IB
vint nous dire que le khalifat nous attendait, que nous pouvions avancer... Nous traversâmes encore des rangs pressés de cavaliers armés jusqu’aux dents ; ils avaient mis pied à terre , et ils nous regardaient passer d’un air fier ; mais nos yeux comme notre cœur étaient fixés sur nos pauvres prisonniers... Ils nous aperçoivent enfin comme nous arrivions à cinquante pas d’eux... ils se lèvent comme un seul homme, ils nous tendent les bras; toutes leurs têtes s’inclinent, ils pleurent... ils ne pouvaient pas nous parler, on le leur avait défendu.
Pour nous^ nous arrêtons machinalement nos chevaux, et nous ravalions nos larmes... Les Arabes eux-mêmes semblaient partager notre émotion , et j’en vis plusieurs qui s’essuyaient les yeux, — Nous approchions du khalifat ; il était accroupi sur Pherbe , sous un saule-pleureur , auprès d’un ruisseau sans nom qui le séparait encore de nous. Ses conseillers, son khodja (secrétaire), et les principaux chefs des tribus, tous en burnous noirs , signe de leur grandeur (Abd el-Kader porte, dit-on, un burnous noir) , étaient rangés en demicercle auprès de lui. À quelques pas de là, plus de six cents cavaliers, la lance en main et le fusil en bandoulière , se tenant debout devant leurs chevaux , formaient autour de nous une formidable couronne.
Nous traversâmes le ruisseau à cheval , nous mîmes pied à terre, et l’interprète, suivi du khodja , nous fit avancer auprès du khalifat. Il ne se leva pas ; il nous salua de la main , et nous fit signe de nous asseoir à ses côtés. Ce premier abord fut froid et pourtant solennel. Après les compliments d’u-
sage, le khalifat nous reprocha d’une manière presque acerbe la conduite des soldats français a son égard et à l’égard des prisonniers français, leurs compatriotes. Il voyait là de la cruauté , il ne parla pourtant pas de trahison ; mais il s’étonnait et était indigné que des Français eussent refoulé des Arabes qui leur amenaient leurs prisonniers. . . Dans ce moment, tout parut déconcerté.... Mais , après des explications assez vives de part et d’autre, le khalifat demeura convaincu que Monseigneur n’était point responsable de ce qui leur paraissait si repréhensi*ble : que sa mission était une mission toute de charité, toute pacifique, absolument en dehors de la question de la guerre et des opérations de l’armée.
Après avoir consulté son conseil, il voulut bien consentir à reprendre les négociations de l’échange. Une discussion assez embarrassante pour nous s’éleva alors sur le nombre et la qualité des prisonniers arabes que nous lui rendions. Comme il nous remettait tous ceux qui étaient en son pouvoir en ce moment , il exigeait que tous les Arabes réputés prisonniers et qui étaient restés écroués dans la prison d’Alger, lui fussent rendus 5 il tenait surtout à avoir un certain Ali-Ben-Dahman , un de leurs cheiks. Nous répondîmes que notre départ ayant été si précipité , Monseigneur n’avait pas pu recueillir tous les prisonniers arabes détenus à Alger, mais qu’il ferait son possible pour lui renvoyer à son retour tous ceux qui ne seraient pas détenus pour crimes ou délits ^ ou passibles des lois françaises; que nous prenions cet engagement au nom de Monseigneur, qui le confirmerait lui- même.
L'échange fut alors convenu ; mais en quel lieu et comment se fera-t-il ? Sur la première question , le khalifat dit qu’il désirait que l’échange se fit à Oued-l’Alley, à quatre lieues de Bouffarik; et, sur la seconde, il voulait que Monseigneur lui-même lui amenât les prisonniers arabes sans escorte aucune. Je répondis d’abord, sans lui laisser apercevoir l’extrême imprudence qu’il y aurait eu de livrer ainsi Monseigneur entre leurs mains, que Monseigneur était un peu malade de tout ce qui s'était passé depuis le matin à l’égard des prisonniers 5 que cela , avec sa dignité d’évêque , ne lui permettait daller qu’en voiture, et qu’il était impossible de se rendre en voiture à Oued-l’Alley, à cause de la difficulté des chemins tout à fait impraticables ; ensuite, que nous avions aussi amené en voiture leurs femmes , dont quelques-unes étaient blessées grièvement; que presque toutes aussi avaient avec elles des enfants en bas âge; qu’il y aurait une espèce de barbarie de les forcer à faire cette route à pied. Cette dernière raison parut toucher le khalifat, et il consentit à ce que l’échange se fit près de Bouffarik , mais hors la portée du canon du camp; de plus il fut stipulé qu’il ne paraîtrait pendant l’échange aucun soldat français sur les fossés ou à l’entour du camp; qu’on ferait dire au commandant supérieur de Blidah de 11e faire aucune démonstration militaire, s’il apercevait les cavaliers arabes dans la plaine; enfin que moi et mes trois compagnons resterions ses otages jusqu’après l’échange; nous acceptâmes avec joie toutes les conditions, et nous convînmes que l’échange se ferait le lendemain à midi,
dans le lieu désigné et que lui-même y conduirait les prisonniers français , sans escorte. Nous lui proposâmes d’écrire à Monseigneur ce que nous venions de conclure et de lui faire porter notre lettre de suite par un messager sûr qu’il choisirait lui-même. Il nous répondit en souriant : « Mais je n'en vois pas de plus sûr que vous même. Vous repartirez de suite , et il me suffit de votre parole pour être assuré que demain vous reviendrez vous constituer mes prisonniers. — Cette confiance nous flatte autant qu’elle t'honore , lui répondis-je 5 nous partons donc , puisque tu le veux , et demain matin à huit heures nous serons entre tes mains. Nous allons en passant , si tu le permets, consoler nos pauvres prisonniers en leur apprenant ta gracieuse décision. — Je suis heureux, reprit-il , de rendre la liberté à vos Français 5 je rends moi-même de grandes actions de grâces au babas el-kbis (Monseigneur), de ce qu’d me rend aussi nos pauvres Arabes. Le jour de demain sera un des plus beaux de ma vie. »
Nos cœurs ne se contenaient plus de joie, et nous nous levâmes pour aller la répandre au milieu de nos chers captifs, qui étaient à trois cents pas de là , et qui, pendant toute cette oonférence , qui dura plus d’une heure, étaient dans une anxiété difficile a décrire dans l attente de ce qu’on aurait décidé sur leur sort. Le klialifat me dit de rester auprès de lui^ qu il avait quelque chose de parti—
culier à me dire. Mes heureux compagnons allèrent donc sans moi annoncer à nos pauvres prisonniers leur délivrance.
Je n’entrerai pas dans les détails de cet entretien intime que j’eus avec le khalifat : c’était l’épanchement de deux coeurs étonnés et heureux de s’entendre et de pouvoir se le dire sans contrainte aucune. Ce moment , et il dura plus d’une demiheure, fut sans contredit un des plus heureux de ma vie. Qu’il me suffise de vous dire que nous parlions de notre sainte religion! — Il interrompit un instant cet entretien pour me parler des malheurs de la guerre; il fit approcher son khodja , et lui dit de m’amener quelques notables de sa province que la guerre avait rendus bien malheureux : « Que de larmes, que de sang répandus! me dit-il. Vois (et il me montrait un cheik qui tenait un jeune enfant dans ses bras), il pleure. Tu m’as dit que sa f^mme est retenue blessée à Alger; oh! prometsmoi , promets-lui de prier le babas- el-kbis de nous la rendre. Vois son enfant, il ne peut pas se passer de sa mère:. « Je lui promis que Monseigneur la lui ferait rendre, et j ajoutai que Monseigneur et nous tous, udnistres de paix, nous déplorions plus que lui les malheurs de la guerre. Le voyant si bien disposé, je lui dis que s il voulait faire plaisir à Monseigneur et à nous tous, il devrait nous permettre d’emmener cette nuit un de nos prisonniers avec nous, en échange du jeune officier de réguliers
d’ Abd-el-Kader que Monseigneur nous avait chargés de lui ramener. Il sourit à ma demande et me dit: « Je vois bien que tu veux que je te donne M. Massot$ eh bien, il partira à l’instant avec toi, et je lui fais en même temps cadeau d’un beau cheval pour qu’il puisse arriver plus vite. » Je le remerciai. Je ne me possédais pas de joie, et, oubliant les convenances , je me lève d’auprès de lui , et je crie de toutes mes forces , en me tournant vers nos prisonniers : (( M. Massot est libre à l’instant ! le bey vient de me permettre de l’emmener cette nuit avec nous, n Ce fut alors une explosion de joie , aussitôt comprimée par le respect que tous portaient au bey. Je pris alors congé de lui. Il prit ma main, qu’il pressa sur son cœur, et me dit : « A revoir, demain, que Dieu t’accompagne ! a Je lui répondis : « Que Dieu te bénisse î » Et me voilà parti.
Je cours vers nos chers prisonniers , que je n’avais encore vus que de loin. Tous se mirent à pleurer en me voyant , et s'épuisaient en remerciements pour Monseigneur, qu’ils appelaient leur saint Vincent de Paul , leur seul libérateur, La nuit tombait 5 il fallut nous quitter, nous arracher d’auprès d’eux : « Courage, leur dis-je , mes bons amis$ remerciez Dieu, qui a tout conduit à une si heureuse fin. C’est \a dernière nuit de votre captivité... Vous en avez tant passé de mauvaises, de cruelles... Celle-ci sera bonne. Demain , demain nous venons prendre pour quelques instants votre place , et vous serez délivrés.
- — A demain donc, » répétèrent-ils tous avec joie en nous voyant partir.
Nous restâmes près d'un quart d’heure à chevaucher dans les bois sans nous dire mot, tant nous étions émus de tout ce qui venait de se passer. Deux cavaliers arabes nous accompagnaient 5 nos chevaux volaient à travers les broussailles , sautant les fossés au milieu des ténèbres 5 je ne sais pas comment nous ne nous sommes pas rompu le cou et nous n'avons pas cassé les jambes de nos chevaux. La nuit était sombre et orageuse; nous ne nous voyions les uns et les autres qu’à la lueur de quelques éclairs, et nous nous appelions de temps en temps pour ne pas trop nous séparer.
Arrivés dans nos lignes, près des fossés de Bouffarik, nous craignions le danger d’être fusillés par nos soldats sentinelles , qui, en entendant approcher des cavaliers au milieu de la nuit , auraient pu facilement croire à une attaque de leur camp par les Arabes. Nous défendîmes aux Arabes qui étaient avec nous de parier, et nous, nous parlions fiançais aussi haut que nous pouvions, pour qu’on pût nous connaître. Enfin nous arrivâmes à la porte du camp , qu’on nous ouvrit après le qui vive et la réponse d’usage. Nous reprenons notre course à travers ce qu’on appelle la grande ville, mais qui serait bien mieux nommée les vastes champs de Bouffarik. Nous voiià à la porte de la maison où Monseigneur était logé avec M. Dogret,
mon confrère, le curé de Bouffarik et deux autres ecclésiastiques que Monseigneur avait amenés avec lui. Tous dormaient d un profond sommeil ; l’évêque seul, pasteur vigilant et inquiet sur le sort de ses brebis captives et de ceux qu'il avait envoyés à leur délivrance, veillait et priait.
Je happe à coups redoublés : ((Ouvrez, c^esl nous, nous amenons un captif, M. Massot... et demain, demain nous irons chercher les autres.... tous, tous vous seront rendus.» Voilà ce que j’avais déjà crié dans l’excès de ma joie à Monseigneur, qui avait paru à sa fenêtre... Son émotion, sa joie lui permirent à peine de nous répondre. Les ecclésiastiques, éveillés par le vacarme que nous faisions à la porte, se lèvent et s habillent à la hâte. La porte s’ouvre: M. Massot se précipite et saute au cou du curé de Bouffarik , qu’il a pris pour son libérateur, Mgr l’évêque d’Alger. Celui-ci se tenait derrière la porte pour cacher son émotion ; mais M. Massot voit briller sur la poitrine de l’évêque la croix pastorale : il se jette dans ses bras; il ne peut parler, il pleure ; ses larmes se confondent avec celles du bon pasteur . du tendre père qui le presse sur son cœur. Nous pleurions , puis nous parlions tous à la fois. Enfin , après avoir expliqué à Monseigneur les conditions del échange, qu’il ratifia et accepta toutes d’un grand cœur, après avoir pris un peu de nourriture (nous n’avions pas mangé depuis vingt -quatre heures) , nous nous laissâmes
aller à un court mais bien délicieux repos. Nous devions repariir le lendemain matin pour nous rendre chez les Arabes , comme heureux otages pour la délivrance de nos captifs.
Le beau jour est arrivé Avec quel bonheur nous franchissons nos lignes et nous volons sur la terre ennemie, accompagnés de nos deux Arabes de la veille. Déjà nous avions fait deux lieues, lorsqu’un gros détachement de cavaliers arabes nous arrêta pour parlementer 5 on nous dit que le khalifat s’était mis en marche avec les prisonniers et qu’il s'approchait. Quelques instants après , nous vîmes encore un grand nombre de cavaliers venir à nous au galop dans toutes les directions, et le khalifat et nos prisonniers ne paraissaient pas encore. Nous commencions à nous inquiéter, lorsque nous aperçûmes au loin un nuage de poussière: «Le khalifat! » murmuraient tout bas nos sauvages arabes. Ils se rangent en bataille, nous font placer au milieu d’eux, et attendent, dans le plus profond silence, l’arrivée de leur seigneur et maître. Nous le voyons bientôt s’avancer fièrement à la tête de six cents cavaliers 5 il était entouré, comme la veille, des grands desanation en burnous noir 5 quant à lui, il avait un burnous blanc ; il était précédé d un chaous ou bourreau, qui brandissait dans sa main un énorme yatagan 5 nos pauvres captifs venaient après, escortés par celte cavalerie: l’un deux, vieillard et malade, qui n'avait pas pu marcher, était porté,
couché dans un drap, par quatre de ses compagnons de captivité. Déjà ils nous ont aperçus; ils avaient la permission de nous parler; ils nous entourent, et pensent que nous allons les suivre. Mais quand ils surent que nous devions rester en otages pour eux, ils nous dirent, dans un premier mouvement, qu’ils veulent rester avec nous, qu’ils ne veulent pas de leur liberté au prix de la nôtre et peut-être de noire vie. Nous les rassurons en riant, et nous leur disons de parlir tranquilles; qu’aussitôt l échange fait , nous serions aussi, nous, remis en liberté; que nous en avions pour garants îa parole du khalifat et la joie secrète que nous éprouvions. Ils partent en nous disant : « A revoir bienlôt! » Un de nous , c’était l’interprète, M. Toustain, est chargé par le khalifat d’aller à Bouffarik pour amener Monseigneur au lieu du rendez-vous, où le khalifat se rendait lui-même avec une faible escorte, sans armes. Déjà nos prisonniers sont loin de nous; ils s’approchent du lieu où la main d’un père, d un évêque doit briser leurs fers. Pour nous, entourés d’une troupe innombrable de farouches Arabes, nous craignîmes un moment de devenir leur proie. C était lorsqu'ils entendirent le canon français qui mitraillait les leurs au col Mouzaïa , dont nous n’élions pas très-éloignés. Ils tressaillirent alors sur leurs chevaux, et lançaient sur nous des regards d indignation. Et nous, descendus à terre, nous attendions, tranquilles et calmes, l’issue des évé-
nements. Je m'agenouillai pour prier, puis je récitai mon bréviaire ; tous me regardaient avec respect et gardèrent un religieux silence tout le temps que durèrent mes prières.
Pendant que nous attendions ainsi le moment où on viendrait nous délivrer, un chef arabe s’approcha de nous et nous dit : «Par où vous en irez-vous? par l est ou par l’ouest (l’est était le côté des Français) ? — Par Test, lui répondîmes- nous. — Si nous le voulons, ajouta-t-il d’un ton malin. — Et c’est justement pour cela que nous t’avons répondu que nous nous en irons par l’est, parce que nous savons que vous le voulez.» Cette confiance, cette assurance de notre part le flatta ; il nous dit alors: «Oui certainement, vous vous en irez par l’est. » Trois heures s’étaient déjà écoulées, et nous ignorions si l’échange avait eu lieu et si on nous rendrait bientôt notre liberté , lorsqu’on vit arriver un cavalier nègre, couvert de sueur et de poussière , qui venait me dire de la part du khalifat, son maître, de monter à cheval et de le suivre sur-le-champ. Mes deux compagnons furent un peu peinés de me voir séparé d’eux 5 je leur dis que s il m'était possible je reviendrais bientôt les rejoindre 5 et me voilà parti au galop avec mon guide, sans savoir où il me conduisait. Nous traversâmes rapidement la plaine, à travers de nombreux groupes de cavaliers, dont quelques-uns avaient des lunettes d’approche pour observer si les Français ne feraient pas quel-
ques mouvements dans les camps de Bouffarik , de Coléah et de Blidah. Enfin, après avoir couru pendant plus d’une heure, j’aperçus de loin, à peu près à une lieue en avant de Bouffarik , la voiture de Monseigneur arrêtée, et quelques Arabes qui l’entouraient avec le khalifat. Je vis alors qu’on me conduisait au lieu de la conférence. J’arrive; je ne pus me défendre d’un sentiment de crainte en voyant ainsi Monseigneur accompagné seulement de l’abbé Dogret et de son cocher, le fidèle Antoine, tout à fait à la merci des Arabes.
Pourtant la parole du khalifat et l’air de dignité et de calme que je remarquai sur le visage de Monseigneur me rassuraient un peu. Le khalifat me salua fort gracieusement, et me dit d’aller chercher les prisonniers arabes, qui étaient tous restés à Bouffarik, et de les amener le plus promptement possible sur ce lieu , que Monseigneur appela le Champ de Bénédiction, et qu’on pourrait aussi appeler le Champ de la Délivrance des Captifs . Je ne vous dirai pas ce qui se passa entre l’évêque et le khalifat pendant plus de deux heures que dura leur conférence. Monseigneur a pris soin d’en instruire le public dans une lettre touchante qu’il écrivit sous l inspiration du moment, et qu’il a envoyée au journal V U nia ers , vous lavez lue, sans doute, et vous avez dû remarquer surtout la première entrevue de ces deux personnages, étonnés de se trouver là réunis pour accomplir le plus
grand acte d’humanité.. Ces deux mains qui se tiennent longtemps serrées, et ces paroles de i’évêque , prononcées avec une si sainte émotion : ((L’union de nos deux mains est le signe de lunion de nos âmes dans cet acte solennel que nous allons accomplir. » Puis, lorsqu’ils déploraient ensemble les malheurs de la guerre, Monseigneur prenant sa croix pastorale dans ses mains , et disant au chef arabe : « Je voudrais placer cette croix , signe de salut, entre le yatagan et l’épée , comme un lien de paix entre les deux nations. » Pendant ce temps-là je volai vers Bouffarik , et je ramenai bientôt avec moi les prisonniers arabes. Les hommes marchaient joyeusement en tête , puis venaient les voitures chargées des femmes et des enfants $ après quelques retards causés par les difficultés des chemins, nous arrivons enfin. Le khalifat était monté dans la voiture de Monseigneur 5 les prisonniers français étaient rangés auprès sur deux rangs. Cet instant , où tous les prisonniers des deux côtés étaient réunis avec Monseigneur et son clergé, sans défense aucune^ eut quelque chose de grave et d’imposant : la moindre démonstration mditaire dans les camps français, le moindre caprice du khalifat, nous perdait tous 5 car nous étions tous, en ce moment suprême , à la merci des Arabes 5 on entendit même l’un d’entre eux qui disait à un autre : c Si, dans ce moment, nous emmenions avec nous la voiture et tout ce qu’il y a dedans , la paix serait
bientôt faite ; mais...» Mais Dieu était là , il avait adouci les cœurs de nos farouches ennemis , il les avait inclinés devant le ministre d une religion toute de charité et de paix... Et Marie , ce puissant secours des chrétiens, cette douce consolatrice des affligés, veillait sur nous; nos anges gardiens nous
protégeaient Aussi étions-nous tous calmes et
tranquilles ; nous pensions à peine aux dangers auxquels nous étions exposés.
Mon cher ami, je ne peux plus conlinuer ma lettre; lekhalifat vient d’écrire à Monseigneur qu’il vient de prévenir Abd-el-Kader de notre prochaine arrivée auprès de lui , et de la mission dont nous sommes chargés; c’est-à-dire d’aller lui demander la délivrance des prisonniers français qui restent encore en son pouvoir. Je pars demain ; priez et faites prier pour cette importante mission , dont Monseigneur a bien voulu me charger. Je ne sais pas où j irai ni quand je reviendrai; je pars seul avec un interprète et un domestique arabe. Je porte aussi à Abd-el-Kader les présents de Monseigneur. Aussitôt que je pourrai, je vous enverrai la suite de mon journal.
