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n’y avait eu qu’un seul décès sur une garnison de 5 à 600 hommes. L’état sanitaire de Djidjelli est donc , comme vous le voyez , on ne peut plus satisfaisant. Je vis aussi, quelques instants, une petite Bédouine de la montagne, âgée de 5 à 6 ans, qui avait été délaissée, il y a quelques mois, par ses parents, au milieu des rues de Djidjelli, dans le dénuement le plus absolu. Un bon sergent major qui avait avec lui sa femme et sa fille f âgée de U ans , eut pitié de la pauvre abandonnée quùiucun Arabe de la ville n’avait voulu secourir. Il l’accueillit, l’emmena chez lui où sa femme et sa fille en eurent tous les soins possibles. Ce brave homme voulut l’adopter dans le cas où on ne viendrait pas la réclamer. Cette pauvre enfant s’est tellement attachée à son père adoptif, qu’elle ne veut plus le quitter d’un pas. Elle a tellement horreur des Bédouins et de tout ce qui les lui rappelle , qu’elle ne veut pas même qu’on lui parle arabe ^ et lorsque je lui adressai quelques mots en cette langue , croyant lui faire plaisir , elle me fit une petite moue, et, se cachant derrière sa sœur adoptive , elle ne voulut pas me répondre. Sa sœur me dit : Elle ne veut pas entendre parler arabe, parlezlui français , et vous verrez comme elle sera aimable. Je lui parlai français : alors elle vint sauter auprès de moi , m’embrasser les mains, et me dit avec gentillesse: « Moi, pas Bédouine, jamais,
jamais , je suis Française, je m’appelle Zoé; viens avec moi , je veux te mener voir mon bon père. » Et elîe me mena à l’hôpital où son père, le bon sergent, était retenu malade. Il me raconta comment il avait trouvé cette enfant, il me dit qu’il a su par son vieux grand-père qui était venu la réclamer, qu’elle était orpheline de père et de mère. La petite Zoé ne fit pas comme Constantine, dont vous connaissez l’histoire. Dès quelle vit son grand-père , au lieu d'aller se jeter dans ses bras, elle courut se cacher en criant qu’elle ne voulait pas retourner à la montagne. Le bon vieillard voyant l’attachement extraordinaire de sa petitefille pour ces braves gens qui l’avaient adoptée , protesta qu’il ne l’emmènerait pas , et que, lui qui en était le maître , il leur en faisait purement et simplement l’abandon. Depuis ce jour, ce bon vieux grand-père vient voir la petite Zoé, de temps en temps; il lui apporte des jouets arabes, des fruits et lui fait mille caresses ; cette petite fille n’en parait presque nullement touchée , et craint toujours que son grand-père ne la rammène dans la montagne avec les Bédouins. Pour celle-là , on en fera une chrétienne; le sergent le veut et le grand-père ne s’y oppose pas. Voilà qui nous consolera un peu de notre pauvre petite Constantine qui n’aura peut-être jamais le même bonheur. Je quittai l’intéressante petite Zoé après
lui avoir recommandé d’être bien sage, de bien apprendre ses prières ; je lui donnai une modique aumône, et son père adoptif me dit que cela lui aiderait à l’ habiller. Ce bon sergent avait déjà écrit à Mgr, à Alger , au sujet de sa petite Bédouine ; et Mgr m’avait chargé de voir ce qu’il en était en passant à Djidjelli. Je pense qu’il se chargera de cette pauvre enfant , si le sergent veut la lui céder. 11 parait qu’il n’est pas rare de voir les Arabes abandonner ainsi leurs petites filles. M. le générai Guingret, commandant supérieur du cercle de Bône , dans sa dernière razia ou expédition du mois d’avril dernier, chez les Euractas , recueillit aussi deux de ces pauvres petites créatures abandonnées, qu’il fait élever lui-même à Bône.
Nous débarquâmes à Philippe-Ville, le dimanche, à 5 heures du matin; j’eus le bonheur d’y célébrer la sainte messe. Cette ville prend un accroissement extraordinaire ; je dois y retourner par le prochain batiment à vapeur, c’est-à-dire dans quatre à cinq jours, pour la construction d’une église provisoire pour laquelle le gouvernement vient d’accorder des fonds ; car vous savez que jusqu’à présent on dit la messe dans une espèce de magasin.
Enfin j’arrivai à Bône, le soir du même jour ,
à 9 heures. Inutile de vous dire que mon premier soin, le lendemain, jour de Saint-Pierre, fut d’aller visiter notre chère Hyppône. Cette fois , ce n’était pas seulement pour satisfaire ma propre dévotion 5 j’y allai chargé de toutes les recommandations et de tous les vœux que j’avais recueillis de tant de personnes qui aiment saint Augustin en France , autant que je peux l’aimer moi- même à Hyppône. Ce jour-là aussi ma prière au tombeau de ce grand saint fut plus solennelle , plus pleine d’émotions, plus pieuse , enfin , pour vous parler simplement. Je ne vous dirai rien du bonheur que j’eus de revoir , d’embrasser cette terre sacrée d’Hyppône ; il me semblait que ces lieux m’étaient devenus plus chers depuis que j’avais trouvé, en France, des coeurs qui partageaient mes sentiments sur saint Augustin, qui enviaient mon bonheur de vivre sur une terre qu’il a tant illustrée... Pendant les huit jours que je suis resté à Bône avant d’aller à la Calle , j’allai tous les jours y faire mon pèlerinage 5 et depuis que je suis revenu de la Calle , il me semble que j’ai manqué à un devoir essentiel lorsque je laisse passer un seul jour sans y aller. Je vous dirai plus tard comment j’emploie mon temps à Bône... Je me hâte de vous parler de mon voyage de la Calle... Par le fait , il n’a rien de bien intéressant. Mais je sais que vous m’avez prié de vous dire tout simplement quelle est ma vie en Afrique.
Je ne sais pourtant pas si vous aurez le courage de lire mon verbiage jusqu’au bout.
Nous partîmes de Bône, le 6 juillet, à 7 heures du maiin, montés sur de mauvais chevaux, avec un harnachement plus mauvais encore ; nous suivions une petite caravane de spahis de Bône qui se rendait à la Galle. Nous traversâmes la Seybouse dans un bac , vers l’endroit où était autrefois le fameux port d’Hyppône. Après une heure de marche, nous trouvâmes un grand douar de la tribu des Béni Ourdjine y il faisait très-chaud 5 nous demandâmes du lait qu’une jeune femme vint nous offrir sur nos montures d’où nous notions pas descendus. Je lui donnai une pièce de monnaie malgré les réclamations de mes compagnons de voyage qui me disaient que ce n’était pas l’usage 5 et, malgré l’usage contraire , notre Bédouine reçut avec plaisir mon argent. J’ai su depuis qu’on avait beaucoup parlé dans tout le douar de la générosité du marabouth f rances et qu’on l’avait beaucoup louée. Le corps des spahis de Bône est composé , presque exclusivement , de cavaliers indigènes que le gouvernement paie 2 fr. 50 c. par jour, à charge, par eux, de se nourrir et de s’équiper. Ces spahis , presque tous jeunes pères de famille, restent habituellement dans leurs douars, dans le cercle de Bône et de la Calle, lorsqu'on n’a pas besoin de leurs services; alors on ne
les paie pas , et quand on en a besoin on les avertit quelques jours d’avance de se rendre à tel point qu’on leur désigne 5 ils n’y ont jamais manqué depuis leur formation. Ce sont des soldats vraiment attachés et dévoués aux Français : ils y trouvent bien un peu leur intérêt sous tous les rapports. Donc , un fort détachement de ces spahis nous attendait auprès d’un Djenima (église) ou petit marabouth , le seul bâti en pierres qu’il y eût dans toute cette vaste contrée , car hors des villes , dans les tribus , quelque riches et nombreuses qu’elles soient , il n’y a point de mosquée , aucun point de réunion pour prier. Aussi, je doute fort que ces pauvres Arabes nomades soient de bons musulmans. Il y a pourtant des espèces d’églises ou minarets en plein champ. Je n’ai rien vu de plus misérable que ces minarets. Ce sont quatre soliveaux plantés en carré dans la terre, entre lesquels est un petit plancher fait avec des branches et des roseaux recouverts de paille. Ils appellent cette espèce de cabane, nonella . C’est là que le modzzin ou le marabouth se tient huche tout le jour , exposé à un soleil brûlant , afin d’appeler de temps en temps ses frères à la prière. Pour la djenima dont je viens de vous parler, elle est sur un petit tertre, entourée de figuiers et de pampres qui forment là un agréable oasis. C’est sous ces ombrages qu’étaient couchés nos bons spahis, à côté de leurs paisibles et caressants che-
vaux. Après une courte halte , le capitaine français , M. de Nouvisole, commanda à la colonne de se mettre en marche. La trompette ne sonna pas le boute-selle, par la raison qu’on ne peut pas conduire ces cavaliers indigènes au son de la trompette ; ils ne le comprendraient pas 5 on a même assez de peine à leur faire comprendre le commandement par le moyen de quelques mots arabes que leurs officiers et sous-officiers, presque tous Français, sont obligés d’apprendre et de leur répéter cent fois, à tue-tête, pour se faire obéir... On nous organisa aussi en bataille avec ces spahis , et nous marchions à la tête de la colonne avec le capitaine et ses officiers. Arrivés à l'embouchure de la Mafrag qui est une rivière très-profonde et très-dangereuse à passer lorsqu’elle est enflée par les eaux de la mer, nous mimes pied à terre. En un clin d’œil les chevaux sont dessellés 5 puis , nos farouches spahis poussent un effroyable hourra que les chevaux comprennent fort bien $ aussitôt , nous voyons ces chevaux s’élancer tous ensemble dans le fleuve, en répondant, par leurs lamentables hennissements , aux cris de leurs maîtres. Jamais je n’avais vu ni entendu un pareil vacarme» Les voilà tous se secouant et bondissant sur la rive opposée, puis, regardant de notre côté et frappant du pied la terre, ils semblaient appeler et attendre impatiemment leurs cavaliers. Nous passâmes le fleuve dans le bac,
et quelques minutes après nous défilions au galop sur le rivage de la mer qui venait baigner les pieds de nos chevaux. Nous arrivâmes^ le soir, à 4 heures, au milieu de deux grands douars de la vaste et puissante tribu de Seibahh. Le capitaine fit dresser sa tente entre les douars qui sont la résidence des deux cheiks de cette immense tribu. Là, nous dînâmes militairement et gaiement avec notre capitaine et ses officiers. Un des cheiks, nommé Ben-Djedide , vint nous présenter ses hommages et nous fit apporter du couscoussou après notre dîner. Ce n’était pas sa faute , s’il venait si tard : ne prévoyant pas notre arrivée , il n’avait pu nous faire préparer un dîner. Un de ses fils , âgé de 17 à 18 ans , ne nous quitta pas de toute la soirée, et dîna avec nous. J’étais étonné que l’autre cheik, nommé Ben - Akroutz , qu’on dit être le premier cheik de la tribu, n’eût pas paru. Je sus, plus tard, qu’il y avait rivalité entre les deux cheiks, et que le grand, ayant vu son rival venir auprès de nous avant qu’il eût pu y arriver lui-même , s’en était trouvé piqué , et n’avait pas voulu paraître. Mais, comme je me promenais, à la chute du jour, en récitant mon chapelet pour ces pauvres sauvages , un jeune enfant r de 1 1 à 12 ans , m’aborda d’un air aimable , me baisa la main , puis me la saisissant fortement , il m’entraînait en me disant en arabe : « Yiens , viens sous la tente de mon père , c’est lui qui est le
grand cheik , il te donnera du lait , des dattes , du bon couscous , il te recevra bien , il sera si content de te voir ! » En parlant ainsi , nous arrivions à sa tente ; il voit sa mère qui portait sur son dos , à la manière des Bédouines, son petit enfant de 18 mois , et s’écrie : « Maman, maman , voilà le marab outh franc è s que je t’amène, il est bien bon, je l’aime beaucoup... » Notre amitié, comme vous voyez, fut bientôt formée; je lui avais adressé en chemin quelques mots tendres et bienveillants , comme en inspirent ordinairement les enfants ; je lui avais donné une médaille de la sainte Vierge comme gage de mon affection , et voilà pourquoi il m’appelait bon. Je dis seulement un petit bonsoir à sa mère, je donnai un morceau de sucre au petit enfant , mais je ne voulus pas entrer dans sa tente. Je demandai à voir son père , le grand cheik , et le petit garçon me conduisit dans un petit jardin où il se trouvait. Ce bon cheik me reçut très -cordialement ; il voulut me baiser la main, et me lit promettre qu’à mon retour je logerais sous sa tente ; je le lui promis, et je tins parole comme vous le verrez dans la suite de ce récit, qui vous ennuie, j’en suis sur.
Nous couchâmes sous la tente du capitaine, et notre escadron resta à la belle étoile comme c’est l’usage en Afrique. Le lendemain , nous partîmes
à une heure du matin et nous arrivâmes à la Calle à 1 1 heures , en passant par la Belle-Vallée ^ et la tribu àe Djaballat , puis auprès du Lac salé , etc. Je vous parlerai plus au long de ces différents lieux en vous donnant la relation de mon retour à Bône.
M. de Mirbec, chef d’escadron de spahis , est en même temps commandant supérieur du cercle de la Calle. Il est là depuis deux ans avec son intéressante famille; il nous reçut fort gracieusement , et nous offrit la table et le logement chez lui. Cet officier a montré le plus grand zèle pour que la Calle eût un curé , et pour faire relever l’église qui tombe en ruine. Nous allâmes de suite visiter cette église : c’est une paifvre masure découverte^ ou plutôt quatre murs exposés à tous les vents et qui s’en- Ir’ouvrent de tous les côtés. Voilà tout ce qui reste de ce qui fut autrefois l’église. Mon cœur fut douloureusement serré en apercevant au milieu de ces ruines uneespèce d’autel, couvert de débris de bois, de pierres et de poussière. Je cherchai la pierre sacrée que je retrouvai au milieu de ces décombres ; nous fîmes un peu déblayer cette pauvre masure; nous arrangeâmes l’autel comme nous pûmes , et deux jours après nous eûmes le bonheur d’y célébrer la sainte messe.
Je restai huit jours à la Calle, pendant lesquels
M. le commandant voulut bien me faire connaître cette contrée. Nous montions à cheval le matin , avant les grandes chaleurs , et nous allions , avec une escorte d’honneur , explorer ce pays que je ne croyais réellement pas aussi beau. Notre première promenade eut pour but le camp des faucheurs , ou plutôt un lac appelé par les indigènes Guerha el oubeira (étang du puits) 5 les Français le nomment Guerha el garah: il peut avoir quatre à cinq lieues de tour, il est couronné de petits mamelons couverts de bois de construction. A sa partie est , s’étend une vaste plaine très-fertile ^ mais pas cultivée comme presque tout ce pays. Les Arabes ne cultivent qu’un tout petit jardin près de leurs tentes et ce qu’il leur faut de terre pour recueillir de l’orge et du blé pour se nourrir, eux et leurs chevaux. Nous avons pourtant traversé , dans notre route de Bône à la Calle , quelques petits champs de tabac , de haricots , de melons^ de concombres et de pastèques : puis , de vastes champs d’une plante sauvage qu’on appelle thé bâtard^ on dit que si on se donnait la peine de cultiver cette plante , on pourrait avoir en Afrique d’aussi bon thé qu’en Chine.
Nous trouvâmes, au nord , sur les bords de ce beau lac , un petit douar qui fait partie d’une tribu qu’on appelle les Lackdah y ce douar est traversé
par un joli ruisseau qui se jette dans le lac et que les Arabes ont un peu détourné par le moyen d’une petite digue en terre , retenue par des pieux trèsserrés plantés dans le sol. Je demandai pourquoi les tentes de ce douar , ainsi que celles de tous ceux que j’avais vus depuis Bône^ n’étaient point en poil de chameaux , mais bien construites en branchages et couvertes de paille. On me répondit que les Arabes , qui entendent fort bien la vie matérielle , habitent pendant les grandes chaleurs , sous ces cabanes de feuillage qui entretiennent bien plus la fraîcheur que leurs tentes en poils de chameaux, dont ils ne se servent que pendant la saison des pluies, pour se garantir de l’eau et de l’humidité... Dans la saison des pluies , ils abandonnent aussi les vallées , et se retirent dans les montagnes.
Un autre jour ^ nous allâmes explorer les frontières des Etats de Tunis et d’Alger. En partant de la Galle, nous gravîmes une de ces petites montagnes boisées dont cette place est entourée. Du sommet , Ton jouit d’une vue magnifique de la mer et de la Galle qui ressemble, delà , à un gros vaisseau échoué au port. Nous aperçûmes , à près de quinze lieues au large, l’île de la Galite qui est formée d’énormes rochers , et habitée seulement par des chèvres et des lapins. Les amateurs y vont quelquefois en partie de chasse 5 et les corailleurs y
relâchent pour y faire de l’eau quand ils ne peuvent pas arriver jusqu’à la Galle ou à Tubarca. Elle dépend, dit-on , des États de Tunis. Nous traversâmes ensuite une grande forêt de chênes-lièges, et nous arrivâmes à une vallée délicieuse assez bien cultivée et entourée de petites montagnes très-boisées. Cette vallée , appelée la vallée du Tonga , est habitée par plusieurs fractions de tribus réunies. Ce sont les Quled mansoni , les Agémas et les Béni selem ; ils portent le nom commun de Néhed . Nous mîmes pied à terre sous de gros figuiers , près du douar le plus considérable. Un instant après, le cheik et les autres notables du pays vinrent rendre hommage à M. le commandant, ils nous saluèrent très-profondément en plaçant la main sur leurs cœurs , et furent tout émerveillés de voir des marabouth chrétiens. On étendit sous nos pieds des nattes et des tapis 3 les femmes s’empressèrent de nous servir du lait et des melons verts , durs comme des pierres 3 nous n’en pûmes pas manger , mais nous bûmes du lait qui était excellent.
Non loin de nous , deux femmes étaient accroupies auprès de deux feux dans lesquels elles faisaient cuire de la poterie qu’elles avaient elles-mêmes fabriquée , sans tour et sans moule , avec la terre de la montagne. Nous nous approchâmes , et nous vîmes , au milieu d’un petit brasier alimenté
avec du fumier sec qui ressemblait à de la terre , une énorme casserole et un pot dans un autre brasier à côté. Les Arabes des tribus n’ont pas d’autre manière de faire le feu pour leur service ordinaire, soit pour faire cuire leur pain, espèce de galette sans levain, soit pour leur viande, leur couscous, etc. C’est ainsi que faisaient les prophètes dans la Bible 5 les Arabes ne sont pas en progrès. Tandis que nous nous promenions dans cette vallée, un Arabe vint nous avertir de prendre garde , que, là, sous nos pieds, était le tombeau d’un marabouth. Ce n’était autre chose que de la terre et quelques pierres amoncelées sans ordre , formant un petit tertre sur lequel on remarquait quelques vases de terre cassés, des charbons éteints et des fleurs sèches. C’est pourtant là un lieu sacré , vénéré par les Arabes $ on ne pourrait pas mettre le pied dessus sans profanation...
Tout près des tentes des Ouled-M ansoni , nous avons remarqué des ruines d’un ancien poste romain qui commandait la vallée. Cette vallée est bornée à lest par un superbe lac appelé dans le pays Za oued el hhout ou lac du ruisseau aux poissons , du nom d’une petite rivière qui le traverse pour se jeter dans la mer. Ce lac s’étend majestueusement du nord au sud , dans un espace de plus de quatre lieues, sur une ou deux de largeur. A l’est, ses
eaux baignent une petite chaine de montagnes dont l’extrémité Nord , rapprochée de la mer , s’appelle le Touga 5 c’est une petite montagne terminée en pain de sucre, et qui donne son nom à la chaine à laquelle elle appartient à la vallée , et à tout Jle pays d’alentour. Entre cette petite chaîne et le lac, on voit encore les restes d’une ville romaine qui a dû être considérable à en juger par ses ruines.
Sur le versant Ouest du gracieux Touga, on trouve une source abondante d’eau chaude à 28 degrés, au milieu de laquelle s’élèvent, dit-on, deux superbes palmiers ; cela me paraît un phénomène. La petite chaîne de Touga n’est séparée à l’Est que par une petite vallée d’une demi-lieue de large, d’une autre chaîne beaucoup plus haute, qu’on appelle Djebel Dedda (montagnes de Dedda). Sa pointe Nord, qui s’avance dans la mer, forme le Cap-Roux. Ce sont là les limites de l’Algérie et des États de Tunis. Les Souharah , tribu nombreuse qui habitent le versant Ouest de ces montagnes du Dedda sont les dernières tribus qui appartiennent à la France. Celles qui habitent le versant Est dépendent de Tunis. A l’extrémité Sud-est du Dedda se trouvent les Djebel Dessa (montagnes du Dessa), habitées par la tribu belliqueuse des Oïded-Orids , dont plus de la moitié n’a pas encore fait sa soumission à la France. Enfin , plus loin , toujours
dans la meme direction et tout près du ruisseau aux abeilles , sont les Beni-Mezzeu , tribu contestée avec Tunis. Me voilà maintenant fixé sur les limites de nos possessions du côté de Tunis. J’espère que, un jour, je verrai de plus près toutes ces frontières et les autres qui sont plus au Sud. Il me semble que la connaissance topographique et morale d’un pays auquel semble promis un si bel avenir , devient du plus grand intérêt pour les cœurs français et catholiques.
Maintenant , que je vous parle un peu de la Galle. La Galle .était autrefois un établissement français qui fut longtemps florissant. Elle est située à 20 lieues Est de Bone, et à 10 lieues Ouest de T ah area . Tabarca appartient aux Etats de Tunis. C’est un rocher qui s’avance dans la mer., dont il est entouré de toutes parts, excepté à l’Est. La ville est dominée par un ancien moulin à vent, dont on a fait un fort. Le port est peu large et peu profond} il a assez d’eau pour le mouillage des bateaux corailleurs et des petits bâtiments marchands , mais les gros vaisseaux ne pourraient pas y aborder. La passe de ce port est très-étroite 5 elle est formée par d’énormes rochers peu élevés, etdont quelques-uns, cachés sous les eaux , rendent l’entrée du port assez dangereuse. Cette petite ville fut bâtie par une compagnie française, presque toute composée de Pro-
vençaux qui étaient venus s’établir là, pour exploiter la pèche du corail très -abondante dans ces parages. Ce n’est plus maintenant qu’un amas de ruines ; il n’y a pas plus de douze à quinze maisons construites avec les débris des anciennes , et habitées par des marchands de liquides et de comestibles , unique commerce de la Calle en ce moment. On peut dire , du reste , que c’est à peu près Tunique commerce qui existe aujourd’hui dans toute notre superbe et fertile Algérie !
Il y a à la Calle une garnison de 3 à 400 hommes. L’année dernière, Monseigneur y envoya un prêtre d’Alger, qui y est resté pendant le temps de la pêche du corail. A cette époque, la Calle devient un point fort important : depuis le mois de mars jusqu’au mois d’octobre, chaque année, plus de 120 bateaux corailleurs viennent y relâcher tous les dimanches surtout, pour y assister aux offices. Chaque bateau contient au moins dix hommes, ce qui fait tout de suite une réunion chrétienne de plus de 1^000 hommes, tous rigides observateurs du saint jour de dimanche. Ce sont tous des Italiens ou des Sardes.
Puisque je vous parle des corailleurs, je vais vous entretenir un peu de leur pêche, que vous ne connaissez peut-être pas. Ce sont eux-mêmes qui m’ont donné toutes les explications suivantes.
Ces corailleurs , à qui j’ai parlé , sont tous Napolitains; d’une petite ville appelée Torre del Greco , à cinq milles (moins de deux lieues) de Naples , tout au pied du Vésuve. Ils partent de leur pays au commencement de mars et ne s’en retournent qu’au mois d’octobre. Le corail se pêche sur toutes les côtes du nord de l’Afrique $ mais c’est surtout entre Tabarca et Boue que se trouvent les bancs les plus riches, situés presque tout près de la terre , le plus loin à 1 5 milles en mer. La manière de pêcher le corail est toute simple: ce sont des filets à larges mailles, longs d’un mètre tout au plus, ployés par le haut et formant des espèces de gros flocons qu’on suspend horizontalement à deux courtes et fortes barres de bois croisées , en forme de croix grecque , au milieu de laquelle est fixé un morceau de plomb du poids de 50 kilog. On jette ce singulier filet à la mer, dans l’endroit où l’on présume que sont les bancs de rochers sur lesquels croît le corail, qui, comme vous le savez , appartient à la classe des plantes marines : les tiges de corail s’engagent dans ces flocons ou filets que l’on retire avec le corail qui y reste suspendu.
L’impôt que la France perçoit du droit de la pèche du corail dans les seuls parages de la Galle , s’élève, dit-on, à plus de cent soixante mille francs. Chaque bateau corailleur lui pa:e douze cents francs
par an. Malgré cet impôt , qui m'a paru énorme , les corailleurs font encore une petite fortune. Ils vendent leur corail, à la moyenne de 5 fr. Y once (ils ne connaissent pas d’autres poids) , et le corail qu’ils appellent choisi, c’est-à-dire de première qualité et de première grosseur , ils le vendent jusqu’à 15 à 20 francs l’once. Un bateau corailleur , dans certains parages peut en pécher jusqu'à deux livres par jour 5 mais le plus souvent iis n’en pêchent que quelques onces et quelquefois pas du tout. Ce corail est acheté par de riches négociants d'Italie et même de Marseille , dit-on , qui , après l’avoir fait un peu travailler, le livrent au commerce. On dit qu’il s’en fait de grandes exportations dans l’Orient^ dans les deux Amériques et en Chine... Ces bons corailleurs m’en ont donné une jolie tige qu’ils venaient de pêcher ; je voudrais bien pouvoir vous l’envoyer... Depuis qu’il n’y a plus de prêtre à la Galle , les corailleurs relâchaient les dimanches à Tabarca , tout petit port où il n’y a que quelques maisons et un grand bâtiment qui sert d’entrepôt. C’est la résidence d’un consul napolitain. Biserte , qu’on croit bâtie sur les ruines de la célèbre Carthage, n’est pas bien éloignée de Tabarca.
