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Lettres édifiantes et curieuses sur l'Algérie

Je suis arrivé sur la terre d’Afrique , mercredi 6 courant , à 4 heures et demie du matin. Le bâtiment à vapeur X Achéron , sur lequel je montai joyeusement , le dimanche , à 9 heures , après avoir célébré la sainte messe, se mit en marche vers les dix heures et demie. Il y avait à bord près de \ 00 militaires et quelques colons.

Bientôt le bâtiment dépassa la belle rade de Toit- Ion , et se lança en pleine mer ; une demi-heure après, nous fûmes accueillis par un temps affreux , le bâtiment ne pouvait presque pas marcher , il faisait à peine une lieue à l’heure. Tout l'équipage tomba malade^ de vieux marins eux-mêmes ne purent résister à ce qu’on appelle le mal de mer : tout le monde se retira dans les H'cabines pour sc

coucher, il était impossible de se tenir debout, tant on était malade. Les militaires se couchèrent sur le pont , enveloppés dans de grosses couvertures.

Le commandant du navire eut un soin tout particulier de moi , il me donna son domestique qui ne me quitta pas 5 il m’avait fait préparer une chambre très-propre à côté de la sienne. Il venait de temps en temps me demander de mes nouvelles, me dire que le temps devenait toujours plus affreux. Mais j’étais tellement malade que je n’avais pas meme le sentiment de la peur. Je faisais quelques prières dans le fond de mon cœur , qui est toujours dans le calme le plus parfait. Ce mauvais temps nous accompagna jusqu’aux îles Baléares, devant lesquelles nous passâmes dans la nuit du lundi au mardi. La matinée du mardi fut belle 5 la mer devint trèscalme: le bâtiment regagna bientôt par sa vitesse le temps qu’il avait perdu le jour précédent, et le mercredi , à 4 heures du matin , par un beau clair de lune , on aperçut la terre d’Afrique 5 une demiheure après, nous étions sous les murs d’Alger, qui offraient l’aspect d une carrière de pierres blanches. Nous ne débarquâmes que sur les huit heures. J’allai de suite à la cathédrale remercier le bon Dieu de mon heureux voyage, et le prier de bénir mon ministère sur cette terre étrangère.

Je ne vous dirai pas l’impression que j’ai éprouvée en mettant le pied sur cette terre infidèle 5 elle est indéfinissable. Je sentis surtout mon cœur se serrer, en voyant pour la première fois ces indigènes de

foutes les couleurs, bizarrement vêtus , encombrant le port et les rues étroites de la ville , qui ne ressemble à aucune ville de France.

Plus tard je vous donnerai quelques détails sur cette ville si étrange par l’agglomération de tout ce que les nations ont produit de plus singulier, au physique comme au moral.

Monseigneur l’Evêque me reçut comme un vieil ami. Le premier jour, il me fit faire une promenade en voiture à Mustapha , magnifique campagne sur les bords de la mer , aux portes d’Alger , et nous fîmes ensuite le tour de la ville à pied et au dehors , dans des chemins bordés d’orangers aussi gros que les plus beaux arbres de la Touraine , de palmiers et de bananiers magnifiques. Les haies sont partout formées d’aloës et de lauriers-roses 5 il fait maintenant ici aussi chaud qu’aux beaux jours de mai en Europe.

Ce pays a vraiment l’aspect d’un paradis terrestre , mais il n’est pas cultivé 5 nous étions arrêtés souvent dans notre route par des caravanes de chameaux , conduites par des Arabes en guenilles qui viennent approvisionner la ville.

Hier, Monseigneur me conduisit en visite chez les notabilités françaises. M. Valée , maréchal gouverneur , me reçut de la manière la plus aimable ; c’est un homme profond , consciencieux , habile surtout 5 il gouverne l’Algérie comme le roi le plus absolu ; c’est l’homme qu’il faut à la colonie 5 il désire surtout que la religion s’établisse, et soit res

pectée partout ; il veut multiplier les croix et les chapelles à Alger. Monseigneur peut faire tout ce qu’il voudra avec un tel homme ; il vient de faire choisir la plus belle mosquée de Constantine , pour en faire la plus belle église catholique de la colonie ; il a demandé à Monseigneur de m’envoyer pour fonder cette nouvelle Eglise.

La chose va se décider incessamment. Je crains seulement que Monseigneur n’ait besoin de moi pour un ministère plus urgent. J’attends donc la volonté du bon Dieu. Je suis on ne peut plus heureux. La mission de l’Algérie se présente à moi sous l’aspect le plus magnifique ; elle est pourtant hérissée de difficultés dont on ne peut se faire l’idée que sur les lieux. Car tout est extraordinaire ici : tout étonne , tout bouleverse les idées; c’est une mission comme il nJen a peut-être jamais existé. L’Algérie est, dans ce moment^ dans une situation exceptionnelle, il n’y a que Dieu qui puisse débrouiller ce chaos, et, au premier coup d’œil, on reconnaît l’insuffisance des raisonnements , des moyens humains: c’est ce qui ranime la confiance de celui qui ne s’appuie que sur Dieu seul.

Aujourd’hui, nous avons été visiter la fameuse Casbah , dernière habitation du Dey. C’est un composé de grandiose et de mesquinerie, comme tous les édifices publics de la ville. Plus tard^ si je le puis ^ je vous ferai la description de ces édifices , qui du reste se ressemblent tous. Le palais de l’évêrché que nous habitons est un des plus beaux palais

de la ville. On y voit des pavés , des escaliers ., des colonnes torses , en marbre blanc. Les murs sont revêtus en carreaux de faïence de diverses couleurs, avec quelques sentences du Coran écrites en arabe. La cathédrale est une assez belle mosquée. La première nuit, je fus éveillé à trois heures du matin par les cris dJun marabout qui appelait ses pauvres musulmans à la prière , du haut de son minaret ,

vis-à-vis de la fenêtre de ma chambre Mon cœur

se serra douloureusement Et moi aussi je me mis

à prier , pour que ces infortunés s’éveillent de ce long et profond sommeil de l’infidélité et du fanatisme où ils dorment depuis si longtemps. Unissez vos prières aux miennes , pour que Dieu , par l’inter*cession de sa divine Mère , la douce et miséricordieuse Marie , bénisse nos travaux sur cette terre inculte ; qu’il nous éclaire , qufil nous soutienne et nous console.

Constantine , 27 février 1839.

Mon cher ami ,

Monseigneur s’est décidé à m’envoyer à Constantine^ comme la ville la plus importante de la colonie après Alger , et où aucun prêtre n’avait encore paru depuis plus de 1400 ans. C’est une ville tout à fait africaine , située dans l’intérieur des terres , au delà du petit Atlas, entre la mer et le grand désert Sahara qui fait partie de ma juridiction. Le grand

Cheik qui commande les nombreuses et vaillantes tribus du désert et la grande tribu des Moabites , est venu très-humblement me demander l’amitié du grand marabout des Français; il m’a protesté, en prenant ma main et la pressant sur son cœur , qu’il m’aimait beaucoup , et quJil serait bien content de me voir dans son désert. Je lui ai répondu qu’étant le ministre du Dieu qui est le père de tous les hommes , j’aimais tous les Arabes comme mes enfants. Je suis allé le lendemain faire visite au liakeur ou gouverneur de la ville de Constantine , qui m’avait déjà prévenu en venant me voir le jour meme de mon arrivée , avec le kalife Ben-àïssa, le commandant en chef des armées d’Achmet- Bey. C’estlui qui défendait Constantine , quand les Français l’ont prise. Ces deux grands personnages m’ont témoigné la plus vive satisfaction de me voir au milieu de leurs peuples ; ils veulent aussi à tout prix être de mes amis. Le liakeur , Sidi hamonda , voulut m’accompagner lui-même à pied , chez son père , vieillard de plus de 80 ans , qui est le chef suprême de la religion de Mahomet dans ce pays. Ce respectable vieillard me reçut aussi très-cordialement, et voulut me faire prendre avec lui du café et des confitures; il me fit asseoir sur un tabouret : car il n’y a point de chaise chez les Musulmans. Il était assis lui-même sur un tapis , à la manière des Turcs , à terre; devant lui une espèce de cassolette pour faire brûler des parfums ,, autour de lui des livres de toute grandeur. Il me parla de Jésus-

Christ, qu’ils regardent comme un grand prophète. Ils pensent que c’est la religion de J.-C. qui domine maintenant celle de Mahomet^ et ils se résignent.

J’ai dîné hier avec tous les grands personnages de la vaste province de Constantine, que le général avait invités chez lui ; ce sont les chefs de toutes les tribus , et les gouverneurs des villes. J’ai été enchanté de leur attachement, de leur dévouement pour la France. Ce sont vraiment nos amis: seulement les peuples qu’ils commandent ne sont pas toujours aussi faciles à gouverner que des peuples civilisés } pourtant , c est le point le plus important que la soumission et l’amitié même de ces fiers et nobles chefs.

Je vais reprendrema narration depuis que je vous ai écrit d’Alger, le 8 courant. J’en suis parti deux jours après pour Constantine. On ne peut pas y aller d’Alger par terre , le pays n’étant pas assez sûr, et manquant totalement de route. Je m’embarquai doncjencore sur V Achéron : nous prîmes terre à Bougie , "qui est une petite ville avec un joli port$ les'Arabes l’ont abandonnée aux Français qui, lors de sa prise, avaient massacré une partie des habitants , et brûlé ou démoli une partie des maisons , de sorte que cette ville n’est presque plus qu’un monceau de ruines. J’y ai remarqué quelques antiquités romaines. On en trouve à chaque pas sur le littoral d’Afrique et dans l’inférieur des terres. De Bougie à Stora et Philippe-

ville, il y a à peu près trente lieues. Nous débarquâmes à Stora qui est le Sinus Numidicus des Romains. On remarque sur le rivage, absolument désert , de magnifiques ruines romaines qui attestent que Stora était autrefois un port considérable. De Stora à Philippeville il y a une petite demi-lieue, en côtoyant la mer sur le flanc de montagnes presque taillées à pic, et pourtant] couvertes d’orangers , de myrthes , qui sont ici de gros arbustes , et d’arbres à liège. Philippeville n’est qu’un amas de cabanes en bois , construites par l’armée française qui a là un camp considérable , et par les colons qui sont à peine cinq cents, tous marchands de comestibles ou de vin. A Philippeville on croit être dans une ville romaine qui vient d’être détruite par quelque tremblement de terre. Vous savez que c’est V ancienne Rusicada des Romains. Cette ville a dû être considérable , à en juger par les ruines immenses qui couvrent le soi. Ce sont des pans de muraille, des voûtes, des fûts de colonnes renversées , de belles citernes très-bien conservées, des aqueducs, un cirque presque entier, des arènes, etc. La situation de cette ville est charmante : je ne doute pas qu’elle ne devienne par la suite la plus belle ville Franco- Africaine de toute la régence d’Alger.

Le jour de mon arrivée à Roue, le général de Guingré, qui est gouverneur de cette ville, voulut nFaccompagner lui-même à Hyppone , avec son aide-de-camp M. Gay , et un détachement de chas-

seurs d’Afrique , tous à cheval. On me fit monter un cheval arabe , et je traversai ainsi, en soutane et chapeau tricorne, toute la* ville] de Bône , au milieu de cette honorable et brillante escorte environnée d’une foule de curieux tant Européens qu’indigènes , qui étaient tous ébahis de l’honneur qu’on rendait au Marabout ou Muphti Francés : c’est ainsi qu’on m’appelle.

Il y a à Bône , depuis quelques années , un prêtre catholique : j’en ai amené avec moi un second pour lui servir de vicaire.

Revenons à Constantine. C’est une ville qui compte 25,000 indigènes et une garnison française de trois mille hommes 5 il y a à peine quatre cents colons. Mais cette ville est appelée à devenir par la suite la plus importante de la colonie. Elle est bâtie sur un énorme rocher, et ressemble à un nid d’aigle. Aussi bien les aigles , les vautours sont aussi communs ici que les corbeaux en France. Il y a également beaucoup de cigognes qui font leur nid sur les toits des maisons de Constantine, comme nos hirondelles tà la grande fenêtre de l’église des Carmes , sur la rue Paul- Louis-Courrier.

C’est de Philippeville qu’on part pour se rendre à Constantine , mais je devais aller à Bône auparavant , à vingt-cinq lieues de là par mer. Ce qui m’attirait puissamment dans cette ville, c’était Hjppone , la ville du grand s. Augustin , dont les ruines sont à un petit quart de lieue de Bône ,

à l’embouchure de la Seybouse , qui offrait un beau port dans le temps que cette ville existait. La mer s’est un peu retirée , et le port est maintenant à Bône, ville de 8,000 âmes, tant indigènes que colons. Je ne saurais vous dire le saisissement et la sainte émotion que j’éprouvai , en embrassant cette terre que le grand s. Augustin gavait arrosée de ses larmes et de ses sueurs. Monseigneur d’Alger m’avait confié la relique de ce grand Saint, que le pape lui a donnée : c’est la seule qu’il y ait en Afrique : je la plaçai sur un monceau de ruines , là où les indigènes mahométans vont, tous les mercredis, prier le grand Roumi ou Chrétien qui leur apparaît , disent-ils , souvent avec sa grande tunique blanche., et qu’ils regardent comme le protecteur de leurs biens , de leurs enfants , etc. J’ai trouvé là des fleurs, de petites branches de lauriers-roses, et des charbons éteints placés dans un plat de terre, que ces pauvres gens avaient déposés dans cet endroit pour honorer le grand Roumi. J’ai pensé que ces ruines étaient peut-être celles de son église ou de son modeste palais épiscopal. J'ai pris un peu de cette terre, et j’ai aussi cueilli une feuille d’acanthe qui s’élevait au milieu d’une crevasse de mur renversé. Je vous envoie une partie de cette feuille d’acanthe dans cette lettre. Je restai trois jours àBône , et, tous les jours, j’allais prier et me promener pendant plus de deux heures sur les ruines de ma chère Hyppone. Je la quittai en pleurant, un soir par un beau

clair de lune : et de la mer , sur cette frêle barque qui m’éloignait d’elle , je lui disais adieu comme à un ami qu’on quitte après avoir lié avec lui une première et vive amitié. Nous eûmes bientôt atteint notre bâtiment qui nous attendait en pleine mer, et le lendemain matin je débarquai à Philippeville , d’où je repartis, à dos de mulet , et escorté de deux cents soldats , pour Gonstantine qui est à trois jours démarché de là , et au milieu de hautes montagnes. Je vais mettre mon église de Gonstantine sous le vocable de Marie , notre bonne et tendre mère , et je vais avoir le bonheur d’y célébrer la première messe après demain, dimanche 3 mars. Ce sera une messe militaire à grand orchestre.] Nous chanterons le Veni Creator avant de commencer, et nous terminerons par un Te Deam solennel et un Sub tuum. Quelle messe que celle-là!.... depuis peut-être plus de quatorze cents ans la victime immolée pour le salut du monde n’est pas descendue à Gonstantine. Que de grâces à demander ! que de réflexions , que de sentiments se pressent en foule , à la pensée de cette touchante cérémonie!.... O mon Dieu, soyez béni !.... Marie! oh Marie, venez à notre secours!.... mon cœur bat bien fort ! mes larmes coulent! je ne peux vous en dire davantage.

Adieu, toujours votre dévoué ami.

Constantine, lei mars 1839.

Mon bien cher ami ,

Je fais arranger dans

ce moment la grande et belle mosquée du palais d’Achmet-Bey , souverain détrôné de la province de Constantine , pour en faire une première église paroissiale dont je serai le premier curé. C’estaprés demain dimanche que j’aurai le bonheur de bénir cette mosquée , d’en faire un temple catholique, et d’y célébrer la première messe , d’offrir la précieuse victime de notre salut. Ce soleil divin qui éclaire tout homme venant au monde , va descendre pour la première fois depuis 1 400 ans au milieu d’un peuple qui ne le connaît plus , et qui est bien profondément plongé dans les ténèbres et les ombres de la mort. Puisse le Sauveur du monde éclairer et sauver ces infortunés enfants d’Ismaël et de Ma-* homet !

Le général, baron de Galbois , gouverneur de la province de Constantine et de Bône m’a reçu avec la plus franche cordialité 5 il a voulu que je partageasse sa table et son logement, qui est le palais de l’ancien Âchmet-Bey; je loge dans la chambre même duBey , meublée telle qu’elle était quand il l’habitait, je couche dans son lit même 5 rien |de plus magnifique que ce palais : c’est le plus beau de toute l’Afrique 5 il ne le cède même , dit-011,

qu’à celui du grand sultan à Constantinople ; on se perd dans cette forêt de colonnes en marbre blanc y dans ces jardins d’orangers où l’on voit de tous côtés jaillir des fontaines qui retombent dans de beaux bassins en marbre : tous les murs et tous les appartements du palais sont revêtus de carreaux en faïence peints de toutes les couleurs , tous les pavés sont en marbre blanc, etc... Je vous donnerai plus tard d’autres descriptions du pays , des mœurs, des habitudes^ etc... Les maisons de la ville sont généralement laides , mal bâties 5 elles n’ont point de galeries ni de terrasses comme à Alger , elles sont couvertes en tuiles $ les rues sont malpropres et mal pavées 5 la ville est située sur le haut d’une montagne et entourée de montagnes encore plus élevées, et couvertes de neiges en ce moment , en sorte qu’à Constantine il fait maintenant froid comme en France.

Les campagnes sont belles , mais point cultivées. De Philippeville à Constantine, dans un espace de 22 lieues , on ne trouve pas une maison $ il en est ainsi de presque toute l’Afrique : il n’y a que quelques petites villes éparses çà et là $ c’est un pays vraiment sauvage. On aperçoit à des distances fort éloignées , sur quelques versants de montagnes , quelques Douhairs ou tribus , logeant sous des tentes couvertes en peaux de chameau. Pour aller de la mer à Constantine , il m’a fallu trois jours de marche à dos de mulet , dans les montagnes , couchant le soir sur la terre sous les camps fran-

çais échelonnés sur la roule. ( J’avais pris la précaution de porter un matelas et une couverture, de sorte que je n’étais pas trop mal couché.) Dès les premiers jours de mon arrivée à Constantine , j’ai fait des visites aux notabilités indigènes , au gouverneur de la ville, Sidi hamonda , et aux chefs des différentes tribus de la province , qui ont tous leur palais en ville 5 ils m’ont tous reçu avec des démonstrations de joie , des protestations d’amitié extraordinaires. Dans tout cela il y a bien de l’exagération orientale.

Hier le général les a invités [à dîner , au nombre de neuf. A leur tête se trouvait le akem sidi hamonda , gouverneur de Constantine, dont les ancêtres ont gouverné depuis plus de 1300 ans; on les appelle les Montmorency de l’Afrique. Rien de [plus noble que la figure de ce akem , âgé de 32 ans , et celle du Califïa ben cissa , gouverneur de Sahal, ancien généralissime des armées d’Achmet- Bey, etc. etc., Leur costume était delà plus grande richesse. Dans ce dîner , ils n’ont bu que de l’eau , en fidèles observateurs de la loi de Mahomet, qui leur interdit le vin. (Quelle leçon pour les catholiques!) Le général avait fait faire une tour en sucrerie, dont les créneaux étaient des croissants et le milieu une belle croix, il distribua tous ces croissants aux Arabes , qui les croquèrent pieusement. La croix seule , ce signe du salut du monde, resta debout.... et nous tous catholiques qui étions à la table , nous nous écriâmes sponta-

nément: honneur à la Croix ! et moi, tout ému et pieusement crédule , je tirai de ce jeu du hasard, un heureux augure pour l’avenir de notre sainte religion dans ce pays.

Je vous écris dans la nuit , tout harassé des fatigues de la journée. Je ne sais pas trop ce que je vous dis. Je me porte à merveille : il paraît que l’air de l’Afrique, surtout le climat de Constantine, m’est fort bon.

Constantine , 22 avril 1839.

Monsieur et bien cher ami ,

Beaucoup de choses se sont passées depuis trois mois que j’ai quitté Tours ; je voudrais pouvoir vous les dire toutes et épancher mon cœur dans le vôtre; avec quelle effusion , avec quelle confiance je le ferais! J’en ai tant de besoin! tant de sentiments divers ont rempli mon âme depuis que je suis en A frique ( le pays des contrastes les plus extraordinaires, pays de merveilles et de désenchantements)! En France, on n’a pas d’idées justes sur l’Algérie; je n’essaierai pas de les rectifier , la tâche serait trop difficile. Je ne vous parlerai donc que de ce qui me concerne.

Je me hâte de vous dire que je suis fort heureux , malgré les petites épreuves que le bon Dieu m’a fait subir. D’abord , j’ai ressenti une grande peine en quittant une paroisse que je chérissais du fond

de l’âme, et que je chérirai toujours. Dieu seul sait le bouleversement étrange qui se fit dans mon cœur, en m’arrachant à cette ville de Tours qui était devenue ma seconde patrie 5 un déchirement plus grand encore m’attendait à Lyon , lorsque je mis le pied dans le bateau qui devait m’éloigner du berceau de mon enfance , de mes vieux amis et de ma chère famille 5 mais j’étais calme et même joyeux en montant à bord du bâtiment qui devait me transporter de la terre de France en Afrique. J’arrivai à Alger après trois jours d’une heureuse traversée. En débarquant j’étais triste j je sentis mon cœur se resserrer sans savoir pourquoi. Monseigneur d’Alger me reçut amicalement.

Dans une visite que nous fimes au maréchal Valée , la Providence voulut qu’on parlât de Constantine. Aussitôt je dis au maréchal que si Constantine avait besoin de prêtre, j’irais volontiers : il me répondit que je lui ferais plaisir si je voulais y aller 5 mais quJii y avait peu de colons dans cette ville, qui était tout à fait arabe 5 que j’y manquerais de tout , et qu’il fallait y porter jusqu a mon lit, et surtout beaucoup d’argent ? parce qu’il y faisait très-cher vivre , et que le gouvernement ne me donnerait rien qu’un logement et une mosquée pour la transformer en église. Je me résignai à tout, et j’insistai pour partir dès le lendemain, si Monseigneur le permettait. Monseigneur n’était pas d’abord de cet avis 5 pourtant il céda aux instances du maréchal et aux miennes , et le len-

demain je m’embarquai pour Bône

...Je viens de faire un second voyage à Hyppone avec Monseigneur que je suis allé prendre à Stora ou Philippeville , pour le ramener ensuite à Con stantine. Monseigneur a eu le bonheur de célébrer la sainte messe sur ces ruines précieuses d’Hyppone, et moi j’ai eu l’insigne faveur d’y communier avec les sœurs de la Charité, dites de Saint-Joseph, que je viens d’établir à Constantine.

Monseigneur a écrit, sur les ruines mêmes d’Hyppone, une lettre qu’il doit adresser à tous les évêques de France , pour les engager à souscrire pour chacun cent francs , afin d’élever sur ces lieux une chapelle en l’honneur du grand saint Augustin. Je pense que tous les prélats français s’empresseront de répondre à cet appel.

Vous voyez déjà que le bon Dieu m’a consolé; il a daigné m’envoyer à Constantine pour relever les ruines de cette antique Eglise ; mais il a voulu que je vinsse ici comme un apôtre; je ne reçois aucun traitement ni du gouvernement, ni de personne. Monseigneur n’a, pour toute l’Algérie, que le traitement , de neuf prêtres sans aucuns litres personnels , que celui de trois chanoines et de six prêtres desservants. Les trois chanoines sont MM. Pelletan , vie. gén. , Dagret^ secrétaire, et Montérat, curé. Les six autres prêtres sont : un vicaire delà cathédrale d’Alger , un aumônier des hôpitaux, un cure et un vicaire à Oran, et un curé et un vicaire à Bône.

Tous les autres prêtres , et nous sommes encore six ou sept , ne sont pas payés , étle gouvernement ne paraît pas disposé à venir à notre secours, malgré les demandes réitérées de Monseigneur à ce sujet. Aussi Sa Grandeur a eu recours à la Propagation de la foi. Ces messieurs du conseil lui ont répondu que nous ne serions compris que l’année prochaine dans la répartition des fonds; parce que la distribution de cette année était faite. Nous voilà donc, dans l’Algérie, réduits à la condition des missionnaires de la Chine ou des déserts de l’Amérique. Je réclame en particulier votre haute et puissante protection pour notre pauvre église naissante de Constantine. Je n’ai de linge et d’ornements que ceux que j’ai apportés deFrance, point de croix, point de chandeliers, point d’ostensoir ni de bénitiers , etc.... C’est ma belle croix et mon beau christ d’ivoire que j’ai placés sur l’autel, et ma jolie petite statuette delà sainte Vierge, que les bonnes dames du Refuge m’avaient donnée, et que j’ai placée sur un petit tronçon de colonne en marbre blanc , qui font le plus bel ornement de notre pauvre église. J’ai désiré que cette nouvelle et première église de Conslantine fût sous le vocable de la sainte Vierge , de Notre Dame des sept-douleurs . Monseigneur l’a bien voulu , et il vient de la consacrer sous cet

aimable nom de Marie! Oh! que nous serons

puissants avec une si grande protectrice , une s1 bonne patronne!,... J’ai déjà établi la récitation du

chapelet, tous les dimanches après vêpres. Puis nous chantons des cantiques avec nos bonnes religieuses , quelques pieux militaires et quelques excellentes dames d’officiers. Les Arabes viennent en foule à nos cérémonies , et iis paraissent stupéfaits de tout ce qu’ils voient, de tout ce qu’ils entendent ; ils prennent de l’eau bénite et se mettent à genoux comme nous, et remuent aussi les lèvres quand ils nous voient prier. Ils sont trèscurieux , il s veulent que nous leur rendions raison de tout ce qu’il y a dans l’église. Le 'dimanche de Pâques, les grands personnages du pays et de toute la vaste province de Constantine, avec les chefs du grand désert de Sahara , s’étaient donné rendez-vous dans notre église. Ils furent émerveillés de la tenue de nos militaires, de la musique et surtout des ornements dont j’étais revêtu en disant la sainte messe. Ils écoutèrent avec la plus grande attention le petit discours que je fis , comme s’ils l’avaient compris. Je parlai beaucoup d eux , et les interprètes leur rendirent parfaitement mes paroles ; ils s’épuisaient en remercîments après la messe , et versaient des larmes de joie en me baisant les mains. Ils voulurent que je leur expliquasse ce que c’était que cette croix de Sidnciïssa (Jésus-Christ) 5 cette petite statue de Leha Marie m (la sainte Vierge);puis le confessionnal, les fonts baptismaux , l’autel , etc. A toutes les explications que je leur faisais, ils répondaient : MeliiiBezzef { c’est trèsbon) Allah ïazekoum (que Dieu nous aime !.,..)

