouta avec une attention extraordi*^
naire et de grands ^ntimens de piété. Elle cornprenoit parfaitement tout ce que je lui enseignois ^ et me le répétoit avec beaucoup de £délité ^ ce qui me faisoit bien voir que pendant que mes paroles frappoient ses oreilles y le Saint-Esprit Finstruisoit intérieurement , et lui faisoit goûter tout ce que je lui disois. Elle me marqua un désir extrême de recevoir le baptême. Comme je fis quelque diffî* culté de la baptiser y elle me représenta qu'étant accablée d'infirmités et âgée de près de cent ans , elle ne pourroit se transporter en aucune église des Chrétiens; qu^ainsi elle seroit dans un danger évident de ne jamais recevoir ce sacrement » qui est nécesr saire au s^lut ; que je ne devôis pas douter cme Dieu ne m'eût conduit à ce dessein sur le bord de cet étang. Elle me conjura avec une si grande abon-^ dance de larmes de ne lui pas refuser la grâce qu'elle demandoit , que la voyant suffisamment instrmte,. je me rendis à ses instances , et je la baptisai avec \^ inême eau auprès de laquelle le Seigneur nous avoit conduits , elle et moi , par une providence si parti-*^ culière. Le baptême sembla donner de nouvelles: ibrces à son corps ^ et remplit son âme d'une JQÎe
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et d\ine consolation qu'elle ne ponvoit exprimer» Je logeai à Tailur chez un ancien hôte y qui me fit le meilleur Siccueil qu'il lui fut possible. Quoinu'ii fût linganiste ^ je le laissai dans de fort bonnes ispositions. S'il se fait Chrétien , comme il me Ta promis , je suis assuré qu'il gagnera à Jésus-<^hrist un grand nombre de ses compatriotes j et que sa famille, qui est très-nombreuse , suivra son exemple» Je repassai par Peddy-Nayaken-Durgam , et j'y laissai deux de mes disciples , parce que c'est taâ pays où il y a beaucoup de bien à faire. J'y trouvai des gens fort dociles , et qui m'avouèrent de bonne foi , qu'au milieu des bois et des montagnes dont ils étoient environnés • ik étoient comme des bétes. Ecoutez-rmoi , leur dis-je , et je yous apprendrai te chemin quil faut tenir pour parvenir au royaume céleste , et pour vous, rendre éternellement heureux^ Ouvrez les yeux à la lumière que je vous présente , et laissez-vous conduire» Quelques-ups me pro-? mirent de se faire instruire par ceiu^ que )e ten^ laissois : il y en eut d'autrçs qui m'avouèrent ingénument que le royaume dont ]e Içur parlois n'étoit pas fait pour eux , et qu'ils n'y dévoient pas penser*. Ce n'étott pas le temps de les désabuser d une erreur si grossière , parce que le but de mon voyage n'étant que de découvrir le pays , et de m'instruire de oi qui est le plus (avantageux pour les desseins que nous avons d'y établir solidement la foi , jç ne m arrètoîs dans les lieux par où je passois , qu'autant qu'il étoit nécessaire pour prendre ces connoissances^
En passant par Velour , j avois promis à. quelques catéchumènes de les baptiser à mon retour y si je les trcuvois suffisamment instruits. C'est ce qui me porta à en prendre le chemin , sans faire assez d'attentioa au danger auquel je m'exposois , vu Tétat où se trou-, voit cette ville. Les Maures qui avoient dessein depuis long-temps de s'en emparer > la tenoient comme ItlcHL
itiDIFIAïSrtES ET CUaiEUSE$. 169
Suée 9 et couroient tout le pays. J'eus le malheur , e tomber entre leurs mains , dans un passage dont ils s'ëtoient saisisunquart d'heure avant que j'y «arrivasse. On me conduisit au capitaine qui commandoit ce
Setit corps. Il me regarda avec fiertë , et me reçut 'abord assez mal ; mais il sadoucit dans la suite , ^t me renvoya le lendemain as^z honnêtement. Je li'entrai point dans Velour , pour ne pas donner de soupçon aux Maures , qui n'auroient pas manqué de me chagriner ; mais je pris le chemin d'Alcatile ^ où j'arrivai heureusement , et où j'appris que les catéchistes que j'avois laissés à Velour avoient pris la fuite à l'approche des Maures , qu'ils étoient tombés entre leurs mains par leur imprudence , et qu'après avoir été pillé3 et dépouillés, ils avoient été attachés à des arbreç. Cette nouvelle m'afiligea beaucoup ; mais j'adorai la conduite du Seigneur sur noits , et je me soumis à sa volonté^
Je fis quelques catéchumènes à Alcatile , et j'en eusse fait assurément un plus grand nombre , si toute la vlUç n eût pas alors été occupée à célébrer la fêle d une de leurs plus fameuses divinités. Je logeai chez un homme fort entêté de ses faux dieux et fort zélé pour leur service. Pendant le peu de temps que je demeurai dans sa maison , je lui donnai une si haute idée de notre religion , qu'il voulut partager les fleurs qu'on lui apportoit tous les jours , entre le vrai Dieu
3ue nous adorions ctiH lui , et le démon qu'il adoroit ans le temple qu'il avoit fait b^tir devant sa maison ; mais je lui dis que ces deux cultes étoient incompatibles ^^ qu'on ne pouvoit servir deux maîtres , accorder la lumière avec les ténèbres , ni le vrai Dieu avec Poulear. Je prie le Seigneur d'éclairer cet homme charitable , dont la conversion auroit des suites trèsavantageuses pour la religion. Je ne quittai qu'à regret Alcatile ^ mais il étoit temps de me rendre à Carouvepondi , qni est le lieu d'où j'étois parti deux mois auparavant.
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Le fruit que j'aî tiré de mon voyage , c'est que j*aî connu les lieux où nous pourrons établir des mission* naires et envoyer des catéchistes. Il semble que le temps soh venu de travailler solidement à la conver-* sion de ces pays ensevelis depuis tant de siècles dans les ténèbres du paganisme. Il faut se hâter de peur que les Mahometans qui s'emparent peu à peu de tous ces royaumes n'obligent ces peuples à suivre leur malheureuse rellgiout Rien n'édifie davantage ces idolâtres , et ne les engage plus fortement à embrasser la religion chrétienne , que la vie austère et pénitente que mènent les missionnaires. Un missionnaire de Carnate et de Maduré , ne doit point boire de vin ni manger de chair , ni d'œufs ^ ni d^ poisson ; toute sa nourriture doit consister dans, quelles légumes , ou dans un peu de riz cuit à Teau ^ ou un peu de lait , dont même il ne doit user que rarement. C'est une nécessité d'embrasser ce genre de vie , si l'on veut faire quelque fruit , parce que ces peuples sont persuadés que ceux qui instruisent les autres et qui les conduisent , doivent vivre d^unç vie beaucoup plus parfaite. Hélas t que nous .serions heureux , si par chacun de nos jeimes nous pouvions obtenir de Dieu la conversipn d'un idolâtre !, Pen-* dant que j'ai travaillé dans le Maduré à la conversion des âmes , trois ou quatre baptêmes répondoient à un jeûne ; depuis que je suis dans cette nouvelle mission , trois ou quatre jeûnes répondent àunbap-« tême , c'est encore beaucoup ; mais j'espère de la bonté de Dieu que le nombre des baptême^ égalera bientôt le nombre des jeûnes , et que dans quelques années il les surpassera infiniment. C'est ce que je TOUS prie de demander tous les jours à Dieu , afujt qu'au milieu d'une moisson si abondante nous rem^ plissions les greniers du Père de famlUe , eh nous acquittant parfaitement des devoirs qui sont attachés à notre, vocation et à notre ministère^.
ÉDIFIANTES ET CUtllEUSES^ lj%
LETTRE
Pu père Petit ^ missionnaire de ta Compagnie dé Jésus y au père de Trevou , de ïa même Com-^ pagnie y confesseur de S. A. R. Mqnseigheur h Pue d^Orléans^
A Pondichèiy , le la février 1702*
Mon révérend père, P.C,
On ne peut être plus sensible que je le suis à %)utes les bontés dont vous m'honorâtes à mon dé-* part de France pour venir ici, J'en conserverai toute ina vie une parfaite reconnoissance. Recevez-en, s'il vous plaît , aujourd'hui les premières marcjueà dans cette lettre que je prends la liberté de vous écrire, H y a près de cinq semaines que je suis arrivé à Pondichery avec le père T^hard; Vous verrez par la relation qu'il envoie en France , combien notre voyage a été heureux, et quelle route nous avons tenue.
Pour venir du lieu de notre débarquement à Pon* dîçhery , il jaous a fallu traverser: le petit royaume de Maravas , qui est une dépendance de la missioa de Maduré. Vous avez souvent entendu parler de cette mission comme d'une des pluS:Saintes et des
Î)lus glorieuses à Jésus-^Christ que nous ayons dans es Indes* On ne vous en a point trop dit , et j^ puis vous assurer par tout ce q^e j'ai vu en passant en divers lieux , que l'idée qu'on vous en a donnée , est plus au-dessous qu'au-dessus de la vérité* Les ouy wriS qui cherchent le trayail et la çjr oix , trouvent
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ici de quoi se satisfaire pleinement, etie succès ré* pond abondamment au travail. Les conversions augmentent chaque jour de plus en plus. Le père Martm a baptisé dans son district en moins de, cinq mois
Srès de onze cents personnes , et le père liiinez , ans le Maravas , en vingt-deux mois y près de dix mille. On est bien dédommagé des peines du voyage, «t bien animé à apprendre promptement les langues , quand on voit de l'ouverture à pouvoir , avec le secours du JSeigneur y faire bientôt quelque chose de semblable.
Nous ne sommes pas même ici tout à fait sans quelque espérance du martyre qui est la couronne de l'apostolat. Deux de nos pères viennent encore d'avoir le bonheur de confesser Jésus-Christ dans les fers. L'un des deux y est mort de misère et d'èpuk sèment le 1 4 novembre dernier ; c'est le père Sosejn Carvalho* Son compagnon dans la prison étoit le père Bertholde. Ils avoient été arrêtes dans la persécution sanglante qui s'est élevée depuis peu contre les Chrétiens dans le royaume de Tanjaour , qui est assez proche de Pondichery. Vous ne sauriez croire , mon révérend père*^ combien on se sent animé à souffrir et à porter avec joie le travail et les peines attachées à son emploi , quand on songe au besoin qu'on aura de Dieu dans des épreuves beaucoup plus grandes , où l'on peut chaque jour se voir exposé. Mais quel bonheur aussi de pouvoir espérer qu'on ne sera point abandonné de sa grâce toutepuissante , et qu'on est destiné peut - être à verser son sang pour la cause de Jésus -Christ. Priez bien Dieu , je vous en conjure , qu'il veuille me rendre digne d'une si grande faveur , et qu'il ait plus d'égard aux mérites de tant de saints religieux dont nous sommes les frères , qu'à ce que pourroient attirer sur nous nos misères et nos fréquentes infidélités. iç pie donne préseniemeat tout entier à apprendïQ^
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la langue malabare , afin d'entrer au plutôt dans la nouvelle mission de Carnate y que nos pères français viennent d'établir sur le modèle de celles des Jésuites portugais. Je compte beaucoup , surtout dans ces commencemens , sur le secours des catéchistes qui savent la langue et qui sont faits aux usages du pays ; mais on n'en a pas autant qu'on voudroi( , parce qu'ils ne peuvent vaquer à leur ministère sans quitter toute autre sorte de travail , et qu'ainsi c'est à nous à les nourrir et à les entretenir de tout. Pour en avoir beaucoup , il faudroit que les aumônes d'Europe fussent plus abondantes sans comparaison qu'elles ne sont. Nos pères disent ici que vingt écus de France suffisent par an pour l'entretien d un catéchiste. Si donc par vous - môme , mon révérend père , ou par vos amis , vous pouvez nous en procurer plusieurs , vous devez compter qu'un grand nombre d'infidèles vous auront ^ et à eux , Tobligatioa de leur salut éternel. Je ne vous en dirai pas davantage , persuadé par le zèle que vous avez pour la gloire de Dieu et pour l'avancement de la religion ^ que vous nous ménagerez tous les secours qui dé-
Sendent de vous » et que vous ferez valoir la cause e nos pauvres infidèles » autant que vaut le sang du Fils de Dieu , qui n'a pas cru trop faire en le yersant pour les racheter. Je me recommande à vos saints sacrifices » *et suis avec bien du respect , etc.
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LETTRE
Du père Tûchard , supérieur général des mission*» nair es français de la Compagnie, de Jésus -dans les Indes orientales , au père de la Chaise y de la même Compagnie ^ confesseur du Roià
A Pondichery ^ le 16 février 170a.
Mon très-révérend père,
j'Ai eu Thonnenr de vous <?crlre du'Cap-Vért <ïê qui s'étoit passé depuis notre départ du Port-Louîsi Je continue , comme je m^y suis engagé , à voti9 faire le détail -de notre voyage. Depuis le Cap-Vert^ il ne nous arriva rien de particulier jusqu'à llle d'Anjouan > qui est au nord de la grande île de Madagascar. Les habitans d* An jouan , qui sont venus de r Arabie , appellent leur île Zc;^/^/, dont* les Eu-* lt)péens en y ajoutant la syllabe an , qui est un article de la langue de ces insulaires , ont formé lé nom à'Anjouan. Comme les ouragans se font ordi-t nairement sentir aux mois d'fifoût et de septembre sur les côtes de Tlndoustan , il est dangereux d'arriver aux Indes avant le i o d'octobre ; ainsi , ayant fait une navigation beaucoup plus courte qu'on ne devoit l'espérer, nous fûmes obligés de demeurer* assez long -temps à l'île d'Anjouan , et plus longtemps encore à la hauteur du 21 et du 22.® degr^ de latitude septentrionale , oii nous louvoyâmes pendant un mois , pour attendre la saison propre & mouiller dans la rade de Surate.
Le séjour que nous fîmes à An jouan , nous donnai
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. lyS
te temps de prendre , par plusieurs observations réitérées ,• sa véritable latitude. Dans la partie de TUe la plus septentrionale , où nous étions sur le bord de la mer , elle est de 1 1 degrés 5o min, , et ainsi le milieu de nie est à 12 degrés de latitude méridionale. Cette observation que je fis avec un quart de cercle d\m pied de rayon , est d'autant plus n^ cessaîre qu'il n*y avoit pas long-temps qu^un vaisseau anglais , faute dé savoir la latitude de l'île d'An-
i'ouan, avoit échoué à Mayote ,.qui est une île vers e sud , éloignée de plus de quatorze ou quinze liçues de celle d'Anjou an. Il y a sept ans que le même malheur seroît arrivé à un vaisseau du Roi , de soixante pièces de canon , si la bonne ipanœuvre que fit le capitaine ne l'eût sauvé ; le danger fut très*grand , et Ton voyoit déjà les rochers sous le vaisseau , qui se seroit infailliblement brisé , parce que les courans le portoient à terre. Cette erreur vint de ce que les pilotes , sur de mauvaises cartes , prirent Mayote pour Moali , quoique Tîle de Moali soit plus Septentrionale d'envtron trente minutes , ou de dix lieues marines que celle de Mayote.
Le 4 d'août , vers les onze heures du matin , le Soleil s'éclipsa'presque entièrement. Je ne vous envoie point le type de cette éclipse , parce que tous mes papiers sont encore à Manapar , vers le cap Comorin ; mais, j'espère vous l'envoyer l'an prochain. Ce type est singulier , en ce que , par une médiode dont je ne sache pas que personne se soit encore servi , il fait voir la grandeur et la durée de cette éclipse solaire , et tous les endroits du monde oà elle a paru.
Le bon air de l'île d'Anjouan et les rafraîchissemens qu'on y trouve en abondance , rendirent la santé aux malades du vaisseau presque aussitôt u'on les eut mis à terre ; mais un grand nombre e ceux qui se pértoiént k mieux , tombèrent ma-
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lades y les nns pour avoir pris avec excès des bois» sons du pays , qui sont très-violentes , les autres au contraire , pour avoir trop mangé des fruits rafraîchissans , el bu sans discrétion de Teau vive qui coule des rochers. Les fièvres étoien t malignes , acco]iipa> gnées de grands dévoiemens et de transpoi^ au cerp*au. Ces maladies naissantes dont nous craignions les suites , parce qu'elles pouvoient devenir contagieuses , nous firent quitter cette île agréable et fertile , beaucoup plutôt que nous n'eussions faite Nous leyâmes l'ancre le i4 d'août avec un vent fa-* vorable , mais qui ne dura pas ; car à peine eûmes^ nous fait sept ou huit lieues que le calme nous prit. Les courans nous portèrent vers Tîle de Moalî , ei nous obligèrent à passer à l'occident de l'île de (]omore ou Angasie , la plus grande de ce petit archipol.
Ce fut un coup de providence spéciale* pour deux pauvres Anglais , qui étoient dans celte île depub deux ans , dénués de tout y et abandonnés aux in^ suites et à la cruauté d'un peuple barbare. Nous avions envoyé notre chaloupe à terre chercher quelque chose qui nous manquoit ; on mit en panne, et on l'attendit deux ou trois heures. Comtne elle revenoit , nous fûmes fort surpris d'y voir deux hommes tout nus $ décharnés et moribonds. L^ua étoit âgé d'environ trente ans; l'autre ne paroissoit pas en avoir plus de vingt. Après qu'on les eut interrogés 9 nous apprîmes qu'ils avoient fait naufrage à l'île de Mayote , dont nous avons déjh parlé. Le premier étoit dans un grand navire de la Compagnie d'Angleterre , qui s'étoit perdu il y avoit près dfe trois ans ; et l'autre venoit de Boston , où il s'étoit engagé avec des flibustiers anglais. Ces deux vais^ seaux avoient péri , parce que les pilotes avoient pris l'île de Mayote pour celle de Moali. Ceux des passagers et de l'éqmpage , qui purent se sauver 4
terre »
terce , furent traités par les habitans avec beaucoup de ménagement , aussi long-temps que leur nombre les rendit redoutables. Mais diverses maladies causées , aux uns par le mauvais air ou par la débauche ^ et aux autres par la tristesse et par le chagrin quHls prirent , les ayant réduits à quinze ou seize personnes y les barbares , qui ne les craignoient phis ^ cherchèrent bientôt les moyens de leur ôter les biens et la vie.
Il y avoit parmi ces malheureux sept Français et trois Allemands ; les autres étoient Anglais ou Hollandais. Comme leur nombre diminuoit chaque jour , et qu'ils se voyoient mourir de misère l'un après l'autre , ils prirent la résolution de sortir à quelque prix que ce fût de cette île , dont ils ne pouvoient pas espérer qu'aucun vaisseau d'Europe vînt jamais les tirer , le port étant inaccessible à ceux mômes d'une médiocre grandeur. Dans cette vue , ils firent, des débris de leurs navires , une chaloupe assez grande pour les porter , avec des sommes d'argent considérables qui leur restoient. Us dévoient mettre le lendemain à la voile , quand le roi du pays , qui eut quelque soupçon de ce qui se passoit , leur envt)ya demander leur chaloupe , qu'il trouvoit , disoit-il , fort à son gré. Ce n'é toit visiblement qu'un prétexte pour les arrêter , et pour se rendre maître de leur argent. Les Européens , qui se trouvèrent alors assemblés dans une cabane sur le bord de la mer , tinrent conseil , et furent tous d'avis de refuser le roi de Mayote le plus honnêtement qu'ils pourroient. Ils virent bien qu'après cette démarche ofl ne chercheroit qu'à les perdre , et qu'ainsi il falloit qu'ils se tinssent sur leurs gardes plus que
J'aiiiais. Mais les barbares qui s' étoient aperçus que a poudre leur manquoit , parce qu'ils n'alloient plus à la chasse , les environnèrent en foule et les attaquèrent avec furie dans leur cabanejr où ils se dé^ T. FI. la
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fendirent long-temps. Comme elle n'ëtoit environnée que de grosses nattes , et qu^elle n^étoit couverte que de paille et d'écorces d'arbres , les barbares y mirent aisément le feu , et y brûlèrent la plupart de ces misérables. Ceux qui échappèrent à demi-grilIés ne furent pas plus heureux , car on les« mit Brutalement à mort. Ainsi 9 de toute cette troupe il ne resta que trois Anglais, qui se tinrent cachés jusqu'à ce que la fureur du combat et du carnage fut psfâsée. On eut pitié d^eux , et on leur donna un petit canot avec quatre hommes qui les menèrent à Angasie.
Ces pauvres gens y furent bien reçus^ par le roi de la partie occidentale de Tîle où on les débarqua. Il les entretint d'abord à ses dépens; mais s'étant bientôt lassé de cette hospitalité , il les laissa chercher de quoi vivre comme ils- pourroient. Pendant une année et demie ils se nourrirent du fruit du cocotier , et du lait qu'ils tiroient des vaches, quand ils pouvoient les trouver à l'écart ; après quoi un des trois ne pouvant pas soutenir plus- longrtemps une si grande disette , tomba malade* et mourut. Ses deux compagnons 3e mirent en devoir de Fenterrer ; mais comme si la terre eût dû être profanée par la sépulture d'un Européen , les babitans d' Angasie n^ voulurent pas le leur permettre , et les obligèrent de le jeter dans la mer. Voilà ce queoous apprîmes de ces deux Anglais, qui racontèrent leurs disgrâces aux officiers de notre vaisseau. Ils éloient sur le rivage de rîle d' Angasie quand notre chaloupe y aborda ; ils ne dirent rien jusqu'à ce que la voyant se remettre en mer , ils se jetèrent à la nage , et firent tant d'efforts, toujours criant qu'on les attendît, qu'en,fin ils Tatteignirent. On» les reçut et on lés mena à bord; là, ayant compassion* de ce qu'ils avoient souffert et de l'état pitoyable oii- ils étoient encore, chacun se fit un devoir de les soulager et deleuc donner des. vivres et des habits. Quand nous
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fiSîmes arrivés à SUrate , lé plus âge se relira chez les Anglais; Taulré ayant déclaré que son père éloit îïoliandais , quoiqu'il fût établi à Boston , alla loger diéz lés Hollahdais.
t)ëpuis Angasié jusqu'à Siirate nous eûuiés beaucoup de*malades <jui rie manquèrent pais de secours. te père Petit , mon conipagrion , demeurant assidûment auprès d'eux à les servir et à leur inspirer des séritimeris propres àTétàt où chacun se trouvoit, il ^e fut pias long-temps sans être attaqué lui-même d'une fièvre très-mal igrié. Il m'édifia par sa résignation et par sa patience dans la maladie, autant qu'il âvoit fait auprès des malades par son courage et par sa charité. A ces dernières maladies près, qui lious emportèrent sept où huit personnes , nous Times la plus heureuse navigation et là plus tranquille en tout sens , dont j'aie jamais entendu parler: point de tempêtes, point de calmés fâcheux; Tunion et la bonne inlelligehce furent tôùjoiiris sî grandes entré les ofiiciers et lés personnes qui passèrent aux Indes sur ce vaisseau', qii'ori rie se sépara lés uns dés autres qu'avec une véritable douleur.* tes' premiers qui se retirèrent furent deux jeuiiés pères Capucins , qui nous avoiént charntés dans tout le voyage par leur douceur , leur honnêteté et leur zèle. Nous avions aussi avec nous deux pèrés*Carmes*déchaussés de Flandres , pour lesqiiéls M. lé Nonce s'étdit intéressé. Ils le méritôîénl; car oh né saurbit' voir deux religieux plus vertueux et pIli^s recueillis; ils nous donnèrent' en particulier des marques ttèstouchantes 4^ l^ur confiance et de leur, amitié.
Les troubles de Sùraté ne nous permirent pais d'y demeurer long-lèmps. Les fôrbàns anglais qui désolent ces mers depuis quelqnes années', par les pirateries continuelles qu'us exercent , véhoierit d'enlever deux vaisseaux richeinéril chargés. Les marchands maho^étans, à' qui ces' vaisseaux apparié-
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noient y irrités de tant de pertes , prétendoient en rendre responsables les nations de l'Europe , établies à Surate, c'est-à-dire, les Français , les Anglais et les Hollandais. Les avanies qu'on leur faisoit nous obligèrent d'en sortir incessamment. Nous nous embarquâmes le 20 octobre 1701 , pour aile» à Calieut. Nous passâmes par Goa , où nous eûmes la satisfaction de faire nos dévotions au tombeau de l'apôtre des Indes , saint François-Xavier. Ce tombeau est richement orné , et il n'y a que deux ans que le Grand-Duc de Toscane, ce prince si sage et Si estimé dans l'Europe , y a envoyé un magnifique
Eiédestal de marbre jaspé , orné de plaques de ronze, où les principales actions de saint François- Xavier sont représentées avec ime beauté et une délicatesse merveilleuses.
Après quelques jours de navigation , nous arrivâmes à Termepatan , petite bourgade située sur une petite rivière , où nous mouillâmes et où nous trouvâmes le Pontchartrain , vaisseau de la royale Com- Îiagnie de France , qui venoît de Tîle de Mascarin \ rîlç Bourbon ) , et qui avoit rencontré au cap Gomorin un forban anglais de quarante pièces de canon. Ce forban , qui avoit un nombreux équipage et tous ses canons dehors , avoit donné une chaude alarme à M. du Bosc , capitaine du Pontchartrain , et étoit venu sur lui jusqii'à la demi-portée du canon ; mais ayant aperçu tout l'équipage du Pontchartrain sur le pont , et en résolution de se bien défendre , il s'étoit retiré , et étoit allé mouiller à une Iieue plus loin.
C'est ici qu'il nous fallut quitter lé^vaisseau la Princesse , sur lequel nous étions venus de France. Ce ne fut point sans regret , parce que nous avions encore à doubler le cap Comorin , ce qui n'est pas aisé À faire dans une barque où il faut toujours aller t«mÀ terre. Nous bous embarquâmes à TermepiK
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tan pour Calicut , qui n'en est éloigné que de dix lieues. Calicut a été autrefois une ville célèbre , et la capitale d'un royaume de même nom; mais ce n'est aujourd'hui qu'une grande bourgade mal bâtie et assez déserte. La mer , qui , depuis un siècle , a beaucoup gagné sur cette côte , a submergé la meil-leure partie de l'ancienne ville , avec une belle forteresse de pierres de taille qui y étoit. Les barquesj mouillent aujourd'hui sur leurs ruines , et le port est rempli d'un grand nombre d'écueils qui paroisseni dans les basses marées , et sur lesquels les vaisseaux font assez souvent naufrage.
L'empire des Portugais commença dans les Indes par la prise de Calicut , qu'ils conservèrent jusqu'à ce que les Naïres , qui sont les gentilshommes et les meilleurs soldats du pays , voyant que les Hollandais, attaquoient de tous côtés les Portugais , et leur enlevoient leurs meilleures places , se servirent de cette occasion pour agir de leur côté , et se remettre ea possession de Calicut. Ils y trouvèrent plus de cent pièces de canon de fonte , dont ils jetèrent une partie dans un lac voisin, et portèrent l'autre au nombre de trente ou quarante pièces, à une demi-lieue dana les terres pour les mettre en sûreté. On les y voit encore.
Dans ce pays , qu'on appelle Malleamîy il y a des castes 9 comme dans le reste des Indes. Ce sont à, peu près les mêmes coutumes , et surtout le même mépris pour la religion et pour les manières des Européens. Mais ce qu'on n'a peut-être jamais vu ailleurs , et ce que j'avois eu de la peine à croire , c'est^ que parmi ces barbares, au moins dans les castes nobles , une femme peut avoir légitimement plusieurs maris. Il s'en est trouvé qui en avoient eu tout; à la fois jusqu'à dix , qu'elles regardoient comme autant d'esclaves qu'elles s'étoient soumis par leur beauté et par leurs charmes. Ce désordre <^t^
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que chose de monstrueux , et plusieurs autrç^s que ïie connpissent point leurs voisins , et qui régnent
1>armi ces peuples , sont fondés dans leur religion. Is prétendent en cela, comme les anciens païens, ne rien faire que cç qu^ont fait les dieux qu on adore dans le Malleami.
Les Jésuites avoient une belle église à Calîcut , ue le prince du pays s'avisa , il y a quelque tenaps , e faire abattre, en haine des Portugais. Mai? l'illustre comte de Villaverde , alors vice-roi des Indes, Ta obligé de la rebâtir ; elle n'étoit pas encore acj^evée quand nous y passâmes. C'est en cette ville q^^e le père Petit a commencé les premières épreuves de la vie austère qu'il doit mener dans le Maduré , cour chant à terre sur une natte , ne mangeant que du riz, et ne buvant que de Teau. Quelque rude qu'ait dû être cet essai , et quoiqu'il ne fut pas trpp bien riemis de la grande tnaladie qu'il avoit eue sur ][e$ vaisseaux , Dieu l'a soutenu , et il n'en a point été incomnaodé.
Après avoir demeuré trpiç; joprs à Caliçiu, ppus nous embarquâmes sur une petite manchoue ( pçpièciB de felouque ) qui nous porta à Tai^or , à quatre lieues de là. Tânor pstune bourgade pleine de Chrétiens • dont le père Miranda , jésuite , "a soin aussi bien que de ceux de Calicut. Ce fut pour moi une grande joie d'y trouver ce saint missionnaire quie j'avois connu autrefois à Pondichery , où il étoit venu, par orjire ^e ses supérieurs , se guérir d'une fâcheuse ma' d^P » contractée dans la pénible mission du Maduré.
Comme les côtes de Malabar , de Traymicor et db la Pêcherje sont presque toutes chrétiennes , et spus la conduite des Jésfiiles , pous avons eu ie s^int plaisir de visiter en passant la pUipgfrt des églises de çe5i quartiers-là. On ne peut recevoir plus d hpnne^r ni plus d amitié que nous ep ont fait les missipnnajr^S et leurs fid^le$. Vpipi coupipii]^ qpiis fi^a^s in(xç4uitjl|
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à Periapatam , et cela a été partout à peu près de même^ A une petite deini-lieue de l'église , nous trouvâmes les enfans qui verioient au-devaiît de nous au son des tambours et des trompettes , portafnt des banderoles en forme de bannières, et ayant leurs petites clochettes à la main. Dès qu'ils nous aperçurent, ils poussèrent de grands cris de joie , et se pressèrent de venir se jeter à nos pieds, pour recevoir notre bénédiction. Ils reprirent ensuite leur marche , et se mirent à chanter à deux chœurs la doctrine chrétienne. La croix et les banderoUes marchoient les premières en forme de procession. A l'entrée de la bourgade étoient les hommes et les femmes , séparés en deux troupes qui nous donnèrent mille nouvelles démonstrations de la joie que causoit notre arrivée. Ils reçaercioient Dieu d'envoyer dans leur pays de nouveaux missionnaires , pour achever d'instruire et d'éclairer leurs compatriotes qui sont encore dans l'infidélité. L'air retentissoit par reprises des noms de Jésus, de Marie et de François-Xavier, dont ils nous appeloient les successeurs. Le père qui a soin de cette mission nous attendoit à la porte de Téglise. Il nous présenta de l'eau bénite, et nous conduisit en cérémonie jusqii à l'autel , où nous fîmes notre prière pendant que les Chrétiens cliantoient le psaume Laudate Dominum omncs gentes. Il n'y a point de missionnaire sur cette côte qui n'ait trois ou quatre mille Chrétiens sous sa conduite, et il y en a qui en ont jusqu'à dix ou douze mille : car chaque Jésuite a quatre ou cinq églises à desservir; de sorte qu'il faut qu'ils soient presque toujours en campagne , ou pour instruire Rs infidèles , ou pour visiter et consoler les fidèles malades et leur administrer les sacremens* Il semble qu'il y ait entre les Chrétiens des diverses églises , comme une louable émulation, à qui servira mieux Jésus-Christ , et à qui fera plus d'honneur à la vert-
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table religion, dans un pays où Thérésie ne fait guère moins de mal que le paganisme et l'infidëlité. Il faut pourtant convenir que les Paravas , qui sont les Chrétiens de la côte de la Pêcherie , que saint François-Xavier appeloit autrefois ses chers enfans, se distinguent de tous les autres par leur zèle et par leur attachement à la religion catholique. Us ne savent ce que c'est que de la dissimuler; ils en font une profession publique , soit qu'ils se trouvent parmi les idolâtres , ou parmi les Hollandais , auxquels ils sont presque tous soumis. Nous attribuons ceci en partie à leur naturel heureux , dont la grâce se sert pour les fixer dans le bien , et en partie à la protection particulière du grand apôtre des Indes saint François-Xavier , qui fit long-temps de ce pays-ci sa mission favorite.
Nous partîmes de Tanor le ,37 novembre avec un petit vent de nord-ouest , et nous rasâmes toujours les terres, sans nous en éloigner déplus d'un demiquart de lieue , et quelquefois de beaucoup moins : car le long de cette côte occidentale , la mer en cette saison, c'est-à-dire, depuis octobre jusqu^en mars, est aussi tranquille qu'une rivière , et on met pied à terre aussi facilement qu'on le feroit sur la Seine et sur la Loire. Il n'en va pas ainsi de la côte de Coromandel , qui est à l'opposite , depuis le cap Comorin jusqu'à Bengale; on ne peut y prendre terre qu'avec une peine extrême et beaucoup de danger , à cause des vagues de la mer qui viennent continuellement se briser sur les rivages avec un bruit et une impétuosité surprenante.
Celle ti^anquillité de la mer sur laquelle nous naviguions pour lors , ne nous empêcha pas de soufFrir beaucoup dans ce voyage. Notre barque avoit vingt rameurs, mais ils ne travaiiloient pas tant que dix d'Europe. Nous n'avions ni toile ni cabane pour nous mettre à couvert de Textréme chaleur du jour.
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et de la grande humiditë de la nuit qu'il falloit passer avec beaucoup d'incommodités entre les bancs sur lesquels nos rameurs étoient assis. Le père Petit et le frère Moricet soutinrent cette fatigue , sans presque s'en apercevoir ; mais pour moi , dès la première nuit, je fus attaqué d'un rhumatisme dont les douleurs étoient si vives qu'il m'étoit impossible de prendre aucun repos.
Gomme la plupart des bourgades qu'on trouva depuis Tanor jusqu'à Goulan, sont ou tout à fait ou en partie de la dépendance des Hollandais , nous ne pûmes débarquer nulle part : nous fûmes même obligés d'attendre la nuit pour passer la barre de Cochin , afin de n'être pas découverts. Après ce danger , nous en courûmes un autre beaucoup plus grand, ayant pensé être pris le lendemain par un bot y c'est-à-dire , par la grosse chaloupe d'un forban anglais de quarante ou cinquante pièces de canon. Nous étions infailliblement enlevés > si nos rameurs n'eussent donné en cet endroit des preuves de ce qu'ils pouvoient au besoin. La .crainte de tomber entre les mains des pirates leur fit trouver des bras » et leur tint lieu de voiles. Nous paroissions voter sur la mer ; mais c'étoit courir d'un autre côté à notre perte. Nouis fuyions le bot pour aller au forban que nous vîmes à l'ancre à deux lieiies de Calicoulan. Ce dernier danger alarma nos matelots déjà fatigués, et ne sachant quel parti prendre. Le vent contraire et leur épuisement les empêchoit de reculer; et s'ils passoient à la vue de ce vaisseau corsaire , c'étoit se perdre sans ressource. Ils résolurent d'arrêter, et
S[uand la nuit seroit venue , de faire tout de nouveau brce de rames. Ils jetèrent donc l'ancre comme s'ils eussent voulu prendre terre ; et dès qu'il n'y eut plus de jour, s'étant remis à ramer, ils travaillèrent tant cette nuit-là et le lendemain tout le jour , que nous arrivâmes à Coulan le 3o noveinbre y à sept
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heures du matin. La chaloupe aborda au pied àa ïkolre église , où nous eûmes la consolation de dir^ la messe , le père Petit et moi , pendant que 1^ musique de M. levêque de Cockin chantoit divers motets de dévotûjip.
Ce prélat 5 qui est religieux de Tordre 'de saiiH Dominique, se déclare hautement pour être le père et le, protecteur des Jésuites, et leur fait l'honneur de demeurer àm^ Jeur maison. Après avoir ac^vé notre actiou de grâces, nous allâmes le sahier dans son appartement , où le père d'Âcosta , supérieur de la maison 9 nous conduisit. Outre les marques de bout^ et d'estime que notre robe nous attira de la part de ce prélat , notre pays eit le nom du grand prince 9 dont nous avons k bonheur d'être sujets, nous méritèrent encore des caresses toutes particur» lières» U a une vénération si grande pour la sacrée personne du Roi , et il est si charmé des vertus , et surtout du Tièle de ce monarque à défendre et à étendre de tous côtés la religion catholique, que sans cesse il e|i revenoit U. 11 est aisé de juger , eo récoutaut , qu'il est habile théologien et fort verse d^ns l'histoire universelle , sacrée et profane. Mais -poxxT l'histoire des rois de France , et celle de Loui^ LE Grand en particulier , j'ai vu peu de personnes qui en parlassent plus savamment et qui parussent en avoir fait une élude plus exacte que lui. Toutes les honnêtetés de cet illustre prélat , non plus que les instances du père d'Acosta , ne nous purent obliger à passer le reste du jour à Coulan. Nous nous embarquâmes sur les quatre heures du soir^ dans l'espérance de gagner le lendemain Manpouli ^
3ui en est à cinq ou six lieues , et d'y dire la messe 4ns réglise qu'ont encore là nos pères portugais; mais la mer se trouva si grosse , et elle brisoit à la côte avec tant de furie , que nous fumes obligés de continuer ivotr^ route sans aborder.
Pendant ce voyage, ^ue nous fîmes. toujours le îong des côtes de Malabar et de Travancor , nouçi eûmes le temps de voir la véritable situation des terres et des boiurgades que tou^es nos cartes de jgéographie et de marine défigurent étrangement. Quand le frère Moricet^ que j'ai laissé à Manapar^ sera arrivé , j'aurai Thonneur de vous envoyer une carte jexacle de tout ce pays, qui est extréinement peuplé : car on ne fait presque pas deux lieues terre à terre , sans trouver des villages et de grandes h^i-r tations. Nos cartes marquent des îles sur la côte ^e Travancor; nous les avons cherchées inuiileiqent^ elles ne se trouvent point. Pepuis Calicut jusqu'à^ cap Comorin il n'y a qu'un/e seule île, à (Jeux liieues de Calicut, que lés cartes jie marquent pas, peut-jètre parce qu'elle est trop pro,che (Je lia terre.
Après quinae jours de navigation , depuis X^ep^pr patan, nous arrivâmes enfin à Periepatan, oj)i ffpuç lûmes reçus comme j'ai eu l'honneur de vous dirCf La fête de saint André , à qui pst dédiée l'église df cette bourgade, y ayoit attiré extraordinau-eipe^t quelques mis3ionnaires , et un fort grand nop^rfs d^ Chrétiens y^noi^^^ ^^s lieux circonvpisins ppur participer ce jour-là aux saints mystères. 1*6 plaisif de nous voir leur fit différer quelque tei]ips leijif départ. De Periepatan au Topq il n'y a qu'une peti^ie li^e. Le Top^est comme le collège de la province de Malabar, où le Provincial faij ordina^jreiop^ept ^ demeure. Lies pères du Topo nous reçurent avec une tendresse et une charité propres à nous faire )>iefitôt; oublier nos fatigues, et nous engagèrept à aller ayeç eux à Cotate y célébrer la fête de saipt François- Xavier. L'église de Cotate , qu'on a déjdj^e ^ -^pd apôtre , est fameuse dans toute l'Inde par continuels qui s'y font , par le moyeja d brûle devapt J'iipage dii sf' ' ^ '^ peuples est grand, çt Xm y
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quatre-YÎngts lienes. Nous eûmes la joie d'y trouver à notre arrivée j une assemblée toute extraordinaire de Chrétiens; mais cette joie fut interrompue quelque
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temps , par la défense que le gouverneur de la viUe envoya de célébrer la fête de saint François-Xavier j cet ordre , qu'on n attendoit pas , surprit et affligea tout le monde. En voici le sujet.
Une veuve considérable de la ville' se préparoît depuis trois mois à faire un sacrifice public au démon ^ ar intérêt ou par superstition, et peut-être par tous es deux à la fois. L'envie de chagriner les Chrétiens qu'elle haïssoit à la mort, et d'assembler plus de monde chez elle , lui fit choisir tout exprès le jour auquel elle savoit que se fait la fête de saint François- Xavier , et qu'un nombre infini d'étrangers ne manque jamais de se rendre à Cotate. Dans une grande salle de sa maison , qui n'étoit pas éloignée de l'église du saint apôtre , on voyoit déjà trois colonnes de terre de trois ou quatre pieds de haut, posées en triangle^ et éloignées Tune de l'autre d'environ une toise. Elle engraissoit depuis long-temps avec beaucoup de soin, un cochon qui devoit servir de victime, et qu'elle devoit elle-même égorger dans lenceinte de ces colonnes* Les principaux de la ville et les personnes les plus riches des environs , qui étoient de sa caste , dévoient se rendre au tem||p qu'elle mar* queroit. Il ne falloit plus qu'un ordre du gouvern Ar^ qui permît de faire le sacrifice à un certain jour , et
Siii défendît aux Chrétiens de faire leur fête ce jour- . Elle l'obtint, et la chose demeura secrète jusqu'au conunencement de décembre , que le missionnaire qui a soin de cette fameuse église en fui averti. Il ne perdit pas un moment; et au lieu de s'adresser au gouverneur de la ville qui avoit porté l'ordre , il alla droit au gouverneur de la province. Il lui représenta et le mécontentement de tant de peuples ^ui étoient venus de loin pour solenniser la fête dé
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saint François-Xavier y et Tin jure ^'on fieûsoît à la mémoire de l'apôtre des Indes , si , au lieu de célébrer sa fête , on faisoit au démon un de ces abominables sacrifices pour lesquels cet homme miraculeux avoit toujours eu tant a horreur. La remontrance du père eut tout l'effet qu'on en attendoit» Le gouverneur de la province donna ordre qu'on solennisât la fête à l'ordinaire , et que le sacrifice fûl rejeté à un autre jour. Ainsi ^ ce contre -temps ne servit qu à rendre notre cérémonie plus dévole par cette espèce de victoire que la vraie religion venoit de remporter sur l'idolâtrie, ie m'informai à cette occasion de la manière dont les prêtresses idol&Ures font en ce pays -ci leurs sacrifices , et voici ce que j^en pus apprendre.
Quand tout le monde est assemblé dans la salle , la prêtresse se met au milieu des trois colonnes , et commence à invoquer le diable , en prononçant certaines paroles mystérieuses avec de grande hurlemens et une agitation effroyable de tout son corps. Divers instrumens de musique racct>mpagnent avec des sons ^i varient selon la <jQfférence des esprits qui semblent tour à tour la posséder. Enfii^U y a un certain air sacré qu'on ne commence pa^lutôt de jouer , que l'a mégère se lève , prend un couteau , égorge le cochon , et se jetant sur la plaie , boit de son sang tout fumant encore. Alors elle crie, elle prophétise, elle menace la jpeuplade et la province des plus terribles châtimens de la part du démon qui linspire , ou dont elle feint d'être inspirée , si les assistans ne se déterminent à lui donner ce qu'elle demande : de l'or , de l'argent , des joyaux , du riz , de la toile ^ tout lui est bon ; et ces enragées impriment pour l'ordinaire tant de crainte aux assistans, quelles tirent quelquefois jusqu'à la valeur de deux ou trois cents écus.
La ville de Gotate est grande et bien peuplée^
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4aoi(pi*e11e li'ait , non plus que la plupart* des antres yilles des Indes , liî fossés ni muradles. Elle est dans les terres , à quatre lieues Su cap Comorin ,• au pied des montagnes, qui tendent ce cap fameux par les merveilles qu'on en raconte. Car plusieurs assurent ^ue dans celte langue de terre , qui n'a pas plus de trois lieues d'étendue, on trouve en même temps les deux saisons de Tannée les plus opposées, l'hiver et l'été , et que quelquefois dans un même jardin de cinq cents pas en carré , on peut avoir le plaisir de voir ces deux saisons réunies , les arbres étant chargés de fleurs et de fruits d'un côté , pendant que de l'autre ils sont dépouillés de toutes leurs feuilles. Je n'ai point eu le loisir d'aller nioi^mêifae être juge^ de la vérité ou de la fausseté du fait ; ihais il est <5ertain que des deux côtés du cap lés vents sonttoujours opposés , et' souiSent comme s'ils vouloient se combattre; dêsbrtfe que quand à la côte occidentale du cap, lès verils viennent de l'ouest, à la côte orientale ils viennent' de Test. C'est ce qtie nous avons éprouvé iîous-mêmes dans ce voyage. Depuis Galicut jusqu'au caijj||Comorin , ayant presque toujours eu le vent aii^lfd-est ou sud-ouest ,, nous le trouvâmes au nord -est dès que nous eûmes passé ce cap. Comme donc cette diversité des vents, surtout lorsqu'elle est durable , contribue ihfinimènt à la diversité des saisons, il n'^st pas incroyable que vers là pointé du cap il puisse y avoir, datis un assez' petit espace dé térraiii , des endroits tellement ex-
Fosés à l'un dès verits, et tellement à couvert de autre , que le froid'ou le chaud et les impressions ui les suivent se fassent sentir en même temps dans es lieux assez peu éloignés , comme dans d'autresqui le seroient beaucoup davantage. Mais je laisse à nos savans à rechercher la raison physique de cette contrariété de vents qu'on ne voit point ailleurs ^ où il' semble que des pHncipes tout semblables devroient également la causer.
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Ce seroîl ici le lieu de faire une description exacte de tout le pays qui est entre Cotate et Pondichery , puisque je l-ai parcouru dans ce voyage ; mais il fau^ Aroii plus de temps. On me presse dé* finir ma lettre , et je remets ces détails à une autre occasion. J'ajoute seulement deux mots d'une cruelle persécution excitée depuis peu contre les Chrétiens à Tanjaour , et dont' je ne doute pas que quelques-uns de nos missionnaires n'écrivent un plui? grand détail en Europe. On assure que plus dte douze mille Chrétiens ont déjà confessé généreusement Jésus-Christ, qtioique leurs persécuteurs n'aient rien épargné pour ébranler leur constance et lès forcer à retourner aux superstitions du pays. Plusieurs ont perdu leurs' biens , et se sont laissé' chasser de leurs' terres avec leurs familles entières , ou bien se sont Vu enlever leurs femmes et leurs enfans- pour êtte prosiitués'i d'une manière infâme. D'autres , enfermés dans des cachots puans et obscurs*, ont long-tentps souffert utoe faim et une soif cruelles. Plusieurs*, après avoir été déchirés à- coups de fbuet , ont enduré qu'on leur appliquât sur' diverses parties du corps, avec des fers tout rouges de feu , le'caractère des idoles qu'ils ne vouloient pas adorer. On a arrêté en cette occasion deux de nos pères , dont un a eu le bonheur de mourir , les ferS aux pieds , dès mauvais traiteinens qu'il avoit reçus dans sa prison* Son compagnon a été relâché après avoir été tourmenté cruellement pendant plusieurs jours. Ceux des missionnaires qu'on a laissés en liberté n'ont eu guère moins à souffrir. Outre la douleur de voir leurs travaux de plusieurs années en danger de devenir inutiles , et la tendre compassion que leur causoil le supplice de tant d'innocens, il a fallu qu'ils se soient tenus cachés dans lés bois , pour obéir à leurs supérieurs , qui leur avoient défendu de se motïtfer pendant quelque temps, et pouranattefet foriifi&i^'depfèset-de'ldifty.
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par des exhortations et par des lettres vives et tou-* chantes , ceux de leur troupeau que l{i persécution sembloit avoir ébranlés. Nous espérons que les personnes pleines de zèle et de charité auront pitié de cette chrétienté ; c'est dans ces occasions plus que jamais , qu'il seroit nécessaire que nous eussions de quoi tirer nos pauvres néophytes de Textrême misère où les a réduits leur constance à pratiquer l'évangile que nous leur enseignons. Jugez , mon révérend père , de notre affliction , quand nous voyons ces confesseurs de Jésus-Christ venir à nos pieds nous demander quelque assistance , et que notre pauvreté ne nous laisse presque aucun moyen de les soulager. On n'hésitera point à vendre et à engager tout ce qu'on peut avoir , jusqu'aux vases sacrés , lorsqu'il sera absolument nécessaire ; mais on sera bientôt au bout , et les meubles les plus pré^ cîeux de notre église ne s'étendent pas bien loin , comme vous pouvez penser. Un besoin si pressant parle assez.au cœur de ceux qui sont touchés da salut des âmes , et de l'honneur dii aux autels. Je suis avec un profond respect , etc.
LETTRE
Du père Ta char d, supérieur des missions de la Compagnie de Jésus dans les Indes orientales , à M. le comte de Crécy.
A Pondicherj , le 4 de fdrrler 1703.
Monsieur,
Il est bien juste que je vous fasse part des premiers fruits de notre mission française de Carnate y puisque cet établissement si important pour la publication
blication de l'ëvangile , et pour la conversion de plusieurs nations , est une suite du zèle , de rhabUeté et de la fermeté avec lesquels vous nous avez conserve i par les traites de paix , le fort et la mission de Pondichery , d'où l'on envoie avec tant de bénédictions du Ciel des ouvriers^évangéliques dans les f oyaumes toisins.
Après les débris de notre mission de Siam , dont la perte vous fut si sensible > la plupart de nos pères se retirèrent à Pondichery sur la côte de Coromandel , où je les fus joindre après mon troisième voyage en France. En voyant le grand nombre d'idolâtres qui nous environnoient à l'ouest et au nord , nous nimes touchés d'un véritable désir de travailler à leur conversion. Les grands progrès que les Jésuites portugais avoient faits vers le sud , où ils avoient formé Une chrétienté de près de deux cent mille âmes, nous firent juger qu'en employant les mêmes moyens pour la conversion des Jndiens situés au nord de Pondichery , nous pourrions peut-être avec le temps obtenir de Notre-Seigneur les mêmes bénédictions. Pou** y réussir , nous commençâmes par nous établir à Pondichery : mais les Hollandais nous en ayant chassés pre§qu'aussitôt que nous eûmes commencé à faire nos premières fonctions dans l'église que nous y avions bâtie , nos espérances alloient être perdues sans ressource , si la Providence n'eût mis entre vos mains la Conclusion de la paix générale. Ce fut , Monsieur , par votre moyen que Pondichery fut rendu à la royale Compagnie , et vous devîntes en même temps comme le restaurateur de notre mission chancelante , dont^ vous étiez déjà en tant de manières le bienfaiteur, comme de toutes nos autres missions du Levant , des Indes orientales et de la Chine.
Quand j'arrivai à Pondichery à mon voyage , je trouvai le père Mauduit , qoj commencé un. ëti^lissev^*^ ^ Irente*^ T. FI.
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lieues d'ici vers le nord-ouest , après avoir quitté la mission de Maduré y où il avoit appris la langue et les coutumes du pays. Il étoit aile à Carouvepondi , où il cultivoit une centaine de Chrétiens qu'il avoit bap* lises depuis qu'il s'y étoit établi. Ce même père avoit fait divers voyages et^iiverses découvertes dans les pays voisins , et surtout vers le nord-onest , où il avoit eu occasion d'annoncer l'évangile à divers peuples , et de baptiser quelques personnes. Pendant ces courses apostoliques , il jeta les fondemens de l'église de Tarcolan , autrefois le centre de l'idolâtrie de Carnate y et de l'église de Ponganour , grande ville et fort peuplée , éloignée de Pondichery d'envirou cinquante lieues , où il avoit eu le bonheur de conférer le baptême à plus de quatre-vingts idolâtres.
Avant que de partir de France cette dernière fois , j'avois obtenu de notre père Général que le père Bouchet revînt dans notre nouvelle mission française* Ce père après la révolution de Siajn avoit passé dans la province de Malabar , et s'étoit consacré à la mis* sion de Madiité , où Dieu avoit donné tant de bénédiction et de succès à son zèle , qu'il avoit formé à Aour , à quatre lieues de la ville de Trichirapaly , aujourd'hui capitale du royaume , une église de plus de vingt mille Chrétiens qu'il aVoit baptisés, de sa main. Dès que je lui eus signifié la volonté de nos supérieurs , il se mit en état de quitter sa mission , et malgré les larmes et les instantes prières de ses chers néophytes , il se mit en chemin. Cette séparation se fit avec des circonstances , dont le seul récit m'a souvent tiré les larmes des yeux , et il est difficile de voir l'empressement , la tendresse et la douleur de tant de milliers de fervens Chrétiens , sans eu être vivement touché. Cependant il nous falloit nécessairement un homme de son expérience et de sa Capacité pour donner à la nouvelle mission de Carnate une forme convenable à nos desseios, je veux dire»
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afin que ses fondemens fussent solides , et qu'on fût dès-lors en état de s'y employer efficacement au salut des âmes. Le père Bouchet amena avec lui d'Aour un autre missionnaire français ^ le père de la Fontaine , qu'il a voit forme de sa main ; de sorte qu'au mois de mars 1 702 , ils se trouvèrent trois mis^ sionnaires dans le royaume de Carnate. Le père Bou** chet fut nomme supérieur de la nouvelle mission ; il étoit difficile de faire un meilleur choix , comme TOUS le verrez dans la suite. Il s'établit à Tarcolan » et ayant laissé le père Mauduit dans son église de Ca^^ rouvepondi , il envoya le père de la Fontaine à Pon* ganour , où l'on parle la langue talangue , qui est aussi différente du malabar que l'espagnol l'est dit français.
Les missionnaires qui s'étoient assemblés à Carou-^ vepondi avoient résolu entr'eux , en entrant dans cette nouvelle mission , de prendre l'habit et la ma^ mère de vivre des Sanias brames ( religieux pénilens). C'étoit prendre un engagement bien difficile^ et il n'y a que le zèle et la charité apostolique ^ qui en puisse soutenir la rigueur et les austérités. Car outre l'abstinence de tout ce qui a eu vie , de chair ^ de poisson et d'œufs , les Sanias brames ont des coutumes extrêmement gênantes. 11 faut se laver tous les matins dans un étang public , en quelque temps que ce soit, faire la même chose avant le repas ^ qu'on ne doit prendre qu'une fois le jour. 11 faut avoir un Brame pour cuisinier , parce que ce seroit se rendre odieux et indigne de son état , que de manger 3uoi que ce soit qui eût été prépare par des gens 'une caste inférieure. Cet état les oblige à une extrême solitude , et à moins qu'un Sanias ne sorte pour le bien de ses disciples , ou pour secourir le p il ne lui est pas permis de paroître h- >rs de u tage. Je ne parle point ici d'autres lois aussi qu'un missionnaire sanias doj ' ~ ~îc
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s'il vent retirer quelque avantage de ses travaux pour le salut des pauvres Indiens.