Revenons à la Calle. Le samedi 12 juillet; j’étais assis sur un énorme récif au pied du fort ou de la citadelle... Je considérais le coucher du soleil et les
bateaux corailleurs avec leurs blanches voiles qu’un vent contraire faisait battre contre les mâts , et qui gagnaient le port à force de rames en chantant en mesure les litanies de la sainte Vierge... La mer était orageuse 5 ils invoquaient , ces pêcheurs napolitains , la douce Étoile de la mer , la suppliant de guider heureusement au port leur frêle barque. Et moi... mais que vous importe de cçnnaître ce qui se passait dans mon cœur en ce moment solennel? Dieu seul le sait, et n’ est-il pas le meilleur confident de mes intimes pensées !...
Le lendemain , dimanche 13 , au lever du soleil, je vis 23 ou 24 bateaux mouillés paisiblement au port. Nos bons corailleurs vinrent à la messe de onze heures, qui était célébrée pour eux. Il en était déjà venu un bon nombre à celle que j’avais eu le bonheur de célébrer à neuf heures. M. le commandant supérieur, le capitaine des spahis, les autres officiers de la garnison avec un détachement de la troupe de ligne assistèrent à cette messe... A l’évangile , j’adressai quelques mots à mon auditoire, à l’occasion de Finstailation du nouveau curé de la Galle , qui prit lui-même la parole à la fin de la messe... Nous chantâmes les vêpres à trois heures. J’avais exposé à la Galle une jolie petite statuette de la sainte Vierge , celle-là même qui fut la première vénérée à Constantine. C’est, je pense, aussi la pre-
mière statue qui ait été exposée à la Calle à la vénération des fidèles , depuis la destruction de cette ville et de son église. Je ne vous parle pas de cet événement qui eut lieu en 1 827 , par l’ordre du Dey d’Alger, lequel ordre fut exécuté par le Bey de Constantine. Celui-ci s’en acquitta si bien, qu’il brûla et détruisit tout. Et depuis treize ans, la Calle, comme je vous l’ai déjà dit, n’est plus qu’un monceau de ruines , ce qui ne contribue pas peu à rendre ce séjour très-triste...
A quatre heures du matin , le lendemain lundi , j’étais sur la route de Bône... M. de Mirbec , accompagné de ses officiers et de cinq spahis , vint avec moi jusqu’à cet endroit qu’on appelle la Belle- Vallée. Entre la Calle et l’ancien fort de France , nous traversâmes une petite vallée appelée j\f Sierra; nous y trouvâmes des ruines assez considérables : on croit qu’il y avait la une petite ville phé-^ nicienne ou romaine, et dont on ne sait pas le nom. Un douar de la tribu des Oaled-SeJun a dressé ses tentes sur ces ruines. L’ancien fort de France, que nous aperçûmes bientôt, est moins avantageusement situé que la Calle. C’est une grande maison carrée et crénelée qui tombe en ruine^ elle est bâtie sur un rocher qui s’avance dans la mer. Tout près de là, sur une petite hauteur, est une petite tour qui servait dejnoulin.
Après une heure de marche , nous arrivâmes au Lac Salé , Guerha-el-Melha ; il est à peu près derrière l’ancien fort de France à l'Ouest.
11 est plus petit que les autres ; il communique à la mer par une espèce de chenal , ou petite rivière que nous passâmes à gué. Ses bords sont garnis aussi comme les autres, d’ormes, de saules, de frênes et d’une espèce de peupliers qu’on trouve rarement en France.
Enfin , après avoir traversé un bois des plus agréables par la verdure et la fraîcheur , nous arrivâmes à une jolie plaine qu’on appelle Soug el Guebetz , ou marché de la Belle-Vallée. Cette vallée mérite vraiment le nom de belle : elle peut avoir six lieues de circonférence; elle est couronnée de petites collines toujours vertes et très-boisées ; elle n’est qu’à un quart de lieue de la mer ; une petite rivière qui s’y jette arrose, en serpentant ^ toute cette vallée ; ses eaux sont très-limpides, et ses bords sont constamment ombragés par des ormeaux , des aunes des coudriers et des pampres : elle porte le nom de la vallée Oued-el-Soug el Guebetz , le Ruisseau delà Belle- Vallée. On dit qu’au milieu de cette vallée on trouve les ruines d’une grande ville romaine ou punique; je ne les ai pas vues, mais il est certain qu’on trouverait , je crois], difficilement
dans toutes nos possessions en Afrique une situation plus heureuse et plus convenable pour l’emplacement d’une ville. Je n’y ai vu que les tentes d'une tribu renommée par la valeur de son chef et par son attachement à la France. Ce chef se nomme Dja ballat ; il donne son nom à sa tribu. C’est un homme de 50 ans, d’une taille au-dessus del’ordinaire, d’une figure ouverte et pacifique. Il avait été prévenu de notre arrivée, et nous fit un accueil, sinon le plus pompeux, du moins le plus cordial possible. 11 nous attendait avec les notables et les vieillards de sa tribu, tout près de ses tentes sur le bord du ruisseau dont je viens de vous parler. Il vint d'abord à la rencontre du commandant, qui mit aussitôt pied à terre 5 il lui baisa l’épaule, lui et toute sa suite: c’est le salut que les Arabes donnent à ceux qu’ils reconnaissent pour chef. Ils vinrent ensuite à moi qui étais resté à cheval 5 ils me baisèrent la main en dedans et en dehors, et la placèrent sur leur tête. C’est la marque de la vénération qu’ils portent à une personne sa crée ; ils m’avaient reconnu pour le Marabout des Francès. Djaballat avait fait étendre , sous de gros arbres , des nattes pour les officiers, et le plus beau tapis de sa tente sur lequel il nous invita de nous asseoir , le commandant et moi. A peine étions nous assis, que les femmes de la tribu , à la tête desquelles était la femme du chef, vinrent nous apporter du lait 5 puis,
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des esclaves s’approchèrent avec des poulets rôtis , des œufs durs , des dattes , du couscous et une vaste corbeille remplie de pâtisseries apprêtées à la manière arabe , c’est-à-dire avec du miel , et qui étaient néanmoins très-bonnes. Le repas fut gai , et nous mangions tous de bon appétit. Les Arabes étaient rangés en cercle autour de nous. L’un d’eux se donnait un mouvement ex traordinaire pour nous servir ; il avait presque toujours les yeux fixés sur moi , et me faisait un profond salut toutes les fois qu’il m’ offrait quelque chose. Je lui adressai quelques remercîments en arabe; il me répondit par quelques mots d’un assez bon français. Ma surprise fut grande ; je lui demandai comment il avait pu apprendre le français dans une tribu si éloignée des villes où habitent des Français. Il sourit , baissa les yeux et me dit ; « Oh î cJest qu’autrefois , quand j’étais enfant, je vis quelques Français dans mon île, du temps de la guerre de la Grèce. — * Vous ôtes donc Grec ? lui dis-je. — Oui me dit-il, je suis Grec et chrétien catholique, ajouta-t-il avec émotion , et des larmes tombaient de ses yeux... — Gomment vous trouvez-vous au milieu des Arabes ? Vous êtes donc leur esclave ? —Non, je suis le fils adoptif du grand cheik Bjaballat ( il prononçait ces dernières paroles d’un |ton presque solennel); c’est moi qui commande ce pays après lui. »
Je lui demandai par quelles circonstances extraordinaires il était arrivé là. Il me raconta avec ingénuité et en peu de mots son histoire, ce Je m’ap- )) pelle Joseph Petronelli , je suis né à File de Pen- » talaria (qu’on croit être l’île de Calypso si célè- )) bre dans Télémaque) , c’est là que je connus )) quelques Français. J’avais quinze ans quand je » m’embarquai sur un vaisseau marchand. J’ai- » mais la vie aventureuse. Le vaisseau que je mon- )> tais vint aborder au Cap- Roux, qui sert de limi- » tes entre les Etats de Tunis et d’Alger. Je dé- » barquai et m’enfonçai dans les bois en pêchant » le long d’un ruisseau 5 et quand je voulus m’en » retourner, la nuit était close, je ne retrouvai pas )) mon chemin. Le capitaine du navire^ ne me » voyant pas revenir le soir , mit à la voile le len- » demain de grand matin, et quand j’arrivai sur » le rivage, le vaisseau était parti. Je me recom- )) mandai à la sainte Yierge, pour laquelle j'ai tou- » jours eu une grande dévotion 5 puis j’errai de » côté et d’autre , cherchant quelque habitation où » je pusse demander l’hospitalité et quelque nour- » riture , car je mourais de faim 5 je rencontrai » Djaballat , chef d’une tribu puissante qui habi- » tait alors les environs du Cap-Roux , et qui est » venue depuis se fixer dans cette belle vallée. Il » m’offrit sa protection et me donna asile dans sa » tribu. Je travaillais avec les Arabes , j’allais à la
» pêche, je faisais ce que je pouvais pour n’êlre à » charge à personne. Mais un méchant Arabe , » ayant su que j’étais chrétien , s’attacha à mes pas » et me cherchait querelle à chaque instant : il em- » ployait tous les moyens pour me perdre. Je m’en )) plaignis un jour à Djaballat, qui me dit : Tiens , » voilà mon fusil ; si ce méchant vient encore te )) contrarier , tue-le ... Le lendemain , le méchant » vint recommencer les mêmes attaques contre » moi. Je me recule de quelques pas , je lui dé- » charge mon coup de fusil et Fétends raide mort... » (Ce sont ses propres expressions). Je reporte mon » fusil à Djaballat , en lui disant que je venais de » tuer mon ennemi. Tu es un brave , me dit-il en » m embrassant ,* tu seras mon fils ,* tu ne me » quitteras plus désormais . »
Depuis quatorze ans que Joseph est avec Son père adoptif, leur affection Fun pour Fautre n’a fait que s’accroître. Il paraît que ce Djaballat aime vraiment les hommes à caractère déterminé. Voilà un autre trait qui le prouve. Ce chef a un fils , un enfant de 12 à 13 ans, que j’ai vu là aussi avec Joseph. Un jour, dans une querelle que Djaballat eut avec sa femme, la mère de cet enfant, il prit un bâton et menaçait de la frapper. Aussitôt l’enfant , sans rien dire , s’empare du fusil de son père , il l’arme, le couche en joue, en lui disant avec un
grand sang-froid : Si ta bats ma mère , je te tue . Le père s’arrête, jette au loin le bâton qu’il tenait à la main , prend son fils et sa femme dans ses bras , les presse contre sa poitrine en pleurant. Il promet à l’enfant de ne plus maltraiter sa mère, en protestant qu’il ne pourrait jamais assez aimer une épouse qui avait donné le jour à un fils aussi bon et aussi brave que le sien.
Je m’entretins longuement avec Joseph au sujet de la religion 5 il me dit que jamais on ne lui avait parlé d’apostasie ; que , du reste , il aurait mieux aimé mourir. Il ajouta qu’il parlait souvent aux Arabes de la religion ; il leur répète souvent que leur croyance est fausse , qu’elle les conduit tout de travers y tandis que la sienne conduit tous les hommes dans la droiture et la justice ; ce sont ses propres paroles. Il ne manque jamais de faire sa prière matin et soir, et de s’unir, le dimanche, en esprit, aux fidèles qui ont le bonheur d’entendre la sainte messe. Il ne se possédait pas de joie de voir un prêtre catholique. Il m’a dit quhl voulait remplir ses devoirs quand je repasserai , et m’a demandé la dispense du gras pour les vendredis et samedis , quand il ne pourra faire autrement. Il a une grande dévotion à Marie. Il ne faut pas s’étonner alors qu’il ait conservé sa foi et même de la piété au milieu des infidèles. Il est très-aimé
de tous les Arabes qui l’appellent le bon roumi (le bon chrétien) 5 je l’ai exhorté à mériter véritablement ce titre de bon chrétien , et je lui ai prescrit, en peu de mots,. ce qu’il devait faire pour cela. Je lui ai donné une médaille de la sainte Vierge et de saint Joseph , son patron 5 il l’a reçue et baisée avec amour et bonheur. Enfin , nous nous sommes quittés en nous embrassant, avec l’espérance de nous revoir bientôt.
Comme j’étais sur le point de partir, une Bédouine vint auprès de M. le commandant de Mirbec , pour lui demander justice contre son mari qui la maltraitait. M. le commandant voulut bien me rendre témoin de ce jugement. Les Arabes, dans les tribus qui appartiennent à la France , n’ont pas d’autres juges que les commandants supérieurs du cercle dont ils font partie , et avant eux , ou lorsqu’ils ne peuvent pas recourir à ce singulier tribunal, c’est le chef de la tribu, quelquefois trèsignorant et le plus souvent intéressé dans la cause qu’il est appelé à juger, qui porte la sentence sans appel. On étendit un burnous sous un arbre 5 le commandant sJy assit 5 j’étais à son côté. La plaignante s’accroupit devant son juge 5 elle était entourée de Djaballat et de quelques notables de sa tribu. Elle exposa assez ingénument les charges qu’elle avait contre son mari. Le commandant, en
juge prudent , ne voulut pas condamner le mari sans l’entendre 5 il remit la cause à huitaine , pour avoir le temps d’écrire au mari pour qu’il comparût devant son tribunal. La pauvre Bédouine ne parut pas trop satisfaite, et elle disait en se retirant : « On aura beau écrire à mon mauvais mari , il 11e se rendra pas 5 et moi, je serai toujours malheureuse... )) Pauvres gens !...
Enfin, je pris congé de M. le commandant de Mirbec, d’une partie de sa famille qu’il avait amenée à cette promenade avec lui , et de tous ses excellents officiers de spahis. Je donnai une poignée de main au brave Djabaflat et aux notables Arabes qui l’accompagnaient. Nous nous fîmes des protestations d’amitié de part et d’autre 5 et me voilà parti avec cinq cavaliers arabes qui devaient m’accompagner jusqu’à Bône. A trois heures du soir, ce même jour , nous arrivions à la tribu des seibahh , où nous avions couché huit jours auparavant. J’avais une lettre de recommandation d’un caïd pour le grand cheik Ben-Akroutz , celui justement chez lequel j’avais promis de loger à mon retour. 11 me reçut comme un vieil ami.
Comment vous parler maintenant de la manière dont je passai la soirée et la nuit chez ce cheik, dans l’intérieur d’un ménage arabe, dans un pays
où les habitants n’avaient jamais vn au milieu d’eux, vivant parmi eux, un marabout chrétien !.. Il m’est impossible d’entrer dans tous les détails 5 ils vous paraîtraient , comme à moi, un conte de fée... Il me semblait vraiment que je rêvais : on étendit d’abord au milieu de la tente assez vaste, mais ouverte à tous les vents, une grande natte toute neuve, sur laquelle il fallut m’asseoir^ et, après avoir pris du lait, qui est toujours la première chose que les Arabes des tribus vous offrent , mon hôte tira d’un vieux sac de peau des dattes fraîches de l’année dernière 5 il me fallut en manger. Pendant ce temps-là, sa femme avait convoqué ses voisines pour lui aider à me préparer un bon dîner. Tout s’apprêtait devant moi 3 il fallut même me rendre à une invitation plusieurs fois réitérée , de mettre moi-même la main à l’œuvre. L’habileté que je montrai à découper un poulet leur fit penser sans doute que je devais être un bon médecin et un juge très-expérimenté: aussitôt, je vis arriver une procession d’hommes, de femmes qui me faisaient tâter leur pouls, et me tiraient la langue dans toute sa longueur, afin que je connusse leurs maladies et que je les guérisse sur-le-champ. Ils venaient aussi me conter leurs querelles de ménage pour les arranger et rétablir la paix parmi eux. J’étais fort embarrassé : je leur dis d’abord que je ne les comprenais pas , et je refusai de les entendre.
Mais ils me firent tant d’instances , ils me tourmentèrent si fort, que, pour m’en débarrasser, j’imaginai un expédient qui me réussit parfaitement, et qui rétablit ma réputation de savant , qui aurait été fort compromise, si je ne leur avais rien donné ni rien dit.
J’imaginai, d’abord, un remède universel, qu’ils trouvèrent tous de leur goût, et qui ne leur fit pas de mal. J’avais avec moi deux livres de sucre en morceaux ( j’en porte toujours avec moi pour donner aux enfants): je les distribuai à tous mes malades qui se retirèrent tous contents , sinon tous guéris. Les enfants et les grandes personnes qui n’étaient pas malades , vinrent ensuite réclamer leur part, et quand je leur eus donné tout mon sucre, nous plaisantâmes ensemble sur l’heureux expédient dont je m’étais servi pour les contenter. Pourtant je leur dis que , si je repassais , je ferais tous mes efforts pour avoir avec moi un médecin et quelques remèdes qui pourraient leur faire du bien.
Quant à leurs différends entre eux , leurs querelles de ménage, je leur dis, d’un air très-solennel, que s’ils ne s’aimaient pas bien les uns les autres , et s’ils se faisaient du mal, le grand Allah ne les aimerait pas, qu’ils seraient malheureux, et qu’ils
me feraient beaucoup de peine à moi-même qui les aimais tant... Ils m’écoutèrent avec une grande attention , et me promirent de mieux s’aimer à Tavenir , afin d’attirer sur eux les bienfaits de Dieu , et pour que je fusse aussi content d’eux. Ce sont vraiment de grands enfants , comme vous voyez.
Je donnai à la femme du cheik , et à ses deux enfants, des médailles de la sainte Vierge et de l’ange gardien 5 ils les reçurent avec de grandes démonstrations de joie , et les suspendirent tout de suite à leur cou. Je leur dis que je prierais madame Marie, afin qu’elle les préservât du malheur, et qu’elle leur obtînt la grâce de bien connaître et de bien aimer Dieu 5 ils me dirent qu’ils la prieraient comme moi.
Dans la soirée, le fils de l’autre cheik, me voyant promener hors du douar , vint me témoigner la peine que son père avait de ce que je n’avais pas été loger sous sa tente, et voulut m’y conduire. Mon grand cheik s’aperçut de cette petite manœuvre, et vint m’appeler avec tant de force, que je n’osai plus continuer ma route vers le douar du cheik son rival. Je m’excusai comme je pus auprès de ce jeune homme; je lui dis que, bien que je ne fusse pas descendu chez son père, je ne l’en
aimais pas moins autant que l’autre. Il ne fut guère satisfait de ma réponse et me quitta fort triste. Je crains bien que mon passage n’ait été un sujet de discussion entre ces deux cheiks, j’en serais vraiment désolé.
Je passai la nuit étendu sur une belle natte , ayant d’un côté mon bote, et de l’autre huit ou dix petits veaux , les chiens , les chats, les poules, etc., etc., car vous savez que chez les Arabes , hètes et gens tous couchent pêle-mêle , sans séparation aucune ; seulement le gros bétail qui ne pourrait pas tenir sous leurs tentes, généralement très-basses, reste dehors au milieu du douar.
Inutile devons dire que notre tente, faite de branchages et couverte, de loin en loin , d’une paille moitié pourrie, était ouverte à tous les vents.
Néanmoins , je dormis fort bien jusqu’au lendemain, trois heures du matin. J’entendis d’abord les Arabes qui me servaient d’escorte et qui étaient restés couchés en dehors du douar , appeler mon cheik, olman sidy Ben Akroutz , Celui-ci s’éveilla, et , me croyant endormi , il m’appelait tout bas. Je me lève aussitôt , je me secoue un peu , et me
voilà prêt à partir. 11 m’offre à manger du reste de notre souper de la veille , je n’acceptai rien. 11 va seller mon cheval et le sien , car il veut m’accompagner jusqu’à la Mafrag, limite de ses Etats , qui est à cinq lieues de là. 11 prend dans le capuchon de son burnous, des provisions de bouche que sa femme avait préparées la veille pour notre voyage : c’étaient des poulets bouillis, des œufs durs et des dattes, le tout enveloppé dans un mouchoir d’une saleté dégoûtante, et nous voilà partis. Des marchands de Tunis, allant à Constantine , se joignent à notre petite caravane. Adieu , bons Béni Seibalali qui m’avez reçu si cordialement ; je conserverai longtemps votre souvenir.
Le jour commençait à peine à paraître , nous cheminions le long d’un petit ruisseau , sur la lisière d’un oasis touffu , lorsque tout à coup nos chevaux se serrent précipitamment les uns contre les autres , frappant la terre du pied , et donnant des signes évidents d’effroi. J’allais demander à mon escorte l’explication de ces symptômes, lorsque j’entendis tout près de moi, dans l’oasis , d’affreux rugissements : c’étaient deux lions; nous ne pûmes pas les voir, car il ne faisait pas encore bien jour... Notre caravane , sans s’émouvoir, continua tranquillement sa route, en disant d’un ton indi lièrent : S eh ah , sebah (lions,,
ce sont des lions). Je partageai en tout leur sécurité; j’aurais même désiré voir ces rois des animaux en liberté et dans leur état sauvage , car je n’ai encore vu que des lions enchaînés ou apprivoisés. A un quart de lieue de là , nous entendîmes encore rugir un autre lion; nous n’y fîmes même pas attention, ïl faut vous dire que depuis Ilyppône jusqu’à Tunis , sur les bords de la mer et dans les montagnes, cJest l’endroit de l’Afrique du nord où on trouve le plus de lions. Presque tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays en ont vu ; peu ont été attaqués , car on dit que d’ordinaire les lions réattaquent pas les premiers. Mais ceux qui vont pour les chasser courent les plus grands dangers. Les lions ne reculent ni devant les hommes qui les poursuivent, ni devant les coups de fusils; aussi nos Français, quelque courageux qu’ils soient , quelque passion qu’ils aient pour la chasse , ne se hasardent pas à la chasse aux lions. Ils laissent ce plaisir aux indigènes qui y trouvent bien souvent la mort, ou qui en reviennent avec quelques membres de moins.
Le soleil était levé , nous chevauchions sur les dunes , formées par la mer , dont les brisants , toujours très-forts sur ces côtes , venaient mouiller les pieds de nos chevaux ; nous montons une petite colline de sable , et aussitôt se déroule à nos yeux
une vaste solitude. Je laissai tomber mes yeux sur le sable, à mes pieds, et je vis une petite tige de lis en fleurs. Je m’arrêtai^ et contemplai avec étonnement ce lis solitaire , touchant emblème de la vertu au milieu de l’aride désert de la vie. Que de douces et touchantes réflexions me vinrent alors au cœur!
J’étais encore absorbé dans mes pensées, lorsque mes guides s’écrièrent : Mafrag ! voilà la Mafrag ! et un instant après, nous arrivions à l’embouchure de ce fleuve , dans l'endroit où nous devions le traverser. La mer , en ce moment , se précipitait avec fureur dans ce fleuve et le grossissait en tourbillonnant d’une manière effrayante. Nous ne pûmes pas passer de suite , nous attendîmes que cette tourmente inaccoutumée se fût un peu apaisée. Pendant ce temps-là , je me promenais sur les bords de ce fleuve agité. J’aperçus sur le sable les empreintes profondes d’énormes pattes de lion. Je demandai au vieux Caron qui passe sa vie aux bords de ces eaux , sur cette plage solitaire , ce que c’étaient que ces empreintes ; il me répondit d’un air encore tout effrayé, ce Àh î ah ! je sais trop ce que c*est. Cette nuit j’ai failli être dévoré par les lions : ils étaient cinq... Voyez : voilà les traces de trois gros , et ici celles de deux plus petits... J’avais demandé à votre capitaine avec qui vous avez passé,
il y a huit jours , qu’il me donnât un fusil et des munitions pour me défendre de ces mauvaises bêtes. 11 n’a pas voulu. Je vous en prie , faites cette demande au général de ma part. Sans cela, quand vous reviendriez pour passer la Mafrag , vous ne trouveriez plus le vieux Akhmar (c’est son nom). Les lions auront mangé sa chair et broyé ses os. » Ce pauvre diable me dit qu’il ne sait plus où fuir , où se cacher pour éviter ces dangereux visiteurs, (( J’avais > dit-il , imaginé d’arnarrer ma barque au milieu du fleuve et d’y coucher, afin d’être plus en sûreté que sur la terre. Mais rien n’arrête ces intrépides sebali (lions) ; ils nagent encore mieux que vos chevaux arabes que vous voyez maintenant traverser si hardiment l’oued Mcifrag .» En effet, nos chevaux traversaient en ce moment la Mafrag à la nage , malgré la fureur de ses flots.
Pendant la narration de notre vieux Akhmar , le bon cheik Osman Ben-Akroust , accroupi sur le rivage, étalait, sur son sale mouchoir, les provisions qu’il avait apportées pour notre déjeuner. 11 me fallut commencer. J’invitai mes compagnons de voyage à prendre leur part de ce déjeuner 5 personne n’aurait osé manger avec le marabouth , sans son invitation. Ils acceptèrent tous très-volontiers, même notre vieux Akhmar , qui ne cessait de me faire des remercîments. Tous mangèrent de
bon appétit , et furent très-satisfaits de ma politesse.
Le déjeuner fini , je pris congé de mon bon cheik , après nous être fait réciproquement les promesses d’une amitié durable.
Nous sommes portés dans le bac sur les épaulés d’un de nos robustes Arabes , et nous traversons le fleuve qui était moins furieux qu’à notre arrivée. Nous montons à cheval , je fais un dernier signe d’adieu à mon cheik , toujours accroupi auprès de son cheval sur le rivage opposé. Un instant après, nous avions disparu dans l’épaisseur d’un bois de myrtes , de coudriers et de palmiers nains.