Il n’y a que quelques jours que les bonnes religieuses sont à Constantine , et tous ces bons indigènes se les arrachent; ils les emmènent dans leurs maisons pour qu elles voient leurs femmes malades ; car vous savez que nul homme , excepté le mari , ne peut voir une femme arabe. Elles sont toujours enfermées dans leur maison, et quand elles sortent , ce qui arrive rarement , elles ont le visage enveloppé d’un linge blanc ; on leur voit à peine les yeux. Les hommes et les enfants viennent se faire traiter chez nos bonnes sœurs. Le grand Cheik du désert y vient tous les jours ; il a, m’a-t-il dit ^ plus de confiance aux marabotes f rancis (c’est ainsi qu’ils appellent les religieuses, saintes françaises ), qu’à tous les médecins du monde.

Vraiment les dispositions de ces bons Arabes , le respect, l’alïection qu’ils portent aux prêtres et aux religieuses, nous étonnent et nous remplissent d’admiration.

Monseigneur , qui vient de nous quitter pour retourner à Alger , en est dans l’enchantement; il me disait qu’il s’imaginait rêver, tant les choses qu’il voyait lui paraissaient incroyables. Nous ne savons pas les desseins de l’adorable Providence sur ces peuples ; mais , en vérité , nous croirions facilement que le temps de sa miséricorde pour eux approche.... Les religieuses surtout sont appelées à faire un bien immense à ces peuples. La différence du langage est un grand obstacle au bien qu’on pourrait opérer dans ces contrées. Que n’avons-nous, comme les Apôtres , le don des langues , et

surtout que n’avons-nous leur sainteté!

Priez, je vous en conjure, et faites prier pour nous et pour ces pauvres habitants de l’Algérie.

Nous nous préparons à célébrer pompeusement et, par-dessus tout, saintement, le mois de Marie à Constantine. Nos beaux cantiques de France retentiront sous les voûtes de notre mosquée catholique} la musique des régiments viendra se joindre ànous. Nous aurons prières, salut, bénédiction;rienn’ymanquera, pas même le concours de nos Arabes , de nos Juifs, qui s’en retourneront bénis , sinon sanctifiés . Si vos bonnes âmes de Tours étaient bien aimables , elles se cotiseraient pour nous envoyer une statue de la Sainte Vierge et un Chemin de la croix • le petit nombre de chrétiens de la pauvre Eglise naissante de Constantine , ainsi que leur pauvre pasteur, en seraient on ne peut plus reconnaissants !

Si vous pouviez vous-même , Monsieur et bien cher ami , m’envoyer à Constantine, sous l’adresse du lieutenant-général , baron de Galbais, commandant supérieur des provinces de Constantine et de B âne , la caisse de livres que vous m’aviez dit d’offrir de votre parta Monseigneur d’Alger, vous nous rendriez le plus important service : nous Savons absolument aucun livre de piété ni de prières, pas même un seul catéchisme. Il a fallu que j’en composasse un pour nos enfants et pour les Arabes; ni croix, ni chapelets, ni médailles, etc. Je vous en prie , venez , venez donc à notre secours

Je dois vous dire que, quoique je ne touche aucun traitement de personne , je n’ai pourtant man-

que dë rien depuis que j’ai quitté Tours, D’ abords j’avais de l’argent pour faire ma routé > et il m eii reste encore un peu. Ensuite , j’ai été reçu et traité avec honneur et cordialité joyeuse dans tous les camps français que j’ai traversés pour arriver à Constantine , et ici je suis jusqu’à présent hébergé et logé chez le général de Galbois , dans le magnifique palais d’Achmet-bey. Puis , Monseigneur m’a confié, quelque indigne que j’en sois, comme vous le savez , le titre et la charge de vicaire général ; et il parle de me faire revenir bientôt auprès de lui, à Alger. Je vous avoue que j’aimerais mieux rester à Constantine. Je suis si bien ici avec mes vingt-cinq mille Arabes et mes quatre à cinq cents colons , dont le nombre , à la vérité , s’accroît tous les jours. J’ai encore dans la province de Constantine, à Philippeville , près de mille colons de tous les États européens; puis plusieurs camps français où il faut de temps en temps aller exercer le ministère, et puis encore j’aime bien mes bons Arabes. Nous n’avons’ point de familles mores, qui forment, presque seules, la population delà province d’Alger. Ces Mores sont une nation corrompue, mauvaise, tandis que nos Arabes sont les vrais descendants d’Ismaël; ils ont les mœurs pures et toutes patriarcales. Nous sommes ici tout à fait au centre de la Numidie , dont Cyrta (Constantine) était la capitale ; elle est remplie de ruines romaines très-bien conservées ; nous avons découvert dernièrement celles d’un magnifique temple chrétien], détruit par les

Vandales. Les bases des colonnes ont vingt pieds dé circonférence, et ce temple avait cinquante-deux colonnes. Il était bâti dans la partie la plus élevée de la ville ; aussi un ancien historien de ces temps-là dit qu’on voyait de très-loin le temple de Con-* stantine. Le Rumel ou Oued el kabit, entoure presque toute la ville en s’engouffrant dans des rochers au sommet desquels la ville est bâtie. Je m’arrête: je n’en finirais pas, si je voulais vous parler de l’aspect du pays, des costumes bizarres de ses habitants, [etc. Je vous écrirai plus tard les remarques que j’aurai faites, et je vous donnerai une description détaillée de tout ce qu’il y a de plus intéressant dans ces contrées si singulières. On n’a j’amais bien connu l’Afrique: c’était pourtant, après l’Italie, le pays le plus fréquenté par les Romains , ce peuple géant qui a laissé à chaque pas dans ce pays des traces de sa grandeur et de sa puissance 5 je veux seulement vous dire que je ne suis ici qu’à huit lieues de Milève, si célèbre par saint Optât ^ son évêque, et à dix lieues de Tagaste, la patrie du grand saint Augustin. La première , que les Arabes appellent Milah , est habitée par 4,000 Arabes, et une garnison française de 300 hommes , et Tagaste , que les Arabes nomment Tagsa n’est plus qu’un monceau de belles ruines sur lesquelles s’élèvent quelques tentes arabes en peaux de chameau. Je ne puis m’empêcher , avant de terminer mon long journal , de vous raconter un fait qui vous mon-* trera quelles sont les bonnes dispositions des Arabes

envers nous et notre sainte religion. On m’avait dit qu’il y avait dans une mosquée, dite la Sainte, une chaire de Mahomet, qui était un chef-d’œuvre de sculpture arabe; la tentation méprit de la demander pour notre église catholique. JJallai donc un jour trouver Sidihamonda, le hakem ou gouverneur de Constantine , et son vieux père , le grand Cheik ou chef de la religion de toute la province de Constantine et du grand désert. J’ai le bonheur d’ètre très-lié avec ces deux puissants personnages; je leur demandai de me céder cette chaire remarquable, et leur dis que le grand Sidnaïssa (Jésus-Christ) les bénirait. A l’instant ils me l’accordèrent avec des démonstrations de joie et de bonheur, d’avoir pu faire quelque chose en faveur de notre sainte religion. Ils me donnèrent aussitôt soixante Arabes pour que je fisse transporter moi-même ce magnifique objet dans notre église catholique. J’entrai avec eux dans leur sainte mosquée , pour faire prendre cette chaire qui fut portée pompeusement par ces bons Arabes, dans les rues de Constantine, avec l’applaudissement général de tous les habitants , colons et indigènes.

Je recommande d’une manière toute particulière l'Eglise naissante de Constantine et son pauvre pasteur aux prières des associés de la Propagation de la foi et du Rosaire-Vivant. Je vais m’occuper à établir ces deux saintes associations dans la province de Constantine, dont je suis spécialement chargé.

Votre bien honoré et dévoué ami ,

Conslantine, le 18 Mai 1839.

Mon bien cher ami ,

Votre lettre du \ 1 avril dernier s’est bien fait attendre. CJest la seule que j’aie reçue de vous depuis que je suis en Afrique. Nous ne recevons ici le courrier de France que tous les quinze jours, et, lorsqu’un courrier arrive sans nous apporter des lettres de la patrie , et surtout d’amis tels que vous, nous trouvons cela bien pénible, nous autres pauvres exilés. Je vous remercie des détails que vous me donnez sur mes petites affaires , dont vous avez bien voulu vous charger. Je ne sais pas si vous avez reçu toutes mes lettres , mais dans la dernière je vous disais qu’un missionnaire , comme je désire l’être , ne doit point avoir de demeure

permanente A Constantine, on manque de tout

comme au fond des déserts de l’Amérique. Le nombre des colons n’augmente pas , cela n’est pas même possible dans l’état où en sont les choses, et nous sommes forcés de convenir que ce n’est pas un mal 5 car , jusqu’à présent , les colons qui sont venus s’établir sur quelque point de l’Afrique que ce soit, gâtent et paralysent tout le bien qu’on pourrait faire aux indigènes, et reculeraient plutôt qu’ils n’avanceraient leur civilisation $ et si la province de Constantine est la meilleure de toute la colonie, c’est parce qu’elle a moins de colons , et que le gouvernement y est tout à fait militaire.

Puisque vous voulez bien prendre quelque inté-

rêt à ce que je fais ici en Afrique, je vais vous dire que j’ai fait venir à Constantine, quatre sœursdela Charité, dites’religieuses deSaint-Joseph, dont madame la baronne de Yialart est supérieure générale. Cette dame , qui jouit de la plus haute considération dans toute l’Algérie , où elle est depuis 4 ans avec des religieuses , et où elle a fait et fait encore un bien immense en se chargeant de tous les genres de bonnes œuvres; cette dame, dis-je, peut, par son concours , m’aider puissamment dans mon ministère. Ces bonnes sœurs qu’elle m’a amenées elle-même, avec Mgr d’Alger qui est venu les installer , ont été un véritable événement pour Constantine et pour toute la province. Leur arrivée ici a même, en ce moment , un grand retentissement dans le désert. Le Cheik-el- Arab qui se trouvait ces jours derniers à Constantine , voulait emmener ces bonnes sœurs dans le désert de Sahara dont il est le grand chef , pour y soigner les malades et y instruire les enfants. Il leur protestait qu’elles seraient chéries dans le désert , comme dans les grandes villes de France x qu’elles y seraient comme des souveraines. Ces bonnes sœurs viennent de guérir ce grand et terrible chef d’une indisposition assez grave; il allait se faire soigner chez elles , deux fois par jour, comme un enfant. Depuis qu’elles sont ici , il y a foule, du malin au soir , de malades indigènes de toutes les couleurs , et deux d’entre elles sont continuellement occupées à visiter les malades à

domicile; partout on se les arrache, surtout les dames arabes les plus notables de la ville , qui ont pour elles l’affection la plus tendre; comme ces pauvres dames arabes ne sortent jamais , elles sont enchantées , enthousiasmées de voir auprès d’elles des religieuses françaises , et comme ces religieuses savent parler arabe , elles causent beaucoup avec elles. Elles ne les quittent jamais sans que ces pauvres musulmanes demandent elles-mêmes à baiser Sidnaïssa Allah ( ou le Christ que les religieuses portent sur leur poitrine). C^est vraiment étonnant, la vénération et la confiance qu’elles ont inspirées dans la ville et dans toute la province , car des malades des tribus éloignées viennent aussi se faire soigner par elles. Leur présence ici produira, je n’en doute pas, un effet prodigieux et bâtera singulièrement la civilisation , si ce n’est la conversion , de ces pauvres peuples.

Au premier mai , jour de la Saint-Philippe , nous avons eu une importante et bien touchante cérémonie. C’est le saint sacrifice de la messe que j’ai eu le bonheur de célébrer, en plein air , sous la voûte du ciel, sur les bords du Rujnel , au milieu d’une vaste plaine entourée de petits mamelons qui étaient couverts d’Arabes. Toute la ville s’y était rendue en masse , et toute la province et le grand désert étaient représentés par les chefs des tribus et les notables des familles. Jamais une aussi nombreuse et aussi singulière réunion n’avait eu lieu en Afrique. Au milieu d un carré immense formé par les trou-

pes françaises , s’élevait un autel de gazon qu’on avait parsemé de fleurs, et couvert de couronnes et de lauriers que je dois bénir pour être distribués plus tard aux vainqueurs des jeux. Au-dessus de cet autel s’élevait un magnifique trophée d’armes, ombragé par le drapeau du prophète Mahomet , par celui de la province, et par le drapeau français. Au-dessus de ce trophée singulier sJélevait majestueusement la croix de notre divin Sauveur, qui était en effet le seul vainqueur à qui on décernait ce beau triomphe. Tous les grands dignitaires indigènes et les notables de la ville et de la province, voulurent accompagner le général et son état-major dans le carré des troupes, tout auprès de l’autel 5 ils assistèrent à la célébration de la sainte messe avec une espèce d’étonnement qui ressemblait à l’admiration; tous s’inclinèrent comme les Français au moment de l’élévation, et leurs peuples, témoins des hommages que leurs chefs rendaient au Dieu des chrétiens , firent comme eux. Jamais pareil spectacle, ce me semble, n’a été donné à la terre d’Afrique; mon émotion était à son comble. Avant la messe, je ne pus m’empêcher de me retourner vers cette immense et si extraordinaire assemblée , et de lui faire part des sentiments qui remplissaient mon cœur. Les interprètes arabes rendirenttout aussitôt etfidèlement mes paroles, et, à la fin de la cérémonie, tous vinrentme complimenter et me baiser la main. Je ne vous parle pas maintenant des jeux , des luttes , des carrousels qui ter-

minèrent la journée 5 on avait fait dresser une tente pour les religieuses et pour moi 5 nous fûmes témoins de ces jeux , et les religieuses furent choisies pour couronner les vainqueurs. Jamais rien de plus bizarre et de plus touchant en même temps que de voir ces Africains noirs, cuivrés ou blancs^ s’agenouiller devant des religieuses françaises, et recevoir sur leurs têtes , eux , ces farouches enfants du désert , des couronnes de la main timide et tremblante d’humbles sœurs de la Charité.

Puisque jJai commencé à vous parler des cérémonies religieuses , je vous dirai deux mots de celle qui a eu lieu à Hvppone , dans un second voyage que je viens de faire sur ses ruines célèbres , avec Mgr l’évêque d’Alger. Ce bon prélat eut le bonheur d’offrir les saints mystères sur les ruines d’Hyppone, le jour où l’Eglise célébrait la fête de l’Annonciation. Le lundi 8 avril, nous parcourions tous deux ces saintes ruines, le livre des Confessions et des Soliloques de saint Augustin à la main ; et, au moment où nous demandions avec émotion en quel endroit pouvaient être l’église et le modeste palais de ce grand saint , Mgr ouvrit le livre des confessions, et ses yeux tombèrent sur le passage isolé , et ecce ipse est ante nos : le voici, il est devant nous. Ces mots nous frappèrent et nous remplirent de joie , et nous décidâmes que la sainte messe serait célébrée dans cet endroit. Auparavant , je demandai à me confesser pour communier à la messe 5 et surtout pour pleurer mes

péchés et en recevoir le pardon ? là où le grand saint Augustin avait tant pleuré les siens , et où il avait sans doute écrit le livre admirable de ses Confessions. Mgr voulut aussi recevoir de son indigne serviteur le sacrement de pénitence.... Nous pleurions tous deux... Comme nos larmes coulaient douces sur cette terre que saint Augustin avait arrosée des siennes! Nos cœurs étaient com-

me dans une sainte ivresse. J’ouvris le livre des Soliloques, et je tombai sur une page qui renfermait les plus beaux sentiments d’actions de grâces, que S. Augustin ait pu jamais écrire. Mgr. en fut ému et résolut de réciter à haute voix ces prières d’actions de grâces , après la messe. Ce fut un pan de mur qui nous servit d’autel 5 les sœurs religieuses qui nous avaient accompagnés et quelques pauvres Maltais cueillirent des fleurs sur ces ruines pour en parer notre saint autel. Les religieuses communièrent avec moi à la messe. Monseigneur adressa quelques mots à ce petit nombre de fidèles qui nous avait accompagnés 5 il y avait quelques Arabes et un seul Français.

Je ne relis pas ma lettre , vous me pardonnerez ses inexactitudes 5 je l’ai écrite un peu en courant : le courrier me presse, je crains même qu’il ne soit parti.

Adieu , pour toujours et plus que jamais , votre vrai ami.

Constantine, 2 juin 1839.

Monsieur et bien cher ami ,

Je viens de recevoir avec un indicible plaisir votre aimable lettre. J’ai seulement été un peu confus de voir imprimées celles que j’avais adressées à Tours 5 mais , puisqu’elles donnent l’occasion à une aumône pour notre pauvre église de Constantine ,je supporterai avec joie cette confusion, et je vais continuer à vous donner quelques détails sur ce pays et sur les choses vraiment extraordinaires qui s’y passent en faveur de notre sainte religion. Je ne vous écris aujourd’hui qu’à la hâte 5 le courrier arrive à l’instant et repart presque aussitôt pour la France.

Je crois avoir donné à M.*** , dans ma dernière lettre du 22 mai , une petite description de notre cérémonie de la Saint-Philippe, et une relation plus détaillée de mon dernier voyage à Hyppone. Je vais donc vous dire simplement et sans ordre, tout ce que je pense devoir vous intéresser.

Nous nous préparons à célébrer la Fête-Dieu , dimanche prochain. Les Arabes et les Juifs, qui étaient aujourd’hui , comme de coutume , en grand nombre à la messe , ont été dans le ravissement, quand je leur ai annoncé cette sainte solennité. Je suis allé ce soir chez le hakem ( le gouverneur de Constantine), lui demander de nous prêter quelques belles tapisseries, quelques vases de fleurs, etc,.

pour la grande fête de notre Dieu fait homme, Sidnaïssa. Aussitôt il me conduisit dans un appartement magnifiquement décoré a la manière orientale, et me dit avec beaucoup de vivacité, d’émotion même : Tout cela est au service du grand Sidnaïssa (Jésus-Christ) 5 puisque vous me dites que cest dimanche sa grande fête , prenez tout ce que vous voyez . Je suis trop heureux de contribuer à embellir le lieu où vous me dites quil va reposer.,,.; pour lui je donnerais tout , jusquà mon burnous ( son beau manteau), s’il le fallait. Ainsi je prévois que Tunique reposoir que nous allons dresser à Constantine , va l’emporter sur les plus beaux reposoirs de Tours.... C’est pourtant quelque chose de bien consolant, que de voir les enfants de Mahomet offrir eux-mêmes avec ardeur ce qu’ils ont de plus précieux pour orner l’autel de Jésus-Christ.

Une de nos bonnes sœurs , qui a parlé aussi à quelques dames arabes notables de la ville , de notre solennité de dimanche prochain , vient de me dire que ces clames veulent rivaliser de zèle avec leurs maris, et qu’elles donneront pour le bon Dieu tout ce qu’elles ont de plus beau. Elles ne regrettent qu’une chose , c’est de ne pouvoir pas être témoins de cette fête comme leurs maris , car vous savez qu’elles ne sortent jamais de leur maison.

Notre procession ne sera pas bien brillante : point de bannières, point de congréganistes, point de clergé , presque point d’enfants de chœur. Mais ce

qui sera le plus pénible , c’est que je serai obligé de porter Notre-Seigneur dans un petit ciboire en cuivre ^ dont la coupe seule est argentée.

Les bonnes sœurs continuent à visiter les malades à domicile, et à les recevoir dans une espèce d’infirmerie improvisée 5 c’est la salle du grand conseil des ulémas et des muphtis , qui fait partie de la mosquée catholique , que j’ai fait arranger pour cet usage 5 et tous les jours il s’y présente plus

de 80 à 100 malades pour se faire soigner

Toute la ville vient voir un spectacle si nouveau, car vous savez que les Arabes n’ont point d’hôpitaux, et, dans leurs maladies, point de médecins. Ils s’en rapportent aux soins de la Providence 5 ils avaient jusqu’ici souffert avec résignation et mouraient de même ; aussi la mortalité était effroyable... Maintenant qu’ils ont des sœurs médecins qui les soignent et les guérissent , l’amour de la vie et surtout de la santé leur est revenu , et ils se font soigner comme nos chrétiens.... Mais l’effet moral que la tendre charité de ces bonnes sœurs produit sur les Arabes est vraiment prodigieux. On voit se manifester en eux des sentiments de piété , de recon» naissance , d’admiration , qu’ils avaient semblé ignorer jusqu’à présent. Surtout ils ne peuvent se lasser de bénir ce Dieu, cette religion qui a inspiré à ces saintes religieuses de leur faire tant de bien... Que penser de tout cela ?... Mais il faut que je vous dise quelque chose de plus admirable encore, c’est que tous ces malades, riches ou pau-

vres, demandent des médailles ou de petitês statuettes delà sainte Vierge, qu’ils suspendent avec respect à leur cou , et quand ils se rencontrent dans les rues , ils se les montrent avec orgueil et satisfaction.... Ils ont vraiment une tendance particulière à la dévotion envers la sainte Vierge.... Aussi je me suis empressé de faire construire un bel autel à cette bonne mère. Pour piquer leur curiosité et exciter leur dévotion, nous avons orné cet autel avec des branches de palmier d’une hauteur prodigieuse 5 nous avons fait aussi , tant bien que mal , une Vierge en cire, un peu plus grande que celle dont je vous ai parlé $ nous l’avons habillée magnifiquement Tous ces bons Arabes se portent

en foule maintenant à la chapelle de Madame Marie , lé lé Mariera . Ils la regardent avec un étonnement mêlé de respect , et la prient spontanément à leur manière , c’est-à-dire par un mouvement des mains qu’ils tiennent jointes et ouvertes, la paume tournée vers le ciel , les élevant et les abaissant sans cesse, et faisant le même mouvement avec le corps et la tête ,, en prononçant, avec vivacité et onction 5 des paroles de confiance et d’amour. Puis ils se tournent avec satisfaction vers nous et disent en leur langue , que nous commençons un peu à comprendre : Madame Marie , c'est la mère de Dieu . C'est aussi notre mère , puisque vous nous l'avez dit. Elle est bien bonne , puisque c'est elle qui vous a inspiré de venir vers nous , nous faire tant de bien . Ils finissent tou-

jours leurs éloges à Marie par ces mots : Kif-kif soa-soa eut sa , hahana , achouq lélê Marient . Tous ensemble vous et nous , nous aimons beaucoup madame Marie..... O Marie! vous les avez entendus! vous les éclairerez, vous les prendrez aussi pour vos enfants.

Les femmes des principaux habitants de la ville (et il faut vous dire qu’à Constantine, les notables de la ville et tous ceux même qui se respectent un peu n’ont qui une seule femme comme les catholiques) ont demandé aussi des médailles et de petites statuettes de la sainte Vierge , qu’elles portent à leur cou comme leur plus belle parure, et qu’elles baisent avec dévotion trois fois par jour, en priant cette mère de miséricorde de les éclairer et de les protéger.

Quand ces Arabes ou Juifs voient nos bonnes religieuses , ils demandent comme une grande faveur la permission de baiser la croix qu’elles portent sur leur poitrine 5 et les mères disent à leurs petits enfants : Baise Sidnaïssa , il te portera bonheur . On accable partout les bonnes religieuses de questions sur notre religion. On leur demande aussi comment elles ont pu quitter leur pays , leur famille 5 comment elles ont pu renoncer au mariage et aux plaisirs du monde , pour se consacrer avec tant de joie au service des malades et à l’éducation des enfants , et cela pour l’amour de Dieu seul, sans intérêt humain... Ils en croient à peine tout ce qu’ils voient et tout’ ce quJils entendent.

Aussi, quand une sœur entre dans leur maison, c’est une fête pour tous ceux qui l’habitent. On rassemble tous les esclaves , tous les enfants , toute la famille. Tous jettent des cris de joie $ le mari et la femme la prennent chacun par une main qu’ils baisent avec respect, les enfants lui baisent les bras , et les esclaves le bas de sa robe : elle est conduite ainsi comme en triomphe dans le plus bel appartement de la maison. On entasse des coussins (car il n’y a pas de chaises chez les Arabes) sur lesquels on la fait asseoir, et là , elle reçoit une espèce de culte: on lui sert les mets les plus exquis, on lui offre les essences les plus odorantes. La pauvre religieuse, toute couverte de confusion, refuse tout. Alors l’admiration est à son comble ; on lui dit : Mais ta es donc Marabotha (une sainte).

On est tellement attaché à ces religieuses , que quand elles restent deux jours sans faire visite , on pleure comme des enfants.... On envoie à chaque instant les esclaves pour les chercher, on se fait malade pour les forcer à venir. La femme du lia kem (du gouverneur de Constantine) disait hier à la sœur : Vois-tu , je t'aime plus que Mahomet . Situ t’en vas, je mourrai- je sais bien comme on fait pour mourir!,... Cette sœur entend et parle assez bien l’arabe , en sorte que tous les indigènes sont enchantés de pouvoir communiquer leurs pensées à une personne si bonne , si douce , si sainte, et surtout à une Française.