Tarcblan ëtoit une ville considérable, pendant fme les rois de Golconde en ont été les maîtres ; et il y a trente ans qu'ils Tétoient encore; mais elle est beaucoup déchue de sa grandeur et de ses richesses depuis que les Maures s'en sont emparés par la conquête du royaume de Golconde. Si l'on en croit les traditions fabuleuses des gentils , elle étoit anciennement si belle et si magnifique , que les dieux du paysy tenoient leurs assemblées générales , quand il leur plaisoit de descendre sur la terre. Les Maures après l'avoir Conquise , la voyant presque déserte par la fuite des habitans , qui craignoient l'avarice et la cruauté de leurs vainqueurs , y ont fait une petite enceinte , après avoir rasé presque -toutes les magnifiques pagodes que les gentils y avoient bâties. Ils n'ont gardé que la principale dont ils ont fait une forteresse , où ils entretiennent une petite garnison. L'étendue des terres que le grand Mogol a subjuguées, et le nombre infini des villes qu'il a prises , ne lui permettant pas d'y établir des gens de sa religion , qui est la mahométane , il a confié la garde de la plupart des villes moins importantes à des gentils , et il en doit être content , car il en est parfaitement bien servi.
L'Empereur, pour récompenser les services de ses Omeraux , qui sont les grands de l'empire , leur donne , comme en souveraineté pendant leur vie y des provinces particulières , à condition d'entretenir dans ses armées un certain nombre de cavaliers, quand il en a besoin. Quelque puissans que soient ces gouverneurs , ils ont des surveillans qu'on appelle les Diyans , charge qui répond à celle des intendans de nos provinces de France. L'empibi de ces divans > qui sont indépendans des gouverneurs ou omeraux y ost de lever les tributs de l'Empereur , et d'empé-
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cher les injustices que ces petits souverains exercent ordinairement sur les peuples. Le gouverneur gêné* rai de Cangibouran , d'où dépend la ville de Tarcolan 9 s'appelle Daourkan. C'est un homme de fortune y qui s'est élevé par son mérite y et qui a jrendu des services importans a Tétat ; ce qui a porté le grand Mogol à lui donner Tarcolan de la manière dont je viens de le dire. Daourkan a établi cinq gou« verneurs particuliers dans cette grande ville ; on les appelle Cramani : le premier de ces cinq gouverneurs , qui avoit un topo ( bois de haute futaie ) auprès de Tarcolan , l'a donné au père Bouchet , qui y a fait bâtir une petite église et une maison , où il demeure depuis qu'il est dans le royaume de Garnate. Peu de temps apcès que cet ancien missionnaire eut paru dans ce topo , le bruit se répandit dans la ville et aux environs qu'il y avoit un fameux pénitent auprès de Tarcolan. Le cramani son bienfaiteur fut le premier à lui rendre visite dans ce petit ermitage. Le père Bouchet , qui sait parfaitement la langue et les coutumes du pays , le reçut avec tant d'honnêteté , que le cramani fut charmé , non-seu» lement de la vie austère du sanias brame, et de son désintéressement à ne rien prendre de personne sous quelque prétexte que ce fût , mais encore de ses manières polies et de la sainteté de ses discours. Il faut connoître la curiosité naturelle des Indiens , pour n'avoir pas de peine à croire ce que ce mis* sionnaire m'écrit de la foule du peuple qui venoit continuellement à son ermitage. Il m'assure qu'il avoit de la peine à trouver le temp^ de réciter son bréviaire , de faire ses prières, et de prendre le petit repas qu'il fait chaque jour. Ces fréquentes visites ont été interrompues à diverses reprises par la ja-r lousie des Brames et des Joguis , qui faisoiont courir le bruit , par leurs émissaires , que le Sanias du topo étoit de la caste abojpoiijtable àe^ JPranguis ^ qu'
habitent les côtes des Indes , qu'il buvoit du vin en secret , qu'il mangeoit de la viande avec ses disciples , et qu'il commettoit toute sorte de crimes. Ces calomnies jointes à la couleur du Sanias , qui ren-doit fort probable ce qu'on disoit de son pays, ont ralenti assez souvent l'ardeur des peuples à venir se faire instruire ; mais le cramani son bienfaiteur ayaiU examine lui-même ^ durant quatre ou cinq mois , la vie pénitente du missionnaire , et son exactitude à ;arder toutes les pratiques les plus sévères de son itat , s'est converti. Il a long-temps disputé , mais enfin il s'est rendu de bonne foi , et c'est assurément un fervent Chrétien.
Ces bruits si désavantageux à la religion s'évajiouirent tout à fait par deux ou trois visites importantes que le Sanias romain reçut dans sa solitude* I^e premier , qui contribua beaucoup à détruire la calomnie des Brames , fut un célèbre Brame , intendant de Daourkan. H y a divers degrés de noblesse parmi les Brames , comme il y en a en Europe parmi les gentilshommes. Cet intendant général étoit Tatou^ i^adi j c'est-à-dire , de la première noblesse ou da premier rang. Il fit de grandes honnêtetés au missionnaire ; et après un long entretien qu'il eut avec lui , il convint qu'il n'y avoit qu'un seul Etre souverain qui méritât nos adorations. La seconde visite fut encore plus importante et plus avantageuse à nojtre sainte religion. Daourkan , qui est le gouverneur général du royaume' de Carnate , comme je Tai déjà dit , a adopté un Rajapour , nommé Sèk , et Ta fait son liemenant général. Celui - ci ayant eu ordre de son père de se rendre à Velour , dernière place des Marastes , qui étôit assiégée depuis plusieurs mois par les Maures , et qui étoit sur le point de se rendre ( comme elle a fait depuis deux mois ) , passa à Tarcolan ^ et alla voir le Sanias pénitent* Comme Içs visites des gi?i^cb de cet empire ne se
font qu'en grande cérémonie et qu^avec beaucoup de pompe, Sek vint à Termitage au son des tambours et ^es timbales , accompagné d'un gros corps d'in* fanterie et de cavalerie. On ne peut pas se comporter d'une manière plus respectueuse que fit ce seigneur evec le Sanias romain. Il lui offrit des terres, Tasisura de sa protection , et après s*être recommandé à ses prières , il monta à cheval pour continuer son voyage.
Depuis ce temps - là la persécution qu^on faisoh au missionnaif^ sur le pranguinisme , c'est-à-dire > en l'accusant d'être Européen , a diminué , et les gentils ne peuvent s'^empêcher d'avoir beaucoup d'estime pour la doctrine et la personne du père > après avoir été témoins des honneurs que lui font leurs vainqueurs et leurs maîtres»
Le gouverneur particulier de Tarcolan vînt en- Suite , et tous les habitans de cette ville suivirent son exemple ; de sorte que la loi de Dieu ne paroît plus avec opprobre ; au contraire , chacun s'empresàe de l'écouter et de s'en instruire. Il faut cependant de la patience pour laisser fructifier cette divine semences car ces idolâtres ont des obstacles presque insur-^ montables pour le salut.
Le père Mauduit après avoir établi deux églises^ l'une à Carouvepondi et l'autre à Eroudourgan , viBfe qui n'est qu'à trente lieues de Pondichery , vers Ife nord -ouest , s'est appliqué à Tétude du grandariy qui est la langue savante du pays. Pour rwidre son ministère plus utile aux Indiens , il faut entendre leurs livres , qui sont écrits en cette langue , et pa** roître savant dans les sciences dont leurs docteurs font profession. Les Brames , qui veulent être seuls les dépositaires des sciences, ne permettent point qu'on traduise les auteurs qui en traitent , et d'ailleurs ils en sont infiniment jaloux , persuadés qt la science est te véritable caractère de la noblesse^
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Le père de la Fontaine a eu un bonheur extraordinaire dès le commencement de sa mission* Il a su gagner *la bienveillance du prince de Ponganour, où il s'est établi , et de la princesse son aïeule , qui est régente de ses états pendant sa minorité* Outre près de cent adultes , tous de castes distinguées » qu'il a baptisés , il compte neuf Brames parmi ses néophytes , c'est-à-dire , qu'il a lui seul en huit mois baptisé plus de Brames adultes que presque tous les missionnaires de Maduré n'en ont baptisé en dix ans. Si ces conversions continuent , comme nous avons lieu d'espérer , on pourra l'appeler l'apôtre des Brames , et si Dieu fait la grâce à un grand nombre de ces nobles savans d'embrasser le christianisme. , on con<r vertira aisément toutes les autres castes* Ce n'est pas que de si grands succès , au commencement d'une mission naissante , ne me fassent de la peine , dans la crainte qu'ils ne soient suivis de quelque violente persécution , qui ruine toutes nos espérances ; mais Dieu est le maître ; c'est à nous à nous conformer en tout et partout à sa sainte volonté* Il y a cinq* ou six jours que deux de nos missionnaires se sont jomts aux trois premiers ; j'espère que Notre-Seigneur leur accordera les mêmes bénédictions.
Voilà,, Monsieur , un petit détail des conquêtes jBqpostoliques de nos missionnaires , auxquelles vous contribuez si libéralement par vqs aumônes* Si leurs prières et celles de leurs néophytes «ont exaucées ^ comfne il n'y a pas lieu d'en douter , quelle sera la mesure de la reconnoissance de ce Père de famille qui récompense jusqu'à un verre d'eau présenté à ses serviteurs ? Je n'oserois vous dire que je joins mes foibles vœux à ceyx de ces hommes apostoliques ; mais vous me permettrez de vous assurer qu'il ny en a point qui soit avec plus de respect et de reconnoissance que moi , etc.
ÉDIFIANTES ET CliTRIEÙSES. »Ùi
LETTRE
Du père Tachard , supérieur général des Mission^ naircs français de la Compagnie de Jésus y au révérend père de la Chaise , de la méjne Com^ pagnie , confesseur du Roi.
A Pondicliery , le 5o septembre lyoS.
Mon très-révérend père, P.C.
Nous avons jusqu'à présent attendu l'arrivée des vaisseaux de France ; mais quoique la saison Soii déjà avancée , il n'en a encore paru aucun , et nous ne savons s'il en vienc^a cette année. Cette incertitude m'ol^ige à vous écrire par un vaisseau danois^ qui est le seul qui retourne en Europe.
Notre mission du royaume de Carnate commence à s'établir solidement* Nous y avons présentement quatre excellens missionnaires , dont le père Bôuchet , qui a tant fait de conversions dans le Maduré , est supérieur. Les trois autres sont les pères Mauduit , de la Fontaine et Petit. Le père de la Breuille s'étoit aussi consacré à travailler dans ce vaste champ.; ^ mais une maladie dangereuse l'ayant obligé de revenir à Pondichery , je n'ai pas cru devoir l'exposer une seconde fois à une vie si dure et si laborieuse.
Il s'est élevé cette année une petite persécution contre le père Bouchet. On l'a mis en prison avec ses catéchistes , et on Ta menacé de le brûler tout vif et de lui faire souffrir des tourmens qui font horreur. On étoit sur le point de ' oper les mains, avec de la toile de coii da
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Thuile , et on devoii y mettre le feu , lorsque Notre- Seigneur détourna les juges de se servir d'un supplice si violent. On lui a présenté plusieurs fois des îers rouges de feu pour le tourmenter par tout le corps ; mais sa douceur et son air modeste et grave sembloient retenir ses bourreaux. Quand il fut arrêté ^ on se saisit de sa chapelle et de tous les petits meubles de ^n ermitage , et on lui enleva toutes les aumônes qu'il avoit , soit pour son entretien et celui de ses catéchistes , soit pour la subsistance des autres pères. Enfin , après avoir demeuré un mois en prison , où il ne prenoit qu'une ou deux fois par jour un peu de lait dans un morceau d'écorce de bois y on le délivra avec quelques chrétiens qui avoient été les compagnons de ses souffrances. Mais en lui rendant la liberté , on ne lui rendit pas ce qu'on lui avoit enlevé , et il a fallu y suppléer comme nous avons pu. La manière dont ce fervent missionnaire sest comporté pendant tontine temps-là a fait beaucoup d honneur à notre sainte religion, les infidèles ne pouvant s'empêcher d'admirer sa patience et la joie qui étoit répandue sur son visage.
Le père de la Fontaine a eu aussi part aux opprobres de la croix du Sauveur. I^es Brames de la ville de Punguenour , voyant les progrès qu'il faisoit , en conçurent de la jalousie , et résolurent de le faire chasser de son ermitage avec outrage et ignominie» Dans cette vue ils engagèrent quelques néophytes de leur caste à l'accuser de se servir de vin au sacri* fice de la messe , ce qui passe parmi ces peuples pour un crime capital. Après bien des affronts et des peines humiliantes , dont Notre-Sèigneur a tiré sa gloire , la persécution a cessé , et ce père travaille avec plus de bénédictions qu'auparavant à la conversion des gentils. Quant au père Petit, ne sachant pas encore assez bien la langue du pays , il s'est retiré dans une espèce de déi»ertoii il demieure pour l'ap^^
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES* 2o3
prendre et pour se former peu à peu aux bizarres 5* coutumes de ces peuples, et à la vie pénitente quïl doit mener.
Le père Mauduit est actuellement en prison , d'où il m'écrit en ces termes : J'ai été battu , bafoué et meurtri jusquà la mort ai^ec mes bons catéchistes ; mais enfin je suis encore çii^ant et en état de rendre sen^ice à Dieu , si mes péchés ne ni en rendent pas indigne. On ma tout pris , et je cous prie de me se-* courir. J'avoue que cette triste nouvelle m'a percé le cœur; mais ce qui me pénètre de douleur est de nous voir presque dépourvus de tout , et dans une espèce d'impossibilité de secourir ce pauvre captif pour Jésus- Christ. Nous commençons à vendre nos meubles et ce -qui nous reste d iiistrumens de mathéiuatiques , pour ne pas manquer à nos chers missionnaires dans aes nécessités si pressantes.
Les pères Queneiri, Papin etBaudré sont dans lé royaume de Bengale, où ils ne manquent pas d'occupation. Ce dernier vint l'an passé sur les vaisseaux de la royale Compagnie^ Sa santé ne lui a pas permis d'entrer dans la mission des terres , à laquelle il souhaitoit ardemment de se consacrer.
Nous sommes ici cinq prêtres et deux frères de notre Compagnie , tous fort occupés. Le père de la Breuille » qui est revenu de Carnate , enseigne la
Shilosophie. Le père Dolu est curé de la paroisse es Malabares. Le père de la Lane , venu par les derniers vaisseaux , apprend les langues du pays ^ pour entrer en mission l'année prochaine. Le père Turpin travaille très-utilement à la conversion des gentils de cette ville , et apprend la langue lalîne à quelques jeunes Français et Portugais, cp ' -^eshnent à l'état ecclésiastique. Le frère j prend la lecture , l'écriture , l'arithmétir tage et autres sciences aux enfs»n<i afin ^ dans la suite gagner leur t
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de bien élever cette jeunesse , et de lui inspirer la craîjite de Dieu. Le Seigneur a béni cette année nos travaux , car nous comptons plus de trois cents per-^ sonnes adultes , baptisées dans notre église. La ville de Pondichery s'augmente tous les jours. On y comptç plus de trente mille âmes , entre lesquelles il n'y, a encore qu'environ deux mille Chrétiens. Mous espérons-, avec la grâce de Dieu, qu'en peu d'années la plus grande partie de ce peuple embrassera notre sainte religion. Nous ferons tous nos efforts poiur cela y et je puis vous assurer que nous n'y épargne* Tons ni nos peines, ni nos travaux. S'il vient ici cette année quelques vaisseaux français, j'aurai Thont neur de vous écrire plus amplement, et de vous as?* surer que je suis toujours avec un très-profond le^-r pect, etc.
LETTRE
Du père le Gobien, aux Missionnaires français à
la Cliine et aux Indes.
Mes révérends pères.
Quelque sensibles que nous ayons été â la perte
3ue nous avons faite du révérend père Verjus , je ne oute pas que la nouvelle de sa mort , qui doit maintenant avoir été portée jusqu'à vous, n'ait fait au fond de vos cœurs les mêmes impressions , et peut-être encore de plus vives, puisque vous perdez en sa personne celui que vous regardiez avec raison comme le père et le fondateur de vos missions. 11 l'étôit en efiet , et c'est à l'établissement de cet ouvrage si nécessaire au salut des âmes, qu'il a employé une b^mne partie de sa vie. U y a consacré ses soins, ses veilles»
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 2o5
9a santé , le crédit de ses amis , toutes les pensées de son esprit , et j'ose dire , toute la tendresse et tous les mouvemens de son cœur.
J'ai cru , mes révérends pères , pour ne vous pas laisser sans quelque consolation dans une si juste douleur , et pour adoucir même , en quelque façon , la nôtre , ne pouvoir rien faire de mieux , que de recueillir ce que j'ai su par moi-même , et ce que j aï pu apprendre par d'autres, des parlicularités de sa vie et de ses vertus. Le récit que je vous en ferai sera court et simple , et ne contiendra rien qui ne soit conforme à l'exacte vérité. Mais j'espère, sa mémoire vous étant aussi chère qu'elle l'est , que vous en serez touchés , et que vous y trouverez même , quelque fervens que vous puissiez être , de quoi vous instruire et vous édifier.
Le père Antoine Verjus naquit à Paris le 24 jan-» vier 1 632. On remarqua en lui , dès ses plus tendres années , un naturel heureux , et cet assemblage de bonnes qualités , qui font toujours naître de grandes espérances , et qui attirent l'attention et les soins particuliers des parens. Il parut même , en diverses occasions , que la Providence veilloit d'une manière spéciale à sa conservation; et Ton a toujours re-» gardé dans sa famille, non - seulement comme un effet sensible de cette protection particulière de Dieu, mais encore comme une chose qui approchoil du miracle , ce qui lui arriva à l'âge de neuf ou dix ans.
Un jour qu'il se promenoit à la campagne , s'étant échappé à la vigilance de ceux qu'on avoit commis pour son éducation , il monta sur un puits très-profond qui n'étoil couvert que de mauvaises planches , et se faîsoit un divertissement de s'y promener comme sur une espèce de théâtre , quand les deux planches du milieu lui manquèrent tout à coup sous les pied 11 étoit perdu sans ressource, si, en tombant, il se fût pris à une des planches qui restoient eiM
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et où il demeura attaché , n'ayant , pour soutenir tout le poids de son coips , ainsi suspendu ^que l'extrémité de ses doigts. Il demeura en cet état jusqu'à ce qu une jeune paysanne accourut au bruit qu'elle entendit; mais comme elle n'avoit pas assez de force pour l'aider à sortir de ce danger , tout ce qu^elle put faire fut de crier elle-même, et d'appeler du inonde à son secours. Alors un homme inconnu s'ap* procha , et l'ayant retiré sans peine, il l'avertit d aller Wi l'heure même à une chapelle de la sainte Vierge, qui étoit dans le voisinage , pour y rendre grâc% à Dieu de^lavoir délivré d'un péril si évident. Il le fit avec joie , car il avoit déjà envers Marie une dévotion particulière, qu'il a conservée jusqu'à la fin de ses jours* Toute la bonté de son cœur se fît connoître dès qpt âge tendre. A peine eut - il rejoint les gens de sa maison , qu'il envoya promptement chercher celui Ijui lui avoit sauvé la vie , afin de lui procurer la récompense qu'il méritoit. Mais cet homme , que la Providence sembloit n'avoir conduit là que pour le tirer de ce péril, disparut à l'instant; et quelque diligence qu'on fît pour le trouver, ou du moms pour savoir qui il étoit, on nen put jamais être instruit.^
A l'égard de la jeune paysanne , pour reconnoîtré le service qu'elle lui avoit rendu , il s'appliqua à l'instruire lui-même des mystères et des devoirs de la religion , et il le fit si parfaitement, tout enfant qu'il ëtoit encore^, qu'on la jugea digne, quelque temps après, d'être reçue en qualité de religieuse chez les hospitalières de la place Pioyale, où elle a donnée pendant toute sa vie , de grands exemples des vertus propres à son état. Il courut dans sa jeunesse, malgré l'attention de ses parens, plusieurs autres dangers, où la protection de Dieu parut toujours d'une manière si visibli^^ que le père Verjus , qui parloit peu de lui> avôïïoit quelquefois à ses amis quil ne
Souvoit s'en rappeler Je souvenir sans être pénétré e la plus vive reconnoissance.
Monsieur Verjus , qui cq|pptoit pour peu les avan» tages de la fortune ^ s'ils n étoient accompagnés et soutenus d'un vrai mérite , n'épargna rien pour cultiver les heureuses inclinations d'un fils qu'il £^oit. tendrement. Quoique personne ne fût plus capable que lui de donner à ses enfans une éducation heureuse , comme le savent ceux qui l'ont connu , et comme il a assez paru par les fruits solides qu* ib ont retirés de ses soins , et par la manière dont ils, se sont distingués dans la profession qu'ils ont suivie, il crut cependant n'en pouvoir donner à celui-ci une meilleure , que de le faire étudier dans notre collège de Paris. Il y fit en peu de temps de grands progrès et dans les sciences et dans la piété. Dès-lors on admiroit en lui des sentimens nobles et élevés beaucoup au-dessus de son âge ; un naturel égal et sans humeur , une sagesse anticipée , un esprit vif et pénétrant, et qui ne se rebutoit pas aisément du travail, beaucoup de fermeté et de courage, en un mot, les plus heureuses dispositions du monde à servir quelque jour utilement l'état dans le siècle , comme plusieurs autres de sa famille. Mais Dieu, qui vouloit l'attirer à son service , lui inspira d'autres vues. Dans le temps qu'on songeoit à le retirer du collège pour lui faire prendre le parti de l'épée, il se sentit fortement pressé de quitter le monde , et d'entrer dans notre Compagnie. Le père Petau , à qui il avoit déjà confié sa conscience , fut celui qu'il consulta sur son dessein. Ce grand homme , aussi recômmandable par sa sagesse et par son éminente vertu, que par cette capacité profonde qui le rendit une des plus vives lumières de son siècle , se fit un plaisir de l'écouter ; et comme il connoissoît déjà , par lui-même et par le témoignage public , la piétéi constante et les talens naturels du jeune homme j
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après quelques entretiens particuliers , il l'assura que sa vocation venoit de Dieu. Il en fallut faire la déclal*ation à son père , qui 91 fut vivement touché , et qui mit d'abord tout en œuvre pour s'opposer au dessein de son fils ; mais comme ni la tendresse ni Tauloril^ paternelle ne gagnoient rien sur un esprit na- , turellement ferme , il lui fit faire divers voyages de plaisir aux environs de Paris , pour voir s'il n'y avoit point quelque légèreté dans son dessein , et si le commerce du monde /i^ lui inspireroit point d'autres sentimens.
Ce fut dans une de ces promenades qu'il commença à donner des marques de ce zèle ardent pour la conversion des infidèles , qui a si fort éclaté dans la suite de sa vie. Il se trouva un jour chez un gentilhomme f ami particulier de M. Verjus. Pour mire plaisir aii père , le gentilhomme n'omit rien de ce qu'il crut propre à éprouver la vocation du fils : mais , bien loin de l'ébranler , le jeune homme n'en paHit qu9 plus affermi. Il s'insinua môme si bien dans l'espri^ du gentilhomme, et lui parla sur la conversion des infidèles d'une manière si pathétique , qu'il l'engagea à contribuer, par. ses aumônes, à cette bonne œiivre# Il lui laissa sur cela un mémoire écrit de sa main y où il l'exhortoit à donner deux mille écus au novi-* ciat des Jésuites , pour y élever de jeunes mission-* naires propres à aller porter les lumières de l'évan-
Sile dans le nouveau Monde. Ce mémoire se trouva ans les papiers du gentilhomme après sa mort, aveo son testament , qui éloit en effet chargé de celte au-* mône, et qui fut exécuté avant même que le pèra Verjus eût fait ses premiers vœux de religion. Cependant M. Verjus voyant que tous les moyens qu'il avoit pris pour faire changer de résolution à son fils 5 n'avoient servi qu'à la fortifier , ne voulut plus s'op-» poser aux desseins de la Providence, et il en fit le
sacrifice
ÉDIFIANTES ET CIHIIEUSES. ^pg
sacrifice à Dieu , en homme vertueux et plein à% religion.
La séparation coûta cher à Tun et à Tautre , et le père Verjus a avoué depuis , qu'en ce moment il sentit les mouvemens de la nature se réveiller dans son cœur , d'une manière si forte , qu'il en fut ébranlé» Mais , dès qu'il fut au noviciat , il protesta à Jésus- Christ que sa croix lui tiendroit lieu à l'avenir , de tout ce qu'il avoit eu de plus cher dans le monde» En même temps ses peines s'évanouirent, et il ne songea plus qu'à acquérir la perfection de l'état qu'il venoit d'embrasser.
On ne sauroit dire avec quelle ferveur il s'appliqua k remplir tous les devoirs de sa profession. Il étoit alors dans sa dix-neuvième année ; et , comme il avoit l'esprit mûr et fort avancé , il prit les choses de la piété , non pas en novice , mais en homme fait. Il s'appliqua particulièrement aux vertus solides, et propres à former un homme destiné à travailler au salut des âmes. La conversion du nouveau Monde ^yant été le principal attrait de sa vocation , c'est là qu'il rapportoit ses prières, ses communions, ses mortifications et toutes les autres pratiques de la vie religieuse ; et son zèle le porta dès ce temps-là à écrire à notre père Général pour lui demander la permission de s'y consacrer lui-même le plutôt qu'il se pourroit. Ce fut dans de si saintes dispositions qu'il fit ses premiers vœux.
Après son noviciat , on l'envoya régenter en Bretagne. Le désir qu'il avoit de se consacrer aux missions ne s'y ralentit pas; aii contraire, il s'y alluma encore davantage par les exemples de plusieurs fervens missionnaires , que les Jésuites avoient de tous côtés dans cette province. Mais il comprit bien , par la conduite qu'on observe dans notre Compagnie , qu'il n'étoit pas encore mûr pour des emplois si difiiciles; qu'outre les forces du corps et un âge plus T. FI. 14
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arancé, il felîdlt acquérir beaucoùj) de cannoissance^^y et s'exercer long-temps dans le travail ; qii'enfin il ne derdit pas aller dans le nouveau Monde pour se rendre saint , mais plutôt qu'il falloit se rendre saint ^ pour être en état a aller travailler avec succès à Id conversion du nouveau Monde. Ainsi , il ne songesC qu'à se perfectionner dans son emploi ; et les classes furent pour hii une espèce d'apprentissage, où il Vaccoutuma de bonne heure , comme il espëroit dé le faire un jour dans les missions, à souffrir^ àUra-^ tailler , à instruire et à former les autres à la vertu» A mesure qu'il enseignoit à ses écoliers les voies dû salut , il marchoit à grands pas dans celle de la perfection ; et comme il rapportoit tout à cette fin , nî l'étude des langues, ni la lecture des auteurs profanes, tii le plaisir qu il prenoit à la poésie et à Téloquence , ne furent pas capables de dessécher sa dévotion. Mai^ aussi îl sut si bien allier l'un avec Tautre, que ta dévotion ne parut jamais nuire à ses études. Il y fii eti effet des progrès très-considérables , et i! se trouVoit parmi nous peu de personnes qui eussent plus de
oût que lui pout les ouvrages d'esprit , et qui enten-
issent plus finement les belles-lettres.
Il fil ensuite sa théologie avec le même succès , et 11 crut alors pouvoir espérer que le père Générât écouteroit ses prières , et qu'il fui accorderoît etiàm la grâce qu'il avoit si long-temps désirée. Bien dés raisons cejpendantparoissdient s'dpposeràsondessein^^ Comme if s'abandonnoit sans ménagement à tout ce
u'il entreprenoit , son extrême application à l'étude
ni avoit causé des maladies considérables , jusqu'à l'obliger souvent d'en interrompre le cours , et dé laisser les classes pour quelque temps. Sa poitrine même paroissoit entièrement ruinée , et on désespétoit qu il p^it jamais se rétablir. D'ailleurs on devoit avoir de ïa peine à se priver en France d'un hoitamé que son esprit , sa capacité et son excellent naiturd
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fcndoient propre à tf autres foilciions importantes > et qui demandoient moins de forces ^ue les emploie de la vie apostolicpe*
Cependant sa fermeté et son ttle lui firent pié^iièt si fortement ses supérieurs , qu'il leur fit une espèce de violence ; et malgré tous les obstacles qu*on lui opposa j il obtint enfin du père Général la permission de partir. Mais Dieu ne lui inspiroit ce grand tèlë que pour éprouver sa fidélité , ou plutôt il attendoit encore plus de son zèle , que ce qu'il lui avoit inspiré. Il ne demandoit qu'une place parmi les missionnaires) et Dieu , en le destinant à en être le pète et le conducteur , vouloit en quelque manière , qu'il les refifiiplit toutes*
M. le comte de Crecy qui fut averti, qtidicpï'utt peu tard, de son dessein , ne put jamais se résoudre à perdre «n frère qui lui étoit si cher. II s'opposa fortement à son départ ; et il lui fut d'autatït plus tdsi d'y réussir , que les médecins déclarèrent que dans li fbiblesse où se trouvoit alors le père Verjus, il ne pouvoit pas même entreprendre le voyage, sans courîi? risque de sa vie. Les raisons et les prières de M. àé Crecy touchèrent les supérieurs, et il fut conclu qu^ Je père Verjus resteront en France. Tout te qu'on pu< faire pour le eonsoler , fut de lui donner quelque espérance d'obtenir dans Un atitre tetnps ce qu'on étoit alors obligé de lui refuser.
Le père V«jus Songea dôhc à rétablir sa santéé Mais comme il ft'âttendoit rien des renièdés ordinaires , qu'il avoit si souvent et si inutilement employés y il eut recours & de nouveaux moyens que sa piété lui inspira. Il avoit une grande vénératîoii pottf la mémoire de M. Michel lé Nobletï , célèbre tnîs-^ sionnaire de Bretagne, qui étoit moft quelques années auparavant en odeur de sainteté (le 5 mai i652), et dont il avoit ouï parler avw «AiHriiftrtfi durant ^n séjouir en cette pr ovînee** VA nt dans %en
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dévotions particulières; et pour obtenir sa gnérîson par les mérites de ce saint missionnaire , il s engagea par vœu à écrire sa vie. Cette vie, qu'il donna sous le nom de Tabbé de saint André fut reçue du public aveô un applaudissement général. On la lut dans toutes les communautés , et on la proposa aux ecclésiastiques deg séminaires, comme un modèle parfait pour ceux qui travaillent à la conversion des âmes.
Uèstime que tout le monde fit de cet ouvrage , qui n'étoit pourtant qu'un premier essai , ne donna
I^amais envie au père Verjus de s'en déclarer Tauteur. 1 compta pour rien les louangesqu'il méritoit, pourvu que le prochain en retirât un solide avantage : et cela a été une des maximes qu'il a le plus constamment suivies , de travailler toujours sans aucune vue d'in-» térét propre , sachant bien que Dieu nous récompense au centuple , non-seulement de la gloire que nous lui rendons , mais encore de celle que* nous nous déro^ bons , pour l'amour de lui , dans l'esprit des hommes. Ce travail qui devoit être , ce semble , un obstacle au rétablissement de sa santé , devint un remède à son mal , comme sa foi le lui avoit fait espérer. Il se trouva dans la suite beaucoup mieux; et quoiqu'il ne fut point encore assez fort pour exécuter ses premiers desseins , il ne désespéra pas de pouvoir s'occuper utilement en France au salut du prochain.
On eût bien souhaité qu'il se fût appliqué à la prédication. Il avoit pour cela des qqalités qui ne se trouvent guère réunies dans la même personne : une éloquence naturelle et pleine d'onction , une politesse qui n'avoit rien d'atfecté, beaucoup de feu dans l'esprit et dans l'action , une imagination qui répandoit partout de l'agrément et de la clarté y. et surtout un sens droit , un discernement juste , et un goût exquis , pour découvrir ce qu'il y a de yraî et de solide en chaque chose : mais la foiblesse de Sd^ poitrine et un asthme continuel ^mpéchèreat tou-^
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jours les supérieurs de l'appliquer à cette fonctiorr. Il s'en consola plus aisément que ses amis , parce qu*U redoutoit ce que ce ministère a d'éclatant ; mais 9 pour ne pas laisser languir son zèle , il résolul d'écrire sur des matières de piété. Pour connoître ce que le père Verjus étoit capable de faire en ce genre-là , outre la vie de M. le Nobletz , dont | ai parlé , il ne faut que jeter les yeux sur celle de saint François de Borgia , qu'il a beaucoup plus travaillée ^ et à laquelle il eût encore voulu mettre la dernière main sur la fin de sa vie , si ses occupations et ses incommodités lui eussent laissé quelque^ momens de loisir. C'est un ouvrage plein de cet esprit du christianisme et de ces grands sentimens , qui font
Î)aroître la vertu dans tout son jour. Tout y respire e mépris des grandeurs humaines ^ les charmes de la solitude , le prix des humiliations , Tamour de la pénitence, et la douceur de la prière et de la contemplation : il est difficile de lire cette histoire avec quelque attention , sans être également touché et des grands exem|)les qu'on y remarque , et de la manière vive et éloquente dont les choses sont exposées par l'auteur.
Le père Verjus avoit sui^kt pour écrire une facilité merveilleuse. Rien, ce^mble, ne Ini coûtoit ; et dès qu'il prenoit la plume , tout ce qu'il vouloit dire se présentoit d'abord à son esprit , et couloit comme de source , sans qu'il fut obligé de le cher^ cher.^ Je me suis moi-même fait souvent un plaisir de lui voir écrire nu grand nombre de lettres sur des affaires importantes , qui demandoient de la réflexion et delà justesse : il les écrivoit toutes aussi vite que si on les lui eût dictées ; et je trouvois à la fin non-seulement qu'il n'avoit rien omis d'essentiel ni pour le fond ni pour Tordre y mais qu'il y avoit partout un agrément et un tour d'esprit , r *
il est difi&cile d Wiver , même avec beaucoup d'étf
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et de trayail. U y a peu de personnes , en France», (d'une certaine oistinGtion , qui n aient lu ou reçu de se$ lettres, soit de celles qu'il écrivoit en son nom , joit de celles qu'il a écrites pour le révérend père de la Chaise. Goipme il tenoit lui-même un registre de celles particulièrement qui étoient sur des affaires impor-^ tantes, 1^ nombre qu^on en a est si prodigieux, qu'oti pourroit être surpris, qu'avec ses autres occupations , |1 ail pu fournir à un si grand travail.
Il seroit à souhaiter pour le public , qu'on eàt con-i^ervé les lettres qu'il a écrites à feue Macbme Fabbesse ^e Malnouè* (Marie-£léonor€ de Hohan ) , sur différent sujets de spiritualité. Cette princesse , si recom^ xnandable par sa piété , par son esprit et par sapoli^ tesse , pouvait elle-même servir de modèle à tous ceuiL qui se piquaient de bien écrire. Elle se conlioissoit parfaitement en ces sortes d'ouvrages ; et le commerce qu'elle avoit avec tout ce qu'il y avoit de plus poli et déplus spirituel, luidonnoit lieu d^en pou^ iroir juger mieux que tout autre. Elle disoit quelquefois que dans les lettres de^ personnes de sa cor-^ naissance qui écrivoient le mieux , il lui sembloit voir tout d'un coup ce qu'ils avoient d^esprit ; mais que dans celles qn'ell^Mçévoit du père Verjus , elle Itpèrcevoit , comme eiRloignement et en perspective , un fond d'esprit en réserve , qui alloit incora* likrablement au-delà de ce qu'il en vouloit faire paroitre. Elle youlut mettre à la tête de son admirable paraphrase sur le livre de la Sagesse un# pré«^ lace de la façon du père Verjus. Ce père en fit une très^courte , et en si peu de temps , qu'il sembla y afieeter quelque sorte de négligence. Cepeiulant elle parut si belle à Madame lie Malnouë , qu'elle ne pouvoit se htsser de dire que ce petit nombre de paroles, rangées en apparence sans art et sans étude, valoient un livre entier.
La réputation que le p^e Yerfus s'éloil acquise
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de bien écrire , le fit rechercher de phisieurs per^ tonnes de qualité , qui eussent bien Toulu profiter de son esprit et de ses talens ; il s'en excusa toujours ^ur l'obligation où il croyoit être de donner 9on temps à quelque chose de plus importacit à la gloire de Dieu et au salut du prochain. CepfBndaiU il ne put ^e défendre de prêter sa plume pour travaiiler \ quelques ouvrages d'un genre différent ; mais c'étoil (daps une conjoncture ou le devoir et l'^unitié sem-bloient l'exiger de lui. Parmi ceux-là , on peat mettre J'apologie de M. le cardinal dP F.ur$temberg , enleva à Cologne pendant qu'on y traitoit de la paix ; plursleurs manifestes français et latins pour les princes d'Allemagne , contre les prétentions de la cour dç Vienne, et quelques autres écrits de même naturç qui regardoient les intérêts de la France , et qu'il fit pour soulager M. le comte de Crccy , lorsqu'il fut: envoyé auprès de lui en Allemagne par. ordre même du Roi. Ce fut en 1672 que ce ministre » ^ccabl^ par la multitude des affaires dont il étoit chargé ^ et encore plus par ses indispositions , souhaita avoir auprès de lui le père Verjus , dont il connoissoit mieux que personne l'iiabileté et la facilité pour le travail. Ce père s'acquit, dans toutes les cours d'Aileihagne , une grande réputation 9 non-seulement par son esprit , mais beaucoup plus encore par sa vertu et par sa droiture. On admiroit en lui , avec une pénétration à laquelle rien n'échappoit, une modestie et des airs simples et miis , qui ont toujours fait so^ jcaractère parmi nous , et qui étoient encore plits remarquables au milieu du monde. Il se faisoit hon<^neur de porter son habit jusque dans les palais des princes protestans , où le nom de Jésuite étoit le plus en horreur ; et il paroissoit dans toute sa con- .duite un fond de piété et de religion qui le faisoit ^imer et respecter de ceux dont d étoit coxibu. Le premier, pûnistre de M. l'électeur de Brande-
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bourg , homme d'une capacité reconnue dans tout Fempire , mais zëlé calviniste , et qui dès son enfance avoit pris dans les livres de ses docteurs d'étranges impressions contre les Jésuites , disoit souvent qu'il passeroit volontiers sa vie avec lui. Ce n'est pas que ce père le ménageât en aucune manière quand il s'agissoit de religion ; il lui parloit sur ce sujet avec k liberté qui convient à un ministre de Jésus-Christ ; et il employa souvent toute la force de son zèle pour lui faire sentir ses erreurs et pour Ten détacher. S'il ne réussit pas à le convertir , la considération que ce ministre avoit pour lui fut cependant utile à la religion. Il lui représenta combien il étoit honteux: de recevoir et de récompenser , comme on faisoit en quelques cours d'Allemagne, et surtout en celle de son maître , certains réfugiés de France et d'autres royaumes catholiques , à qui le seul esprit de libertinage avoit fait quitter leur pays et leur religion , et il ferma par4à à plusieurs , l'asile qu'ils cherchoient à leurs désordres. Ce n'étoit que par un esprit de zèle , et pour les ramener plus aisément dans le bon chemin , qu'il en usoit de la sorte. Lorsu'il pouvoit les joindre et leur parler , il n'est point e mouvemens qu'il ne se donnât pour les faire revenir de leur égarement. Il s'appliquoit à les instruire ; il les effrayoit par la crainte des jugemens de Dieu; il les gagnoit par mille bon^ pffices ; il procuroit leur réconciliation avec les supérieù|« ) dont ils craignoient les châlimens et l'autorité ; il tâchoit de mettre à couvert leur honneur et celui de leur ordre , s'ils éloient ' religieux : enfin il les conduisoit dans des lieux où il pouvoit espérer que leurs personnes et leur salut seroient à l'avenir en sûreté. Cette espèce de mission que son zèle lui avoit inspirée jusque dans les cours et dans les palais des princes hérétiques , l'occupoît de telle sorte et lui réussit si bien , qu'il sembloit que la Providence ne l'y avoit envoyé que pour faire rentier dans TËglise ces esprits égarés. *
Le premier minisire du duc de Hanovre ( M. de Grote ) n'eut pas moins de considération pour le père Verjus , qu'en avoit eu celui de Brandebourg. Il servoit un pnnce catholique , et il avoit le malheur de suivre le parti protestant* La beauté et l'élévation de son génie, jointes à une naissance très* distinguée , lui donnoient un grand crédit en cette cour. Mais plus il avoit de mérite , plus il étoit touché de celui au père Verjus. Il se déroboit souvent à ses plus importantes afikires , pour l'entretenir et pour disputer avec lui. Il sembloit qu'il cherchât la vérité; il l'écoutoit du moins avec plaisir , quand le père tâchoit de la lui faire connoître. Maïs ses préjugés l'emportèrent sur sa raison , et quoique ébranlé , îl ne put jamais se résoudre à abandonaer ses sentimens. Il avoua pourtant de bonne foi que le père Verjus l'avoit entièrement persuadé que les opinions des calvinistes n'étoient pas soutenables , et que pour lui 5 s'il pouvoit une fois se déterminer à condamner celles de Luther , ce ne seroit jamais que pour embrasser la religion catholique. Il ajoutoit aussi que le père lui avoit donné une haute idée des Jésuites , il qu'il se croiroit fort heureux d'en avoir toujours auprès de lui deul ou trois de son caractère. .
Mais la princesse Sophie , palatine , alors duchesse. d'Osnabrid^^et depuis duchesse douairière de Hanovre, connut peut-être mieux que personne les excellentes qualités du père Verjus. Elle l'honora de son estime et de sa confiance , et lui en donna , en diverses rencontres , des marques très-particulières. Comme elle comptoit entièrement sur sa discrétion et sa prudence , elle voulut bien s'ouvrir à lui sur plusieurs affaires importantes qui concernoient samaison, et qui paroissoient même devoir être avantageuses à la religion catholique. C'est ce qui fit que le père Verjus répondit d'abord avec toute l'appli son zèle à l'honneur que lui faisoit cette
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Cl qu^il chercha à entrer dans les desseins qu'elle lui proposoit. Ils furent cependant sans effet par divers obstacles qui les arrêtèrent , et auxquels le désir qu^U avoit d'étendre la vraie religion , ne lui permit pa$ d'être insensible.
Si le père Verjus s'acquît tant d'estime à la cour des princes protestans de l'Empire , il est aisé de juger qu'il ne se fit pas moins estimer chez les princes catholiques. M. l'électeur de Cologne ^ Maximilien-r Henri , duc de Bavière ) , M. l'évêque de Strasbourg (François Egon de Furstemberg) , et M. le prince Guillaume de Furstemberg son frère , qui a été depuis cardinal , lui donnèrent toutes les marques possibles de bienveillance. Non - seulement ils lui parloient fanylièrement de leurs affaires et de leurs intérêts , mais ils cherchoient toutes les occasions de l'obliger. Ils lui accordoient avec plaisir les grâces qu'il prenoit la liberté de leur demander , et qui jamais ne le regardoient personnellement. Ils l'invitoient même à se charger librement des prières qu'oa voudroit leur faire par son canal , persuadés que ce qu'il auroit trouvé juste , mériteroit toujours leur attention.
M. révêque de Munster ( Bernard ^e Gaalen ) ^ quoique accablé d'affaires , et toujours occupé d'une infinité de grands projets , et M. le duc de Hanovre , catholique , quiétoit le prince , et peut-être l'homme de l'Empire le plus savant dans la religion y témoignoient souvent qu'ils ne se délassoient agréablement
Su'en sa compagnie. Ils lui trouvoient de l'érudition ans toutes les sciences , de la délicatesse pour les belles-lettres, une critique fine dans les ouvrages d'esprit , et une douceur animée de je ne sais quelle vivacité , qui réveilloit toujours la conversation; mais surtout une vertu à l'épreuve y et qui ne se démentoit jamais ; de sorte qu'ils le faisoient venir auprès d'eux le plus souvent qu'ils pouvoient , et
^iju'ils ne s'en sépvoiènt jamais qu'ayec une nou^ velle envie de le revoir.
Mais celui qui se distingua davantage , par l'es»lime qu'il eut pour ^ père Verjus , fut sans doute Je célèbre évéque de Paderborn ( Ferdinand de Fur»temberg ) , alors coadjuteur de Munster* Toute l'Eur |:ope sait que per^nne ne se coimoissoit mieuK en mérite que|^grand prince; quelque caché qu'U
J)ut être , Wralloit chercher jusque dans les Iteux es plus reculés , parmi les étrangers , aussi bien que parmi ceux de sa nation ; et il croyoit ne pouvoir rendre assez d'honneur k ceux qi|i se distinguoient par quelque endroit. Dès qu'il connut le père Verjus, il se l'attacha par les témoignages de la plus sincère affection ; et dans le dessein qu'il avoit de le retenir toujours auprès de sa personne , il combattoit continuellement les résistances de M. le comte de Crecj, aui de son côté ne pouvoit guère se passer de lui ans les différentes cours d'Alleniagne où le service du Roi l'appeloit.
Le père s'attacha d'autant plus à mériter et à cultiver les bonnes grâces de M. l'évéque de Paderborn , qu'il reconnut en lui un grand fond de religion , et un désir très-ardent ^'é\fndre partout la foi catho^ Hque. Il sut avec quelle piété ce prince si zélé avôit dijà établi des missions en Alleoiagne ; il iid persuada de répandre encore ses libéralités jusqu'à la Chine , en donnant un fonds considérable pour y entretenir à perpétuité huit n^issionnaires. Cette fondation, ines révérends pères- , dont voua êtes parfaitement instruits par les relations publiques , et dont yoiif avez en partie recueilli les fruits , est également dne et au zèle de cet incomparable prélat , et au aoio que i^ père Verjus eut de la lui inspirer.
Comme la marque la plus sûre d'un mérite vrai et solide, est sans doute l'estime universelle des granda liçMnine^ avec qui on a lieu d'afoir quelque
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coimnétce , dans le dessein que ^'al , mes révérendi pères , de vous faire counoîire celui du père Verjus , ne soyez pas surpris si je m'étends sur Tidée que les personnes les plus qualifiée^ ea ont eue* La France a jugé de lui comme rAllemagne ; et le sentiment de ceux qui ont eu de la considération pour lui, lui €st d'autant plus avantageux , qu'ils ^|t encore eu plus de temps pour le connoître que|H étrangers.
5i le père Verjus avoit de la consfroration pont la personne de M. le cardinal d'Ëstrées , cet illustre prélaC, que nul autre n'a surpassé en générosité, ne manquoit aussi aucune occasion de marquer l'estime qu'il avoit pour le père Verjus. Il stuihlolt souvent descendre de son rang pour venir s'cnitetenir familièrement avec lui ; il se faisoit un plaisir de l'obliger et -de le prévenir en toute rencontre ; et comme si ce n'eût pas été assez de l'honorer de sa protection et de son amitié , il voulut absolument lui faire accepter une pension considérable , nc^ pas tant , disoit - il , pour pourvoir à ses besoins , que pour faire connoître combien il le considéroit. Le père Verjus refusa constamment cette marque de sa bienveillance , et il l'assura toujours de la manière la plus forte , qu'il ne se q|ettri)it jdmais hors d'état de pouvoir jurer que son extrême dévouement p';ur sa personoe , avoit été et seroit toute sa vie désintéressé ; mais que pour marquer à Son Ëminence qn il rie prétendoit pas se défendre de lui avoir obligatioii, il consentoît y quand elle auroit cinquante mille écus de rente , d en recevoir tous les mois dix ou dôme écus pour les missions. C'est ainsi qu'oubliant ses propres intérêts , il ne perdoit jamais de tue ceux d« l'Église et du prochain.
Il se servit encore plus avantageusement pour ses missions de la faveur de M. le marquis de Louvois^ et de ceile de M. le marquis de Seignelay. On vit , durant quelques années , dans ces deux ministres ^
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une espèce d'émulation à cjui donneroit an pèrt Terjus plus de marques de son pouvoir et de sa pro« tection. lis sembloient se disputer l'un à Tautre les occasions de lui pcocurer des grâces ; et il ménagea si sagement leur bonne volonté y ou , comme il le disoit lui-même , Dieu le conduisit si heureusement dans les affaires qu'il eut à traiter avec eux , que ses» chères missions profitèrent toujours de la disposition favorable où ces deux grands hommes étoient à son égard.
Mais de tous ceux qui étoient alors dans le ministère 9 celui qui, sans contredit, lui voulut le plus de bien , ce fut M. le marquis de Croissj. Ce mi^ nistre a souvent dit qu'il ne croyoit pas avoir dans le monde un ami plus attaché et plus solide* Aussi n'avoit-il rien de caché pour lui ^ans ce qui regardoii ses intérêts particuliers et ceux de sa famille ; il lui communiquoit ses desseins ; il lui faisoit part de ses succès ; il déchargeoit ses peines dans son cœur , et de quelque affaire qu'il lui parlât , il trouvoit toujours dans les vues que le père ¥erjus lui jproposoit, comme il Ta souvent témoigné lui-même y des con* seils pleins de sagesse et de religion.
Je ne puis omettre ici une marque singulière , et qui* a été sue de peu de personnes, qu'il lui donna de son estime , en le proposant au Roi pour ménager une des affaires les plus délicates et les plus impor-tantes de l'Europe , et qui demandoit dans celui à qui on laconfioit, le plus de sagesse et de talent pour s'insinuer dans les esprits. L'instruction qu'on devoit lui donner pour cela étoit déjà toute dressée et sub-» siste encore. Elle faisoit voir jusqu'où alloit la con^ fiance qu'on avoit en lui, puisqu'on lui remettoil la disposition de plusieurs sommes considérables^ qu'il devoit employer selon les occurrences. Mais un changement inopiné , qui arriva par rapport à cette iifiaire , fit prendre d'autres mesures ^ et le tira de
f embarrras où on l'avril exposé sans le consnlterl Ctf dans le temps qu'on jeta les yeux sut lui , et que le Roi agréa k choiit que le ministre Touloit fi^re , léf l^ère Yefjus ne saroit rien de ce qui se ménageoit; et lorsqu'il en fut enfin instruit, il se trouta fort incertam sur le parti qu'il âvoit à prendre. Quoiqu'il ^ût pour la gloire et le service du Roi un dévouement imtier , qtf il avoit tesex fait paroître en d'autres ocoh SM011S5 dans celle^i néanmoins i! étoit combattu par Topposilion extrême qu'il sentoit pour tout cé qui paroissoit ne pas Raccorder avec l'humilité de sa profession. La situation d'esprit où' ces deux considérations le mirent^ lui fit regarder révénement qui cbangeoh la disposition des choses, comme un Coup heureux ^ et comme une preuve sensible de la pto- «eclioii de Dieu sur lui. Car il étoit si éloigné ae se jj^FOcuirer, on même de désirer des emplois éclatans, u*il évîtoit avec soin les occasions les plus naturelles e se produire ; et qnoiqu'en différens temps dé sa vie il ait eu occasion ae rendre compte au Roi d'aOkires très-imporfeintes pour le bien de la religion et pour celui de Tétai , il l'a toujours fait paa: le ministère des personnes qui avoîent Fhdnneur d'approcher Sa Majesté , sans vouloir paroître lui-même en rien. On lui représenta souvent qu'avant l'hbnàeur d'être connu du Roi autant qu'il 1 étoit, il ne? pouf oit se dispenser de le remercier lui-même deS Kbéraliiés qu'il répandoit de temps en teitips sut fies missions , et de la protection qu'il leur accordoit; jÉaaîs la parfaite reconnoissance dont il étoit pénétré" à cet égard , ne le fit jamais sortir des règles de modestie qu'il s'étoit prescrites, et ses remercîmens Rassoient toujours par le même canal par où les grâfces lui venoîent.
M. le maréchal de Luxembourg ( François-Henri de MontmoTenci ) , que sa valeur et ses victoires ont iendi» si célèbre dans l'Europe, avoit pour le père
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Verjus une confiance qu'qn peut dire qu'il n'a jamais eue pour personne. Quoique peut-être plus occupé de sa propre gloire el de celle de Tétai , que du soin ée son salut, il conservoit pourtant eu sou cœur des principes de religion , qui lui faisoiont estimer la vertu, et qui le portoient quelquefois à rentrer en lui-même. Il s'en est souvent expliqué à ce père , qui ne désespéroit pas de le voir un jour aussi vif et aussi ardent pour Dieu qu'il l'avoit été pour le monde* Mais ce fut particulièrement dans une de ces con jonc* tures^ où il est si avantageux de trouver un homme ^ageet affectionné sur qui on puisse compter, qu'il lui marqua la confiance intime qu'il avoit en lui. Avant que de faire une démarche qui pouvoit avoir de grandes suites pour sa personne , il voulut l'entretenir et lui ouvrir sa conscience. Il souhaita même avoir son avis sur un mémoire important qu'il préparoit , et qui devoit être présenté au Koî. Cette confiance ne diminua pas dans la suite , elle a con-* tinué jusqu'à la mort ; et le père Verjus s'en servoit toujours pour lui inspirer des sentimens chrétiens* Il n'est pas nécessaire de vous rien marquer en détail sur la considération que le révérend père de la Chaise avoit pour le ^ère Verjus , et sur la confiance qu'il lui a témoignée. Vos missions en ont trop ressenti les effets pour qu'aucun de vous puisse Fignorer. Comme il lui connoissoit des vues droites et désintéressées , et on zèle ^rès-ardent pour Tavaffcernent de la religion , il se servoit volontiers de loi dans les affaires qui pouvoient se comnumiqner , fi particulièrement pour écrire une grande partie de» lettres à ^noi Tenga^ec^t la mnltitode des affaires dont il écoit chargé* Il entroit aiiSM avec plaisir dar)» tous les desseins que le père Ve^ns loi fnoyr^M potrr le bien de ses chères nmsions» elles appuyoil de son crédit.
En voilà asséx^ mes lévérends pères > pour faire
lui dans son ordre. Les généraux qui o de son temps , Tout toujours regardé
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connoitre les sentimens qu'où avoit dans le monde pour le père Verjus. D'autres , mieux informés des particularités de sa vie, trouveront peut-être que j'ai omis bien des choses qui auroient pu servir à relever son mérite. Mais je les prie de considérer que ce sont des secrets qui ont à p^ine échappé à son extrême confiance pour ses plus intimes amis , et qu'il eût ensevelis avec lui y s'il les eût cru capables de les révéler au public.
Je passe à la considération qu'on eut toujours pour
ont gouverné conune un homme solide et extrêmement attaché aux véritables intérêts de son corps , qu'il ne séparoit jamais de ceux de l'Eglise. Ils prenoient volontiers ses avis , ils entroient avec plaisir dans ses vues , ils admirotent son zèle et respectoient sa vertu. Les supérieurs de Paris eussent bien souhaité , pour sa conservation ^ qu'il eût modéré son travail. Cependant , dans cet excès même qu'ils ne pouvoient approuver , ils donnoient des éloges continuels à ses bonnes intentions , à sa tendre piété , et à sa profonde humilité.
Mais quelle idée n'en avoient point les particuliers qui étoient assez heureux pour vivre avec lui ? Ils trouvoient dans sa personne non-seulement un fond d'édification , mais encore une ressource assurée dans leurs affaires. Malgré la multitude de ses occupations, il étoit toujours prêt à les recevoir et à s'employer pour leur service. Il ne ménageoit ,' pour les contenter , ni sa peine > ni son crédit ; et les Jésuites étrangers étoient si convaincus de sa générosité , qu'ils s'adressoient à lui comme s'il eût été à Paris le procureur de toutes les provinces.