Nous suivîmes longtemps dans ce bois des sentiers étroits et tortueux; puis, nous traversâmes des plaines immenses dont l’her be sèche et brûlée répandait encore une odeur agréable. Enfin , après quatre heures de marche, depuis la Mafrag , nous arrivâmes sur les hords de la Seyhouse , devant le port de la célèbre Hyppône. Je ne vous redis pas les sentiments que j’éprouve toujours en voyant les ruines de cette ville sacrée, et cette rivière que saint Augustin a si souvent traversée
pour se rendre par terre à Carthage. Là, on voit encore les ruines de l’ancien portd’IIyppône.
Ce fleuve était aussi alors singulièrement grossi par la mer. La tourmente avait été telle , qu’elle avait brisé et submergé le bac dans lequel on le traverse. On en voyait encore les débris sur le rivage. Il nous fallut passer ce fleuve , dangereux alors, dans une petite barque de pécheurs maltais. Nous voilà embarqués ; la violence des flots fit làcher , à notre patron et à son marin, qui nous conduisaient, le cordage le long duquel la barque coule pour traverser et voilà notre frêle barque sans voiles , sans rames , entraînée vers la mer par le courant des eaux sans que nous puissions savoir où nous nous arrêterons ou en quel endroit nous irons échouer. Nous avions pourtant l’espoir que quelques grosses vagues nous rejetteraient dans la Sevbouse et nous feraient remonter jusqu’à notre cordage. Le vent semblait nous favoriser pour remonter 5 mais point de voile, point de mat pour l’attacher. Il me vint une idée : j’avais mon grand manteau avec moi , je l’offris pour en faire une voile. Un Arabe fort et d’une taille gigantesque est choisi pour servir de mât ; il s’y prête volontiers, il éleve le manteau au-dessus de sa tête et le tient
ferme avec ses bras nerveux 5 deux autres Arabes le tiennent étendu de chaque côté de lui , tandis que je le tenais fixé fortement en bas. Ce moyen nous réussit 5 le vent enfle aussitôt cette singulière voile , nous pousse rapidement vers notre cordage libérateur 3 nous le saisissons vivement ^ nous ployons notre voile et nous glissons heureusement le long du cordage qui nous conduit au port. Je bénis alors et je remerciai saint Augustin. Hélas ! j’étais peut-être le seul , en ce moment , à qui ce sentiment d’action de grâce vint au cœur... Oh! que cette pensée me fit de mal !... Mon Dieu , faites que je ne sois pas trop longtemps le seul qui aie le bonheur de vous connaître , et de vous prier en esprit et en vérité , dans cette contrée où vous eûtes autrefois tant de vrais adorateurs ! Oh ! quand donc tous les peuples de la terre, tous les hommes enfin, qui sont vos enfants, ne formeront-ils plus qu’un même troupeau , et n’auront-ils plus qu’un même pasteur !
Je pars pour Philippe-Ville 5 le gouvernement s'est enfin décidé à voter quelques fonds pour y construire une petite église provisoire . De là, j’irai à Constantine, où l’on m’attend depuis si longtemps , et où il y a, m’écrit-on , un bien immense à faire.
Priez Dieu qu’il nous éclaire , nous dirige et nous soutienne.
Toujours votre dévoué ami ,
SUCHET
Vie . gén.
Je n’ai pas le courage de relire mon énorme journal , vous excuserez ses fautes.
Bône, 27 août 1840.
Mon honoré ami,
J’ai écrit à M *** la relation d’une petite excursion que j’ai faite aux frontières de l’Algérie , du côté de l’Est : si vous me le permettez , je vais continuer avec vous mon espèce de journal sans autre ordre que celui des dates. Celui que j’ai envoyé à M *** se terminait à mon retour de la Calle , c’est-à-dire au 14 juillet. levais reprendre depuis cette époque , et j’irai jusqu’où je pourrai.
Le 16 est le jour de Notre-Dame du Mont-Carmel ; c’est un jour bien mémorable pour moi ; vous savez pourquoi. Quel concours, me disais- je ^ ce matin^, aux Carmélites de Tours!., j’allais ce jour là y dire ma messe... 5 j’étais entouré de ce que la vie religieuse a de plus parfait , de ce que la piété ehré-
tienne a de plus vrai... Ce jour-là , à Bône , je célébrai aussi la sainte messe en l'honneur de Notre- Dame du Mont- Carmel , dans une chapelle de la Vierge ;... mais elle était dépouillée , couverte de poussière , cette seule chapelle à Marie. Personne n’avait pensé à la parer ; je jetai moi-même une vieille serviette pliée en trois sur la pierre sacrée , les autres parties de l’autel restèrent découvertes , nues!., et personne pour entendre ma messe... Quel contraste !.. Je pensai aussi à cette même fête que nous célébrions avec tant de pompe le dimanche suivant dans notre église des Carmes , à notre célèbre et si nombreuse confrérie. Je voyais encore la procession des petites filles , de ces petits anges , avec leurs couronnes et leurs petites bannièresqu’elles déposaient si gracieusement sur l’autel de Marie $ ce chant des cantiques, ce saint enthousiasme.... Ici, tout est mort... Cependant, pour terminer cette fête si remplie de souvenirs pour moi, je voulus donner la bénédiction le soir, à la chute du jour... J’étais douloureusement attendri pendant les litanies de la Vierge, chantées par les Maltais , et le cantique que les Sœurs entonnèrent avant la bénédiction. Hélas ! je n’avais autour de moi que ces quelques Maltais , demi-nus , qui me servaient de chantres
et d’enfants de cbœur , et deux ou trois pauvres religieuses, et pas un seul Français.
Pour distraire un peu ma peine , M. le curé me proposa pour le lendemain une promenade par mer au Fort-Génois, à une lieue et demie deBône. Nous fimes ce trajet dans une petite barque conduite par des Maltais $ rien de remarquable sur le rivage que le rocher du Lion, à un quart de lieue de Bône; c’est un énorme rocher qui s’avance dans la mer et qui , vu de loin , a la configuration d’un lion couché. Le Fort-Génois a été bâti par les Génois sur une montagne derrière laquelledes navires trouvent un abri plus sûr qu’au port de Bône. Nous débarquâmes au pied de cette montagne de l’autre côté de laquelle s’en élève une autre plus haute qu’on appelle le Cap-Rouge , ou Cap-de-Garde. En avant de ce point , sur un rocher un peu moins élevé qui s’avance tout à fait dans la mer, on construitun phare qu’on apercevra de tous les points de la mer. On ne pouvait apercevoir celui de Bône que lorsqu’on était dans le golfe. Nous gravîmes cette montagne , sur le versant Sud de laquelle est une fort belle carrière de marbre blanc et rouge , abandonnée maintenant, mais qui a dû être, dans un temps très-reculé,
l’objet d’une exploitation fort active , si l’on en juge par sa profondeur. On peut descendre jusqu’au fond par une pente assez douce; dans son enceinte, nous avons trouvé plusieurs restes d’habitations dont quelques-unes paraissent fort anciennes. Nous avons surtout remarqué un marabout de forme carrée assez bien entretenu ; nous y avons trouvé de l’encens plié dans du papier , un petit cierge et des charbons éteints dans un pot cassé. J’ai gravé sur la porte d’entrée et dans l’intérieur de ce marabout abandonné , avec la pointe de mon couteau , une croix avec le nom de Marie. Au fond de la carrière, et sur l’une des parois , j’ai été agréablement surpris de trouver aussi une croix de 25 centimètres de haut , gravée avec le ciseau à 3 centimètres de profondeur ; elle reposait sur une base en forme de fer à cheval , gravée de la meme manière : je traçai aussi dans cette base , avec la pointe de mon couteau, les initiales du nom de Jésus et de Marie.
Dans ce même fond , il y a une espèce d’oasis ombragé par de fort gros figuiers qui entretiennent dans ce gouffre , où le soleil darde ses rayons pendant un assez grande partie du jour^, une fraîcheur fort agréable. Nous avons trouvé gisant au pied
de l'un de ces énormes figuiers , un fût de colonne grossièrement taillé , et resté ainsi inachevé depuis des siècles ; il avait plus de 2 mètres de long, sur un diamètre de 40 centimètres. Sur cette montagne on découvre dans les rochers des grottes plus ou moins spacieuses : les plus pittoresques et les plus singulières sont sur le versant Nord, du côté de la mer. À son sommet est un reste de construction romaine formant un carré dont les côtés n’ont pas plus de 7 à 8 mètres , sur une hauteur de 2 ou 3 mètres. Dans l’intérieur, où l’on entre par un pan de mur renversé, est le tombeau d’un grand marabout très-vénéré dans tout le pays. Il s’y fait un pèlerinage très- célèbre , et on y trouve presque constamment des familles arabes. Les femmes , dit-on , viennent là de préférence aux autres pèlerinages. Elles s’y rendent , non-seulement pour satisfaire leur dévotion , mais , comme elles sont toujours renfermées , elles y viennent aussi respirer un bon air , y faire de bons repas , et y danser. Nous avons pu en juger par l’herbe qui est foulée partout en cet endroit et par les débris des os dispersés sur le sol et dans les grottes des rochers. J’ai trouvé sur ce tombeau célèbre , qui n'est autre chose que quelques briques entassées, sans ordre ,
les unes sur les autres , plusieurs petits paquets d’encens , et quelques bouts de cierges.
De ce point élevé on jouît d’une vue magnifique; au Nord-ouest on voit la pointe duCap-de-Fer, qui forme un des promontoires du golfe de Stora , puis des rochers énormes et bizarres jetés pêle-mêle dans la mer. À FEst on découvre le Cap-Rosa , formant avec le Cap-Rouge , ou de la Garde, sur lequel on se trouve , les deux extrémités du golfe de Rône. On aperçoit même dans le lointain les montagnes frontières du royaume de Tunis et de notre Algérie. En descendant nous allâmes visiter un douar de la tribu des Edough , dont le cheik s’appelle Ali-Ben - Meki . Les cabanes en chaume de ce douar sont mieux construites que celles de l’intérieur des terres. Dans la plupart il y a une espèce d’estrade en planche qui sert de lit. Les hommes et les femmes sont salement vêtus ; on voit qu’ils habitent près des villes dont ils ont remarqué le luxe , et dont la civilisation , ou plutôt la contagion , les a déjà un peu gagnés. Ainsi, les hommes et les enfants ont appris les jurements français et les paroles obscènes, qu’ils comprennent fort bien , et qu’ils répètent à chaque instant; les femmes ont Pair moins timide et soi-
gnent mieux leur toilette. On nous reçut partout avec cette indifférence, cette indolence naturelle aux Arabes, sans se déranger, sans se retourner même pour nous voir 5 à peine s’ils répondent aux paroles qu’on leur adresse.
Puisque je suis sur ce chapitre , permet tez-moi de faire ici une petite digression , pour vous faire connaître un peu le caractère des Arabes. Cette indolence, qu’on qualifierait presque de stupidité , est commune à presque tous les Arabes : on les dirait incapables d’aucun enthousiasme, d’aucune émotion quelconque ; notre urbanité, nos manières affables , notre musique , nos chants les trouvent toujours insensibles 5 ils ne sont touchés que des choses du culte , de la religion 5 c’est ce qui fait qu’ils sont de tout autres hommes quand ils sont avec nous. Leur chant est d’une lenteur, d’une monotonie endormante, insipide 5 ils chantent presque toujours à deux chœurs en formant une espèce de dialogue. Cet usage est général 5 ainsi deux pauvres, deux aveugles , demandant l’aumône dans les villes ou dans les tribus, chantent de cette manière. Leur musique se ressent de leur chant et deîeur caractère: elle est sauvage , maigre , criarde et rauque à vous
déchirer les oreilles ; mais leur mesure est parfaite et bien marquée. Quelques-uns de leurs instruments sont à cordes ; ils ressemblent assez à nos anciennes mandolines; ils les touchent avec un tuyau de plume ; ils ont aussi un violon à trois cordes qu’ils raclent sur leurs genoux, avec une espèce d’archet. Mais leurs instruments le plus ordinaires sont une sorte de flûte en roseau , de laquelle ils tirent des sons aigres , aigus et écorchés , et enfin des tambourins et de petites cymbales dont le corps est un pot de terre percé, recouvert de parchemin sur lequel ils frappent avec le bout des doigts ; dans les grands orchestres ils ont une grosse cymbale, comme celles de France, qu’ils frappent à tour de bras. Quand ils commencent à jouer, ils touchent à peine leurs instruments : ils en tirent des sons faibles , ensuite graves et prolongés , puis ils les renflent par degrés , ils deviennent ensuite très-bruyants, trèsprécipités^ et ils provoquent alors chez les Arabes une sorte d’ivresseet d’enthousiasme extraordinaire. Cette musique est toujours, ou presque toujours, accompagnée de chants analogues exécutés par les musiciens eux-mêmes. Quand il y a danse , c’est toujours un homme seul, ou, le plus souvent, une femme seule qui l’exécute. La danse 11’est qu’un
balancement, un tournoiement accompagnés de gestes en mesure avec la musique, en sorte que , lorsque la musique arrive à ce degré d’enihousiasme dont je vous ai parlé, le danseur s’agite et fait des contorsions comme une Sybille sur son trépied : c’est un dévergondage qu’on ne saurait décrire. Dans tous les cafés arabes ( et ils sont nombreux dans les villes d’Afrique) , il se trouve toujours une compagnie de musiciens à poste fixe. Ces maisons sont le rendez-vous de tous les désœuvrés , de tous les mauvais sujets arabes , à peu près comme les cabarets et les cafés en France. Là , ils passent leur journée , les jambes croisées , à fumer, à prendre jusqu’à cinquante tasses de café , à jouer aux dames et au trictrac, aux échecs même. Les pauvres femmes et les pauvres mères musulmanes se plaignent beaucoup de leurs maris et de leurs enfants qui fréquentent ces sortes de maisons : c’est encore comme en France.
Pour la populace des villes , on la voit souvent réunie autour des saltimbanques; car en Afrique il y aussi, comme en France, des empiriques , des escamoteurs, des hercules, etc. Ce sont ordinairement des nègres ; ils amusent les badauds par leurs af-
freuses grimaces , par des sauts , des contorsions de corps , des danses , des tours de passe-passe , des jeux avec des serpents vivants , qu’ils manipulent en tous sens, et par lesquels ils se font mordre jusqu’au sang... Si cela vous intéresse, je continuerai plus tard la description des mœurs et des coutumes arabes : revenons à notre douar.
Quelques femmes malades de la fièvre et atteintes de maux d’yeux se présentèrent à moi , et demandèrent à être guéries. Les marabouths chrétiens, comme je vous l’ai déjà dit , ont presque partout, parmi les Arabes, la réputation de médecins. Je leur indiquai quelques remèdes simples et je me retirai. En nous en allant, nous rencontrâmes le cheik de ce douar ; c’est un homme à la force de l’âge , qui me paraît bon et spirituel. Il était avec un orphelin de 1 5 à 1 6 ans, qui appartient à cette tribu 5 cet enfant ou plutôt ce jeune homme savait quelques mots de français, il me dit : « Tiens, tu es bon, toi, si tu veux je serai ton domestique , je te serai trèsfidèle, très-attaché.» Je lui dis que nous verrions plus tard. Il me suivit jusqu’auprès delà fontaine tout à fait romantique où les matelots maltais qui nous avaient amenés apprêtaient notre dîner.
Je lui donnai à manger 5 il avait grand’ faim , et me remercia très-cordialement, puis il resta là. Les femmes du douar vinrent puiser de l’eau à cette fontaine 5 quelques-unes d’entre elles se disaient mutuellement , en entendant un jeune homme de notre suite leur dire bon jour en arabe. ((Les Français , quand ils nous adressent la parole , ne savent que ces deux mots ouache alek , ouacho enti (comment te portes-tu) : quand on n’en sait pas davantage on ferait mieux de garderie silence comme nous. » En s’en allant, elles disaient à mon jeune orphelin:
« Ne reste pas avec ces Français, ils te couperont le cou. » Gela n’empêcha pas que , rendues à leur douar ^ elles dirent à leur cheik qu’elles avaient vu qu’on nous préparait un bon dîner, et qu’il ferait bien d’aller le partager avec nous , et voilà que le bon cheik nous arrive au moment où nous commencions à dîner. Après nous avoir salués , il se tint assis à quelques pas de nous, en roulant dans ses doigts , des feuilles sèches de palmiers nains avec lesquelles les Arabes font de petites ficelles. Il tordait donc sa ficelle en nous regardant manger la soupe avec un œil de convoitise. Je m’approchai de lui et l’invitai à dîner avec nous 5 il accepta avec beaucoup de satisfaction , et mangea de très-bon appétit de
tous nos mets français 5 seulement, en bon musulman, il ne but que de l’eau. Il ine fit mille instances pour aller le voir souvent dans son douar 5 je ne sais quand je pourrai y retourner.
Le dimanche 1 9 , jour de la fête de saint Vincent de Paule , je prêchai à la messe sur la Providence. Après avoir énuméré les bienfaits quelle répand sur tous les chrétiens , je fus attendri jusqu’aux larmes en citant et commentant ce texte , dont l’application actuelle et si frappante me touche toujours profondément : Non fecit taliter omni nationi et ju dicia sua non manifestait eis . Oh! que je trouvai les chrétiens coupables et nos pauvres infidèles malheureux ! Ce jour-là nous résolûmes, M. le curé , moi et un jeune médecin pieux, de faire connaître , autant qu’il serait en nous , à ce peuple infortuné, les bienfaits de cette Providence , et le soir , après vêpres , nous allâmes visiter les pauvres et les malades d’une petite tribu d’Arabes , qui ont dressé leurs tentes sur les ruines mêmes d’IIyppône. Ces pauvres gens nous reçurent vraiment comme les instruments de la Providence à leur égard. Leur misère est affreuse; nous leur distribuâmes quelque argent. Le médecin fit des prescriptions aux
malades, qui étaient en grand nombre; et nous nous chargeâmes de venir chaque jour, à tour de rôle , faire les pansements , leur administrer les remèdes prescrits, et leur donner les autres secours dont ils ont besoin. Voilà quelle fut mon occupation jusqu’au jour où je partis pour Constantine.
Le 30 , jour de mon départ , dans ma visite accoutumée au tombeau de saint Augustin, je demandai à ce grand saint de protéger mon voyage , de bénir cette seconde mission comme il avait béni la première ; et le soir du même jour, je voguais sur une mer assez tranquille, loin de ces rivages bénis. Notre navigation fut heureuse. Le matin du 31, jour de la fête de saint Ignace , j’étais sur le pont à 4 heures et demie ; le ciel était beau , l'air frais, la mer calme ; je réfléchissais sur les prodigieux travaux de ce grand saint , et je le priais de venir en aide à notre mission.
Rien , ce me semble , n’élève et ne réjouit tant Tarne qu’une belle matinée sur mer. A quelques lieues de nous, on voyait de beaux coteaux couverts de verdure, et dans le lointain on apercevait Philippe-Ville , avec son bel hôpital qu’on bâtit sur le
petit mamelon à gauche, en entrant dans la ville du côté de la mer , et qu’on appelait autrefois le Fortde-France. Après quelques heures , nous arrivions non pas dans le port de cette ville, qui prend chaque jour un accroissement prodigieux (elle n’a pas de port)^ mais devant son débarcadère que la mer a déjà renversé plusieurs fois. Nous voilà débarqués , je dis ma messe d’action de grâce, et après notre petit déjeuner, nous allâmes avec M. le curé visiter les baraques qui servent d’hôpitaux militaires, et qui renfermaient alors plus de douze cents malades. Les grandes chaleurs amènent, chaque année , une recrudescence de maladies, presque(dans toute l’Algérie, mais nulle part autant qu’à Philippe-Ville.
Je partis pour Constantine le matin du 3 août avec les membres de la commission médicale, chargés de visiter les principales garnisons pour connaître l’état sanitaire de l’armée et aviser au moyen de l’améliorer. Nous fîmes le trajet assez agréablement , par une chaleur de 36 degrés. Arrivés à deux lieues de Constantine, nous voulûmes, le docteur Guyon et moi , aller visiter les jardins du bey. C’est un agréable oasis d’environ une lieue et demie de tour , au fond d’une large et gracieuse
vallée arrosée en tous sens par des fontaines abondantes. La plus considérable fournit une eau chaude, à 48 degrés; les Arabes l’appelent Âin-el-ÎIhaman (la fontaine du bain). Elle jaillit de terre par plusieurs ouvertures en bouillonnant , et ressemble à peu près à la source du Loiret, près d’Orléans; son volume d’eau est presque aussi considérable , et si on lui creusait un lit comme au Loiret, elle pourrait, comme cette rivière, porter bateau, depuis sa source jusqu’à son embouchure dans le Rummel , c’est-àdire dans un cours de demi- lieue. Pour arriver à cette source, il faut traverser une tribu de Cabaïles redoutés dans le pays. Deux Arabes de cette tribu m’accompagnaient ; M. le docteur ne put me suivre à cause de l’éloignement et des cours d’eau qu’il y avait à franchir. Un jeune Parisien seulement voulut me suivre ; mais arrivé à une certaine distance , se voyant seul avec moi et les deux Arabes dans une espèce de désert, il eut peur et voulut s’en retourner. Il pria vainement un de mes Arabes de Paccompagner ; ils voulurent rester avec moi. Force lui fut donc de s’en retourner seul ; il se prit à courir à toutes jambes. Mes Arabes riaient de la peur de mon compagnon : « Il craint, me disaient-ils, que nous ne lui coupions le cou , et toi tu n’as pas
peur? — Non certes, leur repondis-je, j’ai autant de confiance en vous qu’en mes meilleurs amis.» Ils me prirent alors la main qu’ils baisèrent avec vivacité , en me disant avec énergie : «Tu es un brave, toi, tu n’as pas peur des Arabes 5 on voit que tu es un marabouth... } l’autre est un mamenhouche (un mauvais, unlâche); » puis ils contrefaisaient sa peur... (( Pour toi , ajoutèrent-ils , nous nous ferions tuer avant qu’on touchât seulement un cheveux de ta tête. »
En revenant , ils voulurent que je visitasse leur tribu ; il fallut boire le lait et manger avec eux. lis vinrent me reconduire jusqu’à l’endroit où m'attendait M. le docteur. Mon prudent et timide compagnon n’était pas encore revenu ; il n’arriva que demi-heure après^ harrassé de fatigue , couvert de sueur et de poussière, et le visage tout décomposé par la peur. Dans sa frayeur , il s’était trompé de chemin , et avait erré seul dans les bois pendant plus d’une heure, tremblant à chaque instant d’être assassiné. Cest ce qui aurait pu lui arriver 5 car avec son air égaré , les Arabes l’auraient facilement pris pour un espion ou un voleur , et ils lui auraient coupé le cou sans la moindre difficulté. Enfin ,
il en fut quitte pour la peur et un peu de confusion qu’il lui fallut subir de la part des Arabes qui ne m’avaient pas quitté , et qui, en voyant ce pauvre jeune homme revenir dans ce piteux état , se moquèrent beaucoup de lui.
Nous trouvâmes dans cet oasis d’importantes ruines romaines. Je ne sais si je vous ai jamais dit que, depuis Philippe- Ville jusqu’à Constantine, on suit presque constamment l’ancienne voie romaine très-bien conservée sur certains points , et que de distance en distance on rencontre des postes militaires romains et les ruines de quelques villas dans les sites les plus avantageux et les plus agréables.
Nous arrivâmes à Constantine le 4 août, jour de saint Dominique. C’est la fête d’un ami bien cher à mon cœur ; je ne vous dis pas que j’ai prié pour lui ce jour-là comme toujours. L’oublier , ce serait pour moi un péché dont mon cœur ne pourra jamais se rendre coupable. Je puis dire de lui et de toutes mes bonnes âmes que j’ai connues d’une manière particulière : Absit à me hoc peccatum ut cessent or are pro cobis.
Je ne suis resté que quinze jours à Constantine. Je suis maintenant à Bône avec Monseigneur qui commence sa visite pastorale dans la province de l’Est. Nous célébrerons, après demain, la fête de saint Augustin sur les ruines d’Hyppône. Ecrivez-moi toujours à Bône; delà on me fera passer mes lettres par tout où je serai.
J’ai écrit de Constantine à M. *** je le prie d’envoyer deux caisses de livres , une à Constantine et l’autre à Bône. S’il était possible d’y joindre une troisième caisse , pour fonder une petite bibliothèque à Philippe-Ville , elle ferait là un bien immense; il n’y a pas de point dans l’Algérie où il se trouve tant de malades réunis. Au moment où je vous écris, le nombre s’élève à 1,4^0* J’y ai passé huit jours à mon retour de Constantine. Pendant ce temps-là nous passions toutes nos matinées, M. le curé et moi , à visiter et à administrer ces pauvres malades; il en meurt quelquefois dix par jour. Vous feriez adresser cette caisse de livres tout simplement àM. le curé de Philippe-Ville.
Je termine : le courrier part. Il fait ici une chaleur
de 40 degrés 5 demain > la veille de la fête du grand saint Augustin!...
Votre bien affectionné et honoré ami
SUCHET
Vie. gén.
Je ne relis pas mon long journal , excusez les inexactitudes et les fautes 5 j'ai un peu mal aux yeux: priez pour moi. ’
Constantine, 15 septembre 1840.
Mon cher ami ,
Me voilà revenu à Constantine que j’ai quitté il n’y a pas un mois. Je vais profiler de mes moments de loisir pour continuer mon journal et vous taire la relation du beau voyage que nous venons de terminer avec Monseigneur.