Votre tout dévoué ami , SUCHET, Vie. gén.
Alger, 30 juin 1841.
Mon cher ami,
Je vous ai promis de vous donner la suite de la relation du premier échange de nos prisonniers , brusquement interrompue par mon départ subit auprès d’ A bd-el-Kader : je crois en être resté au moment de mon arrivée à la tête des prisonniers arabes au lieu de l écl>ange.
Donc , je fais défiler les prisonniers arabes devant le khalifat qui était toujours dans la voiture de Monseigneur, et qui m’avait fait signe de les faire passer derrière. Là se tenaient des Arabes qui étaient venus avec des chevaux , des ânes et des mulets pour emmener leurs femmes et leurs enfants. En un instant les voitures sont vides 5 un spectacle déchirant et consolant tout à la fois s’offrit alors à nos yeux. Des maris , des pères , des frères ivres de joie , se précipitent et reçoivent dans leurs bras leurs femmes, leurs enfants, leurs frères, leurs amis } mais à ces accents de joie et de bonheur se mêlent des gémissements , des sanglots , des cris de
désespoir} c’étaient des veuves et des orphelins qui, dans cette foule où chacun se presse pour reconnaître , pour embrasser les siens , ne retrouvaient pas leurs maris ni leurs pères... elles apprennent alors qu’ils étaient morts dans le combat... elles étaient parties si joyeuses pourtant, dans l’espérance de les revoir ! Les unes se roulaient dans la poussière , les autres se déchiraient le visage avec leurs ongles , toutes demandaient à mourir, tandis que leurs enfants poussaient des espèces de hurlements en embrassant leurs mères... Je m’arrachai à cette scène si attendrissante pour être témoin d’un autre spectacle rempli de bien douces émotions , c’étaient nos chers captifs français qui montaient dans les voitures que les captives arabes venaient de quitter. Le khalifat, descendu de la voiture de Monseigneur , avait pressé une dernière fois la main du prélat ; il veut aussi presser la mienne, et nous nous séparons en faisant des vœux pour notre bonheur commun } il s’élance sur son coursier fougueux qu'il fait caracoler devant nous ; une nuée d Arabes qui s’étaient tenus cachés tout près pendant l’échange, paraît aussitôt et l’entoure ; d’un signe de sa main il les dirige vers l’ouest et marche à leur tête , vers leurs montagnes ; et nous , avec nos chers prisonniers nous nous tournons vers Lest, vers nos camps français. Dans ce moment, il sembla que nous respirions tous plus librement... ce fut un moment de silence joyeux et solennel.
La voiture de Monseigneur ouvrait la marche ; elle était précédée de M. Massot . chef des captifs , de MM. Berbrugis , Defranc-Lieu et Toustain , qui avaient élé chargés la veille avec moi de négocier cet heureux échange. Une manquait, pour compléter cet heureux cortège, que l’excellent abbé Gstalter, secrétaire de l’évêché, qui avait été chargé de faire les premières ouvertures des négociations de cet échange. . . Il se couvrait de gloire en ce moment-là même , en portant les secours de la religion , au milieu des halles des Arabes, à nos soldats qui combattaient sous les murs de Mascara. Après eux venaient M. de Berthier, commissaire civil de Bouffarik , M. le curé de Bouffarik, M. le Boucher , digne supérieur du petit séminaire d’Alger, M. Questel, pro-secrétaire de l’évêché ; ces derniers étaient venus avec moi de Bouffarik lorsque j’y^étais ailé chercher les prisonnières arabes... M. Dogret , vicaire-général , était dans la voiture avec Monseigneur, et moi je suivais à cheval , à la tête de nos chers captifs dont quelques-uns , qui n’avaient pu trouver .place dans les voitures, les précédaient à pied.
Ceux-ci entonnèrent aussitôt une chanson sur leur délivrance, composée par l’un d eux, M. Amédée Mellier. jeune architecte, sous les ordres duquel le khalifat avait mis les autres prisonniers depuis le départ de M. Massot, rendu la veille; le refrain de ce chant de liberté, répété par tous avec une espèce d’enthousiasme était: Nous ne sommes plus prison-
niers! .. Le nom de Monseigneur , leur courageux libérateur, n’était point oublié, comme vous le pensez bien... Il y avait un couplet d’adieux adressé à quarante- trois de leurs compagnons d’exil , qui étaient morts de maladie ou plutôt de chagrin, à Telkedempt} ils les avaient enterrés tous dans le même champ... C’est là quJils allèrent tous , la veille de leur départ , répandre leurs larmes et leurs prières et adresser à leurs compagnons d’infortunes leurs derniers adieux. Ce chant des captifs à peine délivrés et encore sur la terre ennemie fit couler de nos yeux de bien douces larmes.
Maintenant comment vous parler de notre entrée à Bouffarik , de notre marche jusqu’à Alger ? C’était le triomphe après la victoire , ou plutôt une suite d’émotions qui auraient fini par nous rendre malades, si elles eussent duré plus longtemps... Toute la population civile de Bouffarik , tous les militaires du camp, officiers et soldats, franchissaient pôle mêle les fossés et se précipitaient aux barrières^ ou se jetaient dans les bras les uns des autres en pleurant; tous bénissaient notre sainte religion, qui, dans la personne de son saint apôtre, venait de briser les fers des captifs. Quel doux triomphe pour le cœur de notre bon évêque ! Comme il était alors dédommagé de toutes les peines , de toutes les sollicitudes , de toutes les angoisses que lui avait causées cette sainte entreprise!..
Au milieu de ce premier et universel enthousiasme, je remarquai une jeune femme , en deuil , avec un petit enfant dans ses bras ; elle était pâte , appuyée sur le bord du fossé , ses jambes refusaient de la soutenir ; elle avait aperçu parmi les prisonniers , son mari (sous-officier de gendarmerie) , qu’elle croyait mort... Elle lui tendait son enfant, le père le saisit dans ses bras , et resta immobile et suffoqué d émotion... tous deux pleuraient et ne pouvaient parler. Près de là le jeune fils de Finsiituteur de Bouffarik se précipitait dans les bras de son père , de sa mère et de ses jeunes sœurs , qui l’accablaient de caresses ; il avait été pris en allant à Alger, au-devant de sa mère qui venait de France avec ses sœurs 5 ils se voyaient pour la première fois sur cette terre d’Afrique... On voyait çà et là, dans Bouffarik, des groupes entourer les prisonniers , qui croyaient à peine qu’ils étaient libres : on se les arrachait ; c’est à qui leur prodiguera les soins dont il ont tant besoin. Quelle délicieuse soirée ! Quelle douce nuit succéda à un si beau jour ! c’était la veille de l Àscension. Le lendemain , à sept heures , Monseigneur célébra la messe d’action de grâces; tous les heureux captifs délivrés la veille s’y rendirent avec empressement. C'éiait le glorieux anniversaire de la délivrance , par Jésus- Christ , des âmes justes qui avaient vécu avant sa venue. Un enfant de douze ans, le jeune Pelletier, prisonnier depuis vingt
mois , ex- enfant de chœur* de Dély-Ibraïm , servait cette messe , ayant encore entre les mains son livre de prière qui ne l avait pas quitté pendant sa captivité 5 sa tête rasée , son teint basané , ses babouches arabes trahissaient le jeune captif, sous la blanche tunique dont il était revêtu... Monseigneur , avec cette chaleur d ame que les circonstances rendaient , s’il est possible , plus ardente, adressa des paroles brûlantes à son auditoire attendri ; les sentiments de joie et de reconnaissance débordaient tous les cœurs... Monseigneur entonna le Te Deum pour rendre de solennelles actions de grâces à Dieu seul, qui avait conduit cette œuvre si difficile à cette fin si admirable $ ce Te Deum fut suivi d'un De profundis , pour les quarante-trois prisonniers, dont les cendres reposent sous les murs de Tékedempt , sans qu’aucune croix les protège , et sons la garde de Dieu seul , comme le chantaient leurs compagnons d'infortune.
AP rès cette messe , nous nous mîmes en route pour Alger , ou plutôt nous continuâmes notre marche triomphale. Avant d’arriver à un port français., Ouled-Mandil , situé à deux lieues de Bouffarik , un de nos prisonniers, déjà d’un certain âge , sauta de la voiture et se prit à courir de toutes ses jambes , malgré les dangers qu’il y avait de s’écarter de notre escorte... En un clin d’œil, il arriva à Ouled-Mandil ; il criait de loin , de toutes ses forces : « Mes enfants !
mes enfants ! où sont mes enfants ? » C’était là
qu’ils étaient restés pendant sa captivité de quinze mois ^ nous les trouvâmes, en passant sur le chemin, entre les bras de leur père. Une petite chevrette suivait , comme un chien fidèle , les pas d’un prisonnier à chevelure blonde ( c’était un Hollandais ) ; ce prisonnier me paraissait calme et presque insensible à tout ce qui se passait autour de lui ; je lui demandai s’il avait quelque peine, et pourquoi il semblait étranger â cette joie universelle? Il me répondit : ((Je suis étranger partout, chez les Arabes comme parmi les Français $ je suis seul partout... Cette petite chevrette que j’amène de Saïda s’est attachée à moi ; et cela me fait du bien... aucun ami ne viendra me reconnaître , ni m’embrasser comme ceux-ci » (il me montrait les autres prisonniers ); puis en caressant sa chevrette : « Toi au moins tu seras mon ami! »
En arrivant à Douera, la femme d’un huissier d’Alger, avec son jeune fils, a reconnu son mari parmi les prisonniers; elle aussi avait pris le deuil; et, soit accablement , soit besoin d’exprimer à Dieu leur reconnaissance, ils tombaient sur leurs genoux, et levaient tous trois ensemble leurs mains et leurs yeux baignés de larmes vers le ciel. Deux jours auparavant, la femme était accourue tout en pleurs à la voiture de Monseigneur sur cette même route , en le conjurant de lui ramener son mari....
Nous approchons de Dély-Ibraïm, joli village à une lieue et demie d’Alger; c’est là que le gouver-
nement a fait bâtir la première et l’unique église pour le culte catholique. Là nous fumes témoins d'un spectacle qui bouleversa délicieusement nos
âmes Une jeune mère, c’était la mère du jeune
Pelletier, haletante, couverte de poussière et de sueur, accourait au-devant de nous, les bras étendus, demandant son fils. Elle entraînait après elle toute la population du village ; déjà elle a atteint la voiture de Monseigneur, elle ne peut lui parler, elle lui saisit convulsivement la main qu’elle embrasse. Tout le convoi s’arrête spontanément; l’avant-garde se replie et suit la jeune femme; son enfant l’a vue de loin; il est à terre qui court à la rencontre de sa mère..., iis sont dans les bras l un
de l’autre Un instant ia mère douta de son
bonheur...; elle ne pouvait croire qu’elle pressât contre son cœur ce fils tant pleuré , si longtemps attendu ; le costumearabe qu’il portait, comme tous les autres prisonniers, avait sans doute contribué à cette erreur; ou plutôt , c’est que le cœur a peine à croire un grand bonheur qu’il n’espérait plus.... On fit monter en voiture la mère et l’enfant; leurs bras étaient restés enlacés, la mère n'avait pu consentir à se séparer de son enfant , même pour un instant. 11 est impossible de vous dire l'impression que produisit sur le cœur de tous les témoins cette scène si attendrissante. Un des farouches Arabes qui nous accompagnait, Komder-bea-Chabnn , entraîné et comme subjugué par ce qu’il voyait, s’écria : «En-
fant ! ô enfant! c’est bien ta mère (ici ouiedl ia ouledî emmak ! emmak /)-, » et de grosses lar mes
roulaient dans ses yeux Pendant ce temps-là ,
une jeune épouse demandait à tous son mari , aussi du munbre des captifs délivrés Le mari l’a vue de loin ; il dit à ses c imara les de le cacher ; car , connaissant l’extrême sensibilité de son épouse, il craint IVffei de cette première entrevue. Il n'est plus temps, sa femme est là , elle s’est jetée à corps perdu dans la voiture, et est tombée évanouie entre les bras de so?» mari; et lui, pleure. Une autre jeune femme, vêtue de noir, soutenue par deux de ses amies, cherchait aussi en pleurant son mari ; on la renvoie de voiture en voilure; arrivée à la dernière, une voix émue iui répond : « Mort à Tékedempt ! » A ces mots , la jeune veuve tombe comme frappée par la foudre sur ia poussière du chemin , et on la rapporte demi-morte dans sa maison solitaire.
Je ne finirais pas si je voulais vous rapporter toutes les scènes attendrissantes que nous avions à chaque pas sous les yeux. Notre pauvre cœur se fendait de ces émotions si réitérées. Un des jeunes hommes qui avaient été en otage avec moi, en avait 1 âme tellement bouleversée, qu’il vint me dire qu’il ne pouvait plus y tenir, et qu’il allait lancer son cheval au galop à travers les champs pour se secouer de toutes ces émotions. Le fait est que je n'ai jamais rien vu de semblable. Le cœur humain révélait bien alors tout ce qu il renferme de sensibilité et d’a-
mour pour ses semblables. Et les Arabes qui en étaient les témoins pouvaient dire : Ces chrétiens».., voyez comme ils s’aiment U!
En sortant de Dély-ïbraïm , je ne sais quelle sorte d’activité subite , de besoin extraordinaire de mouvement , d’expansion , s'empara de nous tous; les chevaux semblent deviner et partager notre ardeur, ils s’élancent tous au galop. Ceux qui étaient venus d’Alger au-devant de nous, ne voient qu’un tourbillon de poussière qui semble poussé par un vent impétueux; ils se rangent précipitamment sur les bords de la route pour ne pas être écrasés par cette singulière fantasia (évolutions des Arabes sur leurs chevaux fougueux). Nous voilà arrivés sous le fort de 1 Empereur. Un ordre des autorités militaires d’Alger arrête notre course joyeuse et défend aux prisonniers d’entrer en ville avec Alonseigneur. Le bon prélat rentra donc seul avec nous dans la ville épiscopale. . .; il bénit Dieu de cet étrange contretemps qui le dérobait ainsi aux ovations de la foule qui se pressait dans toutes les rues pour voir arriver les prisonniers et leur libérateur.... Monseigneur descendit à l’église où je l’accompagnai seul; les vêpres se terminaient. Monseigneur donna la bénédiction du Saint-Sacrement aux fidèles que l’église contenait à peine...; il annonça en peu de mots à son peuple si heureux de le revoir, la merveilleuse issue de sa mission, et l’engagea à s’unir à lui pour en rendre toute la gloire à Dieu seul qui avait
manifesté d’une manière si particulière, par cette œuvre, sa puissance et sa bonté; il leur dit encore que le dimanche suivant on chanterait le Te Deum > et que l’on ferait la prière pour les morts , comme à Bouffarik. Ce dimanche-là, Monseigneur put rendre encore aux Arabes deux hommes et deux femmes, à qui leur état de sanlé n’avait pas permis de suivre les autres. Monseigneur voulut bien encore me charger de leur acheter quelques vêtements, et je les fis partir tout joyeux sous la conduite des quatre Arabes qui nous avaient accompagnés depuis le lieu de l’échange.
Le jour de la Pentecôte fut encore un jour de bonheur. A cinq heures du soir, deux Arabes, aussi de la puissante tribu des Hadjoutes, ramenèrent à Monseigneur neuf prisonniers qui n’avaient pas pu être rendus avec les autres à cause de leur éloignement. C’étaient sept hommes , une femme et une petite fille de dix ans, prisonnière depuis douze mois. Us étaient suivis de vingt chèvres avec leurs petits chevraux , envoyés par le khalifat. Dans la lettre pleine de respect et de cordiale amitié que ce lieutenant d’Abd-cl-Kader écrivait h Monseigneur, il lui disait : « Avec ces nouveaux prisonniers, je t’envoie vmgt chèvres avec leurs petits pour nourrir de leur lait les enfants qui n’ont point de mères; car je n’ai pas oublié que tu en avais acheté deux pour nourrir les petits enfants de nos femmes arabes pendant qu’elles étaient prisonnières à Alger. »
L’arrivée de ces nouveaux prisonniers et de ces vingt chèvres ht sensation à Alger.... Monseigneur voulut bien encore se reposer sur moi des soins à donner à ces heureux captifs délivrés... Les hommes , tous militaires, rentrèrent le lendemain dans leur régiment. La femme, âgée d’environ quarante ans, ex-cantinière du 3e léger, s’était distinguée par les soins touchants qu elle prit d’un capitaine de son régiment , M. Morisot , avec lequel elle avait été faite prisonnière. Ce capitaine avait été grièvement blessé dans l’affaire où il tomba au pouvoir des Arabes. La bonne cantinière était restée pendant les onze mois de captivité avec les sept hommes prisonniers, rendus avec elle , chez Sidy-Miloudben-Aratch, beau-frère d'Abd-el-Kader , son aga ou premier ministre, et son ex-ambassadeur en France à l’époque du traité de la Tafna .... Ils y furent tous fort bien traités; les hommes s’occupaient à la culture d’un petit jardin de l’aga, et la femme était traitée en grande dame auprès de la maîtresse de la maison.
Mais la petite fille, nommée Marie , excitait surtout l'intérêt de tous. Quelque temps avant le premier échange, son père, nommé Tessère, aubergiste à Hussein-Dey, banlieue d’Alger , était venu tout en pleurs me raconter la catastrophe affreuse qui Lavait privé , en une nuit d’absence, de sa femme, de ses quatre enfants en bas âge et de drux domestiques. C’était le 15 mai de l’année dernière 5 il
avait suivi la colonne expéditionnaire deMiliana, comme cantinier. Dans la nuit qui suivit le jour de son départ, les Arabes fondirent sur sa maison, massacrèrent sa femme et un domestique ; ils enlevèrent ses quatre enfant;, trois filles et un garçon, savoir : Marceline, âgée de douze ans , Marie , de neuf, Joachim, de sept, et Marguerite qu’ils prirent au berceau, elle n’avait pas encore six mois. Le pauvre père, averti par un domestique qui s'était échappé, revint aussitôt; il trouva sa femme gisant sur les carreaux de la chambre, dans une large mare de sang; le domestique avait été tué dans la cour, la maison était bouleversée de fond en comble , tout l’argent avait été volé ; mais ce qui mettait le comble au désespoir de ce père malheureux , c’était de ne pas savoir ce qu’étaient devenus ses quatre enfants. Il sanglotait encore en me racontant cette horrible scène , passée depuis plus d’un an. Après les consolations qu’un prêtre peut donner dans de telles circonstances, je lui protestai que je comptais partir bientôt pour me rendre comme otage auprès d Abdel-Kader, jusqu’à ce qu’il lui eût rendu ses chers enfants s’ils vivaient encore..., et quelques jours après, la petite Marie , restée seule (les trois autres étant morts), lui était rendue....
