SUITE BURLESQUE DE LA MUSE DE LA COUR
[Par PERDOU de SUBLIGNY.]
Du lendemain du Jeudy 3o. Septembre 1666. DE LA XIX. SEMAINE.
A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
Contenant les Particularitez du Grand Embrasement de la Ville de Londre.
La joye estoit en Angleterre Pour le dernier exploit de guerre Qu'avoient fait de vaillans Anglois Contre des Marchands Hollandois ; 5 Une infinité de Canaille
Y faisoit encore ripaille
Et beuvoit à mesme du pot ,
Y meslant avec le bon mot Un conte de ma mere-l'oye;
10 Mais mal-heur au sot feu de joye Qu'à ces réjouissances-là Un maudit Boulanger mesla !
Tandis qu'en effet, pour en faire, Il court avec de la lumière Dedans le cabinet au bois , Son binet , luy brûlant les dois ,
Y tombe parmy la ramille, D'où le feu , qui soudain pétille , Jettant force éclat violet.
20 L'impertinent faquin qu'il est, Qui trouve sa lueur jolie ( Car, ayant beu jusque à la lie, Par mal-heur , cet éclat charmant Luy paroissoit beau doublement) ,
25 Admire & rit dedans son ame , Des plaisans tours de cette flâme , Et , les deux mains sur les rognons , Va , riant , à ses compagnons , Afin qu'un chacun d'eux le voye.
30 N'est-ce pas un beau feu de joye Que faisoit cet yvrogne-là Pour l'admirer comme cela ?
AA. Suite de la Muse de la Cour. Du Jeudy ^o Septembre & de la XIX. Semaine.
On veut éteindre l'incendie ; Mais , de peur qu'on y remédie ,
^^ Le Feu s'enfuit dans le grenier Et de là chez un Goudronnier.
De chez le Goudronnier il mine Un magazin de poix raisiné , De là va chez un Papetier,
40 Du Papetier chez yn Mercier, Du Mercier chez l'Apoticaire , Passe en suite chez un Notaire , Du Notaire chez un Greffier, Du Greffier chez un Conseiller,
45 Du Conseiller au vendeur d'huille , De là passe à l'Hostel de Ville , De l'Hostel de Ville aux Clochers , Et puis aux Estaux des Bouchers , Et puis dans mille Hostelleries ,
50 Et puis dans mille Brasseries , Et puis chez les Marchands Drapiers, Et puis chez les pauvres Fripiers , Et puis chez les vendeurs d'olindes , Et puis aux Magazins des Indes
^^ ( Et c'est le Diable que cela , Car tout le Trésor estoit là ) , Et puis dans la Place Publique , Et puis chez les faiseurs de briques , Et puis chez tous les Tapissiers ,
60 Et puis chez tous les Pâtissiers , Et puis chez les vendeurs de crème , Chez les vendeurs d'Orvientan même, Et , toujours de cette façon , Saute de maison en maison ,
65 Tant qu'il les a toutes sautées Durant cinq jours & cinq nuitées.
lyS. — Du 1. Octobre 1666 (Subligny).
Hélas ! que de differens cris Firent là des gens bien surpris !
Quelle épouventable bagarre!
70 Quel pitoyable tintamarre !
Quels diables de charivaris Y tirent femmes & maris !
Combien là de cloches sonnèrent Et l'alarme carillonnèrent
75 Jusqu'à ce que trop de chaleur Fit cesser leur chant de malheur !
Combien dans leurs chausses pisse- Etde malle-peur trespassérent! [rent Combien plustost en périt-il
80 Au milieu de ce feu subtil !
On compte dix mille personnes , Mauvaises , passables ou bonnes; Mais l'emplastre de ces malheurs, C'est qu'il mourut plus de voleurs,
85 Ces jours-là, que de bonnes âmes ; Car, comme à la faveur des fiâmes Tels crurent aisément piller, Tels s'y sentirent bien griller; Tels mesmes auroient peu suffire
90 A faire là mourir de rire , Si l'on eu pu rire en perdant , Car tels , d'un charbon tout ardant Sentant roussir certaine chose Que par honneur dire l'on n'ose
93 Et qu'on a pourtant bien dû soin De secourir en tel besoin , Que d'ailleurs il faut qu'il employé Ses deux mains à tenir sa proye , Piétinoit d'un air si plaisant
100 Que rien , dit-on , ne l'estoit tant. Mais , helas 1 que de pauvres Mères Versèrent de larmes ameres En voyant brûler leurs Enfans Dans tous ces brasiers estoufans !
105 Mais quel nombre de Mères mesmes, D'épouvente & de pitié blesmes , En les voulant sauver de là , Pitoyablement s'y brûla !