Vous jugerez par-là , mes révérends pères, de ce qu'il pouvoit être' pour ses amis. Personne n'en a eu tm plus grand nombre, et personne peut-être n'a mieux su les cultiver, et plus mérité leur attachement*
ÉDï)riÀ^tEs Et ctihiÈustes. ^25
Il n'attendoit pas qu'ils s'ouvrissent à lui dans leurs besoins ; il y pensoit le premier , et il se faisoit un plaisir de les prëvenir. Quelques bons offices au reste qu'il eût rendus , il ne soufTroit qu'avec peine qu'on lui en témoignât de la reconnoissance ; et il disoit ordinairement que c'étoit lui faire plaisir que de lui donner occasion d'en faire aux autres.
Il est temps, mes révérends pères , que je reprenne la suite de sa vie > et que je vous parle de ce qui çn a fait et la plus longue et la plus douce occupation^ Le procureur des missions au Levant étant mort^ pour le remplacer , on jeta les yeux sur le père Verjus ^ et il reçut cet emploi , non-seulement comme une disposition de la Pirovidence ^ mais encore comme un dédommagement de la perte qu'il Croyoit avoir faite en demeurant en France. Par-là il se trouvoit continuellement occupé de ce qui étoit le plus capable de nourrir son zèle ; et au lieu qu'en devenant mission^naire , il âuroit été borné à une église et à une province 5 par ce nouvel emploi , il étoit chargé de la conversioti de plusieurs royaumes. Aussi ne regardat-il pas cette occupation comme un temps de reposa Il fut même d'abord persuadé qu'une santé plus forte que la sienne étoit nécessaire pour en remplir toutes les obligations; et il compta moins sur son courage > que sur les secours de la Providencen
Ces missions manquoient alors en plusieurs en^ droits d'ouvriers , faute d'un revenu sulfisant pour les entretenir ; et la piété des fidèles s'étant refroidie > on étoit contraint d'abandonner sans instruction un grand nombre de schismatiques. Mais le père Verjus fit bientôt changer de face à ces nouvelles Eglises,; il les augmenta en peu de temps d'un grand nombre d'établissemens ; il les pourvut de ministres qu'il prit dans toutes nos provinces; et au lieu que ses prédécesseurs étoîent obligés de refuser la plupart de ceux qui se présentoient ^ il se plaî — ^* toujours de 1\ FI.
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n'en pas avoir assen. On fut snrpris de sa conduite , et les supérieurs lui aemandèl'ent souvent : Unde ememus panes ut manducent hi ( Jean, vi , 5. ) ? Oà trouverez-vous de quoi entretenir un si grand nom-* bre de missionnaires ? A quoi il rëpondoii que nous devions craindre de manqueriàla Providence, mais qu'il ne falloit jamais appréhender que la Providence nous manquât. Il ajoutoit aussi que ce n'étoient pas les aumônes qui nous donnoieiit de bons mission* naires , mais que les bons missionnaires nous procuroient infailliblement des aumônes , selon cette parole de Jésus-Christ : Cherchez premièrement le royaume de Dieu j et le reste s^ous sera donné. ( Matt. vi , 33. )
Aussi la crainte de manquer d'argent n'empêcha jamais le père Verjus d'entreprendre une bonne oeuvre. Alors il empruntoit hardiment de grosses sommes , f^l ne craignoit point de faire de nouvelles dettes , dès qu'il le jugeoit nécessaire au salul da prochain. L'expérience qu'il avoit que Dieu ne se laisssoit jamais vaincre en libéralité , animoit chaque jour sa confiance. Il écoutoit froidement les avis de ceux qui trôuvoient de la témérité dans ses desseins ; ou bien il leur disoit en souriant : Arcœ meœ eonji^ dito. Comptez un peu sur mes fonds. Ce qu'il entendoit de ces fonds inépuisables du Père de famille » dont les ouvriers sont toujours récompensés an centuple. •
Non-seulement le Ciel bénissoit d'une manière particulière les saintes entreprises du père Verjus ^ par les grandes aumônes qu'il lui ménageoit dans ses besoins , tuais beaucoup plus encore par la multitude d'excellens sujets qui se présentoient à lui de toutes parts. Le nombre en étoit si grand, que si l'on eût abandonna les jeunes Jésuites à leur ferveur et au zèle du père Verjus, nos autres missions^ et je peux dire même nos collèges , auroiènt été dépeuplés. Ce n'est pas que le père ^ en les invitant à entrer dans k
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yigne du Seigneur , leur proposât rien oui put tant soit peu flatter la nature ou la curiosité. Bien loin dl leur cacher les croix qui se trouvent comme scnëes dans les voies de Fapostolat , il afiectoit , ce semble , d'en augmenter le nombre. 11 ne leur partoit que de ce qu ils avoient à souffrir de la faim, de la soif, des naufrages, des persécutions, du martyre* « Ce n'est pas , écrivoit-il à Tun d'eux , aii i> Thabor que Jésus vous appelle , c'est au Calvaire , » c'est à la mort. Souvenez- vous , mon cher père , » qu'un apôtre meurt à tout*moment» Il ne faut pas ï> vous cacher les difficultés à vous-même ; elles sont » grandes , et la charité ordinaire n'est pas assez forte » pour les surmonter. Mais la charité de Jésusf> Christ , qui vous pressé , augmentera sans doute ji la vôtre. L'exemple de vos frères vous animera , » et vous vous trouverez ^ comme je l'espère de la » miséricorde de Dieu , rempli de joie et de conso^ p lation dans vos travaux» n
Il s'expliquoit à un autre en cette manière : « Je » suis touché jusqu'à verser des larmes , en lisant ^ dans votre dernière lettre tout ce cpi'il a plu à 9 Dieu de vous inspirer pour la conversion des in- » fidèles. U ne faut pas un courage moins grand » que le vôtre pour entreprendre de si grandes j» choses. Mais soyez néanmoins persuadé que tout i> ce que vous vous représentez dans la ferveur de n vos prières , est beaucoup au - dessous de ce que n vous éprouverez. Donnez à votre zèle autant d'éten* » due que vous pourrez , la Providence vous don- » nera encore des croix que vous n'avez pas prévues* Il Mais cela même vous doit animer. Le disciple yt n'est pas de meilleure condition que le Maître , et f> nous ne mériterions pas d'être à la sidte de Jésus-* f> Christ, si nous ne portions comme lui tme pe- » saute croix. ^
Toutes ses lettres et tous ses discotiri^étoîent pleins
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de ces sentimens; et il ne pouvoit souffrir qu'en écrivant à ceux qui se présentent pour les missions f on parlât de certains petits adoucissemens qui se lro#* yent quelquefois dans un paysplutôtque dansun autre. Il étoit, au contraire, persuadé que plus une mission est dure , fatigante , laborieuse , plus on trouve des Jésuites qui veulent s'y consacrer ; et il disoit avec esprit j qu'il en étoit d'un apôtre comme d'un bon général d'armée, qui^ dans le combat, se porte toujours où il voit le plus grand feu.
Ce n'est pas que dans la pratique il négligeât rien de ce qui pouvoit adoucir la vie pénible de ses missionnaires. Il les aimoit avec uile tendresse de père ; il compatissoit à toutes leurs soutirances ; et jamais il ne recevoit de leurs lettres sans les mouiller de ses larmes , surtout quand il y trouvoit des signes de leur apostolat , Je veux dire des croix et des afflictions. Lorsqu'ils étoient sur le point de partir , il pourvovoit à leurs besoins au-delà même de leurs désirs. Il employoit tout son crédit pour leur pro- <:urer dans les ports de mer la protection des inten-r dans , et l'amitié des capitaines. Il avoit partout des relations, en Portugal, en Angleterre, en Hollande ^ à Constantinople , en Perse et dans les Indes , pour les pourvoir plus sûrement d'argent et des autres choses nécessaires. Enfin , il se croyoit d'autant plus obligé de contribuer même à leur commodité , qu'il les trouvoit plus ardens à souffrir pour Jésus-Ctirist*
Le père Verjus n'avoit pas moins d'estime que de tendresse pour ses chers missionnaires , et il n'y en avoit aucun parmi eux qu'il ne regardât avec respect, et dont il n'admirât la vertu et le mérite. Si leurs voyages n'étoient pas heureux; si dans le compte qu'ils lui rendoient de leurs entreprises , il ne trou^ voit pas que les progrès répondissent à ses espérances; s'il s'élevoit quelque persécution , il n'en rejetoit jamais la faute sur eux : à l'entendre parler , c'étoii
toujours à lui qu'il falloil s'en prendre ; et en ce» occasions il disoit ordinairement : Je vois bien que je [âte tout , et que par mes péchés j'arrê|^ Tœuvre le Dieu.
Gomme les gens de bien n'ont pas toujours les mêmes vues dans le service du Seigneur , il est quelquefois arrivé que les missionnaires d'un pays se plaignoient qu'on négligeoit leur mission , pendant qu'on sembloit ne songer qu'à étendre les autres; et ils écrivoient même sur ce sujet des lettres assez vives , que la vue des besoins véritables où se trouvoient les peuples dont ils étoient chargés, leur arrachoit. Le père Verjus , loin de les condamner ^ louoit toujours leur zèle ; il leur représenloil ses raisons , le m&lheur des temps , l'état peu favorable de ses affaires ; il tâchoit surtout de les bien convaincre de sa bonne volonté , et il faisoit tous ses efforts pour les consoler. Dans les temps les plus difficiles , il ne perdoit jamais courage ; et bien loin de se rebuter par les difficultés que la malice des hommes ou l'ennemi commun faisoit naître , il se fortifioit , si je l'ose dire , à mesure qu'il se sentoit foible , et une entreprise manquée étoit pour lui uae raison d'en former une autre.
11 faut pourtant avouer que le père Verjus eut d'abord quelque peine à entreprendre les nouveaux établissemens qui se sont faits par les Jésuites français aux Indes et à la Chine. Il en prévit les difficultés , sachant surtout les différends qui éloîent alors entre la cour de Rome et celte de Portugal , au sujet des vicaires apostoliques et des évêques français, que la sacrée Congrégation avoit nomméis , et qui avoient obtenu une pleine juridiction en ce pays-làf ^ contre les privilèges que le roi de Portugal soutenoit lui avoir été autrefois accordés, il vit bien qu il se*-^ roit difficile, quelques mesures qu'on, prît, àfe cor cilier des ini^ôts si différens^ et de content/
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même temps les évéques portugais déjà ëtablis dans les Indes , et les évêques français qui s'y établis^ soient de nouveau ; les uns et les autres prétendant qu'on devoit absolument dépendre d'eux. Cependant comme c'était par les ordres exprès du Hoi que de-voient partir les six premiers Jésuites, qui aUèrent à la Chine en qualité de mathématiciens de Sa Mar» jjesté, il crut qu'étant appuyés d'une si puissante protection , ils pourroient se ménager avec les uns et les autres , et qu'on auroit même des égards pour ^ux , jusqu'à ce que les contestations de la couronne de Portugal , avec la sacrée Congrégation , eussent été réglées ; et il se rendit enfin aux ordres réitérés qui lui furent donnés sur cela par M. le msorquis d9 Louvois. Il est vrai que quand il eifl une fois pris son parti , il mit en œuvre tout ce que sob zèle put lui suggérer , pour soutenir et pour avancer cet ou^ vrage , malgré les persécutions et les obstacles par lesquels le démon traverse ordinairement toutes lea entreprises qui regardent la gloire de Dieu , et qui,^ comme vous savez , et comme vous l'avez peut-être éprouvé vous-mêmes , ^'ont pas manqué dans celle-ci^ Il ne se contenta pas des nioyens ordinaires que lui donnoit la France, pour faire passer des ouvriers dans les Indes , il chercha à s'ouvrir de nouveaux chemins par la Pologne y par la Perse et par la mer JVouge. L'Angleterre môme , quoiqu'en guerre avec nous , lui donna quelquefois la facilité de faire passer des missiomiaires sur ses vaisseaux , et nous de-. yons savoir gré à la Conipagnie royale de Londres des bons o^ces qu'elle nous a rendus à cet égar4» Ainsi on vit en peu de temps nos missionnaires ré^ pandus dans les royaumes de Slam , de Maduré y de^ MalabAr , de Etengale , de Surate , du Tunquin et de la Chine. Ces succès dévoient ce semble borner* le zèle du père Yerjus; mais il assuroit qu'il ne çiourrqit point conteçt » qi^'U n'eût 94 çipi^s ét^l^.
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cent Jésuites français en Orient ; et si ses souhaits n*ont pas été entièrement accomplis , il s'en est peu
Mhu
I On ne sauroit assez admireiji comment en si peu
d'années le père Verjus put trouver des fonds suffis sans , pour fournir à tant de nouveaux établissemens» surtout lorsqu'on sait jusqu'où alloit son désiutéres-^ sèment, et combien il étoit éloigné de ces vues basses, où la conscience et l'honneur peuvent le moins du monde être intéressés. Il pressoit les per-^ sonnes zélées , autant qu'il lui étoit possible , de contribuer à une si sainte œuvre. U tachoit de les y porter par ses discours , par ses lettres , par ses amis» et par les autres moyens que peut découvrir une piété ingénieuse. Mais s'il pouvoit s'apercevoir que dans les dons et les aumônes qu'on lui faisoit , ii entrât quelque autre vue que le désir de glorifier Dieu , c'en étoit assez pour l'obliger à les refuser.
Bien des gens seroient encore en état présente-^ ment de rendre témoignage à la vérité , et je pourrois citer moi-même plusieurs exemples dont j'ai eu connoissance ; mais je me contenterai d'en rapporter un très-édifiant , et propre à faire connoitre son ca-^ ractère. Un père de famille qui avoit un bien trèsconsidérable , se trouvant au lit de la mort , et voulant songer à sa conscience , fit appeler le père Ver- {"us pour se confesser. U n'avoit aucune habitude avee ui; et sa seule réputation l'avoit porté à lui donner cette marque de confiance. Le malade commença par lui dire qu'il avoit dessein d'abandonner tout son bien à notre Compagnie. Le père Verjus écouta froi*-^ dément la proposition , et sans passer plus avant , il. voulut savoir si le mourant ne laissoit point d'enfans dans le monde. Cet homme qui paroissoit accablé de son mal , se réveilla alors tout d'un coup ; et comme si la colère lui eût donné de nouvelles forces^ il s'emporta si violemment contre les déréglenieafi»
^32 Lettres
cle son fils , et il en fit un portrait si affreux , que lé yère Verjus jugea d'abord qu'il y avoit dans ce père inourant plus d'animositë que de raison.
Cependant pour §e pas révolter un esprit irrite ^ it s'étendit en général sur la mauvaise conduite des enfans , qui s'attirent souvent la juste indignation de leurs parens. Il le loua ensuite de ce que contre la coutume de quelques pères, il ne s*étoit point aveu-* glé sur les défauts de son fils. Mais quand après un iong discours il s'aperçut que le malade lui donnoit volontiers son attention. « Après tout, lui dit-il, » l'action que vous allez faire , miérite beaucoup de » réflexion : vous devez bientôt paroUre devant Dieu, » et il ne se^a plus temps alors d^ réparer le tort » que vous faites à votre fils , si par basard il se trouve » moins coupable que vous ne vous l'êtes imaginé. » Vous ne voudriez pas mourir chargé de la moindre » injustice à l'égard de votre plus cruel ennemi; y* combien plus devez-vous appréhender d'ôter in- 9 justement le bien et l'honneur à la personne dv >> moiule qui vous doit être la plus chère î Je ne » veux point croire que cç jeune homme soit tout » à fait innocent, puisque vous l'aecusez vous-même; » mais je n'ose aussi le juger dign€ d'une punition si » sévère , jusqu'à ce qu'on lui ait donné le teinps » de justifier sa conduite. Au reste, l'aigreur, la 3» colère et l'emportement ne sont pas de bonnes » dispositions pour se préparer à mourir. Faites venir » votre fils, parlez-hii en père et non pas en ennemi; y» écoutez tranquillement ses excuses , et faites en^ » suil-e ce que la raison , l'amour paternel et la reli^ » gion vous inspireront. Mais quelque parti que vous yf preniez après cela pour disposer de vos biens , je- 3). t^z les yeux sur toute autre personne que sur les » Jésuites; et pour moi, quelque ardeur que j'aie pour » l'établissement de mes missions , vous pouvez comp*. » ter qpi^ QiQa zè^ q^ spryira jamais dç prétçxte , ni,
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9» à la vengeance d'un père, ni & la ruine iVun (ils* » Ce discours 9 que le père Verjus ëteudit avec une éloquence vraiment chrëtienne , eut tout rotVet qu'il s'étuit proposé. Le malade appela son lils , lui parla avec plus de modération , Técouta et le jugea moins criminel. De sorte qu'en peu d'heures leur réconciliation fut si parfaite , qu'elle fut suivie de larmes , et de mille marques d'une tendresse réciproque.
Le jeune homme, dans la suite, ne pou voit s'exprimer assez vivement sur les obligations qu'il reconnoissoit avoir à un homme , qui , sans le connoitre , et en quelque sorte contre ses propres intéri^ls » lui avoit rendu un. service si essentiel; et il disoit souvent que s'il lui eût été permis de révéler certains secrets de famille qu'il de voit prudemment ensevelir avec son père , le monde connoitroit , dans la pcr-^ sonne du père Verjus, jusqu'où peut aller la sagesse , la bonté et le désintéressement d'un confesseur.
Lorsqu'on le louoit de ce détachement, il répondoit agréablement qu'il n'y avoit que deux choses qui pouvoient enrichir ses missions : recevoir peu et avec discrétion, et dépenser beaucoup et avec libéralité. Ce qu'il expliquoit de cette manière : « Je j> suis persuadé qu'il y a certains biens qui appatH 3» vrissent, au lieu d'enrichir. Ce qui nom vient de 7» la passion, de l'intérêt, de la cupidité, ne sert » jamais à avancer la gloire de Dieu. J'aime mieux 9 9» pour nourrir tous les ministres de l'évangile, ce 9 petit nombre de pains que Jésus^-Christ bénit daa^ 3» le désert , que toutes les richesses qui ne seroient li ni données ni reçues dans un esprit de charité et 9 de zèle. L'un croit toujours et se multiplie au-delà 7» même de nos bes/>ins;n'aTiire périt san» aijcnii » fruit, ou ne sert qu'à une vaine ostentatf/>a. O'Ia » même nous doit inspirer une grande foi et une V sainte prodigalité: car, lorsqoofi di^>ef>se avec » conHaMe à ses lAÎnistres le pcîi ^' tVieUf
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>» et que lui-même a béni , comme les apôtres fai<^ » soient aux peuples qui suivoient Jésus-Chrisl^ le 1» Ciel fait alors des miracles en notre faveur , et s» l'abondance suit de près notre pauvreté. >» Le père Verjus ne regardoit pas ces maximes comme des idées de pure spéculation , il en faisoit la règle ordinaire de sa conduite. Aussi tout sembloit naître sous sa main , dès qu il étoit dans le besoin , et la Providence lui fouruissoit à point nommé tons les secours nécessaires.
C'est par*là que les missions dont il eut soin s'étendirent dans la plus grande partie du monde. Lorsqu'il en fut chargé , il avoit commencé , si je puis m'exprimer ainsi , à être comme un père de famille borné à un petit nombre d'enfans , et il devint enpea d'années le père de plusieurs nations. Quelque plaisir qu'il eût de voir les grands succès que le Ciel donnoit à ses travaux, il connut bien qu'un seul homme ne pouvoit plus remplir un emploi qu'il avoit rendu si pénible. Il crut donc qu'il étoit temps de le partager , et il demanda instamàient aux supérieurs ^ pour être le compagnon de son zèle , une personne pour qui , depuis long-temps , il avoit une véritable estime (le père Fleuriau). Il lui remit le soin de toutes les missions du Levant , c'est-à-dire , de Constantinople , de Grèce , de Syrie , d'Arménie et ' de Perse , et il se borna à celles des Indes Orientales et de la Chine. Mais son grand âge et ses infirmités co]>« tinuelles ayant , quelque temps après , diminué considérablement ses forces , il se crut enfin obligé de se décharger entièrement , et de se donner encore un second successeur (le père Magnan) dans cette portion qu'il s'étoit rései^ée.
Ce fut alors qu'étant débarrassé de ses occupations extérieures , il s'occupa toul entier du soin de sa perlection. Il goûta sa liberté et sa solitude , non pas ^.( parce qu'elles lui procuf oient du repos > que
parce qu'elles lui donnoieut le temps de travailler uniquement pour lui-même, La prière , la mortifica* lion y la lecture de TEcriture sainte partagèrent tout son temps. Il s'occupoît sans cesse des pensées de la mort , et il en parloit si souvent dans ses discours et dans ses lettres , qu'il senabloit n'être attentif qu'à cette parole de T Apôtre, (juotidiè morior. Celte peu* sée lui devint encore plus familière depuis un acci* deqt qui lui arriva à Fontainebleau , où il tomba tout à coup sans connoiss|nce , et avec des symptômes qui le menaçoient d'une mort subite.
Il regarda cette chute comme un avertissemeni de ce qui devoit bientôt lui arriver. Il en remercia Dieu comme d'une grâce singulière , et il sentit de nouveaux désirs d'être bientôt en état de s'aller unir avec Jésus-Christ. Mais cette pensée de la mort , qui avoit fait d's^rd sa plus douce consolation , devmt pour lui dans la suite la source d'une épreuve pénible et humiliante. A force d'y penser , il en crairgnit les suites , et il ne pouvoit l'envisager sans trouble. Ce n'étoient dans son âme qu'inquiétudes, que dégoûts , que ténèbres : une foule de pensées se succédoient les unes aux autres pour le tourmenter. 11 se reprochoit cent foLs le jour le retardement des progrès de l'évangile , comme s'il en eût été efiectivement la cause. Des vapeurs auxquelles il avoit été de temps en temps sujet, et qui devinrent alors presque continuelles , et une fâcheuse insomnie , jointe à la délicatesse de sa conscience , contribuèrent à ces agitations de son esprit ; et Dieu , par ces peines , voulut, sur la fin de sa vie, exercer sa patience, ei purifier son âme.
Au milieu de ces inquiétudes , il conserva toujours néanmoins dans son cœur , une solide (xin-fiance en la miséricorde divine; et quoiqu'elle n'eût rien de cette douceur sensible^ qui produit le calme et la paix , elle avoit toute la force <îpter
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avec soumission , et même avec action de grâces , tout ce qui nous vient de la main de Dieu. Le trouble dont il fut agile pendant près de deux ans , avoit pourtant ses intervalles ; et la dernière année de sa vie il recouvra entièrement la paix. Mais comme il craignoit qu'une longue maladie ne le plongeât en son premier état , il pria Dieu de lui accorder un genre de mort qui ne l'exposât point à de semblables alarmés ; et il se tenoit si sûr de l'obtenir , que quelques mois avant que de p^ourir , il ne se séparoit jamais de ses amis , sans leur dire le dernier adieu. Il mourut en effet presque subitement le 1 6 . de mai 17069 à quatre heures du matin , dans la soixante et quatorzième année de son âge , étouffé par son asthme , dont les accès étoient devenus trèsiréquens et très-violens*
Jamais mort , quelque subite qu'elle parût , ne fut moins imprévue que la sienne. Il s'y étoit préparé par rinnocence de sa vie , par la pratique constante des vertus religieuses , par de continuelles méditations sur la vanité du monde , par un pressentiment intérieur qui Tobligeoit à se tenir toujom^ prêt à aller paroître devant Dieu. Nous avons tout sujet de croire qu'il étoit mûr pour le ciel , et que Dieu ne l'a retiré de ce monde , que pour le réconoe penser avec un grand nombre de saintes âmes , à qui il avoit procuré par ses travaux le bonheur éternel. Mais comme le Père des lumières découvre souvent des taches dans ce qui paroît aux yeux des hommes le plus pur et le plus parfait, vous devez, mes révérends pères , joindre vos prières aux nôtres , pour hâter dans l'autre vie , s'il étoit nécessaire en^ core, le repos d'un homihe qui dans celle-ci a sacrifié tout le sien pour vous. Permettez - moi d'ajouter que ses religieux exemples nous laissent encore une autre obligation , et que nous ne pouvons nous représenter ce qu'il a fait , sans penser à ce que nous devons faire iiotts-mêmies«
A considérer les grandes qualités que la nature , l'éducation et la grâce avoient réunies dans la personne du père Verjus , il semble qu'on ne puisse guère espérer de lui ressembler parfaitement ; il est pourtant vrai qu'il se trouve peu de personnes parmi nous plus propres à nous servir de Qiodèle. Avec un esprit élevé , et toujours rempli de grands des-r seins , mais qui ne regardoient jamais que la gloire de Dieu , personne ne s'abaissoit plus volontiers que lui à tout ce que la vie religieuse a de plus simple et de plus commun. Comme il aimoit la retraite , il aimoit aussi la régularité ; et il gémissoit souvent de ce que ses occupations , ses voyages , $es visites et ses infirmités l'obligeoient quelquefois à se dispenser de certaines observances : car pour la prière , la lecture des livres spirituels , l'exactitude à réciter en son temps l'ofiice divin , à célébrer chaque jour les divins mystères , et à se confesser régulièrement deux fois la semaine , rien n'a été capable de le déranger sur cela un seul moment.
Sa mortification n'a pas été une de ses moindres vertus. Il reçardoit les croix comme son partage ^ et il les aimoit comme la plus précieuse portion de l'héritage de Jésus-Christ. Quoiqu'il eût un air toujours gai et content , et que la tranquillité de son esprit se fit remarquer dans sa conduite et dans ses entretiens , il a passé presque toute sa vie dans les souffrances. Son mal de poitrine le fit languir dans la jeunesse ; un asthme succéda à cette lanmieur ; ensuite il fut tourmenté par des migraines violentes ; enfin des fluxions sur toutes les parties du corps , et des vapeurs très - fâcheuses achevèrent de ruiner sa santé. Il ne goûtoit aucun des plaisirs înnocens que les personnes même les plus spirituelles se permettent quelquefois ; et si quelque chose étoit capable de lui donner de la joie j c'étoit de penser que ses infirmités lui tiendroient pea^-étre uei
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purgatoire* Cétoit ainsi qu'il s^expliquoit clatiâ $es plus grandes peines. Au lieu de prendre après le repas , selon notre coutume , un peu de relâche dans la conversation , il se retiroit ordinairement en sa chambre pour écrire ou pour prier. Il dormoit très-peu , et ëtoît souvent obligé de passer une partie de la nuit sans se coucher.
Il recevoit surtout avec plaisir toutes les iacom-» modités qui accompagnent la pauvreté de notre ^tat# Non-seulement il fuyoit avec soin tout ce qui auroit eu parmi nous quelque air de singularité , mais dans les choses même les plus communes il se négligeoit jusqu'à paroître quelquefois choquer la bienséance* Pour les présens qu'on lui vouloit faire , il les re-» fusoit constamment, etdisoitmême ordinairement, pour se défendre de les recevoir , qu'il n'en cionnoissoit pas Tusage. M. de Grécy , son frère , plus attentif qu'un autre à ses besoins , lui envoya un jour une table commode pour écrire , dont il jugea que le religieux le plus austère pouvoit sans peine se servir. Le père la trouva trop belle , et M, de Crécy fut obligé de la reprendre. L^ne autre fois il le pria d'accepter un fauteuil de marroquin tout uni y parce qu'il sut qu'il passoit là plus grande partie de la nuit sur une mauvaise chaise de paille ; il le refusa avec la même fermeté que le reste , et comme malgré sa résistance on ne laissa pas de le mettre auprès de son lit : Ce sont --là , dit - il en riant , les armes de Saillj qui ne sont pas bonnes pour Das^id. En effet, il ne put jamais se résoudre de s'y asseoir une seule fois ; et de peur de le chagriner , on le fit porter dans la chambre des malades.
Plusieurs personnes qui avoient éprouvé sur ce point sa délicatesse , lui envoyèrent , sans se nommer , diverses choses qui pouvoient être de quelque utilité pour sa santé ou pour son soulagement; mais on sut que russ^è q[u'il en faisoit , ëtoit de les én<*
voyer à l'hôpital ; el il arrêta bientôt par-^là le cours de ces libéralîtës«
Il semble qu'il eût perdu le goût , tant il ëtoit indifférent pour tout ce qu'on lui présentoit à manger. Il commençoit sans réflexion .par le fruit , ou par quelque autre mets que ce fût , selon que le hasard le déterminoit. Jamais il ne s'est plaint de la qualité des viandes ; et il ne trouvoit rien de mauvais , parce qu'il croyoit que tout étoit bon pour un pauvre.
Quoiqu'il fût très - sensible au froid , il eut bien de la peine à souffrir qu'on lui fit du feu dans sa chambre ; et pour l'y obliger , il falli]^^ ordre exprès du père Général , qui en fut soUici^^ar une personne de la première distinction. Encore en usa^ t-il si modérément , qu'il sembloit plutôt en faire pour obéir que pour se chauffer. Et lorsque ses amis lui représentoient qu'il n'étoit pas de la bienséance de paroître foire usage de ces sortes d'épargnes , surtout lorsque des cardinaux , des évêques et d'autres personnes d'un rang distingué lui faisoient Thon^ neur de le visiter dans sa cliambre , il disoit qu'au contraire un peu d avarice ne sied pas mal à un religieux ; que les grands du monde n'ignorent pas entièrement les engagemens de notre pauvreté ; et que quand ils ont assez d'hiunilité pour descendre jusqu à nous , ils doivent bien s'attendre à partager un peu avec nous les incommodités de notre état.
Il joignoit à cette parfaite mortification une sin«« cère humilité. Malgré l'estime universelle où il étoit ^ il avoit de très-bas sentimens de lui-même , et ces sentimens paroissoient dans la manière dont il s'exprimoit , lorsqu'il étoit obligé de parler de lui. Il n'aimoit ni les louanges ni la flatterie ; et il eût voula parottre n'avoir part à rien , si ce n'est , comme je l'ai déjà marqué , pour se donner le blikne de tout ce qui tournoit mal. U traitoit les autres au contraire avec des manières pleines d'estioie et de jes^
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pect , et trouvoit toujours lieu de leur dire des choseï obligeâmes.
Le mépris qu'il faisoit de l'approbation et des louanges des hommes sur ce qui le regardoit per-»^ sonnellement , ne Tempêchoit pas d'être vif, lors-^ qu'il s'agissoit de la réputation de ses amis , ou de riioimeur de ses missions. Son zèle s'allumoit alors , et le rendoit ardent à les défendre ; mais c'étoit toujours d une manière qui ne lui faisoit rien perdre de sa douceur naturelle , et en gardant les règles les plus exactes de la charité chrétienne : car il avoit sur ce poiHHie extrême délicatesse de conscience , et il n'es^^int de moyen dont il ne se servît pour éviter toutes les contestations qui pouvoient altérer cette vertu. Si cependant , malgré les précautions qu'il pouvoit prendre , on attaquoit injustement des personnes dont il devoit soutenir l'honneur et les intérêts , il n'épargnoit aussi ni ses soins ni son tra^ vail , pour faire en sorte que le public fût instruit de la vérité , et rendit enfin justice au mérite. C'est lui , comme vous savez , qui engagea un de nos meil-« leurs écrivains à réfuter les atroces calomnies dont quelques hérétiques avoient voulu noircir les nouveaux Chrétiens de l'Orient , en décriant le zèle de ceux qui avoient travaillé à leur conversion. C'est aussi particulièrement à sa prière , que , dans les der« nières disputes sur les cérémonies chinoises , qui ont fait tant de bruit en Europe , d'autres se sont employés à éclaircir la vérité. Vous pouvez jogei' combien il dut être sensible à tout ce qui se passa dans cette affaire; et si on pouvoit vous instruire en détail de la manière dont il s'y comporta , il n'en faudroit pas davantage pour faire son éloge.
Afin de conserver encore plus long-temps la mémoire d'un homme qui vous doit être si cher , ou a fait graver son portrait. Les traits , qui en sont assez bien pris , vous retraceront aisément l'air de
son
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son visage , mais ils ne pourront vous bien représenter la pénétration et la vivacité de son esprit , beaucoup moins encore toute la bonté de son cœur et les autres qualités de son âme , qui ont fait dire à tous ceux qui l'ont connu , que le père Verjus étoit un bon ami , un parfaitement honnête homme , et un très-saint religieux. Je suis avec tout le respe(!t possible , etc.
LETTRE
Du pire Bouchet , de la Compagnie de Jésus , missionnaire de Maduré , et supérieur de la nou-^ celle mission de Carnate , à M. T ancien évêque, d'Avranches.
Monseigneur,
Les travaux d'un homme apostolique dans lea Indes orientales sont si grands ^t si continuels, qu*il semble que le soin de prêcher le nom de Jésus- Christ aux idolâtres, et de cultiver les nouveau^ fidèles, soit plus que suffisant pour occuper un missionnaire tout entier. En eifet , dans certains temps de l'année , bien loin d'avoir le loisir de s'appliquer à rétude , à peine a-t-on celui de vivre , et souvent le missionnaire e3t forcé de prendre sur le repos de la nuit le temps qu'il doit donner à la prière et aux autres exercices de sa profession. Cependant, dans quelques autres saisons , nous nous trouvons assez en liberté pour pouvoir nous délasser de nos travaux par quelque sorte d'étude. Notre soin alors est de rendre nos délassemens mêmes utiles à notre sainte religion. Nous nous instruisons dans cette ■ ^'^ sciences qui ont cours parmi les idolâtres » T. VI. . i6
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version desquels nous travaillons ; et nous nous elTorçons de trouver, jusque dans leurs erreurs, de quoi les convaincre de la vëritë que nous venons leur annoncer.
Cest daitô ce temps où les occupations attachëes à mon ministère m'ont laisse quelque loisir, que j*ai approfondi autant qu'il m'a été possible , le système de religion reçu parmi les Indiens. Ce que je me propose dans cette lettre , Monseigneur , est seulement de vous mettre devant les yeux , et de rapprocher les unes des autres quelques conjectures, qui sont, ce me semble, capables de vous intéresser. Elles vont toutes à prouver que les Indiens ont tiré leur religion des livres de Moïse et des prophètes : que toutes les fables dont leurs livres sont remplis , n'y obscurcissent pas tellement la vérité, qu'elle soit méconnoissable; et qu'enfin, outre la religion du peuple hébreu, que leur a apprise, du moins en partie, leur commerce avec les Juifs et les Egyptiens, on découvre encore parmi eux des traces bien marquées de la religion chrétienne , qui leur a été annoncée par l'apôtre saint Thomas , par Pantaenus et plusieurs autres grands hommes, dès les premiers siècles de l'Eglise.
Je n'ai point douté. Monseigneur, que vous n'approuvassiez la liberté que je prends de vous adresser cette lettre. J'ai cru que des réflexions , qui peuvent servir à confirmer et à défendre notre sainte religion, dévoient naturellement vous être présentées. Vous y prendrez plus de part que personne , après avoir démontré , comme vous l'avez fait , la vérité de notre foi par la plus vaste érudition , et par la plus exacte connoissance de l'antiquité sacrée et profane. . Je me souviens. Monseigneur, d'avoir lu dans votre savant livre de la Démonstration évangélique , qjLie la doctrine de Moïse avoit pénétré jusquaux Indes. VQtrq altenlipn à remarquer dans les auteurs
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tout ce qui s'y rencontre de favorable à la religion, vous a fait prévenir une partie des choses que j'aurois à vous dire. J'y ajouterai donc seulement ce que j'ai découvert de nouveau sur les lieux , par la lecture des plus anciens livres des Indiens , et par le commerce que j'ai eu avec les savaiis dû pays.
Il est certain que le commun des Indiens ne doniïe nullement dans les absurdités de l'athéisme. Ils ont des idées assez justes de la Divinité, quoiqu'altérées et corrompues par le culte des idoles. Ils reconnoissent un Dieu infiniment parfait , qui existe de toute êtesnilé , qui renferme en soi les plus excellens attributs. Jusque-là rien de plus beau et de plus conforme au sentiment du peuple de Dieu sur la Divinité. Voidi maintenant ce que lidolâtrie y a malheureusement ajouté.
La plupart des Indiens assurent que ce grand nombre de divinités qu'ils adorent aujourd'hui , ne sont que des dieux subalternes et soumis au souveraiii Etre, qui est également le Seigneur des dieux et des hommes. Ce grand Dieu , disent-ils , est infiniment élevé au-dessus de tous les êtres, et cette distance infinie empêchoit qu'il eût aucun commerce avec de foibles créatures. Quelle proportion , en effet", continuent-ils, entre un Etre infiniment parfait, et des êtres créés , remplis comme nous d'imperfec^ tions et de foiblesses ? C'est pour cela même , selon eux , que Parabara\^aston^ c'est-à-dire le Dieu swprême, a créé trois dieux inférieurs : Brama , Vistnou et Routren. Il a donné au premier la puissance dé créer, au second le pouvoir^ de conserver, et aa troisième le droit de détruire.
Mais ces trois dieux, qu'adorent les Indiens , sont, au sentiment de leurs savans , les enfans d'une femme, qu'ils appellent Parachatti , c'est-à-dire, la Puis^ sance suprême. Si l'on réduisoit cette fable à ce qu'elle étoit dans son origine , any^écouvrîroit aisément la
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vëiité , tonte obscurcie qu'elle est par les îdëes ridicules que l'esprit de mensonge y a ajouiëes.
Les premiers Indiens ne vouloieni dire autre chose, sinon que tout ce qui se fait dans le monde , soit par la création qu'ils attribuent à Brama, soit par la con« servation , qui est le partage de Vistnou , soit enfin par les dîfférens changemens, qui sont l'ouvrage de Routren , vient uniquement de la puissance absolue du Parabaravaston , ou du Dieu suprême. Ces esprits charnels ont fait ensuite une femme de leur Parachatti, et lui ont donné trois enfans qui ne sont que les principaux effets de la toute-puissance. En effet, Chattiy en langue indienne, û^\^^ puissance ^ et Para signifie suprême ou absolue* Celte idée qu'ont les Indiens d'un Etre intiniment supérieur aux autres divinités, marque au moins que leurs anciens n'adoroient effectivement qu'un Dieu , et que le polythéisme ne s'est introduit parmi eux que de la ma* nière dont il s'est répandu dans tous les pays idolâtres*
Je ne prétends pas que celte première connoissance prouve d'une manière bien évidente le commerce dés Indiens avec les Egyptiens ou avec les Juifs. Je sais que sans un tel secours l'Auteur de la nature a gravé cette vérité fondamentale dans Tesprit de tous les hommes , et qu'elle ne s'altère chez eux ue par le dérèglement et la corruption de leur cœur.
'est pour la même raison que je ne dis rien de ce que les Indiens ont pensé sur l'immortalité de nos âmes et sur plusieurs autres vérités semblables. Mais il est bon de savoir comment nos Indiens trouvent expliquée dans leurs auteurs, la ressemblance de lliomme avec le souverain Etre. Voici ce qu'un savant Brame m'a assuré avoir tiré sur ce sujet d'un d(^ leurs plus anciens livres. Imaginez-vous, dit cet auteur , un million de grands vases \out remplis d'eau , sur lesquels le soleil répand les rayons de sa lumière. Ce bel astre | quoique unique ^ se multiplie
en quelque sorte , et se peint tout entier en un moment dans chacun de ces vases; on en voit partout une image très-ressemblante. Nos corps sont ces vases remplis dVau ; le soleil est la figure du souverain Etre : et Timage du S(^leil , peinte dans chacun de ces vases, nous représente assez naturellement notre âme créée à la ressemblance de Dieu même.
Je passe , Monseigneur , à quelques traits plus marqués et plus pn près à satisfaire un discernement aussi exquis que le vôtre. Trouvez bon que je vous raconte ici simplement les choses telles que ]e les ^i apprises. Les Indiens croient que Brama est celui des trois dieux subalternes , qui a reçu du Dieu suprême la puissance de créer. Ce tut donc Brama qui créa le premier homme : mais ce qui fait à mon sujet, c'est que Brama forma 1 homme du limon de la terre encore toute récente. Il eut , à la vérité , quelque peine à finir son ouvrage. Il y revint à plusieurs ibis , et ce ne fut qu à la troisième tentative que ses mesures se trouvèrent justes. La fable a ajouté cette dernière circonstance à la vérité; et il n'est pas surprenant qu'un dieu du second ordre ait eu besoin d'apprentissage pour créer Thomme dans la parfaite proportion de toutes les parties oà nous le voyons* Mais si les Indiens s'en étoient tenus à ce que la nature, et probablement le commerce des juifs , leur avoient enseigné de Funité de Dieu , ils se seroient aussi contentés de ce qu'ils avoient appris par la même voie de la création de l'homme : ils se seroient b rnés à dire , comme ils font après l'Ecriture sainte , que l'homme fut formé du limon de la terre tout nouvellement sortie des mains du Créateur.
Ce n'est pas tout ; l'homme une fois créé par Brama, avec la peine dont j'ai parlé, le nouveau créateur (nt d'autant plus charmé de sa créature ^ ^'eUr 'us cguté à perfectionner. Il s'agit
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maintenant de la placer dans une habitation dignef d'elle. L'Ecriture est magnifique dans la description qu'elle nous fait du paradis terrestre. Les Indiens ne le sont guère moins dans les peintures qu'ils nous tracent de leur Chorcam. C'est , selon eux , un jardin de dëlices où tous les fruits se trouvent en abondance. On y voit même un arbre dont les fruits conununiqueroient Timmortalilé s'il éloit permis d'en manger. Il seroit bien étrange que des gens qui n'auroient jamais entendu parler du paradis terrestre, en eussent fait , sans le savoir , une peinture si ressemblante.
Ce qu'il y a de merveilleux , c'est que les dieux inférieurs, qui, dès la création du monde , se multiplièrent presque à l'infini, n'avoient pas, ou du moins n'étoient pas sûrs d'avoir le privilège de l'immortalité , dont ils se seroient cependant fort accommodés. Voici une histoire que leç Indiens racontent à cette occasion. Cette histoire , toute fabuleuse qu'elle est, n'a point assurément d'autre origine que la doctrine des Hébreux, et peut-être même celle des Chrétiens.
Les dieux , disent nos Indiens , tentèrent toutes sortes de voies pour parvenir à l'immortalité. A force de chercher, ils s'avisèrent d'avoir recours à l'arbre de vie qui étoit dans le Chorcam. Ce moyen leur réussif ; et en mangeant de temps en temps des fruits de cet ^ybre, ils se conservèrent le précieux trésor; qu'ils ont tant d'intérêt de ne pas perdre. Un fameux serpent, nommé Cheien^ s'aperçut que Tarbre de vie avoit été découvert par les dieux du second ordre. Comme apparemment on avoit confié à ses soins la garde de cet arbre , il conçut une si grande colère de la surprise qu'on lui avoit faite , qu'il répandit sur le champ une grande quantité de poison. Toute là terre s'en ressentit, et pas un homme ne de /oit échapper aux atteintes de ce jjoison morteL M^ le
Dieu Chiçen eut pitié de la nature humaine; il parut sous la forme d'un homme , et avala sans façon tout le venin , dont le malicieux serpent avoit infecté l'univers.
Vous voyez, Monseigneur, qu'à mesure que nous avançons, les choses s'éclaircissent toujours un peu. Ajez la patience d'écouter une nouvelle fable que je vais vous raconter ; car certainement je vous tromperois , si je m'engageois à vous dire quelque chose de plus sérieux. Vous n'aurez pas de peine à y démêler l'histoire du déluge , et les principales circonstances que nous en rapporte l'Ecriture.
Le dieu Routren ( c'est le grand destructeur dos êtres créés) prit un jour la résolution de noyer tous les hommes , dont il prétendoit avoir lieu de n'être pas content. Son dessein ne put être si secret qu'il ne fût pressenti par Vistnou, conservateur des créa-^ tures. Elles lui eurent , dans cette rencontre , une obligation bien essentielle. Il découvrit donc précisément le jour auquel le déluge devoit arriver. Son pouvoir ne s'étendoit pas jusqu'à suspendre l'exécution des projets du dieu Routren ; mais aussi sa 3ualité de dieu conservateur des choses créées, lui onnoit droit d'en empêcher , s'il y avoit moyen , Teffet le plus pernicieux; et voici la manière dont il s'y prit.
Il apparut un jour à Saitias^arti ^ son grand confident, et l'avertit en secret qu'il y auroit bientôt wn déluge universel; que la terre seroit inondée, et que Routren ne prétendoit rien moins que d'y faire périr tous les hommes et tous les animaux. Il l'assura cependant qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui, et qu'en dépit de Routren il trouveroit bien moyen de le conserver et de se ménager à soi-même ce qui lui seroit nécessaire pour repeupler le monde. Son dessein étoit de faire paroître une barque merveilleuse au moment qae Routren s'y atten ^ins »
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d'y enfermer une bonne provision d'au moins huit cent quarante millions d'âmes et de semences d'êtres. Il falloit au reste que Sattiavarti se trouvât au temps du dëluge sur une certaine montagne fort haute ^ qu'il eut soin de lui faire bien reconnoître. Quelque temps après, Sattiavarti, comme on lui avoit prédit, aperçut une multitude infmie de nuages qui s'assembloient. Il vit avec tranquillité l'orage se former sur la tête des hommes coupables. Il tomba du ciel la plus horrible pluie qu'on vit jamais. Les rivières s'enflèrent et se répandirent avec rapidité sur toute la surface de la terre ; la mer franchit ses bornes , et se mêlant avec les fleuves débordés, couvrit en peu de temps les montagnes les plus élevées : arbres , animaux, hommes, villes, royaumes, tout fut submergé , tous les êtres animés périrent et furent détruits.
Cependant Sattiavarti , avec quelques-uns de ses pénitens , s'étoit retiré sur la montagne. Il y attendoit le secours dont le dieu l'avoit assuré ; il ne laissa pas d'avoir quelques momens de frayeur. L'eau , qui prenoit toujours de nouvelles forces , et qui s'approchoit insensiblement de sa retraite , lui donnoit de temps en temps de terribles alarmes. Mais , dans l'instant qu'il se croyoit perdu , il vit paroitre la barque qui devoit le sauver ; il y entra incontinent avec les dévots de sa suite ; les huit cent quarante millions d'âmes et de semences d'êtres s'y trouvèrent renfermées. La difficulté étoit de conduire la barque et de la soutenir contre l'impétuosité des flots qui étoieiit dans une furieuse agitation. Le dieu Yistnou eut soin d'y pourvoir : car sur le champ il se ût poisson , et il se servit de sa queue comme d'un gouvernail px)ur diriger le vaisseau. Le dieu poisson et pilote lit une manœuvre si habile , que Sattiavarti attendit fort en repos dans son asile , que les eaux s'écoulassent de dessus la face de la terre. La chose
est claire , et il ne faut pas ôtre bien pënétrant pour apercevoir dans ce récit, mêlé de fiables et des plus bizarres imaginations , ce que les livres sacrés nous apprennent du déluge , de l'arche et de la conservation de Noé avec sa famille.
Nos Indiens n'en sont pas demeurés là , et après avoir défiguré Noé sous le nom de Sattiavarti , ' ils pourroient bien avoir mis sur le compte de Brama les aventures les plus singulières de Thistoire d'Abraham. En voici quelques traits qui me paroissent fort ressemblans. La conformité du nom pourroit d'abord appuyer mes conjectures. Il est visible que de Brama à Abraham il n'y a pas beaucoup de chemin à faire , et il seroit à souhaiter que nos savans , en matière d'étymologies , n'en eussent point adopté de moins raisonnables et de plus forcées. Ce Brama, dont le nom est si semblable à celui d'Abraham , étoit marié à une femme que tous les Indiens nomment Sarasvadi. Vous jugerez. Monseigneur , du poids que le nom de cette femme ajoute à ma première conjecture. Les deux dernières syllabes du mot Sarass^adi sont dans la langue indienne une terminaison hdhorîfique ; ainsi , vadi y répond assez bien à notre mot français madame. Cette terminaison se trouve dans plusieurs noms de femmes distinguées , par exemple , dans celui de Pars^adiy femme de Routren. Il est dès-lors évident que les deux premières syllabes du mot Saras9adiy qui font proprement le nom tout entier de la femme de Brama , se réduisent à Sara , qui est le nom de la femme d'Abraham.
Il y a cependant quelque chose de plus singulier. Brama , chez les Indfiens , comme Abraham chez les Juifs , a été le chef de plusieurs castes ou tribus différentes. Les deux peuples se rencontrent même fort juste sur le nombre de ces tril)us. A Tichirapali ^ où est maintenant le plus fameux temple de l'Inde
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cëlèbre tous les ans une fête , dans laquelle un vénérable vieillard mène devant soi douze enfans qui représentent^ disent les Indiens , les douze chefs des principales castes. Il est vrai que quelques docteurs croient que ce vieillard tient dans cette cérémonie la place de Vistnou ; mais ce n'est pas l'opinion commune des savans ni du peuple , qui disent communément que Brama est le chef de toutes les tribus.
Quoi qu'il en soit , je ne crois pas que pour reconnoitre dans la doctrine des Indiens celle des anciens Hébreux, il soit nécessaire qne tout se rencontre parfaitement conforme de part et d'autre. Les Indiens partagent souvent à différentes personnes y ce que l'Ecriture nous raconte d'une seule , ou bien rassemblent dans une seule ce que l'Ecriture divise dans plusieurs. Mais cette différence , bien loin de détruire nos conjectures , doit servir , ce me semble ^ à les appuyer ; et je crois qu'une ressemblance trop affectée , ne seroit bonne qu'à les rendre suspectes. Cela supposé , je continue à raconter ce que les Indiens ont tiré de l'histoire d'Abraham, soit qu'ils l'attribuent à Brama, soit qu'ils en fassent honneur à quelqu'autre de leurs dieux , ou de leurs héros.
Les Indiens honorent la mémoire d'un de leurs pénitens , qui , comme le patriarche Abraham , se mit en devoir de sacrifier son fils à un des dieux du pays. Ce dieu lui avoit demandé cette victime , mais il se contenta de la bonne volonté du père , et ne souffrit pas qu'il en vînt jusqu'à l'exécution. Il y en a pourtant qui disent que l'enfant fut mis à mort > mais que ce dieu le ressuscita.
J'ai trouvé une coutume qui m'a surpris , dans une des castes qui sont aux Indes , c'est celle qu on nomme la Caste des Fo leurs. N'allez pas croire » Monseigneur , que parce qu'il y a parmi ces peuples une tribu entière de voleurs , tous ceux qui font ce métier 9 soient rassemblés dans un corps particu^
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lier , et qu'il$ aient pour voler un privilège à Texclusion de tout autre ; cela veut dire seulement que tous les Indiens de cette caste volent effectivement avec une extrême licence ; mais par malheur ils ne sbiit pas les seuls dont il faille se défier.
Après cet éclaircissement qui m'a paru nécessaire , je reviens à mon histoire. J'ai donc trouvé que dans cette caste on garde la cérémonie de la circoncision; mais elle ne se fait pas dès l'enfance ; c'est environ à* l'âge de vingt ans ; tous même n'y sont pas sujets, et il n'y a que les principîùi de la caste qui s'y soumettent. Cet usage est fort ancien , et il seroit difficile de découvrir d'où leur est venue cette coutume 5 au milieu d'un peuple entièrement idolâtre.
Vous avez vu , Monseigneur , l'histoire du déluge et de Noé dans Vistnou et dans Sattiavarti ; celle d'Abraham dans Brama et dans Vistnou ; vous verrez encore , avec plaisir , celle de Moïse dans les mêmes dieux , et je suis persuadé que vous la trouverez encore moms altérée que les précédentes.
Rien ne me paroît plus ressemblant à Moïse que le Vistnou des Indiens métamorphosé en Chrichnen ; car d'abord Chrichnen , en langue indienne, signifie Noir ; c'est pour faire entendre que Chrichnen est venu d'un pays où les habltans sont de cette couleur; les Indiens ajoutent qu'un des plus proches, parens de Chrichnen fut exposé , dès son enfance y dans un petit berceau sur une grande rivière , où il fut dans un danger évident de périr. On l'en tira , et comme c'étoit un fort bel enfant , on l'apporta à une grande Princesse qui le fit nourrir avec soin , et qui se chargea ensuite de son éducation^
Je ne sais pourquoi les Indiens se sont avisés d'ap- -, pliquer cet événement à un des parens de Chrichnen i plutôt qu'à Chrichnen môme. Que faire 'à cela ? il faut bien dire les choses telles qu'elles sont , et pour cendre les avenUires plus ressemblanif
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n'irai pas d^^giiîser la vërité. Ce ne fut donc point Chrichnen , mais un de ses parens qui fut élevë au palais d'une grande princesse ; en cela la comparaisoii avec Moïse se trouve défectueuse. Voici de <juoi réparer un peu ce défaut.
Dès que Chrichnen fut né , on Texposa aussi sur un grand fleuve , afin de le soustraire à la colère du Roi qui alleiidoit le moment de sa naissance pour le faire mourir. Le fleuve s'entr'ouvrit par respect, et ne voulut pas incopiyioder de ses eaux un dépôt si précieux; on retira 1 enfant de cet endroit périlleux , et il fut élevé parmi des bergers; il se maria dans la suite avec les tilles de ces bergers , et il garda long-temps les troupeaux de ses beaux-pères. Il se distingua bientôt parmi tous ses compagnons, qui le choisirent pour leur chef. Il fit alors des choses merveilleuses en faveur des troupeaux et de ceux qui les gardoient ; il fit mourir le Roi qui leur avoit déclaré une cruelle guerre; il fut poursuivi par ses ennemis , et comme il ne se trouva pas en état de leur résister , il se retira vers la mer; elle lui ouvrit un chemin à travers son sein , dans lequel elle enveloppa ceux qui le poiirsuivoient. Ce fut par ce moyen qu'il échappa aux tourmens qu'on lui préparoil. Qui pourroit douter après cela que les Indiens n'aient connu Moïse sous le nom de Vistnou métamorphosé en Chrichnen ? Mais à la connoissance de ce fameux conducteur du peuple de Dieu , ils ont joint celle de phisieurs coutumes qu'il a décrites dans ses livres , et de plusieurs lois qu'il a publiées , et dont l'observation s'est conservée après lui.
Parmi ces coutumes que les Indiens ne peuvent avoir tirées que des Jnifs , et qu'ils suivent encore au jourd hul dans le pays , je compte les bains fréquens , les purifications , une horreur extrême pour les cadnvres par l'attouchement desquels ils se croient souillés , Tordre ditiérent et la distinction
des castes , la loi inviolable qui défend les mariages hors de sa tribu ou de sa caste particulière. Je ne finirois point si je voulols épuiser c# travail ; je m'attache à quelques remarques qui ne sont pas tout à fait si communes dans les livres des savans.