Je reviens à son arrivée chez Monseigneur , le jour delà Pentecôte, avec les autres prisonniers... Ce fut moi qui les reçus d’abord... La petite Marie, en costume arabe, me dit aussitôt en me baisant la
main : « Et maman , maman , mène-moi auprès de maman. — Pauvre enfant! lui dis-je.— Tu es triste, reprit-elle vivement , e^t-ce que maman est morte comme mes sœurs et mon frère ? » Je ne lui répondis rien. Je lui demandai : « Est-ce que tes sœurs et ton frère sont morts $ raconte-moi cela, ma chère petite enfant. » Alors cette enfant, de beaucoup d’esprit et nullement timide , me raconta ainsi sa petite histoire si tragique et si pleine d’intérêt : « 11 y a longtemps, longtemps, que j’entendis tirer des coups de fusil dans notre maison où j’étais couchée avec maman , mes sœurs et mon frère. Mon père n’y était pas , j'avais grand’peur. J’entendis des cris , ma grande sœur pleurait et mon frère aussi. Je n’y voyais rien ; je me sentis emportée par un méchant homme à qui je donnai des coups de poing. Je criais beaucoup 5 il m’emporta bien loin, bien loin, au pied dune grande montagne (c'était le Foudouk) $ il était jour. Là, je retrouvai ma petite sœur Marguerite et ma grande sœur Marceline, et mon petit Joachim que les Arabes amenaient. Je ne vis pas maman... Ma grande sœur vint m’embrasser 5 nous embrassâmes aussi notre petit Joachim et notre petite sœur Marguerite. Nous pleurions beaucoup tous trois, nous avions faim. Il y avait là beaucoup de tentes d’Arabes et des femmes très-malpropres qui vinrent pour nous embrasser , nous ne le voulions pas. L’une d’elles prit soin de ma petite sœur Marguerite, et à nous,
on nous donna de la galette avec un peu de lait et des dattes qui étaient bien bonnes. Nous demandions notre mère, nous pleurions encore, et personne ne voulait nous dire où était notre mère. Nous demandions à nous en retourner chez nous et on ne voulait pas. On nous emmena à travers les montagnes jusqu’auprès d'Abd-el-Kader. » Cette enfant me dit encore que dans le chemin on avait bien soin d’elles , et qu’on arrêtait , en passant dans les tribus, les femmes arabes pour allaiter sa petite sœur. Chez Abd-el- Kader, cette petite enfant fut confiée à une nourrice négresse qui aimait beaucoup sa petite roumie (chrétienne). Comme elle habitait une tribu voisine, on ne sait pas ce qu’est devenue cette pauvre enfant. La petite Marie m’a dit qu’elle était morte; elle me dit encore que son petit frère Joachim était mort quelque temps après son arrivée chez Abd-el- Kader, et que sa grande sœur était aussi tombée malade tout de suite ; qu’on la faisait coucher dans une tente à part, mais quelle allait la voir tuus les jours. « Je volais du pain , des galettes et des fruits , pour les porter en cachette à ma pauvre sœur ; mais elle ne pouvait plus manger. Vers les derniers temps de sa maladie, elle pleurait beaucoup et demandait toujours maman ; elle me faisait faire ma prière, elle priait elle-même beaucoup , beaucoup; elle me disait toujours qu’elle allait mourir, et moi je ne voulais pas qu’elle mou-
rut, et je pleurais beaucoup et je l’embrassais en lui disant que bientôt nous reverrions maman. » Pauvre enfant ! elle devait en effet bientôt aller la rejoindre au ciel î Elle était horriblement enflée... Un matin que la pauvre Marie allait lui porter encore à manger , elle trouva sa sœur Marceline morte. On la lui laissa voir, elle se jeta sur elle pour l’embrasser , mais elle était bien froide. Marie eut peur et se sauva en pleurant ; elle ne sait pas si on l a enterrée.
La petite Marie resta auprès d'Abd-el-Kader, qui avait pour elle l’affection d’un père; elle couchait sous la tente de sa femme qui en avait soin comme de sa propre enfant. Aussi cette petite enfant est-elle devenue grosse et gr asse à ravir ; elle parle fort bien l’arabe, elle m'a dit qu’elle faisait sa prière matin et soir, et qu elle n'a jamais voulu prier avec les Musulmans, Je lui demandai si on lui avait parlé de se faire Musulmane. « Oui , oui, souvent on me disait : puisque tu es avec les Arabes, il faut te faire Musulmane. Non, non, répondais-je, jamais, jamais. Vous n’avez pas de messe, vous autres. »
Abd-el-Kader ne lui en a jamais parlé lui- même. Un jour une de ses esclaves la pressait de Chéheder (d’apostasier). ((Quoi! répondit lenfant avec un ton de mépris, le sultan (Abd-el-Kader) ne me l’a pas demandé , et loi, sa domestique, son esclave, tu me le demandes et tu penses que je le ferai; tu es
donc folle ? » Elle m’a dit encore que tout le monde la respectait, et qu’Abd-el-Kader aurait fait couper le cou à celui ou celle qui lui aurait fait quelque peine.
Ce soir-là même, Monseigneur confia la petite et si intéressante Marie à une demoiselle venue de Paris pour consacrer sa vie au soulagement de toutes les infortunes, mais surtout aux soins des pauvres orphelines et néophites musulmanes et juives.
La célèbre Aïcha , autrefois épouse du souverain de Constanline , et maintenant la pieuse et fervente chrétienne Marie-Antoinette, est auprès de cette demoiselle. La petite Marie devint l’objet de leurs plus tendres soins , mais ce ne fut pas pour longtemps. Le lendemain, de grand matin , une femme, avec son mari, se présentait toute tremblante à la porte de l’évêché 3 elle voulait parler à Monseigneur, qui , étant occupé dans ce moment, m’envoya auprès de cette femme. ((Marie, ma petite Marie ! elle est ici, me dit cette femme en pleurant. » Je lui répondis : « Elle n’est pas loin. — Rendez-la moi 5 elle m’appartient, ajouta- t-elle , c’est mon enfant ! »
Sachant que la mère de Marie était morte, je dis
à cette femme : « Mais » Elle ne me laissa pas
achever : « Marie n’a plus de mère, reprit-elle vivement, c’est moi qui suis devenue sa mère ; je suis sa tante... Oh! ma pauvre Marie, ma chère enfant;
rendez-moi mon enfant. » Le bon mari fondait aussi en larmes. Je les conduisis tous deux à la maison où était Marie. Cet te enfant m’entend heurter, déjà elle est sur la galerie intérieure. La porte s’ouvre ; sa tante l’a aperçue , elle tombe évanouie; la petite Marie accourt, se précipite sur le corps de sa tante, elle arrose son visage de ses larmes en l’embrassant. La pauvre tante, revenue de son évanouissement, accable de caresses sa chère petite Marie. « C est moi , c’est moi qui te servirai de mère , ma chère enfant. » Et l’enfant, un instant interdite , dit : u Je n’ai donc plus de maman ! » Et elle pousse des cris aigus , et s’attache convulsivement au cou de sa tante, en répétant au milieu de ses sanglots : Oh ! maman, maman !
Quelques instants après, l’oncle et la tante emmènent leur enfant adoptive auprès de son père , à Hussein-Dey , mais ils doivent la ramener ce soirlà môme. C’est la cérémonie de clôture du mois de Marie, et la petite captive doit être présentée et consacrée à sa bonne patronne , sa gardienne fidèle.
Je ne vous parle pas de cette touchante cérémonie qui avait attiré une foule immense, ni de la profonde émotion de tous, quand on vit la petite Marie, vêtue d’une robe d’une éclatante blancheur, venir déposer, sur l’autel de sa douce libératrice, les dépouilles de sa captivité. Le lendemain, la petite Marie repartit avec son père pour Hussein-Dey.
Que Dieu la garde de nouveaux malheurs!.. Les deux Arabes qui avaient amené ces derniers prisonniers reprirent ce jour-là même la route de leurs montagnes, pour continuer une guerre qu’ils semblent maintenant nous faire à regret.
Il est encore resté , écroués à la prison d’Alger, plusieurs prisonniers arabes qu’Abd-el-Kader réclame comme prisonniers de guerre. Parmi eux est un ancien cheik (chef de tribu) et un khodjà (secrétaire) d’un chef célèbre, Ben-Salem, qui commande du côté du Foudouk et des Portes- de-Fer.
L’autoriié a cru devoir, jusqu’à présent, les retenir et les employer aux travaux forcés. Monseigneur vient d écrire en leur faveur au général Bugeaud , qui esi encore en expédition du côié de Mosiaganem. 11 espère obtenir leur délivrance et hâler par là la délivrance d’un grand nombre des nôtres qui sont encore retenus captifs dans la province de Titérie En attendant, Monseigneur m’a chargé d aller visiier tous les jours ces prisonniers arabes et de leur donner quelques secours. Ces pauvres gens sont on ne peut plus reconnaissants de cet intérêt et de ces soins. Ils le disent eux-mêmes au khalifat d'Abd-el-Kader, dans une lettre qu’ils ont chargé Monseigneur de lui faire passer. Vous auriez peut-être du plaisir è connaître cette lettre que j’ai fait traduire en français. Vous verrez un peu quel est leur style quand ils écrivent à un grand de leur nation.
Lettre d'Jly-Ben-d’ Ahman , ancien cheik, et de Mohamed-Ben-Mohamed y ex-khodja de Ben— Salem , au. khalifat d Ahd-el-Koder , Sidy Mohamed-Ben - Allai— Ben-Sid-Ali~Ben-'Em hrak, ex-hey de Miliana .
« Louanges à Dieu!
« Que la prière et le salut soient sur le prophète (( de Dieu.
« Que le salut soit sur Hadji-Abd-el-Kader ,
« sultan.
« Nous sommes ses enfants, et il nous laisse dans (( l’oubli. Dieu sera notre juge.
« Que d’innombrables saluts soient sur lui.
(c A celui qui est fort et sage , dont l’àme est e compatissante , dont les conseils sont précieux , (c qui tient la puissance du Très-Haut.
(( A celui que nous aimons , respectons et vé- « nérons.
(( A celui que notre cœur brûle de revoir. f( A la seigneurie des seigneuries, la lampe des « ténèbres , la chaîne d'or , le puits de science et « de vertu.
« Lune que rien n’éclipse, flamme que rien n’é- « teint.
« A Sidy Mohamed-ben- Allai , Ben-Sid-Alie ben-Embrak , que Dieu le protège. Ainsi « soit-il.
tt Salut : que Dieu répande sur toisa bénédiction « et ses faveurs; qu’il soit miséricordieux et induite gent à ton égard. Si tu t'informes de notre posi- (t tion , nous te répondrons que , grâce à Dieu , te nous sommes en bonne santé, nous désirons tt que tu penses à nous et que tu prennes nos intt térêts.
« Ensuite nous t’apprendrons , si Dieu le pertt met , ce dont tes enfants , tes serviteurs , la tt poussière de tes pieds, Aly-ben-d’Ahman et « Mohamed- ben-Mohamed , ont à t’entretenir.
tt Or, sache qu’un prêtre est venu nous visite ter, il nous a demandé nos noms 5 lorsque nous tt les eûmes prononcés, il nous dit avec bonté : } estt père que vous serez bientôt délivrés ; certaine tt ment , cest par erreur que vos noms nont tt pas été portés sur la liste de ceux qui ont été tt rendus à la liberté. Mais dès que le Babastt el-Kbir ( l’évêque ) a su que le sultan vous tt réclamait , il a écrit au général d’Alger , qui tt a écrit au général en chef à Oran , pour votre tt délivrance. La lettre est partie lundi dernier , tt par un bateau à vapeur; je reviendrai , s il plaît e à Dieu , dans dix jours , vous apporter la ré tt ponse.
tt Ensuite il nous a donné un douro ( cinq tt francs ) , et il a fait en cela une action génétt reuse.
(t Puis il a ajouté : Confiance en Dieu , ne crai-
« gnez rien ; chacun retournera dans son pays }
« vous y seriez déjà , si on nous avait donné vos « noms.
« Chaque fois que ce prêtre vient nous visie ter , il nous distribue des secours , et nous re- (( pète que l’évêque a écrit lui-même au gouvere neur à Oran , afin de presser notre mise en « liberté. Nous lui avons demandé de nous faire « dispenser du travail} il nous l’a obtenu.
« Aly-ben-d’Ahman.
(( Mohamld-bc.n-Mohamed. »
Maintenant, il faudrait un volume pour vous dire tous les faits particuliers, les anecdotes, les épisodes dont quelques-uns offriraient la matière d’un vrai roman ou des drames les plus saisissants. Je veux pourtant vous rapporter quelquesuns de ces faits que j’ai recueillis de la bouche même de ceux qui en sont les sujets ou les témoins oculaires.
Ainsi , un soldat français se trouvait dans une tribu de Kabaïles, dont le chef, ardent zélateur de Mahomet, lui ordonna de faire avec lui la prière du prophète. Ce soldat , qui ne savait pas trop à quoi l’engageait la récitation de cette prière , la fit sans beaucoup de résistance} alors le Musulman, heureux d'avoir ainsi fait eliéheder (apostasier) un chrétien, lui dit : à Maintenant que tu es musulman , nous
allons te raser les cheveux, et tu porteras le turban comme nous. — Comment , reprit le soldat chrétien , qui n’avait pas entendu renier sa religion en faisant une prière qu’il ne comprenait pas , mais je ne suis pas Musulman. — Tu dois l’être, lui dit le Kabaïle , et si tu ne veux pas qu’on te coupe les cheveux et être vrai Musulman, on te coupera la tête. — Voilà ma tête , répondit courageusement le soldat français : coupez la; je suis chrétien, je suis chrétien! » Et sa tête tomba à l’instant sous le yatagan du Kabaïle.
Un autre prisonnier , soldat de la légion étrangère, Espagnol d’origine, avait eu le malheur d’apostasier. Il tomba gravement malade ; étant sur le point de mourir et pressé par ses remords , il fait appeler un de ses camarades, c’était un Français qui ne comprenait pas l’espagnol; il lui fait signe de lui apporter de l’eau; le Français lui en présente. L’Espagnol montre sa tête et cherche à faire comprendre qu’il fallait lui verser l’eau dessus en faisant le signe de la croix. Le Français ne comprend pas d’abord; le mourant insiste; le Français lui dit : « Est-ce que tu veux que je te baptise ; tu es chrétien , pourtant. » Le mourant joint les mains et lève au ciel ses yeux remplis de larmes !... « Ah ! ah! je comprends, dit le soldat; je me rappelle que tu t’es fait Musulman, et tu veux que je te rebaptise; eh! bien , fais ton acte de contrition ; demande pardon à Dieu d’avoir renié ta religion , et je vais te
baptiser de nouveau. » Ce pauvre soldat ne se rappelait pas alors que le baptême ne peut pas se réitérer. N’importe , il versa sur sa tête une eau qui ne pouvait pas effacer le crime de l’apostasie 5 mais la contrition , le repentir du mourant avaient obtenu sa grâce auprès de Dieu , et il mourut en chrétien.
La formule dont les Musulmans se servent pour faire chéheder (apostasier) un chrétien est celle-là : « La ilia , ilia , la : Sidna Mohamed ressoal alla 9 c’est-à-dire : Il n’y a de Dieu que Dieu : notre Seigneur Mohamed est le prophète de Dieu. » Or, il advint qu’on voulut faire chéheder vin soldat du bataillon d’Afrique, un des héros de Mazagran. Il s’en tira merveilleusement en conservant sa foi et sa tête. Lorsqu’on lui dit de réciter la formule, le Français, d’un air décidé, cria solennellement et à tue-tête. « La ilia , ilia , la : Sidna , Mohamed est un vieux soldat!,.. » Le Musulman lui dit d’un air satisfait en lui frappant sur l’épaule: « Melihh , melihh Francés ; bon , bon , Fiançais... c'est bien ! pourtant ajouta- 1 il , ce n est pas là tout à fait du bon Arabe ; mais je sais que les Français ont de la difficulté à bien prononcer notre langue » C’est ainsi que le soldat français conserva sa foi , car il pouvait dire, sans être rénégat , la ilia , iila , la , (il n’y a de Dieu que Dieu) 5 mais il aurait apostasié s’il eût ajouté et reconnu que le seigneur Mohamed est le prophète de Dieu. Il lui parut plus vrai de
dire que le seigneur Mohamed était un vieux soldat.
Cependant nous avons à déplorer la chute de quelques lâches chrétiens prisonniers 5 l’un d’eux est mort dans son apostasie , et ses camarades indignés n’ont pas voulu l’enterrer dans ce qu’ils appelaient le cimetière des chrétiens ; mais ce qui est plus déplorable , c’est que ces renégats , heureusement en très-petit nombre , sont inexcusables , n'ayant été nullement forcés à renier la foi chrétienne $ Abdel-Kader a formellement défendu de parler aux chrétiens prisonniers ou autres qui sont parmi ses Arabes, d’embrasser l’islamisme. Il a fait donner lui-même, un jour, cinquante coups de bâton à un Arabe qui avait parlé à un chrétien de se faire musulman. Ceux donc , qui ont forcé quelques chrétiens à cliéheder sont quelques Kabaïles des montagnes, éloignés de l’autorité , et qui pouvaient ainsi impunément faire de l’arbitraire. Un des prisonniers notables , que je pourrais nommer au besoin , m’a dit que , dans un entretien qu’il eut lui-même avec Abd-el-Kader , il lui avait dit avec beaucoup d’abandon qu’il désirerait bien voir un prêtre catholique, pour discuter sur la religion chrétienne avec lui , et que , s’il était convaincu , il n'hésiterait pas à se faire chrétien. Celui qui m’a dit cela est un homme digne de foi 5 du reste j’espère me convaincre par moi- même de la vérité de ces paroles , puisque Monseigneur compte m’envoyer bien-
tôt auprès de cet homme extraordinaire , pour lui
offrir des présents et lui demander la délivrance de tous les autres captifs européens qui sont encore en son pouvoir. Ce même prisonnier m’a dit encore , qu’Âbd-el-Kader est un vrai admirateur des Français , qu'il méprise les apostats et les déserteurs} il dit que ceux qui ne sont pas fidèles à leur Dieu et à leur drapeau sont des hommes vils. Il a fait la remarque qu’il n’y a que des soldats de la légion étrangère qui désertent ou qui apostasient, presque pas de Français} nous valons donc mieux que notre réputation. Il a recommandé , sous peine de mort, à tous ses sujets de ne couper la tête qu’à ceux qui sont morts ou qui ont été tués en combattant } lui-même ne fait plus couper la tête à ses sujets condamnés à mort ; il les fait fusiller. C’est un progrès vers la civilisation. Du reste , il n’y a qu’une voix parmi tous les prisonniers pour chanter les louanges d’Abd-el-Kader ; tous se félicitent des bons traitements qu’ils en ont reçus , et ce que quelques-uns ont eu a souffrir sont des faits particuliers , isolés , qu’Abd-el-Kader n’a pu connaître } car il en aurait certainement puni les auteurs } aussi n’est- on plus généralement aussi effrayé de tomber entre les mains des Arabes. Les
chefs de l’armée n’en sont pas contents, parce qu’ils craignent que leurs soldats ne combattent plus avec autant découragé, dans l’idée qu’on ne leur fait pa de mal s’ils sont prisonniers ; ils craignent mêm que cela ne favorise les désertions.
Aussi quelques-uns, sous le rapport politique, n’ont pas vu , je crois, d’un bon œil cet échange de prisonniers. Pour nous chrétiens , nous prêtres , nous voyons, dans ce fait merveilleux , une double question résolue. D'abord , vous savez les craintes de ce qu’on appelle la France, ou plutôt des hommes de peu de foi , sur notre ministère au milieu des Musulmans. On pensait que notre présence en Algérie éloignerait peut-être les indigènes des Français et pourrait devenir le prétexte au moins d’une éternelle guerre. De là, ces recommandations, cette suiveillance ridicule sur ce qu’on est convenu d’appeler l’esprit de prosélytisme.
Et voilà que, par ce fait éclatant, cette question est résolue en notre faveur. Elle l’était déjà depuis longtemps , si on avait voulu seulement donner quelque attention à ce qui s’est passé dans les différentes circonstances où Monseigneur a été en relation avec les indigènes, et à ce qui se voit dans la , province de Constantine, depuis que notre sainte religion y a paru avec tous les biens qu’elle apporte avec elle. Ensuite, cet acte de bienfaisance et d'humanité, l’heureux retentissement qu’il a eu parmi ces nations barbares , les conséquences étonnantes qu'il a eues , et qu’il aura encore si on ne s’efforce I» pas de les détruire, prouvent d’une manière bien victorieuse que notre sainte religion est essentielle- I * ment civilisatrice.
Quel contraste pourtant entre les deux puissan-
ces qui se disputent la domination de l’Algérie et qui veulent la civiliser. D’un côté, la puissance matérielle, la force brutale qui détruit , et de l’autre la puissance morale qui édifie. Voyez plutôt, elles se sont manifestées l’une et l'autre par leurs œuvres ; qu'on juge maintenant de l’arbre par son fruit 5 et pourtant, l’une ne fait que paraître , on la laisse agir à peine , et l’autre fonctionne librement et avec force depuis plus de dix ans, Ni si Dominus œdijîcaverit domum , in vanum lab^raverunt qui œdificant eam. O France ! auras-tu donc toujours des yeux pour ne rien voir ?
Je vous ai déjà annoncé mon retour d’auprès d’Abd-el-Kader ^ j'ai pris des notes sur ce voyage et sur cette mission si belle et si extraordinaire. Je tâcherai de les mettre en ordre et de vous les envoyer dans une lettre suivante.
Votre bien affectionné, SUCHET, Vie . gén.
Marseille, le jour de Saint-Martin 1841.
Mon respectable ami >
J’ai bien tardé de vous écrire la relation de mon voyage auprès d’Abd-el-Kader.... plus de quatre mois. Vous savez la cause de mon retard, celle longue et dangereuse maladie que j’avais rapportée de cette course fatigante et dont je ne suis pas encore bien remis. Ce long intervalle et cette maladie ne m’ont pourtant pas fait perdre de vue les principaux détails de ce singulier voyage. J’avais pris des notes sur tout ce qui me paraissait digne d’intérêt ; il me sera donc facile de les mettre en ordre et de vous les envoyer. D’ailleurs, c’est un événement unique , sans doute , dans ma vie , et dont je ne peux oublier même les plus légères circonstances.
