LA JALOUSIE AFFAMÉE
235 La Jalousie , o justes Cieux ,
A des transports bien furieux !
C'est une étrange frénésie ;
Je le montrois dernièrement
Dans un certain Evénement a6o Que je nommois , je croy, Tardante Jalousie.
Mais voicy la Passe-outre encor, Et je pense qu'en cet essor Toute sa rage est consommée.
Icy, par un horrible effet , 265 Elle dévore son Objet ,
Et je puis la nommer Jalousie affamée.
Une jeune Femme, en Anjou , ,
Avoit un Epous un peu fou , 1
Qui luy mettoit martel en teste ,
270 Faisant comme maints Emportez
Qui travaillent de tous cotez
Et font , chez eux , chommer & mainte & mainte Feste.
Elle , aimant le Travail aussi , S'ennuyoit de se voir ainsi 275 Les bras croisez , toujours oisive ,
Et , tant le soir que le matin , Conjuroit son fâcheux Destin Sur cela , mais en vain , d'une voix trés-plaintive.
Voyant donc , par un sort fatal , 280 Que sans remède étoit son mal ,
Elle se porte à la vangeance , Et conclud (quel transport jalons !) Enfin de manger son Epous , Pour en avoir ainsi la pleine jouissance.
285 Dés le soir , sa perfide main
Luy plonge un poignard dans le sein
Et , par une horrible furie ,
Sans en avoir aucune horreur,
D'abord tire & mange son cœur 290 Et tout ce qui pouvoit causer sa jalousie.
Quant au reste , le lendemain , Elle en fait , dit-on , un festin Plus cruel que celuy d'Oreste , Qui fit coucher l'Astre du Jour, 295 Ne pouvant achever son tour
Tant il avoit d'horreur d'un Repas si funeste
997 246. — Du 28. Aoust 1667 (Robinet), 998
Les Parens elle y convia , Mais l'un des Mets les éfroya: ^ C'étoit de son Mary la teste Qu'elle avoit placée au milieu.
Ah ! quel triste Objet , juste Dieu , 300 r Et pour les Conviez quelle funèbre Feste ! ,
Le surplus , vous le devinez.
Ces Conviez , bien consternez , Font arrêter la Conviante , Et chez l'équitable Thémis 505 Son Procez en état est mis ,
Et, dans l'air, elle en dance une triste Courante
Princesse , vous sçavez ce que je vous ay dit , Que j'avois l'esprit interdit; Ainsi je suis digne d'excuse , 3»o Si ma Clion icy parét tant soit peu buse.
Je fis , en Août le vingt-sept , Cette belle Légende , & comment ? Dieu le sçait.
A Paris , Che^ C. Chenault, Imp. & Lib., rue de la Huchette , aux Armes du Roy. Avec Privilège de
Sa Majesté.
(Biblioth. nat. Lc^, 22. Rés. — Biblioth. Mazarine, 296. A3.)
LETTRE EN VERS A MADAME
Notre Muze , vôtre humble Ancelle , Ne manque point , tous les huit jours , Princesse qui valez la plus belle Immortelle , De redonner pour vous naissance à ses Discours , 5 Et, bien loin qu'elle s'en ennuyé ,
Il faut tout franc que je vous die Qu'elle voudroit sans-cesse être dans cet Employ.
Mais la chose est aisée à croire , Et Ton verroit ce zélé en tout autre qu'en moy ; 10 Sur les Nouvelles donc poursuivons notre Histoire.