J'ai connu un Brame très-habile parmi les Indiens y qui m'a raconté l'histoire suivante , dont il ne comprenoit pas lui-môme le sens, tandis qu'il est demejiré dans les ténèbres de l'idolâtrie. Les Indiens font un sacrifice nommé Ehiam ( c'est le plus célèbre de tous ceux qui se font aux Indes); on y sacrifie un mouton ; on y récite une espèce de prière , dans laquelle on dit à haute voîx ces paroles : Quand sera --ce que le Saui^eur naîtra ? Quand sera-^ce aue le Rédempteur paraîtra ?
Ce sacrifice d'un mouton me paroît avoir beaucoup de rapport avec cf lui de l'agneau pascal ; car il faut remarquer sur cela , que comme les Juifs ëtoient tous obligés de manger leur part de la victime^ aussi les Brames , quoiqu'ils ne puissent manger de viande , sont cependant dispensés de leur àbsti* nence au jour du sacrifice de XÈkiam , et sont obligés par la loi de manger du mouton qu'on immole , et que les Brames partagent entr'eux.
Plusieurs Indiens adorent le feu. Leurs dieux mêmes ont immolé des victimes à cet élément. II y a un précepte particulier pour le sacrifice ai Oman ,
Î>ar lequel il est ordonné de conserver toujours le eu, et de ne le laisser jamais éteindre. Celui qui assiste à V Ehiam , doit tous les matins et tops les soirs mettre du bois au feu pour l'entretenir. Ce soin scrupuleux répond assez juste au commandement porté dans le Lévitique ( c. VI , v. 1 2 et 1 3) : Ignis in altari semper ardebit, quemnutriet sacerdos, subr jiciens ligna manè per singulos dies. Les ludions ont fût quelque chose de plus en considération da
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feu. Ils se précipitent eux-mêmes au milieu des flammes. \^us jugerez comme moi , Monseigneur , qu ils aiuroirat beaucoup mieux fait de ne point ajouter cette cruelle cérémonie à ce que les Juifs leur avoient appris sur cette matière.
Les Indiens ont encore une fort grande idée des serpens. Ils croient que ces animaux ont qnekpre chose de divin, et que leur vue porte bonheur. Ainsi plusieurs adorent les serpens , et leur rendent les plus profonds respects. Mais ces animaux^ peu recoAnoissans, ne laissent pas de mordre cruellement leufs adorateurs. Si le serpent d'airain que Moïse montra au peuple de Dieu , et qui guérissoit par sa seule vue, eût été aussi cruel que les serpens animés des Indes , je doute fort que les Juifs eussent jamais été tentés de Tadorer.
Ajoutons enfin la charité que les Indiens ont pour leurs esclaves. Ils les traitent presque comme leucs propres enfans ; ils ont grand soin de les bien élever; Ils les pourvoient de tout libéralement; rien ne leur manque , soit pour le vêtement , soit pour la nourri^ture ; ils les marient , et presque toujours ils leur rendent la liberté. Ne semble-t-il pas que ce soit aux Indiens , comme aux Israélites , que Moïse ait adressé sur cet article les préceptes que nous lisons dans le Lévitique ? Quelle apparence y a-t-il donc que les Indiens n'aient pas eu autrefois quelque connoissance de la loi de Moïse ? Ce qu'ils disent encore de leur loi et de Brama leur législateur , détruit , ce me semble , d'une manière évidente , ce qui pourroit rester de doute sur cette matière.
Brama a donné la loi aux hommes. C'est ce Vedam ou Lii^re de la loi que les Indiens regardent comme infaillible. C'est , selon eux , la pure parole de Dieu dictée par VAbadam , c'est-àdire , par celui qui né peut se tromper , et qui dit essentiellement la vérit& Le Vedam ou loi des Indiens , est divisé en quatre
parties. Mais , au sentiment de plusieurs doctes Indiens , il y en avoit anciennement une cinquième , qui a përi par l'injure dçs temps , et qu'il a été impossible de recouvrer.
Les Indiens ont une estime inconcevable pour la loi qu'ils ont reçue de leur Brama. Le profond respect avec lequel ils l'entendent prononcer , le choix des personnes propres à en faire la lecture , les préparatifs qu'on doit y apporter , cent autres circons^ tances semblables , sont parfaitement conformes à ce que nous savons des Juifs par rapport à la loi sainte , et à Moïse qui la leur a annoncée. Le malheur est que le respect des Indiens pour leur loi va jusqu'à nous en faire un mystère impénétrable. J'en ai cependant assez appris par quelques docteurs ^ pour faire voir que les livres de la loi du prétendu Brama sont une imitation du Pentateuque de Moïse.
La première partie du Vedam , qu ils appellent Irroucouçedam , traite de la première cause , et de la manière dont le monde a été créé. Ce qu'ils m'en ont dit de plus singulier par rapport à notre sujet , c'est qu'au commencement il n'y avoit que Dieu et Teau , et que Dieu étoit porté sur les eaux. La ressemblance de ce trait avec le premier chapitre de la Genèse , n'est pas difficile à remarquer. J'ai appris de plusieurs Brames , que dans le troisième livre qu'ils nomment Samay>edam , il y a quantité de préceptes de morale. Cet enseignement m'a paru avoir beaucoup de rapport avec les préceptes moraux répandus dans TExode. Le quatnème livre , qu'ils appellent Adaranavedam , contient les diflférens sacrifices qu'on doit offrir , les qualités requises dans les victimes , la manière de bâtir les temples , et les diverses fêtes que l'on doit célébrer. Ce peut ôtre là , sans trop deviner , une idée prise sur les livres du Lévitique et du Deuiéronome. Enfin, de peur qu'il ne manque quelque chose au pardilèle /
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comme ce fut sur la fameuse montagne de Sîn^ï que Moïse reçut laloi, ce fut aussi sur la célèbre montagne de Mahamcrou , que Brama se trouva avec le Vedam des Indiens. Celte montagne des Indes est celle que les Grecs ont appelée Meros , où ils disent que Bacchus est né , et qui a été le séjour des dieux. Les Indiens disent encore aujourd'hui que cette montagne est l'endroit où sont placés leurs Chorcams ou Ijss diflférens paradis qu'ils reconnoissent.
N'est-il pas juste qu'après avoir parlé assez longtemps de Moïse et de la loi , nous disions aussi quelques mots de Marie , sœur de ce grand prophète ? Je me trompe beaucoup , ou son histoire n'a pas été tout à fait inconnue à nos Indiens.
L'Ecriture nous dit de Marie , qu'après le passage miraculeux de la mer Rouge , elle assembla les femmes Israélites ; elle prit des înstrumens de musique , et se mit à danser avec ses compagnes > et à chanter les louanges du Tout-Puissant. Voici un trait assez semblable 9 que les Indiens racontent de leur fameuse Lakeoumi. Cette femme , aussi bien que Marie sœur de Moïse , sortit de la mer par une espèce de miracle. Elle ne fut pas plutôt échappée au danger où elle avoit été de périr, qu'elle fit un bal magnifique ^ dans lequel tous les dieux et toutes les déesses dansèrent au son des instrumens.
Il me seroit aisé , Monseigneur , en quittant les livres de Moïse , de parcourir les autres livres historiques de l'Ecriture , et de trouver dans la traditioa de nos Indiens , de quoi continuer ma comparaison. Mais je craindrois qu'une trop grande exactitude ne vous fatiguât. Je me contenterai de raconter encore une ou deux histoires , qui m'ont le plus fmppe , et qui font le plus à mon sujet.
La première qui se présente à moi ^^est celle que les Indiens débitent sous le nom à! Arichandiren. C'est un roi de l'Inde fort ancien , et qui au nom
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et à quelques circonstances près , est , à le bien prendre , le Job de l'Ecriture. Les dieux se réunirent tin jour dans leur Cliorcam , ou , si vous Taimec ïiiieux j dans le paradis de délice*;. De^indiren le dieu de la gloire présidoit à celle illustre assemblée. Il -s'y trouva une foule de dieux et de déesses : les plus fameux pénitens y eurent aussi leur place , et surtout les sept principaux anachorètes. Après quelques discours indiirérens , on proposa cette question : si parmi les hommes il se trouve im prince sans défaut. Presque tons soutinrent qu'il n'y en avoit pas un seul qui ne fût sujet à de grands vices ^ et Vichouva- Moulren se mit à la tête de ce parti. Mais le célèbre Vachichten prit un sentiment contraire , et soutint fortement que le roi Aricliandiren , son disciple , étoit un prince parfait. Vichouva-Moittren , qui , du génie impérieux dont il eât , n'aime pas à se voir contredit , se mit eti grande colère , et assur > les dieux qu'il sauroithien leur faire connoître les défauts de ce prétendu prince parfait , si on vouloit le liii abandonner.
Le défi fut accepté par Vachichten ; et l'on con»vint que celui des deux qui auroil le dessous, céde- Toit à 1 ature Tous les mérites qu'il avoit pu acquérir par une longue pénitence. Le pauvre roi Arichandiren fut la victime de cette dispute. Vichouva*- Moutron le mit à toutes sortes d'épreuves. Il le ré^ duisità la plus extrême pauvreté : il le dépouilla de son royaume; il fit périr le seul fils qu'il eût; il lili enleva même sa femme Chandirandi. Mali^ré tant de disgrâces, le pnnce se soutint toujours dans la pratique de la vertu avec luie égalité d'âme dont n'au*roient pas été capables les dieux mêmes qui rëptoi^ voient avec si peu de ménagement. Aussi Ten'* pensèrent-ils avec la pUis grande mngnificei dieux l'embrassèrent l'un après T* ^ îi tf' jusqu'aux déesses qui ne lui 1\ VI.
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mens. On lui rendit sa femme , et on ressuscita son fils. Ainsi Vichouva-Moutren céda , suivant la convention , tous ses mérites à Vachichten , qui en fil présent au roi Arichandiren ; et le vaincu alla fort à regret recommencer une longue pénitence , pour faire, s'il y avoit moyen, bonne provision de nouveaux mérites.
La seconde histoire a quelque chose de plus funeste , et ressemble encore mieux à un trait de l'histoire de Samson, que la fable d' Arichandiren ne ressemble à l'histoire de Job.
Les Indiens assurent donc que leur dieu Ramen entreprit un jour de conquérir Ceylan. Et voici le /Stratagème dont ce conquérant, tout dieu qu'il étoit, jugea à propos de se servir. Il leva une armée de singes^ et leur donna pour général un singe distingué, qu'ils nomment Anouman. Il lui fit envelopper la •queue de plusieurs pièces de toiles , sur lesquelles on versa de grands vases d'huile. On y mit le feu , et ce singe courant par les campagnes au milieu des blés , des bois, des bourgades et des villes, porta l'incendie partout. Il brûla tout ce qui se trouva sur sa route , et réduisit en cendres l'île presque toute entière. Après une telle expédition , la conquête n'en devoit pas être fort difficile , et il n'étoit pas nécessaire d'être un dieu bien puissant pour en venir à bout.
Je me suis peut-être trop arrêté. Monseigneur, sur la conformité de la doctrine des Indiens arec celle du peuple de Dieu. J'en serai quitte pour abréger un peu ce qui me resteroit à vous dire sur un second point que j'étois résolu de soumettre, comme le premier , à vos lumières et à votre pénétration. Je me bornerai à quelques réflexions assez courtes , qui me persuadent qile les Indiens les plus avancés dans les terres ont eu , dès les premiers temps de TEglise, la connoissance de la religion chrétienne^ et(|u'eui;
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aussi bien que les habitans de la côte , ont reçu les instructions de saint Thomas et des premiers disciples des Apôtres.
Je commence par l'idëie confuse que les Indiens conservent encore de l'adorable Trinité , qui leur fut autrefois prêcliëe. J'ai parlé des trois principaux dieux des Indiens, Brama, Yistnou et Routren. La plupart des gentils disent à la vérité , que ce sont trois divinités différentes, et effectivement séparées* jVlais plusieurs Nianieueuls ( hommes spirituels ) assurent que ces trois dieux séparés en apparence ^ ne font réellement qu'un seul Dieu. Que ce Dieu s'appelle Brama, lori;quil crée et qu'il exerce sa toutepuissance ; qu'il s'appelle Vistnou , lorsqu'il conserve les êtres créés, et qu'il pionne des marques de sa bonté; et qu'enfin il prend le nom de Routren , lorsqu'il détruit les villes, qu'il châtie les coupables, et qu'il fait sentir les effets de sa juste colère. Il n'y a que quelques années qu'un Brame expliquoit ainsi ce qu'il concevoit de la fabuleuse trinité des païens. Il faut, disoit-il, se représenter Dieu et ses trois noms différens qui répondent à ses trois principaux: attributs , à peu près sous l'idée de ces pyramides triangulaires qu'on voit élevées devatit la porte de quelques temples. Vous jugez bien, Monseigneur^ que je ne prétends pas vous dire qu<î cette imagination des Indiens réponde fort juste à la vérité que les Chrétiens reconnoissent. Mais ^u moins fait-elle comprendre qu'ils ont eu autrefois des lumières plus pures , et qu'elles se sont obscurcies par la difficulté que renferme un mystère si fort au-dessus de la foible raison des hommes.
Les fables ont encore plus de part dans ce qui regarde le mystère de l'Incarnation. Mais du reste , tous les Indiens conviennent que Dieu s'est incarné plusieurs fois. Presque tous s'accordent à attribuer ces incarnations à Yistnou, le second dieu de leur
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trinité. Et jamais ce dieu ne s'est incarné, selon eux , qu-en qualité de sauveur et de libérateur des hommes.
J^abrège autant qu'il m'est possible , et je passe à ce qui regarde nos sacremens. Les Indiens disent , que le bain pris dans certaines rivières , efface entièrement les péchés, et que celte eau mystérieuse lave non-seulement les corps , mais purifie aussi les âmes d'une, manière admirable. Ne seroit-ce point là un reste de Tidée qu'on leur auroit donnée du baptême ?
Je n'avois rien remarqué sur la divine eucharistie; mais un Brame converti me fit faire attention , il y ïi quelques années , à une circonstance assez considérable pour avoir ici sa place. Les restes des sacrifices, et le riz qu'on distribue à manger dans les temples , conservent chez les Indiens le nom de Prajadam. Ce mot indien signifie en notre langue rf/W/ï^ Grâce* Et c'est ce que nous exprimons par le terme grec eucharistie.
11 y a quelque chose de plus marqué sur la confession. C'est une espèce de maxime parmi les Indiens , que celui qui confessera son péché , en recevra le pardon. Clieida param chounal Tiroum. Us célèbrent une fête tous les ans, pendant laquelle ils vont se confesser sur le bord d'une rivière , afin que leurs péchés soient entièrement effacés. Dans le fameux sacrifice Ehiam , la femme de celui qui y préside , est obligée de ise confesser , de descendre dans le détait des fautes les plus humiliantes, et de déclarer jusqu'au nombre de ses péchas. Une fable des Indiens , que j'ai apprise sur ce sujet, appuyera encore daviantàge mes conjectures.
Lorsque Chrichnen étoit au monde , la fameuse Draupadi étoit mariée à cinq frères célèbres, tous rois de Maduré. L'un de ces princes tira un jour unp flèche sur un arbre , et en fit tomber un fruit adml^
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râblé. L'arbre appartenoit à un célèbre pénitent , et avoit celle propriété, que chaque mois il porloit un fruit; et ce frmt donnoit tant de force à celui qui le mangeoit , que pendant tout le mois celte seule nourriture lui sufiQsoit. Mais parce que dans ces temps reculés on craignoit beaucoup plus la malédiction des pénilens , que celle des dieux , les cinq frères apprébefldoient que Termite ne les maudil. Us prièrent donc Chrichnen de les aider dans une affaire si délicate. Le dîeu Vistnou métamorphosé en Chrichnen leur dit aussi bien qu'à Draupadi qui étoit présente, qu'il ne voyoit qu'un seul moyen de réparer un si grand mal. Que ce moyen étoit la confession entière de tous les péchés de leur vie : que l'arbre dont le fruit étoit tombé, avoit six coudées de haut; qu'à mesure que chacun d'eux se confesseroit , le fruit s'éleveroit en l'air de la hauteur d'une coudée, et qu'à la fin de la dernière confession , il s'attacheroit à l'arbre comme il étoit auparavant.
Le remède étoit amer , mais il falloit se résoudre à en passer par-là, ou bien s'exposer à la malédiction d'un pénitent. Les cinq frères prirent donc leur parti, et consentirent à tout déclarer. La difficulté étoit de déterminer la femme à faire la même chose , • et on eut bien de Ja peine à l'y engager. Depuis qu'il s'agissoit de parler die ses fautes, elle rie se sentoit d'inclination que pour le secret et pour le silence. Cependant , à force de lui remettre devant les yeui les suites funestes de la malédiction de Sanias (c'est ainsi que les Indiens appellent leurs pénilens), on lui fit promettre tout ce qu'on voulût.
Après gelte assurance , l'aîné des princes commença cette pénible cérémonie, et fit une confessioiï trfeexacte de toute sa vie. A mesure qu'il parloit , le ftuît montoit de lui-même, et se trouva seulement éfevé d'une coudée à la fin de cette première confession. Les quatre autres princes continuèrent, à rex;empie
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de leur aîné, et Ton vit arriver le même prodige, c'est-à-dire, qu'à la fin de la confession du cinquième , le fruit étoit précisément à la hauteur de cinq coudées.
11 ne restoit plus qu'une coudée ; mais c'étoit à Draupadi , que le dernier effort étoit réservé. Après bien des combats , elle commença sa confession , et le fruit s'éleva peu à peu. Elle avoil achevé , dis^t* elle, et cependant il s'en falloit encore d une demi— coudée , que le fruit n'eût rejoint l'arbre d'où il éloil tombé. Il étoit évident qu'elle avoit oublié ou plutôt caché quelque chose. Les cinq frères la prièrentavec larmes , de ne se pas perdre par une mauvaise houte , et de ne les pas envelopper dans son malheur. Leurs prières n'eurent aucun effet. Mais Crichnen étant venu au secours, elle déclara un péché de pensée, qu'elle vouloit tenir secret. A peine eut-elle parlé , que le fruit acheva sa course merveilleuse , et alla de lui-même s attacher à la branche où il étoit auparavant.
Je finirai par ce trait. Monseigneur, la longue lettre que j'ai pris la liberté de vous écrire. Je vous y ai rendu compte des connoissances que j'ai acquises au milieu des peuples de l'Inde , autrefois apparemment chrétiens, et replongés depuis long-temps dans les ténèbres de l'idolâtrie. Les missionnaires de notre Compagnie , sur les traces de saint François-Xavier , travaillent depuis un siècle à les ramener à la connoissance du vrai Dieu , et à la pureté du culte évail~ gélique.
Vous voyez. Monseigneur, qu'en même temps que nous faisons goûter à ces peuples abandonnés la douceur du joug de Jésus-Christ, nous tâchons de rendre quelque service aux savans d'Europe, par les découvertes que nous faisons dans les pays qui ne leur sont pas assez connus. Il n'appartient qu'à vous , Monseigneur > de suppléer , par votre pro-
fonde pénétration, et par votre commerce assidu avec les savans de l'antiquité , à ce qui pourroit manquer de notre part aux lumières que nous acquérons parmi ces peuples. Si ces nouvelles connoissances sont de quelque usage pour le bien de la religion » personne ne saura mieux les faire valoir que vous» Je suis avec un profond respect , etc«
LETTRE
Du père Bouchet^ missionnaire de la Compagnie de Jésus aux Indes , au père Battus , de la même Compagnie.
Mon révérend père,
J'ai lu , avec un plaisir incroyable , votre excellente réponse à l'Histoire des oracles. On ne peut réfuter avec plus de solidité que vous le faites , les fausses raisons sur lesquelles étoit appuyé le système dangereux que vous avez entrepris de combattre» Vous avez prouvé d'une manière invincible , que les démons rendoient autrefois des oracles par la bouche des faux prêtres des idoles, et que ces oracles ont cessé à mesure que le christianisme s'est établi dans le monde sur les ruines du paganisme et de l'idolâtrie. Quoiqu'il soit difficile de rien ajouter à tant de preuves convaincantes dont votre ouvrage est rempli, et que vous avez puisées dans les ouvrages des Pères de l'Eglise, et des païens mêmes, j'ose néanmoins vous assurer que je puis encore vous ^Mirnir , en faveur du sentiment que vous soutenez, une nouvelle démonstration , à laquelle on ne peut rien oppof
de raisonnable. ËUe n est pas tirée comme les t^
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des monumens de l'aniiquiié , raais de ce qui se passe souvent à nos yeux dans nos missions de Maiduré et de Carnaie , et dont j'ai moi-même élé témoin.
J'ai eu l'avantage de consacrer la meilleure partie de ma vie à prêcher Tévangile aux idolàires desIndes, et j'ai eu en même temps la consolation de reconnoître que quelques-uns des prodiges qui ont contribué à la conversion des païens au temps de la primitive Eglise , se renouvellent tous les jours dans les chrétientés que nous avons le bonheur de fonder au milieu des terres infidèles. Oui , nous y trouvons encore maintenant des preuves sensibles des deux vérités que vous avez si bien établies dans la suite de votre ouvrage : car il est certain , en premier lieu , que les démons rendent encore aujourd'hui des oracles aux Indes , et qu'ils les rendent , non pas par le moyen des idoles , ce qui seroit sujet à Tim- ])ostnre et à l'illusion , mais par la bouche des prêtres de ces mêmes idoles , ou quelquefois de ceux qui sont présens quand^on invoque le démon. En second Keu , il n'est pas moins vrai que les oracles cessent dans ce pays , et que les démons y deviennent muets et impuissans à mesure qu'il est éclair;^ de la lumière de l'évangile. Pour être convaincu de la vérité de ces deux propositions , il suffit d'avoir passé quelque temps dans la mission des Indes.
Si le Seigneur me f^^ll la grâce de me rendre à cette chère mission, que je n'ai quittée qu'à regret , et à laquelle je dois retourner incessamment , afia d'y consommer ce qui me reste de santé et de vie , je vous enverrai , dans un plus grand détail , certaines réponses particulières , et certains oracles qui Bie peuvent avoir été rendus que par le démon. Il me suffira aujourd'hui de vous apporter quelques preuves générales qtii ne laisseront pas de vous faire plaisir.
C'est, im fait dont personne ne doute aia Indes ^
et dont Vévidence ne permet pas de douter , que les démons rendent des oracles , et que ces ma^s* esprits se saisissent des prêtres qui les inyoquent ^ ou méiue inditliéremnieut de quelqu'un de ceuii qui assistent et qui participent à ces spectacles. Les prêtres des idoles ont des prières abominables qu'ils adressent au démon , quand on le consulte sur quelque événement; mais, malheur à celui que le démon choisit pour en faire son organe. Il le met dans une agîtatioft extraordinaire de tous ses membres, et lui fait lourner la tête d'une manière qui eiiJraie. Quelquefois il lui fait verser des larmes en abondance , et le remplit de cette espèce de fureur et d'enthousiasmf?^ qui étoit autrefois chez les païens , comme il l'est encore aujourd'hui chez les Indiens , le signe de la présence du démon , et le prélude de ses réponses.
Dès fiii'on aperçoit , ou dans le prêtre y ou dans quelqu'TO des assistans ces signes du succès de l'évocation , on s'approche du possédé , et on l'interroge sur le sujet dont il est question. Le démon s'explique alors par la bouche de celui dont il s'est emparé. Les réponses sont communément assez équivoques, quand les questions qu'on lui propose regardent l'avenir. Il ne laisse pas néanmoins de réussir assez souvent, et de répondre avec une justesse qui passe de beaucoup les lumières des plus clair - voyans ; mais on trouve également , et dans l'ambiguité de certaines réponses et dans la justesse des autres , de quoi se convaincre que le démon en est l'auteur : car après tout, quelque éclairé qu'il soit, l'avenir , quand il dépend d'une cause libre , ne lui est point certainement connu ; et d'ailleurs , ses conjectures étant d'ordinaire fort justes , et ses connoissances beaucoup supérieures aux nôtres , il n'est pas surprenant qu'il rencontre quelquefois assez bien dans des occasions, 011 l'homme le plus fin et le plus adroit auroit des pensées bien éloignées des siennes»
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J^ne prétends pas , qii'à riraitation des oracle!^ rei^us véritablement par les démons , les prêtres des idoles ne se fassent quelquefois un art de contrefaire les possédés , et de répondre comme ils peuvent à ceux qui les consultent; mais , après tout , cette dissimulation n'est , comme je vous l'ai dit j qu'une imitation de la vérité : encore le démon est-il communément si fidèle à se rendre à leur évocation y que la fraude ne leur est guère nécessaire. Je ne me propose pas de vous rapporter grand nombre d'exemples ; mais^ en voici un qui se présente à mon esprit , et qui , ce me semble , doit convaincre tout homme sensé , que le démon a véritablement part aux oracles qui se rendent aux Indes.
Sur le chemin de Varongapatli à Çalpaleam on rencontre un fameux temple , que les Indiens nomment Changandi. A Test et à une (kni-lleue environ de ce temple , on trouve une Dourgade assez peuplée , et célèbre par l'événement que je vais vous raconter. Un des habitans de cette bourgade éloit fort favorisé du démon ; c'éloit à cet homme qu'il se communiquoit le plus volontiers ,
I'usque-là que toutes les semaines il se saisissoit de ui à certain jour marqué , et rendoit par sa bouche les oracles les plus surprenans. On accouroit en foule à sa maison pour le consulter. Cependant , malgré l'honneur que lui attiroit la distinction que le démon faisait de sa personne , il commençoit à se lasser de son emploi : le démon qui lui procuroit tant de visites , se rendoit fort incommode ; il ne le saisissoit jamais , qu'il ne le fît beaucoup soufirir en le quittant ; et ce malheureux pouvoit compter qu'il avoit toutes les semaines un jour réglé d'une violente maladie. Il lui arriva dans la suite quelque chose encore de plus fâcheux ; car le démon , qui s'aitiroit par son moyen la confiance et les adorations d'une multitude innombrable d'Indiens , s'avisa dé demeu-
rer plusieurs jours en possession de celui par qui il se irouvoit si fort honoré. Il ne tardoit même guère à revenir , et il sembloit ne s'assujettir à une espèce d'alternative , que pour renouveler plus soùVent la frayeur qu'il causoit à son arrivée, et les tourmens qui accompagnoient sa sortie. Ses fréquentes et longues visites allèrent si loin , que ce misérable Indien se trouva absolument hors d'état de prendre soin de sa famille , qui ne pouvoit pourtant se passer de lui. Ses parens consternés allèrent à plusieurs temples pour prier les faux-dieux d'arrêter , ou dtf moins d'adoucir les violences du malin esprit ; mais ces prétendues divinités s'accordoient trop bien avec le démon , contre lequel on imploroit leur secours , pour rien faire à son désavantage : on n'obtint donc rien de ce qu'on demandoit ; le démon même en devint plus furieux , et continua comme auparavant de rendre ses oracles par la bouche de son ancien hôte , avec cette différence qu'il le tourmentoit bien plus violemment , et qu'il fil enfin appréhender que le pauvre homme n'en mourût.
Les choses étant presque désespérées , on crut qu'il n'y avoît plus d'autre remède que de s'adresser à celui-là même qui faisoit tout le mal. On s'imagina qu'il voudroit*bien rendre un oracle en faveur d'un malheureux par le moyen duquel il en rendoit tant d'autres. On l'interrogea donc un samedi au soir , pour savoir s'il ne se retireroit point , et ce qu'il exigeoit pour diminuer le nombre de ses visites et pour en adoucir la rigueur. L'oracle répondit en peu de mots que si le lundi suivant on menoit le malade à Ghangandi , il ne seroit plus tourmenté , et ne recevroit plus de ses visites.
On ne manqua pas d'exécuter ses ordres , dans l'espérance qu'on avoit de voir ce malheureux soulagé. On le porta à Ghangandi la veille du jour marqué par le démon ; mais il y fut plus tourmenté
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que jamais : on l'entendoit pousser des cris affreuit , comme un hi>mme qui souÎFre les plus cruels tourmeus ; cependant rien ne paroissoit à l'extérieur , et on * consoloit sur ce que le temps marqué par Foracle n'étoit pas encore arrivé. Enfin , le lundi étant venu , l'oracle s'accomplit à la lettre , mais d'une manière bien diflSirente de celle à quoi l'on s'attendoit: le malade expira dans les plus liorribjles convulsions , après avoir jeté beaucoup de sang^ar le nez , par les oreilles et par la bouche ; ce qui est aux Indes le signe ordinaire d'une maladie et d'une mort causée par la possession. C'est ainsi que le démon justifia son oracle ^ par lequel il assuroit que ce malheureux cesseroit d'être malade et de recevoir de ses visites.
Il est aisé de s'imaginer combien les assistant furent effrayés d'un événement si tragicjue. Personne , je vous assure , ne s'avisa alors de soupçonner qu'il y eût de la fraude dans la possession de cet homme , et dans les oracles qu'il avoil rendus si long-temps. Je ne crois pas même que nos critiques les plus diflSciles se persuadent qu'on puisse pousser la dissimulation jusque-là. Du moins la femme de ee malheureux n'en jugea pas de la sorte. Elle fût si frappée ^e la mort subite et violente de son mari » qu'elle abjura l'idol&trie et le culte du démon , dont son époux avoit été la funeste victime ; elle se fit instruire au plutôt , et reçut le saint baptême à Calpaleam. C'est là que je l'ai moi-même confessée plusieurs fois , et que je lui ai fait souvent raconter cet événement en présence des idolâtres , et plus souvent encore en présence des Chrétiens qui se rendoient à notre église.
Je passe à d autres choses sur lesquelles les démons sont très-souvent consultés dans les Indes. Ceux de tous les diseurs d'oracles en qui l'on a le plus de çojEifiaiice sont , sans contredit , certains devins qù
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tse mêleift de découvrir les voleurs dont les vols sont secrets. Après avoir tenté toutes les voies ordinaires et naturelles , on a recours à celle-ci ; et par malheur pour ces pauvres idolâtres , le démon ne les sert.què trop bien à leiu: gré. Il s'est passé de mon tempsaâiBf choses étonnantes sur ce sujet. Eu voici une sûr laquelle vous Bpuvez compter.
On avoit si Subtilement et si secrètement volé des bijoux précieux au général d'armée de Maduré , que celui qui en étoit coupable sembloit étr^ hors d'atteinte de tout soupçon. Aussi , quelque recherche qu'on fît du voleur , on ne put jamais en avoir la moindre connoissance. On consulta à Tichirapali un jeune homme qui étoit un des plus fameux devins du pays. Après avoir évoqué le démon , il dépeignit si bien l'auteur du vol , qu'on n'eut pas de peine à le reconnoitre. Le malheureux qu'on n'avoit pas même soupçonné , tant on étoit éloigné de jeter les yeux sur lui , ne put tenir contre l'oracle ; il avoua son crime , et protesta qu'il n'y avoit rien de naturel dans la manière dont son vol avoit été découvert.
Quand plusieurs personnes deviennent suspectes d'un vol , et qu'on ne peut en convaincre aucune en particulier , voici le biais qu'on prend pour se déteimlner. Ou écrit les noms de tous ceux qu'on soupçonne , sur des billets particuliers , et on les dispose en forme de cercle : on évoque ensuite le démon avec les cérémonies accoutumées, et on se retire après avoir fermé et couvert le cercle, de manière que personne ne puisse y toucher. On revient quelque temps après , on découvre le cercle , et celui dont le nom se trouve hors de rang est censé le seul coupable : cette espèce d'oracle a si souvent et si constamment servi aux Indes, à découvrir avec certitude un criminel entre jplusieurs innocens , que cette unique preuve sufiitpour faire le procès à un homme.
Il y a encore une autre manière par laquelle las
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damons ont coutume de s^expliquer aux Indes ; c'est durant la nuit , et par le moyen des songes. Il est vrai que celle manière m'a paru plus sujette à la iborberie ; mais après tout , il s'y rencontre quelque- <iaiis.:des choses si surprenantes et des circonstances SI singulières , qu'on ne peut douter que les démons n'y aient bonne part, et qu'ils n'ins^uisent en effet par celte voie , les prêtres des idoles qui ont soin de les évoquer. '*
Je vous rapporte peu d'exemples de tout ce que j'avance, non pas qu'ils soient rares aux Indes, et qu'il ne s'en trouve fort souvent d incontestables ; mais la chose est si fort hors de doute dans le pays, qu'on ne pense pas même à les recueillir. Si , néan-* moins , vous souhaitez un plus grand détail , je ne manquerai pas de vous satisfaire , dès que Dieu m'aura fait. la grâce de me rendre à ma chrétienté de Maduré , après laquelle je soupire avec un ardeor que je ne puis vous exprimer.
Mais après tout , mon révérend père , quelle raison auroit-on de douter que les démons rendent des oracles aux Indes , tandis que nous avons des preuves si convaincantes , qu'ils y font une infinité de choses qui sont fort au-dessus du pouvoir des hommes ? On voit , par exemple , ceux qui évoquent les démons, soutenir seuls et sans appui un berceau de branches d'arbres coupées , et qui ne sont attachées ensemble par aucun endroit: d'autres élèvent en l'air une espèce de grand linceul, qui se tient étendu dans toute sa largeur ; ils prouvent par-là que le démon s'est véritablement communiqué à eux. Quelques-uns boivent , à la vue de tout le monde , de grands vases remplis de sang , qui contiennent plusieurs pintes de Paris , sans en recevoir la moindre incommodité. ,
-Je sais de plus , par le témoignage d'un homme 4igne de foi y et sur lequel on peut s'appuyer solide-*
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ment , qu'il s'est trouvé par hasard dans une assemblée où il fut témoin du fait que je vais vous raconter. On avoil attaché , dans un endroit d'une petite chambre , un corps solide de la hauteur d'un homme , et on l'avoit tellement joint à la muraille, qu'il ne pouvoit en être séparé qu'avec de grands efforts : cependant, sans qu'on y touchât, et même sans qu'on s'en approchât, on le vit se détacher de lui-même^ et s'avancer assez loin hors de l'endroit où il avoit été placé. Ajoutez à cela que le démon , semblable à lui-même dans tous les lieux et dans tous les temps, exige souvent de ceux qui l'évoquent les sacrifices les plus abominables , et les plus capables d'inspirer de l'horreur aux hommes , mais en même temps les plus propres à satisfaire sa malignité.
Que diroient enfin nos prétendus esprits forts d'Europe , c'est-à-dire , ces gens qu'une critique outrée rend incrédules sur les choses les plus avérées, quand ils ont intérêt de ne les pas croire ; que diroient-ils, dis-je, s'ils étoient, comme nous, lestémoins de la cruelle tyrannie que les démons exercent sur les idolâtres des Indes ? Ces malins esprits leur mettent quelquefois la tête si bas, et leur font plier les bras et les jambes par derrière de telle sorte , que leur corps ressemble à une boule ; ce qui leur cause les plus cuisantes douleurs. En vain les porte-t-on aux temples des idoles pour y recevoir quelque soulagement ; ce n'est pas là qu'ils doivent s'attendre à le trouver; nos églises et nos Chrétiens sont le seul secours qu'ils puissent opposer à une tyrannie si cruelle; et ce remède, comme vous le verrez dans la suite , prouve d'une manière invincible quels sont les véritables auteurs des douleurs inconcevables que ces malheureux ont à souffrir.
Vous voyez que je me suis un peu écarté de la matière des oracles , qui fait le principal sujet de ma lettre : j^^^crois pas cependant qse cette ^
vous paroisse tout à fait inutile. Quand on sera bien convaincu que les démons ont sur les idolâtres un pouvoir qui ne peut leur être contesté , on en sera plus disposé à croire ce que j'ai déjà eu Thonneur de vous dire sur les oracles que les mêmes démons rendent parmi les Indiens; et je suis persuadé qu'un homme dont la foi est bien saine sur l'existence des démons , ne doit guère avoir de peine sur le dernier article.
Au reste ,il ne s'agit pas ici de cavernes et de lieux souterrains, ni de fournir aux prêtres des idoles les trompettes du chevalier Morland pour grossir leur voix ou pour en multiplier le son. Ce nest pas que les prêtres indiens ne soient assez trompeurs pour avoir imaginé tous les moyens capables de surprendre les peuples , et pour supposer de faux oracles au défaut de ceux que les démons leur auroient refusés: mais ils n'ont pas besoin de prendre cette peine , et
i*e vous ai déjà fait remarquer que les démons ne eur sont que trop fidèles. Autant il est vrai que ces malins esprits rendent des oracles aux Indes , autant seroit-il ridicule de supposer en ce pays-ci , comme on l'a fait par rapport aux siècles passés , que ces oracles se rendissent par la bouche des statues. Vous avez démontré le peu de fondement de cette conjecture par les témoignages de l'antiquité , et par le ridicule même qui en est inséparable ; mais ^ par rapport aux Indes , on a autant de témoins du contraire, qu'il y a d'idolâtres et même de Chrétiens dans tout le pays. Il esft certain que depuis tant d'années que je demeure parmi ces peuples , je n'ai jamais entendu dire qu'aucune idole ait parlé : cependant je n'ai rien épargné pour m'instruire à fond de tout ce qui regarde les idoles etceux qui les adorent. Ce qu'il y a de plus convaincant, c'est que rien n'auroit été si aisé que d'imaginer cet expédient , si les démons u'eassent point eux-mêsjj^i^eiidu les
oracles
oracles par la bouche des hommes. On voit dans les Indes des statues énormes par leur grosseur et par leur hauteur qui sont toutes creuses en dedans : ce sont celles qui sont à l'entrée dcs temples des païens^ Il semble qu'elles soient faites exprès pour fayoriser l'imposture des prêtres des idoles, s'ils avoient eu besoin d'y avoir recours. Mais , en vérité , cet appât seroit bien grossier, et j'ai peine à croire qu'aucua Indien s'y laissât tromper. Voici quelques exemples qui vous apprendront de quoi sont capables les prêtres des Indiens en matière d'imposture , mais qui vous convaincront en même temps qu'ils ont affaire à des gens qui ne sont pas aisément les dupes de leurs supercheries. Vous jugerez par-là que, puisque c'est une opinion si constante et si universelle aux Indes , que les démons y rendent des oracles , elle n'est certainement point établie sur la fourberie de. quelques particuliers , ni 3ur la trop grande crédulité du commun du peuple.
Il y a quelques années qu'un roi de Tanjaour, fort aSectionné aux idoles , sentit peu à peu refroi-. dîr son ancienne dévotion. Il étoit , avant ce tempslà 5 très-régulier à visiter tous les mois un temple fameux qu'on nomme ManarcoviL II y faisoit de grosses aumônes aux prêtres de ce temple , et vouê; jugez qu'une dévotion si libérale ne pouvoit manquer d'être fort de leur goût. Mais , quelle désolation pour, €ux , quand ils s'aperçurent que le prince abandonnoit leur temple ! Je m'imagine qu'ils se seroient consolés plus aisément de sa désertion , si du moin$ il avoit envoyé les sommes qu'il avoit coutume de^ leur distribuer : le mal fut qu'ils se virent privée tout à la fois , et de l'honneur de voir le prince , et du profit qu'ils tiroient de ses visites. Sur cela les Brames s'assemblèrent ; et, comme la chose étoit de la dernière importance pour eux , ils délibérèrent long-temps * ^"^ parti qu'ils avoient à
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prendre. La question étoit d'engager le prince à tîsiter, selon son ancienne coutume , le temple de ManarcoTil. S'ils ëtoienl assez heureux que d'y réussir y ils ne doùtoient point que les libéralités ne se fissent à l'ordinaire.
Voici donc le stratagème qu'ils imaginèrent. Ik firent courir le bruit partout le royaume que Manar ( c'est le nom de l'idole ) , étoit extrêmement affligé , qu'on lui voyoit répandre de grosses larmes , et qu'il étoit important que le roi en fût instruit. L'affliction de leur dieu venoit, disoient-ils , du mépris que le prince sembloit faire de lui : que Manar l'avoit toujours aimé et protégé j qu'il se trouvoit cependant réduit à la triste nécessité de le punir de T outrage qu'il en recevoit , et qu'un reste de tendresse lui arrachoit ces larmes qu'on lui voyoit répandre en abon* dance*
Le roi de Tanjaour , bon païen et superstitieux à l'excès , fut effrayé de celte nouvelle. Il se crut perdu sanjs ressource , s'il n'essayoit de calmer au plutôt la colère du dieu Manar. Il alla donc au temple ^ suivi d'une grande foule de ses courtisans ; il se prosterna devant l'idole , et voyant qu'effectivement elle- versoit des pleurs , il conjura le dieu de lui pardonner son oubli , et lui promit de réparer avec usure le ton que sa négligence pouvoit avoir fait à son culte dans l'esprit de ses sujets. Pour accomplir sa parole, il s'y prit de la manière du monde la plus capable de satisfaire les Brames : il leur fit distribuer sur le champ mille écus qu'il avoit apportés à cette intention. Le pauvre prince ne s'avisoit pas même de soupçonner la moindre fourberie de la part des Brames; la statue étoit entièrement séparée de la muraille , et placée sur un piédestal ; c'éloit pour le prince une démonstration de la vérité de ce prodige^ et selon lui les Brames étoient les plus honnêtes ^»i 4a monde* Mais les officiers qui étoient à la
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suite du prince , ne furent pas tout à fait si crédules. Un entr'autres s'approcha du roi comme il sortoit du temple , et lui dit qu'il y avoit quelque chose de si extraordinaire dans cet évënement, qu'il y soupçonnoil de la supercherie. Le prince s'emporta d'abord contre l'officier , et regarda un pareil doute comme une impiété détestable ; cependant à force de lui répéter la même chose , l'officier obtint la permission qu'il demandoit avec instance , d'examiner de près la statue; Il rentre sur le champ dans le temple ; il place des gardes à la porte , et prend avec lui quelques soldats de confiance. Il fait donc enlever la statue d'une espèce d'autel sur lequel elle étoit placée , il l'examine avec soin de tous côtés ; mais il fut étrangement surpris de ne trouver rien qui appuyât ses conjectures. Il s'étoit imaginé qu'il y avoit un petit canal de plomb qui passoit de dessus l'autel dans le corps de la statue , et que par ce moyen on y seringuoit de l'eau, qui couloit ensuite par les yeux. II ne trouva rien de semblable ; mais comme il s'étoit si fort avancé , il fit de nouvelles recherchés , et découvrit enfin , par une petite ligne presque imperceptible , l'union de la partie supérieure de la tête avec la partie inférieure ; il sépara avec violence ces deux morceaux , et trouva dans la capacité du crâne un peu de coton trempé dans de l'eau, qui tomboit goutte à goutte dans les yeux de l'idole.
Quelle joie pour Tofficier d'avoir enfin rencontré ce qu'il cherchoit ! Mais quelle surprise pour le prince, quand on lui fit voir de ses propres yeuf l'imposture des Brames qui Tavoieiit ainsi trompé! il entra dans la plus furieuse colère , et châtia à l'ihstant ces fourbes. Il commença par se faire rendre la somme qu'il avoit donnée , et condamna les Brames à mille écus d'amende. Il faudroit connoîtrè combieçi ces sortes de gens sont attachés à l'argent, pçiur^ Juger de lagrstndeux <l< cette peine. Une si g
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. amende leur fiit sans comparaison plus insupportable
^^Içue léïplus rigoureux supplices.
' S'im%inera-t-on aisément que des gens capables d'une fourberie decettenature,n'eussentpoint inventé le secret de parler par la bouche de leurs idoles, la chose étant aussi facile que je vous Tai montré, s'ils avoient cru pouvoir prendre à ce piège les gentils qui consultent les oracles , ou si ces oracles ne se rendoient pas constamment aux Indes , non par l'organe des statues , mais par la bouche des prêtres que le démon fait entrer dans une espèce de fureur et d'enthousiasme , ou même par la bouche de quelqu'un de ceux qui assistent au sacrifice , et qui se trouvent quelquefois , malgré qu'ils en aient , beaucoup plus habiles dans l'art de deviner qu'ils ne soubaiteroient de l'être ?
Ce que je vous dis sur la manière dont les oracles se rendent aux Indes , est si constant dans le pays , que dès qu'un oracle est prononcé par quelqu'autre voie que ce puisse être , dès-lors on y soupçonne de la fraude et de la supercherie.
Deux marchands , racontent nos Indiens , avoient enterré de concert', dans un endroit fort caché, un trésor qui leur étoît commun ; le trésor fut cependant enlevé ; celui des deux qui avpit fait le coup , étoit le plus hardi à se déclarer innocent , et à traiter son 'associé d'infidèle et de voleur. Il alla même jusqu'à protester qu'il prouveroit son innocence par Toracle d'un Dieu célèbre , que les Indiens adorent sous un certain arbre. Au jour dont on étoit convenu , on iit les évocations accoutumées , et l'on s'attendoit
Sue quelqu'un de l'assemblée seroit saisi du dieu ou u démon auquel on s'adressoit. Mais on fut bien surpris , lorsqu'on entendit sortir de l'arbre une voix , qui déclaroit innocent du vol celui qui en étoit l'auteur , et qui en chargeoit au contraire l'infortuné lœiàrchand qui n'en avoit pas même eu la pensée.
Mais parce que c'est une chose inouie aux Indes , que les oracles se rendent de cette manière , ceux qui étoient députés de la cour pour assister à cette cérémonie , ordonnèrent qu'avant de procéder contre l'accusé , on examineroit avec soin s'il n^y avoit point lieu de se défier de ce nouvel oracle. L'arbre étoit pourri en dedans , et sur cela , sans autre recherche , on jeta de la paille dans un trou de l'arbre , ensuite on y mit le feu , afin que la fumée , ou l'ardeur de la flamme obligeât Toracle à parler un autre langage ,. supposé , comme on s'en doutoit , qu'il y eût quelqu'un de caché dans le tronc de l'arbre. L'expédient réussit ; le malheureux qui ne s^étoit pas attendu à cette épreuve , ne jugea pas à propos de se laissée brûler; il cria de toute sa force qu'il alloit tout* déclarer , et qu'on retirât le feu qui commençoit déjà à se faire vivement sentir. On eut pitié de lui , et la fourberie fut ainsi découverte.
Encore une fois , c'est une chose incontestable parmi les Indiens , que les arbres et les statues ne savent ni pleurer ni parler. Ce qui peut bien arriver quelquefois , c'est que les démons fassent mouvoir de petites idoles , quand les idolâtres le souhaitent avec empressement , et que pour l'obtenir , ils emploient les moyens nécessaires. Voici ce que les Chrétiens, qui ont eu autrefois de grandes habitudes avec les idolâtres ^ m'ont raconté sur cette espèce de prodige opéré par le démon.
Certains pénîl'eris'forit des sacrifices sur le bord de l'eau avec beauc'6up d'appareil ; ils décrivent un cercle d'une ou de deux coudées de diamètre ; autour de ce cercle ils placent leurs idoles , en sorte que \ leur situation répond aux huit rumbs de vent. Lés païens croient que huit divinités inférieures président à ces huit endroits du monde , également éloignés les uns des autres. Ils invoquent ces fausses divinités', et il arrive de temps en temps que quelqu'une de ces
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statues se remue a la vue de tous les assistans y et tourne dans l'endroit même où elle est placée sans que personne s'en approche. Gela se fait certainement de manière qu on ne peut attribuer ce mouveipent qu'à l'opération invisible du malin esprit.
Les Lidiens qui font ces sortes de sacrifices , placent aussi quelquefois au centre du cercle dont le vous parle la statue de Tidole à laquelle ik veulent sacrifier. Ils se croient favorisés de leurs dieux , d'une façon toute singulière , si cette petite statue vient à se mouvoir d'elle-même. Souvent, après qu'ils ont employé toutes les oraisons sacrilèges destinées à cette opération superstitieuse , les statues demeurent immobiles , et c'est alors im très - mauvais nugure. Ce qui est certain , c'est qu'elles s'agitent quelquefois , et se mettent dans un assez grand mouvement. Je sais encore ce fait de personnes qu'on ne peut accuser d'être trop crédules en cette matière , et qui par-là n'en sont que plus dignes de foi.
Voilà , au reste , jusqu'où s'étend le pouvoir des démons sur cet article. 11 est inouï que jamais l'esprit malin ait parlé par la bouche d'une idole , ni qu'ua prêtre des Indiens ait mis en œuvre un pareil artifice. On n'en trouve aucune trace dans leurs livres ; du moins puis-je assurer que je n'y ai jamais rien lu de semblable , quelque application que j'aie apportée a m'instruire de tout ce qui regarde le culte des idoles.
Je finis par ce qu'il y a , dans la matière que je traite, de plus intéressant et ^e^plus glorieux pour notre sainte religion. Je parle d^u silence miraculeux des oracles dans les Indes à mesiu*e que Jésus-Christ y est reconnu et adoré. Je dis plus encore-, et puisque nous parlons du pouvoir des démons et de la victoire qu'a remportée sur eux la croix de Jésus-Christ , j ajouterai que cette adorable croix , non-seulement forme la bouche à ces oracles trompeurs , mais qu'elle est encore , dans ces pays infidèles , le seul rempart
qu'on puisse opposer avec succès à la tyrannie queces maîtres cruels exercent sur leurs exclaves.
Je ne prétends pas dire que du moment que Téten^ dard de la croix fut levé dans lés Indes , par les pre^ miers missionnûres qui y ont planté la foi , on ak vu tout à coup cesser tous les oracles dans toutes les parties de Tlnde idolâtre y et que les démons , depuis ce moment , n'aient plus conservé aucun pouvoir sur les infidèles qui demeuroient dans leur infidélité: c'est en réfutant une supposition pareille de M. Van- Dale i que vous avez justifié à M. deFonlenelle Topinion des anciens Pères de l'Eglise sur la cessatioa des oracles. Vous lui avez fait voir que les oracles du paganisme n'ont cessé qu'à mesure que la doc-trine sakitaire de l'évangile s'est répandue dans le inonde; que cet événement miraculeux ^ pour n'être pas arrivé tout à coup et en un instant ^ n^'en doit pas être moins attribué à la force toute puissante de Jé« sus-Christ , et que le silence des démons , aussi bien que la destruction de leur tyrannie , n'en est pas moins un effet de l'autorité qu'il a donnée aux Chrétiens de les chasser en son nom. C'est de ce pouvoir absolu de Jésus-Christ crucifié , et de ceux qui font profession de l'adorer , que je prétends vous donner une preuve subsistante par la simple exposition des mer-^ veilles dont nous avons le bonheur d'être témoins.
En efiet , quand il arrive que quelques Chrétiens se trouvent par hasard dans ces assemblées tumultueuses , où le démon parle par la bouche de ceux dont il se saisit , il garde alors un profond sUence ^ sans que les prières ^ les évocations y les sacrifices réitérés soient capables de le lui faire rompre. Ce ni est si commun dans les endroits de la mission^ e Maduré où nous avons des habitaûons ^ que les idolâtres, avant que de commencer leurs cérémonies sacrilèges, ont grand soin d'examiner si quelque Chrétien ne se aeroit point mâé ^ tant il$
^8o Lettres
sont persuades qu'un seul Chrétien confondu dans h foule , rendroit leur démon muet et impuissant. En fVoici quelques exemples.
f I y a peu d'années que dans une procession solennelle où Ton portoit en triomphe une des idoles de Maduré , le démon s'empara d'un des spectateurs. Dès qu'on eut aperçu dans lui les signes qui marquoient la présence de cet esprit , on s'approcha de lui en foule, pour être à portée d'entendre les oracles ^u'il prononceroit. Un Chrétien passa par hasard dans cet endrojt : il n'en fallut pas davantage pour imposer silence au démon : il cessa sur le champ de répondre à ceux qui l'interrogeoient sur le succès des choses à venir. Comme on vit que le démon Vobstinoit à ne plus parler , quelqu'un de la troupe dit qu'infailliblement il y avoit un Chrétien dans l'assemblée ; on se mit en devoir de le chercher , mais celui-ci s'échappa , et vint en hâte se retirer à notre église.
Un de nos missionnaires allant dans une bourgade ,
s'arrêta dans une de ces salles qui sont sur les chemins
pour la commodité des passans. Le père s'étoit retiré
dans un coin de la salle : mais un des Chrétiens qui
Taccompagnoient , s'aperçut que dans la rue voisine
les habitans environnoient un homme obsédé par te
démon, et que chacun interrogeoit l'oracle, poiu*
savoir de lui plusieurs choses secrètes. Le Chrétien
se mélia dans la foule , et le fit si adroitement , qu'il
ne fut point aperçu de ceux mêmes dont il s'approcha
le plus près. Il étoit absolument impossible qu'il
eût été reconnu de celui dont le démon s'étoit saisi :
mais le démon lui-même ressentit bientôt le pouvoir
de ce nouveau venu : il cessa dès le moment même
de parler ; on eut beau lui promettre des sacrifices ,
on n'en put tirer une seule parole. Cependant le
Chrétien se retira à peu près aussi secrètement qu'il
étoit venu. Le démon ^ors délivré de la présence
d'un plus puissant que lui, se mit aussitôt à parler comme auparavant, et commença par déclarer à l'assemblée , que son silence avoit été causé par la présence d'un Chrétien, dont on ne s'étoit point aperça , et qui pourtant s'étoit trouvé mêlé parmi eux.
Je ne finirois point , si je voulois raconter tout ce que je sais d'événemens semblables : ils confirment tous d'une manière invincible que le pouvoir des esprits de ténèbres ne peut tenir contre la puissance victorieuse que Jésus-Christ communique aux enfans de lumière, qui se font les disciples et les adorateurs de sa croix. Je puis dire seulement en général, conformément à une de vos remarques, que quelques-uns de nos Chrétiens des Indes, semblables en ce point comme en bien d'autres à ceux de la primitive Eglise , pourroient appeler en défi sur cet article , et mettre à cette épreuve les Indiens les plus entôtés de leurs oracles , et de toutes les superstitions du paganisme.
Mais ce n'est pas seulement en imposant silence aux oracles que se manifeste le pouvoir de la croix sur l'empire des démons; c'est encore, au moins avec autant d'éclat , par la vertu miraculeuse qu'elle a de forcer ces tyrans d'abandonner les malheureux dont ils s'emparent , et qu'ils tourmentent de la manière la plus cruelle. C'est là un second article dont les idolâtres et les Chrétiens conviennent sans difficulté; et le bruit est généralement répandu dans tout le pays, que le moyen sûr de chasser les démons et d'en être délivré, c'est d'embrasser la loi de Jésus- Christ.
L'expérience nous confirme tous les jours cette vérité d'une manière bien consolante pour nous , et bien glorieuse à notre sainte religion. En effet , ces hommes si maltraités par le démon , n'ont pas plutôt commencé à se faire instruire de nos saints mystères, qu'ils se sentent soulagés ; et enfin au bout de quinze y 'lits y ou d'un mois tout $iu plus, ils se trouv
zS2 Lettiies
«ntièrement délivres et jouissent d'une parfaite santé.