Ce n'est pas que ceux qui périrent
110 Tous par surprise s'y rôtirent, Car, dés qu'on eut veu que le Feu Continuoit un si beau jeu , Et que cet ouvrier habile Pouvoit brûler toute la Ville ,
115 Les plus proches voisins des lieux Où regnoit ce Feu furieux , De leur maison , boutique ou loge , Avoient tous fait Jacques dé-loge , Et, quand un quartier, s'embrasant,
i2oMenaçoit encor le suivant , Le suivant , de vitesse extrême , Deslogeoit encor tout de mesme , De sorte que le plus gasté Ce ne fut pas ( sans vanité)
1 25 Le quartier où ce brasier traistre Subtilement avoit sceu naistre.
Mais bien des quartiers éloignez Qui , voyant loin comme leur nez , Ne croyoient pas que ce desordre
130 De si loin les pût aller mordre.
Qui , Diable , eut aussi peu penser.
Alors qu'on le vit commencer, Que le Feu, prenant, par exemple, Par delà la Porte du Temple ,
135 Pust, sanss'esteindre, toutfougueux, Brûler Paris jusqu'aux Chartreux ?
Car, parbleu ! je vous puis repondre Qu'il a fait ce chemin dans Londre Et que le lieu qu'il y brûla
140 Est tout aussi long que cela.
Or ce fut donques , à vray dire , Dans ces quartiers qu'on eut le pire.
Car, les Diables , parmy les vens , Portant la flame en peu de temps
143 D'une rue en une autre rue , Trop tard tout le monde se tue A sauver ses biens précieux Et les porter en d'autres lieux.
Et mesme on m'a dit une chose
130 Que je vous asseure sans glose , Que de tres-notables Bourgeois , En sauvèrent jusqu'à trois fois Dans des maisons fort éloignées , Où , voyant que les destinées
133 Estoient enfin que tout périt , Quelque temps après tout fut frit. Le Roy de la grande Bretagne S'estoit mis pour lors en campagne Et couroit par tout à cheval.
160 Hé , que Dieu le garde de mal !
Il a bien de la confiance En des gens pleins de malveillance Et montre bien là , par ma foy.
Qu'il n'est tel que d'avoir un Roy.
163 II fit sauver, le bon Monarque , Tous les biens le plus de remarque , Et fit porter dans son trésor Six , sept ou huit milions d'or , Qu'il veut rendre aux propriétaires
170 Pour les remettre en leurs affaires. Helas ! le bon Prince qu'il est , Qu'il n'en rende rien , s'il lui plaist,
lyS. — Du 1. Octobre 1666 (Subligny).
Et qu'à moitié du denier trente Il leur en fasse plustost rente.
175 II deut se sentir bien touché De voir tant de monde écaché , De voir mille poutres brûlantes D'un quartier à l'autre volantes , Et des tisons mesme voler
180 Et jusqu'à son cheval aller.
Le pauvre Duc d'Yorck , son frère , Pensa bien, dans ce sort contraire, Crier « mon Dieu ! » de tout son
[cœur, Car, tandis qu'avecque vigueur
185 II couroit, vite comme un foudre, Vers le Magazin à la poudre (En bon François, vers l'Arsenal), Pour le conserver à Withal , Une poutre tres-mal-faisante ,
190 Comme je vous ay dit, brûlante, Sur ce Magazin se brisa , Et tout l'Arsenal embrasa.
D'abord , & clic «& clac & paffe , La maudite poutre s'agraffe
195 Aux fenestres du Magazin, Et , le feu s'y glissant enfin , Envoyé , avec bruit effroyable , Et Magazin & poudre au diable.
O vous , qui dans vos jeunes ans
200 Avez pu , courant par les champs , Avoir mangé vache enragée , Avoir veu muraille assiégée , Et du peuple bien étonné De se voir sourdement miné ,
205 Un chacun de vous s'imagine Peut-estre que , comme une mine , On vit sauter cette maison ?
Sans doute la comparaison En peut aprocher, & pour cause ;
2ioC'estoit pourtant bien autre chose.
Ce Feu de Malédiction , Consumant la munition Que Ton destinoit pour la Flote, Fait aussi que la Flotte saute ,
215 Car sans munition flotter.
C'est ce qu'on appelle sauter.
Il se brûla , dans ces traverses ,
181 A A Duc YoRCK.
Tous les Registres des commerces ; On n'en doit pas attendre moins
220 Qu'un milion de faux-témoins , Que négatives criminelles , Que banqueroutes éternelles Et que grande confusion Parmy l'angloise Nation.
225 Mais ce n'est pas là tout encore Ce que cette flamme dévore ; Allons vers l'Estran de la Mer, Que nous pouvons Rive nommer.