Quinze jours s’éiaient écoulés depuis le premier échange de prisonniers^ notre joie n’était pas complète ; on savait qu’il était resté des nôtres à Tlemcen , capitale des États d’ Abd-el-Kader, mais on en ignorait le nombre , lorsque le 6 juin nous arriva le bulletin de la colonne expéditionnaire de Mo s ta -
ganem, commandée par le général-gouverneur. Ce bulletin nous annonçait la prise de Mascara et contenait les noms de cinquante-six prisonniers français qu’on avait trouvés inscrits sur les murs d’un fort de cette ville. En tête de ces noms écrits par les prisonniers eux- mêmes, était une croix , et audessous ces mots : Nous ne savons pas où nous allons . . . A la garde de Dieu ! A la vue de cette liste, mon cœur battait bien fort. Je dis à Monseigneur : « Si vous vouliez m'envoyer à la recherche de ces pauvres captifs, je ne reviendrais qu’avec eux ; dussé-je aller les chercher à Tlemcen et les demander à Abd-el-Kader lui-même,)) Monseigneur le désirait plus ardemment que moi , et notre espoir de réussir était d’autant mieux fondé, qu’il était convenu avec le khaiifat qu’on nous rendrait tous nos prisonniers , à condition que nous lui rendrions quelques-uns des leurs qui étaient restés écroués à la prison d'Alger. Monseigneur avait déjà écrit au général Bugeaud pour lui demander la délivrance de ces prisonniers arabes réclamés; et il attendait incessamment la réponse. Il attendait aussi les présents qu’il faisait venir de France, pour Abd-el-Kader, et qui devaient être comme la rançon de nos pauvres captifs. Et ce jour-là même les présents arrivèrent, ainsi qu’une lettre du gouverneurgénéral qui mettait en liberté les huit prisonniers demandés. Dès lors mon voyage fut décidé.
J’allai à l’hôpital du dey annoncer cette bonne
nouvelle à un des principaux prisonniers arabes qui s’y trouvait malade. C’était l’ex-khodjà (secrétaire) de Ben-Salem, celui qui a écrit au khalifat la lettre que je vous ai envoyée dans mon dernier journal. Il me serra fortement contre son cœur; la santé lui revint aussitôt. J avais l’ordre de sa délivrance immédiate, en sorte que je l’emmenai de suite à l’évêché, où il passa la nuit. Il ne se possédait pas de joie en embrassant la main de Monseigneur. En allant à l'hôpital, j’étais entré dans le jardin des condamnés, où travaillaient les autres prisonniers arabes, pour les prévenir que le lendemain leurs fers tomberaient et qu’ils partiraient avec moi ; que j’étais chargé de les rendre à leurs tribus et à leurs familles. Ils avaient peine à croire à leur bonheur; ils étaient stupéfaits et pleuraient de joie. Le lendemain, au point du jour, je cours à la prison avec un serrurier qui brise leurs fers. Les voilà libres ; ils me suivent à l’évêché. Monseigneur les reçoit avec attendrissement et leur fait servir à manger, pendant que, de sa part, je vais leur acheter à chacun un burnous. En un instant les burnous sont distribués. Mon cheval est prêt, je \ais à l'église recommander à Dieu le succès de cette belle et si importante mission ; je me prosterne au pied de l’autel de Marie pour en obtenir aide et secours, et me voilà parti avec mes huit prisonniers arabes , mon interprète et deux petits Maures qui conduisent le mulet chargé de présents destinés à Abd-el-Kader*
Quel délicieux moment que celui de ce départ ! Je suivais, le cœur plein de joie, la bruyante rue de Chartres 5 Monseigneur, monté sur sa terrasse pour nous voir partir, nous donnait une dernière bénédiction , et la foule de gens de différentes nations que nous traversions, se rangeait sur le passage des prisonniers, et semblait nous regarder avec admiration. Dans le premier moment d’exaltation , nos prisonniers marchaient assez bien $ mais bientôt leurs jambes, écorchées et affaiblies par les chaînes qu’ils avaient traînées, quelques-uns depuis deux ans, refusent de les porter. Je fis monter tour à tour les plus fatigués sur mon cheval , jusqu’à ce que nous eussions rencontré les prolonges dJun convoi militaire qui allait à Blidah. L’officier qui le commandait eut la bonté de permettre à nos prisonniers fatigués de monter dans ces prolonges. Nous arrivâmes ainsi à Douera où nous fîmes une halte de deux heures. Je conduisis mes prisonniers auprès de la modeste église de St-Antoine , construite en planches ; c’est là que je les fis asseoir à l’ombre dJun grand arbre pour s’y reposer et prendre leur petit repas. Ces pauvres Arabes étaient contents 5 ils se trouvaient bien auprès de la djema roumia (église des chrétiens). Hé ! nJest-ce pas la maison de tous , la maison de la grande famille humaine ?
Le duc de Nemours se trouvait ce jour-là à Douera 5 il s’était détaché de la colonne du général
Bugeaad pour venir voir son frère, le duc d’Aumale, qu’il ne put voir parce qu’il était retenu près de Médéah, où il commandait le 17e léger, dont il venait d’être fait colonel. Le duc de Nemours donc , passa justement devant l’église au moment où j’y étais avec mes prisonniers. Il nous vit tous assis par terre 5 il s’arrêta un instant et me fit avec la main un signe de satisfaction. Le général Debar, qui l'accompagnai^ vint à moi $ il me félicita sur ma belle et bien périlleuse mission, loua mon dévouement , et me souhaita, avec émotion, qu’il ne m’arrivât rien de fâcheux, et enfin tout le succès que je pouvais désirer.
A Douera, je rencontrai aussi le père Rigaud, aumônier de l’armée de l’est, commandée par le général Baraguay-d’Hilliers. 11 allait rejoindre, après huit jours de congé, le gros de la colonne restée à Médéah. Nous nous séparâmes à Bouffarik : lui resta l’aumônier du camp fiançais, et moi je devins l’aumônier du camp des Arabes, deux camps ennemis qui allaient combattre l’un contre l’autre. Aussi, je disais à nos officiers français ; « Je vais passer dans le camp ennemi $ épargnez-moi si je tombe entre vos mains. » (J’y suis tombé, en effet, comme vous le verrez plus tard.)
Nous partîmes à quatre heures du soir de Douera , et nous arrivâmes à la chute du jour à Bouffarik. Un envoyé du khalifat d'Àbd-el-Kader m’attendait là. Je le chargeai de porter de suite au
kaïd des Hadjoutes une lettre que je lui écrivais pour le prévenir de mon arrivée avec huit prisonniers arabes. Le lendemain , le kaïd m’envoya un guide qui devait me conduire dans l’endroit où il campait avec sa belliqueuse et si redoutable tribu. J’eus le bonheur encore de célébrer la sainte messe à Bouffarik , avant de partir} je demandai à Dieu que mon voyage pût un peu contribuer à le faire connaître et glorifier chez ces pauvres peuples que j’allais visiter.
Je voulus emporter avec moi une petite provision de remèdes pour les maladies les plus communes parmi les Arabes , telles que les fièvres, les maladies de peau , les ulcères et la teigne pour les enfants} car je savais, par l'expérience que j’en avais faile à Constantine, combien l’exercice de cette espèce d’œuvre de charité donne de la considération et de l’influence chez les Arabes. D'ailleurs, ils sont persuadés que tous les babas roumi (prêtres chrétiens) sont médecins.
Un jeune docteur , M. Girard , major de l’ hôpital militaire de Bouffarik , qui se consacre aussi avec un dévouement sans bornes au secours des pauvres colons malades , s’empressa avec plaisir de m’improviser ma petite pharmacie : il me fournit différents remèdes en y joignant une petite instruction sur la manière de les employer.
Tous ces petits préparatifs achevés , je pris congé du colonel commandant supérieur du camp , qui
me vit partir avec une certaine crainte 5 j’embrassai bien cordialement le bon curé de Bouffarik en me recommandant à ses prières, et je me mis en route, seul avec mon interprète , mon guide arabe et mes prisonniers.
Un quart d’heure après, j’avais franchi les lignes françaises; j’étais au pouvoir des Arabes.... Mon rôle était changé; mes prisonniers étaient libres et moi j’étais leur prisonnier. Je vis avec une agréable surprise en passant dans le lieu où s’était fait le premier échange , de grosses pierres placées par les Arabes , comme pour consacrer la mémoire de ce touchant événement. Voilà qui est biblique.
Cent pas plus loin, un fort détachement de cavaliers Hadjoutes , embusqués derrière de hautes broussailles, viennent, ventre à terre, à ma rencontre, le fusil en avant, la lance au dos et le yatagan pendu au cou. Quoique j’eusse déjà vu de semblables charges arabes, je 11e pus me défendre d’un premier sentiment de frayeur, en pensant que j’étais absolument seul au milieu de ces farouches et acharnés ennemis des Français , comme un agneau au milieu des loups ; je fis à Dieu , dans ce moment rapide, le sacrifice de ma vie. Ce sacrifice me coûta un peu ; mais une fois fait , il s’établit un calme parfait dans mon âme ; aucune inquiétude de ce genre ne me vint même pendant tout mon voyage.
Il m’était facile d’apercevoir au ton brusque, au
regard impérieux de quelques-uns des plus sauvages de cette troupe que j’étais en leur pouvoir et bon plaisir. Je soutins pourtant mon personnage, et ma confiance leur imposa. Un peu plus loin , je vis arriver les parents et les amis de mes prisonniers, qui venaient au devant d’eux. Leur rencontre et leurs embrassements eurent quelque chose de touchant 3 ils avaient amené pour eux des chevaux et des mulets , avec quelques petites provisions de vivres.
Déjà les prisonniers sont sur leurs montures 5 on leur distribue à manger , on m’offre aussi une espèce de pâte cuite à l’huile , semblable à peu près à ce qu’on appelle en France des crêpes, et quelques dattes que je mangeai comme eux en continuant notre route. Alors cette joyeuse compagnie entonne, sur un air national , le chant de la délivrance et d’autres couplets dialogués selon leur usage.
Les prisonniers nous eurent bientôt quittés pour prendre le chemin de leur tribu. Aucun d’eux , pourtant , ne s’en alla sans venir me faire ses remerciements et ses adieux ; je restai seul avec une escorte beaucoup trop imposante, et j’arrivai à la nuit tombante auprès des tentes du Kaïd des Hadjoutes, dressées sur les bords d’un lac, près du tombeau de la chrétienne (Qbr-Roumia.) Ce chef puissant, beau-frère du khalifat , est , comme tous les autres grands chefs de cette guerre sainte , un homme de trente et quelques années. Il m’attendait et me reçut comme un
personnage important ; je ne fus pas traité avec autant de distinction dans tout mon voyage. Il m’avait fait dresser une belle tente sous laquelie étaient étendus de superbes tapis; il me donna une garde d’honneur et des domestiques de sa maison pour me servir. Je me reposais depuis quelques instants sous ma tente , lorsqu’on vint me dire que le Kaïd avait un mal de jambe qui l’empêchait de venir me visiter , et qu’il me priait d aller le trouver moimême. Je me rendis à sa tente , muni de remèdes pour le soulager ; il me reçut fort gracieusement. Après les compliments d’usage et quelques paroles échangées sur le but de mon voyage , je lui demandai la permission de voir sa jambe, lui disant que j’avais apporté avec moi des remèdes qui pourraient lui faire du bien ; il accepta mon offre avec reconnaissance. Le pansement fait, je ne prolongeai pas ma visite; car je le voyais fatigué et soucieux.
Je passai tranquillement la nuit dans ma tente , malgré les causeries bruyantes de mes gardes qui m’empêchaient un peu de dormir. De grand matin j'étais sur pied pour aller visiter le Qbr-Roumia (le tombeau de la chrétienne). Ce monument antique , car c’est un vrai monument, quoi qu’en disent quelques historiens mal informés, et malgré les légendes insignifiantes, fabuleuses, j’ajouterai même scandaleuses , de nos modernes voyageurs en Algérie , qui veulent tout expliquer sans le secours de l’archéologie chrétienne; le tombeau de
la chrétienne, dis-je , n’en est pas moins et demeurera toujours un monument chrétien , dont l’origine remonte à ces temps dont parle Tertullien, où les chrétiens remplissaient l’empire romain tout entier. Des preuves matérielles l’attestent.
Il s’élève au bord de la mer, sur une petite colline qui est la continuation de cette partie de terre accidentée qu’on appelle le Sahel , et qui s’étend depuis la Maison-Carrée, près d’Alger, jusqu’à la montagne de Chénouan , à quelques lieues de Scherchell. Il est construit , mais sur une plus grande échelle , dans les mêmes formes que les nombreux tombeaux que j’ai vus à Schercheil (qui n’est qu’à cinq ou six lieues de là), lesquels ont été reconnus, par tous les archéologues qui les ont visités , pour des tombeaux chrétiens. Sa forme est pyramidale 5 je ne pourrais pas bien vous déterminer sa hauteur, ni la largeur de sa hase , qui est en partie enfoncée dans la terre. Sur les côtés, on remarque la place des incrustations ou revêtements en marbre qui ont été enlevés, et sur lesquels étaient sans doute quelques bas-reliefs ou inscriptions. On le voit de très-loin en mer , ainsi que de tous les points de la plaine de la Mitidja, des sommets et du versant nord de la première chaîne de l’Atlas.
J ai demandé ce que c’était que ce monumentaux Arabes Hadjoutes, qui habitent cette contrée depuis plusieurs siècles , et chez qui la tradition orale se conserve si bien, puisqu’ils n’ont pas de livres; ils
m’ont tous répondu que c’était le tombeau de la chrétienne , monument très-célèbre dans tout le pays par son antiquité et par les prodiges surprenants qui s’y sont opérés. Et ils me racontaient de fabuleuses et effrayantes punitions arrivées à ceux qui ont voulu , de tous temps , violer ou détruire ce tombeau. Quoi qu’il en soit de leurs légendes, qui se ressentent de la superstition à laquelle ils sont très-enclins, toujours est-il vrai que les Arabes ont pour ce monument un très-grand respect, et qu’ils assurent que c’est le tombeau d’une chrétienne puissante et regardée comme sainte par les chrétiens qui ont habité ou sont venus visiter ce pays.
J’aime donc mieux m’en tenir aux dires naïfs des Arabes qu’aux légères et dérisoires recherches de quelques archéologues français , qui parlent de ce monument sans l’avoir vu peut-être, ou qui ne l’ont vu que de loin 5 car ce pointa toujours été le centre de réunion de la belliqueuse et féroce tribu des Hadjoutes , qui tient ici , depuis dix ans , la puissance française en échec.
Je partis avec le guide que m’avait donné le kaïd des Hadjoutes pour me conduire au camp du khalifat, qui était de l’autre côté de la première chaîne de l’Atlas, près le Sehélif, entre Médéab et Milia nab. A peine avais-je fait une lieue et demie que je rencontrai des cavaliers arabes , porteurs d’une lettre du khalifat au kaïd des Hadjoutes , touchant mon
voyage, dont il avait été déjà instruit. Ils voulurent me faire rebrousser chemin pour retourner avec eux chez le kaïd , prétendant que je ne pouvais pas aller auprès du khalifat et encore moins auprès d’Abd-el-Kader } que le sultan et son khalifat étaient obligés de combattre contre les deux colonnes françaises, l une qui s’avançait sur le Schélif, et l’autre qui ravageait et brûlait tout aux environs de Mascara ; qu’il n’était pas convenable ni même prudent qu’un Français voyageât dans leur pays ainsi tourmenté de deux côtés par deux armées françaises. Je vis le moment où je ne pourrais pas aller plus loin. En effet, ma position était plus que critique, elle était dangereuse, et c’était une espèce de témérité que de vouloir passer outre.
Mais il me semblait entendre les plaintes des cinquante-six malheureux prisonniers qui attendaient leur délivrance et enduraient peut-être des souffrances inouïes... J insistai donc pour continuer ma route, et je dis que je voulais voir le khalifat} que j’avais pour lui des lettres de Monseigneur, que je devais lui remettre en main propre. On ne m’écoutait pas, et on voulait me faire retourner au moins chez le kaïd des Hadjoutes pour m’expliquer. Je ne cédai pas ; j’y envoyai seulement mon interprète} je descendis de cheval et m’assis près de deux tentes isolées, pour attendre la réponse du kaïd.
Pendant ce temps-là , les habitants de ces deux tentes vinrent causer avec moi : je distribuai des
remèdes à des femmes el à des enfants malades , et ces pauvres gens m’apportèrent par reconnaissance un bon plat de couscous, le meilleur que j’aie mangé dans tout mon voyage. Un petit garçon d’une tribu voisine , qui avait été témoin de mes pansements, courut aussitôt l’annoncer à sa tribu par où je devais passer. Vous verrez bientôt ce qui en résulta.
Trois heures s’étaient écoulées, et je ne voyais pas revenir mon interprète 5 je commençais à être inquiet. Je recommandai de nouveau le succès de ma mission à la sainte Vierge : je la priai d’aplanir les diilicultés et de rendre heureux mon voyage 5 je lui adressai avec l’Eglise cette belle prière, changeant toutefois le sens du mot reis , que j’appliquais à nos pauvres prisonniers : Solve vrncla reis , Projer lumen cœcis , Mala nostra pelle , Bona cuncta posce y
Iter para tutum Dès lors, il ne se présenta plus
aucun obstacle , comme vous le verrez par la suite. J’aperçus de loin mon interprète et mon guide qui revenaient; j’en tirai bon augure. En effet, le kaïd, après avoir lu la lettre que lui écrivait le khalifat, eut quelques moments d’hésitation ; puis il dit à mon interprète que nous pouvions partir , mais qu’il ne répondait pas que nous pussions arriver jusqu’auprès du sultan Abd-el-Kader.
Je remonte joyeusement à cheval, et nous nous enfonçons dans la gorge des montagnes de l’Atlas. Une heure après , nous arrivons à cette tribu que le petit garçon avait soulevée tout entière. Elle
venait en masse à ma rencontre : les femmes portaient leurs petits enfants malades entre leurs bras; d’autres malades s étaient fait apporter sur la route 5 plusieurs s'y étaient traînés eux-mêmes comme ils avaient pu ; tous me demandaient de les guérir... J’étais confus et attendri jusqu’aux larmes. ...; je me représentais le touchant spectacle que l’on admirait , lorsque le Sauveur du monde passait dans les bourgades de la Judée, guérissant les malades et faisant du bien à tous... Transiit benefaciendo . . . Je me rappelais surtout la mission des apôtres, que Jésus envoyait , comme son Père l’avait envoyé luimême, pour opérer les mêmes prodiges, et je me disais : Qui suis-je ? et que fais-je ? la moisson paraît mure et abondante , mais où sont les ouvriers?.... Et je gémissais de mon indignité et de mon impuissance, ainsi que des difficultés que mon peu de foi, sans doute, me faisait entrevoir dans une mission parmi ce bon peuple.
Cependant mon guide me pressait en me disant que nous avions beaucoup de chemin à faire ce jour-là 5 je ne pus que donner quelques remèdes sans descendre de cheval à ceux qui se trouvaient le plus près de moi. Je leur promis pourtant que, si je repassais chez eux , je m’y arrêterais et que je serais tout à leur service... Ces braves gens me remercièrent et me souhaitèrent un bon voyage et un prompt retour. Cette scène se passait sur les bords de la rivière que Ton appelle Oued-Gei, espèce de
torrent qui roule sur des rochers dans les gorges des montagnes. Nous la suivîmes en amont pendant longtemps , et la traversâmes quatorze fois. Rien de plus pittoresque et de plus sauvage que les bords de cette rivière. En sortant de ces gorges , nous gravîmes un col assez élevé , appelé le Bou- Alouan y il fait partie d’une suite de monts élevés qui se prolongent jusqu'à Milianah, et qu’on nomme le Kautas $ il donne le nom à ce pays. Pour les tribus qui l’habitent , on les appelle les Bou-Alouan. Avant d’arriver à son sommet, nous aperçûmes , à notre gauche, quelques ruines , que l’on appelle Bordj-Bou-Aloucin , ce sont les restes d’un vieux fort. Nous ne trouvâmes sur notre route aucune tente , aucun douar ; on avait fui dans la crainte des Français. Nous remarquâmes seulement de beaux champs d’orge et de blé. Enfin , après dix heures de marche, sans nous arrêter, à travers ces montagnes ? nous arrivâmes, au coucher du soleil, au pied de leur versant sud , à l’entrée de la belle plaine du Schélif $ mon guide me conduisit dans un fond assez resserré où campait le khalifat avec son état-major seulement. Ses troupes se composent de ce qu’on appelle les cavaliers rouges ou réguliers, pour les distinguer des autres Arabes, qui ne sont au service militaire qu’en temps de guerre , et qui marchent et se battent toujours sans ordre. Ces cavaliers réguliers, donc , étaient disséminés à un quart de lieue de là, sur les hauteurs, pour
observer les mouvements de l’armée française qui venait de quitter Médéah et s’avançait vers l’ouest.