Je quittai Constantine, escorté seulement de quelques cavaliers arabes et d’un officier français. Ces Arabes me parlent en chemin de leur kh al if ai (préfet), dont ils sont très-mécontents. Ils me prient de demander au général son changement; sinon , ils quitteront la province , disent-ils, ne pouvant plus longtemps supporter ses vexations. 11 parait qu’en Afrique il y a toujours , de la part des chefs arabes, de très-grands abus de pouvoir. C’est peut-
être aussi que les Arabes, comme beaucoup de peuples civilisés , supportent avec impatience le joug de l’autorité.
Au camp des Toumiettes , je visitai un grand nombre de pauvres militaires malades , couchés sur la terre , sous des cabanes en feuillages qui ne les garantissent ni de l’extrême humidité des nuits^ ni d’une chaleur de 40 degrés pendant le jour. J’en confessai quçlques-uns que je trouvai très-bien
J’allai coucher au camp Del-Arouche (à 15 lieues de Constantine). Un officier de ce camp me montra deux petits lionceaux qu’on lui avait apportés dans la journée. Pendant la nuit une lionne furieuse vint rôder autour du camp en poussant d’affreux rugissements : je ne pus pas fermer l’œil de la nuit. D’ailleurs, l’énorme quantité de puces qui se trouve dans tous les camps, et surtout dans celui-ci, ne permet pas de dormir. Ces insectes font souffrir une espèce de martyr 5 il semble qu’on est couché dans une fourmilière. C’est une véritable calamité en Afrique , surtout pour les pauvres soldats.
La route d'el-Arouche àPhilippeville n’est point sûre en ce moment. Les chasseurs d’Afrique, que je pris dans ce camp pour m’escorter, me montraient â chaque pas des endroits où , tout récemment, les Arabes avaient coupé quelques têtes de Français et tiré des coups de fusil sur des escortes. C’est ainsi que notre vie est sans cesse exposée et sur terre et sur mer.
Je suis arrivé à Philippeville le 18 $ j’y suis resté jusqu’au 25 (août), jour de l’arrivée du bateau à vapeur qui portait Mgr l’évêque d’Alger à Loue. Je m’embarquai sur son bord pour l'accompagner dans cette première tournée épiscopale.
Jusquùdors Monseigneur n’avait fait que decourtes apparitions dans cette partie de son diocèse ; aujourd’hui, c’est une visite dans toutes les règles qu’il veut faire.
Nous rencontrâmes à la hauteur du Cap cle-Fer , deux bâtiments barbaresques $ le capitaine de notre navire se dirigea sur eux pour les reconnaître. Rien de curieux comme cet aspect belliqueux que prit tout à coup notre bord. Les canonniers sont à
leurs pièces, mèche allumée 5 les autres marins sont sur le pont avec leurs fusils en joue , prêts à faire feu , tandis qu’on met les canots en mer et qu’on y transborde des sabres , des pistolets , des haches , des harpons et des hommes commandés par l’officier de quart, pour aller à l’abordage des batiments suspects. Ces deux bâtiments attendaient paisiblement cette reconnaissance ; ils montrèrent leur carta à l’officier qui était allé les reconnaître; ils étaient en règle. L’un était rempli de passagers arabes pour Tunis, et l’autre chargé de gargoulettes ou petits pots de terre pour la même destination. Nos guerriers marins furent un peu désappointés ; et nous , nous appelâmes cette journée mémorable la journée des gargoulettes .
Nous arrivâmes à Bône à la chute du jour. En débarquant, je saluai la terre dTIyppône que je revois toujours avec bonheur. Nous avions à bord le poète Barthélemy, le fameux auteur de la Némésis. Nous dînâmes ensemble le jour de notre débarquement, chez le sous-directeur de l’intérieur de Berne. Le poète était enchanté de l’Afrique qu’il n’avait pourtant vue qu’en passant à bord d’un bateau à vapeur; il m’a dit qu’il voulait faire un
poëme en trois chants sur l’Afrique considérée sous le triple rapport militaire , agricole et religieux.
Dans la journée du 20, Monseigneur reçut la visite des différentes autorités delà ville. Nous allâmes ayec Monseigneur et un prêtre qu’il avait amené avec lui, passer la journée du 27 sur les ruines de la ville du grand saint Augustin. Nous fîmes le trajet de Bône à Hyppône par mer ; nous remontâmes ensuite la Seybouse jusqu’à l’ancien port de la ville où nous débarquâmes. Je ne vous dis rien de cette journée, elle fut si vite écoulée ! les heures passent si rapidement à Hippône ! Monseigneur, ce jour-là formale projet d’y faire bâtir un grand séminaire aux frais de tous les prêtres de France, afin que les prêtres, comme les évêques, eussent aussi leur monument à Hyppône. Il écrivit à l’instant même , là., sur ces ruines sacrées, une lettre adressée à tous les prêtres de France pour les engager à souscrire, par eux ou par quelques-uns de leurs bons fidèles , la somme de dix francs , une fois donnée. Il nous fit signer cette sorte de circulaire; je ne sais s’il l’enverra. Ce serait là une œuvre bien importante par ses heureux résultats pour l’avenir de la religion en
Afrique. Saint Augustin, sous le patronage duquel elle serait placée , ne manquerait pas de la protéger et d’obtenir des grâces particulières à tous ceux qui y auraient contribué.
Le lendemain 28, jour de la fête du grand saint, nous nous rendîmes comme la veille, Monseigneur et moi, par merà Hyppône ; les autres ecclésiastiques s’y rendirent par terre. Le jour commençait à paraître; la mer était calme, on n’entendait que le bruit des rames de nôtre frêle esquif. J’avais entre les mains les confessions et les soliloques de saint Augustin. Nous étions plongés dans les réflexions les plus douces. Quelques soupirs s’échappaient de temps en temps de nos cœurs , et des larmes coulaient de nos yeux. Nous ne pûmes rien dire, jusqu’au moment où , mettant le pied sur la terre u’Hyppône, nous ouvrîmes la bouche pour exprimer le même sentiment, la même pensée. « C’est là, disions-nous, il y a aujourd'hui 1410 ans, que saint Augustin est mort... Et un évêque , son successeur immédiat, vient, ce jour-là même, célébrer les saints mystères sur son tombeau ! »
Les Maltais dressèrent un autel sur l’emplacement
même du monument que les évêques de France font élever à la mémoire du grand saint. Les murs commencent déjà à s’élever de terre. C’est une petite rotonde dont le pourtour sera formé par des colonnes en marbre blanc qu’on fait venir d’Italie. Je vous enverrai plus tard le dessin de ce monument. Monseigneur célébra une messe pontificale, et fit l’ordination d’un tonsuré et d’un sous-diacre. Je laisse à vos réflexions ce que pouvait être une pareille cérémonie dans un lieu et dans un jour pareils , faite par un Français, évêque d’Hyppône... Monseigneur, dans ses touchantes allocutions , fit ressortir d’une manière admirable toutes ces circonstances. Le concours des fidèles était assez grand , la musique militaire et un détachement de la garnison de Bône donnaient aussi un peu d’éclat à cette mémorable et touchante cérémonie. C’est là que j’exerçai , pour la première fois, ma charge d’archidiacre d’Hyppône. Mon émotion en ce moment serait difficile à décrire , elle ne fit que s’accroître pendant la sainte messe que j’eus le bonheur de célébrer là aussi pour la première fois. A la fin de ma première messe , j’étais dans une espèce d’anéantissement.
Comme souvenir de tout ce qui venait de se pas-
ser, je ramassai un peu de la terre sur laquelle était di ’essé l’autel où nous venions de célébrer les saints mystères, Monseigneur et moi. Nous recueillîmes aussi une grande quantité de petites olives sur les oliviers qui nous ombrageaient. Je vous les enverrai; vous pourriez faire faire des chapelets avec leurs petits noyaux : je les ai cueillis pour cela. Nous passâmes le reste de cette sainte journée sur ces ruines d’IIyppône. Le soir, nous ne pouvions pas nous en arracher; nous y avions déjeuné ce jourlà et le jour précédent. Monseigneur écrivit sur ces ruines sacrées , à la Propagation de la foi , une lettre où il peint admirablement ce qui se passait dans nos âmes en ce jour d’heureuse mémoire.
Nous revînmes souvent encore les jours suivants visiter ces lieux chéris ; j’arrachai une petite pierre à la grotte où on croit que le corps de saint Augustin fut déposé après sa mort. C’est l’endroit dont je vous ai parié, où les Arabes viennent en pèlerinage pour honorer le grand roumi (le grand chrétien), et où j’ai gravé avec mon couteau une croix sur la muraille. J’y ai recueilli encore en différentes fois, de l’encens et de la cire que les Arabes y avaient déposés. Je garde ces objets comme des
preuves de leur dévotion envers saint Augustin,
Pendant que nous étions là , les ouvriers qui travaillent au monument découvrirent, en creusant la terre, le tombeau d’un petit enfant ; nous allâmes le voir. Monseigneur fit recueillir les briques romaines avec lesquelles ce petit tombeau était construit , et nous prîmes , avec un certain respect , quelques ossements assez bien conservés du squelette de cet enfant. Je dis avec respect , parce que cet enfant avait été déposé dans cette terre sacrée d’IIyppône; et puis , nous nous rappelions le sentiment de saint Augustin sur les enfants morts sans baptême. <* Que leur existence vaut mieux que leur non-existence $ » et encore qui sait si ce n’est pas un petit enfant chrétien ?...
Quoi qu’il en soit, je conserverai ces petits ossements. Je vous les enverrai si vous voulez 5 j’y joindrai des morceaux de bois d’olivier que j’ai coupés à Hyppône, dans les endroits auxquels se rattachent quelques pieux souvenirs.
Nous fîmes faire nous-mêmes quelques fouilles ; nous trouvâmes une énorme quantité de verres
blancs, dont la plus grande partie avait été en fusion ; puis d’autres matières calcinées ; ce qui prouve évidemment qu’Hyppône fut la proie d’un vaste embrasement. Il paraît que les quelques restes des monuments qui étaient encore debout ont été renversés par des tremblements de terre. C’est ce que nous apprit un vieillard notable du pays * le beau-père du fameux Jousouph cet Arabe intrépide que l’armée française s’est attaché , dès les premières années de notre conquête d’Afrique , à cause de sa valeur et de ses talents militaires. Cet homme extraordinaire , le maréchal Clausel l’avait nommé Bey de Constantine avant le premier siège de cette ville. C’était bien vendre la peau de l’ours avant qu’il fût pris. Jousouph est maintenant colonel d’un régiment dans la province d’Oran ; sa vie est un vrai roman que je pourrai vous raconter quelque jour. Mais revenons à notre sujet; le beau-père de ce célèbre Jousouph , qu’on appelle Sidi-Baka , nous a dit avoir vu , dans le temps où il n’avait point encore de barbe au menton (ce sont ses propres expressions), une chapelle où les roumi (les chrétiens), négociants et corailleurs qui relâchaient ou qui demeuraient à Bone, venaient prier tous les dimanches. Cette chapelle, c’est la
plus grande ruine qui reste encore à Hyppône , près de la mer ; je l’avais prise pour les restes d’une porte de la ville.
D’après tous ces renseignements , d’accord avec ce que nous en dit l’histoire , ce sont là les ruines de l’église de la Paix, dont parle saint Augustin. Monseigneur l’a fait daguerréotyper; il en fera faire une lithographie qui, probablement, paraîtra dans les annales de la propagation de la foi avec le dessin de la croix gravée sur la grotte des Ermites , découverte au col de Téniah. Sidi-Baka nous dit encore y avoir vu une grande voûte qui s’écroula dans un violent tremblement de terre, il y a plus de trente ans , et que ce même tremblement de terre détruisit plusieurs autres restes d’édifices qui existaient en différents endroits sur le mamelon dTIyppône.
Enfin, le dimanche G septembre, Monseigneur bénit et posa solennellement la première pierre de l’église deBône, qu’il dédia à saint Augustin. La petite mosquéequi, depuis sept ans, sert d’église catholique est si petite qu’elle peut à peine contenir cinquante personnes... Il était urgent d’en construire une autre qui pût être proportionnée au nombre des
catholiques de Bône. Cette cérémonie avait quelque chose d’imposant et de bien touchant tout à la fois. Un détachement de la garde nationalede Bône, musique en tète, vint chercher Monseigneur; on se rendit procession nellement sur l’emplacement de la nouvelle église ; et , là , au milieu d'une foule où se trouvaient mêlés des officiers de tout grade, les magistrats de la ville, les militaires, les colons et quelques Arabes, Monseigneur, en habits pontificaux, procéda à la cérémonie. Delà main gauche il traçait avec sa crosse, sur la terre, le sillon qui marquait l’enceinte de la nouvelle église, et de la main droite, il bénissait cette terre où va s’élever le premier temple catholique depuis plus de 1400 ans. Le discours qu’il prononça arracha des larmes à tout son auditoire... C’est encore là un de ces moments de bonheur que la religion seule peut donner à ceux qui ont la foi et quelque zèle pour la gloire de Dieu. C’est là ce qui nous encourage et nous soutient dans notre pénible ministère. Monseigneur a promis trente- cinq mille francs pour commencer les travaux de cette nouvelle église. Je pense que le gouvernement viendra à son secours , et que cet édifice, éminemment patriotique, s’achèvera.
Le lendemain, nous avions quitté Bône, et nous nous acheminions par terre vers Constantine , avec une escorte de cavaliers arabes au service de la France, qu’on appelle spahis. Nous passons par llyppône que nous saluons de cœur une dernière fois. Nous suivons la rive gauche de la Seybouse que nous quittons après une demi-lieue de chemin pour ne plus la retrouver que sous les murs deGuehua (l’ancienne Calame). Nous laissons à gauche la montagne des scorpions , ainsi appelée par les Français, à cause de la quantité prodigieuse de scorpions qu’on y trouve. Nous en trouvâmes un sur notre route qu’un spahi tua d’un coup de sabre. Nous allâmes coucher au camp de Dréan , le premier et le seul que les Français eussent formé en avant de Bône jusquJà l’époque de la première et si malheureuse expédition contre Constantine. Nous avons suivi, jusqu’à Constantine, la môme route qu’avait suivie notre armée pour les deux sièges de cette ville. On nous montra tous les lieux ou les Français eurent quelques affaires avec les troupes d’Achmet-Bey , pendant ces deux expéditions. Nous répandîmes nos larmes et nos prières dans les endroits où nos braves périrent de misère ou par le yatagan des Arabes. Le camp de Dréan est à cinq
lieues de Bône ; nous y arrivâmes vers les 5 heures du soir. Sa situation est des plus agréables ; on aperçoit à deux lieues vers le nord le fameux lac deFetzara qui donne son nom à une puissante tribu.
Ce lac a près de 8 lieues de longueur, sur 2 ou 3 de largeur. On va quelquefois de Bône en partie de plaisir sur ce beau lac, qui en est à 4 lieues. ^
Le lendemain , 8 septembre , jour de la Nativité de la Sainte-Vierge, pendant que tous les bons catholiques se pressent au pied des autels de Marie pour fêter l'heureuse naissance de cette auguste mère de Dieu , nous étions sur nos mulets , chemi-
nant en silence vers le second camp qu’on appelle Né-che-méia, à 5 lieues de Dréan 5 nous y déjeunâmes, et nous nous remîmes en route pour Guelma, qui est à peu près à 6 lieues de Né-che-méia. Au sortir de ce dernier camp , le pays commence à être un peu montagneux, quoique très-boisé , trèsfertile et bien arrosé. Sur notre route, nous avons trouvé de superbes ruines romaines appelées Hom * mam-Berda (bains froids). C’est un établissement ; magnifique de bains encore assez bien conservés, sur s les bords d’une source très-forte et très- limpide, il t Ces bains ont du être très-fréquentés par les riches j
et puissants habitants de Calame, qui n’en est quà deux lieues. Il y a là un petit poste français. Nous avions déjà aperçu de loin les ruines de Guelma ( Calame ) , à l’extrémité d^une belle vallée sur le penchant gracieux de la montagne Ma-Oana , et nous avions dit : Voilà une belle position pour une grande ville. Mais nous voici arrivés à la Seybouse que nous passons à gué. Dans la saison des pluies , cette rivière devient très- grosse et très-dangereuse en cet endroit. Nous montons avec empressement vers Guelma , qui est à un demi-quart de lieue de là ,
Je ne pus me défendre d’un sentiment pénible en voyant les ruines immenses de cette antique Calame, si célèbre par le faste et la magnificence que Lucullus , préteur en Afrique et le rival de Pompée, y avait introduits , 80 ans avant Jésus-Christ. On dit aussi qu’après lui , Salluste , le célèbre historien , qui fut nommé par Jules-César gouverneur de la Numidie , où il s’enrichit par ses injustices , était venu habiter Calame. Il y avait apporté d’immenses trésors qu’il y tenait soigneusement cachés. Mais plus tard cette ville, devenue chrétienne, fut bien autrement célèbre par le zèle, la science, la sainteté de son évêque
Possidius , disciple et intime ami de saint Augustin. Il acheva de détruire le paganisme dans cette ville , et il y fonda un ordre religieux qui suivait la règle de saint Augustin. Il y eut beaucoup à souffrir de la part des païens , mais surtout des donatistes, et plus tard desVandales qui le forcèrent à quitter son siège , après que ces barbares eurent défait le comte Boniface , général romain. Il se réfugia alors à Hyppône, où il assista à la mort de son ami , le Père saint Augustin, dont il a écrit la ^vie. Il a fait aussi une description pathétique des horribles ravages des Vandales dans les villes d’Afrique et de la déplorable situation des chrétiens dans ces temps malheureux. Cette description remarquable se trouve dans toutes les éditions qu’on a faites de la vie de saint Augustin. Calame est un des sièges les plus illustres de la Numidie. Son évêque Mégale est appelé primat de Numidie dans un concile tenu à Hyppône , le 8 octobre 393, et présidé par Aurèle, évêque de Carthage.
Nous passâmes la journée du 9 à Guelma (Calame) pour bien explorer ses ruines. Il y a une grande partie de la ville, que j’appellerai la Citadelle, qui est conservée presque en entier} elle
forme un carré long 3 elle est entourée de murs flanqués de treize tours carrées : ces murs * depuis à peu près la moitié de leur hauteur , qui est de dix à douze mètres , ont été évidemment reconstruits par les Romains , lorsqu’ils se rendirent de nouveau maîtres de l’Afrique, sous le commandement de Bélisaire. Cette même enceinte est toujours la ville militaire 3 l’armée française l’occupe, et y fait bâtir, avec les débris de cette citadelle romaine , un hôpital militaire et des casernes... Singulière vicissitude des choses humaines !...
Que vous dirai-je , maintenant, de la situation de cette ville 5 de ces ruines imposantes 3 de cette quantité d'inscriptions qu’on rencontre à chaque pas ? La plus précieuse que nous ayons trouvée est gravée sur le frontispice des thermes. C’est un vaste bâtiment dans l’enceinte de la citadelle , dont les voûtes seules se sont écroulées. Celte inscription porte que ces thermes (bains publics) , avec leurs deux tours , étaient placés sous la protection des martyrs saint Clément et saint Vincent, et qu’aucune main ne pourra jamais les détruire. En effet , ces thermes et leurs tours existent encore. 11 y a beaucoup d’autres inscriptions moins importantes 3 je les ai toutes copiées.
Les ruines qui sont hors de cette enceinte couvrent une immense étendue de terrain. Ce sont des pans de murs , des voûtes , des citernes , des restes de remparts , des colonnes , des piédestaux , des mosaïques, etc., des pierres tumulaires... J’ai remarqué que, parmi les différentes ruines que j’ai v ues en Afrique, celles qu’on trouve en plus grande quantité et partout , ce sont des pierres tumulaires... comme pour attester encore le souverain empire de la mort , et confondre la vanité de l’homme. Le théâtre peut être compté parmi les grandes ruines de Calame 5 on y remarque encore les gradins ou sièges des spectateurs, et jusqu’à la loge proconsulaire dans le fond de l’abside. A un kilomètre environ de ce théâtre, dans la plaine (Est) en allant vers la Seybouse , on aperçoit les ruines d’un temple d’Esculape, comme l'atteste l'inscription qu’on y a trouvée. Au bas de la ville , à l’ouest, dans le fond d’un ravin, coule un petit ruisseau appelé Oued-S kroune (ruisseau d’eau chaude) parce qu’il était autrefois principalement alimenté par une source abondante d’eau tiède qu'on a détournée pour la faire passer dans la citadelle. Ce ruisseau est formé maintenant par de petites fontaines d’une eau très-fraîche ettrès-lim-
pide. De belles maisons , dont on voit encore les ruines, s’élevaient autrefois sur ses bords , maintenant ils sont couverts de caroubiers , de coudriers } de pampres et de lauriers-roses presque toujours en fleur.
Le site deCalame est délicieux. C’est un vaste plateau^ sur le versant nord-estde la montagne Ma- Ounah, la plus haute de ces contrées. Elle est boisée jusqu’au sommet. Au nord-est, on voit le vallon fertile qui conduit à Hammam-Berda , au lac Fetzara et à Bône. À l’est, se déroule^ à perte de vue, une magnifique plaine qu’on appelle la plaine de la Seybouse , parce que cette rivière coule au bas en la suivant dans toute sa longueur 5 elle tourne ensuite au nord, en arrosant d’autres vastes plaines jusqu’à liyppône où elle se jette dans la mer. Assez au loin, à l'ouest, on voit une grande montagne qui paraît aride, appelée Djebel-De baah 5 elle renferme dans son vaste flanc, disent les Arabes , des grottes épouvantables , redoutables repaires des malins esprits et des revenants.
Demain ^ nous quittons cette antique Calante. Je sens dans mon âme une tristesse indéfinissable.
C'est le soir.,. Le soleil se couche... Je suis assis sur un monceau de ruines... J’ai besoin de pleurer , de prier... Voilà ma prière :
Du haut du ciel , regarde, ô grand Possidius,
Des ruines partout... Ton église n’est plus !...
Viens essuyer les pleurs que tu me vois répandre ,
De tes fervents chrétiens viens ranimer la cendre...
Il y a à Guelma une garnison assez forte et à peu près soixante colons. C’est le chef-lieu d’un cercle qui perte son nom. Vous savez qu’une partie de la province de l’Est est divisée en cercles. Ainsi, depuis Philippeville ^ on compte, sur le littoral, le cercle de Philippeville, le cercle de Enoug , le cercle de Bône^, le cercle de ]a Galle, et, dans l’intérieur, le cercle de Guelma. Le commandant supérieur de ce cercle, M. Herbion, est un homme d’un grand mérite; je l’aime bien , parce qu’il s’occupe beaucoup des Arabes de son cercle , qui le regardent comme leur père ; ils l’ont souvent demandé pour khalifat (préfet). Il écrit en ce moment l’histoire de ce pays; il m’a communiqué des notes très-intéressantes sur les tribus arabes qui l’avoisinent. Je recueille aussi des notes dans tous les pays où je passe; avec ces notes , jointes à mes observations particulières , je
pourrai vous donner bientôt quelques détails sur des peuples et des pays qu’on a fort peu connus jusqu’à présent.
A Guelma, nous n’étions qu’à six lieues sud-est de Tiftech , l’ancienne ville de Thébaste , où saint Maximilien , fds d’un soldat romain , souffrit le martyre , vers l’an 296 , à l’age de vingt-un ans. Comme on le conduisait au supplice , il pria son père , nommé Victor , de donner à celui qui lui couperait la tète, l’habit qu'il lui avait fait faire pour aller à l’armée. L’Église fait la mémoire de ce saint, le 12 mars (voyez G o descar d )• Sainte Crispine souffrit aussi le martyre à Thébaste , le 5 décembre 304 ( voyez aussi les actes de son martyre dans Godescard, 5 décembre).
Cette ville a été , dit-on , entièrement ruinée par les Arabes 5 elle est située dans la belle plaine des Hennenchahs , sur /’ Oued-Hamïse . Les Hetmenchahs forment , à l’Est , vers la frontière de Tunis , une immense, une riche et puissante tribu. Cette tribu , sans être hostile à la F ra nce, ne peut cependant pas être considérée comme soumise... Au sud de cette tribu, en s'avançant vers le désert , sont les
Nemenchahs , tribu non moins puissante et non moins guerrière, mais toute dévouée à la France. Achmet-JBey s’était retiré sur les limites de cette tribu, près du territoire delà régence de Tunis , dans une ville appelée Tibessa , la Tipusa des anciens ; cette ville, bien située près des montagnes, conserve encore sa principale porte d’entrée et quelques beaux restes d’antiquité qui attestent son rang distingué entre les autres villes de Numidie. Achmet-Bey, cet ex-souverain de Constantinej avait avec lui , dans cette ville , un petit nombre d’hommes qu’il s’était attachés à force d’argent (il a encore conservé , dit-on , d’immenses trésors). Il comptait beaucoup sur les succès d’Abd-el-Kader pour rentrer à Constantine, mais les Nemenchahs , connaissant ses desseins , l’ont attaqué dans sa ville de Tibessa, ils l’en ont chassé, et l’ont forcé à se réfugier sur le territoire des Hennenchahs.
Les journaux vous ont, sans doute, appris la tentative des troupes d'Àbd-el-Kader sur la province de Constanfine. Elles étaient commandées par Hadj -Mustapha, frère d’Abd-eî-Kader $ elles ont été battues sur tous lespoint.s et refoulées jusque
dans les montagnes d’Ani-Turco. Dieu veuille que nos armes soient toujours aussi heureuses dans cette belle et immense province de Test. Cette pointe , que les soldats d’Abd-el-Kader viennent d’y faire, a fait fermenter les têtes de nos bons Arabes de Constantine et des tribus voisines. Elle a jeté au moins une espèce d’inquiétude dans tout le pays. Pourtant , les derniers succès de nos troupes ont un peu rassuré tout le monde... Mais, qu’on y prenne garde, malgré la soumission et le dévouement de nos bons Arabes aux Français , ils se tourneront toujours du côté du plus fort...
