LES ESPRITS
Nous avons de Venise appris Qu'il y revient certains Esprits Dont l'on ignore l'Origine :
Les uns d'humeur assez badine ,
235 Et les autres aussi méchans
Que de vrais Singes de trente ans.
Les Premiers, chèrissans les Femmes, Sont sans-cesse à l'entour des Dames Et , comme des Esprits coquets ,
240 Leur apportent de beaux Bouquets , Mettent , d'une manière adrette , Tant soir que matin , leur Toilette , Et, mieux que des Femmes d'Atour, Vous les ajustent chaque jour.
245 Ils leur débitent des Fleurettes , Comme on fait dans les Amourettes, Et poussent mêmes des Soupirs , Comme s'ils avoient des Désirs ;
io5i
2 53. — Du i5. Octobre 1667 (Robinet).
Enfin , ils les servent à Table ,
250 Et , si ce n'est pas une Fable , Ils viennent mêmes , en leur Lit , Les cajoler pendant la Nuit.
Les Maris n'en sont pas en Fête Et de cela gratent leur Tête ,
255 Les croyans Galans aériens , Ou bien de francs Magiciens , Lesquels , leur causans la Berlue , Dérobent leurs Corps à leur vue , Pour les pouvoir cocufier
260 Sans redouter leur courroux fier, Qui pourroit punir l'Amourette D'une gaillarde Bayon nette ; Mais venons aux Esprits malins Qui tont-là les maudits Lutins.
263 Ils ont un plaisir délectable
Sur-tout de vous troubler à Table , En vous arrachans Viande , Pain Et le Verre enfin de la main ; Ce qui, vraiment beaucoup inquiète
270 Les grands Ennemis de la Diète.
La Nuit de même , à tout propos ,
Ils traversent vôtre repos
Par un Sabat de tous les Diables ,
Et, bref, ces Esprits intraitables ,
275 Qui sont , ce semble , peu Crétiens , Font enrager les Vénitiens Par cent autres tours de souplesse Qui leur causent grande détresse.
Hé quoi donc ? n'est-ce pas assez
280 Qu'ils soient par-tout si traversez Par les Turcs à maussade Trogne , Qui leur taillent tant de Besogne , Sans que ces Je-ne-sçai-qui-là Viennent encor comme cela
285 Les tourmenter par leurs Fredaines?
Eussent-ils les Fièvres Quartaines !
Ceux qui d'Esprits ne croyent point Se souriront dessus ce Point , Et le prendront pour Bagatelle
290 Plutôt que pour une Nouvelle ; Mais ils sont libres là-dessus :
Sans les contraindre à rien ma Lettre je
[conclus.
Allez , Vers destinez pour la Suprême Altesse , Vous multiplier sous la Presse.
Soient-ils dignes d'estime ou dignes d'être honnis Je les ay faits sept jours après la Saint-Denis.
APOSTILE.
Comme le Sieur de Riche-Source ,
Ainsi que je l'ay dit ailleurs , Est des Talens d'esprit une très-riche Source , Vous êtes avertis, Mesdames & Messieurs ,
Que^dans son Hôtel on délivre ,
Pour trente sols , un joly Livre ,
Ce que j'appelle le donner ; Car un tel Epigramme , à part toute hyperbole ,
Y vaut une bonne Pistole :
Voyez , à quatre cent , combien donc c'est gagner.
Place Dauphine, aux 2 Croissans
A Paris, che^ C. Chenault, rue de la Huchette.
(Biblioth. nat., Lc2, 22. Rés. — Biblioth. Mazarine, 296 A'.)
io53
LETTRE EN VERS A MADAME
[Par Charles ROBINET.]
Du 22. Octobre 1667.
Epouse d'un Héros , si charmé du Biouac
Qu'on l'y verroit voler jusques même en Affrique ,
Agréez mon Cahier qui n'est pas en Musique ,
Mais en Vers gazetiers , exempts de tout Mic-mac.
Jusqu'aux Lieux reculez ou croît le noir Tabac ,
Ils sont lus aujourd'huy de tout grand Politique ,
Et , bref, en maints Hôtels , qui ne sont pas de. ... Brique ,
On les trouve tournez tous ab hoc &. Ab hac.
Depuis qu'ils sont à Vous , on a vu, sans Remède ,
Cinq Muzeurs , y compris un fameux Ganiméde ,
Donner du Nez en Terre , avec leurs beaux Ribus.
Mais il est demain jour où l'on mange l'Eclanche
Et Ton prend Linge blanc , c'est-à-dire Dimanche ;
Ne perdons pas le temps en Discours de Bibus.
15 Nos Vaillans Palladins de Flan-
[dres , Ces Frians de guerriers Esclandres , En attendans le gay Printemps , Commancent de passer le temps A baller en l'honneur des Muses ,
20 Qui ne sont plus Filles camuses Depuis que nôtre grand Vainqueur A pris leurs Intérêts à cœur.
Ce qu'on danse sont huit Entrées, Qui sont les plus considérées
25 Du Balet de l'Hyver dernier.
Ainsi que je l'appris hier ; C'est à sçavoir, celle des Basques , Dont, comm'eux, les Pas sont fantas- Des Bergers & des Bohémiens, [ques,
30 La plus -part étranges Chrétiens ,
Des Démons, Gens fort laids & hâves, Des Paysans & des Esclaves , Des Maures & des Espagnols , De nos Progrez pires que Fols ,
35 Et qui , dedans leur Décadance , N'ont guère le cœur à la Dance.
Quoi qu'il en soit , de beaux Récis , En ce Spectacle sont ouys , Où , certes , l'admirable Hylaire
40 Charme par sa voix nette & claire.
Orfée , ou Baptiste , pour luy (Car c'est bien tout-un aujourd'huy), Y tient , sous ses rares merveilles , L'ame en Lesse par les oreilles.
45 Les grands & petits Violons ,
Qui sont comme autant d'Apollons, Là pareillement vous ravissent ,