Le khalifat, avec qui déjà, il ny a que quelques semaines , j’avais traité du premier échange , parut me revoir avec plaisir. Il était assis , en costume de guerre, sous un énorme caroubier} point de tente} les Arabes n’en ont pas quand ils sont en campagne.
Nous conversâmes ensemble avec beaucoup d’abandon } il voulut plaisanter un peu sur l’armée française 5 je lui répondis avec dignité qu’il devait connaître la valeur de notre armée, et que bientôt, peut-être, elle les forcerait à pleurer. Les Arabes, en général, aiment à voir dans un Français cette liberté et cette fierté même dans le langage. Notre entretien devint plus sérieux : je lui dis que je venais chercher le reste de nos prisonniers qu’il devait nous rendre et que je désirais parler à Abd-el-Kader luimême et lui remettre en main propre les lettres de Monseigneur. 11 me répondit assez froidement qu’il ne savait pas où était Abd-el-Kader, ni où on avait conduit nos prisonniers } que si je me sentais le courage, il me donnerait un guide pour aller à leur recherche, mais qu’il me faudrait peut-être pousser jusqu’à Tlemcen, à quinze journées de marche du lieu où nous étions. Je lui dis que j’étais disposé à tout , Dieu aidant , et que je ne m’en retournerais pas sans emmener nos prisonniers , ou que je resterais avec eux , si on ne voulait pas me les rendre.
Me voyant ainsi déterminé , il convint avec moi que je partirais le lendemain de grand matin , et que nous irions ainsi, à la garde de Dieu, chercher Abd-el-Kader pour lui demander la délivrance de nos prisonniers. Je récitai ensuite mon bréviaire,
pendant qu’on nous apprêtait à manger Nous
avions grand faim ; notre repas fut simplement du mouton rôti, sans pain, et de l’eau tant que nous en voulûmes boire.... Nous couchâmes à la belle étoile, sous une touffe de lauriers-roses, qui nous garantissait un peu du vent, qui était très-fort cette nuit-là. Le lendemain au jour nous nous mîmes en route, le khalifat n’ayant pas pu déterminer de quel côté nous nous dirigerions. On nous avait conseillé de tourner du côté de Tekedempt que les Français avaient abandonné, après l’avoir brûlé et démoli. C’était une retraite assez sûre par la nature même des lieux . On pensait qu’Abd-el-Kader s’y serait peut-être retiré après la prise de Mascara : enfin nous voilà partis sans trop savoir où nous allons-
Maintenant faut-il vous dire tout ce que j’eus à souffrir dans le cours de ce voyage, non pas de mauvais traitements , ni même d’aucune parole offensante, mais de la sauvagerie de mon capricieux guide? C était un gaillard d’une taille et d’une force athlétiques, vrai type de Bédouin qui, ne consultant ni mes forces, ni mes besoins, ni mes fatigues, ni même celles de mon cheval , qui mourut en route , me menait sans ménagement et sans pitié , comme si
j’eusse été le plus robuste des Arabes du désert. Il me faisait cheminer tout un jour souvent sans aucun relâche , sous un ciel de feu , à travers les rochers et les précipices , ou au milieu de plaines brûlantes. Je ne pouvais pas même m’arrêter auprès de quelques ruisseaux fangeux, ou de quelque mare croupie, pour étancher la soif qui me dévorait. Souvent, ne pouvant plus le suivre à cause de mon excessive fatigue , il me laissait, sans s’en apercevoir sans doute, à une très-grande distance derrière lui , au risque d être assassiné par les brigands ou voleurs, qui sont assez nombreux chez les Arabes. Ce brave homme m'était pourtant dévoué, c’était ce qu’on appelle un bon enfant; il ne se doutait pas le moins du monde qu’il me tuait en me conduisant ainsi ; et lorsque je m’en plaignais, il riait et ne me croyait pas 11 y eut des moments où j’étais telle-
ment anéanti par la chaleur et la fatigue, que volontiers je serais resté là en attendant tranquillement la mort. Je comprends maintenant comment des soldats, des officiers même, dans les expéditions d’été, se sont brûlé la cervelle pour finir une souffrance vraiment désespérante pour celui qui n’est pas chrétien. Quelquefois pourtant nous nous arrêtions au milieu du jour dans quelque douar , où on nous offrait à boire et un peu à manger 5 mais le plus souvent nous 11e faisions qu’un repas, sur le soir, dans le douar où nous devions passer la nuit 5 et ce repas n’était guère propre à réparer nos forces et à nous
délasser des fatigues du jour. On nous donnait du couscous , toujours du couscous ; c’est de la farine roulée avec un peu d’eau tiède, assez semblable à des grains de millet. On fait cuire cette pâte ainsi préparée avec de la graisse ou de l’huile; on place dessus quelques morceaux de viande de mouton bouilli ou rôti , qui se conserve salé , comme la chair du porc en France ; mais le tout d’une saleté dégoûtante ; point de pain , on ne sait pas ce que c’est dans ces pays.
Notre boisson était constamment de l’eau boueuse et saumâtre; car l’eau est très- rare dans ces vastes plaines ou espèces de déserts. Quelquefois , par honneur, on m’offrait du petit lait mêlé aux trois quarts d’eau ; c’est la boisson par excellence chez les Arabes. Je ne pouvais pas me plaindre , car ce qu’ils m’offraient était ce qu’ils pouvaient faire de mieux ; ces Arabes , pour la plupart, ne vivent que d’un peu de blé écrasé et détrempé dans l’huile, ou d’un peu d’orge , comme leurs chevaux. Aucun fruit, aucun légume; pauvres gens! ils pensaient me traiter en grand seigneur. Dès que j’arrivais, les femmes de la tribu se rassemblaient pour me préparer ce repas extraordinaire, qui n’était servi qu’à onze heures, minuit. Point de lumière, on allumait seulement un grand feu au milieu du douar , avec du menu bois ou des herbes sèches : cJest auprès et à la lueur de ce grand feu que nous mangions et faisions nos petites causeries. Les
Arabes aiment beaucoup à raconter ou à entendre des histoires 5 ils s occupent aussi beaucoup, comme les Français , des affaires de l'Etat.
Ce serait un tableau à peindre que tous ces Arabes d’un douar , jeunes gens , vieillards, petits enfants , accroupis autour du feu , avec un prêtre, mangeant, causant avec lui jusqu’à ce que le dernier tison s’éteigne } et dans un coin de ce tableau, des ombres de Bédouines s’agitant en toutes manières pour nous servir, ou tendant, à une certaine distance , la tête , pour nous voir et nous écouter^ puis des chevaux, des ânes , des moutons, etc. , couchés pêle-mêle autour de nous} et tout à fait dans le fond , quelques gourbis ou cabanes en branchages , et quelques tentes noires et déchirées. Inutile de vous dire que nous couchions toujours en plein air et sur la terre nue. Mon guide était assez attentif à nous faire arrêter le soir d’assez bonne heure dans les douars où nous devions passer la nuit. Il n’aurait pas voulu coucher loin d’un lieu habité, à cause des lions , qui sont assez communs dans le pays , et dont il avait grand’peur. Ce n’était pas sans raison } il y a environ huit mois qu’un Arabe, suivant le même chemin que nous tenions alors , faillit être dévoré par un énorme lion. Cet Ar abe était parti d’Alger pour porter à Tlemcen , à Abd-el-Kader , la première lettre de Monseigneur par laquelle il demandait seulement à l’émir la délivrance de M. l’intendant
Massot , son prisonnier. Dieu fit servir cette lettre
à 1 ouverture des négociations qui amenèrent plus
tard 1 heureux échange de tous les autres prison- • * • nters. Dès notre arrivée aux douars , je profitais
du plus ou moins de jour qui restait pour soigner les malades. C était curieux de me voir au milieu de tous ces malades qu’on m’amenait de tous côtés , pansant leurs plaies , préparant le quinine , frictionnant leurs membres endoloris et distribuant enfin à chacun les remèdes que je pensais pouvoir leur faire quelque bien 5 et eux , ouvrant de grands yeux , la bouche béante , sans mot dire , tout ébahis de ce qu’ils me voyaient faire 5 puis, quand tout était fini , ils se retiraient avec peine en me bénissant. Voilà qui me dédommageait amplement des fatigues de la journée , et me les faisait oublier bien vite...
Mais revenons un peu sur nos pas 5 et entrons, si vous le voulez , dans le détail des petits incidents de mon voyage , en y joignant la description des pays que j’ai parcourus , autant qu’il est possible de faire de la topographie dans un pays duquel nous n’avons encore aucune carte exacte , et sur lequel on ne peut avoir aucun renseignement de ceux qui l’habitent 5 car je ne crois pas qu’aucun Français ait encore passé parla, excepté nos pauvres prisonniers.
Un quart d'heure après avoir quitté le camp du kbalifat, nous passâmes au milieu de ses cavaliers réguliers couchés çà et là à côté de leurs chevaux 5
ils nous regardaient passer avec curiosité ; le nombre en était tout au plus de huit à neuf cents. Une heure après , nous étions sur les bords d’une petite rivière qui se jette non loin de là dans le Schélif 5 en ce moment toute une tribu qui émigrait le traversait, avec ses tentes, ses bagages, ses chameaux , ses bestiaux de toute espèce 5 nous dûmes attendre qu’elle eût traversé la rivière, pour passer nousmêmes ; elle défila donc tout entière , comme en revue , devant nous $ les hommes , les femmes , les enfants même me saluaient avec respect et me disaient : Bono, hono , que Dieu te bénisse. Les plus curieux s'approchèrent de moi et me demandèrent où j’allais; je leur dis que j’allais chercher nos prisonniers français auprès d’Abd-el-Kader. « Que Dieu t’accorde bon voyage et plein succès!.... Pour nous, ajoutaient-ils tristement, nous fuyons... nous quittons nos belles campagnes 5 car on dit que les Français approchent. » Je me rappelais alors ce vers qui me paraissait bien leur convenir :
Nos patriæ fines , et dulcia linquimus arva.
Et j’avais pitié de ces pauvres fugitifs 5 pour eux , ils élaient résignés et me disaient en levant les yeux au ciel : Dieu le veut /..,.
Pendant tout ce jour-là et le lendemain, nous rencontrâmes à chaque pas de semblables émigrations. A partir du camp dukhalifat, pendant plus
d’une heure et demie , nous trouvâmes le terrain encore un peu accidenté. A l’entrée de la plaine, nous aperçûmes d’anciennes ruines ; enfin nous arrivons au bord du Schélif: c’est une rivière profondément encaissée; elle prend sa source au sud , dans la province de Titérie ; elle traverse le lac de ce nom et coule d’abord à l’est , puis, vis-à-vis de Médéali, elle tourne à Touest, elle serpente à travers une vaste plaine à laquelle elle donne son nom , et se jette dans la mer en tournant brusquement au nord , aux environs de Mostaganem ; ses eaux sont jaunâtres et boueuses ; elle est du reste , comme toutes les rivières de l’ Algérie , peu considérable en été , et devient très-forte et même dangereuse dans la saison des pluies. La plaine du Schélif est bornée, au nord, dans toute sa longueur, par cette première chaîne de l’Atlas, que nous avions traversée , et dont les montagnes, assez élevées d’abord, s’abaissent peu à peu, en avançant vers l'ouest, jusqu’à ce qu’elles s’effacent presque entièrement à l’embouchure du Schélif. Au sud de cette même plaine, sont d’abord les montagnes peu élevées et excessivement fertiles des Beni-Zeg-Zeg ; puis d’autres montagnes aussi peu élevées qui s’avancent dans la plaine qu’elles resserrent ou élargissent plus ou moins. Celte plaine, si on la mesure depuis le point où le Schélif, sortant des montagnes , commence à couler de l’est à l’ouest,, â peu près à la hauteur du méridien de Médéah , jusqu’à son embouchure
à la mer; cette plaine, dis-je, peut bien avoir cinquante lieues de longueur sur une largeur qui varie de deux , quatre ou cinq lieues ; elle est coupée seulement de distance en distance par quelques accidents de terrain , ou quelques petites collines , qui partent de la chaîne de montagnes du sud ; de ces espèces d'interruptions viennent les différents noms qu on lui donne. Il est inutile de vous citer les divers noms donnés également aux deux chaînes de montagnes qui la bornent au sud et au nord, quoique les Arabes me les aient à peu près tous fait connaître.
Je n’avais pas fait deux lieues dans la plaine que j’aperçus à ma droite la ville de Milianah; elle est sur le versant sud du mont Zakar, qui domine toutes les autres montagnes de cette chaîne de l’Atlas, comme aussi Milianah domine et semble commander à toute la plaine du Schélif : elle n’est séparée de cette plaine que par un mamelon assez élevé, appelé mont Ambar, sur lequel elle semble être assise; je n’ai pu m’en approcher qu’à une lieue , de sorte que je n’ai pu la connaître ni visiter notre garnison française qui l’habite. Elle m’a paru assez grande; sa position est des plus belles que j'aie vues en Algérie. Elle était, l’année dernière , avant que les Français s’en fussent rendus maîtres , la résidence d’un bey, et ce bey c’était le fameux khalifat dont je viens de vous parler; les campagnes qui l’environnent sont très-fertiles ; il y a surtout des fruits en abondance ;
tout près aussi , il y a de riches mines de cuivre qui étaient exploitées, depuis le traité de la Tafna , par un industriel français , M. Fases 5 il vient de faire un mémoire remarquable sur les avantages que procurerait aux Français l’exploitation de ces mines et de celles qui se trouvent aux environs de Tekedempt, mais il voudrait, pour cela, la paix avec les Arabes. Il paraît , au reste , qu’il n’a qu’à se féliciter de la conduite des Arabes envers lui, depuis deux ans qu’il est au milieu d’eux ; il fait surtout l’éloge d’Abd-el-Kader. Je 11e sais s'il aurait pu profiter de l’échange des prisonniers pour rentrer chez les Français. Son homme d’affaires, jeune déserteur français , très-intelligent , resté comme lui chez les Arabes , et que j’ai vu dans une tribu , m’a dit qu’il n’était pas aussi heureux que lorsqu’il était à la tête de l’exploitation de ces mines de cuivre. Miiianah est une ville ancienne appelée Manliana par Ptolémée, et Maiiana dans l’itinéraire d’Antoini : les montagnes qui l’entourent s'appelaient les monts Garapbi. Saint Augustin, dans une de ses lettres à Deutiscus , évêque de Julia Cœsa reci ( SchercheH ) , lui signale un diacre de Miliana qui était tombé dans Terreur des manichéens, pour qu’il le réconcilie avec l’Eglise , si ce diacre consent à faire connaître aux évêques , non-seulement tous les manichéens de Miliana , mais encore ceux de toute la province. (Tiré de T Africa chris tiana .)
Vers le milieu du jour, nous traversâmes le Schéiif pour nous arrêter sous une tente isolée qui était sur la rive gauche. Des chefs arabes, dont plusieurs étaient de riches émigrés d’Alger , vinrent nous y trouver. Iis me rendirent tout rhonneur elle respect possibles. Quelques-uns faisaient partie du dépôt de l’armée du khalifat, campé à quelques lieues de là , au bout de' la plaine du Schéiif, près le pont Kantara, qui sert de limite entre les provinces d’Alger et d’Oran if plusieurs nous accompagnèrent jusqu’à ce dépôt, comme gardes d’honneur. Le chef de ce camp , qui était aussi un riche Arabe d’Alger , me reçut en homme qui avait longtemps vécu avec les Français 5 il me parut bien regretter de n’y pas vivre encore. Il me dit qu’il avait auprès de lui quatre prisonniers français , trois colons et un soldat , pris tout récemment, et qu’il allait me les faire venir pour que je les visse et leur donnasse quelques consolations. Ces pauvres captifs se mirent à pleurer en me voyant : je demandai qu’on les en voyât au khalifat, pour qu’il les mît en liberté ; on me promit de le faire sur-lechamp : c’était la meilleure consolation que je pusse leur donner ; je les engageai pourtant à offrir à Dieu leurs souffrances et à prier beaucoup, puisqu’ils en avaient le temps, et que la prière est un grand adoucissement dans toutes les peines de la vie. En les quittant je leur laissai quelque argent 5 leurs larm es étaient alors des larmes de joie ! Je vis aussi
des prisonniers arabes bien plus maltraités que nos Français 5 ceux-ci au moins étaient libres et allaient partout où ils voulaient , dans le camp et aux environs , tandis que les prisonniers arabes étaient tous enchaînés par le cou à une même chaîne, au nombre de vingt, et très-près les uns des autres.
Nous nous arrêtâmes peu dans ce camp, où l’on nous donna une tasse de café, la seule que j’aie prise dans mon voyage, excepté pourtant chez l’agha Ben- Aratch , dont je vous parlerai plus loin. Nous laissâmes à notre droite le Schéiif et sou pont célèbre, qui unit les deux provinces d’Alger et d’Oran , pour traverser une petite montagne appelée le mont Doué, derrière laquelle se retrouve encore la plaine et le Schéiif. A une lieue de la, nous vîmes des ruines romaines assez considérables, c’étaient des restes d’arceaux qui avaient appartenu à quelque grand édifice , des pans de murailles assez élevées. Ces ruines pourraient être la ville de Tiruice dont parle Ptolé niée $ Y Jfrica christictna cite plusieurs évêques de cette ville. Nous abandonnâmes ensuite un peu la plaine, et nous tournâmes dans les montagnes appelées Abid par les Arabes 5 nous nous enfonçâmes dans les bois pour aller coucher dans un pauvre douar de la tribu des Abid^ â mon arrivée on m’apporta aussitôt des enfants malades , et ces braves gens voulurent que j’allasse aussi visiter d’autres malades, sous leurs pauvres gourbis 5 iis m’apportaient,
pour m’y engager , des œufs et des petits poulets , c’était toute leur richesse. Des jeunes gens, des femmes et des filles vinrent aussi me tendre la main pour que je leur disse leur bonne aventure ; ils me priaient aussi de leur écrire quelques talismans pour les préserver de malheurs et pour obtenir ce qu'ils désiraient 5 dans presque toutes les tribus où je m’arrêtais, on me faisait les mêmes demandes. Les x4rabes ont une très-grande confiance dans ces talismans $ ce sont de petits morceaux de papier sur lesquels sont écrits, d'ordinaire , quelques mots du Koran , ou simplement ce qui vient à la tête de l’écrivain ; ils plient très-soigneusement ces écrits , et les cousent dans un petit sachet de peau qu’ils portent toujours sur eux , soit au cou , soit au bras , ou dans la calotte de leur turban. Mon guide me fit voir lê fond de sa calotte qui en était garni , il m’en fit surtout remarquer un qui lui avait , disaitil , sauvé la vie, en émoussant le coup de sabre qu’un Français lui assénait sur la tête, et qui ne lui fit qu’une large entaille qu’il me montra; il tenait tellement au merveilleux petit sachet, qu’il ne me l’aurait pas cédé, disait-il, pour mille douros, 5000 fr.
Presque tous les écrivains ou savants parmi eux spéculent sur la crédulité et la superstition de ces pauvres ignorants , et leur vendent très-cher ces talismans. J’ai trouvé même plusieurs transfuges français qui ne rougissaient pas de se livrer à cette honteuse supercherie et qui avaient gagné
beaucoup d’argent en fabriquant des talismans.
Partout où nous passions j etais un objet de curiosité et de respect... : je suis babas (prêtre) et Français , c’en était assez 5 ma robe noire , mon rabat, ma ceinture, et surtout le Christ qui brille sur ma poitrine , tout, jusqu’à ma tonsure et la coupe de mes cheveux , fixait leur attention et provoquait mille questions de leur part; ils veulent tout toucher et savoir comment cela s’appelle, ce que cela signifie; il faut leur dire mon pays, ma manière de vivre , etc. En vérité, ce sont de grands enfants 5 ma montre les émerveillait aussi , ils ne pouvaient comprendre d’où venaient son petit bruit et le mouvement de ses aiguilles.