Le 10, au matin, nous partîmes de Guelma $ nous suivîmes pendant quelque temps la Seybouse en la remontant. Le pays est entouré de collines assez hautes et de profondes vallées. Nous tournâmes le Djbel-Ma-Ounah, et nous arrivâmes au pied de son versant sud. Du côté opposé, sur un petit mamelon , se trouve le camp de Medjz-Amar (gué d’Amar) $ je pense qu’il est ainsi appelé parce qu’il se trouve au confluent de trois rivières, l’Oued- Zénate, qui vient du sud-ouest^ l’Oued-el-Sertf, du sud-est ; et le petit ruisseau de l’Oued-Announah , du sud. Ces trois rivières, en se réunissant, per-
dent leur nom et forment ce qu’on appelle la Seybouse. Nous déjeunâmes à Medjz-Amar. Là, j’ai pris deux inscriptions qui se trouvent sur deux pierres lumulaires , dans la cour du petit fort bâti dans ce camp par les Français. Le commandant de ce camp nous donna pour commander notre escorte de spahis , un jeune lieutenant, Ben-Abd-el-Aly ; son père commandait les mamelouks de Napoléon. C’est un brave officier qui ne forligne pas. Il nous a accompagnés jusqu’à Constantine.
En quittantMedjz- Amar, nous nous détournâmes un peu vers fou est pour aller voir, à une lieue de là, Hammam-Me skouiine (les bains enchantés). Nous passâmes par des petits sentiers et des ravins tout à fait romantiques. Ces bains sont situés dans un lieu bas , mais très- découvert : les montagnes qui les entourent sont assez éloignées. Ce sont plusieurs sources très-abondantes d’eau chaude, on pourrait dire bouillante , puisque leur chaleur est élevée à quatre-vingt-seize degrés. Elles surgissent avec force du haut des cônes formés par le calcaire que ces eaux entraînent avec elles. Sur le vaste terrain d’où elles sortent , on voit une quantité prodigieuse de cônes, à peu près de la même forme, mais de
hauteurs différentes, qu’elles ont formés et abandonnés pour aller en former d’autres à côté , lorsque leur force centrifuge n’est plus assez grande pour les pousser jusqu’au haut de cette espèce de tuyau qu’elles se forment elles-mêmes.
Ce sont vraiment tout autant de petits Vésuves, qui , au lieu de vomir des tourbillons de flammes , et des laves brûlantes de soufre et de bitume , rejettent avec impétuosité des flots d’eau bouillante et de fumée. En retombant du haut de ces cônes , ces eaux forment des cascades difficiles à décrire. D’abord, ces cônes ont la blancheur de l’albâtre $ et la nappe d'eau qui se précipite de leur sommet, ou cratère , et roule gracieusement sur leurs flancs , ressemble à du nacre liquide , et les gouttes qui en jaillissent , à des perles brillantes que les rayons du soleil viennent encore nuancer de différentes couleurs. Quelques-unes de ces singulières pyramides sont formées d’un sédiment, ou calcaire, d’un rouge écarlate 5 alors, les gouttes d’eau qui coulent sur ce rouge vif comme de petites globules d'émail, produisent un effet vraiment magique. Le sol est brûlant autour de ces sources, et une chaleur excessive est répandue dans toute cette atmosphère.
En remontant un peu un petit ravin qui est au bas de ces sources chaudes , on en trouve d’autres qui sont très- fraîches ^ et qui forment un petit ruisseau dans lequel se jettent ces eaux chaudes. Au fond de ce ruisseau , on voit nager quantité de petits poissons , vivant ainsi sous l’eau chaude , qui , étant plus légère que l’eau froide , reste à la surface.
On peut donc véritablement pêcher dans ce ruisseau des poissons tout cuits , cJest-à-dire qu’il est très-facile de les faire cuire avant de les retirer de l’eau. On n’aurait qu’à les tenir quelque temps au bout de la ligne , à la surface où se trouve l’eau chaude ; ou mieux , les faire suivre , en les tirant toujours au bout de la ligne, la cascade d’eau chaude jusqu’au cratère d’où elle sort avec ses quatre-vingt-seize degrés de chaleur; on aurait certainement des poissons fort bien bouillis.
Les Arabes ont une légende sur Hammam-Meskoutine qui est vraiment curieuse. En voyant ces cônes merveilleux , dont quelques-uns , vus de loin , ressemblent assez aux Arabes couverts de leur grand burnous blancs, avec leur capuchon
pointu , ils se sont imaginés que c’étaient , en effet , plusieurs familles arabes qui étaient venues en ce lieu pour assister à un mariage entre un frère et une sœur (chose horrible que la loi de Mahomet défend expressément), et que Dieu, irrité de ce mariage, avait changé les mariés, tous leurs parents , et toute l'assistance , en statues de sel ; car la matière de ces cônes ressemble assez à du sel. Ces bons Arabes ne manquent pas de vous dire, en vous montrant deux cônes assez rapprochés : « Voilà le marié et la mariée. » Ceux qui les suivent de plus près, et qui sont plus gros que les autres, sont les pères et mères des mariés $ et les autres, plus petits, sont les enfants qui étaient venus à ces noces maudites avec leurs parents. Nos spahis, ou cavaliers arabes, qui nous accompagnaient, croient cela très-sérieusement.
On voit aussi , là , des restes très-grandioses de constructions romaines. C’était un vaste et magnifique établissement de bains d’eau thermale , très-fréquenté par les Romains, qui y venaient de fort loin. Ces bains enchantés méritent vraiment leur nom. Je ne crois pas qu’il existe en Afrique, peut-être dans le monde entier, quelque chose de
si curieux, de si extraordinaire. Comme souvenir de ces lieux , jJai pris un morceau du calcaire dont les cônes sont formés, et j’ai coupé une branche sur ces beaux lauriers-roses qui poussent à une hauteur prodigieuse sur les bords de ce petit ruisseau dont je viens de vous parler* Ce ruisseau se jette tout près de là dans l’Oued-Zénati, dont j’aurai encore à vous parler.
Nous quittâmes Hammam-Meskoutine, tous enchantés de ce que nousavions vu. Nous traversâmes de hautes collines et de profondes vallées, ombragées par des bois de haute futaie et de belles plantations d’oliviers. Nous voilà au pied du Djebel-Âkba (mont Akba) qu’il faut gravir. A un tiersdeîa hauteur de cette montagne, nous trouvâmes un vaste plateau sur lequel était située la ville d’Announah, à deux lieues d iïammam-Meskoutine. Sa position est magnifique; de là on jouit d’un très-beau point de vue. Au nord , la vue plonge sur la riante vallée que nous avions suivie et au milieu de laquelle on voit serpenter au loin la rivière de la Seybouse. Au delà de cette vallée^ et toujours dans la même direction, on voit, par delà de petites collines, lelacFctzara ; dans le lointain les montagnes
de Bône , et tout à fait à l’horizon on aperçoit les montagnes des Enoug. Un peu au nord-est, et tout près de là , on voit le versant sud-est de la montagne Ma-Ounah, derrière laquelle est Guelma. Ce versant a un aspect très-sauvage, on dit qu’il y a là beaucoup de panthères et de lions. Au sud , s'élève le Rciz-el-Jkba (sommet du mont Akba).
Les ruines de cette ville d’Announah, qui occupent, comme celles de Calame , une très-grande étendue de terrain , sont les mieux conservées que j’aie vues en Afrique jusqu’à présent. Outre des pierres tumulaires , des inscriptions , des colonnes en marbre d'une grosseur prodigieuse , nous y avons vu , encore debout , trois arcs de triomphe , ou portes, très-peu dégradés. Mais ce que nous avons admiré de plus précieux et de plus intéressant , c’est une petite église chrétienne dont la voûte seule et quelques pans de mur de côté sont tombés. La façade est restée intacte ; on y voit une croix gravée au-dessus de la porte d’entrée. Dans l’intérieur on aperçoit, dans les décombres,, des restes de pilastres, de colonnes et de beaux chapiteaux en marbre blanc. J’ai fait le croquis, et j’ai pris toutes les dimensions de ce temple chrétien , le
seul, avec celui de Constant ine , que nous ayons trouvé en Afrique. J’ai aussi esquissé les trois arcs de triomphe. Je vous enverrai tous ces croquis avec les différentes inscriptions que j’ai recueillies dans les endroits par où j’ai passé : vous pourriez en faire faire des lithographies que vous donneriez aux amateurs. J’ai voulu emporter avec moi un petit morceau de corniche en marbre blanc de cette église d’Announah.
Lorsque l’on quitte Announah, l’aspect du pays change totalement. Cette ville semble être la limite qui sépare le pays fertile et habité d’avec les contrées arides et désertes. Nous montâmes presqu’à pic jusqu’au Raz-el-Akba. Arrivés sur ce sommet, nous nous reposâmes un instant, sans mettre pied à terre, à l’ombre de quelques figuiers, le seul bois , le seul oasis que nous devions trouver jusqu’à Constantine, qui est encore à vingt lieues de là. Il y avait en cet endroit une petite fontaine ; on nous apporta un peu d’eau dans un pot de terre pour étancher un peu la soif qui nous dévorait. Pendant ce temps- là , des Arabes d’un petit douar situé sur ce sommet nous apportent du couscous et du lait. Nos spahis seuls en prirent un peu. Ce
douar est aussi le seul que nous rencontrerons jusqu’à Constantine.
En passant dans ce douar, je jetai , de dessus mon cheval , quelques médailles de la sainte Vierge, auprès de ces quelques tentes... en priant cette bonne Mère de prendre en pitié ces pauvres gens , et d’être elle-même le missionnaire de ce pays où nous ne faisions que passer.
Après avoir franchi le Haz-el-Akba , nous descendîmes le versant sud de cette montagne au pied de laquelle nous retrouvâmes l’Oued-Zen&li que nous avions quitté à Hammam-Meskoutine ; nous le laissâmes encore à notre gauche pour le retrouver plus tard à Sidi Tam-Tam , où nous arrivâmes le soir au coucher du soleil, après avoir traversé d’immenses et solitaires vallées. Nous passâmes la nuit à ce camp de Sidi Tam-Tam , auprès duquel quelques Arabes sont venus placer leurs tentes pour être protégés contre des tribus voisines qui leur sont hostiles.
Le lendemain, vendredi 11 , nous partîmes de Sidi Tam-Tam, et nous cheminâmes sur la rive
gauche de l’Oucd-Zénati. Cette rivière coule au pied d’une chaîne de montagnes derrière laquelle (à l’Est) sont les Haractas , peuples voisins des Ilennenchahs , dont je vous ai parlé. Les Haractas sont aussi une tribu des plus grandes, des plus puissantes et des plus guerrières de ce pays. Ils habitent, comme les Hennenchahs leurs voisins , dans les plaines les plus vastes et les plus riches de la Numidie. Ils viennent de payer, cette année, 80,000 fr. d’impôts à la France. C’est le fameux Kaïd-Aly , un de nos meilleurs et plus dévoués amis de Constantine, qui est lekhalifat des Haractas.
Ces vallées découvertes et nues que parcourt l’Oued-Zénati , et que nous avons suivies dans toute leur étendue , étaient aussi, autrefois , habitées par une grande tribu appelée les Quled-Zénati (les enfants de Zénati).
Maintenant, c’est un vrai désert 5 on n’y trouve pas un arbre , aucune verdure ; on n’y rencontre d’autres êtres vivants que quelques rares petits oiseaux qui semblent s’être égarés dans ces vastes solitudes. A six lieues au delà de Sidi Tam-Tam , nous laissâmes enfin cette rivière qui est souvent
sans eau, dans ces cantons-là^ au pied d’une montagne qu’on appelle Raz-Zénatî.
Tagzah , l’ancienne Tagasle , patrie du grand saint Augustin , n’est qu’à huit lieues de là , au sud. Nous eûmes le regret de ne pas pouvoir y aller , parce que nous ne pouvions raisonnablement pas exiger de notre escorte, déjà si harassée de fatigue , qu’elle se détournât autant de la route ordinaire de Constantine , qui tourne à l’ouest , pour nous accompagner dans ce saint pèlerinage. Et puis , comme le pays n’était pas sûr en ce moment, c’eût été véritablement nous exposer. On nous avait même avertis, la veille , que des Arabes avaient poursuivi, ce jour-là même, nos spahis chargés delà correspondance de Constantine, et qu’ils pourraientbien nous attaquer nous-mêmes. Par précaution , on doubla notre escorte.
Nous voilà arrivés à Moeris, à sept lieues de Constantine. Mœris, qui n’a d’autre ressemblance avec le fameux lac Mœris en Egypte, que le nom , n’est autre chose qu’un petit ruisseau qui coule au milieu de ce désert sec et aride. Aucun arbre ne l’ombrage , il n’y a pas même de la verdure sur ses
bords. C’est là qu'on fait une grande halte pour déjeuner. A peine avions-nous mis pied à terre, que nous vîmes paraître, sur la crête de la montagne que nous venions de traverser, plusieurs Bédouins à cheval et armés. En voyant notre escorte aussi imposante, ils n’osèrent pas nous approcher; ils restèrent seulement là en observation. Mais nos ardents spahis s’élancèrent aussitôt sur leurs chevaux et chargèrent au galop sur ces Bédouins. Quelques-uns prirent la fuite; deux ou trois mirent bas les armes ; on les laissa généreusement aller rejoindre leurs camarades, fl était midi. Le soleil était ardent, nous ne pûmes pas rester longtemps sur ce sol brûlant. Nous nous remîmes en route pour ne plus nous arrêter qu’à Constantine.
A quelque distance de Mœris , nous trouvâmes le Bou-Mersoum , rivière qui se jette dans le Rummel, aux portes de Constantine. Toujours la même solitude jusqu’au Somha. Le Somha est un monument romain qu’on croit être un grand mausolée. Il est très-bien conservé ; il se compose de deux tours carrées , réunies au bas par plusieurs gradins assez élevés. Il est situé sur le haut d’une montagne d’où on aperçoit Constantine, qui en est encore éloi-
g née de près de trois lieues. Enfin, à la chute du jour, nous arrivâmes, harassés de fatigue, à cette ville que j’aime tant.
Nous trouvâmes Constantine presque dégarnie de troupes françaises, et les indigènes dans l’inquiétude et dans l’attente des résultats de l'invasion des troupes d’Abd-el-Kader dans leur province. Le général était parti quelques jours avant notre arrivée avec tout ce qu’il avait pu réunir de troupes , pour tenir tête à l’orage, et le conjurer avant qu’il eût étendu plus loin ses ravages. Le fameux cheik-elarab , le khalifat Ben-ham-la-Honi ^ et Bou-Akas , le vieux khalifat de la Medjanah , sont avec le général, en sorte que nous ne trouvâmes à Constantine aucun de nos Arabes de distinction. Néanmoins, ceux qui restaient rendirent à Monseigneur les plus grands honneurs. Le conseil municipal, composé des dix principaux Arabes de la ville, vint dès le premier jour lui présenter ses hommages.
Pendant les dix jours que Monseigneur passa à Constantine, les notables Arabes de la ville lui firent une espèce de cour. Il fallut aller diner tour à tour chez le fameux Kaïd-Aly , puis chez le Ha-
kem, ensuite chez Sala-Bey, le fils d’un ancien Bey de Constantine qui fut comme le père de toute cette immense province , et dont la mémoire est en vénération dans tout le pays. Chaque jour, c’étaient de nouvelles invitations à diner de la part des Arabes. Le vieux Cadi et le grand Mufti, désespérant de pouvoir avoir Monseigneur à manger chez eux, lui envoyèrent un diner au palais où il étaitlogé avec nous. Monseigneur ne put pas se dispenser pourtant d’aller prendre le café chez quelques notables Arabes de la ville , entre autres chez le grand Cadi. Une députation de Juifs vint aussi l’inviter à aller à une de leurs réunions. Mais le grand Cadi des Arabes fit plus ; il rassembla un jour tous les autres Cadis, les Muftis, les Ulémas, Lakdars, etc., tous les chefs des mosquées , et pria Monseigneur de les recevoir chez lui, au palais, et de présider leur assemblée. Là, ils soumirent à Monseigneur des questions du plus haut intérêt, et tout ce qui regardait la moralité et le bien-être des Musulmans... Ils protestèrent tous qu’ils s’en tiendraient à ses décisions , qu’il était l’envoyé de Dieu , et qu’ils le regardaient comme leur père à tous.
D’autres Arabes marquants venaient aussi lui
parler des intérêts du pays , et lui confier leurs intérêts particuliers , lui demandant ses conseils et sa protection. Enfin , d’autres lui offraient leurs enfants pour qu’il les fit élever dans son petit séminaire d’Alger,
Monseigneur parla au hakem (gouverneur de la ville) du projet qu’il aurait de fonder à Constantine une maison d’asile pour les orphelins arabes des deux sexes ^ sous la direction des religieuses. Il lui demandait si , dans le cas où ces enfants , élevés ainsi sous la tutelle de la religion catholique, avaient quelques désirs d’embrasser cette religion qui leur aurait servi de mère , ce serait, dans l’esprit des Arabes, un obstacle à la fondation de cet établissement.On lui répondit que cela n’offrait pas la moindre difficulté; que Monseigneur pouvait établir, quand il voudrait, cette maison d’asile; que dès le lendemain elle serait remplie , et que personne ne s’opposerait à ce qu’on fit tout ce qu’on voudrait de ces enfants. Vraiment ces dispositions des habitants de Constantine ont quelque chose d’extraordinaire, d’admirable. Je persiste à croire que Dieu a de grands desseins de miséricorde sur ce bon peuple.
Monseigneur fit aussi des visites à quelques notabilités arabes, en particulier au grand cheik, ou chef delà religion musulmane de tout ce pays. C’est le père du hakein , ce respectable vieillard dont je vous ai parlé dans mes premières lettres; il fallut aussi prendre le café chez lui.IlregardeMonseigneurcommele chef suprême des religions dans toute l’Algérie, ou , si vous le voulez, comme le ministre des cultes.
Je ne vous parle pas de l’honorable et cordiale réception que firent à Monseigneur toutes les autorités militaires et tous les officiers qui restaient à Constantine. Messieurs les fabriciens et les autres notables colons vinrent aussi avec empressement lui présenter leurs hommages. C’était vraiment pour tous une fête de famille. Monseigneur fit faire la première communion à quelques enfants catholiques qu’il confirma ensuite. Il bénit aussi une chapelle que la reine fait ériger dans l’église de Constantine en l’honneur de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Enfin , notre saint évêque a bien voulu promettre de faire distribuer chaque semaine pendant quatre a cinq mois mille pains de deux sous aux pauvres indigènes de Constantine. Voilà qui ne manquera pas de faire bénir notre sainte religion par ces pauvres infidèles.
Nous fîmes plusieurs courses dans la ville et hors la ville pour explorer les antiquités : nous voulûmes visiter une dernière fois l’église antique que Constantin fit bâtir sur l’emplacement de ce beau temple dont je vous ai parlé. Cette église est bien plus grande que celle que nous avons trouvée à Announah. J'en ai aussi fait le croquis, et j'ai pris toutes ses dimensions , afin que nous puissions dire au moins ce qu’elle était, puisque Monseigneur n’a pas pu obtenir qu’on la conservât. Le génie militaire l’a déjà démolie en partie 5 elle doit l’être entièrement d’après le plan qu’il a tracé dans cet emplacement pour la construction d’un hôpital militaire et d’une caserne.
Un capitaine , attaché à la commission scientifique d’Afrique , nous a montré un monument bien précieux pour l’iiistoire de notre sainte religion à Constantine dans les temps anciens 5 ce monument avait échappé à nos premières investigations. C’est une inscription gravée sur le roc vif, tout près de l’endroit où leRummel s’engouffre dans les rochers sous les murs de Constantine. Cette inscription porte en substance , que ce lieu est consacré par le martyre de Marianus et de Jacobus, et que
ceux qui connaissent ces noms veuillent bien sc cap peler deux devant le Seigneur.
J’ai trouvé dans Godescard l’histoire du martyre de ces deux saints. D’après cet auteur, saint Jacques et saint Marien ne seraient pas morts à Constantine même , mais à Lambèse qui en est à douze lieues 5 néanmoins, il est constant que ces deux saints furent arrêtés près de Constantine dans un lieu appelé Mugas, et qu'ils y souffrirent d’horribles tortures. Or , ce Mugas , ce sont les grottes du Mansoura dont je vous ai parlé dans une précédente lettre écrite de Constantine l’année dernière, où je vous disais que ces grottes avaient dû servir de retraite aux chrétiens. C’est précisément au-dessous de ces grottes, dans le ravin du Rummel , que se trouve cette inscription. Il est évident que c’est comme souvenir et pour consacrer la mémoire de ces premiers tourments, dont parle Godescard , qu’on fit souffrir en cet endroit à saint Jacques et à saint Marien , que cette inscription a été faite.
Pour les saints évêques Agape et Secondin, que saint Jacques et saint Marien avaient rencontrés
dans cette retraite de Mugas, c’est à Constantine même qu’ils souffrirent le martyre avec saint Emilien et les saintes vierges Tertulla et Antoinette, ainsi qu’une femme et ses deux entants jumeaux. Les saints Jacques et Marien étaient restés à la prison de Cyrta (Constantine) pendant qu’on faisait mourir tous ces martyrs, on les en fit sortir pour les conduire à Lambèse , où ils eurent la tête coupée le G mai de l’année 259, durant la persécution de l’empereur Valérien. Les saints de Cyrta (Constantine) avaient reçu la couronne du martyre quelques jours avant. Ces derniers sont cités dans le martyrologe romain , le 29 avril , et les deux premiers , le 30.
Comme il y a beaucoup de lettres effacées dans F inscription , il est possible qu’il y soit parlé des martyrs de Cyrta... Je l’ai copiée, du reste, trèslidèlement. Je la joindrai à la collection de croquis que je vous enverrai. Je pourrai vous donner aussi, dans ma prochaine lettre, une notice assez détaillée sur cette ville de Lambèse, la plus grande et la plus importante ville de la province après celle de Cyrta.
J’oubliais de vous dire que nous avons été visiter les immenses citernes qu’on savait devoir exister à Constantine, mais que l’on n’avait pu encore découvrir. Elles ont été retrouvées au mois de mai dernier. Elles sont au nombre de soixante, et c’est bien l’ouvrage le plus gigantesque, le plus prodigieux que j’aie vu en ce genre. Je ne pourrais vous préciser leur profondeur ou plutôt leur hauteur , parce que nous les avons vues d’en bas 5 comme Conslantine est bâtie en pente , le fond de ces ci-* ternes se trouve de niveau avec une rue qui est elle-même une des plus élevées de la ville , c’est vous dire que ces citernes sont tout à fait au haut de la ville. Leur hauteur m’a paru être à peu près de vingt-cinq mètres. Leurs murs en béton ont plus de cinq mètres de largeur. On reconnaît bien encore là la puissance et la grandeur romaines.
Enfin ^ nous quittâmes tous à regret Constantine , le mercredi matin ^ 23 septembre , pour nous rendre à Philippeville. Rien de remarquable sur cette route que j’ai déjà parcourue tant de fois. Monseigneur a été reçu dans tous les camps par où il a passé avec les plus grands honneurs de la part des officiers et des soldats. Ils paraissaient tous heureux de
voir un évêque au milieu d’eux, partageant, en quelque sorte, leurs fatigues et leurs dangers.
Nous arrivâmes à Philippeville, le jeudi 24. Monseigneur ne put y rester que deux jours au grand regretde l’armée et de tous leshabitants de cette ville. Il les consola un peu avant de les quitter, en bénissant solennellement le terrain, et posantla première pierre d’une église qiùon va bâtir à Philippeville. Comme â Bône, cette église sera sous l’invocation du Sacré- Cœur de Marie. Ce fut le même empressement, pour cette belle cérémonie, à Philippeville qu’à Bône. C’était aussi le même besoin. Je crois vous avoir dit que , depuis plus de quinze mois, c’est un tout petit magasin d’entrepôt qui sert d’église à Philippeville, dont la population, presque toute catholique, s’élève à plus de 3, 500 âmes. Monseigneur, ici comme à Bône, a pris l’initiative des dépenses, pour la construction de cette église; il a promis 25,000 fr. pour faire commencer les travaux.
Ce jour-là même , Monseigneur sJembarqua sur le bateau à vapeur qui retournait de Bône à Alger, où l’appelaient des affaires urgentes qui nécessitaient sa présence dans sa ville épiscopale. Pour moi , je
suis resté à Pli ilippevi lie pour me rendre, delà, partout où les intérêts de la religion et le salut des âmes de la pr ovince m’appelleront.
SUCIIET ,
Vie . gén.
Plûlippeville , 6 novembre 1840.
Mon cher ami ,
Je pars dans quelques jours pour Constantine , où je compte rester au moins trois ou quatre mois. CJest là que vous voudrez bien m’adresser vos lettres jusqu’à ce que je vous donne une autre adresse. J’y vais pour y établir une mission permanente avec deux bons missionnaires qui vont venir m’y rejoindre incessamment. L’un d’eux nous arrive tout exprès des missions du Levant, et sait trèsbien parler l’arabe. Nous voilà bientôt en mesure
de faire quelque chose de solide et de suivi dans ce pays où nous n’avons , pour ainsi dire, été jusqu’à présent que comme en éclaireurs, pour reconnaître le terrain. Nous pourrons maintenant parcourir un peu en apôtres les provinces de Bône , de la Calle, de Guelma (Calame) , de la Medjana (Milève ou Mila) 5 puis la belle province de Constantine , ensuite l’antique Lambèse et le désert de Sahara qui l’avoisine. Voilà un bien vaste champ. Voilà une œuvre immense que nous allons commencer. Priez Dieu delà bénir, et de soutenir, de diriger, d’embraser de zèle les ouvriers qui l’entreprennent en son nom et pour sa gloire.