Il y a quelques jours, une députation des nota-

Lies du désert , ayant à leur tête le Cheik el cirai) (le grand chef du désert) et le jeune neveu d’Achmet'Bey , s’est présentée chez moi pour me prier avec les plus vives instances d aller au désert soigner les malades, pour faire parmi eux ce que nous faisons ici, à Constantine 5 me disant que nous y serions reçus en triomphe et traités comme les souverains du pays 5 que l’oasis qu’ils habitent est un véritable paradis ; que nous aurions aussi une mosquée pour notre Dieu , et qu’ils le prieraient avec nous. Ils nous ont amené des chameaux et des chevaux les plus superbement harnachés pour nous porter , et nous ont assuré que, si nous ne nous habituons pas avec eux, ils nous ramèneront àConstantine.... Je leur ai répondu que nous ne pouvions pas nous rendre à leurs désirs en ce moment 5 mais qu’aussitôt que nous le pourrions ^ nous irions vivre avec eux dans leur beau désert, et que nous les aimions aussi tendrement que les habitants de Constantine.... Ils ont ressenti la peine la plus vive de notre refus , et sont restés plus de huit jours à attendre si nous nous déciderions enfin à partir avec eux. Ils sont partis hier seulement en versant des larmes et en nous disant qu’ils reviendraient bientôt nous faire les mêmes instances , et que nous

nous laisserions toucher

Je vous ai promis quelques détails sur Constantine. La ville n’a rien de remarquable. La ville romaine , dont il ne reste, comme je vous l’ai dit , que d’imposantes ruines, offrirait matière à des

explorations curieuses et savantes qu’il n’est pas en mon pouvoir de faire. Comme je vous l’ai déjà dit, la rivière du Rummel entoure une partie de la ville en coulant ou plutôt se précipitant avec fracas dans un encaissement très-étroit et très-profond formé par d’énormes rochers , ensorte qu’on peut dire que la ville est entourée d’affreux précipices. Le pont Del Kcintara , jeté sur ces précipices, est un chef-d’œuvre de construction romaine 5 il a été restauré, dit-on, par des Espagnols. J’ai découvert , sur une des arcades de ce magnifique pont , un bas-relief, assez bien conservé , représentant la Madone ,* c’est, je pense, une Assomption delà Vierge .... Il y a d’autres ponts formés par des rochers, dont un a plus de 300 pieds de hauteur. En quittant la ville , le Rummel forme la plus belle cascade qu’on puisse voir 5 ses eaux tombent de plus de 100 mètres de hauteur , et sont divisées par d’énormes blocs de rochers. Les alentours de cette cascade imposante sont vraiment pittoresques. On y voit encore plusieurs autres chutes d’eau à travers des massifs de verdure et quelques roches dépouillées. Dans cet endroit tout à fait romantique se trouvent plusieurs fontaines d’eau chaude et des débris de bains romains qui ont dû être dJune grande magnificence, à en juger par des tronçons de colonnes cannelées , des voûtes assez bien conservées et des restes de mur d’une épaisseur prodigieuse. Il y a là plusieurs moulins arabes , ou plutôt plusieurs misérables masures bâties

sur ces belles ruines , qui forment le contraste le plus frappant et le plus bizarre de ce magnifique tableau. Selon l’usage des Arabes, leur cimetière entoure la ville de tous les côtés ; en sorte qu’on ne peut sortir de la ville sans fouler une tombe sous les pieds et sans se heurter contre les lits de brique qu’ils élèvent sur tous les tombeaux. J’ai été témoin, il y a quelques semaines , d’un enterrement arabe. Vous seriez peut-être bien aise de savoir comment se fait cette lugubre cérémonie. Le mort est placé , sans bière , sur un brancard porté sur les épaules par quatre hommes. Il est enseveli dans un drap neuf et très-blanc, et recouvert d’un tapis en soie rouge et jaune sur lequel sont brodés des croissants, des étoiles , un soleil et quelques caractères arabes. Arrivé près de la fosse , on dépose le brancard à terre; le marabout s’approche du cadavre et prie debout avec dévotion et ensilence; il impose les mains sur le défunt, puis, en finissant, il élève ses mains et ses yeux vers le ciel d’une manière très-expressive. Tous les assistants , rangés derrière le marabout , sur une seule ligne , font les mêmes cérémonies. La prière finie, quatre des assistants élèvent un peu , par les quatre coins , l’espèce de drap mortuaire, tandis que deux fossoyeurs se glissent dessous pour enlever le défunt et le placer avec la plus grande précaution dans la fosse, sur le côté droit, dans l’attitude d’un homme qui dort. Ceux qui portent le drap mortuaire le tiennent alors suspendu sur la fosse , de manière qu’il faut se cou-

cher à terre pour voir ce que font les fossoyeurs. C’est ce que j’ai fait, et j’ai vu qu’ils avaient construit un petit mur en pierres sèches autour de la fosse , qu’ils recueillaient avec respect les ossements épars sur la terre et les plaçaient auprès du mort, la tête sous la tête, pour lui servir comme d’oreiller, et les autres ossements, devant lui et à ses pieds. On recouvrit ensuite la tombe de larges dalles en pierre brute, en sorte que la terre ne pût pas pénétrer jusqu’au cadavre.... Cette inhumation silencieuse ^ ces espèces de mystères du sépulcre ont quelque chose de triste et d’imposant. Avant, de m’approcher, j’avais demandé au marabout si je pouvais assister à cette cérémonie : il me dit qu’il en était même très-satisfait. Quand tout fut fini, je lui fis quelques signes et balbutiai quelques mots pour lui faire comprendre que j’avais trouvé cette cérémonie très-touchante. Je lui montrai le ciel , puis la fosse qu’on venait de fermer , et lui dis comme je pus , que le corps tombait en poussière , mais que l’âme retournait à Dieu , qui la récompensait ou la punissait selon ses mérites....; que Dieu était le père de tous les hommes, mais que tous les hommes ne le connaissaient pas , et qu’ils ne le servaient pas comme il voulait être servi , etc. Il me comprit parfaitement et me dit : kif-kif soœ-soæ , qu’il pensait comme moi; et, pour me montrer avec plus d’énergie qu’il me comprenait , il prit de la terre dans sa main , puis , de l’autre, il me montra le ciel , et , en élevant ses yeux humides de larmes , il dit :

la allalia ! 6 mon Dieu ! baba , baba becoul rad jel , vous êtes père de tous les hommes ! Puis il me lit comprendre que notre corps devenait poussière , mais que Dieu^ qui avait eu soin de ce corps pendant la vie, le ressusciterait un jour pour qu’il fût heureux ou malheureux. Je lui dis que les marabouts francis enseignaient la meme doctrine $ il me répondit qu’il le savait bien, et que notre religion était plus parfaite que la leur 5 je lui dis : Alors , je vous l’apprendrai cette religion , et je suis sûr que vous l’aimerez.... Il se mit à sourire et me prit la main en me disant ; Se mi , semi bezzef coulioum . Soyons toujours tous deux beaucoup amis. Je lui fis la même invitation, et nous nous retirâmes trèssatisfaits l’un de l’autre.

Avant de terminer ma longue lettre , je veux vous parier d’une fête singulière que les musulmans ont célébrée avec grande pompe la semaine dernière : c’est l’anniversaire de la naissance de Mohammed (Mahomet). C’est une fête des plus bruyantes et des plus touchantes. Ce jour-îà , tous les petits enfants sont revêtus de leurs plus beaux habits et sont portés comme en triomphe dans les rues 5 c’est, à proprement parler, la fête de l’enfance. Les petites mosquées sont ouvertes ce jour-là. On voitsuspendue, au-dessus delà porte, une petite maison en bois ou en carton, représentant la maison où Mohammed vint au monde. Elle est entourée de brimborions, de coques d’œufs de toutes les couleurs. Sur le seuil de la porte de la mosquée est

assis, à la manière arabe, sur un riche coussin ^ un gentil et gracieux petit enfant couronné de roses , ayant ses côtés un beau vieillard à barbe blanche (cJest le prêtre musulman) , ses parents et ses domestiques 5 devant lui est une coupe d’or pour recevoir l’offrande des passants. Je n’ai pas manqué de donner la mienne à un de ces charmants enfants , qui me demanda d une manière très-gracieuse quelque chose pour les pauvres bédouins , et tous les bons musulmans d’applaudir à ma générosité , en s’écriant ; melih bezzet marabouth frances (il est bien bon le marabout français). On entendait crier aussi à chaque instant une troupe de Mudduis (ceux qui annoncent la prière) réunis au haut de leur minaret. Joignez à cela la musique criarde et bruyante des Arabes qui parcourent les rues.... C’était à ne pouvoir s’entendre dans la ville. On pourrait aussi appeler cette fête la Chandeleur des Arabes , à cause de la quantité de cierges de toutes les couleurs qui se distribue à tous ces fervents musulmans , aux enfants surtout. Ceux-ci en ont chacun trois ou quatre qu’ils font pieusement brûler dans les mosquées 5 les parents en conservent une certaine quantité pour les faire brûler en famille et pour en donner à leurs amis, en signe de joie, La bonne sœur qui visite les malades en a reçu dans toutes les maisons où elle est allée ce jour-là, et comme elle disait à ccs bonnes gens, en recevant les cierges , qu elle les ferait brider devant V autel de Marie , ils répondirent : Eh bien ^ alors , puis-

qu ils sont pour Lélé Marient , acceptez- en un cle plus : il faut aussi quelle soit contente de nous . Ces cierges nous sont venus fort à propos pour la clôture du mois de Marie. Cette clôture a été pompeuse. Ce sont de petits musulmans qui voulaient porter les cierges pendant cette solennelle et touchante cérémonie qui m’a fait répandre de bien douces larmes...» Nous avions, le matin, fait notre méditation sur les souvenirs de cette même cérémonie en France , dans l’église des Carmes , quelques jours après mon installation comme curé de cette chère paroisse.... C’est vous, bien cher ami , qui présidiez à cette mémorable cérémonie. . . . Que de larmes aussi ce souvenir me fit répandre! ainsi qu’à tous ceux à qui je communiquai mes sentiments....

Vous ne vous feriez pas d’idée comme le souvenir de nos cérémonies , de nos fêtes , de nos solennités de France fait impression sur nous , quand on se les rappelle^ qu’on se les raconte, pour ainsi dire, sur une terre étrangère! ... .Le chant de nos hymnes, de nos cantiques, fait sur nous l’impression la plus vive.... Moi, surtout, je ne puis pas les chanter sans être ému, et je m’aperçois que les militaires mêmes , en France si indifférents , partagent mes sensations. Ils aiment beaucoup à entendre prêcher 5 aussi , tous les dimanches ^ je les régale d’une instruction de ma façon... Mais, enfin , ils s’en contentent.

J’ai su que les journaux vous avaient parlé du

voyage de Mgr dans ces contrées , de sa visite à Bône , à Hyppone , à Constantine , à Philippeville : je ne vous en parlerai pas cette fois ; je pourrai plus tard vous donner quelques détails sur ce voyage , qui n’est pas sans intérêt. Je vous ferai part aussi de ce que j’aurai remarqué dans les mœurs > les usages des habitants de ces pays , du sol , du climat, des animaux, etc. J’aurai aussi quelques anecdotes, quelques épisodes parfois tragiques à vous raconter , mais en voilà bien assez pour aujourd’hui 5 je ne sais si vous aurez même le courage de lire jusqu’au bout une lettre qui me paraît si insignifiante , si fastidieuse.

J’aurais dû commencer cette lettre par vous remercier de tout le zèle que vous avez mis à venir au secours de notre pauvre Eglise naissante de Constantine. Veuillez donc bien recevoir ici toute ma reconnaissance et celle de mon petit troupeau fidèle.., je pourrais dire même, sans crainte de me tromper, celle aussi de nos bons indigènes, musulmans et juifs , à qui nous ne pourrons continuer le bien commencé , sans que nos frères de France nous soutiennent. Jusqu’à présent, c’est par les fonds que le conseil municipal arabe a bien voulu nous voter, que les religieuses peuvent se livrer aux œuvres de charité 5 mais nous n’avons pas encore une fondation établie : je pense qu’elle s’établira dans la suite , assez facilement, quand on verra de quelle utilité pour tout le pay s sont ces bonnes religieuses.

Je vous prie de détromper toutes les personnes qui se présenteraient à vous , dans la pensée que je veux former ici une colonie... ; il n’en a jamais été question. Du reste, dans l’état actuel des choses cela n’est pas possible , puisque les colons venus de France sont obligés de s’en retourner tous les jours 5 et ceux qui restent sont, pour la plupart, dans la plus affreuse misère...

Je dirai demain la sainte messe pour tous les associés de la Propagation de la foi et du Rosaire Vivant, pour toutes les personnes aussi qui veulent bien venir, par leur charité, au secours de notre pauvre Église naissante de Constantine , qu’elles auront vraiment l’honneur d avoir fondée , plus que moi , par leurs ferventes prières et leurs abondantes aumônes. Je les conjure de prier toujours et pour le pauvre pasteur de Constantine et pour son troupeau..., surtout, ah! surtout, pour ces pauvres brebis qui ne sont pas de la bergerie , et que le souverain pasteur lui a commandé d’aller chercher pour les ramener au bercail, afin qu’il n^y ait plus qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur !....

Continuez , je vous prie , à me donner des nouvelles de Tours.., de la chère et toujours bien-aimée paroisse de Saint-Saturnin ... Mes affectueux sentiments à son bon pasteur , mon ancien et cher confrère... Je n’ai pas besoin de lui recommander les pauvres , je sais qu’il les aime aussi , lui, et qu’ils

seront pour lui ce qu’ils étaient pour moi , la partie la plus intéressante, la plus aimée de son troupeau.

Veuillez recevoir la nouvelle assurance de ma respectueuse et bien vive affection.

Votre bien honoré et bien dévoué ami , SUCHET, Vie. Gén.

Je rouvre cette lettre que j’allais mettre à la poste , pour vous dire que le fameux Hakem vient de me rendre visite , monté sur un cheval tout caparaçonné d’or et avec une brillante escorte. Il est venu m’inviter à dîner chez lui demain , avec les bonnes religieuses... C’est un honneur qu’on n’a jamais accordé à aucun étranger dans ces pays, pas même aux princes... Cette innovation dans leurs usages, ce bon hakem m’a, dit qu’il l’a faite en faveur de notre sainte religion qu il ne peut se lasser d'admirer , lui et son excellente épouse , ainsi que son vieux père , qui est, comme je vous l’ai dit , le grand et seul chef de la religion musulmane, pour les provinces de Constantine, de Bône et du Grand-Désert.

Quand il a été sorti , nous nous sommes regardés avec étonnement , les sœurs et moi , et nous nous sommes écriés : O mon Dieu ! quels sont donc vos desseins sur un peuple dont les chefs rendent un si éclatant témoignage à votre religion ?

Je voudrais bien que la poste ne partit que demain , pour pouvoir vous rendre compte de ce dîner si extraordinaire.... où ces grands personnages

veulent bien qu’il n’y ait que nous seuls , point d’interprète : la sœur qui sait l’arabe nous en servira.

Ne manquez pas, je vous en prie , de nous envoyer au plus tôt , à l’adresse du lieutenant général , baron de Galbois , commandant supérieur des provinces de Constantine et Bône, votre caisse delivres avec tous les objets de piété que vous pourriez y joindre , surtout des croix et des médailles et de petites statuettes de Marie , notre bonne mère. Je ne doute pas que ce ne soit sa puissante intercession qui a obtenu de Dieu ces heureuses dispositions dans nos Arabes.

Constantine , le 4 septembre 1839.

Monsieur et bien cher ami,

il y a aujourd’hui un mois que j’ai reçu votre lettre si désirée. Des courses dans les différents camps, des visites fréquentes aux hôpitaux militaires qui sont encombrés de malades depuis plus de deux mois, les soins que je me suis mis à donner aussi tous les jours aux malades et aux pauvres indigènes, etc., tout cela absorbe tellement mon temps que je n’ai réellement pu vous répondre plus tôt.

Veuillez bien être l’interprète de nos sentiments de reconnaissance auprès des élèves des

séminaires d’Orléans et d’Angers , pour les chapelets qu’ils envoient à notre mission de Constantine : ces objets nous seront bien plus précieux , faits par les mains des pieux et saints élèves du sanctuaire. Ces messieurs n’auront pas manqué , en les faisant, de prier pour la conversion des pauvres Musulmans à qui ils seront distribués : il semble qu’une plus grande vertu y sera attachée ; nous ne manquerons y as.au moins , de dire à ceux à qui nous les donnerons, par qui ils ont été faits; que ces jeunes et zélés Marabouts de France ont prié pour eux, et que, peut-être, quelques-uns d’entre eux viendront un jour parmi eux pour se dévouer à leur bonheur.

J’ai lu avec attendrissement la relation lamentable des affreux désastres causés par les orages dans votre infortuné département ; plus d’une fois mes larmes ont coulé à la lecture de ce touchant et remarquable mémoire. Puis-je être indifférent aux malheurs d’un pays, d’un diocèse que j’ai regardé comme le mien, qui m’avait accueilli avec tanÇde bonté, qui a eu les prémices et peut-être les derniers jours de mon ministère en France? —

Je regrette bien que ma position actuelle ne me permette pas de joindre, dans cette circonstance, ma faible offrande à celle de tous les cœurs généreux , qu’on trouve (je le sais mieux que personne) en si grand nombre à Tours.

Je dois maintenant vous faire, comme je vous l’ai promis, la relation de notre singulier diner chez lehakem.

D’abord vous vous rappelez que le hakem n’avait invité absolument que les religieuses et moi 9 parce que c’était tout à fait un dîner de famille : c’est ce que j’ai voulu dire quand je vous écrivais que cette incitation extraordinaire était un honneur quon ne faisait pas même aux princes . On nous reçut d’abord dans un magnifique salon , illuminé avec des lustres et décoré presque à la française , avec cette différence qu’au lieu de chaises et de fauteuils , il n’y avait que de riches coussins en damas et velours, tissus d’or. On avait pourtant préparé pour moi un magnifique fauteuil en velours à franges d’or , où il fallut m’asseoir comme un roi sur son trône. Les religieuses furent placées sur des coussins avec les maîtres de la maison. Je fus à peine assis^, qu’une troupe d’esclaves, ayant à leur tête le secrétaire ou taleh du hakem , vinrent se ranger en ligne devant nous , les yeux fixés sur leur maître , et prêts à exécuter ses ordres au moindre signe. A un mouvement de main, un de ces esclaves apporta à son maître un flacon d’une eau très-odoriférante dont il nous fit à tous une copieuse aspersion. Après les compliments d’usage ^ d’une exagération orientale, le hakem se leva et nous fit visiter en détail toutes les richesses de son salon, en nous présentant avec une satisfaction marquée les objets qu’il avait fait venir de France. On nous fit passer ensui(eàla salle à manger où , par extraordinaire, on avait dressé une table tout à fait à la française ; car vous savez que les Arabes n’ontfpoint de table,

point (le couvert : ils mangent assis à terre , en prenant avec les doigts les mets placés devant eux. Mais à ce dîner nous avions tous des couverts, nous étions assis autour de la table , sur des bancs recouverts de riches tapis de Turquie, et nous avions pour serviettes les plus beaux cachemires des Indes : nous n’osions vraiment nous en essuyer les doigts ni la bouche. La table était servie avec un luxe tout oriental. La vaisselle était en porcelaine de Chine.

Je ne vous dis rien de la prodigieuse quantité de mets qui couvraient cette table et que dix ou douze esclaves renouvelaient à chaque instant 5 en sorte que les plats de différentes couleurs et de différentes formes passaient devant nous presque comme des ombres chinoises. 11 fallait pourtant goûter de tous , et malgré toute notre sobriété , nos pauvres estomacs français en reçurent un terrible échec. Tout était parfumé, jusqu’à l’eau que nous buvions ; car , en bons Musulmans , on ne nous servit ni vin, ni liqueur. Au dessert, arriva un grand Marabout : il nous fit d’abord de la porte de grands salamaleks , puis il entonna un hymne à notre louange, auquel nous ne comprîmes rien. Pourtant , dans le refrain nous avons pu entendre que , dans les éloges qu’il nous donnait , il ne s’oubliait pas lui-même. Ses grimaces finies , il s’approcha de la table , prit avec ses grands doigts maigres * et très-blancs une bouchée de pain avec des mures, qu’il voulut mettre lui-même dans la bouche de chacun de nous. Nous ne crûmes pas devoir nous

refuser à cette singulière cérémonie , après nous être assurés , toutefois , que ce n’était pas un acte de la religion de Mahomet , mais simplement un insigne honneur que le Marabout voulait nous rendre. Après le dîner, on passa dans le salon pour prendre le café. On parla beaucoup de religion : on exaltait la nôtre 5 on la trouvait sublime à cause des grandes vertus qu’elle commande, et qu’elle donne le courage de pratiquer.

J’avais apporté une belle feuille d’images 9 où étaient représentées les quatorze stations de la passion de J. -G., avec des explications et des prières derrière. On était très-attentif aux explications que je fis des souffrances du Sauveur de tous les hommes , et on me témoigna le désir de garder la feuille d’images... Vous pensez que je la donnai avec beaucoup de plaisir 5 j’en ajoutai beaucoup d’autres qu’on reçut avec une grande joie , et qu’on me promit de conserver avec respect. Le hakem me fit aussi de petits cadeaux , entre autres la belle bourse qui lui servait habituellement : malheureusement elle était vide. Nous nous quittâmes tous satisfaits les uns des autres , après nous être promis mille fois que nous nous aimerions toujours comme des frères.

Puisque je suis en train de vous parler de dîners et de visites chez nos bons Arabes, je veux vous raconter encore une visite et un petit dîner tout à fait arabe , que nous sommes allés faire à la campagne, chez un des notables du pays qui nous a confié fié-

ducation de deux de ses fils. Cet homme très-riche est le fils d’un ancien hey de Constantine qui fut tué sous les murs de Tunis, où il était allé porter du secours au bey de cette ville , attaquée alors par les troupes du pacha d’Égypte. Nous allâmes donc , après plusieurs invitations réitérées, le voir dans sa jolie petite maison de campagne qu’on appelle le Jardin , située sur les bords du R.ummel , dans un endroit tout à fait romantique. ïi nous reçut avec les plus grands honneurs , et avec des démonstrations de la joie la plus franche et la plus vive. Il nous fit entrer aussi dans l’intérieur de sa maison , nous présenta son épouse qui tient aux familles les plus nobles du pays. C’est, dit-on, la femme la plus savante et la plus spirituelle de la contrée , elle était accompagnée de sa jeune fille Fatlima , âgée de 1 5 ans ; toutes deux étaient émerveillées , enthousiasmées de voir des maraboles frartcès ( religieuses françaises) et le marabout des chrétiens. Ces pauvres musulmanes , comme vous le savez, ne peuvent jamais voir personne. On s’empressa de nous servir un petit dîner tout à fait arabe, que nous mangeâmes comme eux et avec eux, assis par terre , ou plutôt sur de riches coussins placés sur un beau tapis qui nous servait de table. Chacun prenait avec les doigts et au môme plat ce qu’il voulait manger^, et nous buvions tous dans la même coupe d’argent , remplie d’eau parfumée. Après le dîner, le mari et la femme voulurent queje leur parlasse de la religion chrétienne. Croyan t

d’abord que c’était par politesse pour nous (comme étant avec des religieuses et un prêtre ), je ne m’empressais pas de satisfaire à leurs questions ; alors ils mirent entre mes mains un livre qu’on appelle Alphabet des Saints , dont chaque lettre sert d’initiale à un nom des Saints les plus illustres de l’Eglise catholique , et le mari me dit avec émotion : J’ai acheté moi-même ce livre à Alger pour réapprendre la religion catholique que je veux connaître 5 je veux que mon épouse et mes enfants la connaissent aussi , et c’est pour cela que je vous ai confié mes deux fils , pour qu’ils apprennent votre religion , en même temps qu’ils apprendront la langue française. Pendant qu’il me parlait ainsi , son épouse regardait fixement la croix que les religieuses portent sur leur poitrine. Elle demanda tout à coup à baiser Sidnaïssa ( Jésus-Christ. ) La sœur lui ayant présenté sa croix , elle la pressa vivement sur ses lèvres.., puis l’ayant retournée et voyant de l’autre côté l’elfigie de la sainte Vierge, elle s’écria: u41i! Lélé Mariem ï. ♦ puis elle la baisa avec attendrissement... Après cette scène touchante et le langage du mari , je ne doutai plus de leur bonne foi. Alors je donnai une petite statuette de la sainte Vierge au mari, une médaille aussi de la sainte Vierge à son épouse et à safille. J’aurais bien voulu avoir une croix pour la leur donner. Ils suspendirent aussitôt ces médailles à leur cou. Je leur dis : Puisque vous aimez tant Lélé Mcniem, il faut lui faire tous les jours , le matin , à midi et le soir,

cette petite prière : Sainte Marie , mère de Dieu , priez pour nous , pauvres pécheurs .» Aussitôt ils voulurent que je leur répétasse plusieurs fois cette prière, et la femme alla chercher un stylet en roseau dont les Arabes se servent pour écrire , et elle écrivit sur un cahier cette prière , en arabe et en français. Les voyant si bien disposés, je leur récitai, ou plutôt je leur lus le Pater , XJve et le Credo , que j’avais fait traduire en arabe 5 ils m’arrêtaient à chaque mot pour le leur expliquer 5 ils écoutaient mes explications avec un grand respect mêlé d’admiration , et ils me disaient d’une manière trèsexpressive : » Qu’il est bon votre Dieu î il est aussi le }) nôtre, car nous n’en avons qu’un comme vous cr. Ils comprirent assez bien qu’il y a deux natures en Jésus-Christ et une seule personne , et que c’est la nature humaine qui a souffert 5 qu’il est mort comme homme et non comme Dieu 5 qu’il est ressuscité , etc. Ils maudissaient de bon cœur les Juifs qui ont fait mourir Sidnaïssa si bon . Ils comprirent aussi assez bien le mystère de l’incarnation et le culte que nous rendons à Marie comme mère du fils de Dieu fait homme... Après cet entretien, qui me jetait dans le ravissement , ils me prièrent avec instance de revenir les voir souvent 5 vous pouvez bien penser que je n’y manquerai pas.