Le lendemain et les jours suivants, nous parcourûmes de plus vastes plaines que celles que nous venions de quitter, en suivant presque toujours le cours du Schélif. Nous traversâmes les Beni-Alof , les Beni-Skhriz, les Ouled-Àbbés, etc. À la hauteur de Ténés , je remarquai une assez grande quantité de ruines et les restes d’un pont sur le Schélif. Dans la carte de l3 Africa cliristiana , c’était là remplacement d une ville appelée par Antonin , dans son itinéraire, Cartali. Elle eut un évêque nommé Arator , qui fut exilé par Huneric, roi des Vandales, avec les autres évêques qu’il avait convoqués à Carthage, en Y an 484. En arrivant chez les Beni-Skhriz, tribu nombreuse et presque toute réunie au pied d une longue colline, sur les bords
du Schélif, tous les habitants couraient après nous, le marabout à leur tête, en me demandant la paix! la paix ! Ils savaient déjà que j’allais auprès d Abdel-Kader, et ils me conjuraient, par l’organe de leur marabout b qui me baisait les mains avec une sorte de frénésie, de demander la paix 5 que la guerre les rendait trop malheureux... Chez les Ouled-Abbés, la plus forte, la plus riche et la plus belliqueuse tribu de ces contrées, c’était à peu près les mêmes démonstrations. L’agba, ou ministre de la guerre , habite cette tribu ; c’est le fameux Miloud-Ben-Aratch , beau-frère d’ Abd- el-Kader , dont je vous ai parlé dans ma lettre précédente. Il me reçut en grand seigneur. Il me fit dresser une superbe tente et apporter de riches tapis et de beaux coussins pour nous asseoir. Il vint nous rendre visite tout à fait comme un prince français. Il ne put pas nous dire où était le sultan son beaufrère. Il me paraissait être bien fatigué de cette guerre sainte. Il venait de refuser, m’a-t-on dit, de conduire sa cavalerie à Âbd-el-Kader. Il a à son service, depuis quelques années , deux Allemands transfuges de la légion étrangère, bons catholiques. Ils se sont creusé dans un rocher tendre , comme ceux de Rochecorbon , une grotte qui leur sert de logement, el au fond de laquelle ils ont sculpté une petite chapelle à colonnes avec un Christ aussi taillé dans la pierre. Ils ne craignent pas d’ introduire les Musulmans dans cette espèce de sanctuaire et de
prier devant eux. Ils sont très-es limés de tous, surtout de leur maître Ben-Ârateh , parce qu’ils sont fidèles observateurs de leur religion. Je leur donnai des médailles de la sainte Vierge qu’ils reçurent avec des transports de joie 5 ils les suspendirent de suite à leur cou, et allaient partout les montrer aux Arabes. Ces transfuges m’apprirent beaucoup de choses importantes louchant les dispositions de leur maître et d’autres chefs arabes dans cette guerre avec les Français : choses que je ne puis vous dire ici. Le fils de Ben-Aratch, beau jeune homme de vingt-un ans, ne nous quitta pas un seul instant : il vint nous accompagner le lendemain pendant plus de deux heures de chemin. Partout sur notre route nous trouvions des Kabyles qui coupaient leur orge^ d'aussi loin qu’ils nous voyaient, ils accouraient avec leur grand tablier de peau devant eux et leur petite faucille à la main , et comme notre guide nous précédait toujours à une certaine distance, ils lui demandaient qui j’étais et où j’allais, et lorsqu’ils apprenaient que j’étais marabouth français, et que j’allais auprès du sultan Abd-el- Kader, ils me regardaient passer avec joie et avec un certain respjeci^ beaucoup m’exprimèrent ces sentiments par leurs gestes et par leurs paroles.
A toutes les demi-lieues, nous trouvions des douars. Ces déserts sont bien plus peuplés qu’on ne le lcr oit.
sbll est vrai que les nombreux habitants des villes
que les Français ont prises, telles que Milianah, Médéah, Mascara, ei depuis plus longtemps celles deColléah, Biidah, Scherchell, etc., voire même une très-grande par tie des habitants d Alger et d’Oran , errent maintenant dans ces vastes solitudes, logeant sous des tentes et vivant très-misérablement. Je lisais sur le Moniteur Algérien du 9 août dernier, le cinquième état indicatif des propriétaires indigènes émigrés d’Alger seulement , et dont les biens ont été séquestrés. Cette liste s’élevait au nombre de deux cent sept chefs de familles, qui tous avaient des femmes, des enfants, des esclaves qui les ont suivis. 11 n’est donc pas étonnant de voir cette partie de l’Algérie si bien habitée 5 et je 11e suis plus surpris quand on parle des nombreuses troupes qu’Abd-el-Kader peut mettre sous les armes. Il n’en est pas ainsi des provinces de Constantine et de Bône, où il y a eu très-peu d’émigrations. Aussi les tribus dans ces contrées sont-elles moins multipliées, et conséquemment les solitudes plus désertes. J ai souvent parlé à ces bannis des villes, qu’il m’était facile de distinguer à leur teint plus blanc, plus délicat, à leur costume élégant et différent de ceux des Bédouins (habitants des campagnes). Iis étaient en général profondément tristes. Us regrettaient leurs maisons, les habitudes de la cité , leurs fêtes , leurs plaisirs , et déploraient plus que les autres les malheurs de la guerre, tout en s’y soumettant comme eux avec une parfaite résignation ,
en disant ; Dieu l’a voulu !... Avis aux chrétiens malheureux.
J ai remarqué aussi , dans tontes ces trihus que j’ai traversées, beaucoup d hommes jeunes et robustes, de nombreux et superbes chevaux 5 et pourtant la guerre sainte était flagrante.. 5 deux armées françaises ravageaient leur pays : je ne puis m’expliquer cette tranquille inaction.
Le jour de la Fête-Dieu, il m’arriva de traverser un bois très-désert ; mon guide et mon interprète étaient loin devant moi. C'était au lever du soleil. J’étais transporté en France, à Tours, par ma pensée, comme il m’arrive souvent. « Dans quelques heures , me disais-je , la procession générale du Saint-Sacrement. Quelle fouie de chrétiens !.... Quelle pompe !... Et je suis dans un désert , au milieu d’un peuple infidèle... » Un sentiment indéfinissable de tristesse et de joie vint m’absorber tout entier. Je fus porté naturellement à m’unir aux fidèles des Carmes, qui entendaient en ce moment la sainte messe, et surtout au prêtre qui la célébrait. Hélas ! souvent j’ai été privé du bonheur de célébrer la sainte messe, même le dimanche 5 alors il y a obligation pour moi de munir d’esprit et de cœur aux simples fidèles qui assistent au saint sacrifice qui se célèbre dans tout le monde chrétien. Cette manière d’entendre la sainte messe a quelque chose de bien touchant , mais ce jour-là c’était une suavité de sentiment extraordinaire... Je suivis ensuite de
cœur et d’âme cette procession de Saint-Gatien , et dans les transports de ma joie , je chantai ÏAve venun, le Ponge lingua et ce que je pouvais savoir par cœur des autres hymnes que 1 Église chante pour cette sainte solennité. Je chantai aussi plusieurs fois dans mon voyage le Credo , comme pour faire ma profession de foi au milieu de ces pays infidèles. Ce Credo , ces hymnes de notre sainte Église que seul, tout seul., je faisais entendre dans ce silence du désert , me pénétraient l ame et la jetaient dans un saint enthousiasme.
Vous voyez que le bon Dieu sait aussi semer quelques fleurs dans l’aride sentier qu’il me fait suivre. Huit jours après, en traversant une autre solitude, j’assistais à la procession des Carmes...; pour ce qui se passa alors dans mon âme, c’est un secret que Dieu seul doit connaître.
Nous avions quitté les vastes plaines du Schélif pour tourner au sud vers Tckedempt, où on nous avait dit que nous trouverions Àbd-el-Kader avec nos prisonniers occupés à reconstruire cette espèce de fort que les Français avaient détruit il y a un mois. Mais, arrivés près de là, on nous dit que le sultan n’y était pas, et qu’on n’avait pas vu nos prisonniers français. On ne sut pas nous dire non plus où était allé Abd-el-Kader. Quelques-uns nous disaient qu’il était à Tlemcen , sa ville capitale, à plus de soixante lieues de là 5 d’autres, qu’il s’était retiré au grand désert. Mon guide était tout
découragé $ il me paraissait désespérer de trouver le sultan, et parlait déjà de me faire rebrousser chemin. Je lui dis alors avec fermeté : « J’ai ordre d’aller auprès du sultan, j’irai le chercher au fond du désert s’il le faut, et je lui dirai que tu n as pas voulu m’accompagner. » Intimidé par ces paroles, il me dit : « Eh bien ! allons à l’aventure $ je ne sais plus où te mener. — - Allons du côté de Mascara, lui dis-je, peut-être est-il près de l’armée française. » Et nous tournant tristement et avec inquiétude du côté de Mascara , nous suivîmes pendant quelque temps la route qu’avait parcourue l’armée française en allant de Tekedempt à Mascara. Il était facile de la reconnaître par les traces de l’incendie des moissons et des gourbis, qu elle avait brûlés partout sur son passage 5 elle avait pourtant respecté les maraboutlis, espèces de petites chapelles musulmanes de forme ronde. Je crois vous avoir dit que ces marabouths sont très-multipliés dans ces solitudes. Nous trouvions aussi de temps à autre sur notre chemin de grands cimetières arabes abandonnés depuis longtemps 5 ce qui prouvait qu’une grande tribu nomade avait habité ces lieux. Nous trouvâmes aussi d’antiques ruines qui , d’après une ancienne notice sur l’Afrique et l’itinéraire d’Antonin, seraient les ruines de la ville de Mina. Elle eut aussi plusieurs évêque* cités dans V Africa christiana . En passant dans un endroit où le terrain est très-accidenté, par une chaleur
étouffante, nous fûmes assaillis par une nuée de moustiques qui s’attachaient à nous et à nos chevaux ; nous dévoraient par leurs piqûres et nous aveuglaient de manière à nous empêcher de marcher. Ce fut un véritable martyre qui dura plus de deux heures.
Nous arrivâmes à l’Oued-Mina , rivière assez semblable au Schélif. Nous couchâmes dans une forte tribu qui porte le nom de cette rivière, sur les bords de laquelle elle a dressé ses tentes.
Je pansai là plusieurs Arabes qui avaient été blessés par les Français, quinze jours auparavant , devant Mascara. Là aussi, je trouvai un Arabe qui avait passé quelque temps en France, comme prisonnier de guerre , dans les commencements de notre occupation de l’Algérie, et qu’on avait rendu en vertu du trop fameux traité de la Tafna. Comme il parlait un peu le français, et qu’il me paraissait fort bon et fort intelligent, je l’établis mon aidemajor pour panser et soigner les malades de sa tribu. Je lui laissai pour cela une petite provision de remèdes avec les instructions et prescriptions que je pouvais donner.
Le jour suivant, nous traversâmes une montagne ou col assez élevé et très- difficile appelé Djbel-Ouled-Halouia 5 au pied de cette montagne est une jolie petite ville appelée par les Arabes Tsen-Oned- Atcb, avec de beaux jardins. Elle est arrosée par un ruisseau d’eau très-fraîche et très-limpide;
c'était le seul que nous eussions trouvé jusqu’alors dans tout notre voyage.
Je m’y désaltérai avec bonheur. Cet oasis reposa agréablement ma vue, mais non pas mon cœur , car cette ville était déserte, les maisons étaient ouvertes et intactes 5 les habitants avaient fui dans la crainte des Français , lors de la prise de Mascara^, qui est pourtant encore à plus d une journée de marche: c’est une tactique d’Abd-el-Kader de faire émigrer, avec leurs bagages et leurs troupeaux , tous les habitants des villes et des tribus par où il présume que les Français dirigeront leur marche , ou bien il les fait fuir devant eux à huit ou dix lieues de distance. C’est ainsi que les Français ont trouvé désertes toutes les villes qu’ils occupent maintenant. Cette tactique est désastreuse pour les Français, qui poursuivent, avec de grandes dépenses et des fatigues inouïes, un ennemi insaisissable... Ce n’est jamais que par surprise qu’ils font quelques prisonniers ou qu’ils s’emparent de quelques troupeaux. Après avoir traversé ce col , notre guide ne sut plus où aller 5 il ne connaissait pas plus le pays que moi. Il errait çà et là sur les hauteurs pour voir s’il ne découvrirait pas quelques tribus. La nuit approchait et nous étions dans un bois fort épais. On entendait, tout près de nous, rugir des lions 5 le courage faillit encore manquer à mon pauvre guide. Pour moi, je priais avec confiance celle qu’on n’invoque jamais en vain dans tous les périls
de la vie; et, après quelques marches et contremarches , nous entendîmes un bruit lointain , comme des voix tumultueuses d'hommes, de femmes et d’enfants, mêlées aux mugissements et aux bêlements de quelques troupeaux. Nous nous dirigeons de ce côté-là. C’étaient plusieurs tribus réunies des environs de Mascara, que l’armée française poursuivait après avoir brûlé leurs tentes et leurs moissons , iué ou fait prisonniers un certain nombre d’hommes , de femmes et d'enfants, et enlevé une partie de leurs nombreux troupeaux. A ce récit qu'un Arabe, que nous venions de rencontrer, nous avait fait d’un air courroucé, mon guide et mon interprète eurent peur que nous fussions massacrés , comme Français^ par ces malheureux fugitifs exaspérés. Je fus moi-même un peu effrayé. Mais comment battre en retraite? Déjà on nous avait vus et reconnus pour des Français; les enfants, les femmes, les hommes venaient en criant au-devant de nous : îi fallait subir notre sort. Au milieu de cette confusion , de ce tumulte, je demande à parler au chef de la tribu; on ne me comprit pas d’abord, ou on feignit de ne pas me comprendre. Cependant ma robe noire , mon Christ suspendu sur ma poitrine, mon air assez calme paraissaient les frapper. J’entendais murmurer autour de moi c’est un marabouth roumi (prêtre chrétien). Déjà mon guide avait jeté à cette foule quelques mots sur le but de mon voyage. Alors tout ce tumulte s’apaisa ; je ne
remarquai plus sur tous les visages qu’un air de curiosité et d’étonnement. Plusieurs chefs se présentèrent et me dirent : « Soyez le bien venu » } on nous dressa une grande tente près de la tente des veuves et des orphelines , c’était la plus vaste de cette réunion 5 les femmes nous préparèrent un bon repas , et nos conversations amicales avec les chefs se prolongèrent bien avant dans la nuit.
Le lendemain , avant le lever du soleil , nous étions à cheval et nous continuions notre route du côté de la tribu des Haehem , tribu d’où sort Abdel-Kader , et où nous pensions le trouver dans sa famille,} à chaque pas nous rencontrions des bandes de cavaliers armés qui se croisaient en tout sens. Nous leur demandions où était le sultan , et ce mot mancirfch (je ne sais pas) venait nous attrister, nous déconcerter. Apiès une heure de marche, un fort détachement de cavaliers nous arrêta et nous fit descendre de cheval 5 jamais je ne pus savoir de mon guide pourquoi on nous avait ainsi arrêtés. Le soleil se levait radieux , j’étais assis sur un petit tertre qui dominait un douar , et je récitais moubr éviaire au milieu d’une troupe d’Arabes curieux qui étaient montés des douai s pour nous voir. Mon guide, comme de coutume, les instruisit de tout. Un instant après, le cheik, ou chef des douars, nous fit apporter à manger ; enfin, après une petite heure de halte , on nous laissa remonter à cheval et continuer notre route. A peu
de distance de là , deux vieux cavaliers , à barbe blanche, nous accostèrent, et sur la demande accoutumée de notre guide où était le sultan, ils nous répondirent : « Il est près de ces deux grands peupliers que vous apercevez au milieu de cette plaine (la plaine des Ghris)} nous allons vous conduire auprès de lui. » À ces mots, je sentis en mon àme un bouleversement universel , je ne sais trop quel sentiment l'agitait^ mais j'étais satisfait de toucher enfin au terme de ma course. Par un mouvement spontané , nous pressâmes le flanc de nos chevaux et nous galopions sans nous dire mot 5 déjà nous apercevons le camp d'Abd-el-Kader. C’étaient des groupes nombreux de cavaliers , répandus çà et là, couchés à terre près de leurs chevaux qui broutaient l'herbe sèche. Nous arrivons. ... Nous traversons l'Oued-Moussa. « Le sultan est là, nous dit à voix basse un des vieux cavaliers qui nous accompagnaient 5 là, au milieu de ce jardin d’orangers, de figuiers et de lauriers-roses. »
Nous mimes pied à terre. Un morne silence régnait autour de nous ; on ne se parlait que tout bas et par signes. De jeunes nègres nous entourent et sJemparent de nos chevaux et de notre petit bagage. D’autres Arabes, qui me paraissaient être des hommes de distinction, se présentent et nous montrent de la main, sans autre cérémonie, leur sultan Hadji-Abd-el-Kader (1) accroupi sur la terre nue,
(1) Hadji, veut dire pèlerin de la Mecque. Tous ceux qui ont fait ce
à l’ombre d’un figuier. Je fus tout surpris et demandai à me retirer un instan! derrière une énorme haie d’oliviers qui était devant nous , pour me reconnaître un peu et pour prendre les lettres de Monseigneur à leur sultan. Mais déjà Abd-el-Kader nous avait aperçus. Il m’envoya sur-le-champ son secrétaire, à qui je donnai mes lettres pour qu i! les remît à son maître, et je lui dis que j attendais les ordres du sultan pour me présenter à lui. Ses ordres ne se firent pas attendre ; deux minutes après, le même secrétaire vint me dire que le sultan m’attendait . 11 était à la même place où je l’avais vu en arrivant. Je me présentai à lui avec mon interprète. Il ne se leva pas; il me salua très-gracieusement et nous fit signe de nous asseoir sur un modeste tapis qu il avait fait étendre en face de lui. Il était vêtu comme un simple cheik; il portait un haïk ordinaire , une corde en poil de chameau autour de sa tête, un burnous blanc, point d’armes, point de poignard, point de pistolets à sa ceinture, point d’appareil guerrier autour de lui, point de conseillers, ou espèce de cour comme j’en avais vu auprès de son khalifat Ben-Allal , lors du premier échange des prisonniers. Le premier aspect d’Abdel-Kader, de ce puissant chef de la guerre sainte ,
pèlerinage prennent devant leurs noms celui de Hadji, comme le plus honorable. Abd-el-Kader ayant été à la Mecque , tous les Arabes mettent devant son nom celui de Hadji. Le pèlerin de la Mecque, parmi les Arabes , a seul le droit de porter la veste verte.
me fit l’effet de celui d'un saint évêque de France. (Pardonnez-moi la comparaison). Il a à peu près trente-cinq ans ; il est d'une taille moyenne; sans avoir une de ces figures types, il y a de la majesté dans son visage ; son teint est blanc, ou plutôt pâle, quoique un peu bruni par le soleil ; il a le visage ovale ; les traits réguliers, la barbe claire et d'un châtain foncé ; ses yeux, d’un gris bleu, sont beaux et très-expressifs ; il a le regard pensif et presque timide , mais quand il parle, ses yeux s'animent et étincellent ; en pariant religion surtout, ils s’abaissent et s'élèvent gravement vers le ciel à la manière d'un inspiré. Mais ce qui vous surprendra peutêtre, c'est qu'il rit de bon cœur dans la conversation ordinaire : ses gestes et ses manières sont simples; il semble même embarrassé de son rang, de sa grandeur. Il m’a paru être capable et avoir même besoin d abandon et d une amitié intime.
Ma vue, mon costume parurent lui faire une vive impression. Il me regardait avec avidité et une sorte de respect; il désirait depuis longtemps voir un prêtre catholique, comme je vous l’ai dit, et j’étais le premier qu’il eût vu.