Ce qui me rassure et m’encourage, c’est que cette mission ne sera pas tant la mienne que celle des bons , des saints , des habiles ouvriers que Ton m’envoie. Je n’aurai qu’à leur montrer le champ , et eux le cultiveront. Je vous mettrai au courant des travaux de cette mission. Encore une fois, priez et faites prier toutes les bonnes âmes, toutes celles à qui vous pourrez nous recommander, pour le succès de cette mission.
Le courrier part , je n’ai que le temps de tous renouveler tous les sentiments de ma respectueuse et bien vive amitié.
Votre vieil ami
SUCI1ET ,
Vie. gén. cï Alger.
M. Laudemann , curé de Gonstantine , va en France, à Paris, pour donner suite à son ancien projet de colonisation chrétienne de l’Afrique.
Conslantinc, 8 février 1841.
Mon respectable ami ,
Je reprends maintenant la suite de mon journal. Le dernier se terminait, je crois, à Philippeville, au 2G septembre dernier, jour du départ de Monseigneur pour Alger. Je restai dans cette ville jusqu’au 11 novembre suivant. Le curé étant malade alla passer plus d’un mois à Conslantine, pour y respirer le bon air. Pendant ce temps, je demeurai seul chargé des fonctions pastorales. Cette ville, toute nouvelle quand j’y passai il y a près de deux ans, nJavait que quelques colons qui
I logeaient dans des baraques ou des cabanes en feuillages ; maintenant on y compte plus de trois mille cinq cents habitants de différentes nations*
Les baraques disparaissent tous les jours pour faire place à de belles maisons bâties en pierre. 11 y a même, dit-on, un ordre de l’autorité supérieure pour qu’il n’y ait plus que des maisons en pierre dans les principales rues.
Les hôpitaux militaires contenaient , à cette époque encore* plus de douze à treize cents malades; leur visite quotidienne prenait la moitié de mon temps. Je ne vous parle pas de mes consolations dans ce genre de ministère ; on ne peut rien désirer de plus... Mais aussi ce sont les seules; car, du côté des colons, pitié, pitié, profonde misère !.. Je voudrais avoir le temps de vous faire un tableau de ce qu’on appelle colons d'Afrique , et vous jugeriez de ce que peut être notre saint ministère au milieu de cet épouvantable chaos. Â Philippeville, il n’y a que des colons; on ne voit d’indigènes que ceux qui viennent , en petit nombre , apporter quelques denrées au marché, puis quelques pauvres Biscris ou enfants de Biscarah et du désert , qui sont, avec les Maltais , les portefaix du port. Notre population catholique se compose, en suivant l’ordre du plus grand nombre , de Français , de Maltais , d’Espagnols-Mahonais , d’Italiens
et d’Allemands. Vous savez que ce n’est pas ce qu’il y a de plus sain, dans ces différentes nations, qui vient en Afrique. Ceux qui n’ont aucun intérêt à quitter leur pays natal n’y viennent pas. Quoi qu’on en dise, il en coûte toujours beaucoup de s’expatrier. 11 faut, dans les prêtres^ une foi vive, un zèle ardent, une abnégation complète; enfin une vocation tout apostolique. Toute autre vue rendrait le prêtre en Afrique bien malheureux. Et dans ce qu’on appelle colons , il faut ou quelques circonstances malheureuses , indépendantes de leur volonté , quelques violentes secousses, quelques désastreuses tempêtes qui les arrachent du sol natal , et les transportent , les transplantent dans cette terre inculte et sauvage où ils s’étiolent nécessairement et meurent bien souvent de chagrin ou de misère. Ou bien , ce sont des têtes exaltées, des esprits inquiets qui ne sont bien qu’où ils ne sont pas ; des jeunes gens qui aiment la nouveauté, la vie aventureuse; des hommes imprudents , dévorés du désir d’accroître rapidement leur fortune, et qui veulent s’enrichir à tout prix; des hommes dont la probité et la délicatesse ne sont qu’un problème, ou qui ont quelques mauvaises affaires à rétablir. Ceux qui
n’ont rien à perdre dans la patrie , parce qu’ils y ont gaspillé leur existence, qu’ils Font traînée dans la boue, qu’ils ont tout perdu , foi, vertu , honneur, réputation , biens , etc. 5 ceux enfin que la* société européenne a rejetés de son sein , ou qui se sont fait justice à eux-mêmes en s’en séparant, et qui croient pouvoir continuer ici leurs désordres avec plus de liberté, à la faveur de cet horrible pêle-mêle de tout ce qu’il y a d’impur dans toutes les nations du monde. Voilà ce que sont ces différentes populations qui semblent s’être donné rendez-vous sur le sol africain.
Il y a pourtant d’honorables exceptions : quelques familles honnêtes, chrétiennes même, que le désir de sVnrichir par des moyens légitimes, ou que d’honorabîes infortunes ont amenées sur cette terre étrangère; quelques personnes enfn qui se conservent fidèles, comme Tobie et Daniel , au milieu de ces peuples sans foi, je dirai près-** que sans Dieu 5 ou qui , comme les enfants dans la fournaise, restent intacts au milieu de ce foyer de vices et de corruption.
Vous voyez que tous ceux qui habitent F Al-
gérie ne sont pas , pour le présent , dans un état normal. Ce sont différents éléments qui ont été déplacés, qui se remuent, s’agitent en tous sens , qui sont dans une sorte d’effervescence , d’ébullition, en attendant qu’ils se fondent, se refroidissent et se consolident en une masse homogène. Ce sont des atomes qui tourbillonnent dans l’espace pour former un monde 5 il faut des formes, des combinaisons à l’infini , pour qu’ils puissent s’accrocher et former un tout. Or , qui pourrait ne pas comprendre que la religion a de la peine , en ce moment, à dominer par sa voix , forte et puissante pourtant , ce bruit du choc de tant d’intérêts divers , de tant de passions mauvaises , et à imprimer à ce mouvement une salutaire et heureuse direction? Qui ne comprendra pas facilement que cette disposition actuelle des esprits et des cœurs n’est pas favorable à cette religion sainte qui demande essentiellement le calme et le repos de l’âme, pour être goûtée et pratiquée ? J’avais cru pourtant que je rencontrerais , en Afrique, quelques-uns de ces cœurs qui , dégoûtés de la patrie où ils n’avaient trouvé, hors de la religion, que mécomptes , déceptions , chagrins, tortures en tout genre , seraient venus chercher dans un
monde nouveau, quelque diversion au moins à leurs souffrances , et, n’y ayant trouvé qu’ aridité , solitude, abandon, se seraient jetés, de guerre lasse , dans le sein de cette religion qui leur promet le repos, qui les aurait devinés , compris , qui serait allée au-devant d’eux, leur aurait ouvert avec tendresse ses bras maternels, leur aurait prodigué les consolations quelle a pour chaque peine... Eh bien! depuis deux ans, je n’ai pas encore pu trouver de ces cœurs-là , malgré tout le zèle que j’ai mis , ce me semble, à les chercher, à les découvrir*
Vous comprenez maintenant un peu la cause de ce fond de tristesse , de ces plaintes étouffées que je laisse quelquefois entrevoir ou entendre dans mes lettres.
L’une de mes consolantes occupations à Philippeville fut encore de préparer à la première communion des enfants que le bon curé avait déjà instruits avec zèle, pendant une partie de l’année. Le jour de la Toussaint , j’eus le bonheur de les conduire à la sainte table 5 ils étaient douze, tant garçons que filles, en nombre égal.
C’est la première fois que cette touchante cérémonie avait eu lieu sur ce coin de la terre d’Afrique , depuis plus de mille quatre cents ans que Reusicada chrétienne n’était plus. Cette angélique fête, h laquelle présidait Marie, la patronne de Philippeville , et à laquelle assistaient tous les saints du ciel, causa une joie universelle. Presque toute la ville voulut y assister et semblait heureuse du bonheur de ces enfants. Le soir après vêpres, nous fîmes avec ces chers enfants une procession hors de l’église , dans les rues de la ville et sur les bords de la mer , en chantant les litanies de la sainte Vierge. La foule s’était rendue à l’église comme au matin; un grand nombre d’hommes, Italiens et Maltais et quelques Français., se rangèrent spontanément en procession à la suite de ces enfants , et unirent leurs voix aux nôtres pour invoquer Marie , la reine des anges , le refuge des pécheurs et la douce étoile de la mer. Les femmes, dont la plupart tenaient leurs petits enfants par la main ou les portaient dans leurs bras , suivaient en foule par derrière. C’était un saint enthousiasme.. En rentrant dans l’église , je ils la cérémonie de la rénovation des promesses du baptême et la consécration à la sainte Vierge. C’était comme en
France, à Tours, un beau jour de première communion !.. Je terminai par la distribution des prix et des souvenirs de première communion. Parmi les filles, il n’y avait qu’une seule Française.
Pendant les courts instants que me laissait l’exercice de mon ministère , je m’occupais à rédiger un martyrologe des saints de l’Algérie , et à continuer une histoire de la Numidie , à laquelle je travaille depuis que je suis en Afrique. J’allais quelquefois sur les bords de la mer, ma promenade favorite , où je parcourais les ruines, dont ce sol est couvert, pour chercher quelques médailles ou pour transcrire quelques nouvelles inscriptions qu’on découvre tous les jours dans les fouilles que le génie militaire ou l’administration des ponts et chaussées font faire sur l’emplacement de l’ancienne Rusicada. Je poussai quelquefois mes invesiigations dans la campagne, à travers les rochers et les bois, où j’ai souvent découvert d’importantes ruines. Le bon curé vient de m’écrire que, depuis mon départ, un capitaine du génie vient de trouver, dans une espèce de chapelle que j’avais moi-même découverte , aux environs de Philippe-
ville , une inscription qui prouverait que ces ruines , très-bien conservées , ont été une chapelle dédiée à Marie , mère cle Dieu . Les habitants du pays appelaient ces ruines , la maison de la dame du maître . J’espère que l’autorité nous permettra de rendre cette précieuse chapelle à sa première destination. Je continuai, un jour , ma promenade bien avant dans la plaine , jusque sur les bords charmants d’une rivière qu'on appelle Saf-Saf , à trois quarts de lieue de la ville ; on ne pourrait, sans courir quelques dangers, aller plus loin de ce côté. Je trouvai là , dans un endroit solitaire, près de la rivière, entre deux frênes touffus, la tombe d’un jeune médecin français, qui était à la pêche en cet endroit, et qui fut assassiné par les Bédouins, il y a quelques mois. Je plaçai une petite croix sur ce tombeau que la mère ou l’ami du pauvre jeune homme ne viendra jamais visiter... Puis je m'agenouillai, et priai pour le repos de son âme...
En revenant^ je passai devant les ruines imposantes de ce cirque dont je vous ai déjà parlé. Je m’assis un instant sur un de ses gradins; je
pris mon crayon, et j’écrivis ces rimes sur mon calpin.
Quand se renouvelaient, dans ce vaste hyppodrome.
Les spectacles sanglants de la superbe Rome ,
On voyait, sur ces bancs, d’avides spectateurs Applaudir avec joie à ces gladiateurs.
Qui volaient au combat avec le plus d’audace, Souriaient aux tourments, et mouraient avec grâce...
Paisible voyageur, assis sur ces débris,
J’écoute... Je regarde... Aucune ombre, aucun cris...
Au milieu de l’arène, un torrent fangeux roule,
Et de ses murs rongés le dernier pan s’écroule.
11 se présenta une occasion extraordinaire qui me fit découvrir aussi un très-grand nombre de médailles antiques. On avait entassé beaucoup de décombres auprès d’une ancienne digue romaine qui longe la mer 5 une affreuse tempête, qui dura trois jours , poussait avec violence des vagues furieuses contre ces décombres qu’elles entraînaient en se retirant , et laissaient à découvert une quantité de médailles. Quand la mer fut calme , j’allai avec des hommes et des enfants , que je payais ,
ramasser ces médailles ; j’en recueillis plus de cinq cents de différentes grandeurs et de différentes époques. Cette tempête arriva en même temps que les inondations de Lyon. On fut obligé d’enlever les planches du débarcadère pour qu’elles ne fussent pas emportées par les flots. On eut à déplorer , à Stora , la mort d’un pauvre marin italien, qu’une vague broya contre un rocher, après avoir fait chavirer la barque qu’il montait avec deux autres matelots , dont l’un d’eux eut la jambe cassée. J’allai , le lendemain à Stora , faire enlever le corps qui gisait sur la plage déserte , et je le fis enterrer sur le liane de la montagne , dans un bosquet de myrtes et de figuiers. Deux de ses camarades le portaient sur deux branches d’oliviers 5 je les précédais en récitant les prières des morts, auxquelles ces braves gens répondaient en pleurant.
Faut-il vous dire encore que pendant le mois d’octobre plusieurs fois les Bédouins vinrentpendant la nuit, tirer des coups de fusil jusqu’au milieu de la ville, et commirent plusieurs assassinats, entreautres celui d’un officier qu’ils tuèrent à 10 heu-
res du soir , presque au milieu de la ville , à la porte de sa baraque. Dans une autre tentative d’assassinats et de vols , on surprit ces malheureux Bédouins, on en tua un sur la place 9 sa tête fut placée le lendemain au bout d’une pique, et exposée auprès de ce qu’on appelle la Porte de Constantine . Dans ces jours- là, d’après un ordre du commandant supérieur du camp , on alla détruire toutes les broussailles qui garnissaient les mamelons qui entourent la ville , et qui servaient de retraite aux Bédouins. Cet ordre met tout le monde en mouvement 5 soldats et colons grimpent avec ardeur sur la montagne , comme s’ils montaient à l’assaut ; les hauteurs fourmillent de travailleurs ^ la hache , la pioche ou la serpe au poings en un instant la montagne est dépouillée , et on voit rouler de son sommet d’énormes charges de bois de myrtes et de caroubiers.
Le jour de St-Martin , de glorieuse et toujours chère mémoire , après avoir eu le bonheur de célébrer la sainte messe pour que le bon Dieu daigne bénir les courses et les travaux d’un pauvre ancien missionnaire de St-Martin , je quittai Philippeville, et je m’acheminai vers Constantine, pour
commencer cette nouvelle mission dont je vous ai déjà parlé. Le jour commençait à poindre, la caravane se met en marche 9 tout le monde se presse, s^agite: mais cette foule était aussi aride pour moi que le désert que nous allions traverser : on se réunit par groupes de la même nation, chacun avec ses connaissances , ses amis : et moi je restai seul. .. Le prêtre n’a pas de connaissances, d’amis sur cette terre étrangère. Cette sorte à' isolement me fit d’abord mal , et mon cœur battait bien fort , j’y portais machinalement la main pour comprimer ces battements , et ma main se posa sur mon petit crucifix d’ébène et sur la médaille de la bonne Marie immaculée. Je saisis vivement ces précieux objets, et les sortis de mon sein , je les pressai avec émotion, et, il me semble, avec amour sur mes lèvres : et je me disais : voilâmes amis à moi., . c'est ma compagnie... ceux-là ne seront pas seulement avec moi pendant ce voyage, mais ils ne me quitteront jamais ; ils sont bons, ils sont dévoués , ils sont fidèles, puissants 5 oh ! ne suis-je pas plus heureux que ceux-ci ! Ce qui avait ainsi disposé mon âme à la tristesse c’était ce voyage môme , la comparaison que je faisais de cette seconde mission de Constantine, mission de douleur ( une bête cruelle avait fait tant
de ravages pendant mon absence de quatorze mois dans ce premier champ que le père de famille m’avait donné à cultiver sur cette terre infidèle! ) avec ma premier émission y toute de joie et d'espérance.
Le voyage fut heureux , la physionomie de notre caravane me récréa un peu : rien de plus bizarre , de plus pittoresque qu’une caravane dans ces pays montagneux etdéserts. Celle-ci se composait d'abord, de ce qu’on appelle le convoi > puis de quelques négociants de Philippeville et de Tunis, qui allaient à Constantine pour le recouvrement de leurs fonds et pour vendre leurs marchandises 5 d’officiers et de soldats qui allaient rejoindre leur régiment et qui servaient d’escorte 5 de plusieurs familles d’indigènes : h s femmes arabes enveloppées dans des couvertures , semblables à d^énormes paquets de linges, étaient montées sur des mulets , ou perchées sur le dos des chameaux , et les petits enfants étaient placés dans des corbeilles ou paniers de joncs flexibles qui pendent sur les flancs écorchés des petits bourriquets 5 un seul mulet porte le bagage, la tente et les pauvres ustensiles de ménage de toute la famille avec leurs provisions de voyage 3 le père suit par
derrière en faisant ainsi marcher ou poussant joyeusement devant lui tout ce qu’il possède sur la terre.
Pourfe convoi , c’est une longue file de charrettes, de trains d’artillerie, de caissons, de fourgons, de prolonges, etc. traînés dans des chemins difficiles , puis nos énormes ohevaux de France , et nos gros mulets de Provence, qui contrastent d’une manière frappante avec les maigres mulets et les chevaux petits et légers des Arabes. Tout ce matériel qui ressemble au déménagement d’une ville entière , est précédé et suivi de plus de mille bêtes de somme ( le convoi précédent se composait de douze cents chameaux et d’un grand nombre de mulets, bourriquets, etc. ), chargés pour le compte du gouvernement , ou pour ce qu’on appelle le commerce. Ces bêtes de toutes sortes sont suivies d’un même nombre de conducteurs, muletiers , chameliers arabes , différents aussi de costumes et de couleur 5 ce sont de sales Bédouins en guenilles, des en» fants du désert au teint cuivré , aux allures sauvages, des nègres demi-nus , s’agitant , criant, tempêtant chacun de leur côté , pour faire avancer ces pauvres animaux qui se heurtent , se bousculent,
se renversent ; tout ce mouvement , joint aux jurements affreux des Français , aux cris, ou espèce de mugissements des chameaux , fait un vacarme difficile à décrire.
Dans les haltes , le soir auprès d’une fontaine, ou auprès d’un camp français , chacun choisit l’endroit où il doit passer la nuit ; ceux qui ont des tentes les dressent; les autres couchent à la belle étoile; 1rs feux s’allument ; chaque société fait sa petite cuisine, son petit repas ensemble; arrange sa couche qui n’est pour la plupart qubn manteau , ou une couverture , une peau de mouton ou un peu d’herbe sèche , qu’on ne trouve pas toujours partout.
Après le repos plus ou moins confortable , suivant les provisions que vous avez apportées avec vous, commencent les causeries du soir sous les tentes et et dans les différents groupes assis ou couchés autour des tisons à demi éteints. Rien 11’est curieux comme ces diverses causeries , par une de ces belles nuits qu’on ne trouve que dans ces pays ou dans l’Orient.
Là, comme dans les réunions , les soirées de
France ( au luxe des salons , à la variété des toilettes, et aux tables de jeu près), on y règle les affaires de l’État, on y déchire la réputation du prochain, on y rapporte les anecdotes scandaleuses... ; les soldats s’égaient, de leur côté, par leurs vantcries, leurs bons mots, leurs originales et quelquefois très-spirituelles reparties; ils fredonnent aussi quelques airs, ou chantent quelques chansons de la patrie; car c’est toujours la patrie, la France, qui est le fond de toutes les conversations , comme elle est la pensée qui semble remplir tous les cœurs.
Les Arabes, de leur côté, sont, je pense, comme les Français ; je ne les comprends pas assez, je ne pourrais pas vous rapporter ce qu’ils disent; mais on juge facilement par leurs entretiens animés , leur air tantôt grave , tantôt gai, qu’ils parlent des malheurs de leur patrie , de leurs intérêts , ou de leurs plaisirs. Ils chantent aussi des chansons dialoguées , selon leur coutume. Ces dialogues , où le récit et les gestes se mêlent à un chant toujours très -bien mesuré, souvent très - énergique , et cela dans une langue rude et barbare, avec des voix rauques et sauvages; ces dialogues, dis-je,
ont quelque chose d’étrange et de piquant qui captive l’attention et cause un certain plaisir. Ces sortes de chants sont le plus souvent accompagnés et entrecoupés du son de la flûte en roseau qui est leur seul instrument à vent ^ et d’une espèce de cliquetis d’une sorte de petite castagnette en fer ou en bronze 5 leurs airs sont presque toujours monotones , endormants et quelquefois assourdissants.
Pveprésentez-vous maintenant les chevaux , les mulets, les chameaux rangés en couronne, les pieds attaché à des piquets, autour des tentes, et de ces différents groupes, passant paisiblement et d’une manière caressante leur tête sur les épaules de leurs maîtres à qui ils semblent demander à manger 5 et pour achever ce singulier tableau , voyez à quelques cents pas de la caravane en repos , les chacals , les hyènes , des lions et des panthères , comme il m’est arrivé d’en entendre dans la tribu des Seïbah , qui viennent pour guetter quelque proie , et nous donnent , pendant une grande partie de la nuit , un concert qui nous glace d’effroi.
Ces caravanes ne manquent pas d’offrir aussi
matière à réflexion : j’ai toujours été frappé devoir des hommes de diverses nations , de religion , de mœurs , de passions et d’intérêts différents, qui se réunissent comme en une même famille , pour traverser ensemble ces dangereuses solitudes , et aux yeux de la foi , il me semble que c’est une des images les plus frappantes du passage de l’homme sur cette terre.
J’arrivai à Constantine le 1 2 novembre au soir ; je vous ai écrit , alors , mes premières impressions à mon arrivée en cette ville , et la cordiale réception qu’on m’y fit. Le lendemain , comme j’étais arrêté sur la place du Palais, dans un groupe d’officiers, pour nous exprimer le plaisir mutuel que nous avions de nous revoir à Constantine après une si longue absence , je me sentis les flancs vigoureusement pressés par derrière , c’était un chef arabe des plus influents qui m’enlaçait dans ses bras nerveux. Il me tira brusquement la tête en arriére pour nPembrasser ; deux amis d’enfance qui ne se seraient pas vus depuis des siècles n’auraient pas éprouvé le même bonheur que nous avions de nous serrer dans les bras l’un de l’autre. IL me dit avec son langage énergique : CJ est que tu es toujours
mon père cette fois je ne veux plus que tu nous quittes . Il me fait de fréquentes visites avec quelques-uns de ses parents et les grands de sa suite que le roi a tous décorés. 11 vient dîner sans façon chez nous , et s’établit dans mon cabinet pour écrire ses lettres. Il agit vraiment avec moi comme un grand enfant avec un père qu’il aime et qu’il respecte.
Dans une de ses visites avec son secrétaire Sicfy Klialed 9 qui est aussi son parent , il m écrivit plusieurs choses aimables sur mon calpin. Je lui donnai deux grandes images enluminées pour sa femme et pour lui 3 il me remercia mille fois. Je lui fais lire un petit abrégé de la croyance cathohque que j’ai écrit moi-même en arabe : il trouve cela lort bien 3 j’ai aussi prêté à son secrétaire le catéchisme de Bellarmin , en arabe; il me promit de le lire souvent et de réfléchir sur ses lectures 3 ce jour-là nous nous mîmes ensemble à régenter son désert, ses États je distribuai les dignités, les places ... Lui , grand chef arabe , Bouasis - Ben-boulakhras- Ben-Ganah- Cheikh el arab , était de droit le Grand Sultan du désert et de ses dépendances , du Bildugèrid (ou mien x B l e d-e l- djerid, pays des dattes) du
Lakhdas , du pays de Zab, de Touabcili, Malachlah , etc. , Djebel-auren , Djebel-Tell y etc. , etc. Je nommai les ministres ; un directeur général des ponts et chaussées et des portes ; des généraux.... pas de chambre de députés ; une chambre haute seulement ou espèce de sénat 'composé des Cheiks et des anciens du désert, un juge de paix dans chaque Douair ... Je ne m’oubliai pas moi même , et je lui dis : Je serai votre marabouth . Tu seras quelque chose de plus , reprit-il vivement , tu seras notre père à tous .
Quinze jours après moi, arriva à Constantine le supérieur des nouveaux missionnaires que Dieu nous envoie dans sa miséricorde. Je ne saurais vous peindre la joie, le bonheur que j’éprouvai en embrassant ce bon père... Il me semble que tout va reprendre maintenant une nouvelle vie à Constantine et dans toute cette belle province de Test qu’ils sont chargés d’évangéliser. Depuis qu’ils sont ici , ils n’ont pu s’occuper que de la visite des hôpitaux et
du service de la paroisse ; nous attendons, pour en-
treprendre de nouveaux travaux, le père Planche qui nous arrive du mont Liban et qui sait fort bien l’arabe; ils seront trois alors. Pour moi , je me suis
retranché à la distribution des aumônes aux pau-
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yres indigènes , et à la visite de leurs malades. J’a-
vais su qu’à Constantine beaucoup de pauvres musulmans mouraient de faim pendant l’hiver, et qu’un grand nombre d’entre eux émigraient chaque année pour se fixer dans les tribus des montagnes, où ils vi- Vaient, comme des bêtes, d’un peu d’orge, qu’ils ne pouvaient se procurer dans la ville à cause de la cherté de toutes les denrées. J’en écrivis à Monsei-
gneur, dont la charité est inépuisable 5 il voulut aussitôt que je fisse chaque semaine une distribution de pain à tous les pauvres qui se présenteraient.
Depuis la fin de novembre , cette distribution a lieu dans la cour de notre église tous les dimanches après vêpres. Plus de quatre cents pauvres indigènes viennent ainsi avec confiance recevoir l’aumône des mains de la religion, qu’ils bénissent, au moins, pour le bien qu’elle leur fait. Pour que cette aumône soit faite avec plus d’ordre et de discernement, j’ai dressé une liste de tous les pauvres et leur ai donné à chacun un billet sur la présentation duquel ils reçoivent du pain. Les voilà organisés comme les pauvres de Tours... Mais les pauvres honteux ont fixé sur-
tout notre sollicitude; j’ai voulu aussi en faire une liste particulière et secrète .