Apres que sa flamme subtile
230 Eut brûlé dix parts de la Ville , D'onze que l'on y peut compter ; Apres avoir tout fait peter.
Durant ces mortelles angoisses , En quatre-vingt quatre Paroisses ;
235 Apres avoir encor brûlé
Des lieux dont j'ay déjà parlé , Assommé de mille manières Dix mille âmes faisant prières ( Car bien dévoyés sont ceux-là
240 Qui point ne prient en ce temps-là) ; Apres avoir enfin fait rage , Il vint encor sur le rivage , Non content de tant de maisons , Brûler les huches à poissons ,
245 Et consumer & faire fondre Une moitié du Pont de Londre.
Que vous diray-je , Monseigneur ?
Tout y pleuroit , sur mon honneur, Tout y hurloit , s'il faut le dire ,
250 Car pleurer ne sçauroit suffire , Tout gemissoit à haute vois , Fors un malotru poète Anglois Qui , n'y perdant aucune affaire (Car poète n'a rien d'ordinaire),
255 Regardoit fort tranquillement Les effets de l'embrasement , Et mesme en tiroit avec joye Une idée du feu de Troye.
Une chose luy sonnoit mal :
260 Que point n'estoit de grand cheval Qui rendit , dans cette défaite , Son idée un peu plus parfaite.
Mais , de voir cela sans ennuy, En est-il de plus grand que luy ?
A Paris , Chc^ Alexandre Lesselin , au coin de la rue Dauphine , devant le Pont-neuf, du Roy.
A A ajoute à l'adresse du libraire ladate de 1666. — BC ne contiennent pas cette lettre.
Avec privilège
{A La Muse de Cour 1666 (voy. tome I , col. 909), pp. 133-156. A A Suite il de la Muse || de la Cour. || Du Jeudi 30. Septembre & de la XIX. Semaine. In-4 de 4 pp., chiffrées 133-156 et signées qq. — Biblioth. de M. le baron Pichon.)
LETTRE EN VERS A MADAME
[Par Charles ROBINET.]
Du 3. Octobre 1666.
Princesse d'un très-haut mérite , En ce moment que je médite Au sujet de ma Lettre en Vers , Sur un Point je suis en balance , Et , je le jure en conscience , J'ay le pauvre esprit à l'envers.
Je ne sçay ce que je doy faire , Si je doy parler ou me taire De ce Desastre Flamboyant 10 Où Londre encore se consume , Où la Thamise encore fume Et d'épouvante va fuyant.
Mais pourquoy faut-il que j'hésite ?
Ma Musette toute interdite 15 Me prescrit assez mon devoir.
Oui , de l'air qu'elle s'éfarouche Dessus ce Mal-heur qui vous touche, Elle me le fait trop sçavoir.
Que d'autres donc fassent miracle 20 A peindre un si triste spectacle ; Qu'ils en ayent le soin & l'honneur; Sur un sujet qui vous afflige Et l'un & l'autre je néglige Et les leur quite de bon cœur.
25 Mais, que dis-je, ô charmante Al- Je vous mesure à ma féblesse [tesse?
Et je trahis vostre vertu :
Le cœur d'une grande Héroïne Tient des Cieux sa trempe divine
îo Et ne scauroit estre abatu.
Finissant donc mieux ma Préface,
Je diray que cette Disgrâce N'a pu se peindre en vos beaux Yeux, Et que , brillans à l'ordinaire , ^^ Ils ont servi de preuve claire Que vous estes Fille des Dieux.
Ouy, Lecteurs à qui je m'adresse.
L'héroïque & rare Princesse
Apprit d'un Front ferme & serein , 40 Sans en montrer aucun chagrin ,
Ce funeste Esclandre de Flâme ,
Qui touche même jusqu'à l'ame
Des Ennemis plus irritez
Et plus justement emportez , 45 Et permet que ma Narrative
Naïvement vous le décrive.
Ecoutez donc : voicy comment
Arriva cet Embrasement. ^sepSt^^
Un Boulanger, qui pouvoit cuire ^^e 50 A moindre Feu , l'on peut le dire ,
L'ayant laissé prendre hors du Four,
Il fit , primo , chez luy son tour.
Et, punissant sa négligence ,
Flamba sa Gaze en diligence.
55 De là , portant de toutes parts
Ses Brandons, par trop égrillars ,
De Domicile en Domicile ,
Cet Elément fort indocile
De Londre embrasa les deux Tiers. 60 Mais on soupçonne les Quaquers ,
Plus malins que ce Fils de Gouge
Qui brûla jadis le Pont-rouge ,
Ou pareils autres Garnemens
Dignes d'éternels châtimens , ^^ D'avoir eu part à l'Incendie;
Car, en effet , quoy que l'on die
Que toutes les Maisons d'illec
Soient étrétes & de bois sec ,
Et qu'alors grand nombre estoient
[pleines