Au reste, J^ge^ combien il faut que cette opinion universelle soit fondée : car rien autre chose qu'une certitude infaillible de leUr gu^rison , n'engageroit ces malheureux à avoir recours à un tel remède. Ce nfi sont point ici de ces événemens qu^on puisse expliquer à son gré, en supposant de la mauvaise foi dans ceux qui se disent tourmentés y et guéris ensuite par la vertu toute puissante de notre sainte religion. Quand on est soi-même de bonne foi, et qu'on connoît le génie des Indiens , on n'est guère tenté de recourir à de pareilles suppositions.^ Les idolâtres et surtout ceux qui sont les plus dévots envers leurs idoles, et qui par la même raison sont plus sujets aux insultes du démon , ont d'étranges préjugés contre la religion chrétienne. Us n'ont aucun avantage à espérer d'une fourberie de cette nature ; ils n'ont rien à craindre des Chrétiens, et ils ont tout à redouter des infidèles; ils s'exposent à perdre leurs biens , à être méprisés dans leurs castes , à être mis çn prison , à être maltraités de leurs compatriotes. Mais ces obstacles sont encore plus terribles à l'égard de ceux qui sont de caste5r où il y a peu de Chrétiens ^ et où par conséquent il leur seroit difficile et presque impossible , après cette démarche , de trouver des personnes qui voulussent s'allier à eux.
Cette dernière réflexion me paroit la plus considérable ; mais il n'y a que ceux qui vivent parmi ces peuples, qui puissent en comprendre toute la force. Pour la concevoir en quelque manière , il faut supposer , ce qui est très-certain , qu'il n'y a point de nation où les parens aient un attachement si violent pour leurs enfans : la tendresse des pères et des mères
Îasse à cet égard tout ce que nous pouvons imaginer. 111e consiste surtout à les établir, et à les marier avec avantage ; mais il n'est point peiunis de con-*
tracter aucune alliance hors de sa caste particulière. Ainsi embrasser le christianisme quand cmi est d'une caste ou il y a peu de Chrétiens > c'est renoncer en quelque sorte à Tétal^lissement de sa famille y et combattre par conséquent les sentimens les plus yi£» et les plus naturels. Cependant les tourmens que le démon fait souifrir à ces malheureux sont si violens^ qu'ils se trouvent forcés de passer par dessus ces considérations : ijs viennent à nos églises , comme je vous l'ai dit^ et ils y trouvent leur soulagement et leur guérison. Ce motif de crédibilité joint aux autres qu'on a grand soin de leur expliquer , et plus que tout cela la grâce victorieuse de Jésus -Christ les détache peu à peu de leurs anciennes superstitions» et leur fait embrasser cette loi sainte , qui leuf procure de si grands avantages dès cette vie , et qui leur en promet d'infiniment plus grands pour réternité* Ce ne sont point là, encore une fois,^e ces événemens rares et dont on ne voie que peu d'exemples; c'est un miracle presque continuel, et qui se renou-* Telle tous les jours. J'ai baptisé une fois , dans l'espace d'un mois, quatre cents idolâtre^^ dont deux cents au moins avoient été tourmentés par le démon , et avoient été délivrés de sa persécution , en se faisant instruire de la doctrine chrétieime. Nous serions étonnés s'il ne venoit incessamment quelqu'un de ces malheureux chercher du secours dans nos églises; et je puis assurer, en mon particulier, avec toute sorte de sincérité, qu'il y en a presque toujours quelqu'im à Aour , qui est une de nos principales églises, et où j'ai demeuré plusieurs années. C'est là, et j'en ai été souvent le témoin, que les Chrétiens de tout âge, de tout sexe, de toute condition » chassent les démons y et délivrent les possédés par la seule invocation du nom de Jésus-Christ , par le signe de la croix , par Teau bénite , et par les autres saintes pratiques qu'autorise la religion, chrétienne »
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et dont nos bons Indiens font certainement un meilleur usage , que ne font communément nos Chrétiens d'Europe ; jusque - là môme qu'ils contraignent souvent les démons de rendre malgré eux témoignage à la force toute puissante de Jésus- Christ , et qu'on voit tous les jours ces malheureux esprits avouer qu'ils sont cruellement tourmentés dans les enfers ; que le môme sort attend tous ceux qui les consul teiit; qu'enfin la seule voie d'éviter de si grands tourmeiîs-, est d'embrasser et de suivre la loi que prêchent les Gouroux ( docteurs ) des Chrétiens.
Aussi nos néophytes ont-ils un souverain mépris pour les démons, sur lesquels la qualité seule de Chrétien leur donne une si grande autorité. Ils leur insultent en présence des païens , et les défient , avec une généreuse confiance , de rien attenter sur leur personne , quand une fois ils sont armés du signe de notre rédemption. Néanmoins ce sont souvent ces mêmes Indiens qui ont été le plus cruellement maltraités par les ihalins esprits , et qui les redoutoient le plus, tandis qu'ils vivoient dans les ténèbres du paganisme.
J'ai souvent interrogé les plus fervens de nos Chrétiens, qui avoient été dans leur jeunesse les victimes de la fureur du démon, et qui lui avoient servi d'instrument pour rendre ses oracles. Ils m'ont avoué que le démon les maltraitoit avec tant de furie, qu'ils s'étonnoient de ce qu'ils n'en étoient pas morts. Us n'ont jamais pu me rendre compte des réponses que le démon a rendues par leur bouche , ni de la manière dont les choses se passoient lorsqu'il étoit en possession de leur corps ; alors ils étoient tellement hors d'eux-mêmes, qu'ils n'a voient aucun usage libre de leur raison ni de leurs sens , et qu'ils n'avoient aucune part à ce que le démon prononçoit 48t opéroit par eux.
Peut-être que des esprits prévenus ou incrédules ne jugeront pas à propos d'ajouter grande foi au témoignage de ces bons Indiens : mais moi qui connols à fond leur innocence et leur sincérité , moi qui suis le témoin et le dépositaire de leurs vertus, et qui ne puis les connoître sans les comparer aux fidèles des premiers siècles , je me ferois un grand scrupule de douter un seul moment de la validité des témoignages qu'ils me rendent. Ils croiroient faire un grand péché s'ils trompoient leur Gourou (père spirituel) , et certainement ceux que j'ai interrogés sont d'une conscience si délicate , que la seule apparence du péché les jette dans des inquiétudes que nous avons quelquefois bien de la peine à calmer.
N'est -il pas bien consolant pour nous de voir renouveler sous nos yeux non-seulement la ferveur, mais encore les miracles de la primitive Eglise? Quel sujet de joie pour les personnes zélées qui s'intéressent à l'entretien des missionnaires et des fervens Chrétiens qui nous aident dans nos travaux apostoliques, d'apprendre que la gloire de la religion à laquelle ils contribuent par leurs libéralités , se répand avec tant d'éclat dans les pays infidèles ! Je suis sûr que personne n'y prend plus d'intérêt que vous , mon révérend père , et que vous me saurez gré de vous avoir fait le récit des victoires que notre isainte religion remporte dans les Indes sur les puissances de l'enfer. Vous avez trop heureusement travaillé à assurer ce triomphe à la croix de Jésus- Christ, pour n'être pas sensible à ce que j'ai l'honneur de vous en mander. Ce n'est là cependant qu'un essai que je perfectionnerai , si vous le souhaitez , quand je serai de retour aux Indes. Je suis avec beaucoup de respect , etc«
ae
LETTRE
Du père Martin , missionnaire de la Compagnie de Jésus aux Indes , au père de Fillette , de la même Compagnie^
Mon révérend père, P.C.
L'intérêt que vous prenez aux bénédictions que Dieu répand sur nos travaux , mérite bien que de notre côté nous prenions le soin de vous en instruire ^ et je me fais un devoir de seconder là- dessus votre inclination. Il me senible que je vous parlai , dans ma dernière lettre , du voyage que j'avols fait à la côte de Coromandel , et c'est là , si je ne me trompe , que finit ma relation. Il faut vous rendre compte maintenant de ce qui s'est passé de plus singulier depuis ce temps-là.
Ce fut la veille du mercredi des cendres que je partis de Coromandel pour retourner dans la mission qui m'a été destinée. Il étoit environ minuit quand je me trouvai avec mes disciples sur le bord d'une rivière qu'il fallut traverser. L'obscurité nous engagea dans un passage si profond , que nous pensâmes nous noyer ; nous ne nous en serions jamais tirés , sans Une protection particulière de Dieu.
C'est une nécessité de prendre le temps de la nuit pour s^éloigner des côtes haWtées par les Européens ; car si nous étions aperçus des gentils , ils ne manqueroient pas de nous reprocher que nous sommes Pranguisy et cette idée nous rendroil méprisables à leurs yeux , et leur inspireroit pour la religion une horreur qu'on ne pourroit jamais vaincre.
Après avoir marché quelque -temps , je passai le reste de la nuit dans une masure qui se trouvoit à rentrée d'un village. Le froid qui m'avoit saisi au passage de la rivière me causa la fièvre y ce qui alarma fort les Chrétiens qui m'accompagnoient. J'aurois eu besoin d'un peu de feu , mais nous n^osâmes en allumer , de crainte d'attirer les gentils à notre cabane; car ils auroient bientôt conjecturé d'où je venois. Ainsi je me remis en chemin deux heures avant le jour , et je fis çncore une longue traite , dont je fus extrêmement fatigué.
Le Seigneur avoit ses vues , en m'inspirant de marcher à si grandes journées. Sur le soir , nous vîmes paroître à notre droite quatre ou cinq personnes , qui avançoient vers nous à grands pas , dans le dessein de nous joindre. Nous crûmes d'abord que c'étoient des voleurs , car toutes ces campagnes en sont infestées ; mais notre crainte se dissipa bientôt: ces bonnes gens étoient des Chrétiens, qui ne se pressoient si fort de m'atteindre , que pour me prier de venir préparer à la mort une fcmi tienne qui étoit à l'extrémité. Je me détour! de mon chemin afin de les suivre , et j'arrr la fin du jour su^ le bord d'un étang fort écarté ; c'est là qu'ils avoient transporté la riialade , parce qu'il y auroit eu du danger à entrer dans le village, dont les habitans sont presque tous idolâtres et ennemis du nom chrétien. Je fus extrêmement édifié des saintes dispositions de celte mourante. Après l'avoir confessée et disposée à bien mourir , je continuai ma route vers Couttour.
Il étoit environ midi quand j'y arrivai» J'y trouvai un Jésuite portugais , nommé le père Berthold , qui travaille dans cette mission avec un zèle bien au-dessus de ses forces. Il m'apprit de quel danger la Providence venoit de le délivrer. Il étoit allé de grand matin à son confessionnal ; ( c'est une cabane
2^S ' Lettres
couverte de paille , où il y a un petit treillis qui répond à la cour de l'ëglise , et où les Chrétiens se rendent un à un pour se confesser ). En secouant la peau de cerf sur laquelle nous avons coutume de nous asseoir , il en sortit un gros serpent de ceux qu'on appelle en portugais Cobra-Cape/. Le venin en est fort subtil 5 et le père n'eût pas manqué d'en être mordu , s'il se fut assis sur cette peau sans l'avoir remuée auparavant. Les murailles de terre , dont nos pauvres maisons sont construites , nous attirent souvent de semblables hôtes , et nous exposent à tout moment à leurs morsures. Cette espèce de serpent est encore plus commune dans ces terres que dans les autres endroits de l'Inde , parce que les gentils s'imaginant que ces reptiles sont consacrés à un de leurs dieux , leur rendent un certain culte , et ont si grand soin de les conserver , qu'ils en nourrissent à la porte des temples et jusque dans leurs propres maisons. Ils leur donnent le nom de nalla-pambou , qui signifie bon serpent ; car , disent - ils , il fait le bonheur des lieux qu'il habite. Cependant, tout bon ;, il ne laisse pas de porter la mort dans le le de ses adorateurs.
Le remède spécifique contre la morsure de ces serpens , et de quantité d'autres botes venimeuses qu'on trouve aux Indes , se nomme veia-marondou , c'est-à-dire , le remède au venin. Il est plus en usage parmi les Chrétiens que parmi les gentils ; parce que ceux-ci recourent aussitôt aux invocations du démon , et à une infinité d'autres «superstitions dont ils sont fort entêtés , au Heu que les Chrétiens n'ont recours qu'aux remèdes naturels , entre lesquels celui-ci lient le premier rang. On dit que c'est un Jbg^^/ (pénitent gentil) , qui communiqua ce secret à un de nos premiers missionnaires , en reconnoissance d'un service important qu'il en avoit reçu.
Ce nest pas seulement contre ia morsure des
serpent
serpensqae les idolâtres emploient les pactes superstitieux , c'est presque dans toutes leurs maladies. Une des choses qui fait le plus de peine aux nouveaux fidèles, qui sont si fort mêlés parmi les gentils, c'est d'empêcher , quand ils sont malades , que leurs parens idolâtres n'emploient de semblables moyens* Il arrive quelquefois que, quand ils dorment ou qu'ils tombent en défaillance , on leur attache au bras , au cou , ou aux pieds , des figures et des écrits qui sont autant de signes de quelque pacte fait avec le démon. Dès que le malade revient à lui 9 ou qu'il s'éveille , U ne manque pas d'arracher ces caractères infâmes , et il aime mieux, mourir que de r^ouvrer sa santé par des voies si criminelles. On en voit qui ne veulent pas même recevoir les remèdes naturels de la main des gentils 9 parce qu'ils y mêlent souvent des cérémonies superstitieuses.
Je ne m'arrêtai qu^un demi-jour à Couttour , et ye repassai par la peuplade où , deux mois auparavant , dans mon voyage de Pondichery , j'avois )>aptisé deux enfans , et un adulte qui étoit sur le point d'expirer. J'espérois y recueillir des fruits abondans de la semence évangélîque que j'avois jetée a mon passage : car j'avois appris que la sainte mort de cet homme nouvellement baptisé avoit touché plusieurs gentils , et qu'ils n'attendoient qu'un catéchiste pour se faire instruire et embrasser le christianisme; mais j'eus la douleur de me voir frustré d'une partie de mes espérances. L'ennemi du Père de famille avoit semé la zizanie dans ce petit champ ; la plupart de leurs parens s'étoient soulevés contre ^ux ,.et en avoient séduit plusieurs; de trente-troi$ personnes qui s'étoient déclarées pour Jésus-Christ, je n'en trouvai que dix-sept qwi eussent résisté à la persécution de leurs proches. A la vérité presque totts s'assemblèrent autour d£ paoi ; mais à leur air
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et à leur contenance , je démêlai sans peine ceux qui étoient demeures constans, davec ceux qui avoient été infidèles à la grâce ; je reprochai aux uns leur lâcheté , et j'encourageai les autres. Quatre ou cinq des plus fervens m'accompagnèrent jusqu'à une peuplade voisine appelée Kokeri. J'y trouvai le père Antoine Dias occupé à entendre les confessions des fidèles qui s'éloient rendus en foule à son église. J'eus la consolation d'aider ce zélé missionnaire ^ et nous ne fumes libres l'un et laulre que bien avant dans la nuit.
La première personne que je confessai fut une veuve âgée d'environ soixante ans. Sa confession finie , elle me tira un peu à l'écart, et développant un linge , elle y prit vingt fanons qu'elle mit à mes pieds , ( car c'est la manière respectueuse dont les Ghrétiensde cette nouvelleEglisefontleursofFrandes.) « Comme je n'ai guère de temps à vivre , me dit-* » elle , je vous prie de recevoir cette somme ( c'est » environ deux écus) , afin de faire prier Dieu pour » moi après ma mort. » Je lui répondis que notis adressions continuellement à Dieu des prières pour la sanctification des fidèles , et que quand quelqu'un venoità mourir, nous avions soin de redoubler nos vœux et d'offrir le saint sacrifice de l'autel pour son satut ; mais que nous ne pouvions recevoir d'argent à'-cette intention. « Je ne serai pas contente , i> reprit* cette sainte veuve , que vous n'acceptiez ce » que \é vous offre , ou du moins que vous ne dé- » terminiez à quelle bonne œuvre je dois Tappli- >» quer. w Conune elle me pressoit fort , je lui fis faire attention à la pauvreté extrême de l'église où nous étions. « Ah ! me dit-elle toute transportée de joie ,* M que vous me faites plaisir ! non-seulement je con- » sacre les vingt fanons à l'embellissemen t de l'église , ï> mais j'y destine encore tout ce que désormais je ^ pourrai recueillir de mon travail. » Une libéralité
ÊbitiAKtÉs Et .CURIEUSES* sgt
Û iîxtraordinaire notis surprit , et elle doit stirpren-»» dre tous ceux qui sont instruits comme nous de l'indigence de ces peuples , des impôts dont ils sont accablés , et de l'attachement naturel qu'ils ont à l'argent.
Cette action me rappelle le souvenir d'une àiitre qui n'est pas moins édifiante. Dans un temps où l'on étoit menacé d'une famine générale j un boii néophyte vint trouver le père Bouchet , et tnit à ses pieds cinq fanons. Le père refusa d'abord son offrande ^ apportant pour raison que , durant la cherté où Toii se trouvoit , il étoit difficile qu'il ne fût dans le besoin. « Il est vrai , répondit ce fervent néophyte ^ s> avec une foi digne des premiers siècles; il est j» vrai que ces cinq fanons sont toutes mes richesses ^ i> et que La disette qui augmente chaque jour ine *> réduit à la dernière extrémité ; mais c'est poui" » cela niéme que je fais présent à l'Ëglise du peïl s» que je possède ; Dieu dévient mon débitetir^ ne » me payerait-il pas au centuple ? « Le missionbairef ne put retenir ses larmes à la vue d'une si vive Coft*^ fiance en Dieu. Il reçut son aumône de peur d'af-^ foiblir sa foi; mais ce ne fut qu'à conditioti qu'il viendroit le trouver dès qu'il manqueroit des chodeit nécessaires à sa subsistance*
Comme le temps me pressoit de iile t-etidre k Ooîi^ nampaty ^ qui étoit le lieu de ma noiivelléi mission ^ je me séparai du père Dias bien plutôt que je n'eosse .voulu ; je fis tant de diligence, que j'arrivai le len-demain d'assez bonne heure sur les bords du CoIo« ran. C'est en certains temps de l'année uii des pùid gros fleuves et des plus rapides qu« l'on voie ; tnaisl en d'autres ^ à peine mérite-^t-il le nom de fùisSéâti* Lorsque je le passai , on ne parloit qtie de la célèhtê victoire que le Talavai ( prince de Tichirsqïaly ) te- Sioit de remporter sur les troupes du roi de TaiijâMirtif ^ et qni pensa causer la disgrâce du premitf tuiitktt
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de ce prince , un des plus crftels persécuteurs de notre sainte religion. La manière llont ce ministre se lira du danger où il étoit vous fera connoître son caractère , et ce que nous devons craindre d'un ennemi si adroit. Voici comme on me raconta la chose.
Le ïalavai s'étoit campé sur la rive septentrionale du fleuve , pour mettre son royaume à couvert de Tarmée de ïanjaour , qui faisoit de grands ravages dans tout le pays ; mais quelque efibrt qu'il fît , il ne
Imt arrêter les incursions d'un ennemi dont la cavaerie étoit beaucoup plus nombreuse que la sienne. Il crut que le plus sûr pour lui étoit de foire diversion. Sur le champ , il prit le dessein de repasser le fleuve quiavoit fort baissé , afin d'aller ensuite porter la consternation jusque dans le royaume de Tanjaour. Il exécuta ce projet si secrètement, que les ennemis ne s'aperçurent de son passage , que lorsqu'ils virent ses troupes dépliées sur l'autre bord de lar rivière , et prêtes à pénétrer dans le cœur du royaume , qui étoit resté sans défense. Ce passage imprévu les déconcerta. Il ne leur restoit d'autre ressource que de passer aussi la rivière pour venir au secours de leur pays ; ce fut en effet le parti auquel ils se déterminèrent ; mais ils choisirent mal le gué , et d'ailleurs les pluies qui récemment étoient tombées sur les montagnes de Malabar ou ce fleuve prend sa source , le grossirent de telle sorte au temps que ceux de Tanjjaour lentoient le passage , que plusieurs fantassins et quelques cavaliers furent emportés par le courant. Le Talavai qui s'aperçut de leur désordre , vint fondre sur eux , et n'eut pas de peine à les rompre. Ce fut moins un combat qu'une fuite , et la déroute fut
générale : enfin une victoire si complète fut suivie u ravage de la plus grande partie du royaume de tTanjaour.
Le Roi , outré de se voir vaincu par un peuple ^iccoutuméà recevoir ses lois ^ entra dans de grande
soupçons de rinfidélilé ou de la négligence de son premier ministre Balogi, ou comme d'autres l'appellent 5 Vagogi'Pandiden. Les grands qui le haïs-^ soient et qui avoient conjuré sa perte , appuyèrent fortement ce soupçon , et firent retomber sur lui le succès infortuné de cette guerre ; mais Balogi , sans s'effrayer des complots qui se tramoient contre lui , alla secrètement trouver le Roi. « Prince , lui » dit-il d'un ton assuré , je porterai moi-même ma » tête sur un échafaud , si dans huit jours je ne » conclus la paix avec vos ennemis. » Le terme qu'il assignoit étoit court , et le Roi le lui accorda.
Cet adroit ministre envoya aussitôt ses secrétaires chez les principaux marchands de la ville et des environs ; il ordonna à chacun d'eux de lui prêter une somme considérable , sous peine de confiscation de tous leurs biens ; il tira tout ce qu'il put d'argent de ses parens et de ses amis ; il détourna même une grosse somme du trésor royal j enfin, en moins de quatre jours il amassa près de cinq cent mille écus» qu'à l'instant il employa à se concilier la reine de TIchirapaly , à corrompre la plupart de ceux qui composoient son conseil , et surtout à mettre dans son parti le père du Talavai , homme avide d'argent audelà de tout ce qu'on peut imaginer^ Il fit si bien , qu'avant les huit jours expirés , sans que le Talavai même en eût connoissance , la paix fut conclue dans Tichirapaly avec le roi de Tan jaour. C'est ainsi que le vaincu donna la loi au victorieux , et que le ministre rentra dans les premières faveurs de son prince; son pouvoir devint plus absolu que jamais. Il n'en usa dans la suite que pour renverser la fortune de presque tous les. grands du royaume , et pour faire souffrir aux Chrétiens une cruelle persécution dont je vous ferai une autre fois le récit.
Après bien des fatigues , j'arrivai enfin à Counampaty. C'étoit autrefois une des plus florissautes.£glises
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de la mission : mais elle a été presque tout à fait
ruinëe par les guerres continuelles et par les differens
-^ troubles survenus entre les divers seigneurs qui habitent ces bois. Il y a trois ans que le père Simon Carvalho prend soin de cette Eglise , et , malgré la foiblesse de sa santé , il y a fait des fruits extraordi*
/ tiaires, t.a première année il baptisa plus de sept ■>; cent soixante personnes; la seconde, il en baptisa
': mille ; et la troisième , il en baptisa dou^e cent quarante.
Les incommodités presque continuelles de ce missionnaire obligèrent enfin les supérieurs à lui procurer du soulagement; ils renvoyèrent à Aour pour y aider le père Bouchet , que de longues fati-
fiies avoient épuisé. Un travail ainsi partagé ne sufsoit pas à leur zèle : le père Carvalho , après de fortes instances , obtint la permission d'aller fonder de nouvelles églises dans la partie occidentale du foyaume de Maduré , le long des montagnes qui réparent ce royaume d'avec celui de Maissour. L'air çst empesté , et Ton y manque de presque toutes .es choses nécessaires à la vie. Cependant ce père y H déjà fondé deux églises , l'une dans la grande peuplade nommée Totiam , l'autre dans la ville de TourçQitr , capitale des étals d'un prince nommé Leretti^ Ce fut vers la mi-carême que je pris possession cle r^glise de Counampaty. Quoique cette peuplade soit fort petite , les seigneurs y sont néanmoins trèspuissans , et se sont rendus de tout temps redoutables anx princes d'alentour. Comme ils sont voleurs de pro^ fession , ils font des excursions nocturnes , et pillent tqus les pays circonvoîsins. Cependant quelque éloijgnés qu'ils soient du royaume de Dieu par des engjigemens si criminels, ils ne laissent pas d'afFec-^ ^^oqner les missionnaires. C'est d'eux que nous tenons ]ç tçryçiio où IVglise est bâtie. La peuplade ne peui
pèrt èire îosuUée , parcç tju'eUç eçt çnyironn<?e
d*un Ixys très-ëpais : il n*y a qu'une avenue fort étroite ; fermée par quatre ou cinq portes en forme de claies , qu'il seroit difiicile de forcer , si elles étoient défendues par des soldats. Celui qui en est aujourd'hui seigneur , a perdu , par son peu de conduite et par ses débauches , la plus grande partie des biens que ses ancêtres lui ont laissés ; mais il a conservé le respect et TaHection qu'ils lui ont in»pires pour les missionnaires.
Comme il faut traverser quatre ou cinq lieues de bois pour venir à Counampaty , ce dangereux trajet sert quelquefois aux néophytes moins fervens , de raison ou de prétexte pour se dispenser de se rendre à l'église aux jours marqués. £t quoique , pour se mettre à couvert de toute insulte , ils n'aient qu'à déclarer qu'ils vont faire leur prière à l'église du vrai Dieu , et rendre visite aux Souamis ( les missionnaires ) , le moindre accident qui arrive à quelqu'im d'eux , suffit pour jeter l'épouvante parmi les autres.
C'est ce qui a déterminé le père Simon Carvalho à bâtir une église dans un lieu plus proche de Tanjaour , où Ton pût venir par un pays découvert , qui ne fût ni des dépendances de ce prince , ni exposé aux irruptions des voleurs. L'endroit qui lui a paru le plus propre à élever cette église , est au-delà du fleuve, assez près d'une peuplade nommée E/acour'richi y et à l'entrée d'un bois qui appartient au prince d'Ariélour , autrement dit Naynar.
Le père avoit déjà obtenu du prince la permission d'y faire défricher un certain espace de bois ; je fis continuer l'ouvrage dès le lendemain dé mon arrivée i dans le dessein de m'y tendre après les fêtes de Pâques , et d'y rester jusqu'à la mi-juin , qui est Je temps où la rivière commence à se former et à grossir par les pluies qui tombent alors sur les montagnes de Malabar. Ainsi , mon district est composé des terres de trois différeos princes ; ^ de Maduré , de
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Tanjaour et du Naynar. L'on n'y comple guère moins de trente mille Chrétiens. Comme retendue en est fort vaste ,' il est^rare qu'il ne s'y élève souvent des persécutions: aussi quand je pris possession de celte église, elle en avoit à souffrir en deux endroits ^ifiérens , et étoit fort menacée dans un troisième.
Le premier de ces deux endroits étoit la province de Chondanarou. Les principaux du pays , animés contre les fidèles , dont ils voyoient croître le nombre chaque jour , conjurèrent leur perte : ils en prirent plusieurs ; ils en bâtonnèrent quelques-uns , et s'engagèrent tous par un écrit qu'ils signèrent , à ne souffrir plus qu'aucun de la contrée embrassât le christianisme. De plus , ils réglèrent que ceux qui l'avoient déjà embrassé , renonceroienl à la foi , ou seroient chassés des peuplades. Ils songeoient môme à démolir l'église. Mais le chef de la peuplade , qui est Chrétien , s'opposa fortement à une entreprise qui tendoit à l'entière destruction de cette chrétienté naissante. Il employa si à propos le crédit de ses proches et de ses amis, de ceux mômes qui étoient idolâtres , qu'il ramena peu à peu les esprits à des conseils modérés.
Le catéchiste du lieu, qui avoit la réputation d'habile médecin , et qui par-là s'éioit rendu nécessaire à toute la contrée , eut le courage d'aller luimême trouver nos ennemis , et de leur représenter vivement qu'il étoit injuste de persécuter une loi dont les maxitnes étoient si saintes et si conformes à la droite raison : qu'elle enseignoit à ne faire tort à personne, à faire du bien à tout le monde, même à ceux qui nous font du mal ; à reconnoître et à servir le véritable Dieu , à obéir aux princes , aux parens , aux maîtres et à tous ceux qui sont revêtus de quelque autorité.
Ces hommes excités par la haine qu'ils portoîent à nojtre sainte foi, lui firent une réponse qui n'étoit
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peut-^tre jamais sortie de la bouche des gentils les plus brutaux et les plus barbares. «< C'est, dirent-ils , » parce que cette loi est sainte , que nous la haïs- » sons et que nous voulons la détruire. Si elle nous » perinettoit de yûler impunément ; si elle nous dis-» » pensoit de payer le tribut que le roi exige ; si elle » nous apprenoit à tirer vengeance de nos ennemis , » et à satisfaire nos passions sans être exposés aux 7> suites de la débauche , nous l'embrasserions avec >» joie : mais puisqu'elle met un frein si rigoureux » à nos désirs , c'est pour cela même que nous la "y» rejetons , et que nous vous ordonnons à vous ca- » téchiste^ de sortir au plutôt de la province. J'en » sors, dit le catéchiste, puisque vous m'y forcez, j> mais cherchez un médecin qui prenne soin de > vous , et qui vous guérisse de vos maladies , comme » je l'ai fait si souvent. »
Cette persécution s'étant élevée à l'insçu du gou-^ verneur de la province , je l'envoyai aussitôt visiter par un de mes catéchistes , et cette honnêteté fut soutenue de quelques présens , selon la coutume du pays. Le catéchiste sut si bien s'insinuer dans l'esprit du gouverneur, qu'il fut ordonné sur le champ qu'on laisseroit à tous les peuples la liberté d'embrasser une loi qui ne commandoit que des choses justes et saintes. Quelque précis que fussent ces ordres, il n'y eut jamais moyen de faire casser l'acte que nos ennemis avoient passé entr'eux. On en demeura là de peur de les aigrir , et nous nous contentâmes d'avoir mis le gouverneur dans nos intérêts.
Cette épreuve , au reste , n'a servi qu'à faire éclater davantage la fermeté de nos néophytes ; un d'eux s'est signalé par une jconstance vraiment chrétienne. On l'a fouetté cruellement à diverses reprises j on lui a serré étroitement les doigts avec des cordes, et brûlé les bras en y appliquant des torches ardentes > sans que ces divers supplices aient pu ]0 faire
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chanceler un Instant dans sa foi. J'ai vu moi-mémé les cicatrices de tant de plaies , que cet illustre néo* phyte a eu Thonneur de recevoir pour Jésus-Christ»
Ce fut principalement sur un des plus anciens Chrétiens que les gentils déployèrent toute leur rage : il étoit habile sculpteur. Les gentils Tavoient souvent pressé de travailler aux chars de triomphe destinés à porter leurs idoles ; mais ils ne purent vaincre sa résistance. Us dissimulèrent quelque temps , parce qu'ils avoient besoin de lui pour d'autres ouvrages. Enfin ^ la fureur l'emportant sur toute autre considération y ils le saisirent ^ le maltraitèrent , pillèrent sa maison ^ ravagèrent ses terres, et le chassèrent honteusement de sa peuplade. Il en sortit plein de joie, trop heureux, disoit-il, de tout perdre et de tout souffrir pour Jésus--Christ. Il se retira dans la province voi-^ sine , où un homme riche , qui connoissoit son habileté, le recueillit dans sa maison , et l'occupa à dl^ vers ouvrages.
Dans la suite , ceux mêmes dont il avoit été si indignement traité le firent prier d'oublier les insultes passées , et de retourner parmi ses concitoyens dont il seroit reçu avec honneur. Je l'envoyai chercher moi-même , et l'exhortai à rentrer au plutôt en possession de ses biens; mais )e fus extraordinairement surpris et encore plus édifié de sa réponse. « Nos en- » nemis , me dit-il , m'ont rendu service en voulant » me nuire. Si je fusse demeuré d^ns mon pays ^ » peut-être n'aurois-je pu me défendre de travailler » à leurs idoles et à leurs chars de triomphe. Hélas ! j» il ne faudroit qu'un instant où l'espérance du gain » et la crainte des mauvais traitemens me feroient 3» céder à leurs instances. Maintenant je n'ai plus * rien à perdre , puisque je ne possède rien. Je ga- » gnerai ma vie à la sueur de mon front : si le maître » que je sers veut m'employer à des ouvrages dé- M fendus y je puis me retirer ailleurs; au lieu que si
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1» je rentre dans les biens dont on m'a dëponillé , » puis-je compter sur moi-môme? Que sais-je si » j'aurai toujours le même courage que je me sens à » présent ? La paix dont je jouis m'est plus précieuse » que tout ce que j'ai perdu. »
Un désintéressement si parfait détermina un lâche Chrétien qui en fut témoin , à se déclarer plus ouvertement pour la religion qu'il n'avoit fait jusqu'alors. C'étoil le chef d'un petit village. Tous ceux qui y possèdent quelque fonds de terre , lui paient tous les ans un certain droit. Ces redevances l'obligent de son côté à donner chaque année un festin à ses compatriotes. On accompagne ce festin de cérémonies qui tiennent fort de la superstition païenne. Il y en a une enlr'autres aussi infâme qu^elle est risible. Celui qui donne le festin est obligé , sur la fin du repas , de se barbouiller tout le corps d'une manière bizarre , de prendre en main la peau du mouton qui a été servi , de courir après les conviés , et de les frapper de cette peau en poussant des cris aigus , comme feroit un homme en fureur et agité d'un esprit étranger. Il doit ensuite parcourir toutes les maisons de la peuplade , y faire mille gestes ridicules, et y affecter une infinité de postures lascives et indécentes. Les femmes qui se tiennent à leur porte pour être témoins de ce spectacle , souffrent sans nulle pudeur ces bouffonneries infâmes : elles le saluent même comme une divinité , s'imaginant qu'un de leurs dieux s'empare de lui , et le force à faire toutes ces grimaces , et à prendre toutes ces postures es^travagantes. Telles sont les cérémonies de ce repas •solennel.
Le Chrétien dont je parle n'eut jamais part à des actions si éloignées de la retenue et de la modestie chrétienne. Il se contentoit de donner le festin où il ne se glissoit rien de superstitieux , après quoi il se retiroit pour ne pas participer aiu crimineUes folies
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des idolâtres. Un autre ëtoit substitué à sa place par rassemblée, qui se chargeoit de la conclusion du festin , en faisant les cérémonies insensées que je viens de décrire^ Mais quelques ennemis des Chrétiens s'avisèrent de lui intenter procès, prétendant qu'il étoit déchu de ses droits, puisqu'il n'accomplissoit pas les cérémonies inséparables du festin. Il étoit à craindre qu'il ne succombât à une tentation si délicate. En effet, il s'efforça de me persuader qu'il n'y avoit point de mal à se barbouiller, à courir çà et là arm^ de la peau de mouton , à parcourir les maisons du villag:e , à se mettre dans quelque posture grotesque , pourvu qu'il n'y môlât rien d'indécent. « Où » est le crime , poursuivit-il , si je déclare d'abord » que je fais toutes ces choses par pur divertissement, » que je ne suis point animé de l'esprit de leur dieu , >» et que je renonce à toutes les révérences et à tout » le culte qu'on me rendra ? » '
C'est ainsi que ce pauvre homme cherchoil à s'abuser lui-même ; mais je le détrompai ; je lui fis sentir qu'il deviendroit véritablement l'auteur de tous les actes d'idolâtrie que les gentils commettroient à son égard ; qu'il se rendroit coupable de toutes les supers^ titions auxquelles il donneroit lieu par ses bouflbilneries affectées ; enfin , que s'il n'y avoit point d'autre moyen de maintenir ses droits et ses prééminences dans le village, il devoit absolument y renoncer;
Su'autrement je ne le reconnoissois plus pour enfant e Dieu , ni pour mon disciple.
Je m'aperçus à son air que mes raisons et mes me^ naces n'auroient fait qu'une légère impression sur son esprit, si elles n'avoient été soutenues de l'exemple du fervent chrétien dont j'ai parlé plus haut. Il rougit enfin de sa lâcheté. Après avoir combattu les divers mouvemens quis'élevoient au fond de son cœur, il se jeta à mes pieds , il les embrassa avec larmes ; il protesta à haute voix que quand même les gentils
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voudroîent le dispenser de ces cërémonîes si contraires à la foi et aux bonnes mœurs , il renonçoît dès maintenant à tous les droits et à tous les avantages qu'il avoit possédés jusqu'alors. Il faut connoître 3uel est l'attachement de ces peuples pour ces sortes e droits , afin de bien juger de la violence que ce Chrétien a dû se faire en cette rencontre.
Ce fut le gouverneur d'une peuplade qu'on nomme Chitrakuri , qui excita la seconde persécution. Il y avoit peu d'années que le christianisme s'y étoit établi d'une manière assez extraordinaire. La femme d'un orfèvre , nommée Moût t aï (c'est-à-dire Margue^ rite)^ qui s'étoit convertie à la foi , avoit aussi converti son mari. Ils s'animoient l'un l'autre à augmenter le nombre des fidèles , lui parmi les hommes , et elle parmi les femmes ; leur exemple et leurs discours en avoient déjà gagné à Jésus-Christ plus de quarante en moins de deux ans. La femme surtout donnoit des marques d'un zèle qui égaloit celui de nos catéchistes. Elle avoit engagé son mari à transcrire les prières qui se récitent tous les dimanches dans nos églises : cette petite chrétienté s'assembloit dans la maison de l'orfèvre , où l'on avoit dressé une chapelle : ils y faisoient leurs prières , et écoutoient attentivement les instructions de ce fervent Chrétien. Mouttaï avoit trouvé entrée dans presque toutes les maisons de la peuplade , par le moyen de certains remèdes qu'elle distribuoit aux malades avec un succès , qui certainement ne venoit ni de son habileté ni de son expérience. Elle s'attachoit par là tous les cœurs, et faisoit goûter à des familles entières les vérités saintes de notre religion. Un jour , ayant en« gagé plusieurs de ces familles à se convertir à Jésus- Christ y et leur ayant enseigné elle-même les prières des Chrétiens , elle fît venir un catéchiste nommé Reïapen (c'est-à-dire Pierre) ^ pour les instruire parfaitement de nos mystères. Ce catéchiste s'ac^.
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quitta d'abord de ses fonctions avec plus de zek qUê de prudence. Le gouverneur , informé de ce qui se passoit 9 envoya chercher Reïapen, et lui demanda tout en colère , pourquoi il venoil séduire les peuples ^ et leur enseigner sans sa permission une religion étrangère. Je ne me souviens point quelle fut sa réponse j mais elle déplut au gouverneur , et il fit signef a ses gens de maltraiter le catéchiste.
On lui donna d'abord quelques coups , qu'il souf-» frit avec une patience invincible; mais comme on vouloit lui ôler le toupeti ( c'est une pièce de toile dont les Indiens s'entourent le milieu du corps ) , il poussa si rudement celui qui lui vouloit faire cet ou-' trage , qu'il le mit par terre. A l'instant les soldats se jetèrent sur lui avec fureur, le dépouillèrent de ses habits , le chargèrent de coups , le traînèrent par les cheveux hors de la peuplade , et l'y laissèrent tout meurtri et nageant dans son sang , avec défense ^ $ous peine de la vie , de paroitre jamais dans la peu^ plade.
Ce mauvais traitement fait au catéchiste étoit , ce semble 9 le prélude des maux qui étoient près de fondre sur le reste des Chrétiens. Néanmoins on vit bientôt renaître le calme , et le gouverneur ne poussa pas plus loin ses violences- Je crus pourtant devoir prévenir les suites que pouvoit avoir celle insulle : je m'adressai pour cela au gouverneur général de la province , homme modéré et afiectionné aux Chrétiens, hsi visite que ye lui fis rendre , et les petits présens que je lui envoyai eurent tout le succès que j'erï ponvois altendre. Le gouverneur de la peuplade reçut ordre de ne plus inquiéter ni le catéchiste , ni les néophytes.
Un temps considérable s'étoit écoulé depuis l'exil de Reïapen jusqu'à son rappel, et je craignois fort que cette chrétienté encore naissante , n'étant pinscultivée par ses soins, ne vint à clianceler dans la
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foL Mais la vertueuse Mouttaï avoit pris le soin de fortifier ces néophytes par son zèle et par son assiduité à les instruire. Elle m'amena treize catéchumènes au commencement du carême; je les joignis à plusieurs autres ; et après les avoir disposés à la grâce du baptême par de fréquentes instructions , le jour de Pâques je leur conférai à tous le sacrement de notre régénération en Jésus-Christ.
Parmi le grand nombre de baptêmes que j'administrai en ce saint temps , il y en a deux ou trois qui ont quelque chose de singulier. Le premier fat celui d'une dame de la cour , nommée Minakchia^ maLtAeyée dans le palais dès son bas âge, elle étoit entrée fort avant daus la confidence de la reine mère , qui l'avoit établie comme la prêtresse de ses idoles ; son ministère étoit de les laver , de les par* fumer ^ de les arranger proprement, chacune selon son rang et sa qualité , au temps du sacrifice. G'étoiti à elle d'oflfrîr les fleurs , les fruits , le riz , le beurre à chacune des idoles. Elle devoit être alors fort attentive à n'en oublier aucune , de peur que celle qu'on auroit négligée ne fût mécontente , et ne fît tomber sa malédiction sur la famille royale. On lui avoit fait épouser un grand du royaume , qui avoit l'intendance générale de la maison du prince. Ce mariage donnoit la liberté à Minackchiamal de sortir de temps en temps , et de s'instruire de ce qui se pàssoit hors du palais. Elle entendit parler de la loi des Chrétiens , et elle eut la curiosité de les con- Boîtjfe. Une femme chrétienne, avec qui elle avoit des liaisons étroites , lui procura peu à peu la connoissance d^un catéchiste pieux et habile , qui l'en* tretint souvent de la grandeur du Dieu que nous adorons , et lui inspira par ses discours une haute idée de notre sainte religion. Il arriva même que dans les divers entretiens qu'ils eurent ensemble , ils reconnurent qu'ils étoient parens assez proches.
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La proximité du san^ redoubla restitue et la confiance. Cependant , bien qu elle connût la sainteté de la loi chrétienne , elle ne parloit pas encore de Fembrasser ; mais une disgrâce inopinée fraya le chemin à la lumière qui vint l'éclairer. Son mari ^ accusé de malversation dans l'administration de sa charge , fut condamné à une grosse amende. Minackchiamal ressentit vivement un malheur qui déshonoroit sa maison^JEUe se vit réduite à vendre q;uantité de ses bijoux et de ses perles , pour tirer son marid'un si mauvais pas; et le chagrin qu'elle en conçut, mina peu à peu sa santé , et lui causa une maladie violente. D'ailleurs le démon la tourmentoit souvent en reconnoissance des sacrifices qu'elle, lui ofFroit chaque jour ; et ce n'étoit que parmi les Chrétiens qu'elle trouvoit de radoucissement à ses maux , et une force extraordinaire contre les attaques du malin esprit.
Mais cela ne suffisoit pas pour briser tout à fait les chaînes qui la retenoient encore captive. Une seconde disgrâce acheva ce que la première n'avoit fait qu'ébaucher. Son mari , qui lui avoit obligation de sa délivrance et de son rétablissement , ne paya ce bienfait que d'ingratitude. Comme il n'avoit point d'enfans , et qu'il désespéroit d'en avoir , il passa à de secondes noces , sans cependant dépouiller Minackchiamal du titre et des prérogatives de pre^ xnière femme. Ce coup imprévu lui fut plus sensible qu^ tous les autres : Dieu , en même temps , répandit dans son âme les plus vives lumières ; elle fut par-» faitement convaincue de la vérité de notre religion , et prit enfin la résolution de l'embrasser.
Il ne restoit plus qu'un lien assez difficile à rompre ; l'office de Poujari ( prétresse ) de la reine mère , étoit incompatible avec le .titre de servante du Seigneur. Il y avoit du risque à déclarer qu elle -:f ouloit quitter cet emploi pour se faire Chrétienne t
car.
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tàr , cjiioique dans l'occasion elle entretînt la reine de ce qu'elle avoit appris de notre religion , elle ne lui faisoit pas apercevoir quel éloît là ^dessus Son dessein. Le parti qu'elle prit , fut de représenter à teite princesse , que ses infirmités ne lui permettant plus d*avoir soin des idoles ^ ni de se rendre aux sacrifices , elle la j^ridit instamment de confier cet emploi à un autre. I^ reine écouta ses raisons , en lui ordonnant néanmoins de venir au palais de deux jours en deux jours j comme k l'ordinaire. Ainsi ^ Minackchiatnal continùoit d'être à la suite de là, reine , mais elle ne participoit plus aux œuvres des païens , et n'avoit plus l'intendance des sacrifices.
Dès qu'elle se vit libre , son unique passion fut d'être admise au rang des fidèles. Dans l'impatience qu'elle avoit de potter le caractère des enfans de Dieu , elle demanda perniissioh à la reine de s'absenter du palais pour quatre ou cinq jours; et l'ayant obtenue , elle se mit aussitôt eii chemin pour venir me trouver à Counampaty. Son mari vouloit qu'elle prît un palanquin y voiture ordinaire des gens de
aualité , et qu'elle se fît suivre par un grand nombre e domestiques ; mais elle s'obstina toujours à faire le voyage à pied. « La grâce après laquelle je sou*^ j» pire, disoit- elle, mérite bien qiie j'aie lin peu >> de peine à l'obtenir. *> Elle vint donc i\ pied suivie d'une seule femme païenne qu'elle avoit à demi gagnée à Jésus-Christ ^ et accompagnée de trois catéchistes qui lui servoient de guideis.
Comme cette manière de voyager lui étoît nouvelle , ses pieds s'enflèrent extraordinairement ; mais l'insigne faveur qu'elle étoit sur le point de recevoir occUpoit toute son attention ; à peine même s'aperçut - elle qu'elle souffroit. Je lui conférai le baptême avec le plus de solennité qu'il mê fut possible , et elle le reçut avec des sentimens de joîé'qin ne se peuvent exprimer. Je lui fis présent d un ch*- T.FL 20
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pelet de jais dont ces peuple» font grand cas , de quelques médailles et d'un Agnus Dei. « Ces mar- » ques de noire sainte religion , me dit-elle en les j» recevant , me sont infiniment plus précieuses que » Tor , les perles , les rubis et le corail , dont les per- » sonnes de mon rang ont coutume de se parer. >»
La piété la portoit à faire quelque présenta l'église : elle désiroit surtout d'orner la statue de la sainte Vierge d'un padacam de perles et de rubis. ( C'est une espèce d'ornement que lés dames indiennes suspendent à leur cou , et qu'elles laissent tomber sur leur poitrine ). Notre coutume est de ne recevoir que rarement les dons même que les nouveaux fidèles veulent faire à l'église , afin de les bien convaincre de notre désintéressement. Je fis donc difficulté d'accepter ce qu'elle m'oifroit. Je lui représentai qu'un si riche ornement réveilleroit l'avidité des gentils , et deviendroit la source de quelque persécution nouvelle. Mais , m'apercevant que ma résistance l'affligeoit , je crus devoir me relâcher un peu de ma sévérité. Je pris une partie des bijoux qu'elle me présentoit , et je fis venir un orfèvre pour les mettre en œuvre selon ses intentions. Ma prédiction ne fut que trop vraie ; peu après il s'éleva une persécution ; la maison de l'orfèvre fut pillée , et les libéralités de Minackchiamal devinrent la proie d'un soldat gentil. Nous espérons que cette généreuse chrétienne conservera sa foi pure dans le séjour de l'impiété ; et qu'au milieu d'une cour idolâtre , elle sera le soutien de la religion , et l'appui des Chrétiens persécutés.
Ce fut elle qui m'apprit leà raisons qu'on ayoit de craindre une troisième persécution à Tanjaour. Elle me raconta que plusieurs poètes ayant récité des vers en l'honneur des faux dieux devant le roi, qui se pique d'entendre la poésie , un poète inconnu se leva au milieu de l'assemblée, et prenant la parole, tf Vous prodiguez , leur dil-il , votre encens et
» VOS éloges à des divinités chimériques ; elles ne » méritent point les louanges dont vous les comblez. » Le syal Etre souverain doit être reconnu pour >> vrai Dieu ; lui seul mérite vos hommages et vos » adorations. »
Ce discours révolta l'orgueil des autres poètes , et ils demandèrent justice au prince de Tinsulte qu'on faisoit à leurs dieux. Le roi leur répondit que quand la fête seroit passée , il feroit venir le poète inconnu , et qu'il examineroit les raisons qu'il avoit eues d'avancer une proposition si hardie. Quand les Chrétiens apprirent ce qui venoit de se passer au palais 5 la consternation fut générale. Dans la persuasion où Ton étoit que ce poète avoit été aposté par les fidèles pour décrier les dieux du pays , il étoit à craindre qu'il ne s'élevât contre ceux-ci une sanglante persécution. Il falloit donc chercher quelque moyen d'écarter l'orage. Le père Carvalho qui gouvernoit alors cette église , songeoit à se ménager un entretien avec le poète , afin de sonder ses véritables senlimens. Il espéroit , ou le gagner à Jésus- Christ , ou découvrir du moins le motif qui Tavoit porté à se déclarer si hautement pour le vrai Dieu dans une cour païenne. Mais il n'y eut jamais moyen de l'attirer auprès du missionnaire. Tout ce que purent savoir les catéchistes , c'est qu'il étoit Brame , et du nombre de ceux qu'on appelle nîanîgueu/s , c'est-à-dire , spirituels , qui ont appris dans leurs anciens livres à ne reconnoître qu'un Etre souverain , et à mépriser cette foule de dieux que révèrent les gentils.
Ce fut un nouveau sujet d'inquiétude pour le missionnaire. Il avoit raison de craindre que si le poète venoit à être cité eux présence du Roi , il ne pût résoudre les difficultés que lui opposeroient les docteurs idolâtres ; il prit donc le dessein de fournir des armes à ce nouvel athlète , et pour cela il lui
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fil proposer de lire la première partie de rîntroductioii à la foi , composée par le père de Nobilibus , cet illustre fondateur de la mission de Maduré. Ce livre est écrit dans toute la pureté de la langue; car ce père en connoissoit toutes les délicatesses. L'unité de Dieu y est démontrée par des raisons si claires , si sensibles , et en même temps si convaincantes , qu'il n'est point d'esprit raisonnable qui puisse y résister. Mais le Brame enflé d'orgueil et plein de mépris pour la loi chrétienne , regarda comme un outrage le secours qu'on lui offroit.
On peut juger de l'embarras où se trouva le pèi'e Çlarvalho. Il lui vint à l'esprit d^aller trouver le Roi ^ «t de lui représenter qu'il seroit injuste de condam^^ ner notre loi sur les preuves insuffisantes qu'apport teroit un homme peu éclairé ; que le Brame éioit plus entêté qu'habile ; qu'il n'avoit pas la première idée des raisons fondamentales sur lesquelles est appuyée la vérité d'un seul Etre souverain : qu'il s'offroit lui-même de soutenir cette vérité contre tous les docteurs gentils , et qu'il se condamnoit par avance au châtiment le plus sévère , sïl ne la mettoit dans une évidence à laquelle il n'y auroit point de réponse. Ce missionnaire avoit tout le zèle et toute la capacité nécessaires pour exécuter ce projet avec succès : il est habile théologien , et sait parfaitement la langue du pays. Cependant , après quelques réflexions , il jugea que cette démarche seroit plus préjudiciable qu'utile à. la religion ; que sa présence îbrtîfieroit l'opinion dont on étoit prévenu que le poète n'avoit déclamé contre les dieux qu'à l'instigation des Chrétiens ; qu'enfin l'indignation du prince en deviendroit plus grande » et la persécution qu'on craignoit plus certaine.
Un autre incident confirma le père dans sa pensée* L'esprit du Roi étoit fort aigri par d'autres vers injurieux aiu^ divinités païennes , dont un de nos
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Chrétiens étoit Tauleur. Ce néophyte excelloit dans la poésie indienne : il avoit fait étant encore gentil > un ouvrage en ce genre , qui mérita les applaudissemens du prince lui-même. Depuis sa conversion, il n'employoit son talent qu'aux éloges de la religion sainte qu'il professe. Un des jeunes gens de la ville, à qui il avoit autrefois enseigné la poésie , s'avisa un jour de lui demander des vers qu'il pût réciter à la fête d'un des dieux du pays. Le Chrétien y cou-* sentit de bonne grâce ; il composa sur le champ une pièce assez longue , qu'il écrivit sur des feuilles^ de palmier sauvage. Il racontoit , entr'autres choses ^ les infâmes et ridicules aventures qu'on attribue à ce dieu , et il concluoit cette espèce d'ode par ces paroles : Quiconque a commis toutes ces abominations ^ peut^it être un dieu ? Le jeune homme lut d'abord ces vers avec complaisance ; mais la fin de l'ouvrage lui fit bientôt sentir le ridicule dont on le couvroit lui et son dieu prétendu. De colère il va trouver un poète idolâtre , qui d'intime ami de notre néophyte, ëtoit devenu son ennemi irréconciliable , jusqu'à se vanter de le faire périr par Fépée d'un bourreau. Une haine si outrée venoit de ce que dans une dis^ pute publique sur la religion , le nouveau Chrétien avoit confondu le poète gentil et la voit réduit à un honteux silence. Il conservoit toujours dans le cœur le souvenir de cet aÛfront ; et ravi d'avoir en main de quoi perdre le néophyte , il se donna tant de mouvemens , qu'enfin il fit tomber4es ver& entre les mains du prince , qu'il savait être fort jaloux de l'honneur de ses dieux.
Telle étoit la situation de la chrétienté^ de Tan-* jaour, quand je succédai an père Carvalho. Il se répandoit tous les jours de nouveaux bruits qui me jetoient dans de nouvelles alarmes. Selon cm bruits ^ l'esprit du prince s'aigrissoit de plo^ ' W
ien de la persécution alloit s'aUiuiidf
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Je voulus savoir ce qu'il y avoit de réel dans tout ce qui se publioit. Je m'adressai pour cela à un des principaux officiers de la cour nommé Chitabara , qui est fprt avant dans la confidence du Roi, et qui protège les Chrétiens. Je fis partir quatre de mes catéchistes avec des présens qu'ils dévoient lui offrir ( car ces sortes de visites ne se rendent jamais les mains vides), et je le suppliai de m'informer des sentimens du prince à notre égard , sans me déguiser ce que ijous avions à craindre ou à espérer.
Un autre que Chitabara , témoin de nos alarmes , nous eût fait acheter chèrement sa réponse. Mais ce seigneur est d'une droiture et d'un désintéressement qu'on ne trouve point parmi ceux de sa nation. Il nous rassura sur nos craintes , et nous fit dire que le Roi ne pensoit plus ni à l'insulte publique que le Brame avoit faite aux dieux , ni à la satire adroite du néophyte ; que des affaires importantes occupoient toute son attention ; que même des courtisans s'étant ëchappés jusqu'à dire qu'un prince ne doit tolérer aucune des religions étrangères , le Roi faisant peu de cas de cet avis , avoit répondu qu'il ne vouloit contraindre personne ; et que cette réponse avoit fermé la bouche aux mal-intentionnés. Les catéchistes vinrent m'apporter cette agréable nouvelle qui rendit le calme et la tranquillité à tous les cœurs.