C’est là où le bien est le plus réel et le plus grand. C’est un travail que j’avais déjà commencé et qui avait produit un effet prodigieux dans des temps, hélas ! plus heureux . Alors les Arabes riches me donnaient ; le conseil municipal même m’avait alloué certaines sommes comme au distributeur le plus naturel des aumônes de la ville. Cette année, ce même conseil a pris une autre marche ; il a voté une somme de 300 fr. par mois qui doit être répartie en proportion des populations différentes ; ainsi , les catholiques reçoivent chaque mois 60 fr. , les juifs 90 fr. et les musulmans \ 50 fr. On a chargé les chefs de chaque religion de la distribution de cette aumône à ses coreligionnaires ; ainsi , nous avons chaque mois 60 fr. à distribuer. Ce n'est pas la moitié de la somme que je distribue chaque semaine aux pauvres de toutes les religions , qui viennent à nous de préférence et avec plus de confiance qu’à leurs imans y cadis ou rabbins . Cette aumône de la ville , ainsi distribuée ? ne peut , comme vous le pensez bien , apporter aucun soulagement aux pauvres honteux , qu’elle ne saurait atteindre. . D’abord,
parce que l’islamisme s’oppose à ce qu’aucun homme vivant franchisse jamais le seuil d’une maison musulmane et pénètre dans le sanctuaire de la famille 5 ensuite, je le dis avec peine, parce que la compassion et l’aumône , quoique si fort recommandées dans le Coran, sont des vertus qui semblent être inconnues parmi eux. Il n’a été donné qu’à la religion chrétienne , qui a vaincu le monde , de faire tomber devant elle ce préjugé que la passion , les lois et l’usage constant semblaient rendre indestructible. Ce Dieu des chrétiens , qu’ils repoussent comme une fausse divinité , ils le reconnaissent , je dirai presque ils l’aiment sous les traits de la charité 5 et , dans la personne du prêtre charitable , ils le reçoivent avec joie dans leurs maisons : tout lui est ouvert , ils se confient à lui comme à un père. Dans ces visites dans ces confidences intimes , combien j’ai trouvé d’existences déplacées , brisées par suite de ce bouleversement qui suit toujours une conquête , surtout dans une ville capitale prise d’assaut ! Que de familles entières réduites à ce tranquille désespoir que le Coran qualifie du beau nom de résignation à la volonté de Dieu , mais qui 11’est autre chose , vu de près , que le
plus horrible , le plus déchirant fatalisme ! Que de nobles et de grandes infortunes qui se dérobent à la connaissance de tous , et qui seraient restées toujours ignorées et sans secours, sans cette religion toute d’amour et de dévouement, sans cette charité chrétienne , universelle , seule vraie , qui sait découvrir et comprendre , mais surtout adoucir et soulager toutes les misères , toutes les infortunes , sans acception de personnes $ qui donne à tous , avec cette tendre sollicitude d’une mère, avec ces ménagements délicats, cette joie, cet amour qui ôtent à l’aumône , au bienfait tout ce qu’il y a d'humiliant pour celui qui les reçoit !
Vous dirai-je encore que , parmi les familles respectables de pauvres honteux , j’ai trouvé la veuve d’un homme qui appartenait à la plus noble, la plus ancienne ^ et à une des plus riches familles de Constantine ? Cette famille a tout perdu dans le dernier siége^ et est réduite à la plus affreuse misère. Je sus, quelques jours après , que cette dame n'était point musulmane , qu’elle était née chrétienne ; qu’elle appartenait à une riche famille espagnole d’Oran , d’où elle avait été enlevée à 1 âge de deux ans par le père de son mari. Cette
dame et ses cinq enfants sont enchantés d’être sous la protection d’un marabouth des chrétiens. J’ai encore trouvé deux Italiennes et une autre Espagnole ? toutes femmes de musulmans enlevées très-jeunes de leur pays ; elles sont aussi chrétiennes , et se glorifient de l’être. Pauvres femmes ! elles ne le sont plus que par le baptême ; elles ne savent pas ce que c’est que la religion chrétienne, et probablement qu’elles ne le sauront jamais, étant sous la puissance de maris et de parents musulmans qui ne leur permettront jamais de se faire instruire du christianisme. Les lois musulmanes sont là aussi pour les empêcher de rentrer dans le sein de leur mère qui leur tend vainement les bras. C’est déchirant !.. Que Dieu au moins les prenne en pitié!.. Mais ce qui est encore bien plus déplorable, c’est le grand nombre d’hommes catholiques^ italiens, allemands, polonais, espagnols , tous marins ou soldats de la légion étrangère , qui ont été pris en différents lieux et en différents temps , et qui, retenus en esclavage, ont lâchement et volontairement apostasié , et se sont alliés à des musulmanes. Ce qui rend ces malheureux renégats plus coupables, c’est que depuis que nous , français catholiques , sommes les mai-
très de ce pays , ils pourraient , eux , revenir à la foi qu’ils ont abandonnée , et ils restent néanmoins tranquilles dans leur apostasie. Mais ce qui vous révoltera , sans doute , ce qui nous fait rougir et nous brise le cœur, c’est que des Français, des catholiques indignes de ce nom, sans autre raison que celle, sans doute, de satisfaire plus tranquillement leurs passions en vivant sous la loi de Mahomet qui les favorise , ont criminellement et de sang-froid abjuré publiquement la foi de leurs pères, au scandale des musulmans eux-mêmes, et portent avec orgueil les marques de leur apostasie.
Je n’ose ajouter , car ici le mal est bien autrement grave, que non-seulement, du côté des Français, on trouve cela tout naturel, mais que ces vils renégats sont en honneur et remplissent souvent des emplois très - importants... Ce qu’on ne trouve pas naturel, ce qui serait nonseulement blâmé, mais défendu peut-être, c’est de parler à un musulman de se faire catholique. Ce serait un crime qu’on ne pardonnerait pas... Insensés , ils ont donc oublié que la religion chré-
tienne s’est établie malgré la puissance des empereurs païens , et malgré la rage des bourreaux !
Enfin, quels que soient les efforts de l’enfer, notre sainte religion commence de nouveau à être bénie dans ce pays infidèle. Les pauvres Arabes , les voilà qui reviennent un peu à nous... On les avait éloignés, je dirai presque chassés, et cela, au nom de cette même religion qui était allée les chercher , il y a quatorze mois , avec tant de sollicitude , qui leur prodiguait ses soins avec tant de tendresse!... Oh! priez, priez pour que nous puissions bientôt réparer tout le mal qui a été fait pendant ces temps de malheurs, dans cette portion toujours si chérie de notre héritage.
Vous m’avez dit de vous communiquer quelques noies sur les usages de ce pays. J’en ai déjà tant recueilli , que je ne sais par où commencer. Je vais aujourd'hui vous faire simplement le détail d’une sépulture dont je viens d’être témoin, pour achever ce que je vous en ai déjà dit dans une lettre que je vous écrivais il y a plus de dix-huit mois , car je crois ne vous avoir pas parlé alors
des cérémonies qui ont lieu clans la maison du défunt, ni du convoi funèbre.
A peine un homme a-l-il rendu le dernier soupir , qu’une explosion de gémissements et de cr is se fait entendre de toutes les personnes de la maison. Une matrone , ou une proche parente du défunt lui ferme les yeux. On le place au milieu de la cour , ou on le laisse dans son appartement pour lui faire les ablutions prescrites, c’est-à-dire qu’on le lave ; on l’enveloppe ensuite dans du linge neuf ou très-propre ; les personnes riches le parent quelquefois de ses beaux habits , et lui tournent les pieds vers l’Orient. Pendant ces premiers préparatifs , une personne de la famille va louer les pleureuses. Elles viennent avec une espèce de tambour de basque. Alors commencent les lamentations. On prélude en frappant lentement sur ce tambour de basque, et en laissant échapper quelques longs soupirs. Les sons deviennent progressivement plus précipités; alors, les femmes , les cheveux épars , se balancent , selon la mesure de l’instrument, et tournent autour du cadavre en poussant des cris cadencés , comme une espèce de chant lugubre ; en meme
temps elles se déchirent, aussi en mesure, le visage et le front avec leurs ongles. Pendant cette espèce de danse des pleureuses , la mère^, l’épouse, ou les filles du défunt sont accroupies auprès de celui qu’elles pleurent, et se déchirent aussi le visage avec une sorte de fureur fanatique , en énonçant aussi en cadence les qualités du défunt, et lui donnant les noms qui expriment leur tendresse et leur douleur. Leurs doig(s sont teints du sang qui ruisselle de leur front et de leur visage. Elles sont toutes défigurées. Et cette sanglante cérémonie se renouvelle en famille, pendant longtemps, tous les jours, puis tous les huit jours, etc., selon la qualité du défunt et l’intensité de la douleur. Je persuadai pourtant à une jeune mère qui venait de perdre son petit enfant, de ne point se martyriser ainsi , que le grand Allah réprouve cette barbare coutume $ elle me promit de suivre mon conseil , et elle a tenu parole. La douleur des hommes est bien plus raisonnable 5 ils restent tranquilles , on dirait presque insensibles témoins de ces lugubres cérémonies. Enfin le défunt est placé, sans cercueil, sur un brancard 5 on brûle quelques parfums autour de lui, on jette quelques fleurs sur son cadavre, et on le
porte au lieu de la sépulture. Le convoi marche dans l’ordre suivant : des marabouts , un Iman , et les chefs des mosquées ouvrent la marche , et chantent en chœur , d’un ton grave et monotone, quelques versets du Coran , qu’on appelle prière pour les morts . Ils s’avancent ainsi lentement sur cinq ou six de front , et forment plusieurs lignes selon leur nombre qui est déterminé par le rang du défunt. Vient ensuite le corps du défunt, porté par quatre musulmans sur un brancard recouvert d’un drap en soie de différentes couleurs , et qui forme draperie tout autour. Immédiatement après vient la mère, l’épouse, etc., ou la plus proche parente du défunt , la tête nue , les cheveux épars , le visage ensanglanté et noirci avec de la suie , les bras nus et noircis comme le visage, une grosse corde autour du cou, et une autre qui lui sert de ceinture... Elle pousse des hurlements en faisant d’horribles contorsions. Elle est escortée et suivie de la foule des pleureuses gagées et voilées qui font entendre de sourds gémissements et pleurent selon l’usage. On arrive dans cet ordre au cimetière. Vous savez maintenant le reste. Tous les jours , pendant quelque temps , puis seulement les mercredis et vendredis au lever
du soleil ^ ou au moins toujours avant midi, les femmes avec le cortège de leurs parents ou amies , voilées, vont pleurer et prier sur la tombe des personnes qui leur sont chères. Elles restent d’abord un instant accroupies en rond autour de la tombe ; puis elles se lèvent par moments, et se déchirent le visage en pleurant et criant en cadence 5 elles s’accroupissent de nouveau et prient en silence. Souvent aussi pour calmer leur douleur, sans doute ^ elles tiennent ensemble une tranquille conversation qu’elles prolongent assez longtemps.
Je veux vous parler maintenant d’une autre cérémonie plus gaie en apparence, mais qui est aussi bien digne de larmes. C’est d’une danse superstitieuse, d'une espèce d’exorcisme. Je tiens ces détails d’un de mes amis qui m’a dit ce qu’il a vu lui-même. Voilà à peu près son récit : <c J’ai » été témoin , me dit- il , d’une de ces danses qu’on » emploie pour chasser le mauvais esprit (Chitan), » qui révèle sa présence dans un corps affecté )) de maladies au-dessus des remèdes , et surtout » au-dessus des ressources des amulettes et du » charlatanisme des Arabes. C’était un soir, je )) fus introduit dans une maison arabe dont la
» cour était garnie de tapis, et éclairée par un » lustre composé de quatre verres qui projetaient » une lueur douteuse. Autour de cette cour, de » jeunes femmes en habits de fête, étaient accrou- » pics près de grands réchauds, sur lesquels on » faisait brûler de l’encens et du benjoin. De » temps à autre , quatre vieilles femmes chantaient » en s’accompagnant d'instruments en harmonie » avec leurs voies glapissantes 5 ces instruments » étaient quatre tambours de basque de dimen- » sions décroissantes sur lesquels elles frappaient » pour accompagner un chant tantôt grave et » monotone , tantôt accéléré et frénétique : quel- » ques-unes des jeunes lilies répondaient à la » voix des musiciennes par un cri aigu et bizarre, » espèce de rire, dont on n’a pas l’idée en France; » puis elles accompagnaient aussi de leur chant » celui que psalmodiaient les quatre vieilles... » Tout à coup une d’entre elles se lève , se place » devant Forchestre, et balançant, en sautant en » cadence , son corps et ses bras en avant et eu » arrière , elle s’agite avec une telle frénésie, qu’on » éprouve un sentiment pénible en la regar- » dant.
» Enfin, épuisée, elle tombe 5 mais se relevant » bientôt avec le secours de ses compagnes, elle » reprend, avec une nouvelle fureur , L’exercice » fatigant qui l’avait terrassée. Alors les cheveux » flottant sur les épaules , les yeux largement » ouverts et l’écume à la bouche , ce n’est plus une » femme, c’est une bacchante, c’est une convul- » sionnaire.
» Il faut alors entendre les chants et les cris » aigus des spectatrices , la cadence précipitée des » tambours de basque. Il faut voir quelques-unes » de ces pauvres jeunes fdles agitées de mouve- » ments convulsifs , balancer leurs corps et leurs » bi 'as , tomber dans un état cataleptique, dont » elles ne sortent que pour reprendre l’exercice )) que leur compagne anéantie vient de quitter 5 » il faut voir, dis-je, cette saturnale pour s’en » faire une idée^ dans l’état d’épuisement et d’a- » néantissement où les jettent cette danse et cette » exaltation nerveuse, la sensibilité est abolie à » tel point, quelles ne sentaient pas la piqûre » d’épingles enfoncées profondément aux bras... » Dans ces assemblées, toutes les femmes présentes » n’ont pas leur tour pour la danse. C’est la con- » vulsionnaire la plus tôt prête qui remplace celle » qui succombe. »
Que de choses j'aurais encore à vous dire sur tant d’autres déplorables superstitions, sur les pratiques cruelles, les usages bizarres et ridicules qui démontrent la profonde ignorance, la barbarie et le fanatisme de ces pauvres peuples. Mais je veux proliter de ce courrier pour revenir sur ce que je vous ai écrit des martyrs saint Jacques et saint Marien , qui vont devenir, à notre grande satisfaction, comme vous pouvez le penser, des saints de Gonstantine et non pas de Lambèse, comme on l’avait cru jusqu’à présent. Car, d’après une savante notice du capitaine Carette que je viens de lire dans le journal V Univers , du 6 janvier, (jour bien mémorable pour moi), il paraîtrait constant que ces deux saints ont consommé leur martyre glorieux à Cyrtha, à l’endroit meme où nous voyons aujourd’hui l’inscription dont je vous ai parlé. Je suis tout à fait du sentiment de ce savant etchrétien archéologue; et ce Lambèse, dont parlent le martyrologe romain v dom Ruinai" t et l’abbé de Fleury , ne serait véritablement qu’une prison de Gonstantine qui portait le nom de Lambèse , ville considérable de ces pays, comme, par exemple, nne des prisons de Lyon qui porte le nom de prison de Roanne , chef-lieu du département de la Loire. Voilà que nous sommes heureux à Constan-
tine de posséder un si authentique et si glorieux témoignage de son antique foi, et surtout d’avoir au ciel de puissants protecteurs , qui ne manquent pas de prier pour les pauvres habitants d’une terre qu’ils ont arrosée de leur sang. J’espère que l'autorité militaire, sous laquelle nous sommes heureux de vivre, nous permettra d’élever, contre ce rocher mémorable, une petite chapelle dont la précieuse inscription des martyrs serait le fond. Cette roche nue, partout abrupte, excepté dans l’endroit où se trouve l’inscription ; ces lettres à demi rongées par le temps, mais dont les seuls mots essentiels, Possione martyrum Mariani et Jacobi , semblent avoir été miraculeusement conservés , seront, aux yeux du vrai catholique, le plus beau tableau qui puisse orner le fond de ce monument. Située à la porte de la ville, près de l’engoulfrement du Eummel , dont les ondes font entendre là un majestueux murmure, couronnée de ces imposantes et pittoresques masses de rochers, cette chapelle sera tout à fait remarquable, en attendant qu’elle devienne célèbre par le concours de bons catholiques qui viendront, avec foi , implorer le secours de ces saints patrons et protecteurs de la nouvelle Cyrtlia chrétienne .
Ce serait peut-être ici ie iieu de vous parler de Lamhèse, comme je vous l’ai promis dans ma dernière lettre. Voici ce que j’ai pu recueillir sur cette ville et le pays qui l’avoisine, soit en parcourant le peu d’écrivains qui en ont parlé, soit en consultant les Arabes qui connaissent le pays , qui ont vu ces ruines, et en particulier le Cheik el-Arab , ou grand serpent du désert, qui est aussi le souverain de ces contrées. L’ancienne Lambèse est appelée Tezzoute par les Arabes. La première fois que j’en parlai au Cheik-el-Arab , il me dit : ((Oh! Tezzoute serait une de mes plus grandes et plus puissantes Ailes , si mes Mestouhhches (sauvages) savaient relever les ruines et en faire de nouvelles villes comme les Français . Tezzoute n est éloignée de Constantine que de deux petites journées de marche . Je t'y mènerai si lu veux . — Avant d’y aller , lui répondis-je, dis-moi, explique-moi ce que c’est que Tezzoute , ce que sont ses ruines, ses habitants, etc. , etc. » Le récit qu’il m’en fit s’accorde assez bien avec ce qu’en a écrit un auteur qui a visité ces pays , il y a plus de cent ans... car ces peuples sont essentiellement stationnaires . Ils sont comme ils étaient après que l’islamisme leur eut fait courber la tète sous son joug avilissant et barbare.
L ambèse ou Tezzoute est située sur un petit ruisseau nommé Zootus , qui se jette non loin de la ville dans Y Oued-S erka. Elle est entourée de montagnes qu’on appelle Djbell-Aui'ess. Elles viennent après les monts Hirkaut qu’on voit s’élever au sud de Constantine.
Le Djbeïï-Auress ou Mont- A unis de l’historien Ptolomée, est, non pas une seule montagne, mais une longue chaîne de hauteurs qui se perdent l’une dans l’autre , avec quelques petites plaines et des vallées fort agréables. Ces vallées, ces coteaux , ces montagnes enfin sont très-fertiles jusques à leurs cimes , et forment comme le jardin du Cheik el-Arab . C’est ainsi que ce souverain appelle luimême ce beau pays qui n’est pourtant habité que dans sa partie septentrionale. Du côté du sud , les montagnes sont tout à fait inaccessibles et brûlées par le soleil et le vent du désert. Il y a, de ce côté, au sud-est, une source intermittente qui ne coule, dit-on , que les vendredis (le dimanche des Musulmans). La tribu qui habite cette partie sud s’appelle les O uled-Néardf (enfants du feu). Leurs tentes sont placées dans des lieux inaccessibles. Aussi , un de leurs marabouths répondit un jour à quelqu’un qui lui demandait si on pouvait aller
visiter sa tribu: Ne regarde pas même les Néardy , tu mangerais du feu ( La chout JShardy , la Koul Naliar ). En avançant vers le nord, on trouve dans ces montagnes une grande quantité de ruines: les plus remarquables sont celles deLambèse (Tezzoute); elles ont près de trois lieues de circonférence. On y trouve différentes sortes d’antiquités, entre autres de magnifiques restes de plusieurs des portes de la ville. Les Arabes du pays disent, par tradition , que ces portes étaient au nombre de quarante. On y trouve encore des bains et les dessins d’un amphithéâtre ; le frontispice d’un beau temple de l’ordre ionique, dédié à Esculape; une grande chambre plus longue que large avec une vaste porte à chaque bout 5 enfin , ce que les Arabes appellent le Qbba-el-âroussa > ou le dôme de la mariée : c’est une espèce de petit mausolée assez beau, bâti en forme de dôme, soutenu par des colonnes d’ordre corinthien.
Tous ces restes assez bien conservés, cette énorme quantité de ruines parmi lesquelles on trouve encore plusieurs inscriptions , où on lit en toutes lettres le nom de Lambèse , ne laissent aucun doute que cette ville chrétienne, antique, n’ait existé en cet endroit, lors meme qu’on n'aurait pas , là -des-
sus, les témoignages de tous les historiens et des voyageurs modernes de l'Afrique. Ces inscriptions attestent, de plus, qu'une légion de l’armée de César, qui passa en Afrique en l’année quarantesix avant Jésus-Christ, était en station à Lambèse.
Pour les temps chrétiens, nous savons, par une lettre de saint Cyprien, évêque de Carthage, au pape Corneille, « qu’il était venu à Carthage un ancien hérétique, nommé Privât, qui avait été publiquement condamné dans la ville de Lambèse, à cause de ses fautes graves et nombreuses, par une assemblée de quatre-vingt-dix évêques. » Voici les propres expressions de saint Cyprien : Per FeUciamun aatem significavi tibi ( Cornelio pontifie i maximo), f rater , venlsse Carthagincm , Privatum veterem hereticum , in Lambasitanci coloniâ , ante multos , ferè omnes , oh milita et gravia délie ta , nonaginta episcoporum sententid, condemnatum . Il est évident qu’il y eut à cette occasion dans cette ville un concile convoqué et présidé par l’évêque de Lambèse , qui se trouvait alors le primat, c’est-à-dire le plus ancien des évêques de cette province, qui avait le droit de convoquer et de présider de telles assemblées ,
comme c’était alors l’usage en Afrique. Aussi , lisons-nous dans le dictionnaire des conciles qu’en l’an 240 , il se tint un concile à Lambèse , en Numidie , composé de quatre*vingt-dix évêques , contre un nommé Privât ; cet hérétique y fut condamné et sévèrement puni en vertu des lettres du pape Fabien, alors sur le siège de saint Pierre. Dix-neuf ans après, vers l’an 259, suivant ce qu’on avait cru jusqu’à présent, saint Jacques et saint Marien auraient reçu à Lambèse la couronne du martyre.
Les habitants actuels de Lambèse (Tezzoute) ne sont pas Arabes mais Kabaïles , ainsi que ceux de toutes les üjbell-ciuress , c’est-à-dire indigènes propriétaires du sol africain, du temps où les Arabes en firent la conquête. Ceux qui les ont vus m’ont dit qu’ils forment un peuple tout à fait à part, essentiellement différent de leurs voisins et par leur physionomie et par leur langage même. D’abord, ils n’ont point, comme les Arabes, le teint basané , ils sont blancs , et ils ont, comme les habitants de nos pays du nord de l’Europe, les cheveux blonds , tandis que ceux de leurs voisins sont noirs. Ils parlent ce qu’on appelle dans le pays le chaouia , qui est un arabe presque
inintelligible (je vous dirai plus tard ce que sont les Chaouia , sur lesquels je m’occupe en ce moment à faire des recherches). L’historien Procope, dans la guerre des Vandales , dit que ces peuples, quoique mahométans, pourraient bien être quelques restes des Vandales qui, ayant été chassés de leurs villes , de leurs forteresses , par Bélisaire vers l’an 533 , sous le règne de Justinien , se seraient dispersés parmi les familles africaines dont ils auraient partagé le sort, lors de l'envahissement des Arabes en Afrique; qu'ils auraient comme eux été forcés d’embrasser l’islamisme: mais dans la suite, ils auraient trouvé moyen de se réunir et de former dans ces montagnes une tribu à part5 un peuple particulier.
Bagaïe , peu éloignée et à l’est de Lambèse, fut aussi une ville célèbre par son évêque saint Maximien , qui , après avoir souffert en différentes fois de cruels tourments des donatistes, fut précipité du haut d une tour. Ayant été laissé pour mort, il se releva et vécut encore quelque temps; il mourut en paix dans une retraite où il s’était caché.
Bagaïe conserve encore aujourd’hui son an-
cien nom; ses immenses ruines attestent quelle fut autrefois une ville considérable. Elle est sur le chemin qui conduit de Lambèse à Tibessa; je vous parlerai plus tard de cette ville aussi trèscélèbre, d’où Àchmet-Bey vient d’ètre chassé, comme je vous l’ai écrit dans ma dernière lettre.
Je voudrais vous dire encore qu’on est sur le point de détruire entièrement l’antique chapelle que le grand Constantin a fait bâtir à Constantine. Je viens d’écrire à Monseigneur pour qu’il fasse tous ses efforts auprès de qui de droit, pour la conservation du sanctuaire au moins de cette précieuse chapelle. Voici à quelle occasion on veut la détruire : le génie construit en ce moment un superbe hôpital militaire à la Cosbah , et, dans le plan qu’il en a dressé , cette antique église se trouve renfermée dans la vaste cour de cet hôpital. On aurait bien pu, dans ce plan, l’utiliser en la destinant au service du culte catholique, pour le besoin des pauvres malades.... Mais non, elle offre une petite irrégularité dans le plan général, quJon pourrait cependant très-facilement modifier. Et à cause de cette petite irrégularité , il faut renverser, détruire ce précieux monument de la foi des anciens habitants de Constantine. Il
me semble qu’il n’est pas possible que des chrétiens , des Français , détruisent le seul monument en ce genre qui existe au milieu de ces pays infidèles $ ces restes si authentiques de la pieuse munificence de Constantin pour les chrétiens de Cjrrtha ; cette preuve matérielle et si frappante du règne de Jésus-Christ dans ces contrées , devenues si malheureuses depuis qu’il n’y règne plus 5 ces titres si irrécusables, si honorables de notre noblesse catholique. Le roi, à qui Monseigneur en a parlé à notre dernier voyage à Paris , lui dit : « Nous conserverons cet antique sanctuaire catholique, sous le vocable de saint Ferdinand, patron de mon fils. » Ces paroles royales ne peuvent pas avoir été prononcées en vain.