Après quelques compliments échangés, il me pria de lui faire lire les lettres de Monseigneur par mon interprète : le sien n'était pas auprès de lui. Il fut enchanté de tout ce que lui écrivait Monseigneur ; il m'en témoigna sa vive satisfaction; il m’exprima aussi son admiration pour ses œuvres de charité
qu’il connaissait, me dit-il, ainsi que tout le bien qu’il avait fait depuis qu’il est dans l’Algérie, ce Je sais tout, je sais tout, ajouta-t-il avec vivacité, et j’ai une grande vénération pour sa personne. » Je lui parlai du bonheur que Monseigneur avait eu dans cet échange de prisonniers.., et j’ajoutai que ce bonheur n’était pas parfait.., parce que tous nos prisonniers français n’étaient pas rendus. «Il en reste encore cinquante-six dont les noms ont été trouvés, par notre armée , dans un des forts de Mascara, lui dis-je avec émotion, et je viens les chercher de la part de Monseigneur lebabas-el-kbir (évêque). » Et je lui présentai la liste officielle de ces prisonniers. Après avoir réfléchi un instant, il me dit que les prisonniers réclamés par Monsei^ gneur ne pouvaient être rendus que lorsque nous lui aurions, nous Français, rendu tous les prisonniers arabes, sans exception, qui étaient encore restés au pouvoir de la France. Il m’en désigna quelques-uns qui étaient écroués dans les prisons d’Oran et d’Alger, et d’autres qui avaient été envoyés en France comme forçats. Je lui répondis que telles n’étaient point les conditions de l’échange convenu entre Monseigneur et son khalifat Ben- Allal ; que Monseigneur s’était engagé à lui faire rendre tous les prisonniers arabes que le gouvernement français jugerait à propos de mettre en liberté; mais qu’il n’avait pas promis de lui faire rendre ceux qui , par suite de délits passibles des lois
françaises, ou par des raisons politiques, ne pouvaient pas être rendus ; que Monseigneur ne se mê« lait pas de politique , qu’il n’avait suivi dans cet échange que le mouvement de la charité chrétienne qui dévore son cœur...; qu'il avait fait et qu’il ferait encore tout ce qu'il pourrait pour la délivrance des prisonniers arabes..., et que, pour preuve de ce que je lui disais , Monseigneur venait d’obtenir encore du général-gouverneur la délivrance de huit nouveaux prisonniers qui étaient restés écroués dans la prison d’Alger , et que j’avais amenés avec moi , parmi lesquels était un chef important, que son khalifat Ben- Allai avait réclamé en particulier...; que Monseigneur avait observé toutes les conditions du traité , et qu’il le priait de vouloir bien les remplir de son côté en mettant en liberté tous les prisonniers qui étaient en son pouvoir. « Mais tu me promets, reprit-il, que ton maître et seigneur fera de nouvelles démarches pour me faire rendre quatre prisonniers (dont il me donna les noms) , auxquels je tiens beaucoup et qui sont renfermés dans la prison d'Oran , ainsi qu’un chef (qu’il me nomma aussi) , qui est en France parmi les forçats. — Pour ce dernier , lui dis-je , Monseigneur a écrit au roi des Français pour obtenir sa grâce : pour les autres, je puis te promettre que Monseigneur fera tout ce qu’il pourra pour les faire mettre en liberté. » Enfin, après quelques plaintes contre le gouvernement français et sur les malheurs de cette guerre, il me dit,
d’un ton grave : « Tes prisonniers français te seront rendus. — Et quand ? lui dis-je avee anxiété. — Dès aujourd’hui , je vais donner ordre à un de mes cheiks d'aller les conduire à Oran , d’où iis ne sont éloignés que de douze heures de marche. . »
Mon visage et surtout mon cœur étaient brûlants de joie; je remerciai Abd-el-Kader je ne sais trop comment 5 je lui demandai avec émotion si je serais assez heureux d’aller rejoindre nos prisonniers et de m’en retourner avec eux par Oran. — il sourit, et me répondit que la bonne politique s’y opposait. Je pense qu’il craignait qu’ayant traversé une grande partie de ses Etats , vu ses forces et remarqué les dispositions des populations, j’en instruisisse les chefs de l’armée française. Il est certain pourtant que, s’il eût consenti à me laisser partir par Oran avec nos prisonniers , je lui aurais promis de ne rien dire, et j’aurais tenu parole. Mais je n’insistai pas. J’étais si heureux!.... le but de mon voyage était rempli; j’aurais, je crois, volontiers , s’il l’eût fallu , fait le tour du grand désert pour me rendre à Alger, tant ma joie était grande.
Les prisonniers furent rendus, comme Abd-el- Kader me l’avait promis. Ils s’embarquèrent de suite pour Alger, où ils arrivèrent plusieurs jours avant moi. J’eus pourtant k bonheur d’embrasser à mon arrivée M. Morissot, capitaine du 3e léger, chef de tous les prisonniers nouvellement délivrés,
que Monseigneur avait invité à diner à l’évêché.
Revenons à Âbd-el-Kader. L’affaire de nos chers prisonniers étant ainsi terminée , le sultan me regardait fixement avec un air de bonté. Après un moment de silence, il me dit, en me montrant le christ qu’il voyait sur ma poitrine : « C'est là l image de Sidnaïssa. — Oui, lui dis-je, c’est l’image de Jésus-Christ, notre Dieu. — Qu’est ce que cJest que Jésus-Christ? — C’est le Verbe de Dieu ,• » et, après un moment de silence, j'ajoutai : « Et ce Verbe s’est fait homme pour sauver tous les hommes; car notre Dieu est le père et le Dieu de tous les hommes, des musulmans comme des chrétiens. — Mais vous nJavez pas qu’un seul Dieu comme les musulmans? — Nous n’avons qu’un seul Dieu en trois personnes. » Là je lui donnai quelques explications sur le mystère de la sainte Trinité. « Mais par qui le monde a- t-il été créé? — Par le Verbe de Dieu. — Ce Verbe de Dieu , est-ce sa parole? — • Oui, c’est sa parole incarnée par amour pour les hommes. — Est-ce que Jésus-Christ est mort? — Oui, il est véritablement mort. — Mais non, reprit-il vivement, Jésus-Christ n’est pas mort. — Il est véritablement mort, cJest un fait historique; mais il est ressuscité, c’est un autre fait historique dont il est très-facile de te convaincre. — Et où esLil maintenant? — Il est maintenant au ciel, à la droite de Dieu son Père. » Il reprit alors : « Et Jésus-Christ reviendra-t-il sur la terre? — Oui, il
reviendra à la fin du monde pour juger tous les hommes et pour donner son paradis aux bons et précipiter les méchants dans l’enfer. — Où est le paradis? — Là où est Dieu; c’est-à-dire qu’il est partout où Dieu se manifeste, tel qu’il est et sans voile, à ses élus. »
Il demeura un instant pensif; puis il continua : « Quel est le ministère des prêtres catholiques? — - Tu as pu le savoir, surtout depuis qu’il y a un évêque à Alger; c’est de continuer sur la terre le ministère, la mission de Jésus-Christ, de faire du bien à tous les hommes, que nous regardons comme nos frères, quelle que soit leur religion. — Mais puisque ta religion est si belle, si bienfaisante, pourquoi les Français ne l’observent-ils pas? S’ils la suivaient , ils seraient meilleurs. — Tu vas me répondre toi-même à cette question : ta religion , tu la crois bonne aussi; eh! pourquoi tous les musulmans ne l’observent-ils pas?)) Il leva les mains et les yeux au ciel, et , après un instant de silence, il me demanda à continuer ses questions sur notre sainte religion.
J’étais tout joyeux de cette demande, et je lui répondis que cela me ferait un grand plaisir. Mais aussitôt mon interprète s’excusa, et dit qu’il ne pourrait pas se faire comprendre dans toutes ces questions théologiques qu’il comprenait à peine lu i-même. Ainsi se termina, à mon grand dépit, cet intéressant et si important entretien ; et je suis
persuadé quJAbd-el-Kader partageait lui-même mes regrets Je lui fis apporter alors un petit pré-
sent que Monseigneur lui offrait comme une espèce de rançon pour nos prisonniers. « Je reçois ce présent, me dit-il, parce que c’est Monseigneur d’Alger qui me l’offre 5 je ne l'aurais pas reçu d’un autre. »
J’entamai alors un autre sujet qui était comme la suite de notre entretien sur la religion. « Monseigneur mon maître , lui dis-je, t’a demandé une grâce dans la lettre qu’il t’a écrite 5 je pense que tu la lui accorderas... Si par suite des malheurs de cette guerre, dont il ignore la fin, d’autres Français , d’autres catholiques devenaient tes prisonniers, il te demande s’il pourrait, lui évêque, lui pasteur , envoyer un prêtre pour donner à ces pauvres brebis les secours de notre sainte religion , qui les consoleraient et les soutiendraient dans leur captivité. » Il me répondit qu’il le pourrait.... Je repris : ci Mais il faudrait que tu permisses à ce prêtre de recevoir de France ou d’Alger des secours en argent et en nature, pour les besoins temporels de ses coreligionnaires, et que de plus, il pût écrire à ses amis , à ses parents , ainsi qu’aux parents et amis des prisonniers et recevoir également des lettres de France et de l’Algérie 5 à la condition trèsjuste et très-naturelle de montrer à toi ou au chef de la tribu au milieu de laquelle se trouvera ce prêtre , toutes les lettres qu’il écrira ou qu’il rece-
vra. » J’ajoutai : « Je n’ai pas besoin de te dire que ce prêtre pourra librement, et sous ta puissante protection, exercer son ministère dans toute son étendue, comme s'il était dans un pays catholique,» Il me répondit très-gracieusement qu’il accordait tout cela. « Eh bien! lui dis-je, tu Tas l’écrire de ta propre main à Monseigneur et bon maître, et tu vas par là remplir son cœur de joie » Il me dit : « Je le ferai. » Et il l’a fait. Vous avez dû le voir dans sa letlre à Monseigneur qui a paru dans les journaux du mois de juillet dernier. Je demandai ensuite la permission de me retirer, après l’avoir remercié de nouveau.
Je ne saurais vous dire ce que j’étais , ce que je sentais, après être sorti d’auprès de l’émir. Je sais seulement qu’un sentiment dominait tous les autres, celui de la reconnaissance envers Dieu... Et je ne savais pas l’exprimer par des paroles... Je marchais à grands pas, conduit par le secrétaire de l’émir, vers les deux grands peupliers sous lesquels on nous avait étendu un tapis pour nous y faire asseoir. Revenu un peu de mon émotion , je pus prier : mon âme avait besoin de s’épancher par la prière. Je ne sais pas toutes celles que je récitai : d’abord le Magnificat pour m’unir à la sainte Vierge 5 il semble que l ame ne puisse supporter toute seule les grandes joies comme les grandes douleurs. Je priai aussi les anges et les saints et toutes les nations de la terre , de bénir avec moi le
Seigneur: Laudate Dominion , omnes gentes....^
puis je priai Oh ! comme je priais de cœur alors
pour la conversion de ces pauvres musulmans ! 11- Inminare his qui in tenebris et in umbrâ mords sedent ... Solve vincla reis , Profer lumen cœci s... Pardon d’entrer dans tous ces détails 5 mais il me semble que mon cœur ait encore besoin de s’épancher—
Un instant après, le modzzin appela les musulmans à la prière 5 car ils prient publiquement dans les camps , comme dans les mosquées. Les chefs se réunissent ensemble 5 le marabouth ou l’iman vient au milieu d’eux pour réciter les prières tout haut et faire les saluts , les prostrations , etc., prescrites par leur culte. Tous font ces prières et ces cérémonies avec le plus grand accord et le recueillement le plus profond. J’étais là au milieu d eux 5 je leur dis : « Je vais aussi prier, moi, en même temps que vous , mais non pas de la même manière ; car la prière est aussi une obligation du chrétien , surtout du prêtre. » Et je priai à genoux , confondu avec eux $ puis je m’assis pour réciter mon bréviaire. La prière publique des musulmans , qu’ils répètent plus ou moins souvent dans le jour , selon leurs fêtes , ne dure guère qu'un petit quart d'heure.
Ils avaient fini , que je récitais encore mon bréviaire $ pour ne pas me distraire , ils gardèrent tous le plus profond silence jusqu'à ce que j'eusse fini de prier. Alors le secrétaire de l’émir, qui est
lui-même marabouth, me dit : « Tu pries plus longuement que nous. — Cela convient , lui répondis-je } les devoirs des prêtres sont difficiles et multipliés ; ils ont donc besoin de beaucoup prier pour les accomplir fidèlement. » Il me fit encore plusieurs questions sur Jésus-Christ, sur une médaille miraculeuse quejelui montrai, sur la sainte Vierge..., et il écoutait toutes mes réponses avec respect , puis tout le monde se retira.
Mon interprète était fatigué } il s’était endormi sur le tapis. Pendant ce temps-là le secrétaire de l émir vint m’offrir de faire un petit tour de promenade , et il me mena auprès de son maître Abdel-Kader. L’émir parut tout joyeux de me revoir ; il me dit qu’il avait beaucoup de choses dans le cœur , qu’il aurait désiré me dire sans interprète. Je lui répondis que je serais heureux aussi de pouvoir lui communiquer tout ce que mon évêque mJavait chargé de lui dire et tout ce que jJavais moi-même dans le cœur} mais que je ne savais pas assez l’arabe. ((J’ai confiance en mon secrétaire, me dit-il , il sait quelques mots français, il nous servira d’interprète.» « Le secrétaire et moi , nous mîmes aussitôt notre science en commun et nous parvînmes à nous comprendre. L’émir se mit encore à déplorer les malheurs de la guerre } puis il me pria de répondre à différentes questions qu’il allait me faire} qu’elles seraient courtes afin que je pusse plus facilement le comprendre. Je commençai par lui dire de nou-
veau que le babas-el-kbir (l’évêque) et ses prêtres ne se mêlaient pas de politique , et que ce que je lui répondrais ne serait que mon sentiment particulier. Voici notre entretien.
« Est-ce que la France ne veut pas la paix ? — Je pense qu’il est dans 1 intérêt de la France de vouloir la paix. — Et les Français qu^on appelle colons , veulent-ils la paix? — Oui, parce qu’ils désireraient commercer avec les indigènes. — Et les ministres, veulent-ils la paix? - — Je n’en sais rien $ je pense que oui, — Et le roi des Français ? — Comme la paix assurerait le bonheur des deux nations , et que le roi ne veut que le bonheur de tous ceux qui lui sont soumis , je crois qu’il désire la paix. — Et l’armée , et le général Bugeaud ? — J’ai entendu dire que le général gouverneur ferait la paix avec tes chefs de tribu , pris séparément , mais jamais avec toi. » Abd-el-Kader se tut un instant , il était pensif et soucieux ; cet entretien finissait par être fort embarrassant pour moi. Je profitai de ce moment de silence pour lui parler de choses indifférentes , de la manière dont s'était fait l’échange des prisonniers , du bonheur de tous ces pauvres captifs rendus à leur famille Léémir était heureux d’en-
tendre tous ces petits détails^ mais il reprit bientôt son air soucieux et se plaignit a moi d’avoir été abandonné par un Français qu il avait aimé et qu’il avait comblé de faveurs pour se l’attacher : je lui répondis que l’amour de la patrie était si fort dans le
cœur de l’homme , qu’il n’était pas étonnant qu’un Français n'eût pas pu rester avec lui dans ce pays. Enfin, après avoir encore parlé de choses et d’autres pendant quelques instants , l’émir me quitta en me disant : « Nous nous reverrons ; adieu. » Son secrétaire me dit aussi en me serrant la main: « Je vais écrire à l’interprète du sultan pour qu’il vienne de suite , tu pourras alors parler plus librement avec mon maître , car il a besoin de te parler à cœur ouvert 5 à demain donc. »
Dans la soirée que je passai encore avec Abd-el- Kader , il me dit de monter à cheval pour me rendre, avec des guides qu’il me donnait, à une petite heure de son camp, dans un joli vallon auprès d'une petite rivière d’eau limpide , pour y passer la nuit; et que lui , avec son armée viendrait m’y rejoindre dans une heure. Avant de partir, je pris quelques petites branches des peupliers dont je vous ai parlé et quelques feuilles du figuier sous lequel j'avais vu d'abord Abdœl-Kader; je cueillis aussi une petite touffe de fleurs des champs, comme souvenir de ces lieux.
Arrivé auprès de cette petite rivière, ou gros ruisseau, appelé Tsernif, qui donne son nom à cette petite vallée , j’y trouvai des restes de thermes romains et quelques anciennes ruines. Une heure après , Abd-el Kader arriva à la tête de son armée. Dieu ! quelle armée ! quinze ou dix-huit cents cavaliers , marchant en masse dans le plus grand dé-
sordre $ des chaous , espèces d’officiers subalternes , les contenaient et les dirigeaient à coups de bâton. Le sultan s’avançait à la tête de cette horde sauvage en caracolant fièrement sur un superbe cheval noir ; il était suivi immédiatement d’un cavalier qui portait son drapeau , c’est une sorte de petit guidon de couleur bleu foncée avec une main rouge au milieu. Cette troupe défila devant moi et fit une petite fantasia (espèce d’évolution) ; c’était de l’ostentation , je pense , de la part d’Abd-el-Kader ; franchement il n’y avait pas de quoi en tirer vanité.
Le soir arrivé , le sultan nous fait amener un gros bélier vivant , pour notre souper ; on le tue , on l’écorche devant nous 5 on m'en offrit la peau par honneur 5 puis on passa un gros et fort bâton à travers son corps, et deux robustes Arabes, servant de tourne-broche , tenaient le bâton par les deux bouts et le tournaient sur un grand feu allumé , pour faire ainsi rôtir notre mouton tout entier ; il était à peine rôti et encore sur le feu, que Ton m’invita à en arracher un morceau avec les doigts pour voir s’il était bon ; je m’en excusai, dans la crainte de me brûler. Enfin , lorsqu’il fut cuit , un de nos robustes Arabes voulant sans doute montrer sa force et son adresse , prit le bâton au bout duquel il avait fait couler ce mouton et après l’avoir agité en l’air , il le fit pirouetter fort lestement et rouler à nos pieds sur la terre nue, qui nous servit de table 5 les Arabes n’en ont pas d’au-
très. Et nous d’arracher , chacun de notre côté , avec les doigts, un morceau de notre singulier rôti, car vous savez que les Arabes ne se servent jamais de couteau , ni de fourchette , ni de cuiller. Pour ne pas trop me brûler , je pris le manche d'un gigot, que je tirai fortement, et détachai ainsi un morceau du corps ; il pesait au moins trois ou quatre livres. J’espère que cette fois je fis un bon souper , aussi était-ce un souper royal. Le sultan nous fit apporter encore des rayons d’un excellent miel qui nous collait les doigts et la bouche. On vint annoncer la prière du soir 5 après avoir prié encore avec les musulmans , nous nous couchâmes à l’endroit même où nous venions de faire notre repas.
Le lendemain , le jour commençait à peine à poindre qu’un des gens d’ Abd-el-Kader vint nous éveillera la hâte: «Vite, vite à cheval, nous disaitil tout effrayé , voilà les roumi (chrétiens). » C'était en effet l’armée du général Bugeaud qui s’était emparée , dans la nuit, du camp qu’Abd-el-Kader , inspiré par son bon ou mauvais génie , avait quitté la veille, et dont nous n’étions éloignés que d’une heure de marche. Quand je racontai plus tard ce fait au général Bugeaud, il s’écria avec surprise: « Comment ! c’était le camp d’ Abd-el-Kader qui était là, tout près à notre gauche, quand nous descendions la nuir dans la plaine de Ghris , et dont nous avons vu les feux ? Nos douars et nos
semélas (soldats arabes qui servaient de guides à la colonne du général gouverneur) nous disaient que ces feux que nous voyions sur notre gauche étaient ceux d une misérable tribu qui habitait sur les bords du Tsernif, et que les feux que l’on apercevait bien loin devant nous étaient ceux du camp d’Abd- el-Kader qui fuyait.
— Si on vous eût bien informé , lui dis-je , vous auriez pu très-facilement prendre Abd-el-Kader avec toute sa troupe ; car, à coup sûr, il ne se doutait nullement que vous seriez venu cette nuit, si près de lui vous emparer du camp qu’il venait de quitter. » Aussi la frayeur de l’émir fut si grande , qu’à peine monté à cheval , il me fit venir auprès de lui , me remit précipitamment les lettres qu'il avait écrites la veille pour Monseigneur et son khalifat Ben- Allai , et me dit de fuir en toute hâte ; lui-mème prit aussitôt la fuite avec toute sa troupe, dans le plus grand désordre ; cela ressemblait à une véritable déroute. Ce jour-là , on nous fit faire plus de vingt lieues , sans presque nous arrêter , et je ne revis plus Abd-el-Kader. Sur notre route nous trouvions des groupes de huit à dix cavaliers; c’étaient des vieillards hors de service , ou de très-jeunes gens , incapables de soutenir les fatigues de la guerre. Tous étaient montés sur des chevaux efflanqués. Ils ne me paraissaient pas très-enthousiasmés. Je leur demandai où iis allaient ; ils me répondirent
qu’ils allaient fournir leur contingent à Abd-el- Kader , qui avait requis un certain nombre d’hommes par tribu pour faire la guerre aux Français. Je leur souhaitai bon voyage et je continuai rapidement le mien.
Nous arrivâmes au milieu d’une vaste plaine où sont creusés un grand nombre de puits 5 une quantité d’hommes et de femmes y puisaient une eau boueuse ; il n’y en avait pas d’autre à cinq lieues à la ronde , me dirent ces pauvres gens. Je demandai à en boire 5 elle était détestable; mais j’étais trop heureux encore de cette rencontre pour ne pas mourir de soif ; vers le soir , nous arrivâmes auprès d’une rivière dont j’ignore le nom. Il paraît qu’au temps de la domination romaine , cette rivière arrosait et fertilisait tout ce pays , au moyen de différents canaux dont on peut encore facilement suivre les traces. Nous remarquâmes surtout une digue d’une construction gigantesque qui servait à faire refluer l’eau dans les canaux. Maintenant que ces canaux sont presque comblés , la rivière franchit cette immense digue , et forme ainsi une très- belle cascade.