Cependant la foule des Chrétiens augmentoit de plus en plus , et il ne se passoit guère de jours que je ne ^aptisasse quelque catéchumène. Parmi le grand nombre de personnes qui reçurent la grâce ou baptême y il y en a une que je ne puis omettre. C'est la femme d'un poète du Choren- Madalan. Elle étoît depuis long - temps fort tourmentée du démon : quelquefois il lui prenoit des accès d'une folie qui n'avoit rien de naturel ; quelquefois cette folie se changeoit dans les transports de la plus violente fiureur : d'autres fois elle perdqit tout à coup
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Tusage de la parole , ou bien elle devenoit paralytique de la moitié du corps.
Son mari , qui Taimoit tendrement , n'avoit rien épargné pour sa délivrance ; il Tavoit promenée dans tous les temples les plus célèbres ; il avoit fait une infinité de vers en l'honneur de ses dieux ; il avoit ciiargé leurs autels d'offrandes et de présens ; il avoit même distribué de grosses sommes aux Gouroux ( docteurs ) gentils , qui passoient pour avoir de l'empire sur les démons : tant de dépenses l'avoient presque réduit à la mendicité ; cependant l'état de la malade empiroit tous les jours. Six ans se passèrent ainsi en vœux , en pèlerinages et en offrandes inu-»tiles. Les Chrétiens lui conseillèrent d'avoir recours au Dieu qu'ils adorent, et l'assurèrent que sa femme devoit en attendre une guérison parfaite , si elle promettoit d'un cœur sincère d'embrasser sa loi. Le poète qui avoit le christianisme en horreur , rejeta d'abord un conseil si salutaire : mais comme une disgrâce continuée ouvre peu à peu les yeux des plus opiniâtres , l'inutilité dés remèdes qu'il avoit employés lui fit faire une attention sérieuse ; son entêtement cessa ^, et il se détermina enfin à mener sa femme à l'église de Tanjaour , gouvernée alors par le père Carvalho.
Mais on fut bien surpris de trouver dans la femme encore plus de résistance que n'en avoit fait paroître le mari. Ce qui parut extraordinaire , c'est que ses jambes se roidirent tout à coup ^ et se coUèi^nt si tortement contre les cuisses, qu'on fit de vains efforts pour les en détacher. Le poète ne se rebuta point ; li crut au contraire que l'esprit malin ne faisoit naître cet obstacle que parce qu'il sentoit déjà la force du Dieu qu'on se mettoit en devoir d'implorer. Il fit mettre sa femme dans un douli ( c'est une voiture moins honorable que le palanquin ), et il la fit transporter à réglise.
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Dès que le père Carvalho la vit approcher, il se disposa à réciter sur elle quelques prières. Il n'avoit pas encore commencé , qu'elle se leva tout à coup de dessus le douli , et marchant droit au père qui étoit assex loin , elle sç jeta à ses pieds , sans pour-r tant prononcer aucune parple. ïje mari qui la vit marcher d un pas si ferme et si assuré , ne put retenir ses larmes : il se jeta con[ime elle aux pieds du père , et publia hautement là, puissance du Dieu que nous invoquons. C'étoit un spectacle bien consolant pour le missionnaire , de voir le témoignage que le démon étoit forcé d^ rendre à la vérité de notçe sainte foi. Il fit sur elle les exorcismes de l'Eglise , et le démon ne donna plus aucun signe d'obsession. Dès- lors ellç sç sentit comme déchargée d'un pesant fardeau ; elle avoua même qu'elle n'avoit jamais, éprouvé une joie aussi pure que celle qu'elle goûtoit^
Ne pouvant résister à une conviction si forte de. la vérité de notre religion , elle pressa extrêmement le père de l'admettrç au rang des fidèles. Mais le missionnaire ne croyant pas devoir se rendre sitptàses; empressemens , lui répondit qu'il ne falloit rien pré^. cipiter daos une affaire de cette conséquence , qu'elle devoit 9^uparavant se faire instruire, et que si dans deux ou trois mois elle persévéroit dans sa résolution , il lui accorderoit la grâce qu'elle demandoit avec tant d'instance. En même temps il lui donna quelques médailles , en l'assurant qu'elle n'avoit rien à craindre des attaquas du démon , pourvu qu'elle persistât dans les bons sentimens où il la laissoit. Cette réponse la désola ; elle obéit pourtant , et s'en, retourna dans sa peuplade le cœur serré de la plus vive douleur.
Quelques mois après , son mari jugeant à ses ma-< iiières que le démon ne l'avoit pas tout à fait aban-. donnée , me l'amena à Counampaty où j'étois. Je l'examinai de nouveau , et je lalrouvî^i inébranlabls-
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dans ses premiers sentîmens. Cependant à son air interdit et effaré , je reconnus qu elle ëtoit encore agitée de troubles intérieurs. Aussi m*avoua-t-elle , qu'à la vérité , depuis la première fois qu elle étoit venue à l'église , elle n'étoit plus inquiétée de ces liorribles fantômes , qui aupars^yant la tourmentoient presque à toute heure , mais qu'elle se sentoit de temps en temps saisie de certaines frayeurs subites dont elle ignoroit la cause; qu'outre cela des songes affreux troubloient son sommeil presque toutes les nuits , et qu'elle en demeuroit étonnée le jour suivant ; mais qu'enfin elle espéroit être entièrement délivrée par le baptême , de tous ces restes de l'esclavage du démon. Gomme elle étoit parfaitement instruite de nos mystères , je ne différai pas davantage h- lui accorder la grâce après laquelle elle soupiroit depuis tant de mois. Il arriva une chose assez extraordinaire tandis que j^e faisois siu* elle les exorcismes V et les autres cérémonies du baptênie ; il lui prit tout ^ à coup un balancement de tête à peu près semblable à celui du pendule d'une horloge qui est en mou-* vement. Je lui jetai aussitôt de l'eau bénite , et sur le champ ces b^lancemens cessèrent , et elle revint à sa première situation. J'achevai en repos le reste des céréinonies j et la néophyte donna des marques durables d'une grande tranquillité d'esprit.
La multitude des confessions et des autres affaires inséparables d'une grande mission, ne me permirent pas de donner à son mari tout le temps que j'aurois souhaité pour lui bien inculquer nos vérités saintes. Je le mis entre les mains des catéchistes , qui s'appliquèrent avec beaucoup de zèle à l'instruu-e durant les quatre jours qu'il demeura à Counampaty. Dans les divers entretiens qu'il eut avec eux , il leur avoua, qu'outre la force qu'il reconnoissoit évidemment dans notre sainte religion par l'entière délivrance de sa femme , deux choses le couvain-*
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quoient mieux encore de sa vërltë. La première étoit la vie austère et dësintéressée des missionnaires. « Je m'imaginois, disoit-il , que vos docteurs étoient » semblables aux nôtres; qu Us sauvoient les dehors , » mais qu^au fond ils s'abandonnoient à toutes sortes * de vices. J'ai voulu satisfaire ma curiosité ; et j> après une recherche exacte de leurs mœurs , j^ai » été extrêmement frappé de la vie innocente et »l laborieuse qu'ils mènent* » La seconde chose qui le convainquoit de la vérité de la loi chrétienne , ëtoit qu'elle eût la force de changer les cœurs. Surtout il ne pouvoit comprendre comment ceux de la caste des voleurs , qui se faisoient Chrétiens , renonçoient absolument à leurs larcins et à leurs brigandages.
Ainsi cette seule marque de la religion que le prophète donna autrefois pour une des plus incontestables preuves de sa sainteté, Lea: Domini corn^er^ iens animas (Ps. XVIII.) , fit une telle impression sur ce gentil, qu'il ne songea plus qu'à s'instruire de nos saintes véjrités. Il fit transcrire avec soin l'abrégé de la doctrine que nous enseignons^ surtout les six preuves que nous donnons de la Divinité, et l'explication des dix commandemens de Dieu. Il prit ensuite congé de moi avec sa femme , et ils me promirent tous deux de venir me trouver de temps en temps ; ce qu'ils ont fait , et ce qu ils font encore avec une exactitude qui me charme.
Ce fut environ vers ce temps-là qu'un autre gentil vînt à mon église, et y trouva tout à la fois la santé de l'âme et du corps. Depuis quatre ans il se croyoit tourmenté du démon ; le mauvais esprit , à ce qu'il disoit y lui suçoit tout le sang , à dessein d'arracher ensuite son âme qui ne tenoit presque plus à son corps. A le voir , on l'eût pris pour tm squelette , tant il étoit décharné. Je jugeai que le prétendu démon étoit une vraie étisie qui le minoit peu à peu«
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Cependant dans un corps si desséché, il conseryoit un esprit vif et plein de bon sens. L'idée qu'il avoil de son démon buveur de sang, n'étoit pas en lui Tefiët d'un cerveau troublé , mais de l'opinion commune à ces peuples, qui attribuent toutes leurs maladies aux démons ennemis du repos et du bonheur des hommes. Je le mis au rang des catéchumènes , et je lui donnai quelques remèdes qui pouvoient le soulager. Le Seigneur bénit mes petits soins, de sorte même qu'au bout d'une semaine , il fut en état de venir me voir, et de me réciter ce qu'il avoit retenu des instructions qu'on lui avoit faites. La surprise fut si grande dans son village , qu'un de ceux qui l'avoient apporté à l'église, persuadé que les remèdes humains n'avoient pu opérer une fi^érison si prompte , ouvrit les yeux à la vérité , et oemanda le baptême. La fenune du catéchumène fut plus opiniâtre dans son attachement aux idoles : ni l'exemple de son mari, ni ses pressantes sollicitations ne purent amollir la dureté de son cœur.
C'est ainsi que dans cette mission nous voyons s'accomplir à tout moment la parole duFib de Dieu : tantôt le mari se convertit , et la femme demeure dans l'infidélité : tantôt la femme ouvre les yeux à la lumière , et l'homme vit et meurt dans l'aveu-' glement. Unus assumetur , aller relinquetur ( Luc» XYII , 34 )• Notre catéchiune.*e reçut en^m la grâce de la régénération à laquelle il s'étoit disposé avec tant de ferveur , et il s en retourna d'un pas ferma dans sa peuplade , pour y publier la force et la sainteté de la religion. Son incommodité l'ayant repris au bout de six mois, il mourut entre le» braf d'un catéchiste avec toutes -les marques d'un pré* destiné. La candeur de son âme , et la piété di? %^t% sentimens, me font croire qu'il a COBiervé jusqu'à m dernier instant l'innocence de io
Oittre le grand nombre d'a^ ^
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les dernières semaines du carême, j*eus la consolation d'ouvrir la porte du ciel au fils même du seigneur de la peuplade , qui mourut peu de jours après avoir reçu le baptême. Le frère du même seigneur eut dans ce mêmte temps deux enfans jumeaux, dont l'un fut baptisé par • le catéchiste dans la maison même où il venoit de naître , et où il mourut le même jour^ L'autre fut porté à l'église^ où il reçut la même grâce. Il ne vécut que quinze jours« Ces trois enfans sont maintenant dans le ciel les prolecteurs de cette Eglise naissante.
Les jours couloîent pour moi bien doucement parmi de si saintes occupations. Tout le temps se passoît , ou à instruire les peuples , ou à leur administrer les sacremens^ Mais au milieu de tant de fatigues 9 qu'on est consolé de voir la vie innocente que mène la plus grande partie de ces nouveaux fidèles ! J'avoue que ce ne sont pas dfes gens d'une spiritualité bien recherchée ; mais ils craignent Dieu^ ils l'aiment de tout leur cœur, ils vivent hors d'une infinité d'occasions où les Chrétiens d'Europe perdent la grâce ; ils la conservent au milieu de la gentilité avec plus de soin que ne font bien des fidètes dans le centre même des royaumes les plus catholiques.. J'ai trouvé un grand nombre de filles qui , malgré l'extrême éloignement que ces peuples ont poiur le célibat , imitent la générease résolution de tant de saintes religieuses d Europe. Quelques-unes avoient eu à soutenir de rudes combats du côté de leurs parens, sans que les prières, les menaces, les mauvais traitemens eussent jamais pu leur faire changer la résolution qu'elles avoieut prise de passer leur vie dans l'état parfait des vierges*
Une entr'autres m'édifia fort par sa constance et par sa modestie. Sa mère au désespoir de ce qu'elle ne vouloit pas se marier, me Tamenatout en colère, et lae dit <^ue sa. fiUe nç refu3oit de s'engager dans
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le mariage, qu'afin de mener une vie plus licencieuse et plus déréglée. La fille , pénétrée de douleur de ce que sa propre mère lui altribuoit des intentions si criminelles , se tenoit dans un humble silence : il lui échappa seulement de dire qu'elle éloit contente de ce que Dieu seul connoissoit son innocence. €'étoit en effet une calomnie des plus noires : tous ses parens rendoient témoignage à sa veriti , et louoient surtout Tattrait particulier qu^elle avoit pour la solitude. La mère même ne fut pas long- temps sans se repentir de l'outrage qu^elle avoit fait à une fille si vertueuse ; elle vint peu après les larmes aux yeux rétracter ce qu'elle avoit avancé si faussement , et elle me promit de ne plus inquiéter sa fille sur le parti qu^elle avoit eu le courage de prendre. Si la foi trouvoit autant d'accès chez les grands que chez les petits,.et si quelque prince converti ehtreprenoit de fonder des monastères de religieuses, il est à croire qu'ils se peupleroient bientôt d^une infinité d'âmes choisies , qui embrasseroient dans toute leur étendue la pratique des conseils évangéliques.
Le peu de pluie qui étoit tombée l'année précédente , les chaleurs excessives qui se font sentir dès le mois de mars, et la multitude prodigieuse des fidèles qui venoient à Gounampaty, avoieiit tari une partie de l'étang, qui est le seul endroit oà ces peuples trouvent de l^eau* C'est ce qui me fit naître la pensée d'aller à Elacourrichi ; mais une persécution qui venoit de s'élever contre les Chrétiens de Couttour, rompit toutes mes mesures. Jusque-là cette église, fondée autrefois par le vénérable martyr le père Jean de Brito , avoit été regardée comme le lieu le plus paisible de la mission. Les missionnaires n*y avoient jamais éprouvé les contradictions €t les traverses auxquelles ils sont continuellement exposés ailleurs. Voici ce qui donna lieu à la persécution*
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Le frère du prince dont relève Couttour, feignit de vouloir embrasser le christianisme, et pressa plusieurs fois le père Berthold de le baptiser. Le missionnaire qui se défioit de sa sincérité , crut ne devoir lui accorder là grâce qu il demandoit, qu'après une longue épreuve; c'est pourquoi il lui répondit qu'il falloit attendre encore quelque temps , et obtenir l'agrément du prince son frère. En effet, on publioit que ce jeune seigneur n'avoit point la volonté de renoncer au paganisme , mais que l'amour dont il éloit épris pour une femme chrétienne , le portoit à faire cette démarche , dans l'espérance que son assiduité auprès du missionnaire , faciliteroit l'accomplissement de ses désirs.
Quoi qu'il en soit, le Prada ni (^^remier ministre) du Pandaratar ( a'est ainsi que s'appelle le prince
2ui a sur ses terres les églises de Couttour et de loraly), le Pradani, dis-je, ancien ennemi de la religion chrétienne , prit de là occasion d'animer le prince contre les fidèles. Il lui représenta qu'il étoit honteux à sa famille, que son propre frère abandonnât la religion de ses ancêtres, pour se livrer à de nouveaux docteurs qu'il savoit certainement être Pranguis , c'est-à-dire , gens vils et infâmes , selon l'idée de la nation; que dans le besoin où il étoit d'argent^ il lui seroit aisé de s'enrichir par le pillage de leur église ; que les étrangers avoient cru y cacher sûrement toutes leurs richesses, parce que depuis son établissement , elle n'avoit été sujette à aucune révolution.
Le prince, flatté de l'espoir d'un gain considérable , donna tout pouvoir à son ministre. Le Pradani envoya ordre sur le champ au Maniagaren ( gouverneur particulier ) de la peuplade , d'arrêter le missionnaire , et de fouiller dans tous les recoins de sa maison , jusqu'à ce qu'il eut déterré les trésors qui y étoient cachés» Jamais ordre ne fût mieux
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ex^utë. Le Maniagaren choisit le dimanche, jour auquel les Chrétiens viennent en foule à Téglise, et prit le temps que le père se disposoit à célébrer la sainte messe. Il commençoit déjà à se levétir des ornemens sacerdotaux, lorsque tout à coup le Ma'^ niagaren et ses soldats vinrent fondre dans l'église : les uns se saisirent du père , le traînèrent vers sa maison, déchirèrent ses habits; les autres en plus grand nombre , se postant aux diverses avenues par où les Chrétiens pouvoient échapper , les dépouillèrent, les chargèrent de coups > leur arrachèrent les ornemens d'or qu'ils portent au cou et aux oreilles : tous se mirent à piller les maisons qu'ils avoient dans la peuplade. Celle du père fut toute renversée : ils creusèrent partout , ils démolirent les murailles ; et après bien des recherches , ils trouvèrent environ soixante écus , qui étoient tout le fonds destiné à l'entretien des missionnaires et des catéchistes. Le Maniagaren recueillit avec soin cette somme, et tous les meubles de l'église qu'il envoya aussitôt au palais* Mais le prince qui s'attendoit à un grand butin ^ surpris de ce que le Pradani l'avoit engagé dans une entreprise si peu convenable à son rang et à sa dignité , ne put retenir son indignation.
Le bruit des violences qu'on exerçoit à Coullour, se répandit bientôt jusqu'à Coraly. Le père Joseph Carvalho, qui y fait sa résidence, se disposoit à recevoir les mêmes outrages : il prit seulement la précaution de faire transporter tout ce qu'il avoit dans sa maison au-delà du Coloran, et hors des dépendances du Pandaratar. Il ne se conserva que son crucifix et son bréviaire , attendant en paix le bienheureux moment auquel il devoit être emprisonné pour Jésus - Christ. Trois jours se passèrent sans qu'on pensât à troubler sa solitude : il jugea de laque la cour n'étoit pas si irritée qu'on se le figuroit : plein d'ime sainte confiance , il prit le dessein i
s'aller présenter &u prince , pour lui demandiet k délivrance du père Berlhold , qu'on déteiioil dans une rude prison. Il crut pourtant devoir en avertir le frère cadet du prince, ennemi secret du Pradani, et protecteur déclaré des missionnaires. Ce seigneur^ de concert avec sa sœur^jui a beaucoup de crédit à la cour , engagea le prince à faire un bon accueil au docteur étranger, et à réparer^ par quelques marques d'honneur , la démarch^ qu il avoit faite par le conseil de son ministre , et qui avoit flétri la gloirel
3ue lui et ses ancêtres ont toujours eue de servir 'asile aux étrangerSè Le prince , gagné par de si puissantes interces-^ sions , promit de faire justice à l'innocence de ces étrangers ; et ayant appelé le Pradani : « Il faut, lui » dit-il en colère , ou que vous soyez bien impru-^ » dent d'avoir cru si légèrement les rapports qui » vous ont été faits de l'opulence des Sanias , où » que vous ayez un grand fond de malignité ^ de y> . leur avoir suscité une persécution si cruelle et si » préjudiciable à ma réputation. » Le Pradani, pour se justifier, eut recours aux accusations ordinaires i « Ce sont , dit-il , des Pranguis, qui, sous prétexte » d'enseigner leur religion , tâchent de répandre » l'esprit de révolte parmi vos sujets , pour livrer le » pays aux Européens qui habitent les côtes. »
Ces calomnies ne firent aucune impression sur l'esprit du prince : il sait que depuis près de cent ans que la religion chrétienne s'est introduite dans les divers étals de l'Inde méridionale , les missionnaires ont toujours inspiré aux peuples toute la soumission et la fidélité qu'ils doivent à leurs souverains,» « Voilà , répondit le prince , voilà les chimères dont » vous autres ministres vous nous repaissez sans » cesse, pour nous animer contre cette nouvelle » loi ; ce n'est pas là de quoi il s'agit maintenant : ^ je prétends que quan.d k Sanias viendra à l'an-
)> dience»
9 dience , non-senlement vous tous absteniez de 3» tout reprocke y mais que vous lui donaiex encore 1» les plus grandes aiarques de votre respect. » C'étoit un coup dé .foudre pour le Pradani , homme fier et hautain , comme le sont tous les noirs dès «u'ils ont quelque autorité.
Quelques jours après y le prince permit au pi^re Carvalho de paraître en sa présence , et il le fit assepiç sur un siège couvert d'un tapis y honneur qu'il n'ao* corde k aucun de ses sujets. Voici à peu près le dis- .cours que tint le missionnaire : ic Laccueil favorable » dont vous m'honorez j seigneur y prouve assez » que vous u avez aucune part aux traitemens indi- »> gnes qu'on a faits au docteur de Couttour m#n y> frère ; j'en connois les auteurs y je ne les acciljj^ » point de 1 avoir chargé d'opprobres , et d'avo&* » déchiré ses vétemens , ravagé sa pauvre cabane y Y» profané son ^ise y maltraité ses disciples. Je ne » me plains pas même de ce qu'on le tient encore » resserré dans une étroite prison y comme si c'étoit y> un rebelle ou un voleur public ; mais je me plains y» de ce qu'on ne ma pas fait le même honneur. J'eny» seigne comme. lui la loi du vrai Dieu y et je m'es- >» timerois heureux de souffrir pour une si juste cause. » Nous sommes venus de plus de six mille lieues >» pour instruire les peuples des grandeurs infinies » du souverain Maître du ciel et de la terre ; nous » avons prévu les diverses contradictions que nous » sout&ons maintenant , et ce sont ces contradic- 91 tions-là mêmes qui nous ont attirés dans des régions >» si éloignées de notre patrie. Nous nous croyons 3» bien payés de nos peines y quand nous avons le I» bonheur de souffrir pour la gloire du Dieu que » nous servons. Je prie donc vos ministres , de me f> donner quelque part aux opprobres et aux souf- » frances du docteur de Couttour. Néamnoins comme » il y a de l'injustice à puiyuc d^ ioAOcens, je vous T. FI. ;»x
i> supplie d'examiner à fond notre conduite : si Yom 1» nous trouyez coupables des crimes qu'on nous » impute y nous nous soumettons à toute la peine 31 que vous voudrez nous imposer : si au contraire 3»- v^us nous jiigez innocens , ne permettez pas que » rinnocence soit plus long-temps opprimée dans »;|VOS états. »
. SCes paroles du missionnaire prononcées avec ' lM9àucoup de modestie et de gravité , touchèrent le
Î* )rince : et comme le Pradani vouloit répliquer , il ui imposa silence ; il lui donna ordre de rendre au plutôt tout ce qui avoit été pris au docteur de Cout^ tour et à ses disciples , de le remettre en liberté , €^ de châtier sévèrement le Maniagaren qui avoit ^mmis de si grands excès. Se tournant ensuite vers le missionnaire: « Oublions le passé , lu> dit-il d'un » air gracieux ; ce qu'a fait mon ministre, est comme » un nuage qui a obscurci pour quelques instans la y> lumière que vous répandez dans mes états ; mais 3f> ce nuage même n'a servi qu'à me faire mieux con^ » noître la sainteté de votre loi , et la pureté de vos T» mœurs. Désormais je donnerai de si bons ordres ^ 9 qu'aucun de mes officiers n'aura l'audace de vous > mianquer de respect. »
Là-dessus il se fit apporter une belle pièce de toile
Seinte qu'il donna au missionnaire comme un gage e son amitié : il lui fit présent d'une autre à peu près semblable pour le père qui étoit prisonnier à Couttour. Il n'y eut pas jusqu'aux catéchistes qui n'eus-"* sent part aux libéralités du prince : non-seulement il leur donna de beaux toupetis ( sorte de vêtement ) , il voulut encore qu'on les fit monter sur des éléphant richement enharnachés, et qu'on les promenât en triomphe par toute la ville , afin que pefsonue n'ignorât qu'il les prenoit , eux et le reste des Chrétiens , sous sa protection. Tout cela fut exécuté le jourpiêmej oi^ restitua au missionnaire tout ce qui
ËbiFiÀkTÉs ET ciikiEusESi Sa3
iVbit été pUlë à Couttôur. Les orneikieiié d'bir ek de corail qui apparteAoîent aul fidèles , eurent tui ]peu plus de peine à sortir des mains du Pradahi; tnais enfin après quelques sommations y tout bu pré»- ({ue tout fut rendu. C'est aini^i qu'à la gloire de hotrè isainte foi , et à la tonsolatiod des fidèles -^ là persétudbn de Gouttour cessa bien plutôt que nous hWioiis osé Tespërer. Trouvez bon , riion révérend père ^ que je mette fin aussi à cette lettre , qui n'est déjà que trop longue. Je continuerai dans la suite de Voué faire un récit fidèle de tout ce qui pojnrtà Ëbhtri-^ buer à votre édification. Je suis avec beaucoup dé Irespect , etCi
SECONDE LËTl'RE
Dtt père Martin y missionmaire dé la Côntpâ^Afè de Jésùi aux Indus , au pèrû de ViUettt > de là même Gompagniei
MOJT RÉYÉBÉMiî PËRÈ^
P, Ci
LÀ perséculidn suscitée ëohtrë les Ghi^tieils dé Cbuttour ine retenoit à Gdunampaty , ainsi que je irous Tai maudé dans nia lettre précédente. L'aBlùencé deâ peuples qui s'y rendirent pour céjébrer. la fêté de Pâques fut si grande , que je dé^spérôis. d'y pbu-^ Inair suffire ; et certainenient il y adroit eU dé qiioî liccnper plusieurs missionnaires^ Dieu tne doiifaa 1a force de résister à cette fatiguée
Je tirois des catéchiste^ tous les sedoùfs <j[iié je )iouvoi$ ; leâ uns étoient chargés de disposer les Câ^ téchumènes au baptême \ les autres dd faire eii divers endiroits de la ceur de$ instructions èùx nOuVeafii
fidèlçs : car si on ne kur fait souvent des explica-r lions de nos mystères y ils en perdent bientôt le souvenir. Je faisois lire chaque jour l'histoire de la passion dé Jësus-Christ : j'y ajoutois diverses méditations fort touchantes , qu'un ancien missionnaire composa autrefois sur ce mvstère. Ces méditations sont à la portée de nos Indiens , et ils les écoutent avec toute l'attention et toutes les marques d'un cœur attendri.
Au lever de l'aurore , vers le soir , et à cinq différentes heures du jour , nous faisions des espèces de stations , où nous chantions à genoux , sur des airs lugubres , les tourmens particuliers que le Sauveur a soufferts à chacune de ces heures. A la fin de cloaque station^ nous avions soin de prier pour le^ différentes nécessités de la mission; surtout nous recommandions à Dieu les églises de Goraly et de Couttour , désolées dans un temps si saint ; et je ne doute point que les vœux ardens de tant de néophytes n'aient beaucoup contribué à faire cesser la persécution. Il y en avoit qui affligeoient leur corps par toutes sortes d'austérités : les ceintures de fer , les disciplines et les autres instrumens propres à macérer la chair , ne sont point inconnus à ces nouveaux fidèles. Quoique les souverains Pontifes les dispensent de beaucoup de jeûnes, à cause des ardeurs du climat et du peu de substance d^ leurs alimens , on en voit pourtant qui passent tout le temps du carême y en ne tnangeant qu'une fois le jour du riz et des herbes taàl assaisonnées r j'en sais qui , durant la semainesainte , demeuroient jusqu'à deux jours entiers sans prendre de nourriture. . J'ai soin de leur défendre une abstinence si rigoureuse , parce qu'elle les fait tomber dans des défaillances dont ils ont bien de la peine à se remettre ; mais je ne suis pas toujours lé maître de modérer leur ferveur.
Ceux qui sont à leur aise font l'aumône chaque
!*oùr du carême à un certain nombre de pauvres j es uns à cinq, en Thonneur des cinq plaies de Notre- Seigneur ; les autres à trente-trois , en Thonneur des années qu'a duré la vie mortelle de Jésus-Christ ; d'autres à quarante , en mémoire des quarante jours qu'il passa dans le déserL Ces aumônes consistent en du riz et des herbes cuites , dont ils remplissent de grands bassins , et qu'ils distribuent eux-mêmes avec beaucoup de piété. C'est par de si saints exercices que les Chrétiens se préparent à célébrer la fête de Pâques. Mais comme il s'agit principalement de les mettre en état de faire une bonne confession et d'approcher saintement dé la table eucharistique > on n'omet rien de tout ice qui peut les y bien disposer.
Il est incroyable jusqu'où va la sensibilité de ces
Î>euples , quand on est obligé dé leur drÔérer Tabscfntion. Il faut être bien sur ses gardes , pour ne^ pas se laisser fléchir à leurs prières et à leurs importunités. S'ils ne peuvent rien gagner sur nous , ils ne rougissent point de s'adresser au catéchiste , et de lui découvrir les fautes secrètes pour lesquelles ils ont été diflférés. En vain avertissons-nous les catéchistes de renvoyer les néophytes qui viennent ainsi s'ouvrir à eux ; il s'en trouve toujours quelqu^un qui se fait honneur d'intercéder pour ces sortes de pénitens.. Rien ne fait phis de peine aux missionnaires , surtout
3uand ces ouvertures se font à des catéchistes peu iscrets , et qui ne sentent pas assez l'obligation étroite que le sceau de la confession impose.
La simplicité des Indiens va quelquefois plus loin ^ ce qu^on m'en a f aconté est assez singulier. Un^ Chrétienne à qui le missionnaire avoit différé l'absolution pour de bonnes raisons , usa d'abord de toutes sortes d'artifices pour émouvoir sa pitié et extorquer de lui ce qu'il refusoit avec fermeté , mais ' Icependant ayec douceur* Voyant qu'elle ne^ouvoi
riep gagner, elle se leva brusquement du confl^st siçmnal , et se tour^auit du çpté des autres pénitens ; \it N'çstrce pas une chose plaisante, çUt-relle , ce 1^ $Quamy me renvoie s^qs m'absoudre 9 parce que :fi jVfiepse pieu depuis tant de mois ; si je n'oSensois^ ^. pas. le Seigneur , aurois*jç besioin de me présenter ip au saint tribunal ? Ne nous enseigne-t-don pas que » c'est pour Içs coupables que ce sacrement est ins<i ^. titué f » Le père rougissôit pour elle , et eût biçn ypulu mettra son honneur à couvert; mais la craint^ 4ç trahir en quelque sor^e un secret aussi inviolable que cçlui d^ la çpufession , l'obligea ^ se tenir dansi }e silence. Ce seul çxçmple fait voir quelle doit être li^ patience et la discrétion dç ceux qui ont ^ traiter çyeç lés Indiens ; si on trouve parmi eux des gêna pleinsi d'^prit ?t de bon sens , on en trouve une fn^ité d'siutres dont l'ignorance et la stnpidité fourr liisse^t souvent &IW^ missionnaires d? ^uoi exerce^ \^m vertu.
Quelque désir qu'eussent les Chrétiens de partî-& çîper aux s^^cremenss il me fut ûnpossible , nialgré ^ons nies efforts , de contenter la p^été de plusieurs» Qwt^ç Je temps qu'eniportent Iça confessions , il fant encore It^ptiser 1^3 catéçhn^iènes 9 apaiser les^ dtifl[érends 9 prêcher les mystères de la passion et de ^ r^swrjçeotion 1 faire les cérémonies de ta sem^aine-r. SB^^ t autant qu'elle^ peuvent se pratiquer dans un, pays idalàtre ; car 9 par exemple , on n^ose garder le ^i^l saçrenient dn jeudi au yendredirsaint , comme ç\s% \dL çoutuspte en ^iphirope \ le pè^e Bonchet est le preipaier qui l'ait fait cette année à Açur ^ parce que ç'^st \^eJparoit le plus sur de k niission ; mais je 4ou^tÇ que d'autres osent iniitei: eii cela son z^le^
lia, n^it dn samedi an dimanche 9 |ç fis prépare^^
vn petit iç^ar de triomphe ^ que nous ornâcoes de^ pi^çes^. ^ soie a de fienrs ^t qe fcuits^ Qn y plaçai
en triomphe par trois fois autour de Téglise , au son de plusieurs instrumens. Les illuminations , les fusëeS' volantes y les lances à feu , les girandoles et divers autres feux d'artifices où les Indiens excellent ^ rendoient la fête magnifique. Ce spectacle ne cessoit que pour laisser entendre des vers qui ëtoient chantés gu déclamés par les Chrétiens y en l'honneur de Jésus triomphant de la mort et des enfers.
La cour qui règne autour de Téglise pouvoit à peine contenir la multitude y non - seulement de& Chrétiens , mais encore des gentils qui étoknt accourus en foule. On les voyoit à k faveur des illuminations , montés sur les branches des arbres dont la cour est environnée^ C^étoientttomme autant de Zachées que la curiosité élevoit au--dessus de la foule, pour voir en figure celui que cet heureux publicain mérita de recevoir en personne dans sa maison.. La seigneur de la peuplade avec toute sa famille et le reste des gentils qui assistèrent à k procession y se prosternèrent par trois fois devant l'im^ de Jésu^ ressuscité , et l'adorèrent d'une manière qui les confondoit heureusement avec les Chrétiens les plus fervens.
Je ne parle point ^un grsuid nombre de eateckuttènes auxquels j'administrai le baptême. Parmi tant de conversions qu'il plut à Dieu a opérer y une surtout me fit goûter une joie bien pure L'oncle du seigneur de la peuplade vint avec sa femme y me prier de les admettre au rang des fidèles. Us me dirent ^ les yeux baignés de larmes , qu'il y avoit long-temps qu'ils reconnoissoient ta vérité de notre sainte religion , ms^s que le respect humain les avoit toajonr& retenus dans l'idolâtrie :. enfin , qu!h cette tète ils avoient ouvert les yeux à la lumière y et qu'ils ne pouvoient plus résister à la ¥oix bsk' '^re 4|ui les pressoit de se rendre..
Ce bon vieillard m'ajouta une chose çu
328 Lettres
son bon sens , et la forte résolution où il étoit de vivre en parfait Chrétien. « Je crois, dit-il, que ce y> qui a porté' le Seigneur à jeter sur moi des regard* » de miséricorde , c^est qu'il y a plus de quinze ans » qu'ayant ouï dire aux missionnaires et aux catéy> chistes que le larcin déplaisoit au vrai Dieu , j'en y* ai demeuré si convaincu , que depuis ce temps-là » je n'ai commis aucun vol , ni par moi , ni par mes » esclaves , comme font les personnes puissantes » de notre caste. Je n'ai pas même voulu participer » aux larcins qu'ont faits mes enfans ou mes autres » parens , quoique la coutume parmi nous soit de » partager en commun ce que chacun a butiné en y> particulier* GÊ s'est souvent moqué de ma simy> plicité , mais j'ai toujours tenu ferme ; et je crois î» encore une fois que c'est pour n'avoir pas voulu » déplaire en cela au vrai Dieu , quoique je ne l'ado- ^ rasse pas encore , que sa divine ]K>nté m'ouvre y% aujourd'hui son sein , pour m'y recevoir tout in- » digne <^ j'en suis. » L'air de sincérité dont il accompagna ces paroles me charma ; je l'embrassai tendrement , et je le mis au rang des catéchumènes. Ce ne fut pas là le seul fruit que nous recueillîmes dans ces jours saints : tous les jours de l'octave nous furent précieux , par le nombre des gentils qui prenoient la place des catéchumènes que nous baptisions. Pour comtble de joie , nous apprîmes la paix et la tranquillité que le Seigneur venoit de rendre à l'église de Couttour. Ce fut comme une seconde pâque pour les Chrétiens ; ils se rassemblèrent dans l'église , et rendirent à Dieu de solennelles actions de grâces pour un bienfait si signalé.
Cependant , l'étang de Counampaty étant entièrement à sec , je ne songeai plus qu'à me rendre à Elacourrichy. Je vouhis auparavant aller à Aour , pour y conférer avec les missionnaires sur quelques points qui me faisoient de la peine dans ces commen-
cemens. J'y trouvai les pères Bottcbet et Simon Car- Talho épuisés du travail dont ils étoient accablés depuis un mois. Jamais fête Je Pâques ne s'étoil célébrée avec tant de magnificence , ni avec un si grand concours dépeuples. Conmie les Indiens sont fort amateurs de la poésie y le père Bouchet avoit fait représenter en vers le triomphe de David sur Goliath ; c'étoit une allégorie continuée de la victoire que Jésus-Christ a remportée dans sa résurrection SOT les puissances de Tenfer. Tout y éioît instructif et touchant.
Parmi la foule de peuples qui étoient accourus de toutes parts , il s'en trouva plusieurs d'une province voisine , ennemie déclarée du prince dont relève la peuplade d'Aour : ils étoient venus armés et avec grand corlége. Ce contre - temps et les efforts inutiles que ce seigneur avoit faits pour tirer de l'argent des missionnaires , aigrirent son esprit déjà mal disposé à l'égard des Chrétiens.
Quelques seigneurs des environs saisirent cette conjoncture pour lanimer encore davantage contre les fidèles. Ils lui écrivirent même avec menaces , et n'omirent aucun des motifs les plus capables de l'ébranler. ^ N'esl-il pas honteux , lui disoient-ils y T» que vous retenieî'"sur Vos terres un étranger qui » n'a d'autre but que d'anéantir le culte de nos y» dieux ? Il n'épargne ni soins , ni dépenses , ni r> fêtes pour élever sa religion sur les déj>ris de la i> nôtre. Il semble vous faire la loi jtisque chez vous » par la multitude des disciples qu'il y attire ; les » geiftils mêmes lui sont dévoués. A la dernière fête » qu'il a célébrée , il lui est venu plus de monde > qu'il n'en faut pour subjuguer toitt un royaume. j» Au reste , le docteur étranger a fait un outrage ^ manifeste à nos di^ux. Quoi de plus insultant que » d'exposer aux yeux d'une multitude innombrable 3» de peuples ^ un jeime enfant qui tranche la têlê
33o ' Lettres
» à notre dieu Peroumal? Ceux mésies de notre » religion sont si infatués de cet étranger , qu'iU 9 lui applaudissent , et battent des mains à la vue » de leurs propres dieux déshonorés. Si vous avex » la lâcheté de le souffrir plus long-temps sur yos 3» terres , nous avons résolu de l'en chasser nous--^ » mêmes à force ouverte^ »
Ce qu'on proposoit à ce prince étoit fort conforme à ses mclinations , mais il trouvoit de la difficulté dans l'exécution. Il risquoit tout en usant de violence. Car , d'un côté il avoit à craindre le ressentiment du Tala(^aîf<pn protégeoit les missionnaires : d'im autre côté il etott retenu par ses propres intérêts. S'il chassoit le missionnaire de sa peuplade ^ elle redevenoit un simple hameau ; tous les Chré-^ tiens qui étoient venus habiter ce Jieu désert^ ne manqueroient pas de suivre leur pasteur , et par-là il se fi:u3troit lui-^même de la meilleure partie de ses revenus. Ces raisons étoient pressantes pour ua homme timide et intéressé. Cependant l'intérêt céda pour celte fois à la haine extrême qu'il portoit à la religion. Il envoya dire au missionnaire, qu'il ne pouvoit plus tenir contre les instances et les me« naces des seigneurs ses voisins y et qu'afln de leur complaire , il lui ordonnoit de sortir dans trois jours de ses terres.
Une sommation si brusque nous déconcerta. Nous, fûmes quelque temps incertains sur te parti qu'il y avoit à prendre , et déjà nous penchions du côté de la retraite ; mais il nous parut bien triste qu'un prince de si petite considération ruinât en un kostant la plus belle et la plus florissante égKse de la mis-^ sion. Le seul nom du Talavai étoit capable de faire impression sur l'esprit de notre persécuteur» Le père Bouchet faisoit une machine pour monter une hor^ Jioge d'eau qu'il devoit présenter au Talavai. Il fil donc réponse au priace ^u'it étoit inutile de lui
ÉDIFIANTES IÇT CURIEUSES. 33l
donner trois jours pour sortir de ses terres , qu'un
Îuart^d'heure suffîsoit ; mais qu'ayant promis au 'alavai quelques machines qu'il souhaitoit , il atten^ doit qu'elles fussent finies ; qu'aussitôt après il îroit les lui présenter » et lui dire qu'étant tombé dans la disgr^ice du prince de Gatalour , qui le chassoît de toute l'étendue de ses états , il lui demandoit ui| petit coin dans le royaume pour s'y retirer , y bâtir une église , et former une peuplade de ses dis-^ ciples , qui ne resteraient pas un instant dans Âour , après qu'il en seroit sorti. G'étoit en elFet la réso-» lution des Chrétiens. Il y en eut même cinq où ûs, des principaux qui fureuLtrourer le prince , pour Jui déclarer que n'étant venus peupler Aour , qui d'ailleurs est une terre fort ingrate , que pour avoir la consolation d'être auprès de leur pasteur , s'il le forçoit à se retirer j ils se reiireroient avec lui , e(
Sue 9 par^ur retraite, ils réduiraient la peuplade 'Aour à son premier état de hameau.
Cette déclaration , jointe à celle que le missionliaitelui envoya faire par ses catéchistes^ fit rentrer le prince en lui - même ; il craignit é^lement là perte de ses rentes et la colère du Talavai. S'étant donc radouci , il fit réponse qu'il ne prétendoit pas ^ue le missionnsure se retirât , mais qu'il le pnoit e ne plus faire désormais de ces fâtes solennelles qui att^roient tant de peuple , et qui donnoient ombrage aux seigneurs ses voisins. La condition parut dure ; cependant on jugea qu'on n'auroit pas de peine à lui faire révoquer dans la suite sa défense ; ain^i , sans lui dire qu'on acceptoit cette condition y le père Bouchet continua d'exercer ses fonctionsi dans Aour cotnme auparavant.
Il arriva alors à un des catéchistes que le père avoit f nvoyés vers le prince , un accident dont nous fûines alarmés. Il avoit marché durant la plus grande
choeur dw jour , et ae trouvant fort altéré , il eut
332 TjEttres
l'imprudence de boire sans prendre les précautions ordinaires. Dès le moment il se trouva attacpié de cette grande indigestion , qu'on appelle aux Indes mordechin , et que quelques - uns de nos Français ont appelée mort de chien , s'imaginant qu'elle se nomme ainsi , parce qu'elle cause une mort violente et cruelle. En effet , elle se fait sentir par les douleurs les plus aiguës et qui forcent la nature avec tant de violence , qu'il est rare qu'on n'y succonibe pas , si l'on n'use d'un remède qui est fort en usage sur la côte , mais ^ui est moins connu dans les terres* Ce remède est si efficace , que de cent personnes attaquées de cette espèce de colique de miserere y il n'y en aura pas deux qu il n'arrache des portes de la mort. Ce mal est bien plus fréquent aux Indes qu'en Europe ; la continuelle dissipation des esprits , causée par les ardeurs d'un climat brûlant » affbibltt si fort la chaleur naturelle , que l'estomac ^t souvent hors d'état de faire la coction des aliment Le catéchiste donc réduit à ne pouvoir plus se traîner. » s'arrêta dans une peuplade à une lieue environ d'Âoûr^ et nous envoya avertir du triste état où il se trouvoit» Cette ncAivelle ne vint qu'à neuf heures du soir ; je volai sur le champ au recours du malade , ]e le trouvai étendu à terre presque sans connoissanee ^ et agité des plus violentes convulsions» Tout le vil* lage étoit assemblé autour de lui y et chacun s'empressoit de lui donner différentes droguesplus propres à irriter son mal qu'à le soulager. Je fis allumer un grand feu ; j'avois besoin pour mon remède d'une verge de fer; mais n'en trouvant point, je pris une faucille qui sert à couper le riz et les herbes. Je la fis ])ien rougir au feu ; j'ordonnai qu'on lui appliquât le dos de 1^ faucille toute rouge sous la plante du pied i à trois travers de do^t de l'extrémité du talon ; et afin qu'ils ne se trompassent poiitt dans une opération qu'ils n'avoient jamais vu faire » je
traçai avec du charbon , une raie noire à Tendroît sur lequel il falloit poser le fer ardent. Ils rappliquèrent fortement contre le pied , jusqu'à ce que le fer pénétrant ces peaux moites , qm sont dans les Noirs extrêmement dures , parvint jusqu'au vif , et se fit sentir au malade. Ce qu'on venoit de faire à ce pied-là , on le fit à l'autre avec la même précaution et avec le même succès. S'il arrive que le malade se laisse brûler, sans donner aucun signe de sentiment , c'est une marque que le mal est presque sans remède.
L'opération ainsi faite , je me fis apporter un peu
de sel pulvérisé , au défaut duquel on peut prendre
des cendres chaudes , et le répandant sur le sillon
formé par le fer , je lui fis battre quelque temps ces
deux endroits avec le dessous de ses souliers. Ceux
qui étoient présens ne pouvoient comprendre quelle
pouvoit être la vertu de ce remède ; mais ils furent
bien surpris , quand , en moins d'un demi - quart-*
d'heure, ils virent le malade revenir parfaitement
à lui j et n'avoir plus de ces convulsions , ni de ces
autres symptômes mortels qu'il avoit auparavant;
il lui restoit seulement une grande lassitude et une
soif pressante. Je fis bouillir de. l'eau avec un peu
de poivre et d'oignon que j'y fis jeter , et je lui en
fis prendre. Ensuite , après 1 avoir réconcilié , car il
n'y avoit que peu de jours qu'il s'étoit confessé, je
le laissai dans une situation fort tranquille, et je
repris le chemin d'Âour. Il fut en état , dès le len^
demain , de m'y venir trouver , et de rendre grâces
à Dieu de sa guérison.
Peut-être ne serez-vous pas fâché d'apprendre un autre remède dont je n'ai pas fait l'expérience , mais qui m'a été enseigné par un médecin habile (M. M ancuchi 9 vénitien ) , venu d'Europe , qui s'est fait une grande réputation à la cour du grand Mogol , où il a demeuré quarante ans. Il m'a assuré que son remède est infaillible contre toute sorte de colique.
334 LÈttRES
Il faut y ditril , avoir un anneau de jfer dSih poiiclî et demi ou environ de diamètre ^ et gros à propor-^ tion ; le faire bien rougir au feu , et misant étendre je malade siir le dos ^ lui appliquer l'anneau sur lé nombril , en sorte que le nombril serve comme dé centre à Tanneau ; le malade ne tardera jpas à en ressentir l'ardeur : il faut alors le retirer prompte*> ment ; la révolution subite qui se fera dans le bas-^ ventte dissipera en peu de temps toutes les douleurs^ Il se fait garant du prompt effet de ce remède , et m'assure qu il s'en est toujours servi aux Indes avec 5uccès»
Le trouble que le démoii prétendoit exciter dans l'église d'AoUr , ayant été apaisé d^ns sa naissance , j'en partis pour me rendre a Elacourrich^A Nandavanapaty fut la première peuplade que je trouvai sur ma route ; il y avoit autrefois Une fort belle église et une chrétienté florissante ; les guerres ont ruiné l'église , mais la chrétienté si:^siste encore , du moins en partie. J^y trouvai un grand ncNoibre de fidèles qui avoient bâti une petite église , dans laquelle il n'y a que \t^ parias (gens de la dernière caste ) qui s^assemblent pour y faire leurs prières. Ils me snp-^ plièrent de rétablir l'ancienne église ^ mais mes petits fonds ne me jjermettoîent pas d'en élever en tant d'endroits à la fois. Plusieurs 'gentils se joignirent aux fidèles pour m'âccompagner assez loin hors dé la peuplade.
\i Amhalaharen ( c'est-à-dire capitaine ) ^ bori vieillard , qui se souvient encore des missionnaires
Su'il y a vus > me combla d'honnêtetés , et m'offrit e travailler de concert avec les Chrétiens à ï-ebâtir l'ancienne église. Il m^ajoûta que ^i l'eml^lacement ne m'agréoit pas , il me doixneroit celui que je trouverois le plus commode ; qu'il s^engageoit même à pcie fournir une partie dû bois et de la paille nécessaires pour la coavrir-} qa'eAfin> je n'avois qu'à
ËDIFIAKTËS IT CURIEUSES. 535
donner mon consentement , et qu'il se chargeoit de tout. A moins que de connoître le génie de ces peu-^
Eles 9 on se laisseroit aisément surprendre par de si elles apparences. Je devois , ce semble > acquiescer à une proposition si avantageuse ; c'est pourtant ce que je ne fis pas. Autant les Indiens sont libéraux quand il ne s'agit que de promettre , antant sont-ils ingé« nieux à trouver des prétextes de retirer leur parole ^ dès qu'ils ont su nous engager dans quelque dépense. Je le remerciai donc de sa bonne volonté , en l'assurant néanmoins qiie j'en profiterois dans la suite ^ que je reviendrois dans peu de mois , et qu'alors je prendrois avec lui les mesures nécessaires pour la construction d'une église encore plus belle que l'ancienne ; que cependant je le priois de protéger toujours les Chrétiens de sa dépendance , et de penser lui-même qu'étant si près du tombeau , il devoit embrasser la religion qu'il reconnoissoit être la seule véritable^ et que j^lusieurs de sesparens avoient déjà embrassée.
Après avoir marché quelque temps dans les bois , j'arrivai sur les bords du Coloran , que je traversai sans beaucoup de peine. Je côtoyai ensuite ce fleuve , et je me trouvai dans un petit bois , dont les arbres sont fort agréables à la vue* Ils étoient chargés de fleurs d'un blanc qui tire un peu sur le jaune , de la grandeur à peu près des fleurs d'orangeé On me dit que ces fleurs étoient d'un goût exquis ; j'en cueillis quelques-unes , et je leur trouvai en effet le goût sniré ; mais peu après je fus atteint d'un tournoiement de tête qui aura quelque temps : c'est ce qui arrive , me dit - on , à tous ceux qui tiy sont pas accoutumés. Cette fleur est le fruit principal de 1 ar^ bre 9 et on en fait de l'htdle qui est excellente pour les ragoûts.
Je continuai mon chemin en côtoyant toujours le Coloran , et j'arrivai sur le midi à Ëlacourrichy«
336 Lettres
Lercatéchiste y étoit fort occupé à achever l'égKse, qui consiste , comme presque toutes les autres , en une grande cabane assez élevée , couverte de joncs , à TeiLtrémLté de laquelle il y a une séparation pour servir de retraite au missionnaire.
Le soir même de mon arrivée , }'appris par un exprès envoyé de Couttour , que le père Berthold y étoit fort mal d'une fluxion violente , qui lui étoit tombée sur les yeux et sur les oreilles ; c'étoit le fruit des mauvais traitemens qu'il avoit soufferts du^ jrant un mois de prison. Je partis sur le champ pour aller le secourir. Il faisoit un beau clair de lune , mais il falloit toujours marcher dans les bois y et mes guides s'égarèrent si souvent , que je ne pus arriver que le lendemain matin à Couttour. Je trouvai ]e père dans im état de soufirance , qui me fit com* passion. Le plus court remède eût été la saignée ; mais ni le nom ni l'usage de la lancette n'est connu ^ans ce pays. Leur manière de tirer lo sang est asses plaisante ; ils ne s^en servent que dans les maladies qui se produisent au-dehors ; lorsque quelque partie est affligée , ils la scarifient avec la pointe d'un couteau ; ensuite ils y appliquent une espèce de ventouse de cuivre , avec laquelle ils pompent l'air , et ils attirent ainsi le sang hors de la partie blessée , par les ouvertures que la scarilication a faites.
Nos Indiens sont si ignorans , qu'ils ne mettent aucune différence entre l'artère et la veine. La plu* part ne savent pas même si c'est une artère ou ua nerf qui bat , ni quel est le ressort et le principe de ce battement. Cependant , comme ils se piquent d'avoir plus d'habileté qu'aucune autre nation , ils avoient déjà donné plusieurs remèdes au missionnaire ; mais ces remèdes n'avoient fait qu'aigrir son mal. J'arrivai fort à propos pour son soulagements Dieu bénit mes soins , et le père , au bout de trois jours 9 se trouva tout à fait délivré de ses douleurs.
Comme
iDiriANTBS BT CUBIBUSBS* 337;
CôniEie il n'avoit plus besoin de mon secot^ ^ je ne songeai pins qu'à me rendre à Elacourrichy » oh ma présence deyenoit nécessaire. Les Chrétiens que j'y avois laissés , et ceux qui y étoient venus depuis mon départ y aiiroient murmuré d'une plus longue absence.
Je passai par plusieurs villages , car ces bois ea sont semés. J'eus la douleur de voir que dans tous ces endroits le nom du Seigneur est ignoré faute de catéchistes. Faut-il que notre pauvreté ne nous permette pas d'en entretenir un aussi grand nombre que le demanderoit une aussi vaste étendue de pays ? j en compte quatorze dans mon district , et il en laudroit cinquante ; encore ne sais-je s'ils pourroient suffire»
Il n'y avoit presque aucun Chrétien choutre ^ ou de famille honorable dans Elacourrichy ni dans les autres peuplades des environs. Tous étoient parias» Leurs âmes n'en sont pas moins chères à Jésus- Christ ; mais parce qu'aux yeux charnels de ces idolâtres , les parias sont gens vils , et dans le dernier, mépris parmi eux , le grand nombre de Chrétiens de cette caste , loin d'être un motif d'embrasser la foi , est peut-être le plus grand obstacle qui arrête ceux des castes distinguées. Le reproche ordinaire qu'ils font aux nouveaux fidèles , c'est qu'ils sont de-> venus parias , et que par-là ils sont déclins de l'honneur de leur caste. Rien ne rend notre zèle plus inefficace auprès de ceux des hautes castes que cette idée du parianisme , qu'ils ont attachée à notre sainte religion.
La moisson fut abondante dans une. autre peuplade située à l'ouest d'Elacourrichy , environ à une lîeue de distance. La curiosité avoit attiré beaucoup de ces peuples à mon église : ils me demandèrent avec empressement un ca^j^chiste pour les instruire : mais, hélas ! où en pouvois-je prendre un seul , qui ne fît ailleurs beaucoup plus de bien qu'il n'en
atttoît^it dêrti^Cètie peuplaide ? J'en voiili» tiret un de sen district poixt peu dé tetfij>g; lesChrëtiens vinrent aftsshôt nie trouver , et ni'exposèreni lenrs besmns eti tertoeà si pressans , (j[u'il me fut impossible de leur résister. Je n ai point de paroles qui puissent exprimer même une partie de la douleur que je ressémois de ifiPariqaer d'une SôrHftte fort légère, qui eût strffi potir rentrèlieti d'uil catéchiste : )e laisse à ceux qnr ùM véritablement du zèle pmtt Tagrandissetnent ' de l'empire de Jésus - Christ , à s'en former ttne jttste idée. J'aVbiie encore que parmi plusieurs autres cHil me detrieitjdèrent le baptême , j'aurois fort souhaité qn'il s'en fût trouvé un plus grand nombre des câstt'S distinguées ; rieii ne servirôit davantage à afcci-édîlèt la religion. Cependant si tous les parias vivoient aliisi saintement que celui dont je vais vous pâtler , loin que la rcligioil en fût avilie , elle en receiritill cèrtalneitient beaucoup de lustre.