Nous allâmes ensuite faire une promenade dans un bois d’orangers , de grenadiers et d’oliviers qui couvre cette campagne 5 nous rencontrâmes dans ce bois quelques Kabyles qui travaillaient, d’autres

qui dormaient couchés sous les arbres. Le bruit se répandit bientôt dans leur tribu, qui n’est pas loin de là, que le marabout français et les religieuses étaient dans ces parages. Dans quelques instants, nous vîmes arriver le chef de la tribu , gros vieillard à barbe blanche, tout réjoui et très-gracieux: il était accompagné d’une troupe d’autres Kabyles , qui nous apportaient du lait et des fruits. Ce bon vieillard fit mettre à terre ce lait et les fruits $ nous nous assîmes sur l’herbe et nous fîmes avec ces braves et fiers Kabyles un joyeux petit repas. Ces pauvres sauvages n’avaient jamais mangé en meilleure compagnie , aussi ils ne se possédaient pas de joie : je vous laisse à juger si nous étions heureux nousmêmes.

Il faut vous dire que maintenant , en ma qualité de marabout français et sous le patronage des sœurs de Charité à qui je sers dJ aide-major auprès des malades qu’elles vont visiter , je pénètre dans Vintérieur de toutes les maisons arabes, fermées jusqu'alors à tout homme quel qu’il soit , excepté au maître de la maison. Je suis reçu et fêté encore plus que les sœurs de Charité , parce qu’ils savent que le marabout français est beaucoup au-dessus d’elles 5 aussi ils m’appellent tous mon Père : ( Ba boni ) $ je crois qu’il n’y a que ce moyen qui puisse mettre les prêtres en rapport intime avec les Musulmans , et leur donner auprès d’eux une grande influence. En conséquence je m’applique en ce moment à faire un petit cours de médecine pratique.

Ce cours m’est d’autant plus facile à faire, que tous les jours nous recevons , comme je vous l’ai déjà dit, plus de 80 à 100 malades arabes qui viennent se faire panser et soigner à notre infirmerie. Deux médecins français viennent, tous les deux jours, donner leurs prescriptions que j’écris et fais exécuter moi-même , en me mettant aussi à l’œuvre, au besoin. Dieu a semblé bénir cette manière de faire le bien à ces pauvres indigènes 5 c’est du reste ce que faisaient les apôtres, excepté qu’ils n’avaient pas besoin de médecine, et que par une seule parole, ils guérissaient les malades^ et ressuscitaient les morts.

Encore une fois, que n’avons-nous leur sainteté!

Le bras de Dieu n’est pas raccourci.., nous verrions sans doute se renouveler les mêmes prodiges... Enfin, Dieu n’a pas manqué pourtant de venir à notre secours. Monsieur le lieutenant général baron de Galbois, à qui la religion devra tous les succès qu’elle a obtenus jusqu’à présent dans ces contrées qu’il a su pacifier , et pour le bonheur desquelles il semble s’être dévoué tout entier, ce digne commandant supérieur de cette province vient d’être l’instrument dont Dieu s’est servi pour une œuvre de charité qui aura , je n’en doute pas, les plus heureux résultats. Depuis quelque temps je lui avais demandé s’il n’y aurait pas possibilité de régulariser davantage les soins que les sœurs donnent aux malades et aux pauvres, et de les étendre sur un plus grand nombre d’individus, et surtout de les rendre plus efficaces^ en

faisant allouer par les Arabes eux-mêmes , des fonds pour l’établissement d’un hospice pour les indigènes et d’une caisse de bienfaisance pour les aumônes qu’on pourrait distribuer plus régulièrement à leurs pauvres* Monsieur le général accueillit ma demande avec le plus grand empressement. Il proposa , dès le lendemain , aux notables indigènes de la ville , la fondation de ce double établissement. Cette proposition fut accueillie avec joie 3 et ces bons Arabes ont voté , séance ténante , des fonds pour l’établissement d’un hospice indigène et d’une caisse d'aumônes, sous la direction de nos bonnes sœurs de Charité. On mit aussitôt la main à l’œuvre, et une grande et belle salle ^ attenant à notre mosquée catholique , a été convertie , arrangée en salle de malades , et aux premiers jours du mois prochain , notre hospice sera en plein exercice. Ce sera , je crois, le premier hospice indigène fondé par les Arabes en Algérie. Monseigneur l’Evêque d’Alger , qui , dans cette circonstance comme dans toutes celles où il s’agit de charité , de gloire de Dieu, etc., n’est pas resté en arrière, a souscrit , à lui seul , pour une somme de mille francs , en faveur de cet hospice auquel il a voulu donner le nom de Saint-Joseph. Je crois que c’est par des établissements de charité que la religion pourra être connue et admirée dans ces pays... N’est-ce pas aussi de cette manière que Jésus-Christ , notre divin modèle, a commencé sa mission ?.. Il guérissait les malades , il nourrissait les pauvres. C’est

donc vers ces œuvres de charité que nous devons je crois,, diriger tous nos efforts. Le soulagement des pauvres et des malades, le dévouement pour tous les genres d’infortune ^ la charité chrétienne enfin , ici plus que partout ailleurs , voilà la prédication la plus éloquente, la plus persuasive. Ce ne sont pas des prédicateurs qu’il faut dans l'Algérie 5 des prêtres saints, d’un zèle actif et prudent, d’une charité sans bornes, des prêtres qui connaissent un peu la médecine et qui puissent soigner les malades et soulager les pauvres , peuvent seuls opérer un bien véritable parmi ces peuples si bien disposés.

Le jour de Saint- Augustin , Monseigneur d’Alger est venu poser la première pierre de la chapelle qu’il fait élever à ce grand Saint sur les ruines d’Hyppône , au nom de tous les évêques de France qui se sont tous empressés de répondre à l’appel que Monseigneur leur avait fait de venir l’aider dans cette pieuse entreprise. Cette fois , toutes les autorités militaires et civiles de Bône assistaient à cette touchante cérémonie. La messe fut célébrée par Monseigneur sur l’emplacement même de la chapelle, au bruit des fanfares et de la musique militaire. Monseigneur lui-même doit envoyer la relation de cette cérémonie à la Propagation de la foi ; je ne vous en dirai pas plus long.

Je vous prie d’être l’interprète de tous mes sentiments envers tous ceux qui veulent bien encore parler de moi. Je me recommande bien à leurs

prières, et leur recommande aussi mes bons Arabes.

Priez pour moi , et croyez-moi toujours votre bien honoré et votre plus tendrement attaché ami.

SUCHET, Vie. Gén.

Constanline, 23 septembre 1839.

Mon cher ami,

J’ai un peu tardé à vous écrire, et depuis trois mois je n’ai presque écrit à personne , à cause d’un genre d’occupation que j’ai entrepris depuis ce temps-là , et dont l’apprentissage absorbait une grande partie de mon temps. C’est l’étude de la médecine pratique et le soin des malades et des pauvres indigents. Me voilà maintenant à l’œuvre comme une sœur de Charité , tâtant le pouls , pansant les plaies , soignant les malades dans notre infirmerie , et allant , comme les sœurs, les visiter à domicile. C’est à ce dernier genre de soins que j’attachais le plus d’importance , et qui me paraissait devoir obtenir les plus heureux résultats pour mon ministère. Je ne me suis pas trompé 5 maintenant , chose inouie, je suis reçu dans lJ intérieur des maisons arabes ; je puis maintenant, par mes œuvres , leur dire que notre religion et le ministère d’un prêtre , sont un ministère , une religion de charité; je puis enfin leur prouver que je les aime comme des frères

C’est, je crois, le seul moyen de leur prêcher notre religion , de la leur faire admirer , aimer peut-être..., et de l’amour au désir de la connaître, il n’y a qu’un pas.

Je vous dirai que j’ai été un peu humilié de la publicité qu’on a donnée à mes lettres. Je ne les avais pas écrites pour qu’on les fît imprimer. J’ai craint que l’œuvre de Dieu souffrît d’être ainsi divulguée. Mais le but excuse tout... Il est si beau !.... Le soutien, ou plutôt la formation de la pauvre Eglise naissante de Constantine qui ne peut, humainement parlant , se soutenir que par la charité, les aumônes de nos frères de France... Je suis si heureux de penser que ce sont les Tourangeaux , et surtout les bons et chers paroissiens de Saint- Saturnin , qui ont pris l’initiative... Je n’ai pas besoin de vous le répéter; colons et indigènes, catholiques et musulmans , tous sont reconnaissants de ce que les habitants de la Bled el Tours ont fait pour leur église naissante.

Encouragé , soutenu surtout par vos secours, je viens de faire faire un superbe confessionnal en style arabe pour servir de pendant à notre magnifique chaire de Mahomet, dont je vous ai parlé. Les connaisseurs le regardent comme un petit chefd’œuvre en son genre. J’ai découvert dans les décombres d’un ancien palais , deux magnifiques coupes en marbre blanc , dont une nous sert de fonts baptismaux et l’autre de bénitier. Je viens de déterrer encore quatre jolies petites colonnes en

marbre blanc et en marbre noir^ que j’ai fait placer sur des gradins , aussi en marbre blanc , pour commencer notre autel de la sainte Vierge.

Une belle niche est préparée pour la statue que

M. N a bien voulu nous faire confectionner à

Lyon, au nom des bons Tourangeaux. M. l’abbé

N vient de m’annoncer qu’elle vient de nous

être expédiée... Quel bonheur de penser que cette belle statue est un don de la paroisse de Saint-Saturnin de Tours à T Eglise naissante de Constan tinel .... A combien de titres cette image de Marie notre bonne mère va nous être chère !...

Puisque j’ai commencé à vous parler de moi, je vais vous dire quelles sont mes occupations ordinaires. D’abord l’administration de ma paroisse ne m’occupe pas beaucoup. J’ai dit qu’il y avait au moins 400 colons à Constantine, et il n’y en a, tout au plus, que 250 : voilà tous mes paroissiens catholiques... Mais , comme je mets au nombre de mes plus chers paroissiens les vingt-cinq mille indigènes , ma paroisse acquiert une certaine importance. Néanmoins les mariages, les baptêmes et les enterrements ne m’occupent pas beaucoup} je n’ai point non plus de longues séances au confessionnal. J’ai le bonheur de célébrer la sainte messe tous les jours} mais je n’ai presque personne qui y assiste. Le dimanche je la dis à neuf heures } c’est une messe militaire à grand orchestre, à laquelle assistent trèsrégulièrement et pieusement, M. le lieutenant général , les principaux olliciers de la garnison de

Constantine et un détachement de soldats. Nos quelques colons y viennent aussi , mais souvent nos Arabes et nos Juifs sont en majorité. Nous avons les vêpres à trois heures , puis le chant des cantiques et le chapelet ; nous avons aussi à cet exercice quelques bons militaires et quelques Arabes. Je visite aussi souvent les cinq hôpitaux militaires de Constantine ? qui ont, dans ce moment ci , près de huit cents malades ; ce sont eux qui me donnent le plus d’enterrements à faire , quoique , grâces à Dieu, ils ne soient pas trop fréquents. Au premier enterrement que je fis, je ne saurais vous dire ce qui se passa dans mon âme : c’était ma première cérémonie publique .

CJétait la première fois que la croix du Sauveur des hommes était portée dans les rues de Constantine.... La chose qui me frappa davantage , c’est que les enfants de chœur et moi , qu’on voyait pour la première fois en habit de chœur dans les rues; nos chants, l’imposante escorte de militaires qui accompagnait le convoi funèbre , ces roulements lugubres de tambours couverts d’un drap noir , ces décharges de fusils , etc. , toute cette cérémonie enfin , si nouvelle et si extraordinaire pour ces bons Arabes , paraissait moins les surprendre , les toucher que la vue de la croix sur laquelle semblaient se porter tous leurs regards et toute leur attention.., Oh! comme je priais de bon cœur et avec attendrissement en passant dans les rues de Constantine, au milieu de

cette foule de peuple qui obstruait mon passage!.. Je priais , non-seulement pour le mort que j’accompagnais à sa dernière demeure , mais plus encore pour tous ces peuples mulsulmans et juifs* que les ténèbres de l’erreur enveloppent comme dans un linceul et que l’ignorance et la corruption retiennent comme des morts dans leur sépulcre... Jamais les psaumes et les prières des morts ne m’avaient paru plus touchants que dans celte circonstance où je lésa fiquaisà tous ces peuples inlidèlesde l’Afrique et surtout de Constantine. Tout le cortège semblait partager mes sentiments. MM. les sous-ofiiciers firent placer sur la tombe du défunt cette inscription : Ici repose le corps de Jean-L ouis-Emile de laMorlière y sergent-major au 23e régiment de ligne, né le 22 août \ 81 5, à S aint- Qu en tin(A isne), décédé à Constantine le 13 juin 1839. Le premier, depuis 1 ,400 ans y inhumé à Constantine avec la pompe des cérémonies religieuses de V Eglise Catholique.

Je vous ai promis dans une précédente lettre devons parler de l’aspect du pays que j’habite. Ce ne sera pas la plus belle page de mes descriptions.

L’Algérie en général , mais surtout la province de Constantine , ressemble, en ce moment , à un vaste désert. Point d’arbres, pas la moindre verdure , pas un brin d’herbe 5 partout une terre desséchée, brûlée 5 des montagnes dépouillées, des rochers nus , rien pour reposer , pour récréer la vue , pas même une seule masure qui annonce au moins que des hommes habitent ce désert : car vous

savez que les tribus sont rares et éloignées les unes des autres. Et puis, la vue de ces quelques tentes en poils de chameaux , noires et déchirées, où se réfugient quelques Arabes de couleur cuivrée, couverts de haillons , n’est pas un spectacle bien ravissant. Quels contrastes frappants , nous disionsnous tous , pauvres exilés , quand , dimanche dernier , du haut du rocher où est située Constantine , nous jetions les yeux autour de nous, et que nous comparions cette triste coït rée à nos belles campagnes de France, à ccs arbres, à ces prairies , a ces rivières , à ces superbes maisons de campagne,., à cette v'ie surtout qui anime tout ce sublime tableau... Ici, tout est silencieux , tout est mort.., on n’entend pas même le chant d’un oiseau $ du reste , il n’y en a presque pas , on ne voit que quelques hirondelles qui nous viennent sans doute de France... (Peut-être de la grande fenêtre du fond de l’église des Carmes...) Puis quantité d’oiseaux de proie, des aigles, des vautours, des faucons , des cigognes, etc. Puisque j’en suis à la gent volatile, je vous dirai qu’elle n’est pas sauvage comme en France ; des hirondelles sont si familières qu’elles nous deviennent même importunes dans nos maisons où elles entrent et s’établissent absolument comme chez elles. Les cigognes font leurs nids sur le toit des maisons qui sont naturellement basses 5 elles semblent prendre plaisir à amuser les passants par le claquement précipité et cadencé de leur

bec , et en leur montrant, avec un orgueil de mère , comment elles soignent leurs petits dans leurs nids... Ce qui iPest pas aussi amusant de leur part , c’est qu’elles apportent sur nos toits d’énormes serpents vivants dont elles se nourrissent , elles et leurs petits, et ces serpents, qui leur échappent souvent , se glissent sons les tuiles et s’insinuent ainsi dans nos maisons , et nous font des peurs épouvantables. L’autre jour, j’entendis de l’église, crier une de nos sœurs de Charité qui était aux prises avec un de ces reptiles de plus de trois pieds de long, et gros, sans exagération, comme le bras d’un petit enfant : j’accourus à l’instant 5 et j’eus le bonheur de le tuer , et de finir ainsi un combat qui aurait pu devenir tragique pour la pauvre sœur. Pour garder le souvenir de cet événement mémorable^ les sœurs ont voulu que l’énorme serpent fût empaillé et conservé, suspendu au plancher de leur salon. Quelques jours après, j’en tuai un autre de la même taille , au moment où il entrait comme moi dans notre église. 11 y a aussi quantité de scorpions très- venimeux , mais il s’en trouve heureusement peu à Constantine. Pour les quadrupèdes , ils sont en général peu farouches , peu sauvages, excepté les lions, les hyènes , les titres ^ etc. Je n’ai pas encore vu de lions, mais j’ai vu des hyènes, des tigres, etc. Ces animaux sauvages sont assez rares dans cette contrée dépourvue de bois$ cependant on voit assez fréquemment des hyènes et

des chacals, venir jusqu’aux portes de la ville enlever des bestiaux et déterrer les cadavres pour les dévorer. Nous avens ici quantité de chameaux dont vous connaissez l’usage. Le cheval arabe , si vif , si fougueux , si léger dans les courses et dans les combats, est d’un naturel très-doux^ très-docile ; il est intelligent , caressant même. Les autres animaux domestiques sont d’une docilité , d’une patience à toute épreuve 5 excepté le chien ^ qui n’est doux et familier qu’avec son maître. On voit aussi quelques gazelles : c’est bien le plus joli animal que j’aie pu voir ; elles s’apprivoisent très-facilement. Il y avait, dit-on, quantité de singes dans les rochers et sur les montagnes de Stora et Philippeville 5 mais on n’en voit presque plus depuis que nos armées occupent ces parages.

Il semble que dans l’Algérie, quoique peu éloignée de la France , l’aspect du ciel n’est plus le même. Le ciel est constamment pur depuis près de six mois , et d’un bleu magnifique , surtout la nuit. Les astres , la lune surtout , nous semblent plus rapprochés de la terre. Peutêtre que ^ la terre étant plus arrondie, à mesure qu’on s’avance vers l’équateur , nous paraissons plus élevés qu’en France. Les nuages , qui sont assez rares dans cette saison-ci , sont constamment très-bas. Les jours, en été , sont bien plus courts qu’en France, et diminuent plus rapidement. La chaleur est excessive depuis le mois

-Tl-

de juin jusqu’à la fin d’août. Le thermomètre a marqué souvent alors 36 degrés ,, à l’ombre, et 45 ou 56 , au soleil. Aussi, depuis le mois de juin jusque vers la fin de ce mois de septembre, le tambour bat la retraite à 1 0 heures du matin, et la diane à 2 heures du soir. De 10 à 2 heures les soldats sont retirés dans leurs casernes pour dormir. Pendant ce temps-là , les rues de la ville sont presque désertes... Depuis plus de deux mois , nous avons eu à Cons tantin e et dans toute la province un nombre prodigieux de malades , presque tous de la fièvre ; c’est une espèce d’épidémie qui dure encore. Pour moi , grâces à Dieu , je ne me suis jamais mieux porté 5 seulement les chaleurs m’ont donné des espèces de lassitudes, pendant lesquelles il m’eût été impossible d écrire. Â présent la chaleur est plus supportable 5 son maximum , depuis quinze jours , n’a pas dépassé 25 degrés.

Je vous ai dit qu’il ne pleut pas , ou trèsrarement , pendant au moins 6 mois de Tannée. Quelquefois , assez rarement , il s’élève un vent quJon appelle vent du désert ou siroco . Ce vent est accablant par l’excessive chaleur et la poussière extrêmement fine qu’il nous apporte’du désert, il est quelquefois si véhément qu’il renverse et emporte tout, comme dans une tempête. Alors la poussière qu’il entraîne est tellement dense, que le ciel en est tout à fait obscurci, comme à l’approche d’un affreux orage ; et quand il pleut un peu

pendant que ce vent souffle, les gouttes de pluie , en traversant Pair, se mêlent avec cette poussière: alors il tombe une pluie de boue : j'ai déjà été plusieurs fois témoin de ce phénomène.

Je ne vous parlerai pas bien au long de notre vie matérielle. Nous autres Français et Européens , nous vivons à peu près comme en France, avec le pain et le vin que vous nous envoyez, mais que vous nous faites payer horriblement cher. Pour la viande, le pays en fournit, ainsi que le beurre et le lait , mais presque point de fruits : les chaleurs excessives les sèchent avant qu’ils arrivent en maturité. Nous n’avons que des figues, d’abord comme celles de France, puis d’autres qui ne leur ressemblent nullement, et qu’on appelle figues de Barbarie. Ce pays en produit une quantité énorme : elles sont le fruit de cette plante qu’on appelle en France cactus . Puis nous avons encore les fameuses et excellentes dattes du désert. Le cheik-el-arab > ou chef du grand désert , vient de m’en envoyer une prodigieuse quantité 5 si je ne craignais pas que le transport fût trop cher , je vous en enverrais une grande caisse pour en régaler votre famille , et tous mes amis privilégiés des Carmes , parmi lesquels votre bon et excellent curé , Monsieur Voisine, tient le premier rang. J’ai reçu avec un indicible plaisir son aimable lettre. Les détails qu’il a bien voulu me donner sur sa paroisse qui me sera toujours si chère, m’ont fait verser de bien douces larmes...

Dites-lui bien, en lui renouvelant mes très-affectueux sentiments , que je compte lui répondre le plus tôt possible.

Je viens de faire, sur le Mcmsoura , une promenade dont je veux vous rendre compte. Le Mcinsoura est une montagne très-près et à l’est de Constantine : au pied de cette montagne, et proche du pont El Kantara , il y a une fontaine très-abondante qui fournit de l’eau à presque toute la ville. Les jeunes filles juives y viennent puiser de l’eau avec l’amphore ou cruche sur l’épaule, comme du temps de Rachel. Elles portent aussi le même costume; elles sont telles enfin qu’on nous les représente dans les anciennes gravures ou tableaux. A mi-côte , et sur une assez belle et vaste plate-forme, se trouve notre cimetière, ou cimetière des Chrétiens, au milieu duquel j’ai fait planter une grande croix qu’on peut voir de tous les points de la ville. C’est la première croix plantée extérieurement dans ce pays infidèle. Elle n’est là, ce semble, que pour protéger l’asile des morts... Hélas ! tous les peuples de ces contrées ne sont-ils pas comme ensevelis dans les ténèbres du tombeau !... Espérons que, par la vertu de cette croix , ils se réveilleront enfin de ce sommeil de mort, et qu’ils ouvriront les yeux à la lumière de ce soleil de vérité , de justice et de miséricorde qui luit maintenant sur eux!.. Monseigneur l’évêque d’Alger a bien voulu bénir solennellement ce

cimetière, lors de sa première visite à Constantine. Cette plate-forme est sans doute l’emplacement d’un superbe palais et de ses magnifiques jardins , à en juger par quelques restes de fortes murailles, de voûtes assez bien conservées, et de débris de mosaïques que j’y ai trouvés en me promenant avec Monseigneur. Arrivé presque sur le sommet de cette montagne , je fus surpris d’y trouver une belle fontaine , auprès de laquelle étaient accroupies deux pauvres négresses esclaves qui lavaient du linge. Quoique musulmanes, elles ne baissèrent pas leur voile en me voyant : elles m’avaient reconnu pour le marabout francès y elles parurent même fort contentes de me voir, et me firent un profond salut que je leur rendis 5 puis je continuai ma promenade. Arrivé au haut de la montagne , je trouvai une aœez vaste plaine qui avait été ensemencée cette année. J’y remarquai aussi les restes des circonvallations improvisées par les Français, lorsqu’ils firent les deux sièges de Constantine. En suivant ces cimes, qui deviennent plus escarpées en avançant vers le Sud , j’admirai encore de beaux débris de fortifications romaines , génoises et espagnoles. En marchant toujours dans la même direction, je me trouvai au milieu d’énormes blocs de rochers qui paraissent comme suspendus , et qui semblent avoir été jetés là par les géants , fils de la terre , quand ils faisaient la guerre aux enfants du ciel. Je

découvris avec surprise dans ces lieux-là quantité de cavernes qui m’ont donné une idée de ce que pouvaient être les antres de la Thébaïde, illustrés par tant de saints solitaires,.. Qui sait si ^ du temps de Cyrta chrétienne , alors que les Vandales persécutaient avec tant d’acharnement . les chrétiens d’Afrique, et détruisaient leurs villes 5 qui sait si ces grottes n’ont pas servi de retraites aux chrétiens persécutés de Constantine, ou à quelques pieux anachorètes? Toujours est-il vrai que ces rochers , dont un grand nombre sont taillés par la main des hommes , en forme de maisons , ont été habités. J’ai remarqué une de ces cavernes , qui était plus vaste que la métropole de Lyon , d une hauteur prodigieuse , et très-bien éclairée par le haut : elle a bien pu servir d’église aux chrétiens, dans les temps de persécution 5 elle sert maintenant à abriter les chameaux et les mulets des Bédouins et des Cabaïles qui viennent vendre leurs denrées à Constantine.

Du haut de ces rochers, la vue est magnifique: au Sud-est , et tout près de vous , la vue se repose sur les jolis jardins très-verts et très-bien cultivés des militaires de la garnison de Constantine. Ces jardins contrastent agréablement avec les collines et les champs secs et brûlés qui les avoisinent : ils sont entourés par la rivière du Bou-mer-Soug qui les arrose , et qu’on aperçoit au loin, dans l’enfoncement des montagnes. Tout à fait au Sud , on voit , dans un pays assez dé*

couvert , le Rummel (ou Quedel-kbii la grande rivière ), qui coule en serpentant jusqu’au pied du Mansoura où elle reçoit les eaux du Bou -

mer- S ou g.