D’ailleurs cette destruction serait une perte irréparable pour l’archéologie chrétienne dans ces pays ; on pourrait presque l’appeler un vandalisme impie. Ce n’est point, à la vérité, un monument remarquable sous le rapport de l’art, de l’architecture, mais c’est un monument chrétien,... C’est le seul reste de notre bel et antique héritage dans ces pays. Il sera là. ...5 ces pierres parleront bien éloquemment aux yeux de ces peuples infidèles. Elles protesteront continuellement contre l’usurpa-
lion de l’islamisme sur l’antique foi chrétienne.
Avec quel zèle, quel religieux respect le j ère commun des fidèles veille à la conservation des monuments de Rome païenne! Les Français, les glorieux conquérants de l’Algérie, auraient-ils moins de zèle, moins de respect pour la conservation des monuments si rares de l’Afrique chrétienne!
Il faudrait peu de dépenses pour la réparation de ce précieux monument. Le sanctuaire solidement bâti, avec ses deux chapelles latérales, existe presque en entier sur les deux tiers de son hémicycle , jusqu’à la hauteur de la voûte qui s’est écroulée 5 et sur l’autre tiers, il n’y aurait qu’un mètre ou deux de maçonnerie à élever pour le mettre au même niveau : alors il n’y aurait plus que le toit à placer. Et pour tout ornement, je demanderais seulement qu’on plaçât dans le fond de ce sanctuaire, ou au-dessus de la porte extérieure, une plaque en marbre sur laquelle serait gravé un court extrait de la lettre que le grand Constantin écrivait à l’évêque de Constantine, pour la construction de cette église.
Peut-être seriez-vous bien aise de connaître en
entier cette lettre mémorable, et de savoir à quelle occasion elle a été écrite. Voici :
Constantin avait d’abord fait construire à Constantine une première basilique catholique (ce sont ses propres expressions). Les donatistes, ces hérétiques qui désolèrent et ravagèrent si fort l’Église dans ces temps-là, s’étaient emparés injustement de cette basilique, et en chassèrent les bons catholiques. Ceux-ci s’en plaignirent à Constantin , qui ordonna de bâtir? aux frais de l’État, cette seconde basilique qui existe maintenant, comme il est facile de s’en convaincre par les expressions mêmes de cette lettre de Constantin , citée dans l’ Africa christiana , et par l’inspection du lieu qu’occupe cette basilique, qui est véritablement l’emplacement du bâtiment désigné par Constantin sous le nom de bâtiment des biens ou domaines de l’État* Voici maintenant cette lettre de Constantin à l’évêque de Constantine, traduite à peu près littéralement. — > a J’ai vu , lui dit-il , » par la lettre que vous m’avez adressée, dans votre » sagesse et dans votre prudente gravité , que les » hérétiques ou schismatiques avaient cru, avec » leur injustice accoutumée, pouvoir s’emparer » de cette basilique catholique que j’avais donné
» ordre de construire à Constantine, et qu’ils » n’avaient pas voulu rendre ce qui ne leur ap- » partenait pas , malgré les avertissements réitérés » qu’ils en avaient reçus soit par moi,, soit par » ceux que nous avons chargés de rendre la jus- » tice. Pour vous , imitant le calme du Dieu )) souverain et cédant avec patience à leur ma- » lice , vous leur avez abandonné ce qui vous » appartenait , et vous demandez qu’on vous » donne plutôt un autre endroit, un local qui » fasse partie des domaines de l’État. J’ai accueilli,
» selon la règle que je me suis faite à moi-même ,
» favorablement votre demande , et j^ai donné » sur-le-champ à Rationalis les lettres nécessaires » pour qu’il mette , avec tous ses droits , à la dis- » position de l’Eglise catholique , le bâtiment de » notre domaine^ que j’ai donné avec un grand » empressement, et que j’ai ordonné de vous » livrer aussitôt. En même temps, fai donné )) ordre que cette basilique fut élevée en cet )) endroit aux frais de T Etat. J'ai écrit aussi » et fai ordonné au consul de Numidie , de » seconder en tout votre sainteté , dans la con - » struction de cette même église. » Ce que je viens de souligner pourrait être l’inscription qu’on placerait sur cette plaque de marbre dont je vous parle plus haut.
Je vous écris tout cela , cher et respectable ami , pour que vous vouliez bien vous intéresser à cette affaire (si grave, si éminemment catholique), en France, d’où nous attendons toujours, après Dieu , toute protection et tout secours....
Je suis persuadé que vous plaiderez chaudement cette cause, la cause de l’archéologie chrétienne, plus importante dans ces contrées que partout ailleurs; et que vous emploierez enfin tout votre crédit, tous les moyens que votre zèle vous suggérera, pour que nous puissions conserver ce pieux monument. 11 en est encore temps.
Je n’ai pas le courage de relire cette lettre d’une longueur si effroyable; vous excuserez ses nombreuses fautes avec votre indulgence accoutumée, et vous lui ferez subir toutes les corrections nécessaires.
Votre très-humble et bien affectueusement attaché ami
SUCHET
Yic.-Gén.
Alger, 5 juin 1841.
Mon cher ami ,
Les journaux vous ont appris le grand événement de l’échange de nos prisonniers : fait immense, accompli par le zèle et la tendre charité de notre saint évêque, et dont les résultats peuvent être immenses aussi pour l’avenir de notre sainte religion en Afrique. Je vais entrer, si vous le voulez, dans tous les détails de ce fait si extraordinaire 5 je pense qu’ils pourront, vous intéresser. Je ne vous dirai rien des premières négociations, que je ne connais pas assez 5 je ne vous parlerai que de ce que j’ai vu moi-même.
Je reprends depuis l’entrée des prisonniers arabes à Alger. Le 12 mai, on vit arriver à Alger une longue file de chevaux et de mulets, sur lesquels étaient montées des femmes tenant entre leurs bras ou devant elles leurs petits enfants. Elles appartenaient à la tr.bu des Zoug-Zoüg , dans le Chélif : ces malheureuses avaient été [aises dans une razzia, par la colonne expéditionnaire qui était allée, vers la fin d’avril dernier, sous le commandement du général Bugeaud , ravitailler Medéah et Milianah . Peut-être ne savez vous pas ce que c’est qu’une razzia . C’est une dévastation complète, c'està-dire que des soldats français tombent sur une tribu, brident les tentes ou les gourbis. ( cabanes en feuillages), tuent les hommes, les femmes et
les enfants, pillent ce qu’il y a à prendre, et emmènent les troupeaux, ordinairement la seule richesse des Arabes , et aussi le seul résultat positif de la razzia „ Voilà en résumé à quoi se réduisent toutes les opérations militaires en Algérie, depuis plus de dix ans. Aussi, beaucoup d’officiers et de soldats disent-ils tout haut que ce n’est pas une guerre qu'on fait en Afrique, mais des assassinats perpétuels , un véritable brigandage. Ces femmes et ces petits enfants avaient échappé au massacre, sans doute , parce que le soldat avait reculé devant l’acte barbare de tuer un aussi grand nombre de si faibles et si intéressantes créatures. Cependant quelques-unes d’elles avaient été grièvement blessées, entre autres les femmes d’un cheik , d’un marabouth et d’un khodja (ou secrétaire). Avec celles-ci était une jeune négresse qui, au moment de leur enlèvement, se voyant blessée., avait, en se défendant , tué d’un coup de pistolet un capitaine de gendarmerie.
En tout il y avait 49 femmes, et 43 enfants dont quelques-uns de deux à six mois;; les plus âgés n’avaient pas sept ans. Parmi eux il y avait plusieurs orphelins , dont les pères et les mères avaient été tués dans la razzia . Sept autres femmes et trois enfants, épargnés aussi dans une précédente razzia, avaient été enfermés dans la prison militaire. Pour les dernières, on les enferma avec leurs enfants dans une grande maison à la Casbah , sous la garde de deux Arabes , qui savaient un peu le français, pour pouvoir servir d’interprètes , et qui les traitaient assez durement. Elles reçurent de nombreuses vi-
sites, qui, eu égard aux usages des femmes musulmanes, les contrariaient beaucoup^ comme elles s’en plaignirent à moi plus tard. Cependant elles reçurent avec plaisir quelques visites des dames de la ville, à qui elles inspiraient, comme vous le pensez , le plus tendre intérêt , et qui leur distribuèrent quelques secours , car elles étaient dans un aftreux état de misère } la nourriture exceptée, que le gouvernement leur donnait , elles manquaient absolument de tout. Monseigneur obtint que les sœurs de charité iraient leur donner des soins.
Le surlendemain, Monseigneur alla visiter luimême ces infortunées ; il voulut bien que je l’accompagnasse. U est difficile de vous peindre le spectacle déchirant qui s’offrit à nos yeux : des enfants nus , des mères couvertes de haillons de la plus dégoûtante malpropreté. Une d’elles, qui n’avait pas quinze ans , pressait contre son sein desséché un enfant de deux mois, demi-morte} ellemême, pâle et maigre, avait presque perdu le sentiment de la douleur, tant elle avait souffert. Toutes portaient sur leur visage une profonde impression d’accablement et de désespoir. Aux larmes qu’elles nous virent répandre, et aux quelques paroles d’une douce compassion que leur adressa Monseigneur, elles parurent reprendre un peu de sensibilité. On voyait que ces paroles de consolation et ces promesses de secours leur faisaient du bien; mais elles semblaient dire : « Nous ne voulons rien que notre liberté, que nous n’osons pas espérer. » Monseigneur les avait comprises, et il leur donna aussitôt l'assurance que, dans l’échange des pri-
sonniers , dont il s’occupait si fort en ce moment, il demanderait qu’elles fussent les premières rendues. En ce moment on vit leur front s’éclaircir, une lueur d’espérance était entrée dans leur cœur. Elles remercièrent Monseigneur, et lui dirent qu’en les rendant on serait plus sur d’obtenir des Arabes tous les prisonniers français retenus chez eux.
Monseigneur écrivit, dans leur prison même, un mandement ou appel à la charité chrétienne, pour le soulagement de ces pauvres prisonnières arabes. Je vous laisse à penser quel fut ce mandement, écrit par Tardent évêque d’Alger, sous l’impression d’un tel spectacle. Le lendemain , je retournai les visiter ; elles étaient moins abattues que la veille. Elles me dirent qu’elles remerciaient Dieu , dans leur malheur, de les avoir conduites auprès d'un marabout du babas-el-kbis chrétien , qu’elles regardaient comme linstrument de la Providence à leur égard. Je leur amenai en même temps deux chèvres que Monseigneur avait achetées pour nourrir, de leur lait, les petits enfants. Ces pauvres petites créatures semblaient deviner que ces chèvres étaient pour elles. Ceux qui pouvaient se traîner, vinrent eux -mêmes téter ces nouvelles nourrices, et les autres, que leurs mères portaient dans leurs bras, agitaient leurs petites mains , et semblaient vouloir s'élancer vers ces chèvres bienfaisantes. Les femmes ne voulaient pas manger les mets français auxquels leur estomac n’était point habitué; elles avaient surtout déclaré qu’elles mourraient de faim plutôt que de manger de la viande d’animaux tués à la manière fran-
caise, c’est-à-dire sans qu’on leur coupât la fête. Leur religion le défendait. Il fallut leur amener des moutons qu’on tuait devant elles à la manière arabe, pour les décider à manger de la viande.
Monseigneur m’avait chargé de faire donner de suite des habits à ceux des enfants qui étaient orphelins, et qu’il voulait adopter. Il les fit conduire ce soir-là même à la maison des orphelins qu’il a établie à Moustaplia . Je devais aussi le lendemain , par ordre de Monseigneur , faire babiller toutes les prisonnières et leurs petits enfants. Quand je l’annonçai à ces pauvres femmes, elles furent toutes joyeuses, et me répondirent qu’Abd-el-Kader traitait aussi très-bien les prisonniers français , qu’il les avait aussi fait babiller, et qu’il les nourrissait aussi bien qu’il était possible, dans un pays où l’on ne pouvait pas se procurer tout ce que les Français trouvaient à Alger. Plus tard , les prisonniers eux-mêmes nous tinrent le même langage.
En sortant d’auprès d’elles, comme je rentrais à l’évêché^ arrivait, tout couvert de sueur et de poussière, un envoyé d'Abd-el-Kader , le cheik des Alloul. Monseigneur était à la campagne. Cet Arabe me remit de la part de l’ex-bey de Milia— nah, khalifa t d’Abd-el-Kader, un paquet de lettres pour Monseigneur. Après avoir fait rafraîchir ce singulier messager , je partis avec lui pour la campagne. C’était M. Massot, sous-intendant militaire, prisonnier depuis dix mois, que le khalifat avait établi chef de tous ses autres compagnons d’infortune , qui écrivait à Monseigneur une lettre dans laquelle étaient renfermées beaucoup d’autres
lettres que les prisonniers écrivaient à leurs parents et amis , pour leur annoncer leur prochaine délivrance, demandée et obtenue par l’évêque d’Alger.
M. Massot disait à Monseigneur, de la part du klialifat, « que tous les prisonniers qu’on avait pu réunir pour le moment, étaient sous ses ordres en attendant l’échange si désir é; qu’ils n’avaient tous qu’à se louer des bons traitements des Arabes; et qu’il recevrait incessamment une lettre de Sidy Mouhamed-ben-Allal-bcn-Embrak, ex-bey de Milianabet kbalifat (lieutenant) d’Abd-el-Kader, qui lui indiquerait le lieu et le jour où se ferait l’échange.)) Et le lendemain dimanche 16, à 2 heures du soir, Monseigneur recevait cette heureuse lettre du lthalifat. Cette fois, c’était l’ancien kaïddes Hadjou tes qui en était le porteur; il était accompagné de deux autres Arabes de distinction : tous trois ne devaient pas quitter Monseigneur que l’échange ne fût effectué. La lettre portait « que Monseigneur voulût bien se rendre, le mardi 18, à une heure, à la Houche-Mouzciïa ( ferme de Mouzaïa) , avec tous les prisonniers arabes...; que lui Sidy Mouhamed-ben-Allal, etc., y serait avec tous les prisonniers français qu'il avait pu réunir, pour opérer l’échange convenu. »
Monseigneur écrivit aussitôt et fit parvenir, ce soir -là même, cette bonne nouvelle au général Baraguay d’IIilliers , qui était parti la veille à la tête d’une colonne qui devait opérer de ce côté-là , afin que ses opérations ne, dérangeassent point cet heureux échange.
Pendant que Monseigneur prend ces dispositions et donne ses ordres pour notre départ fixé au lendemain matin , je cours à la prison des femmes arabes leur annoncer leur délivrance... « C’est demain , demain, à sept heures du matin , que vous serez libres.... et Monseigneur lui-même vous rendra à votre pays , à vos familles... » A ces mots prononcés avec émotion , toutes poussent des cris de joie; elles sautaient, elles pleuraient, elles riaient... elles se précipitent sur moi, elles m’embrassent les pieds, les mains 5 j’ai cru qu’elles devenaient folles... elles jetaient leurs enfants dans mes bras. « Tiens, me disaient-elles, embrasse-les, nos chers enfants... ils te devront la vie aussi bien que leurs heureuses mères... oh! quel bonheur! demain... c’est demain. » Je leur dis de remercier Dieu , et Monseigneur qui avait tout fait. « Oh! que Dieu, Dieu soit mille fois béni! reprennent-elles, qu’il rende au bon babas-el-kbis (à l’évêque) tout lej bien qu il nous fait. Nous l’aimons bien, babas-el-kbis , ainsi que tous ses marabouts; nous vous plaçons tous sur notre tête, dans notre cœur, »
C’est la plus grande marque d’honneur et d’affection chez les Arabes que d être placé sur leur tête et dans leur cœur. Ces pauvres femmes, si elles avaient pu inventer des mots pour exprimer leur joie et leur bonheur, elles l’eussent fait. J’avais pour interprète , auprès de ces captives , la fameuse Aïcha , autrefois l’épouse du célèbre ex-bey de Constantine, Achmet-Bey et maintenant fervente chrétienne, du nom de Marie- Antoinette ; elle aussi avait été captive, elle comprenait tout le bonheur
de celles à qui elle annonçait l’heureuse délivrance. Je m’occupais en môme temps avec elle et les sœurs de charité , de l’achat des vêtements pour ces femmes et leurs chers petits enfants-; nous les leur distribuâmes en partie le soir meme, et le reste le lendemain avant leur départ.
Je m'arrachai d’auprès des prisonnières pour courir dans la prison militaire annoncer cette même nouvelle aux hommes arabes prisonniers. Je les trouvai couchés sur le carreau, chargés de fers. (( VousnJêtes plus prisonniers, » leur dis-je d’une voix forte; aussitôt iis agitent leurs chaînes et me tendent les mains , et s’écrient en levant les yeux au ciel : « Amni in- cli Allah, Allah mélemek. » (Ainsi soit-il , puisque Dieu le veut, que Dieu te bénisse) , et ils voulurent m’embrasser les mains. Ils p’euraient et je pleurais avec eux. Quelques femmes arabes, aussi prisonnières depuis longtemps, étaient dans une pièce voisine ; elles ont compris qu’il s’agit de délivrance, elles grimpent et s’attachent fortement aux barreaux de leur cachot. « Et nous, et nous! — Et vous aussi, vous êtes délivrées. Demain, demain, nous partons ensemble pour vos montagnes. » Elles lâchent les barreaux et retombent dans leur cachot; elles ne purent pas me parler, seulement je les entendis sangloter.
Monseigneur voulut aussi habiller les prisonniers. Je leur achetai des burnous, que je leur distribuai le lendemain un instant avant le départ. Tous , hommes et femmes , etc. , devaient se rendre le lendemain, à sept heures du matin, dans la vaste cour de la Casbah, qu’on appelait autrefois la cour des Ga-
zelles, c’était le jardin du sérail du dey d’Alger. Personne, comme vous pouvez le penser, ne manqua au rendez vous. Cependant deux Algériennes, du nombre des prisonnières , la mère et la fille mariée , qui avait elle-même un petit enfant, ne voulurent pas s’en retourner avec les autres ; elles avaient été emmenées par les Hadjoutes depuis quelques années, et elles étaient restées malgré elles dans leurs montagnes.
La fille avait été reconnue, d’une manière singulière , par son père , gendarme maure au service de la France. Cet homme avait été chargé de conduire toutes les prisonnières arabes en prison 5 l’une d’elles, qui tenait un jeune enfant dans les bras, faisait quelques difficultés; le gendarme^ en se débattant avec elle pour la faire entrer , lui arrache son voile, et il reconnaît sa fille , et la fille se jette dans les bras de son père , en lui demandant en grâce de ne plus se séparer de lui. La mère vint sur ces entrefaites et ne voulut plus quitter son mari... On ne les força pas à suivre les autres , comme vous le pensez bien.
Monseigneur avait fait louer douze grandes voitures pour les femmes et leurs enfants; elles y montent joyeuses et étonnées; elles n’avaient jamais vu de voitures. Les hommes devaient suivre à pied. La voiture de Monseigneur allait en avant, et nous voilà partis avec une toute petite escorte. C’était le lundi des Rogations. En nous voyant ainsi avancer à la suite les uns des autres , sur la grande route , sous le fort de l’Empereur, nous disions : « Voilà pourtant une singulière procession des Rogations!., en a-t-il jamais existé une semblable?... » et nous
avancions toujours en récitant, avec Monseigneur dans sa voiture, les litanies des saints et les autres prières de l’Église pour ce jour-là.
Je ne vous dis pas si notre voyage fut heureux..,, pouvait-il ne pas l’ètre!...
Nous n’allâmes ce jour-là que jusqu’à Bouffarik , à sept lieues d’Alger; nous n’y arrivâmes qu’à cinq heures du soir à cause de l’escorte qui se fit un peu désirer à Déli-Ibrahim .
Là Monseigneur acquit la triste certitude d’un bruit fâcheux qu’il avait entendu murmurer à notre passage à Douera : c’est que l’armée française venait de s’emparer de la Houche-Mouzaïa, l’endroit même où devait se faire, le lendemain , l’échange des prisonniers. Monseigneur fut stupéfait de cette nouvelle, qui compromettait sa belle mission et qui laissait la plus déchirante incertitude sur le sort de nos pauvres prisonniers. Nous craignions que les Arabes, qui auraient pu se croire trahis par cette brusque attaque des Français dans le lieu même où devait se faire l’échange, se fussent portés à quelque représaille , et n’eussent tué nos pauvres prisonniers. Une vive fusillade , que le commandant supérieur du camp de Bouffarik avait entendue de ce côté-là chez les Arabes, augmentait encore nos angoisses. Monseigneur en était malade. Nous tînmes conseil, et nous résolûmes qu’un des Arabes qui était venu nous chercher à Alger, partirait sur-le-champ pour porter une lettre au khalifat, qu’il devait chercher , car il ne savait pas où il était alors. Dans cette lettre , Monseigneur témoignait au khalifat toute la peine qu’il avait eue d’appren-
dre, à son arrivée à Bouffarik, la brusque occupation de la Houche-Mouzaïa par les Français ; qu’il avait lieu d’attendre que rien de ce qui était convenu ne serait dérangé, d’après la prière qu’il en avait faite au général Baraguay d’Hilliers par une lettre qu’il lui avait écrite d’Alger. Il lui disait encore qu’il avait avec lui , à Bouffarik , tous les prisonniers arabes , et qu’il priait le khalifat de vouloir bien tenir toujours à cet échange , et qu’ils avaient maintenant à s’entendre de nouveau sur le temps et le lieu où il devrait se faire.
Le lendemain 18, à une heure après midi , deux autres Arabes apportaient la réponse du khalifat. Cette réponse, un peu acerbe, reprochait aux Français presque leur cruauté d’avoir empêché cet acte d’humanité, qui devait les intéresser, les toucher si fort; qu’il ne pouvait pas s’expliquer leur conduite... qu’il consentait pourtant à reprendre , pour cet échange, des négociations qu’il croyait rompues.
Monseigneur , sans perdre de temps , voulut bien me charger d’aller traiter de vive voix cette importante affaire avec le khalifat ; il me fit accompagner par MM. Berbruger, de Franclieu, et par l’interprète M. Toustain-Bumanoir ; ce sont les mêmes qui avaient déjà montré tant de dévouement et d habileté pour entamer d’abord , avec M. l’abbé Gstalier , les premières négociations de cet échange.
Les deux Arabes, qui avaient apportéla réponse du khalifat, nous servirent de guides ; en un clin d’œil nous eûmes franchi nos lignes et nous arrivâmes sur le terrain de nos ennemis. Nous avancions en
silence à travers une belle plaine émaillée de fleurs et couverte d’herbes qui dépassaient la hauteur d'un homme à cheval , le cœur en proie à mille conjectures sinistres.
Un essaim d’abeilles, que les Arabes nous montrèrent sur les bords du sentier, nous tira un instant de nos tristes rêveries. Cet essaim s’était abattu et fixé sur une jeune branche d’olivier qu’il faisait incliner jusqu’à terre; j’en tirai un heureux présage pour notre mission... Au même moment, et pendant que Monseigneur disait la messe à Bouffarik, un essaim d’abeilles entra dans l’église et vint s’abattre et se fixer paisiblement auprès de l’autel. En approchant de Sidy-Klifat , marabout, ou petit tombeau vénéré des Arabes, l’un de nos conducteurs fredonna un petit air du pays , espèce de mot d’ordre , pour avertir les siens qui étaient sans doute cachés en cet endroit de nous laisser passer. Une heure après, nous étions arrêtés par un fort détachement de cavaliers arabes , armés de lances , de fusils et de yatagans; l’un d’eux sort des rangs, il était porteur de deux lettres pour Monseigneur , l’une de M. Massot, et l’autre du khalifat; celle de M. Massot que je décachetai était ainsi conçue : «Sidy Mouhamed-ben-Allal (le khalifat) est avec nous à quelques lieues de Blidah; il me charge de vous prier 9 Monseigneur , de vous rendre à la Houche-Bihak , parce que les prisonniers sont horriblement fatigués par la marche rétrograde de ce matin. Le cavalier Mohamet-Ahmet connaît cet endroit ; nous espérons en vous, Monseigneur ,, car la matinée, qui devait être si belle, a été bien horrible!!! Que Dieu vous
rende tout le bien que vous nous faites. Je vous prie d’agréer tous mes sentiments de profonde gratitude. - — Massot. — Ce 1 8 mai , à une heure. »
La lettre du khalifat, que l’interprète me lut, contenait à peu près les mêmes choses. 11 était quatre heures , et le messager avait grande hâte. Nous nous lançons au galop à la suite de notre nouveau conducteur et des autres cavaliers 5 une heure après , nous étions à la Chifa, que nous traversâmes sur nos chevaux. Nous parcourons ensuite pendant une demi-heure de belles prairies, d’agréables oasis; nous trouvâmes un petit douar ou plutôt quelques gourbis, où nousaperçûmesquelques femmes couvertesde haillons qui sortaient pour nous voir passer, d’un œil assez indifférent; enfin à cinq heures trois quarts, nous voyons de forts groupes de cavaliers se presser autour de nous auprès du fameux bois des Karésas. Je crus apercevoir de loin un chapeau français. Mon cœur battait bien fort. Un instant après , nous étions arrêtés par une troupe de cavaliers la lance en arrêt. Celui qui les commandait nous dit assez poliment d’attendre là en silence quelques instants, qu’on allait prévenir de notre arrivée le khalifat qui n’était pas loin. Un morne silence régnait autour de nous ; nous nous regardions d’un air étonné, et pourtant tranquille et résigné. Nous cherchions des yeux nt)s pauvres captifs; nous les vîmes de loin assis sur l’herbe dans l’attitude de l’accablement. Ces pauvres gens ne savaient pas encore que nous étions là. Ce silence, ce mouvement inaccoutumé de cavaliers autour d’eux les étonnaient; ils nous dirent plus tard qu’ils s’attendaient alors à être fusillés. Enfin, 011