G'étoit autrefois un homme d'itil libertinage outré» Sbtt humeur brusque et impérieuse l'avoit rendu redbhtâble dans lë pays ', mais Dieti changea tout à cWuJ) sort cdêût : on le vit remplacer lès désordres d^Uhé vie dissolue , par leà rigueurs de la pins sévère pénilenee. Après avoit obtenu lé consentement de sa femme pour vivre séparé d'elle , il se bâtit une petite hutte dans un champ écarté ; il distribua tous st* biens à seà enfans , et ne se téàervant d'autre fonds ijtte celui de la Providence , il alloit de temps étl temp^ ràmaâ^er des aumônes dans les villages d'alentour. Il n'en prenoit que la moindre partie pour ^ stibsisi^hce ; le reste , il le partàgeoit entre les preniieis pàutres qu'il tronvoit. Il passoit les jours enifiei^ dans un liéU retiré vis-à-vis de l'église ; $es jirières n'étoieht interrompue^ qne par l'abondance dé ies iàrtaes ; il ie confessoit sduVeàt , et tous les Hliil jours il âpprochôi* dé ta sainte table avec nne jj^été qui lottchoit le$ pli» insensible^* JàoUVekit il
ÉDIFIANTES ET CUftlEUSES. Zi^
Tènoit me trouver , et me demandoît tout en pleurs : « Croye»-vou9 , mou père , que Dieu daigne me » faire miséricorde ? Croyez-vous qu'il oublie mes » iniquités passées ? Quelle autre pénitence pour^ » rois-^je fiaire pour le fléchir ? Je ne lui demande » pas qu'il me traite comme son enfant , j'en suis » indigne : je souhaite seulement qu'un Pieu si boa >» et si miséricordieux ne soit plus en colère contre n moi. Que cette pensée est accablante ! J'ai offensé ft un Dieu qui est la bonté même. i>
G'étoit là le sujet ordinaire de ses méditations. Sôo
air et ses discours faisoient juger qu'il ne perdoit ja«^
mais de vue la présence de Dieu. La hame qu'il se
portoit à lui-même le conduisoit toutes les nuits dans
le fond du bois , où il maltraitoit son cwps par de
longues et sanglantes disciplines. A l'exemple de
saint Jérôme , dont il ne connoissoit ni le nom ni
la pénitence , mais instruit par le même maître y il
se frappoit rudement la poitrine d'un gros caillou ;
à la longue , il sV forma un calus qui ne le rendoit
pas pourtant insensible à la douleur. Les rigueurs
qu'il exerçoit sans cesse sur son corps , épuisèrent
enfin ses forces , et lui causèrent de fréquentes dé-r
faillances. J'eus beau lui défendre ces excès , ii
obéissoit pendant quelque temps , mais bientôt apràf
il se kissoit emporter à sa ferveur. Enfin , se senn>
tant attaqué d'iiydropisie , il vint me trouver à
Tanjaour oÀ il sut que j'étois ; il s'y confessa , et
reçut Notre-pSeigneur comme pour la dernière fois ;
car , bien que son mal ne Teôt pas réduit à l'extré-r
mité 9 il avoit un secret pressentiment que sa mort
approchoit. O si cette église avoit un grand nombre
de Chrétiens seknblables , que la religion en serait
honorée !
Un autre Chrétien des premières castes ne me donna pas moins de consolation. Sa vie étdit un mo-r dèle de toutes les vertus* La prière et le soin qu'ij
34o Lettres
prenoit d^enseîgner la doctrine chrétienne aux caté-chumènes faisoient sa principale occupation : il ne vivoit que des aumônes que lui donnoient les fidèles; souvent il distribuoit aux pauvres tout ce qu'il avoit pu recueillir , et s'adressant ensuite ou au catéchiste ou à quelqu'un des Chrétiens t « Mon frère , lui » disoit-il , j'ai recours à votre charité, Jésus-Christ » a pris aujourd'hui et sa part et la mienne, donnez- ^ moi de quoi subsister. r> Il étoit presque toujours ceint d'une méchante pièce de toile , afin d'engager Cârax qui le voyoient à lui en fournir une meilleure ; quand il en avoit reçu par aumône , à peine la portoit-il un ou deux jours; il en revôtoit aussitôt le premier pauvre qui se présentoit à lui , et alors il disoit en riant : Jésus-Christ ma dépouillé.
Son humeur toujours égale l'avoit rendu comme inaccessible à toutes les passions. Il reprenoit avec une sainte hardiesse les fautes qu'il remarquok , mais c'étoit d'une manière si aimable , qu'on se plaisoit même à souffrir ses réprimandes. Enfin sa vertu lui avoit attiré la vénération et l'amour de tous ceux qui le connoissoient. Si dans cette mission il y avoit plus d'ouvriers pour partager entr'eux le travail qui ficcable un si petit nombre de missionnaires , ils emploieroient plus de temps à cultiver chaque fidèle , et je suis persuadé que plusieurs de ces néophytes feroient les mêmes progrès dans la vertUr
Je célébrai la fête de l'Ascension^ Elacourrichy avec un grand appareil y et avec une foule de peuple la plus grande que j'aie encore vue ; le bois étoit aussi fréquenté que les plus grandes villes. Je baptisai près de trois cents cathécumènes: les confessions furent en si grand nombre , qu'il me fut impossible d'écouter tous ceux qui se présentoient.
Plusieurs qui , depuis long-temps , n'avoient pu participer aux sacremens , faute d'une église située flans un endroit comsaode ^ viiurent en foule s'ac^
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quitter des devoirs de vrais fidèles et commencèrent une vie plus fervente. Quelques autres , que la crainte et le commerce des idolâtres avoient engagés dans des actions contraires à la pureté de notre sainte loi , vinrent se prosterner aux pieds des autels , pleurer leurs ëgaremens, et jurer au Seigneur une fidélité inviolable. J'aurois infailliblement succombé ^ous le poids du'' travail qu'il me (allui soutenir jour et nuit , si une ndnvelle alarme ne m'eût procuré deux ou trois jours de repos.
Le Nabab du Carnate , conquis par le grand Mogol , songeoit à se faire payer par la force le tribut que refusoit le Chilianékan. Le bruit se répandit tout à coup que lés troupes mogoles étoient déjà entrées dans les terres du prince d'Ariélour , frère du prince dont relève Ëlacourrichy ;la peur saisit nos Chrétiens et les dispersa à l'instant. Les catéchistes eurent pourtant la précaution de cacher cette nouvelle aux catéchumènes que je baptisois. La cérémonie achevée , je sortis hors de l'église, et Je fus fort étonné de la solitude où je me voyois ; j'en demandai la cause au peu de fidèles qui ne m'avoient pas encore abandonné : ils me conjurèrent pour toute réponse de fuir au plus vite. Quelques-uns même , sans me rien dire , retiroient le| ornemens de l'église, et les transportoient dans le fond du bois. Ceux qui venoient de recevoir le baptême, n'eurent pas le temps de m'imporlunèr , selon leur coutume , pour avoir des .médailles et des chapelets; chactm fuyoit en hât0 dans la peuplade.
Pour moi , je jugeai que c'éloit là de ces terreurs paniques auxquelles nos Indiens se laissent aisément surprendre. Cependant j'ordonnai à quatre ou cinq des moins timides de s'avancer du côté de l'ouest d'où partoit l'alarme , afin de s'instruire par euxmêmes de la vérité de ces bruits. Ils partirent sur le champ } maitt à» leur contenaacç , on eût dit qu'à
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chaque pas 3s éloîent sur le point de tomber parmi les lances et les sid>res* Ils entrèrent dans plusieurs villages qu'ils croyoient réduits en cendre , et tout y ëtoit calme et tranquiUe ; ils demandèrent des nou« velles de Tennemi, et on leur demandoit à eux-mêmes Ae quel ennemi ils vouloient parler. Revenus de leur fraj^ur, ils ne jugèrent pas à propos d'aller plus avant ; ils retoumèrelit sur leurs pas , ^ea confus d'avoir pris l'alarme si légèrement. J'envoyai dès le lendemain rassurer tous les Chrétiens qui s'étoienc l^éfngiés au-delà du Coloran, et ils se rendirent en foule à mon église.
Les fêtes de la Pentecôte , de la très-sainte Trinité et du saint Sacrement, furent sanctifiées par une suite continuelle de confessions , de commimions et de lMq)témes; mais la consolation intérieure que je goAtois ne dura pas long-iemps. J'appris que le prince ^e Catalour inquiétoit encore le père Bouchet éàu^ son église d'Aour, que môn^e les catéchistes n'osoîetft |>lus parcourir l^s villages de ses dépendances^ ni vendre visite aux fidèles. L'unique moyen de Je ra»mener à la raison , étoit de s'adresser au Takvai; ce Sieul nom le feisoit trembler d -effroi; on rapporte «nème qu'un jour ayant résolu de voir la capitale du ^t)yaume, séjour ordinaire du T^avai, il se mit em frais pour y paroitre avec plus de distinction ; mais wi'étant assez près de la ville , il n'eut jamais la hap- Ndièsse d'y entrer ; il s'imagina que tout se disposoit ^Mmr le mettre aux fers et le dépouiller de son petit état. La frayeur qui le saisit fut si grande ^ qu'il rei>roussa chemin à l'instant^ et regagna Catalour avec ^nne* célérité qui surprit ses sujets. Il publia , |iotir ^nver son honneur, qu'une maladie l'avoit contraint *è nti retour si précipité.
Ce prince fil réflexion que si le père porloit >ses plaintes au Talavai , ce >gouvenieur> qui Ta toujoiM^ tomblé d'amitié , «ne «an^cvoit pas mioi fme ju»-
ÉDIFIANTES ET CiURIEUSES. 543
tice de tant de vexations uijusies. U prit 4onc des xoe^ures pour apaiser le niissiounaire, quoiqu'il n'en fut pas moins déternuiué k inquiéier les £lir/éûeos .dans toutes les occasions. Le père qui ne ^angeoît qu'à procurer la paix à son église , jcrut devoir lui témoigner le peu de fond qu U iaisoîi sujt ses prormesses. i<£'en.est trop, seigneur, lui dit-il, jusry^ qu'ici je n'ainen omispoiu'^agner votre aSeckboo; » la grande peuplade jque ma présence a formée j^ » Aour, a feri grossi vos revenus; vous ikez des » droits considérables des marchands que jLe cpocoucs >» des £lhjDétien6 attire sur vos terr<>s ; diaque^fète que » je célèbre est marquée par «les préseus que je voi|S » envoie ; c!est peu de chose , il jest vrai ^-mais <;e peu » est conforme à la pauvreté dont je Cais profession. » Que pouvez-vous me reprocher? ^^ai*je>pas soin 9> d'entretenir jles peuples «dan s TobéisscHice -et k sottie mission qu'ils vous doivent? Y en a-t-il un seul 9» parmi les iChréiiens dont vous ayez sujet de vous » plaindre , et dans l'occasion ne sont-ce pas vos » meilleurs soldats? Commeiit payez-^oqs -touç ces » services ? N'avez-vous pas chercherons le3 moyens » de me chagriner? Si vous me soiiffrez dans vo>$ » états, n'est-ce pas par intérêt plutôt que par affec-. » 'tion? Yous me forcerez enfin d'éclater: le Ta- » lavai est équitable^ il saura cendre justice à ^ui y> elle est due. »
dette réponse déconcerta Je prince de dataloi^r ; mais il fut désolé par une autre affaire qui luifRirvim au méme^temps, et qui éloil capable de le perdre, si le ^alavai eut été moins désintéressé, ou s'il ^ût trouvé dans le pè^e Bouchei un 'homme susceptible «de sentimens de vengeance. A une lieue de 'Tichif apaly , s'élève une colline sur laquelle les gentils ont .ccmstruit un temple dont ils ont confié la garde à ua célèbre Jag/iî (pénitent gentil). Les dehors.de sa vie aut^ilai ^i associé uii grand nombre -d autres
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joghis qui virent sous sa conduite. Quoicp'on ait as* signe pour leur entretien une vaste étendue de pays et un grand nombre de villages, le chef de ces pé- Bitens, loiu de partager avec eux ce qui est destiné à la subsistance commune , les envoie dans toutes les contrées voisines amasser des aumônes 9 et les oblige à lui apporter chaque mois une certaine somme qu il consacre à l'idole^ Ce sont de vrais brigands qui portent la désolation dans tous les villages, et qui s'enrichissent des extorsions et du pillage qu'ils font sur le peuple.
Deux de ces joghis entrèrent sur les terres àvt prince de Catalour ; \m soldat dont ils vouloient tirer quelque aumône par force, appela à son secours d'autres soldats de ses voisins ; tous se jetèrent sur les deux mendians , et les renvoyèrent à leur montagne meurtris de coups. Le premier joghi se croyant insulté lui<^méme dans la personne de ses pénitens , forma le dessein d'en tirer une prompte vengeance. Sur le champ il fit arborer au haut du temple un drapeau qui se découvroit de tous les pays d'alentour* A ce signal , tous les joghis de sa dépendance s'attroupèrent au nombre de plus de mille, et se ranfèrent autour de l'étendard. Ils se préparoient déjà fondre sur les terres de Catalour , pour y mettre tout à feu et à sang.
La reine de Tichirapaly qui de son palais avolt aperçu l'étendard levé, voulut savoir de quoi il s'agissoit. Dès qu'elle en fut instruite , elle dépêcha des soldats vers le prince , et lui donna ordre de venir incessamment à la cour pour y rendre compte de l'attentat commis contre des hommes consacrés au culte de ses dieux. Cet ordre de la reine et les fureurs des joghis jetèrent le prince de Catalour dans une grande consternation. Il étoit perdu sans ressource y si le père Bouchet n'eût travaillé à le tirer de cette loauvmse afiiaire* J^ missionnaire s^ transporta à la
conr , il adoucit d'abord Tesprit de la rane^ ensuite il exposa le fait dans toutes ses circonstances en présence du Talavai, et il rendit un si bon témo^age de l'innocence du prince , qu'il fut pleinement justifié. La vérité ainsi éclaircie , le prince en fut quitte pour quelques présens qu'il fallut faire à la reine et au joghi montagnard, et ces présens achevèrent de conjurer la tempête. Il ressentit les obligations qu'il avoit au missionnaire , et charmé d'une générosité dont il n'avoit point vu d'exemple , il lui promit avec serment de ne plus le troubler dans l'exercice de ses fonctions. La paix rendue à l'église d' Aour donna le loisir au père Bouchet d'employer son zèle à apaiser d'autres troubles excités contre les Chrétiens de Chirangam. Un temple célèbre érigé au démon , rend cette île fameuse parmi les idolâtres. Le père fiouchet avoit fait élever une église dans le même lieu ; c'étoit insulter au prince des ténèbres jusque sur son trône. On étoit surpris que cette église put subsister parmi tant d'ennemis qui conjuroient sa ruine; elle subsistoit pourtant , et le nombre des fidèles qui crois*soit chaque jour, faisoit espérer de voir bientôt le christianisme triompher de l'idolâtrie jusque dans ses plus forts retranchemens.
Jje gouverneur de Cbirangam animé par les prêtres des idoles, résolut d'éclater contre les néophytes. Un jour qu'ils étoient assemblés dans l'église , les soldats et les habitans de l'île fondirent pêle^-mêle sur les serviteurs de Jésus-^Christ, et les traînèrent dehors en vomissant mille blasphèmes contre le vrai Dieu. On enleva tout ce qu'ils avoient, jusqu'aux images et aux chapelets que ces néophytes conservent précieusement. Un jeune homme qui ne put soufinr l'outrage qu'on faisoit à la religion , eut le courage 4^ reprocher vivement aux gentils les impiétés qu'ils venoient de commettre. Il reçut à 1 instant la récompense de son zèle. Ces furieux se jetèrent sur lui.
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le traînèrent ptir «ouïes les rms , le chargèrent de «CHi|]ts , et lui procucèrent la gloire de verser beaucoup ,ëe sang pour la foL
Le ipèrre Boûchet averti ^le Toppressioa où ^toit ta chrétienté deOurangam, porta ses plaintes à la cour. Le^u^erneury fut cité à Tinstant, et après bien ^es reproches qu'on lui fit de son avarice et de sa cruauié^ il eut ordre de rendre au pkitôt aux néophytes tout ce .qui leur avoit été pris. Rien n'est plus diÊcile que de drer des indiens les choses dont ils se trouvent une fois saisis. Le gouverneur ne put se résoudre à voir sortir sa proie de ses mains, ilconoptoit sur la clémence du Talavai , persuadé qu'il n'en leiendroit jamais aux extrémités de rigueur que méjritoit son obstination.
Dieu fit voir alors qu'il vengeoit les intérêts de cette église désolée. Le ministre impie qui avoit profané :1e lieu saint et maltraité les fidèles , fut dou- UemeiU piuii» Sa fidélité par rapport au maniement •des .deniers publics de viirt suspecte , et on lui de- -mandases comptes. Mais parceque parmi <^s peuples, ^êlre recherché sur cette matière et être condamné, «n'est qu'une même chase , il fut taxé à cinq mille écus qu'il devoit porter incessamment au trésor. Comme 11 diiféroit toujours, ses<lélais furent suivis .d'un châtiment dont il lui fallut dévorer toute la honte. Un jour qu'il s'y attendoit le moins , des soldats acmés entrèrent de grand matin dans sa maison , ;Je saisirent, le conduisirent au palais; là on mit sur tses épaules une pierre d'ime pesanteur énorme, qu'il fut conlraililde porter jusqu'à ce qu'il eût satisfait .an payement. 'Ce coup humilia son esprit superbe , jouais il ne changea pas son mauvais-cœur.
iPeU'dé jours après il lui arriva une autre aventure
v^ii tftétrit à jamais sa réputation. Il é toit Brame, et
Tenoit 'd'épouser «ne Bramine. 'Celle-ci avoit été
tiaariée dès'SO&tbas âge^à^unaut^e Brsone qui «o^
ÉDIFIANTES ET CfTlilEUSBS. 3^7
joit le monde y et dont on n'entendoit plus parier* Le jour même qu'on Im amena son épottse j et qu'il ëtoit le plus occupe de la fête , le premier mari arrira À Tichûrapaly* Snr k nouvetle que «a femme aroit passé en d'aatres mains , il court à la mataon dit nouvel époux , et i«i reproche pubttqfiemeiit 4^opprobre et l'infamie dont il wnoit de ae cocrmr : car Tenlèvement d'une Bramine est parmi ces peupies un crime impardonnable.L'iiidîçiiatîon que ion conçnt d'une action si infiamante atterra le gouverneur ; il vit bien que sa perte émit certaine^ ^ -son ennemi demandoit jiastice; il n'omit rien pour le fléchir: larmes, prières, offres, tout fbt mis en ^eeuvrè. Enfui , on parla d'accommodement; il fallut remettne la Bramine entre les mains du premier mari , et payiev ce jour-là même au Brame , la somme de •cinq ceonds écns dont ils étoient oonrenus ensemble.
Xie Brame n'eut pas plutôt d'argent qu'il siffla poriter sa plainte au Talavai; « et afin que vous* ne oon- » tie% pas, seigneur, lui dit-il, qu'il est coupcâ)le du i» criine énorme dont 'je l'accuse , -voici la somme » qu'il m<a mise en main pour apaiser ma }nste ia«- )> dignafiîon. "» I^e Tala^iai , qui es t Brame 1 ui-méme , ïessen tk toute la ^baleur d'«ine ^action qui déshonoroit sa ^gte : il aissembla les principaux Brames ûk la ocmr , et «ita «le coupable en leur présence. Le 'Crime é toit, trop bien prouvé pour que l'accusation pMiétpe rendue tospecte : ainsi ce madheuvens s^
leurne songea plus qu'à implorer la misérioorâfe ses j«^s. 'll)p£»trt au milieu du conseil coureit d'utti v^«uiL (haillon^ les clie«veux épars, se roulam -fifur ie fMé , et glissant les pins hauts cris. Il em à soutenir ifie'Sanglans'repTocheS'd' une action, dont la %emte jre%ora4)oit «ur toute 4a «asle des Brames ; et l'on «e douioit point qu'après wne pareille flétris^ Mre , il ne se bannit lui-<méme de son pays pour Mcher -sa («mifuiion daatii 4es i>é^6iis 4e$ plus élon
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^ëes , et y traîner les restes d'une vîe obscure. Mais le Talavai , bien plus porte à l'indulgence qu'à la sëvérilé , le fit revenir au palais , et lui parla d'une manière propre à le consoler de sa douleur. «< Les o> hommes ne sont pas impeccables , lui dit - il ; y> votre faille n'est pas sans remède , ne songez plus 3> qu'à contenter le Brame ^ et à réparer désormais , y> par une conduite sage et modérée , le scandale 0» que vous ayez donné à tout le royaume. »
Ces paroles rendirent la vie au gouverneur ; il s'aocommoda avec le Brame ; il remplit les dures condi-* lions qui lui furent imposées , et rentra ainsi dans l'exercice de sa charge. La nouvelle humiliation d'un t)ersécuteur si déclaré des Chrétiens servit d'apologie à leur innocence : il n'y eut pas jusqu'aux gentils qui ne reconnussent que la main du vrai Dieu s'étoit appesantie sur lui. Les fidèles intéressés dans le pillage de Chirangam ne laissèrent pas d'en souffrir; il &'excusa toujours de rendre aux néophytes ce qu^il leur avoit ravi, sur ce que tout son bien avoit été employé, à terminer sa malheureuse affaire. Il n'en demeura pas là ; il se prévalut dans la suite de quèt
Îrues troubles qui arrivèrent , pour chasser tout à ait les Chrétiens de leur église. Il usa pour cela d'un artifice qui lui réussit : il fit mettre dans, le saint lieu l'idole qu'on nomme Poullear, convaincu que les fidèles n'oseroient plus s'y assembler* Il ne se trompoit pas : la profanation du temple saint porta la plus vive douleur dans le cœur des néophytes ; le parti qu'ils prirent , fut de raser toUt à fait l'église , a l'exemple de ces pieux Israélites , qui détruisirent l'autel que les gentils avoient profané par leurs sacrifices , et par l'idole qu'ils y avoient placée.
Pendant les deux mois que j'ai demeuré à Elacourrichy , j'ai e u beaucoup plus d'occupation que ne m'en auroient p u fournir les plus grandes villes. Il me ialloit chaq ue jour administrer les 3acremens , sou-^
Sdifiantks et cueieuses. 349
faigeT les malades qu'on apportohà macabane, iii»^ truire les catéchumèiies , recevoir les yisites des ^ntUs 9 fiûre^ chacun qnekjne dîscoors sur la reU** gion , répondre aux questions qu'ils me proposoîenf » sans néanmoins entrer avec eux en dispute. L'expérience nous a appris que ces sortes de disputes » où ils ont toujours le dessous 9 ne serrent qu'à les aigrir , et qu'à les aliéner de notre sainte religion. U fa« se Élire à soi-même les objections qu'on voit qu'ils peu-^ Tent iaire , et j donner aussitôt la solution : ils la trouvent toujours bonne , quand ils n'ont pas proposé eux-mêmes les difficultés auxquelles on répond*
Surtout il faut leur donner une grande idée du Dieu que nous adorons ; leur demander de temps en temps si les perfections que nous lui attribuons » ne sont pas dignes du vrai Dieu , et s'il peut y en avoir un qui ne possède pas ces qualités augustes ; sans entrer dans le détail des chimères et des infa-> mies qu'ils racontent de leurs divinités. Ce sont des conséquences qu'il faut leur laisser tirer d'euxmêmes , et qu'ils tirent en effet , avouant souvent , sans qu'on Ifes en presse , que ces perfections si admirables ne se trouvent point dans les dieux qu'ils adorent. Quand même leur orgueil les empêcheroit de faire cet aveu , il &ut bien se donner de garde del'exiger par la force de la dispute ; il nous doit suffire de les renvoyer dans cette persuasion , que nous adorons un Dieu unique , éternel , tout-puissant , souverainement parfait, et qui ne peut ni commettre > ni souffrir le vice. Ils se retirent pleins de la grandeur de notre Dieu , pleins d'estime pour ceux qui l'adorent, et de respect pour ceux qui enseignent à l'adorer.
Outre tous ces exercices du ministère apostolique » il faut encore se précautionner contre la haine des idolâtres , entrer , malgré qu'on en ait , dans les affaires temporelles des néophytes , et accommoder la plu^
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part de kvrs diflE^raiid») afia de les empêcher dTs^roir lecours aux juges génies. Ce seul e«dbsrras auroit de ^oî occuper un iiMssîottnaîre tout endier : aussi pour n'y point perdre trap de temps y je Tenvoie la discussioD de leurs procès à des Ghrëtiens kainles y. dont je les ûiis convenir auparavant , et au jugement desquels ils promettent de s'en rapporter.
J^tois encore à Ëlacourricli^ vers la mi^mai , ^i est la saison où les vents commencent à souffler avec impétuosité : ils se déchaînent alors avec tant de fureur , et ils élèvent en l'air des nuées de poussière si épaisses 9 qu'elles obscurcissent le soleil; en sorte qu'on est quelquefois quatre à cinq jours sans l'apercevoir. Cette poussière pénètre partout , elle saisit le gosier , et cau$e sur les yeux des fluxions si vio-^ lentes , qu'on en devient souvent aveugle* Il est alors presque impossible de marcher du côté de l'ouest d'où vient la tempête. Les Indiens y sont plus fûts que les Européens ; cependant ils en souflrent beaucoup , et c'est pour plusieurs une raison légitime de s'absenter de léglise.
Ces grands vents sont les avant -* cftureurs des pluies abondantes qui tombent vers la côte occidentale de l'Inde , et sur les montagnes de Malabar , d'où se forme le fleuve Coloran , qui porte la fertilité dans les royaumes de Maissour » de Maduré , du Tan jaour , et du Choren-Mandalam. Les peuples de rinde attendent ces pluies avec la même impatience que ceux d'Egypte soupirent après ïinondation du JNii*
On croyoit quç le fleuve grossiroit cette année avant la saison ordinaire , parce que les vents avoient commencé à souffler bien plutôt que les années précédentes. Mon dessein étoit de partir d'Ëlacourricby , dès que les eaux paroitroient , afin de pénétrer du côté du midi , dans une province où l'on n'a jamais vu ai missiOUMiiie ni caiéchifite ; mais les vents eurent
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 35t
beau souffler , h fleuye demeuroit tovîoiirs à sec> et Von étoit dëjà dans rapprébéosion dlvtae foinine gé^ nérale. Cependant les pluies ëloîeii?! tond^ëes dans leur temps 9 et les eauit qui descendent avec rapi«« dite des montagnes , seroient entrées dans le Ck>loraa plutôt même qu'à l'ordinaire ^ si le roi de Maîssour n'en avoit arrêté le cours par une digne énorme qu'il avoit fait constroire et qui occupoit toate la lar-^* geur an canal. Son dessein étoit d§ détourner les eaux par cette digue , afin que se répandarft dans les canaux qu'il atoit pratiqués y elles vinssent arroser ses campagnes. Mais en même temps qu'il songeôit à fertiliser ses terres et à augmenter ses revenus , il roinoit les deux royaumes voisins , celui de Maduré et celui de Tanjaour^ Les eaux n'auroient commencé à y paroître que sur la fin de juiUet , et le cailal eût été tari dès la mi-septembre.
Les deux princes , âtteiilifs au bien de leur* royaumes , furent irrités de cette entreprise : ils se liguèrent contre Tennemt commun , afin de le contraindre par la force des armes , à rompre une digue si préjudiciable à leurs états. Us faisoient déjà de grands préparatifs , lorsque le Coloratt vengea par lui-même ( comme on s'exprimoit ici ) l'affront quô le roi faisoit à ses eaux en les retenant captives. Tandis que les pluies furent médiocres sur les montagnes , la dif^iie subsista , et les eaux coulèrent lentement dans l(rs canaux préparés : mais dès que ces ploies tombèrent en abondance, le fleuve s'enfla de telle sorte , qu'il entr'ouvrit la digue , la renversa , et l'entraîna par la rapidité de son cours. Ainsi le prince de Maîssour , après bien des dépenses ino^ liles , se vit frustré tout à coup des richesses immenses qu'il s'étoit promises. Le canal ne fut pas long-temps à se remplir, et la joie fut d'autant pins grande parmi ces peuples , qu'ils s'attendoient déjà à une stérilité proehaine* Ou ks rayait transportés
hors dVux-mémes courir en foule vers la rivière f afin de s'y laver , dans la persuasion ridicule où ils sont que ces premières eaux purifient de tous les crimes , de même qu'elles nettoient le canal de toutes ^es immondices.
Comme le Coloran ëtoit encore guéable, je le traversai au plutôt , afin de me rendre à Counam- ^m j et d'y attendre une occasion favorable de me transporter à X^uijaour. C'est dans ce royaume que la foi est êruellement persécutée ; et c'est de cette per^ sécution que je vous entretiendrai dans mes premières lettres. Vous jugerez assez par ce que j'ai l'honneur de vous écrire , que si nos travaux sont mêlés de bien des amertumes y Dieu prend soin de nous ^n dédommager par les nruits abondans qu'il nous fait récueillir.
LETTRE
Du père de Bourzes , missionnaire de la Com*^ pagnie de Jésus aux Indes , au père Etienne Souciet 9 de la même Compagnie*
Mon révérend père,
Lorsque j'étois sur le point de m'embarquer pour les Indes , je reçus une de vos lettres , par laquelle TOUS me recommandiez de consacrer quelques momens à ce qui peut regarder les sciences » autan l que me le permettroient les occupations attachées à l'emploi de missionnaire , et de vous communiquer en .même temps les découvertes que j'aurois faites. Dans le voyage même , j'ai pensé à vous contenter; mais je manquois d'instrumens 9 et vous savez qu'ils sont
absolument
ÉDIFIANTES ET CURlÉÙSESé 353
absolument nécessaires , quand on yf tu iEiatire <}uelque chose d'exact. C'est pourquoi je n'ai fait qu^ de ces observations où les yeux seuls sufE^e^t, s.an# qu'ils aient besoin d'un secours étranger.
Je commencerai par ime matière de {)hy6iqu6 qui aura quelque cbose de nouveau pour x^m qMÎ n'ont jamais navigué , et peut-êtr^ mêtne pour ceux qui ayant navigué ne l'ooit pas obsejrvée avec beau-^ coup d'attention. Vous avez lu ce que disent les philosophes sur les étincelles qui paroissent diutajut la nuit sur la mer ; mais p^t-êire aureii-vous trouva qu'ils passent fort légèrem^ent sur ce phénomène $ ou du moins qu'ils se sont plus appliqués à en rendre raison conformément k leurs principef» , qu'à le bien exposer tel qu'il est. Il me semble podirtant qu'avajui que de se mettre à expliquer les merveilles de la sa^ ture , il faudroit s'efforcer d'en bien conjioître toutes les particularitésé Voici ce qui m'a parM le plus dignô d'être remarqué sur la matière présente*
ï.° Lorsque le vaisseau fait bonQ.e r^ute; oti voit souvent une grande lumière dans le sillage , je veuac dire 9 dans les eaux qu'il a fendues et conune brisées à son passage. Ceux qui n'y regardent pas de si près ^ attribuent souvent cette lumière , ou à la lune , ou aux étoiles , ou au fonal de la poupe* C'est en effet ce qui me vint d'abord datts l'esprit, la première fois que j'aperçus cette grande lumière* Mais comme j'avois une fenêtre qui donnoit sur le sillage même $ ]ë me détrompai bientôt , surtout quand je vis que cette lumière paroissoit bien davantage 9 lorsque la lutte étoit sous rhorizon , que les étoiles ^toîent couvertes de nuages , que le fanal étoit éteint ; enfin lorsqu^flU* cune lumière étrangère ne pouvait éclairer la sur£sie0 de la mer.
2.0 Cette lumière n'estpas toujours égale. A certaltii jours il y en a peu , ou point du tout ; quelcfuefoiâ eila est nias vive , quelquefois plus languiSf^ ^
354 Lettres
des temps où elle est fort étendue , d^auires où elle
Test moins*
• 3.® Pour ce qui est de sa vivacité , vous serez peut-être surpris quand je vous dirai que j'ai lu sans peine à la lueur de ces sillons , quoiqu'élevé de neuf ou dix pieds au-dessus de la surface de l'eau. J'ai remarqué les jours par curiosité; c'étoit le 12 juin 1 704 ? et le 10 juillet de la même année. 11 faut pourtant vous ajouter que je ne pouvois lire que le titre de mon livre , qui étoit en lettres majuscules. Cependant ce fait a paru incroyable à ceux à qui je l'ai raconté : mais vous pouvez m'en croire , et je vous assure qu'il est très-certain.
4.° Pour ce qui regarde l'étendue de cette lumière y quelquefois tout le sillage paroît lumineux à trente ou quarante pieds au loin ; mais la lumière est bien plus foible à une plus grande distance.
5.*^ Il y a des jours oit l'on démôle aisément dans le sillage les parties lumineuses d'avec celles qui» ne le sont pas : d'autres fois on ne peut faire cette distinction. Le sillage paroît alors comme un fleuve de lait qui fait plaisir à voir. C'est en cet état qu'il me parut le 10 de juillet 1704.
6.° Lorsqu'on peut distinguer les parties brillantes • d'avec les autres , on remarque qu'elles n'ont pas toutes la même figure ; les unes ne paroissent que comme des pointes de lumière , lés autres ont à peu près la grandeur des étoiles telles qu'elles nous paroissent ; on en voit qui ont la figure de globules d'une ligne ou deux de diamètre : d'autres sont comme des globes de la grosseur de la tête. Souvent aussi ces phosphores se forment en carrés de trois ou quatre pouces de long , sur un ou deux de large. Ces phosphores de différentes figures se voient quelquefois en même temps. Le 12 de juin, le sillage du vaisseau étoit plein de gros tourbillons de lumière , et de ces carrés oblongs dont j'ai paflé. Un autre jour que
ÉblMANtRS Et CtïRÎËtJSÉSé 3Sâ
liotte vaisseau avançoit lentement, ces tourl>illond paroissoient et disparoissoient tout à coup eh fbrm^ tfëclalrs.
7.*» Ce n^est pas seuletnfent le passage d*uh Vais-* seau qui produit ces lumières , les poissons laissent aussi après eux un sillage lumineux , qUi éclairé asset» pour pouvoir distinguer la grandeur du poisson ^ et connoître de quelle espèce il est. J*ai vu qtielquefois une grande quantité de ces poissons , <juî eh se jouant dans la mer ^ faisoient une espèce de (eu d^artificè dans Téau , qui avoit sDn agrément. Souvent unô corde mise en travers suffit pour briser l'eaU, eil îsorle qu'elle devienne lumineuse*
8.^ Si on tiré dé Teau de la met, potir jpéu qu'on la remue avec la main dàhS les ténèbres , on y verra une infinité de parties brillante^.
g.'^ Si Ton trempé un linge dans l'eau de la iheir 1 on verra la même chose quand on se met à le tordre dans uti lieu obscUr ; et même quand il est à demi sec , il ne fbut que le Iremuer pour en voir sor^ tir quantité d'étineelléâ.
îo.'° Lorsqu'une de ces étincelles est une :foîs for-* mée , elle se conserve long-temps : et si elle s'attache à quelque chose de solide , pat exemple aux bordd d'un vase , elle durera des heures entières»
1 1 .^ Ce n'est pas toujours lor^ue la mer est le plus agitée , qu'il y paf oît le plus de ces phosphores , ni même lorsque le vaisseau Va plus vite. Ce n'esi pas non plus le simple choc àes vagues les uues contre les autres qui produit deà étincelles , du moins je ne l'ai pas remarqué. Mais j'ai observé que le choc des vagues contre le rivage en produit quelquefois en quantité. Au Brésil , le rivage me parut un soir tout en feu , tant il y avoit de ces lumières.
1 2.^ La production de ces feux dépend beaucon de la qualité de l'eau ; et si je ne me trompe , gén nl^ueat parlant ^ on peut avancer ^1^ e eu
é^dl f celte lumière est plus grande , lorsque Teau est plus grasse et plus baveuse ; car en haute mer Teau n'est pas également pure partout : quelquefois le linge qu'on trempe dans la mer revient tout gluaut. Or , ] ai remarqué plusieurs fois que quand le sillage étoit Iplus brillant, feau étoit plus visqueuse et plus grasse , çt qu'un linge mouillé de cette eau rendoit plus de lumière lorsqu'on le remupit.
i3.^ De plus, on trouve dans la mer certains endroits au surnagent je ne sais quelles ordures de différentes couleurs , tantôt rouges , tantôt jaunes. A les voir , on croiroit que ce sont des sciures de bois : îios marins disent que c'est le frai ou la semence de baleine : c'est de quoi l'on n'est guère certain. Lorsqu'on tire de Teau de la mer en passant par ces endroits , elle se trouve fort visqueuse. Les marins disent aussi qu'il. y â beaucoup d!e ces bancs de frai dans le nord , et que quelquefois pendant la nuit ils paroissent tout lumineux , sans qu'ils soient agités par le passage d'aucuu vaisseau , ni d'aucun poisson,
i4»'^ Mais pour confirmer davantage ce que j'avance , savoir , que plus l'eau ^st gluante , plus elle èÉ% disposée à être lumineuse , j'ajouterai une chose assez particulière que J'ai vue. On prit un jour dans iiotre Vaisseau , un poisson que quelques-un^ cru<rent être une bonite. Le dedans de la gueule du poisson pai'oissoit durant la nuit comme un charbon allumé^ de sorte ^ue sans autre lumière je lus encore les même^ caractères que j'avois lus à la lueur du filage. Cette gueule étoit pleine d'une humeur visqueuse.; nous en frottâmes un morceau de bois qui devint aussitôt tout lumineux;; dès que l'humeur fut desséchée, la lumière s'éteignit.
Voilà les principales observations que J'ai faites sur ce phénomène : je vous laisse à examiner si toutes ces particularités peuvent s'expliquer dans le système de ceki!! ^ui établissent pour principe dç cette
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. SSy
lumière , lé mouvement de la matière subîîlé ou dék globules , causé par la violenté agitation: des sels.
Il faut encore vous dire un mot des iris de la méf • 3 e les ai remarques après une grosse tempête crue nous essuyâmes au càp de Bonne-Ëspërancie. JLà mer étoit encore fort agitée , le vent émpôrtoit le haut des vagues , et en formoit une espèce de pluie où les rayons du soleil venoient peindre les couleurs de riris. Il est vrai que Tiris céleste a cet avantagé sur riris de la m«r, que ses couleurs^ sont bien plu's vives 9 plus distinctes, et en plus grande quaïititi^. Dans riris de la mer , on ne distingue guère que deu^ sortes de couleurs : un jaune soinbre du côté du soleil , et un vert pâle du côté opposé. Les autres couleurs ne font pas une assez vive sensation pour pputoir les distinguer. En récompense , les iris de la mer sont en bien. plus grand Bombre; on en voit vingt et trente en même temps , on les voit en plein midi et on les voit dans une situation opposée à l'iûs céleste ; c'est-à-dire , que leur courbure est coiMne tournée vers le fond de la mer. Qu'on dise a|>rès cela que dans ces voyages de long cours on ne voit que la mer et le ciel : cela est vrai; mais pourtant Tun et l'autre représentent tant de merveilles, qu'il y auroit de quoi bien occuper ceux qui auraient assez d'intelligence pour les découvrir;
Enfin, pour finir toutes les observations que j'ai faites sur la lumière , je n'en ajouterai plus qu'une sèizle , c'est sur les exhalaisons qm s enflamment pendant la nuit , et qm en s'enifommant forment dans Fair un trait de lumière. Ces exhalaisons laissent aux Indes une trace bien plus étendue qu'en Europe. Du moins j'en » vu deux en trois que j'aurois prises pour de véritsè^Ies fusées : elles paroissoient fort proches de la terre , et j«tment nne lumière à peu près semblable à celle dont la lune brille les preimers jours de soa croissant: leur chute/étoit lent€ , et elles
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ïraçgîent en tombant une ligne courbe. Cela est certain au moins d'une de ces exhalaisons que je vis en baute mer ^ déjà bien éloigné de la cote de Malabar« C'est tout ce que je puis vous écrire pour le pré-^ $ent. Je souhaite , mon révérend père y oue toutes ces petites observations vous fassent plaisur. Grâces nu Seigneur , jje n'attends que le moment d'entrer dans le Maduré ; c'est la mission qu'on me destine y et après laquelle vous savez que je soupire depuis tant d'wnéesi^ J'espère que )'aurai occasion d'y faire des observations beaucoup plus importantes sur la miséricorde de Dieu à l'égard de ces peuples , et auxquelles vous vous intéresserez vous-même bien davantage. Je suis avec beaucoup de respect, etc.
LETTRE
Duph'e Etienne îe Gac^ missionnaire de la Com^ ^nagnie de Jésus j^ au père Charles Pçiée , de la méine Compagniex
A Ghinnaluallabanini, Iç lo janyier I709«
Mon révérend pj^re^
Jja paix de N» 5*
Vous n'ignorez pas que depuis quelques années KQUS sommes entrés dans le royaume de Camate , et qu^ noi^ y avons formé une mission sur le plan de celle que les Jésuites portugais ont établie dans le Maduré, Les çommencemens en sont à peu près semblables ; nous y éprouvons aussi les mêmes difficultés qu'ils y eurent à surmonter, et peut-être encore de plus grandes. Tout récemment , u nous a fallu es- «uy^ nu deii plua violons orages qui se soient encore
ëlevés contre cette mission naissante. Les Dasseris , qui font une profession particulière d'honorer Vistnou (divinité des Indiens), faisoient depuis longtemps sous main de vains efforts pour arrêter le prcv grès de Tëvangile. Mais voyant que leurs trames seicrètes devenoient inutUes , ils résolurent enfin d'éclater , se fiant sur leur grand nombre , et sur la facilité du prince à leur accorder tout ce qu'ils de-* mandent.
Ce fut le jour de la Circoncision, lorsqpe les Chrétiens sortoient de l'église , que notre CQjir sa trouva tout à coup remplie de monde. Un grvd nombre de dasseris s'y étoient rassemblés avec quelques soldats du palais , et plusieurs personnes de toutes sortes de castes que la curiosité y avoit attirées. Les principaux d'entre ceux-ci demandèrent à parler sai missionnaire. Le père de la Fontaine parut aussitôt en leur présence avec cet air affable qui lui est si naturel \ et , faisant tomber le discours sur la grandeur de Dieu , il les entretint quelque temps de l'importance qu'il y avoit de le connoître et de le servir. Ceux que la passion n'avoit pas encore prévenus y témoignèrent être eontens de cet entretien , et y applaudirent ; mais pour ceux qui étoient envoyés de la part des Gouroucc VistnouvUtes (prêtres de Vislnou), ils élevèrent leurs voix, et nous menacèrent de venger bientôt d'une manière éclatante y les divinités de leur pays , que nous rendions méprisables par nos discours. Le missionnaire répondit avec douceur qu'il enseignoil la vérité à tout le monde , et qu'il n'y avoit que ceux qui embrasseroient cette vérité , qui pussent espérer d'arriver un )our à la gloire à laquelle chacun d'eux avoit droit de prétendre..
Ainsi se termina; cette assemblée. La rage étoit peinte sur le visage de la plupart, et ils ne nous me-^ naçoient de rien moins que de nous chasser du i
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et de dëtruirè nos églises. C'étoii la résolution qu^ les prêtres gentik avoient prise à Chiliacatta , petite ville éloignée d'ici d'environ trois lieues. Ils souf-»* froient impatiemment la désertion de leurs plus zélés disciples , dont un grand nombre avoient déjà reçu le baptême. Leurs reyenus diminuoient à mesure que diminuoit le nombre des adorateurs de Vistnou , et cela encore plus que le zèle pour le culte de leurs fausses divinités, les animoit contre notre sainte religion.
liÇ lendemain, 2 de janvier, nous apprîmes dès le#mlEitm que les dasseris s'attroupoient en grand nombre dans les places de la ville : les cris menaçans que poussoient ces séditieux , le bruit de leurs tambours et de leurs trompettes , dont Fair retentis- <oit de toutes parts , obligèrent le prince à nous envoyer deux Brames pour nous donner avis de cette émeute , et nous sommer de sortir au plutôt de la ville , sans quoi il lui seroit impossible d'apaiser une populace soulevée uniquement contre nous. Le père jàe la Fontaine répondit qu'il respectoit les moindres yolontés du prince ; mais qu'il le croyoit trop équi-^ table pour ne lui pas rendre la justice qui lui étoit
A ce moment-là même les dasseris , suivis d'une foule incroyable de peuple , vinrent assaillir notre église. La cour et une grande place qui est vis-à-vis , lie pouvant en contenir la multitude, plusieurs grim-r pèrent sur les murailles et sur les maisons voisines
Sour être témoins de ce qui devoit arriver. Les a$seris armés crioient de toutes leurs forces que si nous refusions de sortir du pays, il n'y avoit qu'à nous livrer entre leurs mains. La populace mutinée leur répondoit par des injures atroces qu'elle vomigsoit contre nous. Tout le monde s'acharnoit à notre perte ; et parmi tant de personnes , il n'y en
iYQU pas une qui nous portât compassion , ou qui
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prît nos intérêts. Nous aurions cerlainemeiit étélhi^ çrifiës à la fureur des dasseris, si le beau -père du prince , qui tient après lui le premier rang dans le royaume , et qui a la direction de la police ^ n'eût envoyé des soldats pour contenir ces furieux, et s'opposer au désordre. Le tumulte ne finit qu'avec la nuit; ils se retirèrent en corps dans la forteresse*; et là, pour intimider le prince, ils se présentèrent aux principaux officiers Tépée à la main , menaçant de se tuer eux ^ mêmes si Ton ne nous chassoit aii plutôt de la ville. Les esprits étoient si fort aigris , que , dans la crainte d'un plus grand tumulte , on mit des gardes aux portes de la ville et de la for«> teresse.
J'admirai en cette occasion la protection particulière de Dieu sur nous ; car bien que le soulèvement fût général , que le beau-père du prince fût du nombre des dasseris , et que le prince lui-même fût attaché au culte de ses fausses divinités jusqu'à la superstition ; cependant les ordres se donnoient , et on veilloit à notre sûreté de la même manière que si nous avions eu quelque puissant intercesseur dans cette cour.
Ce h'est pas que l'on quittât le dessein de nous chasser de la ville : car nous teçûmes coup sur coup plusieurs avis du prince , qui nous conseilloit d en sortir, du moins jusqu'à ce que la sédition fut apaisée , parce qu'il n'étoit plus le maître d'une populace révoltée, qui avoil conjuré notre perte. Nous fîmes remercier lé prince de cette attention; mais nous ne crûmes pas devoir déférer à ses conseils : notre sortie eût entraîné la perte de cette chrétienté naissante , et nous perdions poui; jamais l'espérance que nous avons d'avancer un jour vers le nord* D'ailleurs, si nous eussions une fois quitté notre église, on ne nous eût j[amais permb d'y rentrer , et
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nÊt eût pris de là occasion de noas chasser pareillement de celle que nous avons à Devandapallë.
Ces considérations, et beaucoup d'aiitres, nous déterminèrent à souiTrir plutôt toutes sortes de mauvais traitemens , que de consentir à ce qu'on nous proposoit. Ainsi nous répondîmes à ceux qui vinrent de la part du prince , que le Dieu que nous servions sauroit bien nous protéger contre les en^ nemis de son culte , s'il jugeoit que sa gloire y fût intéressée; que s'il permettoit que nous succombassions sous les efibrts de nos persécuteurs , nous étions prêts à répandre notre sang pour la défense de sa cause; qu'enfin nous étions dans la résolution de n'abandonner notre église qu'avec la vie. . Cependant le tumulte continuoit toujours, et nous nous attendions à tout moment, ou à être livrés entre les mains des dasseris , ou à être chassés honteusement et par force de la ville : mais Dieu prit notre défense d'une manière visible , en nous suscitant des intercesseurs qui d'eux-mêmes firent notre apologie. Dès qu'on sut dans la ville que les dasseitis se rassembloient de nouveau, un grand nombre des principaux marchands , àes capitaines des troupes , et d'autres personnes considérables vinrent à notre église. La seule curiosité de nous voir les y avoit d abord attirés; mais ils furent ensuite si satisfaits db l'entretien qu'ils eurent avec le père de la Fontaine, qu'en nous quittant,. parmi plusieurs choses obligeantes qu'ils nous dirent, ils nous donnèrent parole de s'employer en notre faveur.
Dès-lors il se fit dans les esprits un changement si grand à notee égard , qu*on ne peut en attribuer la cause qu'à la divine Providence. OmfK)us porta compassion ; on cessa même de nous inquiéter; mais ce qui nous fut infiniment amer et sensible , c'est que nos ennemis tournèrent toute leur haine contre n^os Chrétiens. Je dods rendre ici témoignage à H
vëritë : au milieu de ce déchaînement universel , ce qui soutenoit notre courage et nous remplissoit de consolation , c'étoit la ferveur des néophytes , et le désir qu'ils faisoient paroître de souffrir quelque chose pour Jésus -Christ. Tous les Chrétiens sans en excepter un seul , ne parloient que de répandre leur sang , s'il en étoit besoin , en témoignage de leur foi; ib se trouvoient dans ces assemblées tumuL* tueuses 9 et ne rougissoient pas de donner des mar^ ques publiques de la religion qu ils .professoient. Ils se retiroient le soir dans leurs maisons , où la meil-* leure partie de la nuit se passoit en prières ; et ib demandoient sans cesse à Dieu les uns pour les autres , la force de résister aux épreuves auxquelles ils alloient se voir exposés.
Les prêtres gentils firent publier une défense de donner du feu ou de laisser puiser de l'eau à ceux qui vieiidroient à l'église : et par là , les Clirétiens étoient chassés de leurs castes; ils ne pouvoient plus avoir de communication avec leurs parens , ni avec ceux qui exercent les professions les plus nécessaires à la vie. Enfin, par cette espèce d'excommunication , ils étoient déclarés infâmes , et obligés de sortir de la ville. Rien ne nous affligea plus sensibleme'nt que cette nouvelle , à cause des suites funestes qu'elle ne pouvoit guère manquer d'avoir pour la religion.
Le lendemain de la publication de cette défense , une Chrétienne qui venoit à l'église pour assister à la prière du soir , tomba dans un puits qui a bien trente-quatre à trente -cinq pieds de profondeur» et où il n'y a presque point a eau. D'autres Chrétiens
3ui la suivoient de près, accoururent aux saints noms e Jésus et de Marje , qu'elle invoquoit , et deman*» dèrent du secours au voisinage ; mais on fut bien surpris , quand on la vit monter d'elle * même à la faveur d'une corde qu'on lui avoit jetée , sans avoir reçu la moindre incommodité de sa chute. Les
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gentils mêmes qui en furent témoins s'écrièrent
2u*il n'y avoit que le Dieu des Chrétiens qui pût dre un tel prodige»
Cependant les Gouroux envoyoient leurs disciples par toutes les maisons , pour jeter Tépouvante parmi les Chrétiens. Plusieurs ont déjà été chassés de chez leurs parens , et demeurent inébranlables dans leur foi. Aidez -nous à prier le Seigneur qu'il donne à tous le courage et fe force dont ils oAt besoin pour persévérer ; car au moment que je vous écris , cet orage n'est pas encore cessé. Je suis avec beaucoup de respect en l'union de vos saints sacrifices , etc.
LETTRE
Du pire de lu Lane , missionnaire de la Compagnie de Jésus , au père Mourgues » de la même Corn-pagnie.
A Pondlchery , ce 5o janvier 1709.
• MOH RÉVÉREND PÈRE,
La paix de N. 5.
La reconnoissance que je vous dois , et Fintérêt que vous prenez au succès dont Dieu bénit les travaux des missionnaires, sont pour moi deux grands motifs de vous informer de Tétat présent du christianisme dans llnde , et de vous communiquer les observations que j'ai faites sur la religion et sur les mœurs d'un, grand peuple^ qui est peu connu en Europe. Vous savez que notre Compagnie a trois grandes missions dans cette partie de la presqiiile de deçà le Gange , qui est au sud de Tempire du grand Mogol. La première est la mission de Maduré,
qui commence au cap Comorin, et s'étend jusqu'à la hauteur de Pondichery vers le 1 2,« degré de latitude septentrionale. La deuxième est celle de Maissour , grand royaume, dont le roi est tributaire du Mogol; il est au nord de celui de Maduré , et presque aa milieu des terres. Enfin , la troisième est celle où la Providence m'a destiné , et qui s^appelle la mission de Carnate. Elle commence à la hauteur de Pondichery , et n'a point d'autres bornes du côté du nord que l'empire du Mogol; du côté de l'ouest elle est bornée par une partie du Maissour.
Ainsi, par la mission de Carnate , on ne doit pas entendre seulement le royaume qui porte ce nom ; elle renferme encore beaucoup de provinces et de différens royaumes , qui sont ^ contenus dans une étendue de pays fort vaste; de sorte qu'elle comprend du sud ail nord plus de trois cents lieues dans sa longueur, et environ quarante lieues de l'est à l'ouest dans sa moindre largeur, et dans les endroits où elle l^st bornée par le Maissour : car partout ailleurs elle n'a point d'autres bornes que la mer. Les principaux états que j'y connois sont les royaumes de Carnate^ de VisapouVy de Bijanagaran, de Ikkeri, et de Golconde. Je ne parle point d'un grand nombre de petits états qui appartiennent à des princes parti-f culiers, do^t la plupart sont tributaires du grand Mogol.
Le pays est fort peuplé , et on y voit un grand nombre de villes et de villages. Il seroit beaucoup plus fertile , si les Mores ( mahométans sujets du Mogol ) qui l'ont subjugué , ne fouloient pas les peuples (lar leurs cgittiiiueilles exactions. Il y a environ cinquante ans qu'ils ont envahi toutes ces terres,: et ils se sont enfin tépandus jusqu'au bout de la presqu'île. U n'y a que quelques états qui , quoique tributaires du Mogol, aient conservé la forme de leiijr auçi^in ^gouvernement y tels que le
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royaume de Maduré , ceux de Maravàs , de TricliU rapali et de Gengi ; tout le reste est gouverné paf les offitcîers du Mogol, à la réserve pourtant dô quelques seigneurs particuliers à qui ils ont laissé la conduite oe leurs provinces; mais ces seigneurs payent de gros tributs, et ils sont dans une telle dépendance , que sur le moindre soupçon on les dépouille de leur souveraineté; de sorte qu'on peut dire qu'ils sont plutôt les fermiers des Mores , que les souverains de feut pays.