Au confluent de ces deux rivières , se trouvent les restes assez bien conservés d'un aqueduc qui portait les eaux du B ou- mer- S o ug , sans doute , dans un vaste château d’eau , dont on voit encore les immenses voûtes , aux portes de Conslantine, sur le versant d’une petite colline* qu’on appelle Cou-dia-ta-lf . C’est au bas des ruines de ce château d'eau^, que le général Damrémont a été tué... Non loin de cet aqueduc dont je viens de parler, et en remontant la rive droite du Rummel , on voit une tribu avec ses tentes noires , sur un terrain absolument "sec et brûlée comme l’est, du reste, maintenant tout ce pays, depuis le désert de Sahara jusqu’à la mer. Plus loin , sur la rive gauche et sur le versant d’une colline , on aperçoit encore une autre tribu. Toutes ces tentes basses et noires , vues de loin , placées sans ordre sur une terre dépouillée , ne ressemblent pas mal (pardonnez-moi la comparaison) à ces tas de fumiers dispersés sur nos terres de France qu’on veut engraisser avant de les ensemencer $ au couchant, Constantine se développe majestueusement et presque sous vos pieds ; elle n’est séparée du Mansoura que par un affreux précipice, au fond duquel mugissent les eaux du Rummel. Cette ville est comme assise sur cet immense roc escarpé de

tous cotés , et qui se penche un peu vers la rivière. Elle forme une espèce de carré long, aux deux extrémités, du côté du Mansoura; elle se termine par deux pointes qui s’avancent l’une au nord, l’autre au midi. Au pied de celle-ci, le Rummel s’engouffre avec fracas dans une masse de rochers très-resserrés il poursuit son cours dans ce profond encaissement, autour de plus des deux tiers de la ville, du Sud au Nord-Ouest. En quittant la ville, il se précipite du haut des rochers , et forme cette belle cascade dont je vous ai déjà parlé.

A la pointe nord , on voit le pont surprenant à' El-Kantara j et la large crevasse de rochers à travers laquelle on découvre une vaste et magnifique campagne qu’on appelle , avec raison , les Jardins , el-Djnem , au milieu desquelles coulent les eaux du Rummel , devenues tranquilles et paisibles.

Dans le fond de cet imposant tableau et à 7 ou 8 lieues de là , s’élèvent de hautes montagnes qui forment autour de Constantine comme une énorme ceinture presque toujours blanchie par la neige , pendant près de quatre mois de l’année.

Que vous dirai-je maintenant de l’aspect de la ville, vue de cette montagne, de ses vingthuit ou trente mosquées , de ses hauts minarets , qui , de là , apparaissent au milieu de cet amas de masures qu’on appelle maisons, et de cours étroites d’où s’élèvent d’énormes ifs d’un

vert sombre, comme de superbes et blancs mausolées élevés à côté de modestes tombes couvertes de terre noire et ombragées de cyprès?.... C’est ainsi, ce me semble, que toute ville infidèle doit apparaître à des yeux chrétiens 5 mais , pour Constantine , c’est la seule pensée, la seule impression qui vienne au cœur de tout homme réfléchissant , qui voit cette ville du haut du M ansour a. En redescendant cette montagne, je rencontrai une Bédouine avec ses deux jeunes filles , qui venaient en ville voir des parents. Avec le peu d’arabe que je sais , je me mis en rapport avec elles : je compris qu’elles étaient pauvres, et je leur donnai quelques pièces d’argent.... Elles se jetèrent aussitôt à mes pieds, embrassant le bas de ma soutane..., en me disant que c’était Dieu qui m’avait envoyé sur la terre pour leur faire du bien 5 que le marabout françès était un saint.., et que, si je voulais aller dans leui tribu , on me regarderait et on m’aimerait comme un père Ces naïves démonstra-

tions m’arrachaient les larmes des yeux..., je leur donnai aussi quelques médailles, en leur disant que c’était Dieu , dont Lélê Mariem est la mère, qui me disait d’être leur ami et de leur faire du Liai, et qu’il fallait bien l’aimer: elles me promirent de l’aimer et de le prier comme moi.... O mon Dieu !

vous les avez entendues !

Tous les environs de Constantine, et plus encore l’endroit où est située la ville même, ont l’aspect d’un pays qui a été tourmenté v bouleversé par les

volcans ou les tremblements de terre : rien n’est à sa place ; les rochers , les montagnes , les vallées mêmes ne semblent pas posées dans leur état naturel.

Ce désordre dans la nature du sol semble avoir passé dans la construction de la ville: à chaque pas ce ne sont que des ruines superposées , sans ordre ... Celles qui touchent le sol et qui s’élèvent en beaucoup d’endroits à la hauteur d’un mètre , sont évidemment les ruines de l’ancienne ville romaine, et paraissent indestructibles. Sur celles-là^ on voit des blocs de pierres énormes déplacés 5 des fûts de colonnes, des pans de chapiteaux renversés, des frises, des pierres tumulaires, des frontons, etc., jetés pêle-mêle et comme à la hâte , en forme de murs : c’est là sans doute la première reconstruction de la ville par les Romains , un instant vainqueurs des Vandales. Au nombre de ces reconstructions , j'ai remarqué une chapelle assez grande^ bât'>dans l’intérieur d’un ancien et vaste temple détruit.... C’est sur cette première reconstruction que s’en élève une seconde. Les maisons actuelles des Arabes sont, comme vous le savez, bâties en terre qu’on pétrit et qu’on arrange à la façon de nos briques ;mais on ne les fait pas cuire; en sorte que rien n’est moins solide que les maisons de Constantine : aussi il ne se passe pas de semaine qu’il ne s’en écroule quelques-unes Puisque j’en suis à la description

de la ville de Constantine , vous ne seriez peut-être pas fâché de connaître ce qu’en a écrit un capitaine du génie, pour prouver que Constantine

actuelle est bien l’ancienne Cyrta ; capitale de la Numidie.

Cette notice complétera tout ce que j’ai pu vous dire sur cette ville , à laquelle semble se rattacher tout l’avenir de notre colonie en Afrique.

« Je vais, dit-il , rappeler dans cette Notice, » toutes les choses qui ne permettent pas de douter » que Constantine actuelle ait été la Comtantinci » du bas empire , et la Cyrta du haut empire et » des Numides.

» Le synonyme de Constantine du bas empire et » de Keconntina des Arabes est établi par deux » inscriptions qui se trouvent gravées sur les pare- » ments de deux des trois arceaux qui existent » encore aujourd’hui de toutes pièces au carrefour , » formé par les rues Combes et Cahoreau . Ces » inscriptions nous apprennent que Claudius Au - » relianus , chef de V ordre des Patriciens de » Constantine y agissant au nom et pour les mem- » bres de cet ordre , a fait ajouter un Tétrapylum » et des portiques au lieu de réunion des sénateurs » de la vdle de Constantine . ( Constantianam » Curiam ) , et que le travail a été terminé par » Julius Damasius. Chacune des deux inscriptions » contient en toutes lettres ces mots : Constantiana » Curia . Il reste de celte Curia, les trois côtés » du Tétrapylum^ placés,, comme nous l’avons » déjà dit , au carrefour des rues Combes et Caho- » reaujdeux arcs, ayant dû appartenir au bàti- » liment avant l'adjonction du Tétrapylum et des

» portiques, l’un dans la rue Caraman , l’autre » dans la rue Calioreau , et quelques grands pans » de murs , au moyen desquels il sera peut-être » possible de retrouver le tracé de la Curia. Ces » restes nJont pas été touchés par les Arabes $ cha- » eu ne des deux inscriptions est bien en place ; l’une y occupe treize pierres, l’autre en occupe douze. » Ce monument étant donc évidemment le lieu » d’assemblée des décurions, ou sénateurs, ou » patriciens de Constantine, il est clair que la » ville de Constantine actuelle est la ville de Con- » s tant îna du Bas-Empire.

» Quant à la synonymie de Cyrta et de Constan- » tine, elle nous est donnée par Aurélius Victor , » historien latin , originaire d’Afrique, et qui » écrivait vers 378 de Jésus-Christ, environ » 40 ans après Constantin. Aurélius Victor » nous apprend qu 'Alexandre , préfet du pré- » toire , ayant refusé de reconnaître Maxencecom- » me empereur , se fit proclamer Auguste , à Car- » thage , en 307 de Jésus-Christ. Maxence envoya » contre lui une armée considérable , commandée » par Piitfhs Volusianus , son préfet du prétoire. » Rufus Volusianus défit Alexandre dans une pre- » mière rencontre , et s’empara de Carthage qu’il » pilla et ravagea. Alexandre se retira à Cyrta » dont Rufus Volusianus vint faire le siège. Après » une longue défense pendant laquelle la ville eut » beaucoup à souffrir, Cyrta fut prise et ravagée » comme l’avait été Carthage , et Alexandre, fait

» prisonnier , fut mis à mort en 311 de Jésus-Christ. » En 312 , Maxence ayant été vaincu, et ayant eu >’ la tête tranchée , l’Afrique passa sous la domina- » tion de Constantin le Grand, qui, sentant de » quelle importance était pour l’empire la place de » Cyrta , la fit remettre en état , en y ajoutant » quelques monuments d’utilité publique. C’est » alors que le nom de Cyrta fut changé en celui de » Constantlna que cette ville a conservé jusqu’au- » jourd’hui. Le texte dJ Aurelius Victor est formel : » Cyrtœ oppido7 quod obsidione Alexandri ceci de- » rat , reposito ornatuque nomen Constantinœ in- » ditum . Et, comme nous l’avons dit, Aurelius » Victor , historien et antiquaire, était africain, et » n’écrivait que 66 ans après les événements qui r avaient amené ce changement de nom. »

( Suivent ici d’autres preuves tirées de la distance des villes de Mila, Rusicada , Sigus relativement à Constantine ). Cette intéressante notice se termine ainsi :

» Cyrta , au temps de la domination des Numi- » des , ayant été la résidence royale , et ^ au temps » de la domination des Romains , ayant été la rési- » dence du personnage consulaire à qui étaient n confiés l’administration et le gouvernement de la » province de Numidie , a nécessairement contenu » un grand nombre d’édifices considérables. Aussi,

» bien que Constantine n’ait jamais cessé d’être » habitée, y retrouve-t-on encore de grandes traces » de son ancienne splendeur.

» L’aqueduc qui traverse le Rummel, au con- » fluent de cette rivière avec le Bou-mer-Soug i » les ruines du pont sur le Rummel en amont de » cet aqueduc ; les ruines d’un énorme château » d’eau sur le Cou-dia-ta-ty 3 les vestiges d’un » édifice en marbre , sur la rive droite du Rummel,

» au-dessous du Bardo ; les culées du grand pont » sur le Rummel , à bab-el-kantara 3 les traces » d’un cirque dont K asr- g oui a de- S liai r était la » porte triomphale , et dans le mur d’enceinte du- » quel se trouvait la fontaine nommée aujourd’hui » A in- e l-Mezze b y un théâtre dont la corde est » de 80 mètres 3 les culées de deux aqueducs tra- » versant le Rummel , entre el-Kantara et le ma- » raboutde Sidi Bachid ; les citernes du jardin de » Ben-aïssa ; les vingt citernes dont parle le savant » docteur Shari , situées â la Kasbah y l’enceinte » actuelle de la Kasbah , dont la construction date » de deux époques différentes 3 l’enceinte romaine » sur un tiers environ du pourtour de la ville , » avec ses grandes tours carrées et leur citernes; » la Curia dont restent encore quelques murs 3 le » Tetrapylum et deux arcs de portiques 3 les murs » d’une église chrétienne rebâtie par Constantin 3 » les fondations d’un ancien temple, dont les co- » lonnes ont 1 mètre 72 centimètres de diamètre » au fût, et 2 mètres 5 décimètres de diamètre à la » base 3 la voûte des bains chauds de Sidi Mi- » mounn y toutes les maisons de la ville établies sur » des murs romains, dont quelques-uns conservent

» encore jusqu’à 3 mètres hors de terre , et bâties » aux étages inférieurs avec des matériaux ro- » mains $ partout des inscriptions dont quelques- » unes indiquent que les monuments auxquels elles » appartenaient, ont été élevés parles habitants de » Sigus ou par ceux de Rusicada ; des fûts de colon- » nés de différentes grosseurs , qu’on rencontre à » chaque pas 5 des pierres tumulaires , etc.... Tels » sont les monuments qui nous attestent l’ancienne » importance de Constantine^ et qui, comparés aux » vestiges que l’on retrouve dans les autres villes » de l’ancienne INumidie , ne nous permettent » pas de douter que nous sommes bien dans la ea- » pitale de cette province. »

J’ai reçu, il y a huit jours, les deux caisses que vous m’avez expédiées de Tours , par l’entremise du ministère de la guerre. Rien n’a été avarié 5 tout est arrivé très-frais, très-beau , tel enfin qu’on l’a dép^ *é dans les caisses. Nous avons été agréa» blement surpris de voir cette quantité d’objets de votre charité pour notre pauvre église. Nous ne nous attendions pas à pareil envoi. Merci, merci , mille fois merci. Nous voilà maintenant montés comme une petite cathédrale ; deux beaux ornements, un bel ostensoir, un magnifique ciboire , un beau christ , des vases de fleurs , un superbe tapis , etc., tout est ravissant pour nous. Mais ce qui est tout à fait providentiel , c’est que ces caisses nous sont arrivées justement quelques jours avant notre fête patronale, que nous avons

célébrée solennellement hier, quatrième dimanche de septembre, jour avec lequel coïncidait celte année la fête de Notre-Dame-des-sept-douleurs, notre divine patronne. Nous avons donc, ce jour-là, étalé toutes nos richesses. Tout le monde en a été surpris , émerveillé : nos bons Arabes surtout, qui sont toujours empressés de venir voir nos cérémonies religieuses , ont été frappés , enchantés de tout ce qu’ils voyaient dans notre église... Ces pauvres ignorants, aux yeux desquels il faut parler , comprennent mieux la majesté , la grandeur du Dieu que nous servons, par la richesse, la beauté des ornements de notre culte et la pompe de nos cérémonies. Hélas! nous n’avions pas pu jusqu’à présent leur parler ce langage, puisque notre église manquait de tout. C’est donc à vous, cher ami, aux bons Tourangeaux , que nous devons ce genre de prédication. Mille actions de grâces, encore une fois, vous en soient rendues! Veuillez bien être auprès d’eux l’interprète de ma reconnaissance , de celle démon petit troupeau fidèle, et aussi de celle de tous nos bons Arabes. Le jour de l’octave de notre fête patronale , je célébrerai la sainte messe , et nos bonnes sœurs feront la sainte communion pour toutes les personnes qui ont contribué 5 ces pieux envois. La caisse de livres nous sera d’une utilité immense 5 dites-le bien au bon M. *** , qui a eu la charité de nous l’envoyer... J’ai déjà distribué bon nombre de christs, de statuettes , de médailles, de chapelets, d’images. .. Vous ne sau-

riez croire combien nos bons Arabes aiment tous ces objets pieux... Comme il les baisent avec respect!... Pauvres gens !... quand les baiseront- ils avec foi et amour comme nous!....

Toujours votre bien affectionné et tout dévoué ami, SUCHET, Vie. Gén.

Philippeville, 23 octobre 1839.

Monsieur et bien cher ami ,

Je suis depuis quelques jours à Philippeville^ en attendant le bâtiment qui doit me porter à Alger. Un ordre pressant de Monseigneur m’appelle pour exercer auprès de sa Grandeur ma charge de vicaire-général. Depuis longtemps j’étais menacé de cet ordre. Les entreprises commencées à Constantine pour l’intérêt de son église naissante avaient obligé Monseigneur à m’y laisser jusqu’à présent. Maintenant l’église est à peu près pourvue du nécessaire, et ornée même, grâce à votre généreuse charité. Le gouvernement a alloué une somme de 1,800 fr. pour le curé de Constantine. Nos bons Arabes ont voté une somme de 3,000 fr. pour l’entretien de quatre sœurs de Charité qui sont , outre cela, parfaitement logées ; une école , tenue par ces bonnes sœurs est établie pour les enfants colons et indigènes. Un hospice de vingt lits pour les indigènes , convenablement

doté par les Musulmans eux-mêmes , est maintenant en pleine activité, sous la direction exclusive, de nos bonnes sœurs de la Charité. Pourtant ma mission , ce me semble, était loin d'être remplie!.. Elle ne faisait, pour ainsi dire., que commencer. J’étais reçu , comme je vous l’ai déjà dit , dans l’intérieur de toutes les maisons indigènes. Là, je pouvais exercer ces œuvres de charité qui me plaisent tant , le soin des pauvres et des malades... Ce moyen était , ce me semble , le plus puissant pour disposer ces bons Musulmans à recevoir plus tard les bienfaits du Christianisme. Ce qui me console , c’est que Monseigneur l’a compris et qu’il a envoyé, pour me remplacer , un excellent prêtre qui paraît beaucoup aimer les pauvres et les malades. Je prierai bien ardemment le bon Dieu de lui accorder tous les succès dans ce ministère que je quitte avec tant de regret...

Ce prêtre est M. l’abbé Landemann , Alsacien , l’auteur de ce gigantesque projet d’une colonisation chrétienne pour l’Afrique. Vous avez du voir ce projet dans les journaux de l’année dernière. Ce projet est tombé... comme sont tombées jusqu’à présent toutes les belles théories qu’on a faites pour la colonisation e* la civilisation de l’Algérie. Ce pays qu’on ne connaît nullement en France, déconcertera longtemps encore nos rêveurs politiques et tous les philanthropes qui voudront suivre , pour la

civilisation elle bonheur de l’Algérie, une autre marche que celle de Jésus-Christ et de ses Apôtres.

Pour en revenir à moi, je quitte donc Constantine avec les mêmes regrets , les mêmes déchirements qu’une mère éprouve , lorsqu’on l’arrache à un premier enfant qu’elle vient d’engendrer dans les douleurs. Mais Dieu l’a voulu; puisque mon évêque a parlé, je me soumets , et me voilà parti, sans trop savoir ce que je ferai dans un genre de ministère pour lequel je n’ai aucune aptitude, et qui est tout à fait contre mes goûts.

Je vous donnerai plus tard une petite relation de mes derniers jours passés à Constantine; de l’arrivée du Duc d’Orléans , et de sa gracieuse visite à notre église et à notre hospice indigène; de la messe que j’ai célébrée devant lui, et du Te Deurn solennel qu’il a désiré que nous chantassions après la messe, pour célébrer le second anniversaire de la prise de Constantine , qui tombait justement ce jour-là (dimanche 13 octobre). Jamais concours plus admirable de circonstances ne s’était rencontré pour le chant d’un Te Deum: c’était à Constantine meme, la ville conquise; c’était en présence du prince royal , dont le frère avait assisté à ce siège qui est regardé comme le plus beau fait d’armes de notre époque ; à ce Te Deum assistait le maréchal Vallée, le héros de ce siège mémorable, accompagné d’un grand nombre de braves qui l’avaient si puissamment secondé

parleur valeur. Et l'église, la première église catholique de la Numidie , était remplie d’indigènes, du peuple vaincu qui bénissait son vainqueur. Aussi , jJétais tout ému pendant les quelques mots que j’adressai , avant d’entonner le Te Deum, à cette imposante et si admirable assemblée. Le prince a décoré tous les chefs Arabes qui avaient le plus contribué à nosétablissements de charité à Constantine, ainsi que le fameux Cheii'-el-cirab ; qui a renouvelé, auprès du prince et du maréchal les vives instances qu’il nous avait faites, pour nous emmener dans son désert de Sahara , faire ce que nous faisions a Constantine. Le neveu de ce monarque du désert logeait chez moi , avec les principaux chefs du Sahara. Le grand Cheik-el-avab , lui-même, venait tous les jours déjeuner avec moi. Il a voulu assister à la dernière messe que j’ai dite à Constantine , et mJa fait ses adieux , en me serrant fortement contre son cœur , et pleurant comme un enfant. Il m’a protesté que, si je ne venais pas dans son désert, dans trois ou quatre mois , il viendrait me chercher à Alger , et qu’aucune puissance ne pourrait l’empêcher de m’emmener avec lui.

Quels hommes je laisse î. . et pour qui ? Mon cœur est bien serré, et de grosses larmes roulent dans mes yeux.

Je ne vous parlais pas de la bibliothèque que vous avez eu la charité de nous envoyer : elle fait un très-grand bien parmi les militaires et

parmi les quelques colons de Constantine. Les Arabes, eux-mêmes, veulent aussi lire et traduire nos livres de religion. Je leur donne surtout des Doctrines Chrétiennes de Lhomond et de petits Catéchismes de Fleury. Je comptais faire traduire ce dernier en arabe , avec un petit catéchisme que j’aurais arrangé pour nos bons musulmans , et tous ces projets ,, quand s’exécuteront-ils maintenant?...

Je viens d’installer, en passant^ le premier curé de Philippeville, M. l’abbé Lemauff , prêtre du diocèse de Vannes. C’est un jeune homme rempli de piété et de science , qui fera beaucoup de bien dans cette ville naissante, qui s’est élevée comme par enchantement. Quand j’y suis passé la première fois , il y a huit mois, il y avait à peine 1 50 colons , maintenant il y en a près de deux mille . Les maisons commencent à s’y bâtir en pierre. Le prince a donné aux colons à perpétuité le terrain sur lequel iis avaient bâti, et qui ne leur avait été concédé que pour un temps. Ces colons sont pour la plupart des Provençaux , des Maltais, des Sardes, des Italiens. On n’v voit d’Arabes que ceux qui viennent en petit nombre vendre quelques denrées. Les tribus qui avoisinent Philippeville , sont presque toutes des tribus hostiles à la France.

Puisque j’en suis à Philippeville , je vais vous en parler un peu plus au long... Hier, pour me distraire de mes chagrins, je suis allé me

promener sur la route tout à fait pittoresque qui mène de cette ville à Stora. Elle est sur les bords escarpés de la mer, et suit le versant d’une chaîne de petites montagnes toutes couvertes de bois de myrte, comme nos montagnes de France le sont, d’ordinaire, de taillis de bois de chêne. A chaque pas on trouve des ruines, soit de quelque grand palais , soit de quelque agréable villa. J’y ai découvert plusieurs tronçons de grosses colonnes en marbre blanc , dont quelques-unes torses , d’un travail achevé. L’une d’elles portait cette inscription : Sabinis principi laris fecit . Plus loin j’ai vu un beau reste de mosaïque assez bien conservé. Je parcourais de l’œil cet immense sinus numidicus , fermé à l’Ouest par la montagne des singes et par quelques énormes rochers, jetés à quelques cents mètres de là dans la mer, et dont un porte, je crois, le nom de l’île Texa. De ces rochers, que j’appellerai pointe du Cap de l’Ouest , jusqu'à l’extrémité de la chaîne de montagnes qui s’avancent dans la mer du côté opposé et qu’on appelle le Cap de fer, ou pointe du Nord-est , le sinus numidivus , ou golfe de Numidie , peut avoir huit lieues de largeur sur une égale profondeur. Presqu’à l’extrémité du cap Ouest , au pied et derrière la montagne des singes est située Stora , où l’on trouve un reste de port romain et de vastes citernes $ c’est là tout Stora, si célèbre dans les journaux. A demi-lieue de Stora, en suivant la mer età l’entrée d’une gracieuse vallée^

s’élève Philippe ville , sur les ruines de l’ancienne Rusicada ,* à gauche, elle est dominée par un petit mamelon qu’on appelle le Fort de France , et à droite, par un autre mamelon un peu plus élevé et qu’on nomme le Fort d'Orléans . Les principales rues de la ville sont perpendiculaires à la mer 5 ce sont les rues Royale, de Marie-Amélie , d’Orléans, de Nemours, de Joinville, et Dupucli; les places Royale, Hélène, etc. Il n’y a pas encore d église proprement dite 5 on dit la messe provisoirement dans un vaste rez-de-chaussée qui servait de magasin, au bord de la mer. J’y ai célébré hier la messe au bruit des vagues qui venaient se briser presque à la porte. Rien n’est plus solennel , ce me semble , qu’une messe dite au bord de la mer. On va construire au centre de la ville une petite église de 25 mètres de long sur 1 2 de large 5 c’est Monseigneur qui doit en faire les frais, seulement le Roi lui a déjà envoyé 1,200 f. pour cela.

Parmi les nombreuses ruines de l’ancienne Rusicada, j’ai remarqué le cirque, dont quelques arcades sont encore debout, et dont la vaste enceinte se dessine assez bien sur le versant delà petite colline, à droite de la ville. A l’extrémité de la ville, du côté des terres et à l’entrée d’une belle plaine, j’ai vu les restes d’un vaste édifice qui paraît avoir été un beau temple , peut-être chrétien. . J Du côté opposé et au pied d’une petite montagne, j’ai parcouru les restes assez bien conservé d’immenses arènes...

A chaque pas on rencontre des voûtes , des silos et des citernes. Mais les plus belles citernes de Rusicada , sont situées presque sur le sommet de la montagne Sud de la ville, dans un endroit tout à fait romantique; elles sont au nombre de sept qui se communiquent les unes aux autres. De ce sommet, la vue plonge au nord vers la mer, et s’étend très-loin, vers le midi^, du côté de Constantine. De là , je découvris les deux cimes des montagnes qu’on appelle Toumiettes , c’est à moitié chemin de Constantine... A cette vue un soupir me vint au cœur , et des larmes involontaires coulèrent de mes yeux. Mais je me retournai du côté de la mer > vers le nord , et je me dis : Là , loin, bien loin, est la France... Mon cœur se trouvait alors tiraillé, déchiré entre Constantine et la France.

Le bâtiment part, je terminerai cette lettre à Alger. Adieu, belle terre deNumidie, j’espère pourtant te revoir bientôt!...

Alger , 25 oclobre.

J’arrive à Alger , après une traversée de 48 heures , par une belle mer. Néanmoins j’ai été un peu malade. Il y a 75 lieues par mer , de Philippeville à Alger... Nous avons relâché quelques heures à Giajelli , ancienne ville romaine, habitée par les Cabyles , et prise depuis quelque temps par les Français; puis à Bougie. Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai quelques détails

sur ces deux villes. Je commence à respirer l’air contagieux de la civilisation d’Alger... Oh! j’aimais mieux l’air pur de ma sauvage Constantine. Je ne puis vous en écrire davantage^ le courrier de France va partir , dit-on 5 vous m’adresserez donc le plus tôt possible votre réponse, à Alger, à l’Evêché. Dites au bon M.*** et à ceux qui voudront m’écrire, de me faire parvenir leurs lettres à cette même adresse.