Nous couchâmes encore cette nuit chez l’agha BenAractch, où nous arrivâmes, harassés de fatigue , à onze heures du soir. Le lendemain nous partons à cinq heures du matin et nous nous dirigeons vers la tribu des Sbihh. En passant près d’un douar, un jeune Arabe sort de son gourbis,
et , courant après nous , il nous criait en bon français : « Bonjour , Messieurs ! » Je le regarde fixement ; il rougit... Je lui dis alors : « Vous n’êtes pas Arabe; (sa tournure me paraissait toute française). — Non , je ne suis point Arabe , me répondit-il , je suis Français et Lyonnais. — Quoi ! vous êtes mon compatriote... » Je descendis alors de cheval et i’embrassai ; il me raconta par quelle aventure il se trouvait chez les Arabes depuis plus de deux ans , comme déserteur transfuge. Il était dans un bataillon français de zouaves en garnison à Colléah, lorsque, par dépit de ce que ses parents ne lui envoyaient pas d'argent, il déserta et passa à l’ennemi... H y a peine de mort contre lui , s’il retombe au pouvoir des Français ; il est donc en quelque sorte forcé de rester avec les Arabes.
Il pleurait, le pauvre jeune homme, en me racontant son histoire; mais ses larmes coulèrent bien plus abondamment quand mon regard , interrogeant ses yeux pour lire dans son âme, il crut que j’y avais vu son apostasie : « Oh! me dit-il en sanglotant, vous avez deviné ce que j’ai fait.... J’ai renié ma religion.... je suis musulman. — Non, mon ami, lui dis-je, vous ne l’êtes plus; votre repentir et vos larmes ont déjà obtenu votre pardon devant Dieu. Il s’agit maintenant de renoncer à cette erreur et de pratiquer publiquement notre sainte religion. Je sais que vous le pouvez ; les Arabes avec qui vous vivez ne peuvent pas vous forcer
de rester musulman. Faites-moi parler au cheik de votre tribu. » ïl me dit « Mais je demeure chez lui ^ il est pour moi comme un père : il ne trouvera pas mauvais que je redevienne chrétien. »
Après lui avoir dit en secret ce que je devais lui dire, il se déclara chrétien devant moi et devant tous les musulmans de sa tribu. Je lui donnai une médaille miraculeuse, qu'il attacha à son bras audessus du poignet, afin que tout le monde vît ce signe de sa catholicité, et qu il le vît lui-même à chaque instant , pour déplorer sans cesse le crime de son apostasie et en demander pardon à Dieu par l’entremise de Marie.
C’est ce jeune homme dont, je vous ai parlé plus haut, qui était contre-maître de M. Cases dans l’exploitation des mines de Miiiar ah 5 il fabrique maintenant du salpêtre, Comme il ne peut plus rentrer en France, je lui ai conseillé de se réfugier, dès qu'il pourra, en Espagne ou en Italie, afin qu’il puisse pratiquer plus facilement sa religion. Il m’a fait d’importantes révélations sur la situation du pays, la disposition d'esprit des Arabes, l’état de la puissance d’Abd-ei-Kader et sur beaucoup d’autres choses que je ne peux pas dire.
C’est un jeune homme de beaucoup de moyens, pariant fort bien arabe et très-aimé de tous dans sa tribu, il appartient à une famille respectable de Lyon , dont il m’a donné l’adresse 5 je compte écrire au premier jour à ses parents. 11 eut un grand cha-
grin de me voir par tir 5 nous avions déjeuné avec lui. En le quittant, nous trouvâmes de vastes ruines d'une ville ancienne. D’après une carte antique de lJ Africa Chris tianci , que j’ai consultée, cette ville pourrait bien être celle de Quizci Xenitana ( pere grinorum oppidum) , et que Ptolémée appelle une colonie ( 'colonia ). Elle eut aussi plusieurs évêques, dont un, nommé Priscus , est cité par saint Augustin dans une de ses lettres au pape Célestin contre les Donatistes. Nous cheminâmes ainsi trois jours encore , par monts et par vaux , sans incidents particuliers. Nous arrivâmes au mont Doui ; à nos pieds coule le Schélif , nous voilà à ce pont unique jeté sur cette rivière, et qui sert de limite, comme je vous l’ai dit, entre la province d'Alger et celle d’Oran. Il a été bâti, il n’y a pas longtemps, sur des fondations romaines; on a conservé ses trois arches de forme antique. De là nous apercevions au loin , à l’ouest, le mont Zïkar et Milianah , occupé par nos Français. Il me semblait alors rentrer dans un pays civilisé, être dans une autre atmosphère, je respirai plus librement; nous n’étions plus qu’à une quarantaine de lieues d’Alger. Nous passâmes la nuit tout près de là , dans un douar de la tribu des Beni-Zeg-Zeg. J’y trouvai plusieurs des femmes prisonnières que Monseigneur avait confiées à mes soins pendant leur séjour à Alger, et qui avaient été rendues au premier échange. Elles me reconnurent; elles étaient toutes surprises et con-
tentes de me revoir. L’une d'elles ne se possédait pas de joie 5 elle m apporta ses deux petites filles encore en bas âge, et me dit : « Tiens, le babas-el-kbir (l’évêque), en me rendant à la liberté, a sauvé la vie à mes deux pauvres enfants.... Tu vois, elles ne peuvent pas se passer de leur mère. » Elle rassembla tous les hommes et toutes les commères du douar pour leur faire partager sa joie, et leur raconta ce que Monseigneur avait fait pour les prisonniers , et elle leur disait en me montrant : e Celui-là était avec le babas-el kbir ; c’est son khalifat (son vicaire). » Alors toutes ces femmes se mirent en devoir de nous apprêter un bon repas. 11 fallait voir leur mouvement pour trouver de la farine, de l'huile, de la viande! On tua un agneau, que l’une d’elles dépeça avec le yatagan de son mari, pour en faire cuire les morceaux avec l’inévitable couscous. On me fit des crêpes, on m’apporta du lait, et tout cela sur les minuit, au moment où je tombais de sommeil. Elles m’avaient cru d’abord prisonnier, et elles m’avaient dit : v Sois tranquille, ne te chagrine pas, tu as eu soin de nous, nous aurons soin de toi, tu seras ici comme dans ta famille. » On me vit partir avec peine le lendemain $ on me bénissait et on faisait des vœux pour que je revinsse bientôt. Partout, sur notre route, les champs avaient été incendiés par la colonne du général Baraguay-dTliliiers, qui avait poussé sa marche jusque-là. Nous trouvions des
monceaux de cendre là où nous avions vu en allant de nombreux gourbis et des meules d’orge et de blé. Nous arrivâmes de bonne heure à Mahhala , premier camp ou dépôt de l’armée arabe , placé dans un champ tout fumant encore de l’incendie allumé par les Français. Nous y fûmes très-bien accueillis des chefs, qui étaient presque tous de notables Algériens émigrés. Iis nous firent dresser la tente même du khalifat.... On nous fit un repas presque à la française. Nous couchâmes dans ce camp : la chaleur était excessive 5 nous ne pûmes pas rester sous notre tente, et nous allâmes nous coucher dehors. Il faisait un beau clair de lune. Pendant la nuit , une énorme hvène vint nous flairer les uns après les autres. Je ne savais pas d abord ce que c’était 5 mais quand elle s’approcha de moi, elle me fit une telle frayeur, que je poussai un cri qui la mit en fuite et réveilla mes compagnons. Je leur dis le danger que nous avions couru. Nous rentrâmes bien vite sous notre tente, que nous fermâmes à triples liens, au risque d'y étouffer. Notre guide nous avait quitté pour aller à la recherche du khalifat : j’avais à lui remettre des lettres d’Âhd-el-Kader$ il devait aussi me donner les dernières instructions du sultan et me faire conduire jusque dans nos lignes françaises. Le lendemain , notre guide revint sans l'avoir trouvé et sans savoir où il était $ on savait seulement qu’il suivait les mouvements de l’armée française, en harcelant ses derrières, comme
font )es Arabes dans cette guerre désastreuse, mais on ignorait où était notre armée. Nous partîmes néanmoins en nous dirigeant du côté de Médéah. Nous suivîmes la route qu’avait parcourue notre armée, toujours à la trace des ravages qu’elle avait faits. Il nous était facile même de remarquer la place de ses différents campements ; nous trouvâmes dans un endroit, près du Schélif , une quantité énorme de coquilles de tortues et la marque des feux du bivouac. « Là , disions-nous, nos soldats ont fait un bon repas de tortues. » Et nous avons appelé ce camp le Camp des Tortues . En parlant de tortues, les rivières que nous avons trouvées dans notre route en sont pleines 5 c’est comme les grenouilles dans nos marais de France.
Nous arrivâmes au camp désert de ÏHarba y nous nous enfonçâmes de nouveau sans suivre aucune route, dans les gorges et les défilés des montagnes de l’Atlas , demandant à tous ceux que nous rencontrions si on avait vu le khalifat.
Nous le trouvâmes enfin vers le soir, campé avec ses réguliers dans la belle vallée de Mansoura. Il était assis sous d’énormes trembles 5 c’est là qu’il nous reçut avec son urbanité ordinaire 5 mais il ne me paraissait pas content, il me fit les mêmes instances qu’Abd-el-Kader , pour la délivrance des prisonniers restés encore au pouvoir des Français 5 je lui fis les mêmes réponses qu'au sultan 5 je lui dis
ensuite que je désirais me rendre le plus tôt possible dans nos lignes françaises , en passant par le fameux Téniah-Mouzaïa (alde-mouzaïa) afin d arriver plus tôt. Il me répondit que le guide qui m’avait conduit chez le sultan m’accompagnerait jusqu’à Biidah , et que nous pouvions partir dès le lendemain.
Et le lendemain, à quatre heures du matin, nous étions à cheval et nous continuiions notre route à travers les rochers et les précipices de ces montagnes sauvages. Après trois heures de marche , nous approchions de Médéah ; nous entendons tout à coup des cris affreux qui partaient d’au-dessus de nos têtes. C’était un arabe en védette sur une montagne , qui criait roumi , roumi djaou (les chrétiens, les chrétiens arrivent). Mon guide prit peur et s’enfuit en gravissant la montagne opposée. Et moi, de le suivre, sans dire mot , car à lui était attaché notre salut; mais voilà que, | ar un trait de la Providence, nous tombons dans un avant-poste de l’armée française dont nous n’avions aperçu que l’arrière-garde qui descendait de Médéah, (D’où nous étions, on distinguait fort bien cette ville placée sur le haut d’une montagne). Il n’y avait plus moyen de fuir. Les gendarmes maures (cavalerie indigène au service des Français), qui étaient en éclaireurs , nous avaient aperçus et signalés à l'armée française.
Notre guide était stupéfait ; nous nous arrêtâmes
pour délibérer sur ce qu'il y avait à faire; je dis d’abord qu’il fallait un peu nous éparpiller de peur que l’on ne dirigeât sur nous quelques pièces de campagne chargées à mitraille ; puis je dis que le plus sûr moyen d’éviter le danger était de nous rendre. Mon guide, dans la crainte d’être fusillé par les Français, ne le voulait pas. Je cherchai à le rassurer en lui disant que je répondais de sa vie ; je ne pus pas le persuader. Le temps pressait ; je distinguais quelques officiers français avec leurs lunettes d’approche braquées sur nous Alors
j’attachai mon mouchoir blanc au bout d’une petite baguette de laurier rose quej ’avais à la main, et je l’agitai en l’air, en courant au galop du côté des Français.
On eut bientôt compris mon signe, et l’on me fit également signe d’avancer sans crainte ; et me voilà arrivé auprès de la première sentinelle. Le général Baraguay-d Hilliers, à qui on m’avait déjà signalé, s’avança avec son état-major. J’étais une curiosité pour tous : ils ne pouvaient en croire leurs
yeux Un prêtre au milieu de l'Atlas, venant
du côté des Arabes ! c’était pour eux un mystère. Ils ne connaissaient pas mon entreprise. « D’où diable venez-vous ? me dit d'abord militairement le général. — De chez Abd-el-Kader. — Et tout seul ? - — Tout seul, général. » Il reprit encore: «Tout seul! — Oui, seul , avec mon interprète. » La surprise de tous était à son comble. L’un de ces officiers dit alors:
r< Général , quel est celui de vos aides-de-camp qui aurait pu faire seul un semblable voyage? »
Le général continua ses interrogations : il me demanda si j’avais vu l’émir pendant longtemps ? où il était ? quelles étaient ses forces ? si j’avais vu le Khalifat-ben-Aliah qui ne devait pas être loin avec ses réguliers ? Il m’interrogea encore sur mon genre de vie , sur les dangers que j'avais courus dans ce singulier voyage , et me fit mille autres questions auxquelles il me fut facile de répondre. Les soldats avides de m’entendre , formaient un cercle épais autour de nous. J’étais mort de faim et de soif. « Général, dis-je, depuis vingt jours je n’ai pas mangé de pain , ni bu une goutte de vin . — Pauvre abbé, s’écria-t-il, que je vous donne à déjeuner ! » Nous étions tous restés à cheval , il me fit apporter de son pain de munition et un morceau de viande. Les officiers qui m’entouraient s’empressèrent de me donner à boire d’une excellente boisson faite avec du café et d’autres ingrédients. Parmi ces officiers, celui qui me serra la main avec le plus d’ émotion , et qui aurait voulu me donner tout ce qu’il avait, était un capitaine d'artillerie nommé de Chabor, grand ami d’enfance de l’archevêque de Bordeaux. Je m’étais lié d’amitié à Alger avec cet officier par l’entremise de cet excellent prélat, notre ami commun.
Pendant ce temps-là , j’avais pr ié le général d’envoyer chercher mon pauvre guide qui se mou-
rait de peur dans l’endroit où je l’avais laissé et de le faire venir auprès de moi , pour manger aussi un morceau. Mon interprète avait été retenu dans un cercle d’amis qui lui avaient déjà offert à déjeuner. Le bon père Rigaud , aumônier de cette colonne, et que j’avais laissé, comme vous savez, à Bouffarick, ne fut pas le dernier à venir me serrer la main ; il était étonné , comme tout le monde, de mon voyage aventureux, et tous deux nous bénissions, en secret , le bon Dieu de m’avoir gardé et accordé un si heureux succès.
J’étais à peine reconnaissable; ma barbe était longue; mon visage et mes mains, brûlés par le soleil; ma soutane, déchirée depuis le haut jusqu’au bas : je ressemblais à un sauvage , à un véritable Bédouin. Après ce déjeuner pris à cheval , je dis au général que j’étais son prisonnier, mais que je désirais me rendre ce jour-là à Blidah , s’il était possible; que s’il voulait me rendre ma liberté, je passerais de nouveau sans crainte à l’ennemi , et que j’arriverais plus sûrement à Blidah que si j^étais
escorté par nos Français Il n’eut pas de peine à
me croire et me laissa partir.
Un quart d’heure après, j’étais tombé dans une embuscade d’Arabes qui me reçurent avec joie et m’offrirent à manger. Je refusai ; je leur demandai seulement à boire. Ils me conduisirent auprès d’une fontaine très-ombragée où je me désaltérai avec délices , et auprès de laquelle je me reposai
avec eux. J’allai visiter et vénérer , non loin de là , une croix gravée sur le rocher au-dessus d une grotte, que l’armée avait découverte à son premier passage. C’était sans doute la retraite de quelque ermite dans le temps où le christianisme florissait dans ces contrées , devenues si désertes et si malheureuses. — - Près de là se trouvent quelques mines de cuivre qu’on nJexploite plus depuis longtemps.
Nous gravîmes ensuite le Téniah-Mouzaia , si fameux par les faits d’armes de notre intrépide armée dans ce dangereux passage. C’est une montagne escarpée et sauvage du côté du sud où nous étions alors. Arrivé à son sommet, je coupai une petite branche d olivier comme souvenir de mon passage pacifique , et je pris un peu de l’écorce d’un chêneliége, sous lequel on me dit qu’un jeune officier français avait succombé dès son début dans la campagne d’Afrique. Je priai pour lui et pour tous nos braves, morts sur cette montagne trop célèbre. Je récitai pour eux les prières des morts. J’aurais bien voulu planter une croix sur ce sol arrosé de leur sang, et où repose leurs cendres solitaires; mais j’ai craint qu’elle ne fût profanée par les Arabes qui sont toujours maîtres de ce passage.
Du haut de cette montagne, on jouit d’un trèsbeau point de vue. A ses pieds se déroule la vaste plaine de la Mitidja , sillonnée par plusieurs rivières : Loued-Ger, Loued-el-Kbir , la Chiffa qui
prend à son embouchure dans la mer le nom de Massafran ; puis le Sahel, ou cette suite de petites collines qui s’étendent depuis Alger jusqu’au mont Chénouan. Vis-à-vis, sur le versant de ces collines, on voit Colléah avec ses blancs minarets ; au milieu de la plaine déserte, Bouffarik , qui ressemble à un bel oasis : sur la gauche, Blidah avec ses bois d’orangers, ses forts, ses blokaus et le fossé de sa vaste enceinte , et, tout à fait à l’horizon , au nordest, on aperçoit à peine le fort de l'Empereur et quelques maisons de campagnes qui avoisinent Alger; enfin la vue se perd dans la vaste mer.
Le versant nord du col de Mouzaïa n’est pas aussi rapide : pour arriver à la plaine on descend plus de deux heures. A mi-côte, on trouve une source très- abondante d’eau excessivement fraîche qui jaillit avec force à travers d’énormes rochers. De là encore on jouit d’un point de vue magnifique. Enfin nous touchons à la plaine : nous arrivons à la Houche-Mouzaïa , jolie ferme arabe , où devait se faire notre premier échange de prisonniers , et vous savez ce qui l’a empêché. Mon cheval ne veut plus marcher ; je suis obligé d’aller à pied , et nous sommes encore à trois heures de Blidah.
En passant près d’un champ d’orge que les Kabiles récoltaient , l’un d’eux court après nous en criant et s'agitant.... Nous nous arrêtons ; ce brave homme venait nous avertir que nous allions tomber dans une embuscade de brigands arabes, qui déso-
laient la contrée : il nous dit qu’il fallait tourner à gauche pour les éviter ; il nous accompagna luimême très-loin jusqu'à ce que nous fussions hors de danger. Nous approchions de Blidah ; nous en étions à peine à un quart d’heure; j’étais seul avec mon guide; mon interprète venait de prendre le galop pour arriver avant nous et prévenir de notre arrivée le général Bedeau qui commande cette place. J’étais tout joyeux de loucher ainsi au terme de mon voyage — Tout à coup six brigands arabes , armés jusqu’aux dents, sortent d’un profond ravin, creusé par la rivière que nous suivions. Ils se rangent en bataille devant nous; arment leurs fusils, et sont sur le point de faire feu. Mon guide perd la tête et reste immobile.... Pour moi, me voyant perdu (je regrettais pourtant de mourir en vue d’un camp français, et justement au terme de mon voyage , jusque-là si heureux).... je me recommandai à Marie, le puissant secours des chrétiens , puis je m’avançai hardiment vers le chef de cette bande , en lui criant en arabe : « Dieu te garde d'une mauvaise action ! qu’il te bénisse plutôt. » Ce peu de mots les surprend; ils me regardent tous avec étonnement ; mon costume surtout parait les frapper : ils remettent leurs armes sous leurs bras et se retirent.... J avoue que j’eus en ce moment une terrible peur... C’est bien le plus grand danger réel que j’aie couru pendant tout mon voyage.
Enfin j’arrivai à Blidah dont les portes me furent
ouvertes à deux battants... $ on m’attendait. J'allai de suite à l’église pour remercier Dieu de toutes les grâces qu’il m’avait faites pendant cette singulière mission ; j’embrassai ensuite le bon curé de Blidah, je restai avec lui un jour pour me remettre un peu de mes fatigues. Ce jour-là , le général Bedeau que j’avais beaucoup connu colonel , commandant la place de Bougie, voulut m’offrir à dîner. Je lui racontai succinctement mon voyage ; il parut y prendre un très-vif intérêt. Le lendemain, il me fit donner une voiture et une escorte pour me conduire à Alger, où j’arrivai le samedi 28 juin.
Ce voyage dans les provinces de l’ouest a complété mes connaissances de l’Algérie. J’avais vu les provinces de l’est ; j’ai parcouru à peu près maintenant tout ce pays, au moins pour la partie arabe, qui était la plus intéressante pour moi.
Vous avez dû remarquer que j’ai trouvé dans les Arabes de la Mauritanie > les mêmes dispositions que dans ceux qui habitent cette Numidie que j’aime tant.
Priez donc bien et faites prier pour que Dieu ne permette pas que ces bonnes dispositions restent plus longtemps stériles , et surtout pour qu’il envoie de bons ouvriers pour les cultiver.
Votre affectionné et bien honoré ami, SUCHET.
Fie. Gén.