L'oppression où vivent les gentils soif s une pareille domination , ne seroit point un obstacle à la propagation de la foi, si en même temps les Mores n'étoient les ennemis implacables du nom chrétien. Les ido^ lâtrjBs en sont toujours écoutés quand ils parlent contre nous. Ils leur persuadent aisément que nous sommes riches ; et sur ces faux rapports , les gou*- Verneurs nous font arrêter, et nous retiennent longtemps dans d'étroites prisons. Le père Bouchet , si célèbre par le grand nombre d'infidèles qu'il a baptisés, a éprouvé jusqu'où va leur avarice. II avoit orné une petite statue de Notre-Seigneur de quelques pierres fausses. Des gentils qui s'en aperçurent rapportèrent au gouverneur de la province que ce père possédoit de grands trésors. Ije missionnaire fut conduit aussitôt dans une rude prison , où , pendant plus d'un mois , il souffrit toutes sortes d'incommodités ; et ses catéchistes furent cruellement fustigés ^ et menacés du dernier supplice, s'ils ne découvroient les trésors du missionnaire. Il est assez ordinaire dans cette mission de voir les prédicateurs de l'évangile emprisonnés et maltraités par Tavidité des Mahométans, qui sont déjà assez portés d'eux •- marnes à les persécuter par l'horreur naturelle qu'ils ont de* Chrétiens. Cependant , comme 3s sont les maîtres du pays , c'est à leurs yeux qu'il faut planter la foï« Les Indiens sont fort mjbérables , et ne retirent
presqne aucun fruit de leurs travaux. Le roi de ehaqae ëtat a le domaine absolu et la propriété des terres ; ses officiers obligent les habitans d'une ville à cultiver une certaine étendue de terre qu'ils leur marquent. Quand le temps de la moisson est venu » ces mêmes officiers vont faire couper les grains ; et ks ayant fait mettre en un monceau , ils y appliquent le sceau du roi , et puis ils se retirent. Quand ils le jugent à propos > ils viennent enlever les grains f dont ils ne laissent que la quatrième partie y et quelquefois moins, au pauvre laboureur. Ils les vendent ensuite au peuple au prix qu'il leur plaît , sans que personne ose se plaindre.
Le grand Mogol tient d'ordinaire sa cour du côté d'Agra , éloigné d'environ cinq cents lieues d'ici ; et c'est cet éloignement de la cour mogole qui contribue beaucoup à la manière dure dont les Indiens sont traités. Le Mogol envoie dans ces terres un officier qui a le titre de gouverneur et de général de l'armée. Celui-ci nomme des sous -gouverneurs ou lieutenans pour tous les lieux considérables , afin de recueillir les deniers qui en proviennent. Comme leur gouvernement ne dure que peu de temps , et qu'après trois ou quatre ans ils sont d'ordinaire vé^ voqués, ils se pressent fort de s'enrichir. D'autres plus avides encore leur succèdent. Aussi ne peuton guère être plus misérable que les Indiens de ces terres. Il n'y a de riches que les officiers mores ou les officiers gentils qui servent les rois particuliers ' de chaque éfct ; encore arrive-t-il souvent qu'on les recherche et qu'on les force , à grands coups de cka^ bouc ( gros fouet ) , de rendre ce qu'ils ont amasse par leurs concussions ; de sorte qu'après leur magistrature ils se trouvent aussi gueux qu'auparavant.
Ces gouverneurs rendent la justice sans beaucoup de forioalités. Celui qui offre le plus d'argent , gagne presque toujours sa cause ; et par ce moyen , les
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criminels échappent souvent au châtiment qtie m^^ ritentles crimes les plus noirs. Ce qui arrive même assez communément , c'est que les deux parties of-^ frant à Tenvi de grandes sommes, les Mores prennent des deux côtés , sans donner ni à l'une ni à l'autre partie la satisfaction qu'elles demandent. Mais quel-» que grande que soit d'ailleurs la servitude des Indiens sous l'empire du Mogol , ils ont la liberté de se con^ duire selon les coutumes de leurs castes ; ils peuvent tenir leurs assemblées , et souvent elles ne se tiennent que pour rechercher ceux qui se sont faits Chrétieus , et pour les chasser de la caste s^ils ne renoncent au christianisme.
Vous n'ignorez pas l'horreur qu'ont les gentils pour les Européens , qu'ils appellent ^r^/zg^i^/^. Cette horreur , loin de diminuer , semble augmenter tous les jours , et met un obstacle presque invincible à la propagation de la foi. Sans cette malheureuse aversion qu'ils ont pour nous , et qui , par un artifice de r^nfer , s'étend jusque sur la sainte loi que nous prêchons , on peut dire que les Indiens ont d'ailleurs de favorables dispositions pour le christianisme. lis sont fort sobres et n'excèdent jamais dans le boire ni dans le manger ; ils naissent avec une horreur naturelle de toute boissoti qui enivre ; ils sont trèsréservés à l'égard des femmes , du moins à l'extérieur , et on ne leur verra rien faire en public qui soit contre la pudeur ou contre la bienséance. Le jrespect qu'ils ont pour leur gourou est infini ; ils se prosternent devant lui , et le regai'&ent comme leur père. On ne voit guère de nation plus charitable envers les pauvres. C'est une loi inviolable parmi les parens de s'assister les uns les autres , et de partager le peu qu'ils ont avec ceux qui sont dans le besoin. Ces peuples sont encore fort zélés pour leur» pagodes ; et un artisan qui ne gagnera que dix fanons^ par m^s , en donnera quelquefois deux h Tidol^. Ih
sont
sont Outre cela fort modérés , et rien ne les scandalise tant que retnpoiriemenl et la précij^italion. Il t?st certain qu'avec de si bonnes dispositions, plusieurs se feroient Chrétiens , sans la crainte qu'ils f)nl d'être chassés de leur caste ; c'est là un de ces obstacles qui paroit presque sans remi^de , et que Dieu seul peut lever par uii de ces ressorts extraordinaires que nous né (:onnoissons pas. tJn homme chassé de sa caste n'a plus d'asile ni de ressource j ses parenâ ne peuvent plus communiquer avec lui ^ pas même lui donner du feu ; s'il a des enfaus , il ne peut trouver aucun parti pour les ntarier. Il faut qu'il meure de faim , ou qu'il entre dans la caste des parias , ce qui , parmi les Indiens , est le comble de l'infamie^i
Voilà cependant l'épreuve par où doivent passer fios Chrétiens. Malgré cela , on en voit plusieurs qui Souffrent un aSiandon si affreux avec une fermeté héroïque. Vous pouvez croire que dans ces tristes oôcasioùs liti lâissionfiaife né manque pas de par-taget avec eux le peu qu'il peut avoir , et c'^st souvent ce qui lui fait souhaiter de recevoir des secours plus abondant des personnes charitables d'Europe.
Il faut maintenant vous donner quelque idée de la religion des Indiens. On ne peut douter que Ces i>enptes ne soient véritablement idolâtres, puisqu'ils adorent des dieux étrangers. Cependant il nie paroît évident, par quelques-uns de leurs livres, qu'iU ont eu autrefois des connoissances assez distincte^ du vfai Dieu. C'est ce qu'il est aisé de voir à la tôte du livré appelé Panjangah , dont voici les paroles Giir j'ai traduites mot pour mot : J adore cet Etre ^ qui ri est sujet ni au changement ni à V inquiétude ; tet Être , dont la nature est indis^isihle ; cet Etre , dont ta simplicité n'admet aucune composition dé qualités ; cet Etre , qui est F origine et la cause de tous les êtres , et qui les surpasse tous en exceU T. VI. H
Syo Lettres
ïence ; cet Etre , qui est le soutien de r univers , et qui est la source de la triple puissance. Mais ces expressions si belles sont mêlées dans là suite d'une infinité d'extravagances, <pi'il seroit trop long de vous rapporter.
Il est aisé de conjecturer de ce que je viens de dire , que les poètes du pays ont , par leurs fictions , effacé peu à peu de Tesprit de ces peuples les traits de la Divinité. La plupart des livres indiens sont des ouvrages de poésie , pour lesquels ils sont fort passionnés , et c'est de là sans doute que leur idolâtrie lire son origine. Je ne doute pas non plus que les tioms de leurs faux dieux , comme Chiçen y Ramen , Vistnou et d'autres semblables , ne soient les noms de quelques anciens rois, que la flatterie des Indiens , • et surtout des Brames , a divinisés , pour ainsi dire , ou par une apothéose , ou par des poèmes composés en leur honneur. Ces ouvrages ont été pris dans la suite pour des règles de leur foi , et ont effacé de leurs esprits la véritable idée de la Divinité. Les plus anciens livres , qui contenoient une doctrine plus pure, étant écrits dans une langue fort ancienne, ont été négligés peu à peu, et l'usage de cette langue s*est entièrement aboli. Cela est certain à regard du livre de la religion appelé Vedam , que les savans du pays n'entepdent plus : ils se contentent de le lire , et d'en apprendre quelques endroits par cœur ', qu'ils prononcent d'u^e façon mystérieuse , pour en imposer plus facilement au peuple.
Ce que je viens de dire sur l'origine de l'idolâtrie indienne se confirme par un exemple assex técent. Il y a environ cinquante ans que mouriU 1& roi de Trichirapali. Ce princç faisoit de grandes largesses aux Branîes , nation la plus flatteuse qu'on {misse voir. Par reconnoissance , ou pour exciter fs autres rois à imiter l'exemple de celui-ci, ils lui ont bâti un temple ^ et élevé des autels où l'on
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 3j1^
sacrîfie à ce nouveau dieu. Il ne faut pas douter que dans quelques années on n'oublie le dieu Ramea lui-même ou quelque autre fausse divinité du pays , pour mettre à sa place le roi de Trichirapali. 11 en sera apparemment de ce prince comme de Ramen , quon compte parmi les anciens rois, les livres indiens marquant son âge , le temps et les circons* tances de son règne.
Outre Vistnou et Chiven qui sont regardés comme les deux principales divinités , et qui partagent nos Indiens en deux sectes différentes , ils admettent encore un noml>re presque infini de divinités subalternes. Brama tient le premier rang parmi celle&-ci» Selon leur'théologie , les dieux supérieurs l'ont créé dans le temps , en lui donnant des prérogatives singulières. C'est lui , disent - ils , qui a créé toutes choses , et qui les conserve par un pouvoir spécial que la divinité lui a communiqué : c'est lui encore
2ui a comme l'intendance générale sur toutes les ivinités inférieures ; mais son gouvernement doit finir dans un certain temp§^
Les Indiens n'observent que les huit principaiir Tumbs d^ vent , qu'ils placent comme nous à Vhù^ rizon. Or , ils prétendent que dans chacun de ces endroits un demi-dieu a ét^ posté par Brama , pour veiller au bien général de l'univers. Dans l'un est le dieu de la pluie , dans l'autre le dieu des vents , dans un troisième le dieu du feu , et ainsi des autres qu'ils appellent les huit gardiens. Divendiren , qui est eomme le premier ministre de Brama , commande immédiatement à ces dieux inférieurs : le soleil , la lune , les planètes sont aussi des dieux. En un mot ^ ils comptent jusqu'à trois millions de ces divi subalteirnes ^ dont ils rapportent mille fablej^^î tinentes.
Il est vrai que. dans la conT< . pi
savaiis tombent d!açaord cm'il j
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seul Dieu 'qui «st rpiir esprit : mais ils ajoutent qtie Ghiveû , Yistnou , et les autres , sont les ministres de ce Dieu y et ^ue c'est psir leur moyen que nous approchons du trône de }a divinité , et que nous en recevons des bienfaits. Nëanmoms dans la pratique on ne voit aucun signe qui persuade qu'ils croieht un seul Dieu : ce n'est qu'à Ghiven et à Vislhou .qu'on bâtit des temples et qu'on fait des sacrifices; ainsi l'on peut dire qu'on ne sait^ère ce que croient ces prétendus savans , qui sont en effet de véritables ^orans.
La métempsiycose est une opinion commune dafns toute l'Inde , et il est difficile de désabuser les esprits Sûr cet aifticle , car rien n'est plus souvent répété dans leurs livres. À la vérité ils croient un paradis , mais ils en font consister la félicité dans les plaisirs sensuels , bien qu'ils se servent des tertnes d'union avec Dieu , de vision de Dieu , et d^aùtres semblables qu'emploie notre tliéologie , peut exprimer la félicité des saints. Us croient anssi un eiffer^, mais ils ne peuvent se persuader qu'il dure étêï^nelleméïit* Teus les livres que j'ai tus supposent l'immôtt^lité 4e l'âme ; je ne voudrois pas pourtant g^àrâtitir qud ce soit Topinion de plusitii^nrs sedt^ ^ non plus que de plusieurs Brames* A& fond ils ont des idées si peu nettes sur toutes ces choses, qu'il n'est pas aisé de bien démêler ce qu ils pensent.
Pour ce qui est de leur mbrdle , voici de que j'en ai appris. Ils admettent cinq péqhés qu'ils regardent comme les plus énormes : . le Bramicide ou tuer uki Braihe , 1 ivrognerie , l'adultère commis aveb la femme de son gourou , le vôl , qUand la matière est considérable , et fa fréquentation de cetrx qui but commis quelqu'un de ces péchés. Us ont aussi des péchés capitaux , mais ils n'en comptent que cinq ; savoir , la luxut-e , la colère , l'orgueil , l'avarice et l'envie ou la hainCf. Us ng condamnent p^ la poly-
garnie , bieâ qu'elle soit plus rare parmi eux que parmi les Mores ; mais ils ont horceur d'une coiTlume aussi monstrueuse que bizarre , qui règne dan$ le Malleamen. Les femmes de ce pays peuvent épouser aulant de maris qu'elles veulent , et elle^ obUgeot chacun d'eux à leur fournir les diverses choses dont elles ont besoin : l'un des habits , l'autrç du riz y et ainsi à^ reste.
£a récompense , on voit parmi nos genjtils une autre coutuqie qui n'est guère moins monstrueuse; Les préues des idoles ont accoutumé de cl^ercher tous les ans une épouse à leurs dieux. Quand il^ voient une femme à leur gré , soit mariée , soit Kbre ^ ils l'enlèvent ou la font venir adroitement dans la pagode ; et là ils font la cérémonie du mariage. Oil assure qu'ils en abusent epsuite : ce qui n'empêche
F as qu'elle ne soit respectée du peuple comnïe épousé d'un dieu.
C'est encore un usage d^ns plusieurs castes » sur-^ tout dans les plus distinguées, de*marief leur^ enfens dès l'âge le plus tendre. Le jeune mari attachç au cou de celle qui lui est destinée , un petit bijou qu'où appelle tali , qui (jiistingue les femmes màriëes de celles qui ne le sont p^s : et dès-lors le mar\age e^l conclu. Si le mari vient à piouri^f avant que le mari^l^ ait pu être consommé , on ôte le tali à la jeune veuvQ , et il ne lui est phis permis de se remarier. Comme rien n'est plus méprisable selon l'idée des ludiens que cet élajt de viduité, c'est enpartSepour n'avoir pas à soutenir ce mépris , qu'elles se brtfloiçnt autrefois avec le corps de leur mari : c'est ce qu'elles ne ijoanquoient pas de feire avaut que les Mores se fussent rendus maîtres du pays , «it que les Européens occupassent les côtes : ma^ à présent ou voit ^u d'exemples d'une coutume si l^arbare; Cette loi ne regarde point les hommes ; un second mariage ne les déshonore ni eux ni teuf casie.
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Une des maximes de morale qui règne encore avantage parmi les Indiens idolâtres , c'est que pour être jbeu/eux , il faut eiirichir les Brames, et qu'il n'y a guère de moyen plus efiicace d'effacer ses pêches , que de leur faire l'aumône. Comme ces Ërames sont les auteurs de la plupart des livres , ils y ont insinué cette maxime presque à toutes les pages. J'ai connu plusieurs gentils qui se sont presque ruinés pour avoir la gloire de marier un Brame , la dépense de cette cérémonie étant fort grande parmi ceux qui sont de bonne caste. £tk voilà la source ' principale de la haine qu'ils portent aux prédicateurs de l'évangile : la libéralité des peuples diminuant à mesure que s'étend le christianisme , ils ne cessent de nous persécuter , ou par eux-mêmes , quand ils ont quelque autorité , ou par les Mores qu'ils animent contre nous. 11 n'a pas, tenu à eux que je ne fusse battu cruellement dé plusieurs coups de eha bouc , et chassé d'une église que j'avois auprès d'une grande Tille appelée Tarkolan. Voici comment la chose se passa.
Un jeune Brame vint me demander l'aumône ; et comme il m'assura qu'il n'avoit pi père ni mère , et que si je voulois l'entretenir , il demeureroit volontiers avec moi , je le gardai afin de l'élever dans notre sainte religion , et d en faire un catécl^te. Les Brames de Tarkolan ayant su que l'enfant etoit dans ma maison , et se doutant de mon dessein , s'assemblèrent et résolurent ma perte. Sur le champ ils vont chez le gouverneur de la province , et ^l'accusent d'avoir enlevé le jeune Brame , et de l'avoir fait manger avec moi, ce qui étoit, ajoutoient-ils, le dernier affront pour eux et pour leur caste. Làdessus le gouverneur me fait saisir par ses gardes , qui , après m'avoir traité avec beaucoup d'inhuma-» ïûté , me conduisirent en sa présence. Les accusa-* lions et les plaintes des Brames recommencèrent ea
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. S'jS
une langue que je n^entendois pas ( car c'étoît la langue more ) , el je fus d'abord condamné à recevoir plusieurs coups de chabouc , sans qu'il me fût permis de rien dire pour ma défense. On se disposoit déjà à me dènner le premier coup , lorsqu'un gentil me voyantprès de subir un châtiment auquet je n'aurois pas la force de résister ^ fut si touché de compassion , qu'il se jeta aux pieds du gouverneur en lui remontrant qu'infailliblement je mourrois dans ce supplice. Le More se laissa attendrir, et me fit demander sous main quelque argent. Comme je n'avois rien à lui donner , il ne poussa pas plus loin les choses , et me renvoya. Cependant les Brames , pour purifier le jeune homme de leur caste de la souillure qu'il avoit, disoient -ils , contractée , eit demeurant avec un prangui y firent la cérémonie suivante , qu'ils appellent purification. Us coupèrent la ligne (i) au jeune homme , le firent jeûner trois jours , le frottèrent à plusieurs reprises avec de la fiente de vache , et l'ayant lavé cent neuf fois , ils lui mirent une nouvelle ligne , et le firent manger avec eux dans un repas de cérémonie.
C'est là un des moindres traits de la malice des Brames , et de l'aversion qu'ils ont pour nous. Ils. n'épargnent rien pour nous rendre odieux dans le pays. S'il ne tombe point de pluie , c'est à nous qu'if* faut s'en prendre ; si l'on est afiligé de quelque calamité publique , c'est notre doctrine , injurieuse à leurs dieux , qui attire ces malheurs. Tels sont les bruits qu'ils ont soin de répandre , et l'on ne sauroit dire jusqu'où va l'ascendant qu'ils ont pris sur l'esprit du peuple , et combien ils £d)usent de sa crédulité.
C'est pour cette raison qu'ils ont introduit l'astrologie judiciaire , cet art ridicule , qui fait dépendre le bonheiur ou le malheur des hommes y It^
(i) Gordon qui est la marque de noMesee.
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boi| ou ]e Dpanvais succès de leurs affaires » de 1^ conjonction des planètes , duioouvexnent des astres, çt cfu vol des oiseau^. Par -là , ils se sont yendii* comme les ^rbitreç des bons et des mauvais )Ours ; on les cofisulte comm^ des oracle^ et Us vendent S>ien cher leurs réponses. J'ai souvIR rencontré dans mes voyages plusieurs de ces Jpdiens cré4«lcs > qui retoiirnoient sur leurs pas , parce qu'ils ^voieitt trouvé en chemin ç^ue^ue oiseau de mauvais augure. J'ea £|i vu d'autres qui , à la veille d'un voyage qu'ils ^toient obliges; de faire , alloient le soir coucher hors de la ville , pour n'eq pas §ortir dans un pur peu favorable.
Les obstacles que iiovis trouvons; du côté des Brames , à la prédication dç l'évangile , nous ofllig|eroient moins , s'il y avoit espérance de les convertir ; mais c'est une chose moralement impossible , selon le cours ordinaire de la Providence. 11 n'y ^ guère de nation plus ojgueilleuse , pJlu^ rebelle 4 la vérité , ni plus entêtée de ses superstitions et de sçi. noble^^e. rour comble de malheur , ils sont répandus partout , princip^ement dans les cours des princes , pvt ils ^remplissent les premiers emplois , et où la pli|s gr^^nde partie des affaires passent par leurs mains.
Comme ils spnl; les dépositaires des sciçnces , peut-être ne serez - vous pas fâché de savoir l'idée u'on doit avoir de leur capacité ^ ou ponr mieux ire , de leur ignorî^ce. A la vérité , j'ai lieu de croire qu'anciennement les sciences ont 4^uri parmi eux ; nous y voyons encore des trf^ce^ dç ^ philosophie dç Pylhagore çt de Démocrite , et j'en ai entretenu qni parlent des atonaes selon l'opinion de ce dernier. Néanmoins on peut dire que leut^ ignaranç^ cçt ej^tr^me. Ils expliquent le principe de cb^np chose par des fables riaicules , sans pouvoir apporter aucime raison physiqiif^ 4^i^ 4^^ets 4f^ 1^ 9^tUf^« C^^
^ue )'ai vu de plus raisooiiahte dans un cahier d^ teuf phi^sophie y c'e$!, une espèce de 4^monstration qu'on y emploie pour prouver Texistence de Bîeq par les choses visible^ Mais après vn ayoir conclu 1 eiListence d'up premier ét^e , Us en £cmt une peinture exlrayag^te » en lui donnant une fonqe et des qualités qui ne peuvent lui convenii:. Au reste s'il se ^ouvfî quelque chose de hon dans lenrsî tiyres, il y eu a peu par^i^ les Indiens qui s'appUquent à le$ Ure , ou qui eu comprennent le sens.
Ils coxup^eut quatre âges depuis le ccyftmenceinent du n^onde* l^ premier, quils nous représentent comme un siècle d'or, a duré , disent-ils , dix - sepi cent vingt-huit luille aps. C'est alors que fut formé le dieu ^raïua, et que prit naissance la caste des Brames qui eu descendent. l<es hommes étoient d'uu^ tailla gig^Utesque; leurs moeurs étoient fort innocente^; ils étoient exempts de maladies, et yi-» ypient ju^u^ quatre cents aus. I)ans le deuxième âge , qi^i a d^ré dou^^e cent quatre-vingt-seize mille ans , ^oi^t n,é$ \es Ma/as ou Kcàatrys , caste noble , ^lais inférieure i celle des Brames. Le vice commença alors à se gUs^er dans W luondç : les hommes yi-» y oient jusqu'à troi^ cents ans; leur taille n'étoit pas^ si gr£^de que dau^ le premier âge. A celui-ci a suc-« cédé un troi$iè(ue ^e, qiû a duré huit millions soixante-quatre mille ans : le vice augmenta beau<^ coup, et !a yer^u commei^ça à disparoitre, aussi n'y yécut-ou que deus^ cei^t^ ans. Enfin suivit le dernier âge 9 qui e$t çeiui 011 nous vivons , et où la vie de Vhomiue est diminuée des trois quarts : c'est dans cet âge que le yice a pris la place de la ye^tu presque lisi^fiie dn Qioi^e* lû pi^éteudent qiv'il s en est déjà écoulé quî^t^e milUons viugt-sept mille cent quatre-» vwgt-qtùuz-e ans. Cfi qu'il y a de plus ridicule , c'est que leurs livres déterminent la durée de cet âge, ei
Xi?%f^u^t k ^V^Sl 9^te mûode d^û finir« Voilà unq»
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partie des rêveries en quoi consiste la science des Braniies, et qu'ils débitent fort sérieusement aux peuples.
Je ne sache pas qu'ils aient aucune connoissance des mathématiques , si Ton en excepte l'arithmétique» dans laquelle ils sont assez versés ; mais ce n'est que dans ce qui regarde la pratique. Ils apprennent 1 art de compter dès leur plus tendre jeunesse ; et sans se servir de la plume , ils font , par la seule force de rimagination, toutes sortes de comptes sur les doigts. Je crois poifrtant qu'ils ont quelque méthode mécanique qui leur sert de règle pour cette manière dé calculer.
A regard de l'astronomie , il est probable qu'elle a été en usage parmi nos Indiens : les Brames ont les tables des anciens astronomes pour calculer les éclipses , et ils savent même s'en servir. Leurs prédictions sont assez justes aux minutes près , qu'ils semblent /ignorer^ et dont il n'est point parlé dans leurs livres qui traitent des éclipses du soleil et de la lune ; eux-mêmes , quand ils en parlent , ils ne font aucune mention de minutes , mais seulement de gariy de demi-gari^ d'un quart et demi-quart de gari. Or un gari est une de leurs heures , mais qui est bien petite en comparaison des nôtres; car elle n'est que de vingt-neuf minutes et environ qitarantefrois secondes.
Quoiqu'ils sachent l'usage de ces tables , et qu'ils prédisent les éclipses j il ne faut pas croire pour cela qu'ils soient fort habiles dans cette science. Tou^ consiste dans une pure mécanique , et dans quelques opérations d'arithmétique ; ils en ignorent tout à fait la lÀiéorie , et n'ont nulle connoissance des rapports et des liaisons que ces choses ont entre elles. Il y a toujours quelque Bramé qui s'applique à comprendre l'usage de ces tables ; il l'enseigne ensuite à ses enfans, et ainsi par une espèce de. tra-
dition, ces tables ont été transmises des pères aux enfans » et on a conservé Tusage qu'il en falloit faire. Ils regardent un jour d'éclipsé comme un jour d'indulgence plenière : car ils croient qu'en se lavant ce }'our-là dans l'eau de la mer , ils se purifient de tous eurs péchés.
Comme ils n'ont qu'un faux système du ciel et « des as#es , il n'y a point d'extravagances qu'ils ne disent du mouvement du soleil et des autres planètes. Ils tiennent , par exemple , que la lune est au-dessus du soleil , et quand on veut leur prouver le contraire par le raisonnement tiré de l'écilpse de cet astre, ils s'emportent par la seule raison que l'on contredit leurs principes. Us croient en-» core que le soleil , après avoir éclairé notre hémisphère 5 va se cacher durant la nuit derrière une montagne. Us admettent neuf planètes, en supposant que les nœuds ascendans et descendans sont des planètes réelles , qu'ils nomment pour cela ragou et kedou. De plus , ils ne peuvent se persuader que ïa terre soit ronde , et ils lui donnent je ne sais quelle figure bizarre. H est vrai pourtant qu'ils reconnoissent les douze signes du zodiaque, et que dans leur langue ils leur donnent les mêmes noms que nous leur donnons ; mais la manière dont ils divisent le zodiaque et les signes qui le composent , mérite d'être rapportée. Us divisent la partie du ciel , qui répond au zodiaque , en vingt-sept constellations : chacune de ces constellations est composée d'un certain nombre d'étoiles qu'ils désignent comme nous par le nom d'un animal , ou d'une autre chose inanimée. Us composent ces constellations du débris de nos signes , ou de quelques autres étoiles qui leur sont voisines. La première de leurs constellations commence au signe du bélier, et renferme une ou deux de ses étoiles avec quelque autre du Toisinage ; et ils l'appellent. AchoUini, qui veut dire
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en leur lang^iie , chenal, parce qu'ils croient y voir la figure d un ckeyal. La seconde se prend ensuite en montant vers k signe du tauiieatt, et s'appelle barany , parce qu'ils prétendent qu'elie a. la figure d'un éléphant , et ainsi des autres.
Chaque signe renferme deux de ces constellations, ^t la quatrième partie d'une autre; ce qui fait justement vingt-sept. consteUations dans toute l'Aendue du zodiaque. Ils subdivisent chacune desdites constellations en quatre parties égales , dont chacune est désignée par un mot d'une seule sylkbe , et par conséquent toute k constellation est appelée d'un mot bizarre de quatre syllabes, qui ne signifie rien y et qui exprime seulement les quatre parties égales.
Ils divisent encore chaque signe en neuf quarts de constellation , qui font autant de degrés à leur mode, et qui en valent trois des nôtres, et vingt minutes de plus. Enfin ^ selon ces mêmes principes, ils divisent tout le zodiaque en cent huit de leur^ degrés ; de sorte que quand ils veulent marquer le Keu. du soleil, ils nomment premièrement le signe, ensuite la constells^tion , et enfin le degré ou la partie de la constellation à laquelle répond le soleil : si c'est ia première partie , ils mettent la prenaière syllabe ; si c est la seconde , ils y mettent kt seconde syllabe , et ainsi du reste.
Je ne puis vous donner une m^eilleure idée de la science de ces Brames , si respectés des Indiens , et si ennemi^ des prédicateurs de' l'évangile. Malgré leurs ettorts , le christianisme fait tous les jours de nouveaux progrès. Nous avons actuellement quatre missionnaires qui travaillent avec zèle à la conversion de ce grand peuple. Je faisois le cinquième; mais j'ai été obligé de venir passer quelques mois à Pondichery, pour y rétablir ma santé, extrêmement af-
fbiblie
6st contraint
par le genre de vie si extraordinaire qu on traint de mener dans les, (erres* J'ai 4eniearé
ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 38r
troiii airf à Tarkolan y ville assez considérable : je ne puis vous dire toutes les contradictions que j'ai eu à y essuyer , soit de la part des Indiens qui , malgré fttes précautions, me prenoient toujours potur un prangui^ soit de la part des Mores, dont le camp n'étoit éloigné que d'une demi -journée de mon église.
Le père Mandnit est le pltte ancien et le supérieur des missionnairies de Camate. Depuis qu'il est dans cette mission^ les Brames et les Mores ne Tont guère laissé en repos zils l'ont isouvent emprisonné et battu d'une manière cruelle; ils l'ont insulté dans ses voyages ; ils lui ont enlevé ses petits meubles , et pillé ^plusieurs fois son église : mais son courage et son intrépidité l'ont mis au-dessus de toutes ces épreuves; il a baptisé et baptise encore tous les jours nn grand nombre d'infidèles.
Le père de la Fontaine a travaillé dans le commencement avec hfeaucoup de succès , et a conféré le baptême à un grand nombre d'idolâtres ; mais dans ta suite , le bf ùit qùè fitTeht courir les Brames , qu'il ^toit de ia caste des pranguis , hii stiscita bien des contradictions , dont il s'est tiré par sa patience» et
Sar sa sagesse. Il s'est depuis avancé dans les terres u côté de Totiest, où la foi cotlimence à faire degrands progrès.
Le père le Gac, après s'être consacré quelque temps à la mission de Maduré , est allé joindre le père de la Fontaine. A peine étoit-il entré dans le <àhlàfte , (^ne les Mores le mirent en prison, où il ^euit 'beaucoup Àsoufirir pendant un mois : il en a ét^ toujours persécuté depuis ce temps-là. Sa fermeté naturelle , et son zèle ardetit pour' la conversion des tmes , lui font dévorer toutes ces difficultés , et je ne doute point qu'il ne fasse de grands fruits dans cette tiouvelle mission.
£i^ te'p^^tût ^ft «ouff^ «dans «a |ie5te , oè H
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est un petf moins exposé à la fureur des gentils et des Mores, quoiqu'il ne laisse pas d'éprouver de temps en teinps des coiitradictions de la part des uns et des autres. Son église est de tout le Carnate , cejle qui a un plus grand nombre de Chrétiens , qu'il a presque tous baptisés.
Tel est l'état de cette chrétienté qui seroit encore plus nombreuse , si chaque missionnaire avoit un plus grand nombre de catéchistes. Il en coûte si peu pour leur entretien , et leur secours est si important pour l'avancement de la religion » que je me flatte qu'on s'empressera de contribuer à une si sainte œuvre. C'est surtout à vos prières que je recommande nos églises^ en vous assurant du respect et de l'attachement avec lequel je suis, etc»
LETTRE
^t)u pire MaTtin y missionnaire de la Compagnie de Jésus y au père de Villette ^ de la même Compagnie.
Du Marara dans le Madurd, le Snorembre 1709*
Mon Révérend père, La paix de N. S.
Voici la dixième année que je travaille à établir le christianisme dans le Maduré , et malgré les fatigues inséparables d'une mission si pénible , mes forces sont toujours les mêmes. Â cela je reconnois la main de Dieu , qui m'a appelé à un ministère dont î'étois si indigne , .et cette faveur doit être pour moi un nouvel engagement de m'employer tout entier à |ioa seryice jusqu'au dernier saupir de ma vie*
ÉDIFlÂNTfiS ET CURIEUSES. 383
J!ai recueilli cette année des fruits plus abondaiiSt et j'ai eu beaucoup plus à souffrir que les années pré* cëdentes : aussi suis-je dans un champ bien plus fer* tile en ces sortes de moissons, c'est le Marava , grand royaume tributaire de celui de Maduré. Le prince qui le gouverne , n'est pourtant tributaire que de nom ; car il a des forces capables de résister à celles du roi de Maduré , si celui-ci se mettoit en devoir d'exiger son droit par la voie des armes. Il règne avec un pouvoir absolu , et tient sous sa domination divers autres princes , qu'il dépouille de leurs états >quand il lui plaît. C'est le seul de tous ceux qui régnent dans la vaste étendue de la mission de Maduré, qui ait répandu le sang des missionnaires : il fit trancher la tête, comme vous savez, au père Jean de Brito^ portugais, célèbre par sa grande naissance et par ses travaux apostoliques. La mort du pasteur attira alors une persécution cruelle sur son troupeau ; mais elle est cessée depuis quelques années , et la mission du Marava est maintenant une des plus florissantes qui soient dans l'Inde. Le père Laynez , à présent évéque de Saini-Thomé, a cultivé cette chrétienté pendant quelque temps : il eut pour successeur le père Borghèse , de l'illustre famille qui porte ce nom : mais ce missionnaire, dont la santé étoit ruinée par de continuels travaux , fut contraint de se retirer., et c'est sa place que j'occupe depuis un an.
Cinq missionnaires suffiroient à peine pour cultiver une mission d'une si vaste étendue ; mais le manque de fonds nécessaires pour leur entretien , joint à la crainte qu'on » d'irriter le prince par la multitude des ouvriers évangéliques , ont obligé nos supérieurs à charger un seul missionnaire de tout ce travail. £n deux mois et demi de temps j'ai baptisé plus de onze cents infidèles , et j'ai entendu les con* fessions de plus de six mille néophytes. La famine et les maladies ont désolé ce pays,. ce qui n'a pas
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peu redouble mes fatigues : car le hombtè à^ ma-^ fades et des Ànyoratis ne me perïftetti9ieàt pas dé prendre un monvent de repos.
Mais rieu n'égaioit la vive douteur qtie je ressens lois de voir que ^elquè peine que je me dotiMsse ^ quelque diligence que je fisse ^ il y en avoit toiijofifs quelqu'un qui mouroit san^ que je passé lui adihi-i* nistrer les derniers sacre^ens* Dans les continuels voyages qu*il me falloit Mre pour visiter ïes Chrétiens , la disette qui est partout extrême , éloit pour Inoi un autre sujet d affliction. Ces pauvres gens se croiroient lieureuK , s'ils trouvoient cbafqtfe jour utt peu de rk cuit à Te^u avec quelques lëgumès ihsi-^ pidesb Je më suis vu souvent oblige de kn'en priver moi-même pour soulager ceui qui ëtoient $ur le point de mourir de faim à mes yeuxé
Rien de plus cottntiun «que les Vols et les tueur-*très , ^rtout dans le district que je parcours actuelle* ment. Il y a peu de jo^r» ^ qu'arrivant sur le soir dans une petite bourgade , je fus fort étonne de me voir suivi de deux «éojAytes, qui portbient entre leiurs bras un gentil , percé de dou%e coups de lance ^ pour avoir été surpris cueillant deuioù trois épis de millet. Je le trouvai tout couvert de sling , sans pouls et sans parole : quelqiies petits remèdes que je lui donnai , le firent revenir; et lui ayant annoncé Jésus^ Christ et la vertu du baptême, il me supplia de le 'lui conférer. Je l'y disposai autant que son état le pèrmettoit^ et je me hâtai ensuite de le baptiser , danà la crainte qu'il n'expirât entre mes bras. Il se trouva
la pat lîa^ârd un homme ^m senisoii meueciiii J^ lui donnai quelques fanons , afin qu'il bandât les
£ laies de ce paitvfê moribond , et qu'il en Jirît tout ) soin possible. Je passai le reste de la huit , pâttië à confesiiet" uft gt'and nombre de riéôphytés , partie à administrer les derniers sàfcrémeris à quélqiifes mandes. Je pattis te léndtexhtHtx de grand m^tm povii
un
un autre endroit dont le besoin étoitplus pressant. A peine fus- je arrivé , que ma cabane et la petite église furent environnées de quinze voleurs : comme elles étoient enfermées d'une haie vive très-difficile à forcer , et que d'ailleurs deux néophytes , qui s'y trouvèrent , tirent assez bonne contenance , les voleurs se retirèrent , et j'eus le loisir de rassembler les Chrétiens d'alentour. Je visitai ceux qui étoient malades , et je célébrai avec les autres la fête de tous les Saints.
Je ne pus demeurer que deux jours parmi eux , ma présence étant nécessaire dans une autre contrée assez éloignée , où il y avott encore plusieurs malades. Mais je fus bien surpris , lorsqu'en sortant de ma cabane , j'aperçus ce pauvre homme dont je viens de parler , et que je croyois mort de ses blessures. Ses plaies étoient fermées y et de tous les coups de lance qu'il avoit reçus y il n'y en avoit qu'un seul qui lui fît ressentir de la douleur. Il n'étoit venu me trouver dans cet état, que par l'impatience qu'il avoit de se faire instruire : mais ne pouvant le satisfaire moi-même , je le mis entre les mains d'un catéchiste , avec ordre de me l'amener dès que je serois de retour , afin de lui suppléer les cérémonies du baptême , que j'avois omises , à cause du danger extrême où il étoit.
Je partis donc pour pénétrer plus avant dans le pays des voleurs , car c'est ainsi que s'appelle le lieu que je parcours maintenant. Il me fallut traverser une grande forêt avec beaucoup de risque. Dans l'espace de deux lieues , on me montra divers endroits où. s'étoient fait tout récemment plusieurs massacres. Outre la parfaite confiance qu'un missionnaire doit avoir en la protection de Dieu, je prends une précaution qui ne m'a pas été inutile ; c'est de me faire accompagner d'une peuplade à l'autre^par quelqu'un de ces voleurs mômes. C'est ime loi inviolable parmj;
T. FI. a&
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ces brigands de ne point attenter sur ceux qui se mettent sous la conduite de leurs compatriotes. II arriva un jour que quelques-uns d'eux voulant insulter des voyageurs accompagnés d'un guide , celuici se coupa sur le champ les deux oreilles, mena-^ çant de se tuer lui-même^ s'ils poussoient plu» loin leur violence. Les voleurs fiurent obligés , selon l'usage du pays , de se couper pareillement les oreilles, conjurant le guide d'en demeurer là, et de se conserver la vie , pour n'être pas contraints d'égorger quelqu'un de leur troupe.
Voilà une coutume assez bizarre et qui vous surprendra : mais vous dev^z savoir que parmi ces peun pies la loi du talion règne dans toute sa vigueur. S'il survient entr'eux quelque querelle , et que l'un ,
J^ar exemple , s'arrache un œil ou se tue , il faut que 'autre en fasse autant , ou à soi-même , ou à quelqu'umie ses parens. Les femmes portent encore plus loin cette barbarie. Pour un léger affront qu'on leur aura fait , pour un mot piquant qu'on leur aura dit y elles iront se casser la tête contre la porte de celle
i les a offensées ; et celle-ci est obligée aussitôt le se traiter de la même façon. Silune s'empoisonne en buvant le suc de quelque herbe venimeuse , l'autre quia donné sujet à cette mort violente, doit s'empoisonner aussi; autrement on brûlera sa maison , on pillera ses bestiaux , et on lui fera toute sorte de mauvais traitemens, jusqu'à ce que la satisfaction ait été faite.
Ils étendent cette cruauté jusque sur leurs propres enfans. Il n'y a pas long-temps qu'à quelques pas de cette église d'où j ai l'honneur de vous écrure , deux de ces barbares ayant pris querelle ensemble ^ l!un d'eux «courut à sa maison , y prit un enfant d'en* Tiron quatre ans , et vint , en présence de son ennemi, lui écraser la tête entre deux pierres. Celtiici ^ sans s'émouyoir ^ pren4 sa iUle qui u'avoit que
iDIFIANTES ET CURIEUSES. 3^7
neuf ans, et lui plonge le poignard dans le sein : Ton enfant , dil-il ensuite , navoit que quatre ans , ma fille en ai^oit neuf y donne-moi une victime qui égale la mienne. Je le veux bien , répendit l'autre ; et voyant à ses côtés son fils aîné , qu'il étoit près de marier , 11 lui donne quatre ou cina coups de poi-^ gnard , et non content d'avoir répandu le sang de ses deux fils , il tue encore sa femme pour obliger son ennemi à tuer pareillement la sienne. Enfin, une petite fille , et un jeune enfant qui étoit à la mamellf lurent encore égorgés; de sorte que dans un seul jour , sept personnes furent sacrifiées à la vengeance de deux hommes altérés de sang, et plus cruels que les bêtes les plus féroces. ,
J'ai actuellement dans mon église un jeune homme qui s'est réfugié parmi nos Chrétiens , blessé d ua coup de lance que lui avoit porté son père pour le tuer , et pour contraindre par-là son ennemi à tuet de même son propre fils. Ce barbare avoit déjà poi*gnardé deux de ses enfans dans d'autres occasions et pour le même dessein. Des exemples si atroces vous paroitront tenir plus de la fable que de la vérité': mais soyez persuadé que loin d'exagérer , je pourrois vous en produire bien d'autres qui ne sont pas moins tragiques. Il faut pourtant avouer qu'une coutume si contraire à rhumanité , n'a lieu que dans la caste des voleurs , et même que parmi eux plusieurs évitent les contestations , de crainte d'en venir à de si dures extrémités. J'ensaisqui , ayant eu dispute avec d'autres
Î)rêts à exercer une telle barbarie , leur ont enlevé eurs enfans pour les empêcher de les égorger , et t>our n'être pas obligés eux-mêmes de massacrer les leurs.
Ces voleurs sont les maîtres absolus de toute cette contrée: ils ne payent ni taille ni tribut au prince; ili sortent de leurs bois toutes les nuits, quelquefois au nombre de cinq à six cents personnes , et vont
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piller les peuplades de sa dépendance. En vain jusqu'ici a-l-il voulu les réduire. Il y a cinq ou six ans qu'il mena conlr'eux toutes ses troupes; il pénétra jifsque dans leurs bois; et, après avoir fait un grand carnage de ces rebelles, il éleva une forteresse, ou il mit une bonne garnison pour les contenir; mais ils secouèrent bientôt le joug. S'étant rassemblés environ un an après , ils sui^rirent la forteresse , la rasèrent , et ayant passé au fil de Tépée toute la gàrjpison , demeurèrent les maîtres de tout le pays. Depuis ce temps-là ils répandent partout Tefiroi et la consternation. A ce moment, on vient de m'ap^ prendre qu'uii de leurs partis a pillé , il y a quatre jours, une grande ^peuplade , et que les habitans s'élant mis en défense , le plus fervent de mes néophytes y fut tué d'une manière cruelle ; et il n'y a guère qu'un mois qu'un de ses parens plein de piété , eut le même sort dans une bourgade voisine. Oa compte plus de cent grandes peuplades que ces brigands ont entièrement ravagées cette année.
Quoiqu'il si?ît difficile que la foi fasse de grands progrès dans un lieu où régnent des coutumes si détestables, j'y ai cependant un assez grand nombre de néophytes , surtout à Velleour , qui signifie en leur ïsjïgue peuplade blanche. Ce qui m'a rempli de consolation dans le peu de séjour que j'y ai fait, c'est de voir qu'au centre même du vol et de la rapine , il n'y a aucun de ces nouveaux fidèles qui participe aux brigandages de leurs compatriotes.
J'y ai eu pourtant un vrai sujet de douleur. Un des idolâtres de cette grande peuplade me paroissoit porté à embrasser le christianisme ; il n'a aucun des obstacles qui en éloignent tant d'autres de sa caste. Sa femme et ses enfans sont déjà Chrétiens ; s'ils manquent à faire chaque jour leurs prières ordinaires , il leur en fait aussitôt une sévère répriraandi ; à force de les entendre réciter , il les a fort bien ap-
prises. Enfin, il n'adore point d idoles,, ni aucune^ des fausses divinités qu'on invoque dans le pî^ys* Avec de si belles dispositions, je croyois n'avoir nulle peine à le gagner eulièrement à Jésus-Chrisl. Cependant quand je lui parlai de la nëcessiié du baptême et de l'impossibilité où il étoit de faire son salut s'il ne se faisoit Chrétien , il me parut incertain et chancelant sur le parti qu'il avoit à prendre. Je l'embrassai plusieurs fois , en lui disant tout ce que je croyois pouvoir le toucher davantage ; mes paroles arrachèrent quelques larmes de ses yeux ; mais elles ne purent arracher l'irrésolution de son cœur.
J'oubliois de répondre à une question que voire révérence m'a faite ; savoir , s'il y a des athées parmi ces peuples. Tout ce que je puis vous dire , c'est qu'à la vérité il y a une secte de gens qui font, ce semble , profession de ne reconnoître aucune divi-* nité, et qu'on appelle Nagastagher ; mais cette secte a très-peu de partisans. A parler en général ^ tous les peuples de l'Inde adorent quelque divinité ;• mais , hélas !. qu'ils sont éloignés de la connoissance du vrai Dieu ! Aveuglés par leurs passions encore* plus que par le démon , ils se forment des idées, monstrueuses de l'Etre suprême , et vous ne sauriezr vous figurer à quelles infâmes créatures ils prodiguent les honneurs divins. Je ne crois pas qu'il y ait jamais» eu dans l'antiquité d'idolâtrie plus grossière et plus abominable que Tidolâtrie indienne. Ne me demandez, point quelles sont leurs principales erreurs, on ne peut les entendre sans rougir , et certainement vous« ne perdez rien en les ignorant. Priez seulement le Seigneur qu'il me donne la Tsertu , le courage et les autres talens nécessaires au ministère dont il a daigné me charger, et qu'il m'envoye du secours: pour m'aider à recueillir une si riche moiisson. Je? sub av:ec beaucoup de respect , etc..
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LETTRE
Du père Papin , missionnaire de la Compagnie de Jésus , au père le Gohien » de la même Com^ pagnie%
k Bengale, le 18 décembre 1709.
Mon révérend père»
J'ai compris par la dernière lettre que j*ai reçue de votre révérence, que je lui ferois plaisir de lui communiquer les remarques que j'ai faites sur les diverses choses qui m ont frappé dans ce pays ; je voudrois
Se mes occupations m'eussent permis de vous satis* re au point que vous le désirez. Ce que je vous en écris aujourd'hui n'est qu'un petit essai de ce que je pourrai vous envoyer dans la suite , si vous me témoignez que vous en soyez content.
Ce pays-ci est de tous ceux que je connoisse, celui qui fournit le plus de matière à écrire sur les arts mécaniques et sur la médecine. Les ouvriers y ont une adresse et une habileté qui surprend. Us excellent surtout à faire de la toile ; elle est d'une si grande finesse , que des pièces fort longues et fort larges pourroient passer sans peine au travers d'une bague. Si vous déchiriez en deux une pièce de mousseline » et que vous la donnassiez à raccommoder à nos renlrayeurs, il vous seroit impossible de découvrir l'endroit ou elle anroit été rejointe , quand même TOUS y auriez fait quelque marque pour le recon* noître. Us rassemblait si adroitement les morceaux:
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d'un vase de verre ou de porcelaine , cju'on ne peul s'apercevoir qu'il ait été brisé.
Les orfèvres y travaillent en filigrane avec beaucoup de délicatesse; ils imitent parfaitement les ouvrages d'Europe , sans que la forge dont ils se servent, ni leurs autres outils, leur reviennent à plu3 d'un écu.
Le métier dont se servent les tisserands ne coûte pas davantage; et avec ce métier, on les voit, accroupis au milieu de leur cour ou sur le bord du chemin, travailler à ces belles toiles qui sont recherchées dans tout le monde.
On n a pas besoin ici de vin pour faire de Teaude-vie; on en fait avec du sirop, avec du sucre, avec quelques écorces et quelques racines , et cette eau -de- vie brûle mieux et est aussi forte que celle d'Europe.
On peint des fleiirsl et on dore fort bien sur le verre. Je vous avoue que j'ai été surpris en voyant certains vases 4^ leur façon, propres à rafraîchir l'eau, qui n'ont pas plus d'épaisseur que deux feuilles de papier collées ensemble.
Nos bateliers rament d'une manière bien diflférente des vôtres; c'est avec le pied qu'ils font jouer l'aviron , et leurs mains leur servent d'Aypomocà'^ lion (i).
La liqueur que les teinturiers emploient ne perd rien de sa couleur à la lessive.
Les laboureurs en Europe piquent leurs bœufs avec un aiguillon pour les faire avancer; les nôtres ne font simplement que leur tordre la queue. CeS' animaux sont très - dociles ; ils sont instruits à se coucher et à se relever pour prendre et pour déposer leur charge.
(i) Ce mot signifie poiitt d* appui ^ ce qc^on met soos le levier pour le faire jouer.
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On se sert ici , pour rompre les cannes de sucre , d'une espèce de moulin à bras y qui ne revient pas à dix sous.
Un ëmouleur fabrique lui-même sa pierre avec de la laque et de l'^meri.
Un maçon carrèlera la plus grande salle , d'une espèce de ciment qu'il fait avec de la brique pilée et de la chaux , sans qu'il paroisse autre chose qu'une seule pierre , beaucoup plus dure que le tuf.
J'ai vu faire une espèce d'auvent, long de quarante pieds, large de huit, et épais de quatre à cinq pouces, qu'on éleva en ma présence , et qu'on attacha à la muraille par un seul côté , sans y mettre aucun autre appui.
C'est avec une corde à plusieurs nœuds que les pilotes prennent hauteur ; ils en mettent un bout entre les dents , et par le moyen d'un bois qui est enfilé dans la corde , ils observent facilement la queue de la petite ourse, qui s'appelle communément l étoile du nord ou F étoile polaire.
La chaux se fait d'ordinaire avec des coquillages de mer; celle qui se fait de coquilles de limaçon sert à blanchir les maisons , et celle de pierres , à mâcher avec des feuilles de bétel. On en voit qui en prennent par jour gros comme un œuf.
Le beurre se fait dans le premier pot qui tombe sous la main : on fend un bâton en quatre , et on rétend à proportion du pot où est la crème; ensuite on tourne en divers sens ce bâton par le moyen d'une corde qui y est attachée; et au bout de quelque temps ie beurre se trouve fait. Ceux qui le vendent ont le secret de le faire passer pour frais, quand il est vieux et qu'il sent le rance. Pour cela on le fait fondre y. on y jette ensuite du lait aigre et» caillé, et huit heures après on le retire en grumeaux , en le passant par un linge.
Les chimistes emploient le preimier pot qu'ilj^
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tronye^t pour revivifier le cinabre el les autres préparations da mercure; ce qu'ils font d'une manière fort simple. Us n'ont point de peine à réduire en poudre tous les métaux; jen ai été témoin moi-même. Us font grand cas du talc et du cuivre jaune , qui consume , à ce qu'ils disent , les humeurs les plus visqueuses, et qui lève les obstructions les plus opiniâtres.
Les médecins sont plus réservés que ceux d'Europe à se servir du soufre ; ils le corrigent avec le beurre ; ils font aussi jeter un bouillon au poivre long, et font cuire le pignon d Inde dans le lait. Us emploient avec succès contre les fièvres, Taconit corrigé dans l'urine de vache, et l'orpiment corrigé dans le suc de limon. Un médecin n'est point admis à traiter un malade , s'il ne devine son mal et quelle est l'humeur qui prédomine en lui; c'est ce qu'ils connoissent aisément en tâtant le pouls du malade. Et il ne faut pas dire qu'il est facile de s'y tromper, car c'est une science dont j'ai moi-même quelque expérience.
Les maladies principales qui régnent dans ce pays-ci sont, i.® le mordechin ou le colera-morhus: le remède qu'on emploie pour guérir ce mal est d'empêcher de boire celui qui en est attaqué , et de lui brûler la plante des pieds ; 2.° le sonnipat ou la léthargie , qui se guérit en mettant dans les yeux du piment broyé avec du vinaigre ; 3.° le pilhaï ou l'obstruction de la rate, qui n'a point de remède spécifique , si ce n'est celui des Joghis ( penitens indiens ). Us font une petite incision sur la rate , ensuite ils insèrent une longue aiguille entre la chair et la peau ; c'est par cette incision qu'en suçant avec un bout de corne , ils tirent une certaine graisse qui ressemble à du pus.
La plupart des médecins ont coutume de jeter une goutte d'huile dans l'urine du malade : si elle se répand , c'est , disent-ils , une marque qu'il est fort
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Chauffé au-dedans ; «i au contraire elle demeure en Mn entier , c'est signe qu il manque de chaleur.
Le commun du peuple a des remèdes fort simples. Pour la migraine ils prennent , en forme de tabac y la poudre de l'écorce sèche d'une grenade broyée avec quatre grains de poivre. Pour le mal de tête ordinaire, ils font sentir dans un nouet, un mélange Ae sel ammoniac , de chaux et d'eau. Les vertiges qui viennent d un sang froid et gfossier, se guérissent en buvant du vin où on a laissé tremper qudques grains d'encens. Pour la surdité qui vient d'une abondance d'humeurs froides , ils font instiller une goutte de jus de limon dans l'oreille. Quand on a le cerveau engagé et chargé de pituite, on sent dans un nouet le cumin noir pilé. Pour le mal de dents» une pâte faite avec de la mie de pain et de la graine ^e stramonia , mise sur la dent malade , en étourdit la douleur. On fait sentir la matricaire ou labsinthe broyée , à celui qui a une hémorragie. Pour la chaleur de poitrine et le crachement de sang , ils induisent «n giraumont ( espèce de fruit ) de pâte qu'ils font cuire au four , et boivent l'eau qui en sort. Pour la colique venteuse et pituiteuse , ils donnent à boire .quatre cuillerées d'eau, où Ton a fait bouillir de Tani^^ et un peu de gingembre, à diminution de moitié» Ils pilent aussi l'oignon cru avec du gingembre^ qu'ils prennent en se couchant, et qu'ils gardent dans la bouche pour en sucer le jus. La feuille de comcombre broyée les purge et les fait vomir , s'ils en boivent le jus. La difficulté d'uriner se guérit ici en buvant une cuillerée d'huile d'olive bien mêlée avec une pareille quantité d'eau. Pour le cours de ventre > ils font torréfier une cuillerée de cumin blanc et un peu de gingembre concassé, qu'on avale avec du sucre. &tn ai vu guérir les fièvres qui commencent par le frisson , en faisant prendre au malade avant l'accès trois bonnes pilules faites de gingembre > de cumia
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noir et de poivre long. Pour les fièvres tierces , ils font prendre, pendant trois jours, trois cuillerées de jus de teucrium ou de grosse germandrée , avec ua peu de sel et de gingembre.
Ce n'est là , mon révérend père , qu'une ébaucbe des observations que j'ai faites sur les arts et la mé* decine de ce pays. Si vous en souhaitez de nouvelles» ou si vous voulez un plus grand éclaircissement sur celles que je vous envoie , vous n'aurez qu'à mê l'écrire ; je me ferai un plaisir de vous satisfaire , et de vous témoigner le respect avec lequel je suis» dans l'union de vos saints sacrifices, etc*