Toujours et partout votre honoré et bien affectionné ami,

SUCHET, Ch., Vie . gén.

Je n’ai pas le temps de relire ma lettre, vous excuserez les négligences et les fautes.

Hyppone, ouBône, 16 décembre 1830.

Monsieur et bien cher ami ,

Béni soit le Dieu qui afflige et qui console! J’avais été bien vivement attristé de quitter Constantine, comme vous avez dû le remarquer dans ma dernière lettre. Et voilà qu’après un mois environ de séjour à Alger 9 Dieu me rappelle sur cette terre de Numidie que je ne croyais pas revoir si tôt. Monseigneur l’Evêque d’Alger vient de demander pour moi au gouvernement le titre officiel de vicaire-général , et le maréchal a appuyé vivement cette demande. Vous savez que, jusqu'à présent,

il n’y a point eu à Alger de vicaires-généraux reconnus par le gouvernement. Il a été seulement convenu que, pendant deux ans, Monseigneur prendrait ses vicaires-généraux parmi ses trois chanoines tutilaires , au nombre desquels vous savez que Sa Grandeur avait eu la bonté de me placer. En attendant que le gouvernement confirme cette nouvelle nomination , Monseigneur vient de me donner la charge de visiter la chère province de Constantine et de Bône, voire même de Bougie, en qualité de chanoine vicaire-général , visiteur. Et, dès le lendemain de cette nomination, je me suis embarqué pour ma nouvelle et bien agréable mission. D’Alger à Bône , où je suis maintenant, nous avons eu la traversée la plus orageuse et la plus mauvaise qu’on puisse éprouver ; nous sommes restéscinq jours pour faire un trajet qu’on parcourt, d’ordinaire, en soixante heures. Nous avons été obligés de relâcher à tous les ports , c’est-à-dire à Bougie , Gidjelli et Stora.

La mer est excessivement mauvaise en cette saison. Quelques jours auparavant il y avait eu, dans les parages que nous suivions, trois vaisseaux naufragés , dont nous avons vu , en passant , les tristes débris sur la côte. J’ai été malade pendant ce voyage. Enfin,, Dieu nous a gardés, et le mercredi , 4 courant^ à neuf heures du soir, j’entends l’équipage se réveiller comme d’une profonde stupeur et crier: Le fanal , le fanal de Bône!.. je me traîne comme je peux sur le pont du bâtiment 5 la nuit

était très-noire. Je priais saint Augustin de protéger notre débarquement sur cette terre illustrée par ses miracles et ses travaux. Je priais aussi Marie , cette étoile de la mer, que j’avais souvent invoquée pendant mon pénible voyage , afin qu’elle le rendit heureux (iter para tutum....) , et voilà que tout à coup une douce brise s’élevant du côté d’Hyppone , écarte lentement les nuages et me laisse voir une brillante étoile , puis deux.... Enfin le ciel s’éclaircit $ je 11e saurais vous dire la joie qui me vint au cœur en ce moment et les sentiments de reconnaissance qui pénétraient mon

à me On parle de débarquer à l’instant même ;

je me jette précipitamment dans une petite barque , et , après quelques instants, je sautais joyeux et guéri sur la terre de saint Augustin.

Voilà douze jours que je suis sur cette terre sacrée, presque dans le même ravissement où j’étais quand je la vis pour la première fois. Il fait ici un temps superbe, comme dans les beaux jours de printemps en France. Hier la chaleur était au vingt-unième degré. Tous les jours je vais passer une heure ou deux sur le beau mamelon d’IIyppone; c’est-à-dire que jJy vais dire mon bréviaire , réciter mon chapelet , faire ma lecture spirituelle sur les Soliloques ou Confessions de saint Augustin, et y étudier l’arabe que je brûle du désir d’apprendre. Il semble que là tout se fait mieux , et avec un recueillement tout naturel. Comme le temps hier était encore mauvais, je ne pus faire ma première

visite à Hippône que deux jours après mon arrivée c’était le samedi, 2 , jour de la fête de saint Ambroise qui a enfanté à Jésus-Christ le grand saint Augustin. Comme j'ai prié ardemment ces grands saints ce matin, à ma messe! je confondais leurs deux noms..,. Malgré le mauvais temps , je m’acheminai joyeux vers Hyppône, à sept heures du soir; en m’arrêtant un peu à la porte de la ville en ruines, je jetai les yeux du côté de la mer, et je me dis : Saint Augustin voyait souvent de là cette même mer , ce beau sinus liypporegius. Il a parcouru souvent ces mêmes rivages; il s’est embarqué souvent là , à deux pas d'ici, pour les courses apostoliques qu’il faisait soit en Italie, soit à Carthage, soit sur le littoral de l’Algérie ; car il est allé visiter les évêques de Rusicada et de Julia Cœsareci , ( T acur ,

près d’Alger ) Arrivé à l’endroit de ces ruines

où je m’étais confessé , comme je vous l’ai dit dans ma première lettre , lors de ma première visite, je me jetai à genoux , je m’excitai de nouveau à la douleur de mes péchés; je récitai le Miserere que saint Augustin a récité jusqu’à son dernier soupir dans ces mêmes lieux où j’étais prosterné. Je cueillis quelques brins d’herbe sèche qui étaient verts alors , un peu de mousse , sur laquelle nous nous étions agenouillés Monseigneur et moi , puis quelques herbes fraîches... Je coupai aussi à cet endroit une branche de l’olivier qui nous ombrageait. Je veux faire de cette branche d’olivier, de petites croix que je vous enverrai... j’allai ensuite dire mou

bréviaire dans l’endroit où, pour la première fois, depuis 1 , 400 ans, avait éié offert, par Monseigneur, le saint sacrifice de la messe , et où j’avais communié... Que de touchants souvenirs me vinrent alors ! Que de douces larmes ils me firent répandre î

Avant de quitter ces lieux chéris, j’allai voir l’emplacement du monument que fait élever Monseigneur , au nom et aux frais des évêques de F rance. 11 n’y a encore que les fondations d’établies.

Je n’oubliai pas non plus que ce jour-là était la veille du second dimanche de FÂvent, grande fête patronale de la paroisse de saint Saturnin!... il y a un an , j’y étais..; je la célébrai pour la dernière fois... J’y étais encore ce jour-là, d’esprit et de cœur , sur les ruines d’Hyppone.... J’ai prié... pour tous mes chers paroissiens de saint Saturnin , et surtout pour toutes les ânies que j’avais le bonheur de diriger à Tours. En m’en retournant je récitai le chapelet en l’honneur de Marie conçue sans péché , dont nous devions célébrer très-solennellement la fête le lendemain •

Avant-hier , comme on me voyait passer en descendant d’iiyppône , on m’appela pour aller visiter une jeune femme française qui se mourait, dans une guinguette , à laquelle on a donné le nom profane de Tivoli d’Hyppône , parce qu’elle est bâtie tout au pied du mamelon d’Hyppône , sur les ruines et dans l’enceinte de cette ville. J’eus le bonheur de la confesser et de lui donner l’Ex-

trême-Onction. Car vous savez qu’en Afrique nous portons toujours sur nous les saintes huiles... elle est morte le lendemain, dans d’excellents sentiments de religion.

Je m’occupe aussi de fouiller dans ces ruines célèbres. J’ai payé un bon Maltais qui cultive là un jardin , pour qu’il me recueille tous les objets curieux et antiques qu’il découvrira en remuant cette terre précieuse. Il m’a déjà remis cent quatre médailles ou monnaies romaines et carthaginoises , dont la plupart sont très-petites, et dont quelques-unes sont assez bien conservées, j’ai recueilli moi-même quelques beaux fragments de mosaïque et des morceaux de marbre que je voudrais bien pouvoir vous envoyer. Je veux aussi vous adresser de petits cordons , des bourses, etc., tissus en fils d’aloès, qui croissent en grande quantité sur les ruines d’Hyppône.

Je compte rester ici encore plus dvun mois : je prêche tous les dimanches , je confesse, etc. Je mène un peu la vie de missionnaire , et vous savez si j’aime ce genre de ministère!... surtout dans une terre , l’héritage de Saint Augustin; là ce saint docteur a fait si souvent entendre sa voix puissante et sainte!... Hélas! maintenant il faudrait la voix du prophète Ezéchiel pour souffler sur ces ossements qui nous entourent , afin qu’ils reviennent à la vie !

En quittant Hyppône , je me dirigerai vers ma chère Constantine , où je compte établir mon

quartier général , mon centre d’opérations. Je ferai cette route par terre} elle sera de plus de quarante lieues. Je verrai en passant les ruines de Guelma l’ancienne Ccilame , célèbre par ses évêques, et souvent citée par St. Augustin... et entre Calame et Constantine , je verrai, je baiserai avec respect et amour les ruines de Tagasle , qui a vu naître ce grand Saint que j’aime tant. Comprenez maintenant que de choses je verrai ; que de bien peut-être pourrai-je faire dans cette vie tout apostolique , bien que je n’aurais pas pu opérer si je fusse toujours resté curé de Constantine. Dieu fait donc bien tout ce qu’il fait: bénissonsle d’avoir toujours eu le bonheur de faire plutôt sa volonté que la nôtre.— J’ai reçu votre lettre, et le dernier cahier des miennes imprimées; je n’ai pu m’empêcher d’applaudir à votre zèle ingénieux , à votre ardente charité , qui vous a porté à faire vendre ces dernières lettres au profit des victimes de la grêle dans votre département d’Indre-et-Loire. Vous avez satisfait à un besoin de mon cœur par un moyen que je n’aurais jamais osé employer. Vous aurez donc tout le mérite de cette bonne action], et moi la bien douce jouissance d’en avoir fourni l’occasion ; il fallait vraiment cette circonstance pour me faire regretter que mes lettres n’aient pas été plus nombreuses et plus intéressantes pour mériter d’avoir un plus grand nombre de lecteurs. Je désire bien que le produit de cette vente soit

considérable , afin qu’un plus grand nombre de malheureux puissent être soulagés.

Je remercie cordialement tous mes anciens paroissiens et les habitants de la ville de Tours qui veulent bien penser à moi : vous savez combien cette ville m’est chère !

Je viens de recevoir l’avis que quatre grandes caisses pleines d’ornements d eglise en tout genre, sont arrivées heureusement à Constantine.

Je me trouverai justement là moi-même pour l’arrangement de tous ces objets qui vont faire de notre église de Constantine la plus belle , la plus ornée sans contredit de toute l’Algérie. Je ne saurais comment vous exprimer mes nouveaux remerciements , pour ces nouveaux dons de votre inépuisable charité. Je me repose de ce soin sur ce Dieu qui ne laissera pas sans récompense un verre d’eau froide donné en son nom.

Je déplore profondément les criminels efforts du protestantisme dans notre chère ville de Tours; je regreîte de ne pouvoir pas écrire pour stigmatiser énergiquement cet ennemi, qui menace si audacieusement votre Eglise. Je me contenterai de prier ici, à Dyppône, d’où ont été écrites par le grand S. Augustin , tant de lettres qui ont abattu, écrasé les hérésies qui désolaient aussi l’Eglise de son temps. Puisse l'intercession de ce saint , plus puissant maintenant encore dans le Ciel , venir en aide à voire Eglise de Tours , qui me sera toujours bien chère , vous

n’en doutez pas. Néanmoins, si ce grand Saint m’inspirait quelque chose qui pût être en ce genre de quelque utilité au simple peuple, je vous ferai part de ces inspirations.

Pour le moment je n’ai que le temps de vous renouveler les sentiments de respectueuse amitié ^ qu’aura toujours pour vous votre bien humble et dévoué,

SUCHET, Ch. V. g.

Hyppône, 28 décembre 1839.

Monsieur et bien cher ami,

Que les jours passent rapidement quand on est heureux ! Voilà bientôt un mois que je suis ici, et il me semble que je n’y suis que depuis hier. Le temps continue à être magnifique, nous avons eu une aussi forte chaleur pour la fête de Noël , qu’en France pour la fête de F Assomption. Il y avait foule dans notre petite église de Bône pour la messe de minuit et aux offices du jour. J’ai prêché à la messe de minuit et à la messe de paroisse en lisant et commentant l’homélie que le grand saint Augustin avait prêchée, il y a \ 400 ans, dans ces mêmes lieux. Hélas! ce n’était plus aux enfants, aux descendants de ces chrétiens fervents d’Hyppône, à qui j’adressais les paroles brûlantes de leur saint Evêque! C’était à des Français indifférents et à des

Maltais qui me comprenaient à peine.... Voilà ce qui glaçait la joie dans mon cœur , et qui n’y laissait malgré moi qu’une profonde pensée de tristesse.... Je me trouvai un peu soulagé en priant avec plus d’ardeur ce Dieu enfant , d’amener bientôt ces peuples infortunés à rendre gloire à Dieu et à se procurer la paix qu’il était venu apporter sur la terre aux hommes de bonne volonté. Une pensée qui me consola encore beaucoup et que je communiquai à l'instant à mon auditoire attendri , c’est qu’en ce moment, nos frères, nos bons amis de France, ceux surtout qui nous ont promis en les quittant qu’ils ne nous oublieraient pas sur la terre étrangère , ces chers parents , ces vrais amis , pensent à nous , prient pour nous..., et que nous sommes en ce moment tous réunis et prosternés avec eux en esprit de foi ^ autour de la crèche de Jésus enfant, qui nous aime tous, et nous donne à tous , comme aux bergers , ses premières bénédictions.

Oh î combien de fois ce souvenir , que des âmes ferventes pensent à nous, prient pour nous en France^ nous a été d’un grand secours^, et une douce consolation dans notre ministère si ingrat et si difficile !...

En ce moment je m’occupe à consolider, à régulariser autant qu’il est possible le bien qu’on peut faire ici. Nous venons d'organiser, avec M. le Curé, un conseil de fabrique qui n’existait pas à Bône. Nous travaillons très-activement à l’établis-

sement d’un petit hospice civil. Je crois qu'il ne sera pas aussi facile de l’établir ici qu’à Conslantine oiiily a moins de colons et beaucoup plus d’Arabes. Je me suis chargé ici de la visite quotidienne des hôpitaux militaires qui ont en ce moment encore plus de mille malades.

Je désirerais bien pouvoir établir pour les hôpitaux militaires des localités importantes , comme à Alger , à Constantine , à Bône , à Oran , à Fhiîippeville, etc., et meme dans certains grands camps où il y a des espèces d’ambulances 5 je désirerais bien, dis- je , établir dans ces divers lieux des bibliothèques chrétiennes pour les militaires malades, et pouvoir même leur donner une certaine quantité de livres de prières ou quelques livres élémentaires sur les principales vérités de la religion. Cette lecture dissiperait au moins l’ennui des camps et adoucirait les loisirs que laisse une maladie peu grave , ou une longue convalescence. Enfin , dans un pays où il n’y a aucun su jet de distractions pour les militaires , surtout pour les malades, on se livrerait à la lecture par passe-temps ^ et Dieu sait le bien que pourraient produire ces lectures en quelque sorte forcées. L’exemple de ces deux jeunes officiers de la cour de l’empereur , dont parle le grand saint Augustin ,, qui se convertirent en lisant, pour amuser leurs loisirs, la vie de saint Antoine $ et encore, celui de saint Ignace , blessé au siège de Pampelune , sont là pour nous répondre des heureux fruits d’une lecture pieuse fade

dans les longs et souvent insipides loisirs de Tétât militaire. L’esprit du mal n’ignore pas cet avantage , et il l’exploite d’une manière bien désolante pour l’armée et surtout pour nos pauvres soldats dans les hôpitaux Dans toutes les garnisons un peu importantes, ainsi à Alger, Constantine, Bône, Phiiippeville , etc. se sont établis des cabinets littéraires où sont distribués, loués au plus bas prix les plus mauvais romans, les livres les plus orduriers quùtient vomis la France et l’Angleterre. Ces livres sont dans toutes les casernes, dans tous les camps, circulent dans toutes les salles des hôpitaux militaires. C’est meme une des plus lucratives spéculations des infirmiers qui les font venir et les distribuent. Ainsi, ces pauvres militaires, dont un grand nombre ont encore conservé la foi et les mœurs , perdent l’un et l’autre par les mauvaises lectures . et trouvent la mort de leur âme là où ils étaient venus chercher la santé du corps.

C’est pour diminuer, sinon pour empêcher tout à fait le mal immense que produit la lecture de ces mauvais livres , qu’il faudrait pouvoir établir ces bibliothèques chrétiennes. Ce résultat serait d’autant plus facile à obtenir que dans tous les hôpitaux et les garnisons les militaires nous demandent eux-mêmes de leur prêter des livres; et quel chagrin pour nous de ne pouvoir répondre à leur désir! J'espère donc que, dans votre zèle ingénieux et votre inépuisable charité, vous trouverez un moyen de nous envoyer des livres pour former ces bonne

bibliothèques. On pourrait commencer par Bône en l’honneur du grand saint Augustin qui ne manquerait pas de bénir et de protéger une œuvre aussi importante et qui pourrait puissamment contribuer à faire renaître et à faire germer de nouveau la foi et les vertus dans son héritage, hélas! si en friche et si désolé.... Une raison surtout qui devrait nous stimuler pour la propagation des bons livres dans ce pays , c’est que les protestants ont inondé l’Algérie de Bibles très-bien imprimées , en arabe , enitalien,en espagnol, et qu’ils donnent presque pour rien. Pourquoi faut-il queles catholiques se trouvent si fort en arrière dans ce mode de propager la foi et les bonnes doctrines. De pareils ouvrages favorables à la foi catholique ne manqueraient pas d’avoir d’heureux résultats, surtout parmi les Arabes et les Juifs avec qui nous ne pouvons avoir que fort peu d’entretiens sur la religion , et qui sont pourtant avides et flattés même de lire nos saintes écritures et nos livres religieux dans leur langue.... C’est une œuvre que pourrait entreprendre, ce me semble , l’œuvre admirable de la propagation de la foi. Mais quand bien même ces bibliothèques dont nous parlons ne devraient être utiles qu’à nos bons militaires , il faudrait les établir (1).

(I) Pour répondre aux vœux de M. l’abbé Suchet, une souscription a été ouverte dans le but de favoriser la propagation des bons livres dans l’Algérie. Les offrandes sont reçues au secrétariat de l’archevêché de Tours , et le produit de la présente publication des lettres de M. l’abbé Suchet recevra la même destination.

Car ici nos militaires sont tout autres qu'en France 5 sur une terre étrangère, il semble que les hommes dune même nation sont frères.... Le respect humain, cette barrière qui semble infranchissable en France, n’existe pas ici entre le prêtre et le militaire. Puis, ils savent que c'est par dévouement , que c’est en partie pour eux que nous sommes venus en Afrique. Ils nous voient constamment dans leurs camps, dans leurs hôpitaux, consoler leurs malades , leur administrer les sacrements^ nous sommes là pour donner à leurs compagnons d'armes défunts la sépulture ecclésiastique, honneur auquel ils tiennent beaucoup.

Tout cela les rapproche de nous et nous en fait presque des amis. Aussi depuis que je suis en Afrique, je n’ai qu’à me féliciter des rapports que j’ai eus avec l’armée, et surtout avec les officiers de tout grade qui nous entourent vraiment de toute la considération possible : c’est un hommage qu’il m’est bien doux de leur rendre ici. Tous les rapports que j’ai eus avec eux, et j’en ai eu de très-fréquents^ ne contribuent pas peu à adoucir les peines de mon ministère , et à le rendre meme agréable.

Je suis tenté de vous donner aujourd’hui une petite description d’ Hyppône , d’où j’ai daté cette longue lettre, parce que réellement je vous l’écris de ce lieu-là même^ assis sur des ruines, et ayant pour table le dessus d’un vaste chapiteau de colonne brisé. Tous les jours je viens ici , comme je vous l’ai dit, faire mes petits exercices spirituels, tra-

duire quelque peu d'arabe et y écrire souvent mes pensées. Aujourd’hui, je vous les envoie telles qu’elles sortent de ma plume , ou plutôt de mon cœur.... Je vais à présent essayer de vous tracer en peu de mots ce que j’ai sous les yeux.

Iiyppône est située ou plutôt était située tout au fond du golfe de Bône, appelée plus justement sinus Hypponensis , sur un petit mamelon qui n’est séparé de la mer et de l’embouchure de la Seybouse que par une petite et riante prairie quia dû être, sans doute, le bas de la ville ou ses jardins. Elle est à un petit demi-quart de lieue de Bône. Le chemin qui y conduit passe tout au bord de la mer qui le couvre souvent par les temps d’orages. Le gracieux mamelon sur lequel est située Hyppône se détache tout à fait des montagnes un peu plus hantes qui l’entourent du sud-est , au nord-est où se trouve Bône, Bans l’intervalle, entre Hyppône et les montagnes, se déroulent de beaux bosquets d’oliviers, de figuiers et de jujubiers , et

de quelques orangers et plus loin de magnifiques

prairies. Entre le nord-est et le sud-est s’étend la vaste mer.... Tout au pied de ce riant mamelon coulent à Y est , la Seybouse , et à Y ouest la Boudjima , deux rivières qui versent paisiblement leurs eaux dans la mer non loin l’une de l’autre. On traverse la Boudjima sur un tout petit pont romain pour aller de Bône à Hyppône. La Seybouse , qui est une rivière assez considérable pour pouvoir encore offrir un mouillage sûr à quelques petits

batiments, a été certainement le port d’IIyppone, comme l’attestent de grands restes de maçonneries qu’on voit dans l’endroit où cette rivière se rapproche. le plus de la ville. Ce port était bien plus sûr que celui de Bône qui est ,, dit-on , un des plus mauvais du littoral de l’Algérie. Maintenant il est presque comblé par les sables que la mer y a jetés. Du sommet d’Hyppône où je suis maintenant, on jouit de la plus belle vue de la mer, des montagnes, des prairies, et de Bône. Il y a sur ce sommet une petite maison carrée, bâtie par les Arabes, et qui leur servait de fort. A chaque pas sur toute la surface de ce beau mamelon et dans les prairies et bosquets qui l’entourent, on trouve des ruines. Les mieux conservées sont d’immenses voûtes aussi grandes et aussi hautes que les vaisseaux de nos plus grandes cathédrales de France. On dit que ce sont des citernes^ On trouve aussi beaucoup d’autres voûtes ou citernes moins considérables dont beaucoup sont encore remplies d’eau très-limpide. Je ne vous parlerai pas des pans de mur , des briques des pierres , des débris de tout genre, de toute forme, des décombres immenses contre lesquels on va se heurter à chaque pas Toutes ces ruines sont recouvertes presque partout par une vigoureuse et épaisse végétation et surtout par les belles et gracieuses feuilles d’acanthe qu’on trouve là en grande quantité.

Les ruines les plus considérables qu’on remarque spnt les restes gigantesques d^une des portes

de la ville du côté delà mer. C’est une masse énorme dont une partie est encore debout^ et l’autre paraît avoir été renversée par quelque violent tremblement de terre. Sur les bords de la Boudjima près du pont dont je vous ai parlé, M. le curé de Bône a découvert une assez jolie mosaïque, que le génie déblaye maintenant^ on en a détaché un compartiment tout entier de forme octogone de près d’un mètre de diamètre , qu’on a envoyé à Monseigneur d’Alger, pour former le milieu du sanctuaire de la petite chapelle qu’il fait arranger dans son palais épiscopal. Aujourd’hui, en montan t le mamelon d’Hyppône , et tout près de l’endroit d’où je vous écris, je viens de trouver un superbe petit camée sur une petite pierre de jaspe qui représente une jeune et gracieuse tète 5 c’est peut-être celle d’un ange. Je conserverai cette petite pierre comme un précieux souvenir d’Hyppône. J’en ai une autre à peu prés dans le même genre que je voudrais bien pouvoir vous envoyer avec force cordons et croix , voire même des bourses en aloès que je fais cueillir à Hyppône et travailler par nos malades et nos prisonniers

Ilyppône est appelée encore aujourd’hui par tous les indigènes Bonà ce qui veut dire Ponà , parce que les Arabes n’ayant pas la lettre P dans leur alphabet , ils mettent le B à la place du P , ce qui fait Bonà au lieu de Pona. C’est donc à tort et improprement que les géographes donnent ce nom a Bône qui est appelée par les indigènes Annèba

ou ville des Jujubes , parce que le sol de Bône était couvert de jujubiers , que les Français et les premiers colons ont détruit pour faire du bois à brûler. Je tiens cette explication d’un savant Cadi , l’ami

de M. le curé et le mien Tout à l’heure encore

je viens de demander à un enfant arabe , qui vient faire sa prière tous les vendredis , et brûler de l’encens sur l’emplacement où est mort le grand Roumi , ces grandes voûtes dont je viens de vous parler: — Ou el bed hcidœ ; cette ville-là , lui disais-je en lui montrant Bône , comment l' appelle-t-on , ou esm ha? Il me répondit Annèba. — Et cet endroit où nous sommes comment V appelles-tu ? Il me répondit Bônà. Voilà ce me semble une question tout à fait éclaircie. . .

Faut-il vous parler maintenant de Bône ou plutôt d Annebà? Je n’aurai pas grandchose à vous en dire. Bône est au bas d’une petite montagne sur un rocher peu élevé qui s’avance un peu dans la mer ; elle forme à peu près un carré long dont le côté sud-est touche à la mer 5 le reste est entouré de faibles remparts , on y entre par quatre portes qui se fermenta la chute du jour. A mon premier voyage à Ilyppône, je m’étais oublié jusqu’à la nuit sur ces ruines sacrées , et quand je me présentai à la nuit close, aux portes de Bône, je les trouvai fermées , et je dus de ne pas coucher cette nuit- là dehors , ou sous la tente des bédouins qui sont autour de la ville , à la complaisance de deux vieux troupiers qui descendaient la garde , et ren-

traient par une autre porte , et qui me firent passer à la faveur des ténèbres pour un de leurs camarades. On compte dans la ville de Boue à peu près cinq mille habitants dont la moitié indigène et l’autre moitié se compose de ce qu’on appelle colons , dont les trois quarts sont maltais et le reste provençaux et Italiens. Il y a en ce moment une garnison d’à peu près deux mille hommes. Les rues de la ville sont assez bien percées , les maisons ont des terrasses comme à Alger} c’est aussi une ville un peu française comme Alger. Il n’y a, je crois, qu’une seule mosquée pour les musulmans. La plus belle mosquée de la ville a été convertie en superbe hôpital militaire par les Français.

Le fort de la Casbah , un des plus beaux que j’aie vu en Afrique, est sur le sommet de cette petite montagne au pied de laquelle Bône est bâtie, et domine ainsi la ville , la mer, et tout le pays d’alentour.

Je ne sais plus ce que j’écris , je suis fatigué et je vous fatigue. La nuit arrive , je me rends de suite à Bône pour ne pas courir encore la chance de coucher dehors cette nuit. Demain arrive le courrier de France} si je peux, je continuerai à vous écrire, avons parler de Bougie , de Djigelli , d’Alger, etc... J’écrirai enfin jusqu’au départ du courrier.

Du 29 — Le courrier est arrivé cette nuit} il m’a apporté une lettre de Monseigneur d’Alger qui me presse, qui me conjure de retourner de suite à Alger , où il a , dit-il, absolument besoin de moi

pour les affaires les plus importantes. Je vais donc me rembarquer ce soir.... Quitter ma chère Hyppô ne !... Ilélas î quand je vous écrivais hier, si joyeux , du haut de ces ruines sacrées , j’étais loin de penser que je dusse les quitter sitôt !... Je pars le cœur bien triste.... je vous écrirai aussitôt que je serai arrivé à Alger.

Votre affectionné ami ,

SUCHET, Ch. F. g.

Philippeville , 1er janvier 1840.

Monsieur et bien cher ami ,

Nous avons relâché avant-hier à Philippeville , où le bâtiment devait attendre M. le lieutenantgénéral de Galbois , qui se rend à Alger. Comme les voyages sur mer me fatiguent toujours beaucoup , je n’ai pas été fâché de cette petite station , d’autant plus que la mer qui était assez belle à mon départ de Bône , est devenue affreuse depuis avanthier. Rien de plus capricieux que la Méditerranée dans cette saison. En quittant Bône, il y a trois jours, à onze heures du soir, j’ai été témoin du naufrage d’une petite embarcation qui suivait notre bâtiment à vapeur, le Styxj rien de plus déchirant , ce me semble , que le spectacle d’un naufrage au milieu de la nuit. Huit hommes , tous marins, du navire stationnaire LJ Emulation, qui avait mouillé au fort Génois, à une lieue de Bône, étaient dans cette embarcation., et se rendaient à leur navire. Le commandant de L'Emulation était monté à notre bord avec un de ses marins. Nous étions déjà à un quart de lieue de Bône, lorsqu’on entendit des cris horribles, (juc le bruit de notre machine à vapeur

nous empêchait de bien distinguer. Un matelot qui se trouvait sur la dunette avait compris ce signal, et se mit à crier , au secours , V embarcation est chavirée. Notre bâtiment s’arrête; une profonde stupeur s’empare de tous les passagers ; je commençais à être un peu malade ; le cœur me revint aussitôt. Je vole sur la dunette avec le commandant du navire, et plusieurs autres officiers de marine. Les cris affreux des pauvres naufragés viennent alors distinctement frapper nos oreilles , et déchirer notre cœur. Je tremblais de tous mes membres pour le salut de ces pauvres infortunés; je leur donnai une absolution générale, et je priai le grand saint Augustin de les sauver tous. Je distinguais encore , à la faveur d’une nuit assez claire , le mamelon d Hyppône ; je conjurai donc le grand Saint , de ne pas permettre que ces hommes périssent en vue de cette terre où il avait opéré tant de prodiges. Après cette prière, le calme revint subitement dans mon âme, et, contre toute apparence , j’avais la confiance que saint Augustin les sauverait. Pendant ce temps- là on s’empressait de mettre tous les canots de notre bâtiment â la mer , pour aller au secours des naufragés, dont on entendait encore de temps à autre les cris de délresse. Le commandant du vaisseau auquel appartenait les naufragés leur criait: Courage enfants , mes chers camarades , on y va. Puis il demanda avec anxiété au seul matelot qui restait auprès de lui : Reconnais-tu la

voix de ceux qui crient ?... Le matelot répondit : Je distingue la voix de trois seulement (et il les nomma).— Les autres sont donc déjà perdus! dit le commanda n t ; le matelot reprit : Ce nest pas étonnant, commandant , il y en a trois qui ne savent pas nager...— - Oh! mon Dieu , nous écrions-nous tous P sauvera-t-on du moins les autres ?.. Tout-àcoup , il se fit un silence plus affreux que les cris,,

et qui nous saisit d’effroi. On ne voyait rien

on n’entendait plus rien Un silence de stupeur

régnait sur notre bâtiment Tout le monde se

penchait pour écouter si l’on n’entendrait pas au moins le bruit des rames des canots qui étaient allés au secours des infortunés. Le commandant de E Emulation n’y tenant plus, s’écria d’une voix de stentor : Enfants , mes amis! où êtes vous tous?.... — Tous sauvés !.. mon commandant

A cet instant tout le monde respire... il semblait que notre vie, un instant suspendue, nous revenait à tous .. Pour moi , je me mis à pleurer comme un enfant 5 bien longtemps je remerciai saint Augustin,., la sainte Vierge .. Je récitai Y Ave, maris Stella... et toutes les prières d’actions de grâces qui me vinrent au cœur.... Je savais à peine ce que je disais... La barque qui amenait nos heureux naufragés , aborde notre bâtiment. Je me précipite à P échelle pour voir, pour toucher, pour bénir ces pauvres naufragés, et leur adresser

quelques paroles de félicitations. On les fit descendre auprès de la machine à vapeur pour les sécher ; et on leur donna tous les soins qu’exigeait leur état.

IJJai admiré la sollicitude , la tendresse toute paternelle du commandant de L Emulation . Quand il fut assuré qu’aucun de ses hommes n’avait péri , il sJécria d’une manière énergique ; Je me soucie peu du reste ; que ma barque, que mes effets , que tout ce quil y avait dans l' embarcation soit perdu ... mes hommes sont sauvés!.... On alla pourtant chercher la barque chavirée , que l’on ramena la quille en l’air, et qu’on put remettre à flot après quelques réparations.

Ce qui contribua beaucoup à sauver ces infortunés , c’est que leurs cris de détresse avaient été entendus du port de Bône, où quelques barques de Maltais , montées par leurs maîtres , avaient mouillé. Aussitôt l’un d’eux arrive avec sa barque légère, et a le bonheur de sauver deux de ces malheureux. Ils étaient néanmoins restés tous plus d’une demiheure sans qu’aucun secours leur arrivât.

Oh ! vous qui n’ètes point exposés à chaque instant à ces sortes de dangers, priez donc toujours pour nous , qui sommes obligés de faire de si fréquents et si dangereux voyages sur mer. Vraiment si nous n’étions pas soutenus par la force

d’en haut, il me semble que nous ne devrions plus oser nous confier à la merci des flots ; mais il y a des grâces particulières. Je n’ai jamais été trop effrayé de voyager sur mer. Du reste ces voyages contribuent beaucoup à nous détacher de la vie , puisque nous sommes si exposés à la perdre. Néanmoins je désire bien que le bon Dieu me la conserve encore, pour travailler à établir son règne dans ces malheureuses contrées.

Je suis allé hier dire mon bréviaire sur les hauteurs de Philippeville , auprès de la première croix que j’ai eu l’honneur de planter moi-même dans ces parages... Comme celle que j’ai plantéeà Constantine , elle est dans le cimetière;., elle semble

ne protéger encore ici que l’asile des morts

Oh ! quand arrivera la résurrection spirituelle de tous ces pays infortunés ?

J’ai vu la route qui conduit à Constantine, et les deux crêtes de montagne qui sont à moitié chemin de cette ville à Philippeville... Et je ne pourrai pas, cette fois encore, revoir ma chère église de Constantine ! Dieu veut qu’ici ma vie soit un continuel sacrifice ; que sa volonté soit faite !

Je vous écrirai d’Alger; je vous ai écrit d’Hyppône, il y a quatre jours. Peut-être que les deux lettres vous arriveront en même temps.

Je vous souhaite une bien heureuse année. Il y a un an , je la souhaitai à tous mes chers paroissiens de saint Saturnin. C’était encore pour moi un moment de bonheur, de pouvoir leur dire ce jour-là, combien je les aimais... Oh î je sens que je les aime toujours, et aujourd’hui ma messe a été pour eux. J’adressai aussi , à l’Evangile de ma messe , des souhaits aux habitants de Philippeville. Hélas! c’était bien le même cœur qui parlait... mais ce n’étaient pas les mêmes sentiments,,...

SUCHET. Ch. F . g .

Alger, 4 janvier 1840.

Monsieur et bien cher ami ,

Je vous ai écrit de Philippeville il y a trois jours • pardon de vous faire payer tant de ports de lettres; mais comme je vous parlais de naufrage , de grosse mer,... je craignais que vous ne fussiez inquiet sur la fin de mon voyage. Je suis arrivé hier à Alger, après une assez prompte traversée par une mer horrible. J’ai eu beaucoup de plaisir à faire le voyage avec M. le Lieutenant-général de Galbois qui m’avait si bien traité à Constantine , et avec une partie des officiers de son état-major , qui sont de mes vrais amis. Les provinces de Bône et de Constantine sont un peu plus pacifiques. Arrivés à Bougie, nous avons presque été reçus par les coups de fusil des Kabaïles , c’est-à-dire que quelques instants avant notre arrivée, ils avaient attaqué les avantpostes de cette place. A Alger on nous a dit que la guerre était allumée de tous les côtés. Le maréchal Valée est lui- meme à la tête de ses troupes; il a déjà obtenu de brillants succès. Depuis deux jours on n’a pas reçu de nouvelles des différents champs de bataille. On annonçait hier soir un

petit échec] qu’auraient éprouvé nos troupes , mais on ne sait rien de positif 5 il nous arrive force troupes de France. Je crois qu’ on en a grand besoin; pour cette fois les affaires seront sérieuses et décisives.

On jouit ici de la plus parfaite tranquillité ; les affaires pour lesquelles Monseigneur m’a rappelé vont être terminées, jel’espère, dans quelques jours; je ne sais pas alors ce que je ferai : je commence déjà à m’ennuyer a Alger où je ne fais que d’arriver. Pourtant rien de plus agréable que cette ville sous le rapport matériel, comparativement à tous les pays que je viens de parcourir, qui ont l’air d’un vrai désert. Le temps continue à être ici ce qu’il était à Bône , c’est-à-dire un beau printemps de France. Je suis encore un peu fatigué de mon voyage.

Je veux vous tracer succinctement et à la hâte l'histoire touchante d’une petite fdle, échappée comme par miracle aux massacres qui ont suivi les premiers moments de la victoire, après le second siège de Constantine. Cet intéressant épisode est presque inconnu; les journaux de l’époque en ont seulement dit quelques mots sans être bien informés , comme cela leur arrive souvent. Pour moi , je tiens le récit que je vais vous faire de la bouche même du sergent qui a sauvé cette malheureuse enfant, et de celle du capitaine

qui l’a reçue des mains du sous-officier , et qui lui a servi de père.

Ben-Aïssa, général en chef des troupes d’Aclimet , à qui la défense de Constantine avait été confiée , ne pensant pas que les Français pussent être plus heureux dans le second siège de Constantine que dans le premier, avait complètement rassuré les habitants , et avait persuadé à Achmet-bey lui-même de ne pas sortir de la ville. L’avis d’un chef si expérimenté inspirait une confiance générale 5 et personne n’avait fait de préparatifs de retraite. Les soldats français se précipitaient déjà en foule sur la brèche , et l’on se battait dans;; la rue où le brave colonel Combes fut frappé mortellement , qu’aucun des habitants de Constantine n’avait songé à fuir. Ce ne fut que lorsque nos troupes victorieuses se présentèrent aux portes du palais d’Achmet, et se disposèrent à les enfoncer , que ce prince connut le danger qu’il courait. Alors seulement il s’occupa de pourvoir à sa sûreté , et prit la fuite , laissant le gouvernement de son palais à sa première femme , la célèbre Aïcha. Les aventures de cette dernière, quelle m’a racontées elle-même en grande partie, pourraient aussi faire la matière d’un récit fort intéressant : je reviendrai plus tard sur ce sujet.

Lorsque les habitants de Constantine qui par-

tageaient la sécurité de leur chef , apprirent le départ précipité d’Achmet-bey , ce fut parmi eux un sauve qui peut général. Hommes, femmes et enfants, tous s’élancèrent en désordre vers le côté des murailles opposé à celui qui avait donné accès aux assiégeants. Le point vers lequel se pressait cette foule épouvantée, se trouvait situé au haut des rochers escarpés sur lesquels, comme vous le savez, Constantine est bâtie. Au moyen de cordes jetées le long de ces rochers , les fuyards se laissaient glisser précipitamment jusqu’au fond du gouffre où roule le Rummel; puis ils suivaient le lit du torrent pour gagner la campagne. Un grand nombre de ces malheureux coulèrent jusqu’au fond du précipice , et se brisèrent sur les rochers, soit que la force leur manquât pour cette évasion périlleuse^ soit que la frayeur ne leur permît pas de saisir convenablement les cordes. Le fond du gouffre servit de tombeau à ces nombreuses victimes , et lorsque , plus tard , je visitai moi-même avec soin ce lieu rempli de si tristes souvenirs, j’y trouvai encore une quantité effroyable d’ossements humains !

Cependant nos soldats , encore dans l’exaltation du combat, à la suite d’un siège qui leur avait coûté tant de fatigues et tant de sang , avaient poursuivi les Arabes jusqu’à l’endroit par où ils cherchaient à s’évader , et , parvenus sur la crête du rocher , ils tiraient quelques

coups de fusil aux groupes de fuyards qu'ils voyaient encore réunis au fond de l’abîme. Parmi ceux-ci , iis remarquèrent surtout une petite fille de six ans environ, qui pleurait amèrement, assise auprès des cadavres de deux femmes.... C’étaient ceux de sa mère et de sa tante....

Touché des cris déchirants de cette pauvre enfant et de sa beauté angélique , le sergent qui commandait le peloton défendit à ses soldats de continuer le feu. Le généreux sous-officier éprouvait surtout un vif désir de sauver la jeune victime dont les cris douloureux l’avaient attendri. Mais comment parvenir jusqu’à elle? On ne pouvait songer à descendre le long du rocher taillé à pic, et élevé de près de trois cents mètres. D’un autre côté, il y avait un danger imminent à faire le long circuit qui pouvait conduire jusqu’au lieu où. se trouvait la pauvre enfant , car il y avait encore, dans les creux des rochers qu'il fallait tourner, beaucoup de Bédouins embusqués, qui tiraient à bout portant sur les Français assez imprudents pour s’engager dans ces gorges escarpées!

Cependant le courageux sergent, n’écoutant que la voix de la pitié , n’hésita pas à parcourir, au péril de sa vie, plus d’un quart de lieue à travers ces a (Freux précipices , et enfin il parvint auprès de la jeune victime qu’il avait résolu de

sauver. En le voyant venir à elle, la malheureuse enfant oublie la frayeur que les soldats français inspiraient à tous les Arabes 5 elle se jette aux pieds de son libérateur, en lui montrant de la main les deux cadavres; puis se relevant tout-àcoup, elle se jette sur le corps de sa mère qu’elle appelle et qu’elle embrasse avec une force convulsive.... Les vêtements blancs de la pauvre enfant étaient tout couverts du sang de sa mère.... Le soldat la croit blessée, et ne peut refuser des

larmes à un tel spectacle Cependant il arrache

la malheureuse petite à demi-morte de dessus le cadavre qu’elle tient embrassé, et remporte dans ses bras. Deux soldats qui l’avaient suivi , l’accompagnent encore à son retour, et le défendent contre les coups d’yatagans que des Arabes furieux cherchaient à leur donner en fuyant.

Enfin le sergent arrive avec son précieux fardeau dans la ville , et présente à son capitaine la pauvre orpheline qu’il vient d’arracher, à travers mille dangers , à une mort certaine. Le capitaine, ému au récit du sous-officier, veut prendre sa part dans cette bonne action ; il adopte la malheureuse petite , en déclarant qu’elle devient l’enfant de la compagnie, et qu’en souvenir des événements qui viennent de s’accomplir , elle s’appellera Constantine. Ces généreuses résolutions reçurent leur accomplissement , et la jeune Arabe fut soignée sous les yeux de son père

adoptif, jusqu’à ce qu’il trouvât l’occasion de la confier aux bienfaisantes mains des sœurs de la charité , à Bône.

Dans cette nouvelle position, la gracieuse petite Constantine faisait l'admiration de ses maîtresses et de ses jeunes compagnes, par les charmes de son esprit^ et par ses qualités angéliques. Quand elle parlai! de sa mère ,, ses yeux se remplissaient de larmes, et pourtant elle aimait à en parler souvent.... Elle disait : Je suis bien heureuse d’ètre Française maintenant. Si j’étais Bédouine , on me tuerait comme ma mère.... On n’avait pas de moyen plus sûr de la contrarier, que de la menacer de lui rendre ses habits et de la renvoyer dans les tribus des montagnes. Souvent elle disait: Je veux toujours être Française $ je ne serai plus jamais Bédouine

Pourtant un jour,, un Arabe des tribus de la montagne , un Bédouin dans toute la force du terme , père tendre cependant , et inconsolable d’avoir perdu sa femme et sa fille, vint frapper à la porte des sœurs de Bone. On lui avait dit que son enfant avait été sauvée par un soldat français, et déposée entre les mains des religieuses , et il avait fait plus de quarante lieues pour venir la réclamer. Les larmes aux yeux, il redemandait sa chère petite fille. Les sœurs, craignant qu’il ne fût pas réellement le

père de leur aimable Constantine, ne se hâtèrent pas d’abord de répondre à ses réclamations 5 elles allèrent trouver la jeune Arabe , et lui dirent qu’un Bédouin demandait à la voir, sans lui faire savoir que ce Bédouin se disait son père, La pauvre enfant se mit à pleurer , et , se jetant aux genoux des bonnes religieuses, elle les suppliait de la garder, s'écriant qu’elle voulait rester Française, et ne pas redevenir Bédouine. Cependant ,, de son côté , le père insiste pour voir son enfant • alors on amène Gonstantine malgré ses cris et

sa résistance Mais à peine l'enfant a-t-elle

vu ce Bédouin si redouté, quelle s’élance dans ses bras , fondant en larmes , et crie en se retournant vers ses pieuses maîtresses : Bédouine 9 Bédouine, je ne suis plus Française ! Voilà mon père , mon bon père î et elle le couvre de baisers. L’Arabe serrait son enfant dans ces bras , et, ne se possédant pas de joie , il s’enfuit précipitamment et l’emporte , sans même songer à remercier le* religieuses qui lui avaient prodigué des soins si touchants.... Tant il craignait qu’011 lui ravît de nouveau sa chère enfant !

J’ai vu depuis ce bon père à Constantine 5 il m’a donné de bonnes nouvelles de sa petite fille, et m’a dit , qu’en souvenir de sa délivrance, il lui avait conservé le nom que les soldats français lui avaient donné. Il me chargea d’exprimer sa reconnaissance au capitaine et aux soldats qui

avaient pris soin de son enfant , ainsi qu’aux bonnes sœurs de Bône.

L’excellent capitaine qui avait adopté la jeune orpheline , et qui lui avait réellement servi de père pendant quelque temps , vient d’être promu au grade de chef de bataillon dans un régiment en France 5 nous avons quitté Constantine ensemble , et il m’a lui-même raconté tous les détails relatifs à sa chère pupille.

Ecrivez-moi le plus tôt que vous pourrez 5 les nouvelles de la patr ie me font tant de bien !

Y otre très-affectionné ami , SUCHET. Ch. F . g.

Quand je serai un peu reposé, je vous donnerai la relation de mon dernier voyage.

Alger, l'J janvier 1840.

Mon bien cher ami,

Il y a aujourd'hui un an que vous m’accompagnâtes à la voiture qui devait m’éloigner de Tours, et que vous me donnâtes le baiser d’adieu !... Que de sentiments divers se combattaient alors dans mon cœur!... Je ne sais pas comment il ne s’est

pas brisé Depuis ce jour, le chaos dans lequel

je me jetais tête baissée, entraîné par la volonté de Dieu , s’est un peu débrouillé. Et je dois vous dire que lorsque j’ai vu plus clair, il n’y a eu pour moi ni désenchantement , ni mécompte , ni déception 5 il 11e peut jamais y avoir rien de semblable pour celui qui ne veut, qui ne suit que la volonté de Dieu. Mais, humainement parlant, je puis vous dire, en toute vérité , que tout s'est passé bien mieux que je ne l’avais pensé et prévu. Sans doute , Dieu m’a fait passer par quelques épreuves ; je m’y étais attendu; mais ces épreuves ont toujours été proportionnées à ma faiblesse. Maintenant je connais un peu le terrain sur lequel je marche. Je vois mieux ce que peut être notre ministère , auprès des Européens et des indigènes. Ce sera , pour longtemps encore , un ministère qui paraîtra â plusieurs, à beaucoup même, un ministèie ingrat et stérile. Mus, pour nous, ce sera toujours

un bien grand, un bien sublime ministère. Et n’est-ce pas déjà beaucoup d’avoir commencé à défricher cette portion de la vigne du Seigneur , qu’une bête cruelle a si longtemps ravagée, et qui n’était plus qu’une affreuse solitude couverte de ruines?... N’est-ce pas quelque chose devant Dieu, d’avoir arraché quelques ronces et quelques épines, et d’avoir ôté quelques pierres , afin qu’on pût les travailler?... d’avoir commencé à déblayer, à nettoyer la place où d’autres ouvriers qui nous suivront , devront élever le bel édifice de notre sainte religion? Pouvons-nous nous plaindre si, dans ce dur travail , nos mains sont déchirées, et si la sueur couvre notre visage?... Ne sommes-nous pas trop heureux que Dieu nous ait choisis pour commencer un aussi grand ouvrage?... Aussi je le bénis tous les jours de m’avoir appelé en Afrique; et, si dans quelques-unes de mes lettres, j’ai laissé entrevoir quelque tristesse, c’est qu’il semble impossible de ne pas éprouver une espèce de serrement de cœur quand on parle de la France, et quand on se rappelle, sur la terre étrangère, les beaux jours de la patrie. Je suis donc content au fond de l ame , et Fassurance que vous me donnez dans votre bonne lettre qu’à Tours, et surtout dans mon ancienne paroisse, on me conserve quelque attachement, augmente beaucoup mon bonheur.

24 janvier. Le courrier de France ne part que demain. Je vais essayer de vous donner quelques

petits détails sur Djidjelli et Bougie , comme je vous l’ai promis. Djidjelli est la petite ville du littoral, qui a été prise au mois de mai dernier. J’y suis allé trois fois. Elle est à peu près à moitié chemin de Philippe-Ville à Bougie. Elle a un fort joli petit port au fond d’un golfe peu profond , formé , du côté du nord-est , par de gros blocs de rochers qui semblent jetés dans la mer de distance en distance , et qui, s’ils étaient réunis par quelque travail de maçonnerie , feraient, de Djidjelli, le port le plus sûr du littoral de l’Algérie. C’était , dit-on, le projet de notre célèbre Duquesne qui fut un instant maître de cette ville. Djidjelli est située dans une presqu'île, sur un rocher peu élevé qui s’avance dans la mer. Les montagnes qui longent tout le littoral de l’Algérie , sont sur ce point, un peu éloignées de la côte, en sorte qu’aux alentours de la ville et assez loin vers Y est , s’étendent de belles et vastes plaines , coupées par quelques petits mamelons fort gracieux.... A quelques lieues de là, et toujours à l 'est , se trouve l’embouchure du fameux Rummel ou Oued-el-kbir qui passe à Constantine. La ville, bâtie, comme presque toutes les villes d’Afrique, sur les ruines d’une ville romaine dont je ne sais pas le vrai nom, est entourée de faibles remparts , et est à peu près carrée. Les maisons sont basses et couvertes en tuiles ; elles sont toutes séparées de la rue par une cour, et un mur assez élevé, en sorte qu’en par-

courant les rues, qui sont en général assez bien percées, il semble qu’on se promène entre les murs de clôture de quelques jardins. L’aspect de la ville est donc triste et silencieux. La plupart des Arabes qui avaient fui, quand les Français s’emparèrent de leur ville , sont rentres paisiblement dans leurs maisons, et paraissent assez contents de la domination de leurs vainqueurs : ils sont au nombre de quatre ou cinq cents .... Ils m’ont paru avoir les mœurs paisibles des habitants de Constantine. Quand je débarquai la première fois dans leur ville, ils vinrent en foule sur le port pour me voir, et ils paraissaient tout joyeux de ma visite. Je leur adressai quelques mots de bienveillance en arabe , et je distribuai quelques dragées aux enfants 3 aussitôt grands et petits m’entourent, me pressent pour avoir des dragées, en me faisant force salutations. Les plus anciens de la ville vinrent ensuite assez gravement , et firent retirer la foule qui m’assiégeait 3 puis ils me dirent très-sérieusement : Bon marabouth f rances , reste dans notre ville, nous serons contents de t’avoir au milieu de nous. Je leur dit que plus tard je reviendrais les revoir ; ils me répondirent vivement qu’ils désiraient que ce bit bientôt. J’y suis retourné deux fois depuis 3 les enfants, qui m’aperçurent les premiers, ne manquèrent pas de venir encore me demander des bonbons , et les anciens vinrent ensuite en grand nombre, pour s’assurer si je venais cette fois pour

me fixer dans leur ville 5 ils ont été tout chagrins , quand je leur ai dit que je ne le pouvais pas. Pour les consoler, je leur dis que je viendrais les voir aussi souvent quejelepourrais. Enfin, la troisième fois que je suis allé les voir , ils m’ont reçu comme un ancien ami. Ils sont en général très-pauvres : je leur distribuai quelques petites aumônes , et, lorsque je les quittai, les petites filles , les petits garçons et quelques pères de famille venaient me baiser les mains , et me disaient tristement , allait isslemek , (que Dieu te bénisse) rohh belafia , nchoufiek (Bon voyage, à revoir bientôt).

Pendant mes diverses stations à Djidjelli , j’ai exploré un peu les environs de cette ville. On trouve à chaque pas des ruines romaines, des restes de murs et quelques tronçons de colonnes. La porte de la ville^, au midi, est assez belle $ elle est de style arabe , construite sur un ancien débris de temple païen ou chrétien / près delà, et tout au bord de la mer, est une fontaine antique très-abondante ; tout auprès on voit une fort belle mosaïque trèsbien conservée. J’ai vu encore dans un champ voisin, que les militaires ont converti en jolis petits jardins, d’autres mosaïques assez belles dont j’ai détaché, avec beaucoup de peine, quelques petits

fragments que je conserve comme souvenir

Que ne puis-je vous envoyer tous ces souvenirs?... En suivant les bords de la mer à Y est , j'ai visité une jolie mosquée qui sert de caserne ; elîe est

ombragée par de grands arbres qu’on appelle Caroubriis „ En marchant dans la même direction , toujours sur les bords riants de la mer ,, et à un quart de lieue de la ville 9 on arrive à un petit promontoire , ou plutôt à un énorme rocher peu élevé qui s’avance dans la mer et qu’on appelle fort Duquesne . Il y a là, en effet, un petit fort bâti, dit-on, par le fameux Duquesne. En parcourant ce rocher j’ai remarqué quantité de tombeaux grands et petits taillés dans le roc vif. Ces tombeaux ont dû coûter un travail immense et qui supposerait une grande industrie et une certaine splendeur dans ces contrées, dans une antiquité très-reculée. L’armée française a fait élever, dans ce singulier cimetière, un monument à la mémoire du commandant Horain , officier supérieur polonais qui commandait la légion étrangère lors de la prise de Djidjelli , et qui, dans cette affaire, fut blessé mortellement. C’est toujours un régiment de la légion étrangère qui garde cette charmante petite ville. A mon dernier voyage je demandais à quelques-uns de ces soldats, si les Arabes du dehors venaient quelque fois les attaquer dans les avant-postes ; l’un deux me répondit en style militaire et avec énergie : Oh ! non , notre bon Dieu leur a fait peur ; depuis que notre seigneur V Evêque d'Alger a dit la messe ici , ils nont pas osé approcher de la ville , ni nous tirer un seul coup de fusil. Monseigneur avait, en effet, dit la messe à Djidjelli, en revenant d’Hyppone au mois d’août dernier.

Un inspecteur des Douanes, homme de beaucoup de savoir , à qui je parlais du plaisir que j’avais eu de voir Djidjelli, me dit que cette ville, qu’il connaissait bien , deviendrait fort importante, sous le rapport commercial , comme débouché des bassins de Y oued kameil , et de Y oued el khir (Rummel qui passe à Constantine) ; comme port de relâche de bateaux corailleurs qui pêchent le corail dans les eaux du cap Bougarone y et enfin comme centre d’exploitation des mines de fer et de plomb qui se trouvent dans ces parages , et de bois de chêne dont on cite la force et la durée.

L’objet de tous mes voyages à Djidjelli était la visite des pauvres malades entassés dans des hôpitaux improvisés , manquant des choses les plus essentielles pour le rétablissement de leur santé , et auxquels je laisse toujours quelques petites aumônes, dans mes visites. Le nombre de ces pauvres malades était grand quand j’y suis passé une première fois. Il était un peu diminué à mon dernier passage. J‘ai toujours le bonheur d’en confesser et d’en administrer un grand nombre. Je confessai aussi plusieurs militaires malades qu’on transportait à Alger sur le bâtiment que je montais ; l’un d’eux mourut entre mes bras, presque à la vue d’Alger, au moment où je l’administrais.

Venons à Bougie . J’ai débarqué quatre fois à Bougie et j’y suis resté assez longtemps pour bien l’observer; cette ville 11e m’a pourtant pas autant in-

téressé que DjidjeUi y d’abord parce quelle n’est point aussi délaissée que cette dernière, puis, parce que Bougie a le bonheur d’avoir un prêtre et une église depuis plus d’un an $ et puis , parce qu’il n’y a presque pas d’Arabes. La situation de cette ville est une des plus pittoresques que je connaisse. Elle est dans le fond d’un golfe profond, mais moins large que celui de Stora (ou Sinus Numidicus ) et de Bône. Elle est bâtie sur le versant un peu abrupte, mais pourtant agréable, d’une montagne assez élevée, et surmontée par d’autres plus élevées encore sur lesquelles on a placé des forts et de hlokaus pour la garder et la défendre des coups de main des Arabes. Les tribus Kabaïles qui avoisinent Bougie sont reconnues comme les plus belliqueuses et les plus indomptables de l’Afrique. Jamais les Beys et les Turcs eux-mêmes 11’ont pu les soumettre. On dit que c’est cette sage et prudente considération quia empêché la colonne expéditionnaire, que commandait dernièrement le duc d’Orléans, de se rendre de Sélif à Bougie en traversant ces tribus guerrières et cruelles, comme on l’avait d’abord projeté. On a mieux aimé tenter la fameuse expédition de Bilan y ou Portes de fer y et tout le monde s’accorde à dire que, quelquehardie, téméraire même qu’ait été cette dernière expédition , elle a été plus prudente que celle qu’on aurait tentée de Sétif à Bougie.

Je ne saurais trop que vous dire de ce qui reste

maintenant de l’ancienne Bougie (Bugia). J'y ai vil quelques belles citernes romaines , quelques restes de souterrains , de grands débris de murailles, et, comme dans toutes les autres villes, des colonnes en marbre et en granit d’une grosseur prodigieuse.

Au fort de Mouca, j’ai trouvé une pierre tumulaire formant une marche d’escalier où j’ai pu lire diis manibus sacrum à Julio,.... et le reste de l’inscription était écrit en caractères grecs que je n’ai pu déchiffrer. Pour la ville que j’appellerai Moderne, il n’y a de remarquable que les forts de Philippe de Navarre j de Cliarle s-Quint , puis la Casbah ou citadelle , bâtie, dit-on, par les Génois. Ce qui prouverait que cette ville a été prise et soumise par diverses nations. Puis encore les forts de Mouca, d’ Abd-el-Kader, deBridjah. . . . et hors de la ville ceux de Bênak , de Clause l, et des Courayali , situés sur une montagne élevée qui domine toute la ville et les alentours, il y fait , dit-on, toujours froid. En général les environs de la ville ont l’aspect le plus sauvage. Ce ne sont partout que des montagnes, ou plutôt des rochers escarpés très-élevés et inaccessibles, presque toujours couverts de neige pendant quatre mois de l’année. C’est sans doute à la nature de ce sol, qui s’étend de Bougie jusqu’aux Portes de fer, jusqu’au désert meme, qu’il faut attribuer les mœurs barbares de ces Kabaïles indomptés qui habitent ces contrées.

Quand les Français prirent cette ville, il y eut une résistance désespérée de la part des Arabes qui l’habitaient 5 on en fit un affreux carnage, on brûla et on démolit la plus grande partie de leur ville. Les ruines qui couvrent le sol annoncent que Bougie a dû être une ville importante, même sous la domination arabe. Bans les environs on remarque encore quelques beaux jardins et d'agréables maisons de campagne. Ce qu’on voit maintenant de cette ville a été presque tout rebâti par Farmée et par les colons, qui peuvent s’élever, en ce moment, au nombre de cinq cents, la plupart mahonais , italiens , maltais , provençaux. Tous les indigènes qui ont échappé au sac de la ville se sont enfuis dans les montagnes. Un tout petit nombre est rentré et vit assez paisiblement avec les colons et la garnison qui est à peu près de quinze cents hommes.

ïl y a à Bougie depuis plus d’un an une église catholique, qui avait d’abord été bâtie , par ordre , pour une salle de spectacle, qui a été ensuite transformée en église sur la demande de la garnison et des colons qui ont pensé que les prières et les cérémonies de notre sainte religion , leur seraient plus avantageuses que des représentations théâtrales. C’est un prêtre mahonais qui dessert cette église depuis que M. F abbé Haudemann Fa quittée pour aller me remplacer à Constantine. — L’hôpital, qui a maintenant trois cents

malades et qui peut en contenir près de cinq cents, est un des plus beaux édifices construits à Bougie par les Français, quoique la plupart des cloisons soient en planches.

Le lieutenant-colonel Bedeau, qui vient de passer tout récemment colonel au 1 7me léger , est resté longtemps commandant supérieur de cette ville qui lui doit tout le bien dont elle jouit sous les rapports religieux^ civil et militaire. C’est un des officiers les plus distingués que je connaisse en Afrique sous les rapports militaires et administratifs 5 car dans la plupart des places et garnisons de l’Algérie , il faut que l’officier qui les commande soit à la fois général , préfet , maire , président du tribunal, procureur du roi, juge de paix , voire même commissaire de police.

Votre toujours bien attaché ami ,

SUCIIET, ch. v. g.

Alger, 27 janvier 1840.

Monsieur et bien cher ami,

Je vous renvoie une iettre qui me revient de Bône où elle m’avait été adressée quand j’y étais encore, et qui y est arrivée quelques jours après que j’ai eu quitté cette ville. Elle m’a été écrite d’Alger par un de mes bons amis , M. l’abbé Gstalter , autre-

fois premier vicaire de la cathédrale de Strasbourg, et maintenant chanoine honoraire et secrétaire de l’évêché d’Alger. C’est ce savant et éloquent orateur dont les journaux ont déjà loué les talents distingués. Vous jugerez vous-même de son âme ardente et de l’élévation de son esprit par la lettre que j’ai cru devoir vous envoyer comme la meilleure réponse aux attaques du protestantisme dans notre chère ville de Tours. Habitué, comme il le dit dans sa lettre , à combattre et à vaincre ce genre d’ennemis au milieu desquels il est né et a vécu jusqu'à présent, il pouvait mieux que moi entrer dans la lice , et les attaquer avec cette arme puissante de la parole que je n’ai jamais su manier, comme vous le savez bien. Vous pouvez faire de cette lettre l’usage que vous voudrez $ c’est l’intention de l’auteur. Je souhaite qu’elle produise dans le cœur de tous ceux qui la liront les heureux effets que nous désirons tous si ardemment, et que nous ne cesserons de demander à Dieu dans nos prières.

Alger, 29 décembre 1809.

Mon cher ami,

J’ai reçu votre excellente lettre. Je vous remercie bien des sentiments tendres et affectueux qu elle renferme pour moi. L’on voit bien que vous écrivez d’ilyppône , des lieux sanctifiés par votre cher saint Augustin et les anges de Calame , de Tagaste , c’est-àdire par tout ce que la nature , la grâce , le génie , la vertu, pouvaient réunir de plus grand, de plus digne, de plus vénérable. L’on dirait que l’amitié du saint docteur et de tant d’illustres

personnages vous inspire , vous enflamme , et qu’en parcourant ces ruines sacrées, vous cherchez un adjoint qui puisse comprendre, partager les émotions qui se pressent dans votre cœur à tant de souvenirs si délicieux, si chrétiens. Que ne puis-je l’être, cet adjoint , que ne puis-je vous accompagner dans ces promenades solitaires, contempler avec vous ce beau rivage de lu Seybouse , ce gracieux contour des vallons , celte belle verdure , ce pur ciel bleu , encore le même que contemplait notre saint ami ! Que ne puis-je, surtout, là, sur celte terre bénie, prier avec vous pour noire pauvre Eglise , la recommander chaudement au grand Pontife, mettre entre scs mains nos destinées, notre avenir, lui dire combien nous voudrions le suivre, combien nous tâcherons démarcher sur ses ti aces ! . . . Ohî il me semble qu'agenouillés sur les débris de sa maison épiscopale , sur les ruines de sa basi - Lirjue de la paix, où il priait si souvent pour son peuple, il me semble que là nous serions plus près de lui , qu'il nous entendrait mieux, qu’il exaucerait plus facilement nos pières. Mais vains regrets ! souhaits inutiles ! je suis retenu à Alger par tous les liens , et probablement avant juin de l’ail quarante , il ne faut pas songer au pèlerinage.

Au milieu des choses consolantes que raconte votre lettre , vous me parlez d’une calamité qui, avec raison, vous affecte , vous préoccupe vivement. Je veux dire la propagande protestante qui se remue active , impudente dans nos belles provinces du centre de la France , et qui étend ses déplorables ravages jusque dans voire chère ville de Tours , menaçant de déflorer cette enfant de votre prédilection , de ternir la flamme sacrée de l’antique foi de saint Martin, que vous avez si soigneusement conservée pendant dix ans de labeur pastoral. Ayant vécu toute ma vie , ayant toujours exercé le ministère au milieu de l'hérésie luthérienne et calviniste , ayant eu beaucoup d’amis et encore plus d’ennemis jusque dans les rangs du clergé réformé , je puis, peut-être mieux que personne, vous parler du savoir faire, vous démasquer les roueries Evangéliques des révérends ministres , vous donner même pour votre successeur quelques avis pratiques , afin de faire échouer à Tours leurs coupables intrigues , afin de paralyser , de détruire leurs criminels efforts. Parla je répondrai complètement à celte lamentable page de votre lettre.

D’abord je pourrais vous dire comme beaucoup de personnes, qui du reste comprennent fort bien leur siècle et l’état de toute question sérieuse qui s’y agile , que partout le protestantisme est mourant, que partout le protestantisme est mort; qu’en Angleterre il est débordé par la courageuse Irlande , miné parle patriotisme catholique d O’Connel qui le poursuit , le traque jusque sur les sièges de la chambre haute ; qu’en Allemagne il s'est fourvoyé dans le rationalisme , & ans le déisme , pour aller se perdre sans retour dans les nuages du panthéisme moderne ; que dans les États-Unis d'Amérique il s’est divisé et sous divisé en ses mille et une secte, qui sortent les unes des aubes, se rapprochent , s’éloignent, varient

pour varier encore , se condamnent et s’anathématisent mutuellement. Véritable tohu-bohu intellectuel , où s’abîmerait toute notion du christianisme si le catholicisme n’était là pour le garder, torrent aux cent bras qui menacerait de tout dévaster , si l’Eglise ne se présentait à son encontre pour lui jeter du haut de son infaillibilité un nec plus ultra divin. Je pourrais vous dire qu il n’y a pas tant lieu de s’effrayer de ses derniers efforts ; qu’il est trèsnaturel qu’il se débatte un peu dans son agonie, lui qui, dès sa naissance, a tant troublé le inonde , a bouleversé l Europe , l’a remplie de feu et de sang , en se mettant au service du premier despote qui eut envie d’opprimer les peuples , de les dépouiller de leur liberté. Je pourrais vous dire enfin de laisser passer la justice de Dieu qui n’a jamais manqué à l’iniquité , quelque vaste , quelque puissante qu’elle fût ; mais nous sommes prêtres de Jésus-Christ , défenseurs nés de son Eglise , sentinelles avancées dans le camp d’Israël ; nous devons signaler le danger quand il se présente , nous inquiéter du mal qui se fait , nous opposer sans cesse à la séduction ; nous devons chasser intrépidement les loups ravisseurs qui se glissent dans le bercail , leur arracher la peau de brebis dont ils se couvrent pour perdre les faibles ; nous devons contrebalancer leur activité hérétique par notre activité chrétienne , réduire le pliilantropisme par la charité catholique.

Ainsi, les protestants ouvriront des salles d’asile , fonderont des écoles gratuites pour attirer la génération qui s’élève, distilleront dans des cœurs d’enfants le venin de l'hérésie ou de l’indifférence , attaquant ainsi l’espoir, l’avenir de l’Eglise et des familles pour les corrompre plus sûrement. Ils répandront des bibles , des traités religieux , verseront des bibliothèques entières dans les ateliers, dans les hôpitaux, dans les hôtelleries, dans les places publiques et jusque sur les grandes roules par les portières des diligences, ils entreront dans la cabane du pauvre , lui donneront l’aumône, pour lui ravir sa foi; lui paieront tant , pour qu’il déserte sa paroisse et quil aille faire nombre au prêche. Ils pénétreront même jusqu’au chevet de vos malades , leur feront la lecture , la prière, leur apporteront avec une commisération hypocrite ces milles petites friandises dont les malades sont si avides; ou, par leurs paroles douces et mielleuses les tiendront éloignés des sacrements de Jésus-Christ, ha secte la plus habile pour ces manœuvres , et partout la plus dangereuse , est la secte des piétistes. Ses agents les plus ordinaires sont des femmes , qui ne trouvant plus rien , ni pour 1 esprit, ni pour le cœur dans le protestantisme qui s’en va en lambeaux , se sont jetées dans un sentimentalisme vague , dans une religiosité couleur de rose qu elles ont arrangée à leur guise , et qui satisfait tant soit peu leur âme naturellement tendre et croyante. Or, dans ces fâcheuses circonstances, quel est le devoir du clergé catholique, des curés, des pasleurs des âmes? Nous l’avons dit, c’est de paralyser tant qu’il est possible ces moyens de séduction par des moyens analogues , plus habiles , plus vastes , mieux dirigés. C’est d’ouvrir des salles

d’asile, des écoles gratuites; c’est de créer des établissements, des sociétés de bonnes œuvres , dont il seront l’âme , dont il s’occuperont activement , comme d’une des parties les plus essentielles de leur ministère. C’est de fonder des bibliothèques de paroisse pour leurs ouailles de tout âge, de tout sexe , de toute condition, de toute intelligence. C’est de se multiplier en quelque sorte pour subvenir aux besoins des pauvres qui se multiplient; c’est de veiller attentivement sur leurs malades , afin qu’à l’heure de la détresse et de la tentation , le serpent ne se glisse point près de leur couche, pour étouffer leur âme, a travers un pitié simulée, dans un embrassement perfide... Mais les moyens pour effectuer tout cela, me dira-t-on? Le protestantisme a des ressources humaines , des moyens précuniaires que nous 11e saurions trouver. A cela je n’ai qu’un mot à répondre. L’Eglise catholique a ses moyens célestes qui valent bien, j’espère, tous les froids calculs du phila ntropisme hérétique ; elle a les ressources divines de son inépuisable charité. Or, la charité , hommes de peu de foi que nous sommes , la charité, c’est Dieu , et rien d’impossible à Dieu , au Tout-Puissant. Eh ! combien de temps encore les fils de la lumière auront-ils moins d’esprit et moins de courage gue les enfants de ténèbres?

Pour ce qui est du protestantisme en Algérie , malgré les articles pompeux d’un journal de la secte, et les vanteries inléres- » sées de quelques apôtres de l’Afrique, son présent n’est pas merveilleux , et son nébuleux avenir semble n’offrir que de bien faibles garanties. On dirait que l'hérésie, si puissamment secouée jadis par la voix d’Augustin , ne peut plus pousser sur cette terre ; que la grande ombre du fléau des hérétiques l’épouvante, et que la charité de son Église, ouvrant les bras à tant d'infortunés qui viennent souffrir et mourir sur ces côtes , leur fait voir de prime abord de quel côté se trouvent la vérité et l'amour, c’est-à-dire la vraie religion. Aussi ces pauvres égarés s’empressent-ils de tendre les mains vers leur mère qu’ils n’avaient point connue jusque là , dont on leur avait défiguré la céleste image, dont on leur avait calomnié si indignement l’esprit et le cœur. Oui , nous avons déjà rattaché à se tronc apostolique et séculaire planté par une main divine sur le fondement qui s’appelle Pierre , et presque tous les jours nous y rattachons quelques-unes de ces branches mortes, arrachées et dispersées par un jour de tempête. Moi seul j’ai eu le bonheur, en moins d’une année, de ramener une trentaine de protestants dans le giron de l’Eglise , de cette Eglise catholique, si belle par son unité, si puissante par sa vie et son action civilisatrice ; cette grande Eglise , comme disent nos Arabes, la même dans tous les siècles, la même d'un pôle à l’autre , la même dans les cinq parties du monde , toujours ancienne et toujours jeune comme toutes les œuvres divines, colonne et fondement de la vérité , hors de laquelle il n’y a qu’invention humaine , qu’erreur et monsonge ; hors de laquelle il 11’y a qu’égarement et^duperie , hors de laquelle, par conséquent, il n’y a

point de repos pour le cœur, pointde paix pour l’intelligence, et pour l’âme point de salut éternel à espérer.

Le Gouvernement, si disposé d’ailleurs pour le catholicisme dans la colonie , mais forcé encore longtemps à sacrifier aux idées qui ont présidé à sa naissance, à se plier aux exigences de sa nature et de sa position , vient de créer un consistoire à Alger. Le protestantisme , nous le savons , a beaucoup exagéré le nombre de ses adeptes , s’est beaucoup remué pour obtenir cette création qui , avec raison, paraissait une mesure impolitique à bien des hommes éclairés. Cependant je ne crois pas que, pour l’avenir et pour la conversion des infidèles, le résultat de l’œuvre puisse jamais se trouver au niveau de ses espérances. Prenons les mahométans tels qu’ils sont, gens sensuels, mais croyants jusqu’au fanatisme, et partant, ennemis déclarés de la dispute religieuse qui fait le fond de l'esprit de secte ; observateurs fins et déliés, ne se payant ni de mots, ni de simagrées, allant au fond deschoses, etapprécianl fortbienles ressources d’une institution quelconque , ses services, ses bienfaits , sa valeur d’utilité publique et particulière: assurément des hommes de celle nature se tourneront plutôt vers le catholicisme , dont ils admirent la majesté du culte , la beauté des cérémonies , et dont au reste ils trouvent dans leur Coran les croyances elles pratiques les plus populaires , niées par le protestantisme, telles que le culte des saints, le respect pour Marie , les suffrages pour les morts , les jeûnes , les abstinences , etc. , etc. ; ces hommes , dis-je , qui . malgré la polygamie qui est dans leur code, se prosternent devant le célibat de nos prêtres et de nos religieuses , ces hommes embrasseront plutôt le catholicisme vers lequel bon nombre incline déjà, que le protestantisme raide , sec et froid, qui ne dira rien à leur cœur , qui ne parlera ni à leur imagination si poétique, ni à leur esprit si à l’aise dans les mystères, à l’ombre d’une autorité infaillible, Demande/. plutôt à Caïd-Aly, au brave Gheic-el-Arab et à tous vos bons amis de Constantine.

Voilà , selon moi , mon bon ami, le sort du protestantisme dans ce pays. Je puis me tromper sur certains points de la question; mais .connaissant le terrain sur lequel nous marchons, les éléments dans lesquels nous vivons , assurément je ne puis me tromper sur la question elle-même. Mais pardon , mon cher monsieur , je m’aperçois qu’au lieu d’une lettre familière , je vous ai fait tout un discours, tout un traité. Je ne sais comment j’ai laissé courir ma plume; la prolixité d’ordinaire n’est pas mon défaut. Vengezvous-en , si vous voulez , en portant dès demain mon souvenir sur le sépulcre du grand Docteur d’Hyppône,

Votre véritablement affectionné,

G’STALTER,

Cône , 22 juillet , fêle de Ste-Madeleine , 1840.

Mon bien cher ami ,

Je suis parti d’Alger, le 25 juin, pour aller continuer ma mission, hélas! trop longtemps suspendue (six mois). Dieu sait tout ce que j’ai souffert, de rester ainsi dans l’inaction , tandis que tant d’âmes se perdent ! Je n’en excepte pas même mon voyage en France où je ne me regardais plus que comme un soldat inutile. Et pourtant , sur quel champ de bataille vais -je combattre ? et contre quels ennemis ?.. Je ne veux pas trop y penser de peur que le découragement ne s’empare de mon âme , et me fasse refuser le combat...

Je ne veüx entendre , je ne veux suivre que cette voix de Dieu qui a été assez forte pour m’arracher à un troupeau que je chérissais tant. Cette même voix sera toujours assez forte pour m’encourager , ine guider et me soutenir au milieu des

fatigues , des travaux et des épreuves où elle mJappelle.

Me voilà donc embarqué pour Bône où je dois lixer, au moins pour un temps , mon quartier général 5 j’emmène avec moi un prêtre que je dois installer comme curé à la Calle. Le temps était mauvais 5 nous mîmes 36 heures pour arriver à Bougie , on ne met d’ordinaire que 1 5 à 1 6 heures^ nous nous y arrêtâmes deux heures seulement. J'allai visiter l’église, le curé, puis le commandant de place et le commissaire civil. Tous se plaignirent de n’avoir pas de maître d’école pour leurs enfants... Je ne pus que m’apitoyer avec eux sur la grande difficulté de trouver en Afrique le moyen de donner ces soins, si indispensables, à cette portion de notre population catholique , la plus intéressante et la plus malheureuse sous le rapport moral. On aurait aussi besoin , à Bougie , de quelques livres de prières^ et d’une petite bibliothèque chrétienne pour les militaires et les enfants.

Djidjelli n’est qu’à 5 heures de marche de Bougie , nous y avons mouillé aussi pendant deux heures: nous allâmes visiter les hôpitaux, nous eûmes le bonheur de n’y trouver aucun malade en danger. Le jeune docteur chargé du soin de ces hôpitaux , me dit que depuis un mois et demi il

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